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  • Anne

Le Concombre




Étymologie :

  • CONCOMBRE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1240 [date du ms.] judéo-fr. komkobres (Raschi, Gloses fr., ms A, Nombres, XI, 5, ds Raschi Darm., p. 34 ; v. aussi R. Levy ds Z. rom. Philol., t. 66, 1950, p. 367) ; 1256 cocombre, concombre (Aldebrandin de Sienne, Le Régime du corps, éd. L. Landouzy et R. Pépin, p. 158, ibid., p. 366) ; la forme cocombre est encore préférée par M. Buffet en 1688 (DG, Levy, loc. cit. et Littré). Prob. empr. au prov. cogombre (xive s. Eluc. de las propr. ds Rayn.), cocombre (xive s. [ms.] ds Levy Prov.) cf. FEW t. 2, p. 1457 et EWFS2, issu du lat. class. cucumis, -eris (v. aussi André Bot.), avec maintien du 2e[k] par redoublement expr. (v. Ronjat t. 2, § 269) et assimilation de l'o prétonique à l'o accentué nasalisé [kôkô].


Lire également sur le même site la définition du nom concombre afin d'amorcer la réflexion symbolique.




Botanique :


Tous les fruits de Cucurbitacées sont construits selon un modèle constant que l'on appelle du nom général de "péponide" . La fleur possède un ovaire infère et, de ce fait, les fruits sont des faux fruits dans lesquels la partie externe est formée par le réceptacle de la fleur. La placentation est axile dans un ovaire à trois loges mais les placentas se développent vers l'extérieur de la loge. Les graines apparaissent donc au niveau de la paroi interne du fruit.

Pour en savoir davantage, consultez la page de l'Université de Jussieu.












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Symbolisme :


Selon Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


CONCOMBRE. — En sanscrit, on donne le nom d'Ikshvâku à un prince légendaire indien, à un chef de race royale, et, d'après Hessler, aussi au Citrullus colocyntlâs Schrad. La grande fécondité du concombre aurait fait donner ce nom au prince légendaire qui devait avoir une descendance nombreuse. Quoique les Bouddhistes fassent remonter le nom d'ikhsvâku à ikshu (la canne à sucre), on ne peut pas oublier que la femme de Sagara, à laquelle on promettait soixante mille enfants, accoucha d'abord d'un ikshvâku, c'est-à-dire d'un concombre. De même que le concombre et la courge ou citrouille, qui ont la tendance à se propager et à monter haut, Triçanku, l'un des descendants d'Ihshvâku, a l'ambition de monter au ciel, et il obtient cette grâce à l'aide du sage Viçvâmitra. Les Grecs appelaient le concombre, c'est-à-dire la [graphie grecque], « l'Indienne » [idem]' ; Athénée confirme sa provenance de l'Inde. Dans une comédie d'Épicrates, Athénée avait lu une discussion piquante entre les philosophes du Gymnase, y compris Platon, pour définir le concombre, que l'on envisageait comme un intrus dans le monde végétal hellénique.

Selon le site de Meïkia voici les propriétés magiques du Concombre :


La Lune donne à la poudre de Concombre le pouvoir de dissoudre la négativité et d'attirer la vie et la prospérité. Le concombre en poudre lutte contre la stérilité des femmes dans la mesure où celle-ci est due à une cause karmique et/ou psychologique.

En brûlant la poudre de concombre vous pouvez éloigner efficacement la négativité et apporter le plaisir de vivre et la prospérité.

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


En raison de ses nombreux pépins et de sa forme phallique, le concombre est symbole d'abondance et de fertilité. Les femmes en consommaient pour concevoir (sud de la France) ou s'enduisaient le ventre, le tour de taille et les cuisses, d'une pommade appelée "crème de cachalot", composée de la chair du légume et de spermacéti (blanc de baleine) : "Il fut une époque où chaque région, on pourrait presque dire chaque village, avait sa recette "infaillible" d'une préparation fécondante à base de concombre".

En même temps, le concombre est réputé pour calmer les ardeurs sexuelles et susciter la chasteté.

S'il pleut à la Saint-Maurille, le concombre peut être consulté par une femme qui veut savoir si son mari est fidèle ou non : "La ménagère prend le plus gros, le plus beau concombre de son jardin et, sous la pluie, elle l'astique avec son tampon à récurer les casseroles. Si la peau résiste, reste bien luisante et vert foncé, son mari est satisfait chez lui et ne va pas courir le guilledou. Mais si, après quelques frottements, la peau devient vert clair, attention : le gueux a certainement une maîtresse dans quelque village des environs".

Selon une tradition attestée en Lozère jusqu'à la Première Guerre mondiale, une femme qui rencontrait quelqu'un allant au marché pour y vendre les légumes de son potager, dont des concombres, devait lui donner un objet porté sur elle (une épingle à cheveux, par exemple) : si elle ne le faisait pas, la personne n'avait aucune chance de vendre ses concombres.

Au XVIe siècle, on faisait tomber la fièvre d'un jeune enfant en prenant un concombre de même taille que lui et en le plaçant contre son corps. En Italie, on entourait le petit malade d'une cercle de concombres : ils étaient censés attirer "toute la chaleur de la fièvre".

Pour débarrasser un lit de ses punaises, il faut le frotter avec un concombre tordu (en forme de serpent) que l'on a fait au préalable confire et tremper dans de l'eau.

Aux États-Unis, sentir un concombre là où il n'y en a pas signifie qu'un serpent noir se trouve dans les environs. Pour les Américains, les concombres qui ont été plantés après midi seront amers.

Il faut savoir également que le concombre déteste l'huile et qu'il refuse de pousser dans le jardin de celui qui en a touché.

Selon la tradition islamique, "le concombre se trouve au paradis où son rôle est d'enseigner qu'Allah est un, et Mahomet son vrai prophète".

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Selon Igor de Garine, auteur de "Magie et alimentation au Cameroun." (paru dans Pensée magique et alimentation aujourd’hui, Paris, Les Cahiers de l’OCHA, 1996, vol. 5, p. 36-44) :


La terre est conçue comme une divinité féminine matérialisée par une extension territoriale précise. Elle accorde aux hommes la nourriture, fruit du sol où sont enterrés les ancêtres, mais les vivants ne sauraient en disposer sans prendre de précautions. Les produits de la terre, végétaux ou animaux, sont chargés de sa puissance magique, son ndagara. Il imprègne les nourritures et en particulier celles qui sont disponibles juste après la période de pénurie saisonnière. Il s’agit de l’éleusine (Eleusine coracana), du pois de terre (Voandzeia subterranea), du concombre (Cucumis sativus) et des variétés précoces de sorgho (Sorghum) et de mil penicillaire (Pennisetum).

C’est le chef de terre, sa mbasta (Mu), bum nagata (Ma) qui effectue l’offrande des prémices et les sacrifices d’action de grâce, qui ont aussi une fonction propritiatoire. Il doit être le premier à consommer les nourritures que dispense la terre et qui sont encore chargées de son énergie magique. De façon très significative chez les Tupuri, voisins des Massa, les assistants du chef de terre font le simulacre de le forcer à manger les nouvelles nourritures et celui-ci fait semblant de les vomir. Le moniteur des opérations agricoles et de la consommation alimentaire annuelle est le chef de terre. C’est lui qui décide du moment où la récolte est mûre, et ceci aussi pour des raisons pratiques dans la mesure où manger du mil trop vert entraîne des complications intestinales très réelles. Motivations médicales et magiques coexistent ici.

La relation symbolique entre les ressources agricoles, la terre qui les a produites et les ancêtres du clan qui y réside les rend nocives pour les étrangers sans l’intervention magique, le sacrifice d’action de grâce effectué par le chef de terre. Ils ne peuvent d’ailleurs pas assister sans péril aux premiers rituels de l’année nouvelle du clan. Un désaccord entre un individu et la terre où il habite entraîne sa stérilité, la mort de sa famille, l’anéantissement de ses biens. Cette disharmonie est encore aujourd’hui un important motif d’exil. Dans une perspective plus ample c’est l’une des raisons pour laquelle un clan ne peut jamais être totalement spolié de sa terre par des envahisseurs. Ceux-ci doivent toujours conserver au moins un lignage des premiers occupants, parmi lesquels se trouve le chef de terre qui rend inoffensif pour eux le mil et les produits domestiques.

Le premier rituel des récoltes (hlaka) est accompli furtivement. C’est une opération dangereuse car la présence (la force magique) de la terre nourricière dans les champs est encore récente. De très bon matin, le chef de terre récolte dans son champ principal un épi d’éleusine et une tige de concombre. Il les accroche au piquet droit de la porte d’entrée de son enclos puis il procède de même pour le pois de terre. Les villageois savent que la période de disette est terminée et que l’on peut consommer les primeurs, et en particulier le sorgho précoce et le pois de terre.

Les rituels de l’année nouvelle illustrent une autre facette de l’usage qui est fait de la nourriture en relation avec le surnaturel. Il s’agit de lier symboliquement le nouvau cycle annuel à l’ancien afin d’assurer, dans une perspective cosmique, la pérennité de l’existence du clan et d’éviter en quelque sorte la fin du monde. Pour ce faire, le soir de la sortie de la lune qui marque l’année nouvelle le chef de terre réclame aux ancêtres de ne pas la retenir en-dessous de l’horizon et de la laisser monter dans le ciel. On observe ici quelque chose d’analogue à ce que Chiva (1994) mentionne : la magie par participation des intentions. De façon plus concrète, le chef de terre a mélangé quelques épis de la précédente récolte à ceux de l’année nouvelle. On en a confectionné la bière et la boule de mil qui serviront d’offrande et seront consommées pendant le rituel. Le prêtre traditionnel rend à chaque villageois quelques épis; ceux-ci, touchés par la faveur de la terre nourricière, serviront aux prochaines semailles.

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Camille Tarot dans « Les lyncheurs et le concombre ou de la définition de la religion, quand même », (Revue du MAUSS, vol. n°22, n°2, 2003, pp. 270-297) utilise le concombre pour définir ce qu'est le religieux :


Conclusion : le lynché et le concombre

Ainsi, selon moi, la fonction symbolique, qui est assurément une constante de l’homme, est impuissante à elle seule à faire de l’homme un être religieux. Du même fait que l’homme est producteur de symboles, les phénoménologues à la manière d’Eliade ont voulu conclure qu’il devait être religiosus et les structuralistes qu’il n’avait pas besoin de l’être! Dans les deux cas, il manque le poids de l’autre réalité, la réalité sociale, et au bout le poids de la violence. La fonction symbolique ferait seulement de l’homme un bavard ou un métaphysicien. Car le langage, même pratique, exile l’homme du monde et de l’être, lui fait perdre l’immédiateté du sensible et du vécu et lui fait gagner l’espace infini de la négation et du questionnement. La pensée mythique n’a d’ailleurs pas manqué de poser les questions les plus radicales. Mais on sait aussi depuis longtemps qu’une métaphysique, même ou surtout sublime, n’a jamais pu suffire à faire une société ailleurs qu’au sein d’une société déjà fondée.

D’autre part, la violence collective et ses victimes, en soi, ne sont pas encore le religieux, ni même le sacré, elles le deviennent, ce qui ne peut se faire que dans certaines conditions. C’est l’énigme que Girard n’éclaire pas encore suffisamment. Si on accepte comme des faits la violence mimétique et le processus de la décharge par le mécanisme victimaire, il faut expliquer comment ce mécanisme pulsionnel va être transformé et, finalement, grandement recouvert en événement religieux d’où sortiront des « dieux », cet imaginaire partagé, mais aussi des institutions.

Avec une sagacité remarquable, Lucien Scubla nous permet de retrouver les gestes du sacrifice sous des gestes apparemment anodins ou étranges ou insensés. « Lorsque les Nuer sacrifient un concombre à la place d’un animal, le geste rituel est exactement le même : le fruit est fendu en deux, comme le serait une chèvre, un mouton ou un bœuf » [p. 51], et même un homme. Cette archéologie du geste religieux est fondamentale et je pense qu’on ne réussira pas à en enlever si facilement le mécanisme émissaire. Mais pour comprendre les religions concrètes comme la religion en général, il faut aussi refaire le parcours en sens inverse et tenter de mesurer le chemin parcouru entre le bouc émissaire et le concombre.

C’est tout ce que je veux dire quand j’affirme qu’on ne peut pas faire l’économie du travail symbolique et idéologique au cœur du religieux. C’est ce que je demande quand je parle de grammaire et de rhétorique des figures de la violence légitime. Pour en citer quelques-unes : déplacement et euphémisation, substitution et rémanence. Le processus d’euphémisation de la violence, par exemple, est une condition de légitimité de l’ordre ainsi institué et la modestie des allusions devient un gage d’efficience. Les histoires de concombre permettent de soupçonner que le processus de substitution soit en route depuis infiniment plus longtemps qu’on ne le dit souvent, ce qui piège ceux qui nous disent qu’il n’y a pas de sacrifice chez les cueilleurs-chasseurs. Mais c’est par une constante sous-estimation de la complexité, de la subtilité et des ruses, de la mêtis de la pensée sauvage affrontée à la mêtis de la violence, qu’on voudrait attribuer à la fin du néolithique au plus tôt, en fait à l’Antiquité et finalement à la veille de la modernité l’effort de substitution-vicariance, de « spiritualisation ».

Si j’ai plaidé pour le symbolique, c’est que les religions sont une singulière histoire de mémoire longue et que les problèmes du symbolique se ramènent probablement à ceux de l’objectivation de la mémoire. « Cette propriété unique que l’homme possède de placer sa mémoire en dehors de lui-même », comme l’écrit Leroi-Gourhan [1965, p. 33-34] et qui a pu commencer par les rites, qui n’auraient pas ainsi contribué seulement à fonder la stabilité du groupe, mais à le faire en substituant une mémoire à une expérience. Un système symbolique du sacré n’a donc pas qu’une fonction sociale de stabilisation, mais aussi la fonction culturelle d’inscrire une fondation et de créer une mémoire collective. L’importance du système religieux vient de ce qu’il a pris en charge et gardé acte d’un tragique spécifique à la sociogenèse et, avant la sécularisation, assuré la jonction du réel social et du possible culturel, en tentant de maintenir la société, ses forces et ses affects dans les limites de sa représentation mythico-rituelle.

Il y a eu religion parce que les sociétés humaines ont dû faire face à une division spécifique, irréductible aux autres, qu’on croit connaître moins mal. Ce n’est pas celle des éclairés et des obscurantistes, comme l’ont prétendu, sans excès de modestie, les Lumières. Ce n’est pas celle des riches et des pauvres ou des exploiteurs et des exploités, comme l’ont ajouté les marxistes, même si elle n’est toujours que trop réelle. Ce n’est pas celle des gouvernants et des gouvernés ou des dominants et des dominés, comme le voulait Clastres. Ce n’est pas la division des sexes, comme le veulent toujours, quoique différemment, les freudiens et les lévi-straussiens. Évidemment, la différence religieuse se recombine inlassablement avec toutes celles-ci. Mais elle a tenu d’abord en cette division toujours possible de la société d’avec elle-même selon la logique, que nous appellerons de la terreur archaïque, et dont la formule est la résolution de la division de tous contre tous dans la division de tous contre (au moins) un. [...]

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Roberte Hamayon, dans l'article intitulé « Du concombre au clic.À propos de quelques variations virtuelles sur le principe de substitution ». (ethnographiques.org, Numéro 30 - septembre 2015, Mondes ethnographiques [en ligne]) rappelle l'exemple de substitution célèbre de Evans-Pritchard (en lien avec l'offrande aux ancêtres) :

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Un bref rappel

Le principe de substitution avait eu son heure de gloire dans la formation en anthropologie, tant l’exemple qu’en fournit le sacrifice chez les Nuer présenté par Evans-Pritchard (1956) est devenu célèbre : il arrive en effet aux Nuer de remplacer un bœuf par un concombre comme victime sacrificielle. Pourtant l’existence de pratiques de substitution n’était pas une découverte : il y a belle lurette que les humains sont conscients d’offrir aux « invisibles » autre chose que ce qu’ils prétendent leur offrir.

« Les dieux romains, écrit Albert Grenier (1925 : 119-120), ne tenaient même pas au sang des animaux ; ils admettaient aisément des substitutions : il est permis, spécifie un scoliaste de Virgile, de substituer des simulacres aux vraies victimes ; si les animaux nécessaires sont difficiles à trouver, les dieux en agréent l’image en pain ou en cire. » (Pommier 2010 : 511).

Assurément, les peuples conçoivent les dieux et autres « invisibles » comme cela les arrange qu’ils soient, en l’occurrence tolérants. Mais cela n’aurait aucun sens de les concevoir indifférents à ce qui leur est offert : il ne servirait alors à rien de leur offrir quoi que ce soit ; aussi une offrande ne vaut-elle que si elle peut être chargée de sens pour son destinataire. C’est pourquoi la conception d’une divinité s’accompagne généralement de la conception de prescriptions cultuelles propres. Ensemble, elles établissent à la fois la possibilité de substituer une chose à une autre dans la réalisation des prescriptions dans un contexte donné, et la reconnaissance d’un certain rapport entre la chose substituée et la chose prescrite dans ce contexte. Telle est la condition pour que l’action rituelle soit valide. C’est bien ce qu’illustrent les deux exemples qui viennent d’être rappelés.

En effet, les Nuer qui s’autorisent la facilité de substituer un concombre à un bœuf lors du sacrifice aux ancêtres se l’interdisent lors d’autres rites, ceux de mariage notamment, pour lesquels il est impératif de sacrifier un véritable bœuf. En outre, les ancêtres sont censés ne se satisfaire que d’un concombre sauvage et il ne serait même pas imaginable de leur offrir du lait à la place du bœuf, ni de la bière, des céréales ou du tabac. Ce qui aux yeux des Nuer permet de traiter le concombre en bœuf le temps du sacrifice est sa forme oblongue, son appartenance au règne végétal et non animal ne faisant pas obstacle. Comme le bœuf, le concombre peut être coupé en deux dans le sens de la longueur (Evans Pritchard 1956 : 128, 203 & passim) — mais cela n’entraîne nullement que, inversement, un bœuf puisse remplacer un concombre dans quelque contexte que ce soit !

C’était aussi grâce à leur forme que les images d’animaux en pain ou en cire pouvaient être offertes aux dieux romains en lieu et place de ces animaux eux-mêmes ; peu importait la différence de matière du moment que la forme était préservée.


… et trois remarques

D’abord, la forme n’est qu’un pivot d’équivalence parmi d’autres pour autoriser et valider comme tel un substitut d’offrande. À en juger par la diversité des objets présents sur les autels (objets peints en rouge, fleurs, cierges), bien d’autres aspects peuvent être instrumentalisés pour permettre de remplacer une offrande par une autre selon les cultures, les contextes ou les occasions. Les questions portent alors sur ce qui fonde la relation d’équivalence qui permet au substitut de tenir lieu de l’offrande prescrite : la couleur du sang, le fait d’être comestible, odorant, lumineux ou précieux… Il est probable que cette relation se conforme à la règle qui vaut pour toute opération métaphorique ou représentationnelle ; selon cette règle, une telle relation ne doit être ni trop proche pour ne pas risquer de confusion ni trop distante pour ne pas manquer de pertinence ; par ailleurs, elle est nécessairement partielle et limitée à la circonstance où elle vaut. Ainsi, il ne viendra à l’idée d’aucun Nuer de tenter de faire passer un légume pour de la viande lors d’un repas offert à un hôte de marque ni de substituer un concombre à un bœuf dans la prestation matrimoniale qu’il doit aux parents de sa future épouse. Seul le caractère rituel du contexte et l’appartenance des destinataires, ancêtres ou dieux, à des catégories d’entités non empiriques ou « invisibles », permet la mise en œuvre du principe de substitution.

Ensuite, si l’essentiel dans ce sacrifice aux ancêtres est la faculté d’être coupé dans le sens de la longueur, on en vient d’une part à s’interroger sur le pouvoir que la constitution de moitiés longitudinales peut avoir dans la vie de la société — celui par exemple d’évoquer des rapports entre des lignées ou des territoires. On en vient d’autre part à se demander si l’opération de substitution peut être répétée : le concombre substitué au bœuf pourrait-il à son tour être remplacé par un autre substitut oblong, comestible comme un haricot par exemple, voire même non comestible comme un ruban ? Un tel substitut de substitut d’offrande serait-il encore valide ? Y a-t-il des limites à l’exercice du principe de substitution du moment que l’aspect qui lui sert de pivot pour établir une équivalence est préservé ?

Enfin, pour autant que ces exemples soient représentatifs de l’ethnographie des rituels, les offrandes prescrites et leurs substituts possibles relèvent du monde empirique où ils ont une existence concrète — physique comme les êtres vivants sacrifiés, matérielle comme les figurines en farine —, alors qu’il n’est attribué d’existence à leurs destinataires que dans un monde autre que le monde empirique. La différence de monde de référence autorise-t-elle à offrir non des êtres physiques ou des objets matériels mais leurs simples images virtuelles ?

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Symbolisme alimentaire :


Pour Christiane Beerlandt, auteure de La Symbolique des aliments, la corne d'abondance (Éditions Beerlandt Publications, 2005, 2014), nos choix alimentaires reflètent notre état psychique :


On pourrait qualifier la symbolique de cette plante de "bonne qualité d'autrefois" : chaste, fiable, correcte, honnête, décente et modeste, quelque peu timide et prude. Tout sauf arrogante, elle demandera plutôt discrètement "si elle dérange ?" On la reconnaît aussitôt par sa conduite convenable et correcte. Elle rappelle la Vierge (dans le sens positif). Elle ne se met jamais en avant, elle se retire plutôt, quelque peu honteuse. Elle fait facilement "oui" de la tête, elle ne se bat pas, est gentille et serviable ; elle tient compte des désirs d'autrui et est toujours prête à rendre service dans la mesure de ses possibilités, ou à donner un coup de main. Elle ne se montre pas plus dure qu'elle n'est ; elle se manifeste sincèrement.


Celui qui a envie de Concombre a besoin d'un peu de calme : "N'exagère pas, tiens-toi tranquille, ne fais pas le mariolle. Ne joue pas les gros bras, cesse de vouloir à tout prix gagner la médaille d'or. Baisse le ton, ne te vante pas de ton Image, de tes actes, de tes performances !" Le Concombre l'exhorte à regagner sa place, à y attendre calmement pour voir quelles sont les tâches qu'il peut accomplir avec serviabilité et gratitude, en toute simplicité, sans faire de la gonflette. "Tu n'as pas besoin d'être premier partout ; mets un bémol et attends ton heure", dit le Concombre. "Mets tes dons et tes talents au servie du Bien. Ne prends pas de Grands Airs, mais mets tes facultés à la disposition de la Bonne cause. Écoute ton Cœur et suis uniquement cette vibration-là".

Il est bien possible que l'amateur de Concombre se soit comporté parfois d'une façon tapageuse, autoritaire ou voyante. Aussi fera-t-il bien maintenant de courber le front devant la bonté et devant l'amour... dans le respect de l'obligeance. Le Concombre l'incite à ne pas s'ériger en directeur ou en dictateur omnipotent, bien au contraire : "rassieds-toi... écoute un peu les autres, ne grossis pas ton Ego extérieur... Prête l'oreille au Bien et vois où tu peux jouer ton Rôle dans une société orientée vers la véritable Évolution, dans la bonté. Ne consacre pas de temps à ton propre petit ego, à des activités destinées rien qu'à flatter ton image ; mets tes forces à la disposition du Bien-Être de ton entourage. Plus tu pourras te mettre au service de ce bel Ensemble, et mieux tu te sentiras. Tu te découvriras comme quelqu'un de bon et cela te rendra heureux... !"

Si, au contraire, cet être humain refuse d'accorder la place centrale au But Principal dans la vie s'il refuse d'abandonner son Image en faveur du véritable bien, de céder le pas à la Vérité... s'il tient absolument à mettre en avant sa propre personne et "sa" vérité... alors il n'a pas compris le "pourquoi" de son envie de Concombre et il se heurtera tôt ou tard à des obstacles. "A ta place ! Reprends ton siège et reste auprès de toi-même. N'essaie pas de te gonfler, d'occuper coûte que coûte la scène en dominateur. Ne veux pas être le chef d'orchestre si ta tâche de vie consiste à houer du triangle." (Cette comparaison ne vaut que dans le sens symbolique ; il y a bien des chefs d'orchestre qui se mettent au service de la musique et de l'orchestre ; ceux-ci n'ont probablement pas trip envie de Concombre.)

Le Concombre t'incite à être toujours serviable envers la Vie : "Quelle que soit ta tâche, remplis-la dans la gratitude, sans absolument vouloir plus, sans vouloir te donner un air plus dur. Ne fais pas reposer ta vie sur une Image de toi ; vis à partir de l'intérieur, en étant tout à fait sincère avec toi-même. Sois sincère avec ton Moi profond et montre ton vrai visage. Ne porte pas de masque fier ou éclatant, n'essaie pas d'exceller vis-à-vis du monde extérieur en te bombant le torse ou en "séduisant" par le corps : romps avec ces structures fondées sur le pouvoir si tu ne veux pas que ce pouvoir te saborde. Entre en communication sincère avec ta vraie Nature et vis librement, ouvertement et franchement à partir de cette Nature ! Tourne-toi vers l'intérieur... Courbe respectueusement la tête (pour ainsi dire) devant ce qui est vraiment beau, devant la vérité de la Vie. Ne fais pas en sorte que ta tête soit comme la tour qui domine les maisons, mais retire-toi quelque peu en toi-même".

Celui qui a envie de Concombre a quelque chose sur l'estomac : parfois il voudrait en parler, mais sa fierté virile l'empêche souvent d'extérioriser sincèrement sa nature douce et sensible. Son attitude envers l'extérieur est parfois un mensonge envers lui-même. Il doit rompre avec toute apparence, avec toute forfanterie ou prétention Il devra rentrer doucement en soi-même et demander à la Vie : "Que puis-je faire pour toi ? Comment puis(je servir le Bien ? As-tu prévu une mission pour moi, si oui laquelle ? Je mets mon contenu, mes services à ta disposition, tu n'as qu'à demander !" Il est devenu une personne serviable et reconnaissante ; il montre son visage sincère et il est doux avec lui-même. Il n'a pas besoin de se faire passer pour grand et fort envers le monde extérieur, mais il parle maintenant à partir de son Cœur, en toute modestie.

Mademoiselle Concombre dit : "Cesse donc d'exiger, de demander, de t'imposer, d'accrocher les autres de façon contraignante : laisse-les tranquilles et retire-toi à l'intérieur de ta propre demeure discrète pour y trouver le recueillement : une réflexion sur les véritables valeurs de al vie. Ne crâne as, mais sois satisfait de ce que tu es..., apprends à te contenter de très peu dans la vie. Sois reconnaissant et heureux parce que tu "peux" être ; ne veux pas être "Quelqu'un " aux yeux des autres... Sois simplement toi, dans la joie et dans la gratitude envers le fait que tu peux contribuer à l’amélioration de notre monde. Il est certes possible que tu occupes une fonction d'importance, mais cela ne t'intéresse pas de briller, de dominer ou d'être le patron."

A présent, l'être humain ne vit pas dans la sphère psychique du Coq hâbleur et autoritaire, mais dans celle du Concombre et sa simplicité, qui ne connaît aucune convoitise. Il se met au service de la Vie elle-même, est empressé et secourable à l'égard des autres. Il est honnête, franc et correct, tant en actes qu'en paroles : sa conscience ne lui rongera donc pas l'estomac...

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Mythologie :


On trouve la notice suivante sur Wikipedia :


Le kappa (河童) ou kawatarō (川太郎, « garçon de la rivière ») est un monstre du folklore japonais, décrit comme un génie ou un diablotin d'eau. Le kappa est réputé pour chercher à attirer les humains ou les animaux dans l'eau.

Leskappa ont l'apparence de tortues anthropomorphes, parfois avec une bouche en forme de (ou à l'apparence de) bec et le sommet de leur crâne est légèrement creusé, entouré de cheveux. Cet affaissement est rempli d'eau, liquide duquel ils tirent leur puissance. Ainsi, si l'on salue un kappa à la manière japonaise (en s'inclinant), il vous salue en retour et perd toute son eau, devenant alors inoffensif. Le kappa est en effet un être très poli, même s'il aime jouer de très mauvais tours. Certains kappa sont cependant représentés sans cet affaissement, le sommet de leur crâne étant simplement chauve. Sa taille serait celle d'un singe, soit environ 30 cm. Son habitat connu serait les fleuves, les lacs et les étangs du nord du Japon. Selon le folklore, il aurait la longévité de la tortue, soit environ 100 ans.

La plupart de leurs farces consistent à s'introduire dans les villages pour voler de la nourriture, lâcher des gaz et regarder sous les kimonos des femmes. Mais ils peuvent aussi noyer animaux et humains, kidnapper des enfants et violer les femmes.

Le kappa sait très bien parler japonais et jouer au shōgi. S'il y a une nourriture qu'il apprécie plus que la chair des enfants, c'est le concombre. Ainsi, les Japonais avaient coutume de jeter des concombres dans les rivières afin que les kappa n'aient pas envie de manger leurs progénitures.

Ce lien avec le concombre a donné le nom de kappamaki à une variété de makizushi avec des juliennes de concombre dans le centre.

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Dans Le culte des génies protecteurs au Cambodge : Analyse et traduction d'un corpus de textes sur les neak ta (Éditions L'Harmattan, collection Recherches asiatiques, 2000) Alain Forest rapporte la légende suivante :


"Chau Tra, fils d'un ermite, se retire seul dans la forêt de Phnom Chreav, y cultive un champ et y plante des concombres. Un jour, un buffle qui transpercé par la pierre, tombe raide mort. Un procès s'ensuit avec le propriétaire du buffle. Le juge porte l'affaire devant le souverain, le roi Sihanu. Celui-ci ordonne à Chau Tra de lancer sa pierre contre un buffle - déjà mort-, lequel est transpercé de part en part. Le roi classe alors l'affaire, conserve la pierre et demande que Chau Tra le ravitaille en concombres en toutes saisons. Le roi adore manger de ces concombres. Il prend Chau Tra en affection et change son nom en Neay Trasâk Phâème ("Chef aux concombres doux") tandis que les gens du peuple, qui éprouvent beaucoup de respect pour lui, l'appellent désormais Ta Trasâk Phâème ( le Chau, " petit-fils", devient donc Ta, "l'ancien").

Le souverain fait fondre la pierre ferrugineuse et la fait travailler en une lance qu'il donne à Neay Trasâk Phâème en lui recommandant d'en user pour tuer tout homme ou tout animal qui s'introduirait dans son champ pour voler des concombres. Plus tard, le roi décide de voyager dans le pays et s'arrête alors non loin du champ de Neay Trasâk Phâème. La nuit, il se rend dans le champ pour voir si l'homme aux concombres le garde bien: effectivement, ce dernier veille qui croit avoir affaire à des voleurs et de sa lance, tue le roi. Ministres, dignitaires, mandarins, serviteurs, purohit, astrologues, achar, tous conviennent alors que c'était là le karma du défunt souverain, et ils invitent Neay Trasâk Phâème à monter sur le trône. Effrayé, celui-ci refuse dans un premier temps, mais l'insistance des serviteurs royaux est telle qu'il doit y consentir. Le nouveau roi s'installe à Angkor. Le royaume étant en paix et prospère, il procède à l'incinération de son prédécesseur. Il fait construire une résidence royale auprès de l'ancien champ de concombres et élève de nombreuse statues du Bouddha dans le creux d'une montagne désormais appelée Phnom Preah."

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Œuvres graphiques :


Thomas Golsenne dans un article intitulé "Le concombre et autres index ornementaux dans la peinture de Carlo Crivelli" (Actes du 15e colloque du Cicada, 1-3 décembre 2005, textes réunis par Bertrand Rougé et présentés par Ronald Shusterman, Presses Universitaires de Pau, 2009, p. 135-143) :


[...] Crivelli peint un concombre quasiment dans tous ses tableaux; avec, de plus, une grande franchise et une grande régularité. Il suffit de comparer la Madone Lochis de Crivelli et la Madone Lehman de Bellini pour constater de la timidité de son concombre eu égard à celui de Crivelli. En outre à ma connaissance, la Madone Lehman est le seul tableau de Bellini dans lequel apparaisse un concombre isolé ; c’est une sorte de tentative ornementale avortée. Au contraire Crivelli en fait, à partir de 1473, l’accessoire indispensable de ses Vierge à l’Enfant et autres figures de saints.

Le concombre de Crivelli a toujours gêné les historiens de l’art parce que sa présence est anormale et exceptionnelle dans des peintures religieuses. Aussi, pour justifier sa place proéminente, ils ont voulu y voir le plus souvent ce que Peirce appellerait un “symbole”, c’est-à-dire un signe conventionnel, qui renvoie à son référent par l’intermédiaire d’une “loi” (Peirce, pp. 161-66). Lisons par exemple la somme iconographique de Ronald Lightbown intitulée Carlo Crivelli. Ce qu’il y écrit sur le concombre est édifiant (Lightbown, p. 149). D’abord il faut comprendre que le concombre est un avatar de la courge. Or la courge est, d’après Lightbown, le symbole du prophète Jonas, parce que Dieu fit pousser un arbre à courges au-dessus de la tête de son prophète pour le protéger du sommeil. Il se trouve en outre que Jonas est une pré-figure du Christ, d’après l’analogie des trois jours passés par Jonas dans le ventre de la baleine avec les trois jours passés dans le Tombeau par le Christ. Conclusion du syllogisme : le concombre est un symbole de la Résurrection !

L’interprétation est assez tirée par les cheveux, mais après tout les exégètes médiévaux étaient experts en la matière. Le problème, c’est qu’en l’occurrence l’interprétation du concombre comme symbole de la Résurrection est inexistante au Moyen Âge. La cause en est simple : dans la Vulgate de saint Jérôme, la traduction de référence jusqu’au XVIe siècle de la Bible, le texte latin ne parle pas d’arbre à courges mais de lierre. Et Lightbown a beau citer une lettre de saint Augustin critiquant cette traduction de saint Jérôme, cela ne change rien au fait que jusqu’à Luther, son opinion à ce sujet sera largement minoritaire et que le texte ne suscitera aucune interprétation du type de celle que défend Lightbown. Et quand bien même on trouverait un texte, même écrit par un contemporain de Crivelli, qui expliquerait que la courge est un symbole de la Résurrection, il n’en resterait pas moins que dans les tableaux du peintre vénitien, ce qu’on voit n’est pas la représentation d’une courge, mais d’un concombre ! Dans une peinture aussi attentive aux détails que celle de Crivelli, cette différence n’est pas du tout négligeable. Elle invalide en tout cas toute application à son œuvre d’un symbolisme de la courge en général.

Plutôt que d’interpréter le concombre crivellesque comme un symbole, il serait peut-être plus fructueux de l’analyser comme un index, toujours au sens de Peirce, à savoir un signe qui est modifié par son référent, et donc qui renvoie à lui de façon consubstantielle (Peirce, pp. 153-61). Le plus souvent les historiens de l’art qui s’intéressent à la “signification” des œuvres d’art ignorent cette catégorie du signe indiciel. L’exception confirme la règle, c’est Louis Marin: dans un entretien sur la “figurabilité”, il fait de l’indice la question centrale de l’histoire de l’art :

“Si vous donnez comme objet à une histoire de l’art d’être une théorie de l’individu esthétique, la science de l’art que seraient cette histoire et cette théorie ne peut qu’être fondée que sur les indices, les traces, les symptômes.” (Marin 1, p. 66)

Une “théorie de l’individu esthétique”, c’est une théorie du style, au sens de Barthes, au sens de Filarete. Quel rapport avec le concombre de Crivelli? Peut-on l’interpréter comme un index, dans ce sens, du style de Crivelli, la trace de son inconscient manuel? C’est ce qu’on va voir, mais pour cela il va falloir d’abord préciser le rapport entre style et indice, pour complexifier la théorie de Louis Marin.

La Madone de Bergame nous donne une intuition : le concombre est pointé vers le spectateur, mais si on le regarde en surface, de travers, alors il indique la signature du peintre sur le parapet. C’est le seul cas où cela se produit dans sa peinture, mais ce n’est peut-être pas fortuit. Il y a une relation entre le concombre et la signature du peintre, le concombre serait une signature figurative du peintre. Précisons encore en regardant d’autres tableaux où il apparaît.

En fait il est rarement en trompe-l’œil et rarement seul. Le concombre fait partie de tout un arsenal de fruits et de fleurs qui remplissent les tableaux de Crivelli et dont la première fonction est évidente : il s’agit d’ornements. C’est un type d’ornementation qui dérive de modèles antiques, en particulier les guirlandes ; ou plus exactement qui dérive de modèles picturaux qui s’inspirent de modèles antiques, comme les peintures de Mantegna. Comme ce dernier Crivelli est probablement sorti de l’atelier de Squarcione, à Padoue, comme Bellini d’ailleurs et d’autres encore, qui tous ont ce point commun (du moins au début) : un répertoire d’ornements antiques observés sur les ruines romaines dont ils alimentent leur peinture. Comme Mantegna, Crivelli fait un usage abondant de ces motifs. Cependant, très vite, il dépasse cette référence à l’antique. Son problème n’est plus de faire de la peinture archéologique, mais de retrouver la source de ces ornements antiquisants : la nature elle-même. Sa façon très réaliste de dépeindre les concombres, les fruits et les fleurs, sa manière de les isoler, leur donnent une présence matérielle qu’ils n’ont chez aucun de ses collègues peintres issus de l’atelier de Squarcione. La précision “naturaliste” de ses ornements végétaux explique que les tableaux de Crivelli soient toujours cités dans les anthologies consacrées aux natures mortes.

Cependant ce n’est pas en tant que précurseur de la nature morte que Crivelli est le plus intéressant. Ces ornements un peu disproportionnés auxquels il attache tant d’importance ont une fonction (ou un effet) réflexive de mise en valeur de l’art illusionniste du peintre. On en a une démonstration dans la Vision du bienheureux Gabriele Ferretti. Ici la guirlande est peinte bizarrement au-dessus d’un paysage de plein air. Si on regarde bien, on s’aperçoit que la guirlande dépose son ombre sur le paysage : l’effet de profondeur est ainsi détruit, et la guirlande en trompe-l’œil affiche la planéité, c’est-à-dire l’artifice de la peinture (Watkins, pp. 48-50). Nous sommes là totalement dans le double jeu de la représentation, théorisé par Louis Marin : d’un côté, transparence de la représentation qui s’affiche comme une fenêtre ouverte ; de l’autre, son opacité, le fait qu’elle se présente comme fenêtre, comme représentation. A la différence du trompe-l’œil, l’illusion produite par la représentation doit s’afficher comme un artifice, pour plaire. Le trompe-l’œil, comme la guirlande de Crivelli, ne se montre pas comme représentation, mais comme étant l’objet présent lui-même.

[...] Revenons au concombre de Crivelli. Marin a également analysé le concombre en trompe-l’œil de l’Annonciation comme un de ses signes opacifiants qui indiquait l’artifice de la représentation (Marin 3). Si Crivelli insiste tant sur le concombre, c’est pour en faire en quelque sorte la signature de son art; on peut dire qu’il s’agit d’une signature ornementale. Mais elle est reliée à Crivelli par un rapport indiciel: elle ne le désigne pas symboliquement comme la signature écrite, ni analogiquement (Crivelli ne ressemble pas à un concombre), mais indirectement, de manière dissemblante, pour reprendre un terme cher à Georges Didi-Huberman. Le concombre, en tant qu’ornement singulier, affiche autant l’originalité de Crivelli qu’il “trahit” l’artifice de la peinture, son opacité. [...] Il n’y a pas d’autoportrait chez Crivelli, il n’y a que des traces plus ou moins discrètes de la présence du peintre aux marges de son œuvre. Le concombre en est une, éclatante.

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Antoine Duplan, revient sur les débuts du héros de Mandryka connu sous le nom de Concombre masqué dans un article paru le 30 juin 2016 dans Le Temps :


Les vertes années du Concombre masqué

BANDE DESSINÉE

« Les Aventures potagères du Concombre masqué » retrace les premiers pas du fabuleux légume dans le « Journal de Pif ».

Indispensable.


Ce 1er avril 1965, en guise de poisson, les lecteurs de Vaillant – Le Journal de Pif ont eu un concombre. Brandissant le drapeau vert de l’anarchie et du nonsense réunis, ce concentré de chlorophylle et de hargne a précipité les enfants de Descartes dans un univers jouxtant le Pays des Merveilles exploré par Lewis Carroll.

Héritier de Popeye et de Krazy Kat, le Concombre masqué est issu des dunes de Bizerte, en Tunisie, où Nikita Mandryka, petit-fils de Russe blanc émigré, passa une enfance enchantée parmi les champs de fraises éternels. Devenu grand, il transcrit en bande dessinée l’insouciance de ces vertes années. Dans un joli format horizontal, Les Aventures potagères du Concombre masqué regroupe les planches que publiait Pif. L’album donne à voir la mise en place d’un univers mouvant.

En ces temps préhistoriques, le Concombre masqué ne ressemble pas encore au Légume qui met le souk dans Pilote depuis 1971: dolichocéphale, il a un petit bedon et une queue feuillue; il porte un loup de velours, tandis que son avatar des 70’s, tel qu’en lui-même toujours il change et se perpétue aujourd’hui encore, est une cucurbite anoure dissimulant ses mystères sous une cagoule que prolonge une tige retroussée comme un point d’interrogation.


Vazyléon !

Au mitan des années 60, le Concombre n’a pas encore rencontré Chourave, son ami, son alter ego. Il a pour partenaires, pour souffre-douleur, un explorateur intrépide, un petit crocodile végétarien qui se prend pour un pirate, un être sphérique pensant et paranoïaque… «Vazyléon!» est son juron préféré – plus tard ce sera «Bretzel liquide!» Le cactus-blockhaus où il réside n’a pas encore la majesté tarabiscotée du futur édifice, des forêts résiduelles ombrent encore le désert de la Folie douce. Mais, déjà plein de jus, de sève et de niaque, le concombrineux zèbre le ciel juché sur son éclair, tire la globinette pour faire tomber la pluie, transmute le sable en yaglourt et affronte les Tromp’la-mort, ces cohortes bottées qui passent comme le fascisme…

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Marion Joubert, dans un article intitulé "Séra secoue les mémoires avec son récit graphique Concombres amers" (publié le 16 mai 2019 sur https://lepetitjournal.com) rappelle la légende qui est à l'origine du titre de ce récit graphique :


Avec son oeuvre graphique Concombres amers, présentée le 9 mai à Carnets d’Asie, Séra effectue un travail de mémoire portant sur les années qui ont précédé l’arrivée des Khmers rouges.


Aliment apprécié au Cambodge, le concombre se mange en soupe et peut servir de remède. Une légende khmère raconte que les deux branches actuelles de la famille royale, Norodom et Sisowath, proviennent des descendants du roi régicide, le roi aux concombres sucrés. Le dernier roi d’Angkor aurait confié à son jardinier une lance afin qu’il puisse défendre ses légumes préférés contre les voleurs. Une nuit, le roi a voulu s’introduire dans le potager afin de vérifier si son jardinier faisait bien son travail. Celui-ci, voyant une ombre passer, lança son arme et tua le roi. Selon la légende, le jardinier obéissant ne fut pas seulement déclaré innocent, mais également couronné roi.

Le titre du dernier ouvrage de Séra, auteur-dessinateur de BD, s’inspire de cette légende. Mais ses concombres à lui sont amers. Récit graphique paru en septembre 2018 aux éditions Marabout, Concombres amers secoue les clichés, la mémoire et rappelle une période méconnue, celle de la République khmère de Lon Nol, avant l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir.

A coup de questions « qu’on aurait dû se poser » et « qu’on aurait pu se poser », incluses dans le roman graphique, Séra dénoue le fil de l’histoire, remonte aux sources, retrace chaque événement, même ceux insignifiants en apparence. « J’investis un champ qui est celui de l’histoire et je remets en perspective la lecture qu’on a pu faire du passé. Il s’agit de lectures avant tout idéologiques avant d’être pragmatiques », souligne-t-il. [...]

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