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  • Anne

Le Concombre




Étymologie :

  • CONCOMBRE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1240 [date du ms.] judéo-fr. komkobres (Raschi, Gloses fr., ms A, Nombres, XI, 5, ds Raschi Darm., p. 34 ; v. aussi R. Levy ds Z. rom. Philol., t. 66, 1950, p. 367) ; 1256 cocombre, concombre (Aldebrandin de Sienne, Le Régime du corps, éd. L. Landouzy et R. Pépin, p. 158, ibid., p. 366) ; la forme cocombre est encore préférée par M. Buffet en 1688 (DG, Levy, loc. cit. et Littré). Prob. empr. au prov. cogombre (xive s. Eluc. de las propr. ds Rayn.), cocombre (xive s. [ms.] ds Levy Prov.) cf. FEW t. 2, p. 1457 et EWFS2, issu du lat. class. cucumis, -eris (v. aussi André Bot.), avec maintien du 2e[k] par redoublement expr. (v. Ronjat t. 2, § 269) et assimilation de l'o prétonique à l'o accentué nasalisé [kôkô].


Lire également sur le même site la définition du nom concombre afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Cucumis sativus ; Cocombre ; Combro ; Combrade ; Courcombre ; Courge à bâton ; Jaubier vert ; Tige du curé.




Botanique :


Selon Jean-Marie Pelt, auteur d'un ouvrage intitulé Des Légumes (Éditions Fayard, 1993) :


« Ah ! les concombres, les melons, les poireaux, les oignons et l'ail d'autrefois ! A présent, nous n'avons plus de force et rien à avaler, rien que de la manne. » [Nombres, 11/5] C'est en ces termes, on l'a vu, que les Hébreux égarés dans le désert du Sinaï murmurent contre Moïse qui les a conduits hors d'Égypte. A peine établis en Palestine, ils se mirent à cultiver des concombres dont la chair aqueuse et fraîche était désaltérante. Les champs étaient pourvus de huttes de branchages où s'abritaient les cultivateurs venus surveiller leur récolte pour la soustraire au vol, aux déprédations des chacals, des oiseaux et autres amateurs de concombres. Puis, la cueillette faite, ces frêles abris se disloquaient et tombaient en ruine, d'où cette comparaison du prophète Isaïe : « Comme la hutte dans la vigne, come un abri dans un champ de concombres, Jérusalem assiégée demeure sans défense. » [Isaïe, 1/8] Mais on place également dans les champs de concombres des épouvantails qui inspirent à Baruch cette autre comparaison : parlant des idoles, dit-il, « ils sont aussi inutiles qu'un épouvantail dans un champ de concombres qu'ils ne protègent de rien, ces dieux de bols plaqués d'or et d'argent » [Baruch, 6/69] Telles sont les trois citations du concombre dans la Bible où il apparaît que ce légume faisait l'objet d'une surveillance très attentive.

Bien que l'exode des Hébreux à travers le Sinaï remonte à plus d'un millénaire avant Jésus-Christ, la culture des concombres et des cornichons était déjà pratiquée de longue date en Inde, patrie d'origine de ce légume, ainsi qu'en Chine où l'on trouve des traces de sa culture environ 5000 ans avant Jésus-Christ. C'est dire sa vénérable ancienneté.

Un légume qui présente de curieuses particularités botaniques, et d'abord le caractère toujours « unisexe » de ses fleurs. Le concombre porte, en effet, des fleurs mâles et des fleurs femelles, jamais de fleurs hermaphrodites. La fécondation croisée est donc la règle pour cette espèce à sexes séparés, où il y a une « plante Monsieur » et une « plante Madame », le pollen devant nécessairement transiter, par insecte interposé, d'n individu à l'autre. Les fleurs mâles présentent en outre la singularité de regrouper les étamines en trois entités, dont l'une n'est formée que d'une étamine, et les deux autres de deux étamines soudées. En fait, l'évolution dans la famille des cucurbitacées « joue » avec les étamines, imaginant les constructions les plus étranges et les plus sophistiquées, inventant des architectures compliquées et délicates allant jusqu'à souder toutes els étamines par leur filet, les anthères étant juchées au sommet d'une sorte de mât, fondues ou enroulées sur elles-mêmes, invaginées, étalées ou dressées selon les espèces. La collection des étamines de cucurbitacées vaut bien une collection de pin's !

Plus étrange encore est le fait que ces étamines ne servent bien souvent à rien. En effet, les cucurbitacées, après avoir compliqué leur appareil sexuel mâle comme à plaisir, finissent par s'en passer : bon nombre d'espèces de cette famille produisent leur fruit par parthénogenèse, donc sans fécondation et sans pollen.

Mais revenons au concombre... Grecs et Latins en raffolèrent. A Rome, l'empereur Auguste avait coutume, selon Suétone, de sucer un concombre pour se désaltérer. Quant à l'empereur Tibère, selon Pline, il les aimait au point d'en manger chaque jour. On les cultivait en caisses orientées dans le sens du soleil pour satisfaire toute l'année durant la gourmandise impériale. Favori des têtes couronnées; le concombre avait la plus excellente des réputations et on le tenait pour capable de rendre intelligent son consommateur - ce qui, de nos jours, est fermement contesté, le terme « cornichon » évoquant plutôt la stupidité... Peut-être ce péjoratif provient-il du fait que le cornichon est un fruit qui n'a pas atteint son développement normal : c'est un jeune concombre en quelque sorte, que l'on peut considérer comme un avorton, tout juste destiné au pot ou au bocal. Il est néanmoins étonnant de constater que les noms de plusieurs cucurbitacées ont été employés en différentes langues anciennes et modernes pour désigner des individus prétentieux ou stupides.

Concombres et cornichons appartiennent à la même espèce : Cucumis sativus. Les cornichons sont les enfants nains des concombres. Ils proviennent de plants non taillés, dont les fruits sont récoltés lorsqu'ils ont la longueur d'un doigt. Les concombres, en revanche, sont nettement plus gros et poussent sur des plants étêtés dont on ne laisse se développer qu'un nombre restreint de fruits. Certaines variétés manifestent une amertume localisée dans les assises externes du fruit et due à la présence de cucurbitacine C ; porteuses de cette tare chimique, elles doivent être rejetées de l'alimentation.

Selon Leclerc, les « médecins grecs lui attribuaient entre autres vertus celle de réfréner les ardeurs de la chair : aussi disait-on proverbialement que c'était un aliment indispensable aux tisseuses de toile, femmes d'un tempérament que Aristote qualifiait d'excessif ». Plus tard, les auteurs du Moyen Âge rendirent également hommage à ses effets calmants. Mizauld lui reconnaît une action fébrifuge : « Si un enfant de lait a la fièvre, il faut coucher tout au long de lui un concombre de longueur pareille à lui, de manière qu'il s'endorme auprès ; il sera guéri, car la chaleur de la fièvre passera dans le concombre. » On n'en finirait pas d'énumérer les propriétés thérapeutiques plus ou moins fantaisistes attachées au concombre par des médecins du temps qui s'accordaient à condamner ses utilisations culinaires. C'est que le concombre produit longtemps après sa consommation des éructations du plus mauvais effet...

Avec près de 98% d'eau, le concombre est l'un des légumes les plus aqueux qui soient et les moins chargés de substances nutritives. De fait, on y trouve plus à boire qu'à manger. Comme, de surcroît, il a tendance à s'éterniser dans l'estomac, les hygiénistes sont unanimes à le foudroyer de leurs anathèmes, ce qui ne les empêche pas de succomber comme les autres à l'irrésistible séduction qu'exerce ce délicieux régal qu'est une salade de concombres.

A la cuisson, il faut tous les artifices de l'art culinaire pour tenter de donner un peu d'âme à sa chair molle et insipide ; but que l'on atteint en le vidant et en le bourrant d'une farce composée, par exemple, de riz, d'olives, de champignons et aiguisée d'une pointe d'ail ou d'échalote.

Mais les concombres trouent à exercer leur talent dans le domaine de la cosmétologie. Mme Saint-James avait pour ambition de ne recevoir chez elle que des gens de haute naissance. L'on y vit un jour un homme de moindre extraction, au visage particulièrement peu amène. Balzac s'enquit de lui et apprit qu'il avait, grâce à une préparation à base de concombre, radicalement guéri d'odieuses rougeurs qui lui couperosaient le teint et le faisaient ressembler à un paysan. Mais pas suffisamment pour acquérir un teint sympathique... C'est que, en effet, le concombre a de nombreuses vertus qui le font employer en dermatologie, où il entre dans de nombreuses compositions à caractère cosmétique.

Tous les fruits de Cucurbitacées sont construits selon un modèle constant que l'on appelle du nom général de "péponide" . La fleur possède un ovaire infère et, de ce fait, les fruits sont des faux fruits dans lesquels la partie externe est formée par le réceptacle de la fleur. La placentation est axile dans un ovaire à trois loges mais les placentas se développent vers l'extérieur de la loge. Les graines apparaissent donc au niveau de la paroi interne du fruit.

Pour en savoir davantage, consultez la page de l'Université de Jussieu.

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Croyances populaires :


Dans Le Folk-Lore de la France, tome troisième, la Faune et la Flore (E. Guilmoto Éditeur, 1906) Paul Sébillot recense nombre de légendes populaires :


Il ne faut approcher près de la couche du concombre quelque vaisseau plein d'huile, parce que le concombre surtout hait l'huile et ne peut profiter si celui qui le cultive a manié de l'huile.

[...] Au XVIe siècle existait une pratique qui n'a pas été relevée de nos jours. Le concombre mis de son long près d'un petit enfant qui ait la fièvre, de même grandeur que l'enfant, le délivre entièrement de sa maladie.

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Symbolisme :


Selon Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


CONCOMBRE. — En sanscrit, on donne le nom d'Ikshvâku à un prince légendaire indien, à un chef de race royale, et, d'après Hessler, aussi au Citrullus colocyntlâs Schrad. La grande fécondité du concombre aurait fait donner ce nom au prince légendaire qui devait avoir une descendance nombreuse. Quoique les Bouddhistes fassent remonter le nom d'ikhsvâku à ikshu (la canne à sucre), on ne peut pas oublier que la femme de Sagara, à laquelle on promettait soixante mille enfants, accoucha d'abord d'un ikshvâku, c'est-à-dire d'un concombre. De même que le concombre et la courge ou citrouille, qui ont la tendance à se propager et à monter haut, Triçanku, l'un des descendants d'Ihshvâku, a l'ambition de monter au ciel, et il obtient cette grâce à l'aide du sage Viçvâmitra. Les Grecs appelaient le concombre, c'est-à-dire la [graphie grecque], « l'Indienne » [idem]' ; Athénée confirme sa provenance de l'Inde. Dans une comédie d'Épicrates, Athénée avait lu une discussion piquante entre les philosophes du Gymnase, y compris Platon, pour définir le concombre, que l'on envisageait comme un intrus dans le monde végétal hellénique.

Selon le site de Meïkia voici les propriétés magiques du Concombre :


La Lune donne à la poudre de Concombre le pouvoir de dissoudre la négativité et d'attirer la vie et la prospérité. Le concombre en poudre lutte contre la stérilité des femmes dans la mesure où celle-ci est due à une cause karmique et/ou psychologique.

En brûlant la poudre de concombre vous pouvez éloigner efficacement la négativité et apporter le plaisir de vivre et la prospérité.

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Pour Scott Cunningham, auteur de L'Encyclopédie des herbes magiques (1ère édition, 1985 ; adaptation de l'américain par Michel Echelberger, Éditions Sand, 1987), le Concombre (Cucumis sativus) a les caractéristiques suivantes :


Genre : Féminin

Planète : Lune

Élément : Eau

Pouvoirs : Chasteté ; Fécondité ; Guérison.


Utilisation rituelle : Les fruits d'une variété tropicale dite Concombre-serpent (Cucumis flexuosus) sont utilisés dans certains rites animistes ; ce Concombre atteint parfois l,50 m de long et prend des formes bizarrement contournées.

Pour les Arabes, le Concombre se trouve au paradis où son rôle est d'enseigner qu'Allah est un, et Mahomet son vrai prophète.


Utilisation magique : En Toscane, quand un enfant avait de la fièvre, on plaçait tout autour du petit malade un cercle de Concombres, car ils attiraient sur eux, pensait-on, toute la chaleur de la fièvre.

Ce légume a partout la réputation de calmer, voire d'éteindre les ardeurs sexuelles. Il n'empêche qu'il aide aussi les femmes à devenir fécondes. On fabriquait autrefois une pommade appelée crème de cachalot faite de chair de Concombre mélangée avec du spermacéti (blanc de baleine). Les femmes qui n'arrivaient pas à concevoir s'en enduisaient le ventre, le tour de taille, les cuisses. Dans le Midi, pour parvenir au même but, elles mangeaient la partie intérieure du légume, uniquement la pulpe aqueuse et les graines. Il fut une époque où chaque région, on pourrait presque dire chaque village, avait sa recette « infaillible » d'une préparation fécondante à base de Concombre.

S'il pleut à la Saint-Maurille, ces légumes répondent aux femmes qui les interrogent ce jour-là. La ménagère prend le plus gros, le plus beau Concombre de son jardin et, sous la pluie, elle l'astique avec Ion tampon à récurer les casseroles. Si la peau résiste, reste bien luisante et vert foncé, son mari est satisfait chez lui et ne va pas courir le guilledou. Mais si, après quelques frottements, la peau devient vert clair, attention : le gueux a certainement une maîtresse dans quelque village des environs.

Jusqu'à la guerre de 1914-1918, en Lozère, si une femme rencontrait une personne allant au marché pour y vendre les produits de son potager, et que parmi les légumes il y eut des Concombres, il fallait qu'elle donne en gage un objet porté sur elle (généralement une épingle à cheveux), sans cela le vendeur rencontrerait la malchance et ne trouverait pas un seul acheteur pour ses Concombres.

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


En raison de ses nombreux pépins et de sa forme phallique, le concombre est symbole d'abondance et de fertilité. Les femmes en consommaient pour concevoir (sud de la France) ou s'enduisaient le ventre, le tour de taille et les cuisses, d'une pommade appelée "crème de cachalot", composée de la chair du légume et de spermacéti (blanc de baleine) : "Il fut une époque où chaque région, on pourrait presque dire chaque village, avait sa recette "infaillible" d'une préparation fécondante à base de concombre".

En même temps, le concombre est réputé pour calmer les ardeurs sexuelles et susciter la chasteté.

S'il pleut à la Saint-Maurille, le concombre peut être consulté par une femme qui veut savoir si son mari est fidèle ou non : "La ménagère prend le plus gros, le plus beau concombre de son jardin et, sous la pluie, elle l'astique avec son tampon à récurer les casseroles. Si la peau résiste, reste bien luisante et vert foncé, son mari est satisfait chez lui et ne va pas courir le guilledou. Mais si, après quelques frottements, la peau devient vert clair, attention : le gueux a certainement une maîtresse dans quelque village des environs".

Selon une tradition attestée en Lozère jusqu'à la Première Guerre mondiale, une femme qui rencontrait quelqu'un allant au marché pour y vendre les légumes de son potager, dont des concombres, devait lui donner un objet porté sur elle (une épingle à cheveux, par exemple) : si elle ne le faisait pas, la personne n'avait aucune chance de vendre ses concombres.

Au XVIe siècle, on faisait tomber la fièvre d'un jeune enfant en prenant un concombre de même taille que lui et en le plaçant contre son corps. En Italie, on entourait le petit malade d'une cercle de concombres : ils étaient censés attirer "toute la chaleur de la fièvre".

Pour débarrasser un lit de ses punaises, il faut le frotter avec un concombre tordu (en forme de serpent) que l'on a fait au préalable confire et tremper dans de l'eau.

Aux États-Unis, sentir un concombre là où il n'y en a pas signifie qu'un serpent noir se trouve dans les environs. Pour les Américains, les concombres qui ont été plantés après midi seront amers.

Il faut savoir également que le concombre déteste l'huile et qu'il refuse de pousser dans le jardin de celui qui en a touché.

Selon la tradition islamique, "le concombre se trouve au paradis où son rôle est d'enseigner qu'Allah est un, et Mahomet son vrai prophète".

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Selon Igor de Garine, auteur de "Magie et alimentation au Cameroun." (paru dans Pensée magique et alimentation aujourd’hui, Paris, Les Cahiers de l’OCHA, 1996, vol. 5, p. 36-44) :


La terre est conçue comme une divinité féminine matérialisée par une extension territoriale précise. Elle accorde aux hommes la nourriture, fruit du sol où sont enterrés les ancêtres, mais les vivants ne sauraient en disposer sans prendre de précautions. Les produits de la terre, végétaux ou animaux, sont chargés de sa puissance magique, son ndagara. Il imprègne les nourritures et en particulier celles qui sont disponibles juste après la période de pénurie saisonnière. Il s’agit de l’éleusine (Eleusine coracana), du pois de terre (Voandzeia subterranea), du concombre (Cucumis sativus) et des variétés précoces de sorgho (Sorghum) et de mil penicillaire (Pennisetum).

C’est le chef de terre, sa mbasta (Mu), bum nagata (Ma) qui effectue l’offrande des prémices et les sacrifices d’action de grâce, qui ont aussi une fonction propritiatoire. Il doit être le premier à consommer les nourritures que dispense la terre et qui sont encore chargées de son énergie magique. De façon très significative chez les Tupuri, voisins des Massa, les assistants du chef de terre font le simulacre de le forcer à manger les nouvelles nourritures et celui-ci fait semblant de les vomir. Le moniteur des opérations agricoles et de la consommation alimentaire annuelle est le chef de terre. C’est lui qui décide du moment où la récolte est mûre, et ceci aussi pour des raisons pratiques dans la mesure où manger du mil trop vert entraîne des complications intestinales très réelles. Motivations médicales et magiques coexistent ici.

La relation symbolique entre les ressources agricoles, la terre qui les a produites et les ancêtres du clan qui y réside les rend nocives pour les étrangers sans l’intervention magique, le sacrifice d’action de grâce effectué par le chef de terre. Ils ne peuvent d’ailleurs pas assister sans péril aux premiers rituels de l’année nouvelle du clan. Un désaccord entre un individu et la terre où il habite entraîne sa stérilité, la mort de sa famille, l’anéantissement de ses biens. Cette disharmonie est encore aujourd’hui un important motif d’exil. Dans une perspective plus ample c’est l’une des raisons pour laquelle un clan ne peut jamais être totalement spolié de sa terre par des envahisseurs. Ceux-ci doivent toujours conserver au moins un lignage des premiers occupants, parmi lesquels se trouve le chef de terre qui rend inoffensif pour eux le mil et les produits domestiques.

Le premier rituel des récoltes (hlaka) est accompli furtivement. C’est une opération dangereuse car la présence (la force magique) de la terre nourricière dans les champs est encore récente. De très bon matin, le chef de terre récolte dans son champ principal un épi d’éleusine et une tige de concombre. Il les accroche au piquet droit de la porte d’entrée de son enclos puis il procède de même pour le pois de terre. Les villageois savent que la période de disette est terminée et que l’on peut consommer les primeurs, et en particulier le sorgho précoce et le pois de terre.

Les rituels de l’année nouvelle illustrent une autre facette de l’usage qui est fait de la nourriture en relation avec le surnaturel. Il s’agit de lier symboliquement le nouvau cycle annuel à l’ancien afin d’assurer, dans une perspective cosmique, la pérennité de l’existence du clan et d’éviter en quelque sorte la fin du monde. Pour ce faire, le soir de la sortie de la lune qui marque l’année nouvelle le chef de terre réclame aux ancêtres de ne pas la retenir en-dessous de l’horizon et de la laisser monter dans le ciel. On observe ici quelque chose d’analogue à ce que Chiva (1994) mentionne : la magie par participation des intentions. De façon plus concrète, le chef de terre a mélangé quelques épis de la précédente récolte à ceux de l’année nouvelle. On en a confectionné la bière et la boule de mil qui serviront d’offrande et seront consommées pendant le rituel. Le prêtre traditionnel rend à chaque villageois quelques épis; ceux-ci, touchés par la faveur de la terre nourricière, serviront aux prochaines semailles.

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Camille Tarot dans « Les lyncheurs et le concombre ou de la définition de la religion, quand même », (Revue du MAUSS, vol. n°22, n°2, 2003, pp. 270-297) utilise le concombre pour définir ce qu'est le religieux :


Conclusion : le lynché et le concombre

Ainsi, selon moi, la fonction symbolique, qui est assurément une constante de l’homme, est impuissante à elle seule à faire de l’homme un être religieux. Du même fait que l’homme est producteur de symboles, les phénoménologues à la manière d’Eliade ont voulu conclure qu’il devait être religiosus et les structuralistes qu’il n’avait pas besoin de l’être! Dans les deux cas, il manque le poids de l’autre réalité, la réalité sociale, et au bout le poids de la violence. La fonction symbolique ferait seulement de l’homme un bavard ou un métaphysicien. Car le langage, même pratique, exile l’homme du monde et de l’être, lui fait perdre l’immédiateté du sensible et du vécu et lui fait gagner l’espace infini de la négation et du questionnement. La pensée mythique n’a d’ailleurs pas manqué de poser les questions les plus radicales. Mais on sait aussi depuis longtemps qu’une métaphysique, même ou surtout sublime, n’a jamais pu suffire à faire une société ailleurs qu’au sein d’une société déjà fondée.

D’autre part, la violence collective et ses victimes, en soi, ne sont pas encore le religieux, ni même le sacré, elles le deviennent, ce qui ne peut se faire que dans certaines conditions. C’est l’énigme que Girard n’éclaire pas encore suffisamment. Si on accepte comme des faits la violence mimétique et le processus de la décharge par le mécanisme victimaire, il faut expliquer comment ce mécanisme pulsionnel va être transformé et, finalement, grandement recouvert en événement religieux d’où sortiront des « dieux », cet imaginaire partagé, mais aussi des institutions.

Avec une sagacité remarquable, Lucien Scubla nous permet de retrouver les gestes du sacrifice sous des gestes apparemment anodins ou étranges ou insensés. « Lorsque les Nuer sacrifient un concombre à la place d’un animal, le geste rituel est exactement le même : le fruit est fendu en deux, comme le serait une chèvre, un mouton ou un bœuf » [p. 51], et même un homme. Cette archéologie du geste religieux est fondamentale et je pense qu’on ne réussira pas à en enlever si facilement le mécanisme émissaire. Mais pour comprendre les religions concrètes comme la religion en général, il faut aussi refaire le parcours en sens inverse et tenter de mesurer le chemin parcouru entre le bouc émissaire et le concombre.

C’est tout ce que je veux dire quand j’affirme qu’on ne peut pas faire l’économie du travail symbolique et idéologique au cœur du religieux. C’est ce que je demande quand je parle de grammaire et de rhétorique des figures de la violence légitime. Pour en citer quelques-unes : déplacement et euphémisation, substitution et rémanence. Le processus d’euphémisation de la violence, par exemple, est une condition de légitimité de l’ordre ainsi institué et la modestie des allusions devient un gage d’efficience. Les histoires de concombre permettent de soupçonner que le processus de substitution soit en route depuis infiniment plus longtemps qu’on ne le dit souvent, ce qui piège ceux qui nous disent qu’il n’y a pas de sacrifice chez les cueilleurs-chasseurs. Mais c’est par une constante sous-estimation de la complexité, de la subtilité et des ruses, de la mêtis de la pensée sauvage affrontée à la mêtis de la violence, qu’on voudrait attribuer à la fin du néolithique au plus tôt, en fait à l’Antiquité et finalement à la veille de la modernité l’effort de substitution-vicariance, de « spiritualisation ».

Si j’ai plaidé pour le symbolique, c’est que les religions sont une singulière histoire de mémoire longue et que les problèmes du symbolique se ramènent probablement à ceux de l’objectivation de la mémoire. « Cette propriété unique que l’homme possède de placer sa mémoire en dehors de lui-même », comme l’écrit Leroi-Gourhan [1965, p. 33-34] et qui a pu commencer par les rites, qui n’auraient pas ainsi contribué seulement à fonder la stabilité du groupe, mais à le faire en substituant une mémoire à une expérience. Un système symbolique du sacré n’a donc pas qu’une fonction sociale de stabilisation, mais aussi la fonction culturelle d’inscrire une fondation et de créer une mémoire collective. L’importance du système religieux vient de ce qu’il a pris en charge et gardé acte d’un tragique spécifique à la sociogenèse et, avant la sécularisation, assuré la jonction du réel social et du possible culturel, en tentant de maintenir la société, ses forces et ses affects dans les limites de sa représentation mythico-rituelle.

Il y a eu religion parce que les sociétés humaines ont dû faire face à une division spécifique, irréductible aux autres, qu’on croit connaître moins mal. Ce n’est pas celle des éclairés et des obscurantistes, comme l’ont prétendu, sans excès de modestie, les Lumières. Ce n’est pas celle des riches et des pauvres ou des exploiteurs et des exploités, comme l’ont ajouté les marxistes, même si elle n’est toujours que trop réelle. Ce n’est pas celle des gouvernants et des gouvernés ou des dominants et des dominés, comme le voulait Clastres. Ce n’est pas la division des sexes, comme le veulent toujours, quoique différemment, les freudiens et les lévi-straussiens. Évidemment, la différence religieuse se recombine inlassablement avec toutes celles-ci. Mais elle a tenu d’abord en cette division toujours possible de la société d’avec elle-même selon la logique, que nous appellerons de la terreur archaïque, et dont la formule est la résolution de la division de tous contre tous dans la division de tous contre (au moins) un. [...]