Les Fées des Bois
- Anne

- 13 déc. 2025
- 19 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 janv.
Étymologie :
FÉE, subst. fém.
Étymol. et Hist. Ca 1140 (Gaimar, Estoire des Engleis, éd. A. Bell, 3657). Du lat. Fata « Parques », de fatum « destin » (fatum*).
Étymol. ET HIST. − A.− Ca 1100 bois « lieu planté d'arbres » (Roland, éd. Bédier, 3293) ; forme bos ca 1160 (Eneas, 2164 dans T.-L.) − xves. (Baudet Herenc, Règles de seconde Rhétorique, p. 157 dans IGLF Litt.) ; forme bosc ca 1180 (Alexandre, fo42a dans Gdf. Compl.) − xives., ibid. ; reprise en 1950 par J. de La Varende, La Normandie en fleurs, p. 230. B.− « matière ligneuse de l'arbre » 1. 1165-70 « bois coupé non travaillé » (Roman de Troie, 13029 dans T.-L.) ; xiiies. mort bosc (Jurés de S. Ouen, fo16 ro, A. S.-Inf. dans Gdf. Compl.) ; 1580 ne savoir de quel bois on se chauffe (G. Bouchet, Serees, V, 45, ibid.) ; 2. « matière propre à être travaillée » a) 1243 en bosc (Ph. Mousket, Chron., 10986 dans T.-L.) ; xives. de bois (De Laborde, Émaux, p. 166 dans Littré) ; 1599 visage de bois (Ph. de Marnix, Differ. de la Relig., I, iv, 20 dans Hug.) ; b) 1426 bos de lit (Coutumes Lille, p. 157, 6 dans T.-L.) ; 1866 gravure et typographie (Lar. 19e); 1922 mus. (Lar. univ.) ; 1929 football « poteau de but » d'apr. Esn. ; 1934, supra; 3. ca 1375 « cornes de cerf » (Modus et Ratio, éd. G. Tilander, t. 1, p. 18) ; 1660 en parlant des maris trompés (Molière, Sganarelle, éd. du Seuil, Paris, 1962, sc. 17, 420, p. 118a). Mot d'orig. germ. (Braune dans Z. rom. Philol., t. 36, p. 713), prob. issu de l'a.b. frq. bŏsk- « buisson », que l'on peut déduire de l'a.h.all., a. sax. busc, attesté en topon. dès 937 (Rohlfs dans Festschrift W. v. Wartburg, t. 2, 1968, p. 204), ainsi que dans le composé brâmalbusc « ronce », xe-xies. (S. Petrier Bibel- und Mischglossen, Glossenhss. der Landesbibliothek Karlsruhe dans Karg-Frings, s.v. brâmalbusc) et fréquemment sous la forme busc dans les gloses des xiieet xiiies. (ibid., s.v. busc) ; de même m. b.all. busch, busk, m. néerl. busch, bosch, m.angl. busch, busk (Kluge20, s.v. Busch) ; l'ancienneté du mot dans les lang. germ. (examen détaillé par Hubschmid dans Vox rom., t. 29, 1970, pp. 92-99) exclut l'hyp. d'un empr. du germ. au rom. (EWFS2). Le mot est attesté pour la première fois sous la forme du lat. médiév. boscus en 704 dans un diplôme de Childéric III (Hubschmid, p. 85) et devient fréq. dep. la 1remoitié du ixes. au sens de « terrain boisé » spéc. dans l'ouest et le sud du domaine gallo-rom. (Id., p. 86 et Nierm.). Le mot gallo-roman a pénétré en Catalogne (dès 878, Hubschmid, p. 87 ; v. aussi GMLC ; d'où l'esp. bosque, 1493-5 dans Cor.) et en Italie du Nord (895, P. Aebischer dans Z. rom. Philol., t. 59, 1939, pp. 424-430). Cette filiation des lang. rom. est en faveur d'une orig. frq. plutôt que germ., comme l'indique FEW t. 15, 1, p. 192. D'autre part, étant donné que les formes d'a. fr. (v. l'examen des mots rimant avec bos, fait par Hubschmid, p. 88) de même que celles de la Suisse romande (Pat. Suisse rom.), reposent sur une base en ŏ̖ (développement comparable à celui de ŏssu, tŏstu, cŏsta) la forme frq. bŭsk- proposée par REW3, no1419 semble à écarter. L'a.fr. bos, bosc repose sur bŏscu; pour expliquer l'a.fr. bois, il semble nécessaire d'avoir recours au nomin. plur. bŏsci (FEW, loc. cit., p. 208a; Bl.-W.5) car partant de bŏscus, du ŏ̖ combiné avec le yod issu du [k], aurait résulté büis et non bois (v. cependant H. Rheinfelder, Altfranzösische Grammatik, München, t. 1, 1968, p. 229) ; bois ne pourrait résulter que de la combinaison de yod avec ŭ (Rohlfs, Vom Vulgärlatein zum Altfranzösischen2, 1963, p. 153 et dans Festschrift W. v. Wartburg, loc. cit.). Un étymon gaul. boskos (EWFS2) est provisoirement à écarter, le mot ne semblant pas attesté dans le celt. insulaire (FEW, loc. cit., p. 208a ; Cor.).
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Croyances populaires :
Dans le Dictionnaire de la France mystérieuse - Surnaturel, superstitions, être fantastiques, apparitions, lieux enchantés (Editions Omnibus, 2017) Marie-Charlotte Delmas aux fées sylvestres :
Les fées sylvestres : Les fées des récits médiévaux évoluent souvent dans les bois, fréquemment auprès de fontaines (voir MÉLUSINE), notamment dans la plus célèbre des forêts, celle de Brocéliande, près de la fontaine de Barenton, là où Merlin rencontra Viviane (voir ARTHUR). Au XIIe siècle, dans le Roman de Rou, Robert Wace évoque cette fontaine et les fées qui s’y montrent. Dans Brun de la Montagne (manuscrit du XIVe siècle), Brun porte son fils aux dames « faées » près de la fontaine où s’ébattent les fées dans le bois de « Bersillant » (Brocéliande) où les trois fées marraines, belles et à la peau d’une grande blancheur, vêtues de robes de soie blanche et la tête ceinte d’une couronne d’or, vont le doter de diverses vertus.
Au XVIIe siècle, Pierre Borel évoque les fées sylvestres d’une forêt du Tarn dans Les Antiquitez de la ville de Castres (1649) : « A Boisseson de Merviel, les habitants assurent qu’ils ont vu fort souvent dans une forêt une Nymphe ou femme sauvage, vêtue d’une robe blanche fort plissée, ayant les bras et les pieds fort longs, et affirment qu’on trouve même les marques de ses pieds dans la boue ; et le sieur Seve, huissier de Castres, étant envoyé au dit lieu pour affaires, fit rencontre de cette Nymphe, ce qu’ayant raconté aux habitants de ce lieu, on l’assura qu’elle avait accoutumé de se faire voir dans cette forêt. Il y a apparence que c’est un Démon ou des Fées du temps passé. » (Ed. 1868.)
Dans les légendes populaires recueillies au XIXe siècle, plusieurs fées sont particulièrement attachées à certains bois. Dans l’Orne, la forêt d’Andaine est protégée par une fée du même nom que les anciens du pays disent avoir vue, de temps à autre, assise sur des rochers escarpés. Dans cette forêt, à la Chapelle-Moche, une grande pierre plate, le Lit-de-la-Gione, dissimulerait un trésor. Selon une légende, la Gione serait une mauvaise fée de la forêt. Dans le même département, la fée de la forêt de La Ferté-Macé qui apparaît au carrefour des Six-Sentiers était surnommée la Grande Bique, probablement parce qu’elle se présentait sous l’apparence d’une chèvre ou pour l’associer au grand bouc présidant le sabbat, c’est-à-dire le diable.
A l’entrée de la forêt de Mortain (Manche), un chêne séculaire servait de lieu de rendez-vous aux chasseurs, mais aussi aux fées qui venaient y danser la nuit. Un jeune seigneur de Courbossé fit le pari d’y passer une nuit et de ramener l’une de ces fées. Mais il eut à subir une tempête de vent ponctuée de coups de tonnerre et vit les formes blanches des danseuses sortir de terre et l’entourer en chantant de mystérieuses paroles. Il tenta de fuir, mais il fut saisi, entraîné dans leur ronde et laissé sur le sol : « Le lendemain matin, au lever de l’aurore, ses compagnons retrouvèrent son cadavre. Les traits de son visage accusaient une lutte énergique et suprême : une pâleur excessive et de vives contractions indiquaient des angoisses indicibles. Nul trouble sur ses vêtements ; mais ses cheveux étaient devenus blancs dans l’intervalle de cette seule nuit et ses jambes étaient brisées. » A dater de ce jour, personne n’osa s’aventurer dans ce lieu (H. Sauvage, 1869).
La forêt de Retz, près de Villers-Cotterêts, fut l’un des asiles des fées de l’Aisne. Une légende leur attribuait même l’origine du lieu. Afin de remercier les deux fées protectrices qui veillaient sur eux, les habitants des environs venaient déposer des fleurs près de la source dite Fontaine-aux-Fées. Chaque soir, une jeune fille devait reboucher cette source à l’aide d’une pierre. Or, il advint que l’une d’elles rencontra un beau chevalier sur le chemin. Tombant sous son charme, elle en oublia de poser la pierre à l’entrée de la source. L’eau se déversa sur la contrée, emportant tout sur son passage, y compris les fées. C’était, disait-on, de ce limon que naquit la forêt sur laquelle planait toujours l’ombre de la jeune fille. Dans cette même forêt, une autre fée, bien moins plaisante, la fée Tartarine, donna son nom au carrefour où elle sévissait en poursuivant les passants qui s’y aventuraient pendant que sonnaient les douze coups de minuit. Les fées de Guipry (Ille-et-Vilaine) avaient élu domicile dans la partie du bois de Baron où se trouvait une butte féodale, sur laquelle se trouvait jadis une forteresse en bois connue sous le nom de Butte-de-Baron ou Danse-des-Dames. Elles passaient leur temps à jouer des tours aux paysans qui traversaient le bois la nuit après s’être attardés à la foire de Redon ou des bourgs voisins. S’ils ramenaient une bête, les fées la faisaient soudain disparaître. Surpris, l’homme regardait autour de lui et apercevait l’animal sur sa droite, puis sur sa gauche, devant, derrière. Bref, à lui courir après dans toutes les directions, il se perdait immanquablement et finissait par s’endormir de fatigue. A son réveil, la bête paissait paisiblement près de lui. Les fées de Guipry avaient bien d’autres tours à leur actif : « Ainsi, un paysan revenant tranquillement et moitié somnolant, au petit trot de son cheval, se trouvait tout à coup n’avoir pour monture qu’une grande chèvre capricieuse qui le promenait avec insouciance sur le bord des précipices. Une autre fois, arrivé sans encombre jusqu’à la porte de son étable, il s’apercevait que l’animal qu’il tenait en laisse était un chien, un chat, un oiseau ou une chauve-souris, qui s’enfuyait et disparaissait subitement. Retourner sur la lande, chercher dans toutes les directions, héler à tous les carrefours, rentrer exténué et trouver l’animal couché dans l’écurie, tel était toujours le dénouement. Souvent, joyeux compagnon, une fée accostait le voyageur égaré, le pilotait à travers la lande déserte jusqu’à son logis, lui contant de gais propos, s’asseyait au foyer en attendant le traditionnel bol de cidre que le fermier, dans sa reconnaissance, était allé tirer “au meilleur fausset [tonneau]”. Puis, quand il rentrait, le malin guide avait disparu. »
On raconte aussi que la butte de Baron resta longtemps hantée par des Dames aux robes blanches qui dansaient des rondes effrénées toutes les nuits en chantant : « Nous danserons dimanche, dimanche / Nous danserons dimanche ! » Si un voyageur nocturne se risquait à mêler sa voix à celles des fées, cela déclenchait instantanément leur colère. Elles entraînaient l’infortuné dans leur ronde et l’obligeaient à danser jusqu’à ce qu’un autre imprudent vienne prendre sa place : « Beaucoup, surtout de pauvres “chercheurs de pain”, n’en sont jamais revenus, ajouta le paysan qui m’a dit cette légende. » (P. Bézier, 1886.)
Dans la Somme, le bois de Boismont, dit Bacchan-Sœurettes, doit son nom aux fées surnommées Sœurettes qui venaient chaque nuit exécuter « des danses analogues à celles des Bacchantes ». Avant de partir, elles laissaient au propriétaire du bois une coupe d’or. Cette légende nous offre un lien direct avec les fêtes mystiques de l’antique dieu Dionysos-Bacchus qui réunissaient les ménades, ou bacchantes, servantes divines et femmes possédées (abbé J. Corblet, 1851).
Par ailleurs, les forêts étaient des lieux suffisamment déserts et isolés pour qu’on les désigne comme des endroits où se déroulaient les sabbats qui réunissaient sorciers et sorcières sous la présidence du diable. Les fées, que l’Eglise assimilait à des démons, participaient parfois à ces cérémonies diaboliques. Dans les années 1880, c’est un propriétaire de Selongey (Côte-d’Or) qui raconte l’histoire des fées des Roches de Thénay. Elles se promenaient, la nuit, et « leur salon était dans la forêt de Grand-Mont, ou forêt de Marey, au lieu dit Coupe de la Grand-Perche, à une demi-lieue de leurs grottes ». Elles s’y reposaient dans les entrelacements de branches et l’on prétend que tout bûcheron qui osait toucher à leurs arbres était puni de mort dans l’année : « Tous les samedis, elles en partaient pour aller au sabbat dans trois endroits différents : sur la Motte, au Creux de Saussy [grotte], à quatre cents mètres de Selongey, en Pierre-Virant [nom d’un monolithe détruit pendant la Révolution]. » (Clément-Janin, 1884.)
Dans le Nord, on désigne sous le nom de « Femmes de mousse » les fées qui apparaissent aux travailleurs des forêts comme les bûcherons ou les charbonniers (A. de Chesnel, 1856).
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Symbolisme :
Jean-Jacques Lafitte, dans un article intitulé "Le Sihlwald : un paysage naturel." (In : Revue forestière française, 1993, vol. 45, no 2, pp. 178-186) mentionne une des missions des fées sylvestres :
Le capital mémoire du Sihlwald remonte déjà bien loin dans le Moyen-Age. C'est en 853 que le roi Louis l'Allemand fit donation de la forêt au couvent de religieuses de la Ville de Zurich. Les générations successives d'arbres primaires se sont succédé une bonne paire de douzaines de fois et le Hêtre continue à prédominer depuis la dernière glaciation.
Dans tout ce processus, la forêt naturelle, pour se renouveler sans cesse, n'avait pas besoin de l'intervention de l'homme ; les bêtes sauvages, les gnomes de la nature et les fées sylvestres lui suffisaient. Ce sont eux qui ont donné naissance à l'écosystème modèle de cette forêt, auquel on croit pouvoir rêver à nouveau aujourd'hui.
Selon Jean-Noël Pelen auteur d'un article intitulé "Genres narratifs et vision de l'histoire. Le récit cévenol." (In : Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie, n°3-4/2004. pp. 7-26) :
Pourtant, la nature accompagne quelquefois un rythme plus proprement humain. Elle fait signe aux hommes dans leur histoire. Ce peut être relativement à la destinée individuelle, lorsque des déchirements mineurs dans l'ordonnancement des choses — les intersignes — appellent l'attention, comme une branche d'arbre, en cassant sans raison, peut annoncer la mort d'un homme. Ce peut être dans le destin collectif, lorsque des hivers extrêmes, des débordements extraordinaires des rivières, ou bien des faits tout à fait inattendus, comme l'apparition d'une bête dévoreuse, semblent être comme des mises en garde contre la légèreté avec laquelle les hommes mènent leur train, rappelant l'intervention toujours possible, dans la destinée historique, de la main de Dieu Ces signes, plus ou moins puissants, ne sont pas nécessairement négatifs. Ils peuvent tout aussi bien rendre compte d'une alliance intime de la Nature, le plus souvent en tant que Création divine, avec la destinée humaine. Dans les Cévennes, on peut citer l'exemple déjà évoqué de la ressemblance du paysage avec la « petite Canaan », comme s'il y avait une connivence entre la Réforme et le pays cévenol, une prédestination visible dans le caractère « biblique » du paysage. De même certains récits de la guerre des Camisards attestent d'un appui des animaux combattants de Dieu. C'est dans ces cas une conjonction complexe entre le temps historique (le temps de l'Homme), le Temps de la nature et le Temps de Dieu. Mais les Cévennes ne sont pas le seul endroit où surgissent ces conjonctions : on pourrait aisément citer des exemples en Provence voisine ou ailleurs.
Si la temporalité de la Nature est, au premier chef, celle qui est la plus visible, au sens strict, se donnant à la contemplation du regard, il lui revient également une part d'invisible, probablement aussi fondatrice que la première. Outre les signes discrets énoncés précédemment, cette part est manifestée par les êtres fantastiques, fées et lutins, dont on peut dire, dans un raccourci peut-être réducteur, qu'ils sont les « esprits » de la nature. Leur existence, comme il en est de la pertinence des savoirs proverbiaux, semble courir sur tous les Temps anciens et sur le temps de l'expérience. Mais ils n'étaient pas là lors de la Création divine. Dieu ne semble pas les avoir créés. Ils n'étaient pas là, non plus, aux Temps immémoriaux puisqu' aucun géant ne les a croisés. Ils ne sont pas présents dans les contes d'animaux, ni dans les contes tout courts (ou ce ne sont pas les mêmes : les fées des contes ne sont pas les fées des bois). Ils appartiennent donc en propre au Temps de la Nature, dont j'ai dit ci-dessus qu'il recouvrait, étrangement presque, dans la composition chronologique des temps, celui des hommes.
Et en effet, seuls les humains aperçoivent quelquefois les êtres fantastiques, non sans quelque danger. Ils sont donc, si je puis dire, des doubles des hommes, dont ils possèdent bien des qualités et avec lesquels ils sont très liés. Leurs rencontres sont rapportées dans ces récits singuliers que l'ethnographe dénomme « récits d'expérience » : témoignages présumés véridiques d'une rencontre advenue dans un passé récent, selon une filiation des transmissions narratives donnée comme remontant directement au protagoniste, mais dont le narrateur n'est que rarement ce dernier. Ce statut particulier du récit ainsi que la dangerosité des êtres fantastiques doivent tenir profondément au fait que ces êtres, qui habitent un temps correspondant à celui de l'histoire, n'ont eux-mêmes pas d'histoire. Êtres de la Nature, ils « déchronologisent » l'histoire. En cela, ils sont alliés des hommes pour les rêves qu'ont ces derniers d'arrêter l'histoire. Mais croiser leur chemin, c'est rencontrer la manifestation d'un autre espace-temps, au risque de ne pas en revenir.
Aussi n'y a-t-il rien d'étonnant à constater que, comme les hommes, les êtres fantastiques sont en butte aux Temps modernes. Ils se dissipent devant eux, inexorablement, et les hommes semblent en avoir la nostalgie, les invoquant, dans la poésie de résistance à l'intrusion violente de l'histoire, comme des être tutélaires. Existent-ils toujours ? Il est probable que oui. Mais ils restent dans la temporalité « souterraine » des Temps anciens, celles des hommes d'autrefois, lorsque l'homme était encore en accord avec lui-même et les rythmes cosmiques, et on ne les rencontre désormais plus.
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Contes et légendes :
Selon Paul Sébillot, dans Le Folk-Lore de France, volume 1 Le ciel et la terre (Éditions E. Guilmoto, 1904) :
LES FÉES ET LES DAMES DE LA FORÊT
TLa croyance aux fées sylvestres était très répandue au moyen-âge ; on prétendait qu'elles se montraient dans plusieurs forêts, et en particulier dans celle de Brocéliande, si célèbre par ses enchantements, que le poète normand Robert Wace alla la visiter parce que :
Là soit l'en li fées véir,
Se li Brelunz disent veir
Souvent elles se présentent aux chercheurs d'aventures auprès des fontaines cachées, comme celle de Barenton, dans les profondeurs des bois. Mélusine attire Raimondin, en lui faisant poursuivre un cerf, près de la fontaine de la Soif, dans la forêt de Colombières en Poitou. Une fée, qui veut être aimée de Gracient, lui fait chasser une biche qui l'amène près d'une fontaine où elle se baigne ; une autre se change même en biche et est blessée sous cette forme par Gugemer.
Les habitants des forêts semblent croire encore de nos jours que les fées ne les ont point quittées à jamais ; toutefois, il est rare de rencontrer dans nos traditions des personnages qui puissent être assimilés aux dryades ou aux hamadryades de l'antiquité. Quelques récits montrent pourtant certaines fées en relation directe avec les arbres. A Rouge-Vie, douze fées des Vosges, qui venaient parfois assister aux veillées, se retiraient à minuit, et ne souffraient pas que les jeunes gens les reconduisent à leurs mystérieuses demeures. L'un d'eux eut la curiosité de les suivre, et, arrivé sur le plateau de la montagne, il les vit se souhaiter la bonne nuit les unes aux autres et entrer chacune dans un arbre ; mais il porta la peine de sa curiosité ; car trois jours après, ayant monté sur un sapin pour recueillir de la poix, il fit une chute et se rompit le cou. Les fées musiciennes de Cithers sortaient la nuit des arbres de ce bois. Des fées avaient fait leur salon dans la forêt de Grand-Mont où les branches enlacées leur servaient de hamac et les plus gros arbres de sièges. Celles des Roches de Thenay aimaient à se promener la nuit ; on les rencontrait dans la forêt de Marey, au lieu dit la coupe de Grand-Perche, à une demi-lieue de leurs grottes. Là elles avaient choisi les plus gros arbres, et enlaçant les bronches, elles s'y reposaient. Tout bûcheron qui avait été assez hardi pour mettre la cognée au chêne ou au hêtre servant de fauteuil à la fée, a été puni de mort dans le courant de la même année.
Plusieurs gwerziou parlent d'une fée qui se présente dans la forêt à un seigneur venu pour y chasser ; elle lui dit qu'elle le cherche depuis longtemps, et que maintenant qu'elle l'a trouvé, il faut qu'il se marie avec elle, ajoutant que s'il refuse, il restera sept ans dans son lit, ou mourra au bout de trois jours, à son choix. Dans une chanson de la Loire-Inférieure, c'est la Mort personnifiée qui a pris la place de la fée :
Le comte Redor s'en va chasser
Dans la forêt de Guémené,
En son chemin a rencontré
La Mort qui lui a parlé :
— Veux-tu mourir dès aujourd'hui
Ou d'être sept ans à langui ?
En Gascogne, deux frères jumeaux voient dans un bois deux fées qui leur proposent de se marier avec elles le lendemain, à la condition que d'ici-là, ils ne boiront ni ne mangeront. L'un d'eux, sans y prendre garde, écrase sous sa dent un épi de blé, et la fée refuse de l'épouser. Son frère devient le mari de sa compagne, après lui avoir promis de ne l'appeler ni fée, ni folle. Au bout de sept ans, sa femme ayant fait couper du blé avant maturité, parce qu'elle prévoyait un grand orage, son mari la traita de folle, et elle disparut pour toujours.
Ces unions de dames forestières avec des hommes semblent maintenant à peu près ignorées de la tradition, qui les représente comme vivant entre elles ; elles ne forment pas comme celles de la plupart des autres groupes localisés, des espèces de familles ; il n'y a point de féetauds (fées mâles) sous le couvert, et la légende qui suit est la seule où il soit question de leurs enfants. Dans la forêt de Jailloux (Ain) sont de très vieilles fées qu'on appelle les Sauvageons. L'une d'elles avait un petit qui allait toujours courant sur les sapins que les bûcherons coupaient. Un jour, ils firent faire des souliers rouges et les clouèrent sur le bois. L'enfant mit ses pieds dedans et fut pris. Mais il était triste et se refusait obstinément à parler. Pour lui délier la langue, on employa le même procédé qu'en Bretagne, et l'on mit des coquilles d'œufs devant le feu. L'enfant dit alors aux bûcherons :
J'ai bien des jours et bien des ans,
Jamais je n'ai vu tant de p'tits tupains blancs.
Au moyen âge on parlait assez fréquemment des fées forestières qui se plaisaient à faire entrer dans leur ronde les hommes qui passaient, après le coucher du soleil, dans les clairières où elles avaient coutume de s'ébattre : la légende qui suit, parue vers l'an 1300, était sans doute connue bien avant cette époque. Au temps passé advint en Poictou que trois jouvenceaux, fils du seigneur de Luzignan, traversant une forêt pendant la nuit, rencontrèrent trois jeunes fées de la cour de Mélusine, belles, plaisantes et gracieuses à merveille. Voyant venir les jouvenceaux, elles les prièrent à danser avec elles quelques-unes des bonnes danses qu'elles souloient danser au royaume de féerie. Les jouvenceaux s'accordèrent volontiers à leur requeste, attirés par la beauté d'icelles fées. Par quoy, chaque fée print son jouvencel en telle manière, qu'ils dansèrent toute la nuit ; si que, en dansant, capricolant, saultant, s'appellant, se respondant, s'arrestant, se regardant amoureusement, se reposant, se cachant, voir même jouant à certain jeu dont les fées ne se lassent mie non plus que les femmes naturelles, le jour s'apparut dont furent moult esbayes les fées qui ne l'attendoint point sitost. Adonc, la plus ancienne print la parolle et dit aux jouvenceaux: « doux amis, mes sœurs et moi sommes contrainctes de retourner au royaume de féerie avant le jour, mais, ô beaux jouvenceaux ! ayant veu vostre libérale voulenté et la peine qu'avez prinse pour l'amour de nous, semblablement le plaisir que nous avez donné, nous vous octroyons à chascun pour sa récompense ung don, à sçavoir, que le premier souhait que chascun fera luy adviendra certainement ; et pour tant, si vous estes sages, ne souhaitez chose qui ne vous soit protfitable ou à honneur. » Aussi tost qu'icelle fée eust fini son dire, elle disparut ; et les autres aussi, et oncques depuis les trois jouvenceaux n'en entendirent parler.
Les fées des bois ont gardé le goût de la danse qui était habituel à leurs devancières. On montrait jadis près d'Orléans un arbre des Fées, ainsi nommé parce que les fées venaient y danser autour au clair de lune. En Picardie, des fées appelées Sœurettes exécutaient chaque nuit des danses analogues à celles des bacchantes dans un bois appelé Bacchan- Sœurettes. C'est de là que lui serait venu son nom. Lorsque leur divertissement était terminé, elles s'envolaient, laissant une coupe d'or destinée au propriétaire du lieu ; mais jusqu'ici on l'a vainement cherchée. Les fayettes dansent encore dans les bois de Couroux en Beaujolais. Dans la forêt de l'Isle Adam, les fées se montraient la nuit sous l'apparence de feux follets qui étaient fort redoutés, et auxquels on donnait le nom de Fays ; lorsqu'on en approchait, on voyait que c'étaient des femmes. Un fermier racontait, vers 1850, qu'une fois, à minuit, sa voiture fut tout à coup entourée de Fays qui dansaient en rond. L'une d'elles prit la bride de son cheval, et l'entraîna bien loin sous le couvert et toujours en tournant, si bien qu'au petit jour, il était complètement perdu. Dans la forêt de Bruandeau, à la limite du pays chartrain et du Berry, est la demeure des Figots, ou feux follets ; chaque nuit ils y arrivent nombreux, et dansent des rondes échevelées avec les fées, dont la résidence est au centre de la forêt. La forêt de Montoie, dans le Jura bernois, est hantée par des esprits ou par des fées qui égarent les voyageurs assez téméraires pour s'approcher du lieu où elles tiennent leurs rondes. Beaucoup de personnes, même de nos jours, ne voudraient pas s'aventurer seules dans cette forêt.
Les seules légendes de fées sylvestres qui aient été recueillies en Haute-Bretagne, où pourtant les forêts sont assez nombreuses et présentent des particularités de nature à prêter au merveilleux, parlent des fées qui s'amusent à éprouver les hommes. Une belle dame, vêtue de blanc, se montra dans une clairière de la forêt de La Nouée, à un bonhomme qui venait d'y faire des fagots. Comme il se plaignait de sa pauvreté, elle lui demanda s'il serait content d'avoir de l'or plein le petit pot qui lui servait à mettre sa soupe ; quand l'homme, ayant regardé dedans, l'eut vu plein de pièces jaunes, elle lui dit d'aller chercher un vase plus grand. Lorsqu'il revint, elle avait disparu ; son pot ne contenait plus qu'un reste de soupe, et il vit un peu de mousse jaunâtre sur la pointe d'un rocher qu'on a depuis appelé le Pertus doré. Un autre homme, qui rencontra dans la forêt de Loudéac des fées qui étendaient leur argent sur des draps blancs, éprouva la même mésaventure.
En Normandie, une fée bienfaisante, que plus d'un vieillard assure avoir vue assise sur des blocs escarpés, habitait la forêt d'Andaine ; mais celle de la Ferté-Macé était hantée par la fée-du-Mal, dite la Grande Bique, probablement parce qu'elle se montrait parfois sous l'aspect d'une chèvre : elle se tenait au carrefour des Six sentiers et se plaisait à égarer les voyageurs. On voyait autrefois dans un bois au-dessous de Clarens, non loin du Four aux Fées, des formes blanches et féminines qui couraient après les passants. Des fées qui demeuraient dans le voisinage de deux dolmens dressaient des embûches aux gens qui s'aventuraient la nuit dans le bois de la Faye d'Epannes (Charente-Inférieure). A Moulé de Fressines, des dames, c'est-à-dire des fées sans attributions bien déterminées, se promènent dans le bois, et leur apparition est très redoutée. Un grand nombre de personnages fantastiques se montraient au pied d'un vieux chêne au bord d'un des chemins de la forêt de Rouvray : une dame s'y tenait souvent et semblait présenter une chaise aux voyageurs. Plusieurs, pour s'être imprudemment arrêtés en ce lieu, avaient été mis à mort par les fantômes qui y prenaient leurs ébats.
On peut rattacher aux fées les dames vertes et les dames blanches qui, surtout dans le Nord, apparaissent dans certaines forêts ; leurs gestes sont assez semblables, mais parfois elles paraissent tenir au monde des revenants. Des dames blanches dansent jusqu'à deux heures du matin, un flambeau à la main, au bois Boudier, à Montbarey . Quelquefois, à l'endroit où se croisent les sentiers des bois, aux environs de Saint-Germain-en-Bresse, on voit danser trois demoiselles qui, victimes de la déloyauté d'un seigneur, ont oublié après la mort les malheurs de leur vie. On attribue plusieurs actes charitables aux fées franc-comtoises. Un enfant envoyé par ses parents au bois de Poligny s'y égara. On le chercha et on l'appela en vain pendant deux jours, mais on finit par le retrouver le troisième jour, tranquillement assis sur une pelouse, dans une clairière, frais, riant, se portant à merveille. L'enfant dit que, pendant ce temps, une belle dame était venue lui donner a manger. Une bergère s'étant égarée dans le bois des Ecorchats, on ne la retrouva qu'au bout de trois jours ; comme on lui demandait si elle avait faim, elle répondit qu'une belle dame blanche lui avait apporté de la nourriture. En Bourgogne, des dames blanches qui habitent un ravin profond dont les parois sont couvertes de forêts, guident les voyageurs, en les prenant par la main, dans le dédale des chemins qui y serpentent. A Saint-Georges-de-Rouellay, on voit dans un petit bois une forme blanche qui, à l'approche des gens, s'évanouit au milieu des branches ; tantôt elle semble vive, pleine de joie et fait entendre un doux chant, tantôt triste et abattue, elle pleure amèrement. Dans les bois de la Fau près de Dôle, des dames blanches, qui semblent avoir des passions amoureuses, vont à la rencontre des voyageurs.
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On désigne sous le nom de Femmes de mousse dans le département du Nord, des espèces de fées qui apparaissent quelquefois aux gens qui travaillent dans les forêts.
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