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Le Médiolanon gaulois

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    Anne
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Meylan : cœur historique des pratiques de l'association Luminessens depuis 2013...



Étymologie :


Xavier Delamarre, auteur d'un Dictionnaire de la langue gauloise - Une approche du vieux celtique continental (Editions Errance, Paris, 2003) propose l'étymologie suivante :


"mediolanon, 'plein-centre, centre sacré' ?

Un des toponymes les plus fréquents en zone celtique, attesté sous sa graphie latine Mediolanum, qui a donné le nom de la ville italienne de Milan et en France des innombrables Meillant (Cher), Mesland (Loir-et-Cher, Morbihan), Meylan (Isère, Lot-et Garonne), Molain (Aisne, Jura), Moliens (Oise, Somme), Moëslains (Hte-Marne), Mujolan (Hérault), Méolans (Alpes H.P.), Mâlain (Côte-d'Or), Metelen et Meilen (Suisse), etc. Il y avait un Mediolanum en Grande-Bretagne et un autre en Mésie. H2 497-521 (!), Vincent 102-03, Nègre 2975-79, RS 415-16.

Le premier membre medio- signifie 'moyen, du milieu, central', et le deuxième -lanon se compare au v. irl. lan, gallo llawn, bret. leun 'plein' (<*làno- < *p[no- [*plhr no-)) ; soit donc un composé signifiant ± 'plein-centre', c'est-à-dire 'centre sacré' (d'accomplissement ?) ; A. Meillet notait que « Medionemeton signifie 'sanctuaire du milieu' et -lanum doit indiquer quelque notion religieuse », DELL 513. La traduction proposée parfois de 'plaine du milieu' (LG 38) ou 'milieu de la plaine' (IEW 806) en comparant lanon avec le latin planus 'plat', lituan. plónas 'mince', lett. plāns 'aire' [*p!hrno-, autre racine] (depuis Fick Bezz. Beitriige 12 [1888], 161) ne fait aucun sens, d'autant que les mediolana en question sont souvent dans des lieux excentrés, retirés et parfois même sur des hauteurs, A. Longnon, RC 8 (1888), 374-78, A. Meillet REA 29 (1927),206,375-78, L.-F. Flutre Rev. Int. d'Onom. 9 (1957), 39, Ch.-J. Guyonvarc'h, Ogam 13,1 (1961), 142-58 et Leroux-Guyonvarc'h 405.

Mediolanon est manifestement un terme de géographie sacrée, sans doute comparable au *media-gardaz 'enclos du milieu' des Germains (v. nott. miôgarô, got. midjun-gards 'monde'), peut-être, à titre d'hypothèse, lieu de référence central ('moyen') sur l'axe vertical des trois mondes supérieur (albo- J, médian (bitu- J, et inférieur (dubno- J, Delamarre Rois 34."





Symbolisme :


Jean-Michel Desbordes, auteur de "Un problème de géographie historique : le Médiolanum chez les Celtes." (In : Revue archéologique du Centre de la France, tome 10, fascicule 3-4, 1971. pp. 187-201) expose la problématique et les réponses qu'on lui apportait il y a plus de cinquante ans :


"Le problème du mediolanum a retenu depuis longtemps l'attention des linguistes, mais les historiens de la Gaule et les archéologues n'en ont guère disserté. Quelques remarques sont nécessaires avant d'ouvrir le dossier du toponyme.

  1. Mediolanum est habituellement traduit par plaine médiane1 « milieu de la plaine » ou « plaine du milieu ». Quelques linguistes, tel G. Dottin, établissent cependant une relation entre lanum dans mediolanum et le breton lan, qu'ils traduisent par « église » ou « sanctuaire », « terre consacrée »

  2. Le cadre géographique choisi est celui du monde celte, continental et insulaire, cisalpin et transalpin, à l'époque de sa plus grande extension, sans doute au IIIe siècle avant notre ère.

  3. II convient de distinguer entre les toponymes bien attestés par les documents littéraires des périodes gallo-romaine et franque, en tout cas antérieurs au milieu du xne siècle, et ceux qui ne sont pas attestés pour ces périodes. Les uns et les autres, au nombre d'une cinquantaine, sont cependant groupés dans les mêmes zones, ainsi qu'on peut voir sur la carte de répartition (fig. 1). Qu'ils relèvent de la première ou de la seconde catégorie, la plupart sont inscrits dans les limites de l'ancienne Gaule celtique de — 58 et en Gaule belgique méridionale, singulièrement dans les bassins hydrographiques de la Seine et du Rhône. Longnon, Berlhoud, Vincent, Holder et Guyonvarc'h ont dressé des listes, parfois copieuses, mais seuls les toponymes assurés, en tout une vingtaine, ont été retenus au départ. (1)


[...]

Vérifions, sur le terrain, la position géographique des toponymes. On constate en premier lieu que tous les toponymes sûrs sont localisés à un carrefour : soit à une confluence de vallées, comme Miolans en Savoie et Meylan en Isère (fig. 2) ; soit près d'une ligne de partage des eaux tels Mâlain en Côte-d'Or, Meulin en Saône-et-Loire, Moislains dans la Somme ; soit enfin, et c'est un cas très répandu car il se combine souvent avec les précédents, à la convergence de formations géologiques; ainsi pour Moëslains en Haute-Marne, établi au carrefour du Der marécageux, du Perthois et du Barrois; pour Mâlain, localisé au contact du plateau de Langres, de l'Auxois argileux et de l'arrière-côte viticole ; pour Meulin, localisé sur la lèvre de contact du Maçonnais calcaire et du Charolais granitique ; pour Château-meillant, placé au point de rencontre du socle cristallin et du Boischaut ; pour Saintes, établie au carrefour de trois régions naturelles : un bas pays crétacé, un plateau calcaire recouvert de limons drainés et une plaine humide recouverte d'argiles à silex ou de sables infertiles ; pour la région de Pierrefonds, où deux tessères de plomb marqués Med, Mediol ont été trouvés dans les ruines d'un théâtre, qui a toutes chances d'être celui de Champlieu, placée au point de convergence de trois terroirs : craie picarde, calcaire du Soissonnais et calcaire du Valois; pour Milan, en Lombardie, important carrefour de terroirs établi sur la ligne de contact, bien connue des géographes, d'une plaine inondable et d'une zone de collines sèches. Dans l'île de Bretagne, le site de Mediolanum Ordovicum, en Shropshire, est établi au carrefour de quatre régions naturelles : le massif gallois, la chaîne pennine, le Lancashire maritime et les Midlands continentales.



En bref, sur 20 toponymes, 3 sont situés à une convergence de vallées, 3 à proximité immédiate d'une ligne de partage des eaux et 14 à la convergence de formations géologiques, dont 6 sont également situés près d'une ligne de partage des eaux.


On constate en second lieu que tous les sites de toponymes sont perchés. Précisons d'emblée, afin de lever bien des équivoques, ce qu'un géographe entend par site perché : dans une région de montagnes, ce peut être un sommet; dans une région de plateaux, c'est en général une butte-témoin détachée en avant d'un front de côte, ou bien une butte isolée qui s'élève au-dessus du plateau; en plaine, au contraire, où les données de la topographie et de la géologie éliminent les sites précédents, le site perché correspond en général à une ligne de partage des eaux. Buttes-témoins et lignes de partage des eaux sont abondamment représentées dans notre liste : en Savoie, le site de Miolans coïncide avec une butte-témoin qui domine la vallée de l'Isère d'une centaine de mètres à pic ; en Berry, le vieux bourg de Châteaumeillant s'inscrit dans une colline cernée à la base par les deux ruisseaux de la Sinaise et de la Goutte-Noire ; on est tout près de la ligne de partage des eaux qui sépare le bassin de l'Indre et celui du Cher. Mâlain, en Bourgogne, est campé au seuil de la ligne de partage des eaux séparant les bassins de la Seine et de la Saône ; le castrum de Moëslains, en Champagne, était juché sur une eminence qui domine la vallée de la Marne ; les sites de Vieil-Evreux et de Champlieu, tous deux établis en plaine, dans des régions sans relief, coïncident tous deux avec les lignes de partage des eaux séparant les bassins de l'Eure et de l'Iton pour le Vieil- Evreux, les bassins de l'Oise et de l'Aisne pour Champlieu.


En troisième lieu, nombreux sont les toponymes qui se trouvent au voisinage des limites d'anciens diocèses : ainsi pour le village de Moislains, en Picardie, jadis en forêt d'Arrouaise, tout proche du lieu où se réunissaient les diocèses d'Arras, de Noyon et de Cambrai ; la limite orientale de l'ancien diocèse d'Amiens n'est guère éloignée. Le village de Mâlain, en Bourgogne, voisine la frontière des anciens diocèses de Langres et d'Autun, celui d'Hurigny, près de Mâcon, où se trouve le hameau de Miolan, voisinait l'ancien diocèse de Besançon ; Moëslains, près de Saint-Dizier, est établi à proximité de la frontière séparant les trois anciens diocèses de Châlons, de Langres et de Toul. M. Roger Dion, dans ses « Frontières de la France », a déjà appelé l'attention sur ces implantations périphériques n. Mais d'autres toponymes sont écartés des anciennes limites diocésaines : Châteaumeillant, par exemple, ou Meulin en Bourgogne, ou Maulain en Franche-Comté ; il en va naturellement de même pour Saintes et pour Milan, qui étaient deux chefs-lieux de cités. Mais, dans tous les cas, c'est-à-dire aussi bien lorsqu'ils sont placés au voisinage d'une limite diocésaine que lorsqu'ils en sont éloignés, les sites toponymiques sont établis à un carrefour : confluence de vallées, lignes de partage des eaux ou association de terroirs.


En quatrième lieu, chaque fois qu'une exploration des sites a été menée, elle a provoqué la découverte d'un oppidum occupé à la Tène III au voisinage du toponyme, parfois à son emplacement : ainsi pour Châteaumeillant en Berry. Lorsqu'un château ou un village médiéval fortifié coïncide avec le site d'oppidum, les traces de ce dernier ne sont plus visibles, mais on ne peut guère douter de sa réalité dans des sites comme celui de Miolans en Savoie. Le plus souvent, l'oppidum existe encore à proximité : par exemple près de Mâlain, en Bourgogne, où il a été situé sur la montagne de Saint-Laurent. En général cependant, et il convient de souligner cette particularité, on retrouve la trace de plusieurs enceintes au voisinage, groupées autour du toponyme dans un rayon d'une dizaine de kilomètres. L'un des meilleurs exemples est celui de Meulin, en Bourgogne, encadré par les oppidums de Suin, de Brandon et du Mont-Rouan. Dans ce dernier exemple comme dans bien d'autres, on observe un véritable complexe de documents archéologiques d'époques diverses, échelonnés depuis la Tène jusqu'à la période mérovingienne.


En cinquième lieu — et seulement là où une exploration archéologique suffisante a été conduite — on a repéré la présence de substructions gallo-romaines à proximité. Elles associent fréquemment au moins deux éléments : un temple et des thermes. Ces monuments sont en général situés en contre-bas du site perché, sauf en région de plaine, où le déperchement n'est pas possible à moins de gagner la plus proche vallée ; ainsi pour le site du Vieil-Evreux, en Normandie, où l'on a retrouvé une couche gauloise partout où des sondages stratigraphiques ont été opérés. Celui de Mûlain, en Bourgogne, a restitué les éléments d'un temple richement orné, ainsi que des thermes; l'exploration systématique ne fait que débuter. Près de Meulin, dans la même région, on a reconnu une agglomération gallo-romaine à la Chapelle-des-Monts-de-France et « un ensemble de blocs granitiques disposés en amphithéâtre ».

[...]

1) Lorsque le site d'un toponyme sans formes anciennes (2) présente les caractères définis plus haut, a-t-il des chances d'être bien celui d'un mediolanum ? Ainsi pour Montmélian, hameau des communes de Saint-Witz (Val d'Oise) et de Mortefontaine (Oise) au nord de Paris, placé au sommet d'une butte-témoin où convergent les trois bassins majeurs de l'Oise, de la Seine et de la Marne, ainsi que les trois anciens diocèses de Paris, Meaux et Senlis ; pour Montmélian, bourg de Savoie, localisé à la confluence de l'Isère et du sillon alpin, dominé abruptement par un château établi sur une butte-témoin qui domine la vallée de l'Isère d'une centaine de mètres à pic ; le village d'Arbin, limitrophe de Montmélian, a restitué d'importantes substructions gallo-romaines non identifiées ; pour Maulain (Haute-Marne) placé sur la ligne de partage des eaux séparant les bassins de la Meuse et de la Saône, au voisinage du point de convergence des trois bassins de la Seine, de la Saône et de la Meuse, qui est localisé non loin de là au Mont-Mercure, près d'Andilly-en-Bassigny ; des fouilles en cours ont déjà repéré à Andilly un bel ensemble thermal et un temple. Il en va de même pour Moliens (Oise), situé tout près de la ligne de partage des eaux séparant les bassins de la Somme, de l'Oise et de la Bresle ; pour Montmeillant (Ardennes), placé au voisinage immédiat du point où convergent les bassins de l'Aisne, de l'Oise et de la Meuse ; pour Montméliant, en Seine-et-Marne, site d'oppidum tabulaire aujourd'hui boisé et bouleversé par les carrières de grès, dominant la Seine, face au fanum du Bois-Gauthier, implanté dans un carrefour géologique et hydrographique tout à fait remarquable, où convergent les meulières de la Brie, le crétacé du Sénonais, les sables du Gâtinais et de la Bière ; cette association de terroirs coïncide, en outre, avec la plus courte distance entre Loire et Seine ; pour le Châtelet de Montmélian (communes d'Auxey et de Meursault, Côte-d'Or), longue échine de hauteurs dominant abruptement la plaine de la Saône et s'achevant au nord par un dôme fortifié désigné sous le nom de Mont-Milan, d'où la vue, par temps clair, s'étend jusqu'aux Alpes ; le hameau de Meulin s'est installé en contre-bas. Le site se trouve exactement au centre d'une zone où chaque village, ou presque, a restitué des stèles ou des statues gallo-romaines, la plupart consacrées à Mercure ; l'autel à quatre faces de Mavilly a été trouvé tout près. Trois terroirs s'y associent : la plaine alluviale de la Saône, le plateau de Langres, l'Auxois argileux. Au XIIIe siècle, le site était connu sous le nom de Montmoyen, de telle sorte qu'on pourrait joindre à cette liste additionnelle le village de Montmoyen en Côte-d'Or, près du célèbre temple d'Apollon Vindonnus et de ses thermes, au pied de l'oppidum de Châtellenot. En bref, sur 17 toponymes, l'un est placé à une convergence de vallées et 16 à un carrefour de terroirs, dont 13 sont situés également au voisinage d'une ligne de partage des eaux.

[...]

3) Quelle pourrait être l'explication de ces sites énigmatiques ? Ce sera la troisième question. L'on doit faire ici deux remarques :

— Le mot latin civitas employé par César désigne, sans nul doute, une structure gauloise dont la réalité nous échappe encore, mais dont les caractères peuvent être aussi éloignés de la cité latine que le Mercure romain pouvait l'être du Mercure gaulois — pour emprunter un exemple à l'histoire des religions. Il en va naturellement de même pour le mot pagus.

— L'on pourrait poser le problème de la « cité » en Gaule indépendante de deux manières : celle qui envisage la cité de la Tène III comme un tout, mais dont l'ampleur territoriale nécessite la division en pagi, et celle qui envisage la cité comme une association de terroirs réunis à un centre qui manifeste, dans les domaines religieux, politique, stratégique et culturel, les intérêts communs des populi, comme disaient les Romains, qui se partagent le plat-pays.

La situation des mediolanums répond fort bien aux caractères d'un tel centre. On peut évoquer ici la division de l'ancienne Irlande en quatre provinces, dont les limites se réunissaient sur le territoire d'une cinquième, désignée par les manuscrits sous le nom de Midhe, constituée par prélèvement d'un lambeau de territoire sur chacune des précédentes 22. Soulignons que Midhe n'est pas le centre géographique de l'ancienne Irlande, mais son centre politique, matérialisé par la colline de Tara qui domine un vaste horizon. Association de terroirs et de peuples, tantôt placée à la périphérie des cités gallo-romaines et tantôt éloignée de leurs limites, le mediolanum soulève donc un problème important, lié aux origines de la cité et au choix de son chef-lieu à l'époque julio-claudienne.


4) La quatrième question complète les précédentes : quelle a pu être l'interprétation de tels sites ?

Il paraît bien que certains sites ont été abandonnés après la conquête. Seuls des lieux-dits, des hameaux ou de simples villages peuvent alors en rappeler le souvenir.

D'autres sites, plus nombreux, semblent avoir été dotés, dans leur voisinage, de noyaux urbains promis à des fortunes diverses, ainsi pour Mâlain et Meulin en Bourgogne; la destruction ou l'abandon de ces noyaux urbains à la fin du IIIe siècle explique pourquoi ils ne sont plus cités dans les documents littéraires et sur les légendes monétaires de la période franque.

D'autres sites enfin ont été promus chefs-lieux de cités gallo-romaines.

L'on incline à établir une relation entre ces cas d'interprétation romaine et la fondation du sanctuaire fédéral des Gaules au-dessus de Condate, près de Lugdunum, en — 12.

Le confluent de la Saône et du Rhône est en effet établi à l'un des carrefours naturels les plus nets de toute la Gaule, très comparable à ceux de Meylan, près de Grenoble, et de Montmélian, en Savoie ; trois régions naturelles y entrent en contact : le Massif Central, la plaine marécageuse des Dombes, les plateaux dauphinois. La réorganisation administrative d'Auguste en fait le centre où convergent les nouvelles limites des Gaules belgique, celtique et aquitaine, ainsi que l'ancienne Province. On incline à établir une relation entre Lyon, capitale fédérale des Gaules, et le petit village de Lion-en-Sullias, sur les bords de Loire, voisin d'un tumulus haut de 10 m, environné de substructions gallo-romaines, près duquel convergeaient les frontières des anciens diocèses de Bourges, d'Orléans, de Sens et d'Auxerre et où les terroirs du Sancerrois, de la Sologne, du Gâtinais et de la Puisaye sont associés. Rappelons que le village de Lion se trouve inscrit dans la zone où l'on place habituellement le locus consecratus dont parle César (B.G., VI, 13), là où l'assemblée des druides de toute la Gaule se réunissait chaque année, à date fixe.


5) Ultime question : quelle pourrait être, dans ces conditions, la traduction de Mediolanum ? Tout ce qui précède maintient la traduction habituelle de mediolanum par « milieu de la plaine », mais à la condition de voir dans medio non plus seulement un centre géographique, mais aussi un centre religieux et politique où se réunissent les peuples pour traiter de leurs intérêts communs, peut-être dans une enceinte dominant un « plat-pays » rural. La signification de mediolanum serait donc politique aussi bien que géographique. Camille Jullian y voyait « un lieu de communion de tribus ou de cités voisines associées ». L'examen des sites confirme cette hypothèse et lui donne beaucoup de force


Notes : 1) En voici la liste : chez les Santons, Mediolanum Santonum (Strabon, IV, 2, 1 ; Ptolémée, II, 7, 6 et 8, 5, 3 ; Marcianus, Heracl., II, 21 ; Itinéraire d'Antonin, 459, 3 ; Stéphane de Byzance ; Anonyme de Ravenne, IV, 40 ; Table de Peutinger, I, Al) aujourd'hui Saintes, en Charente-Maritime ; chez les Aulerques Eburovices, Mediolanum Aulercorum (Ptolémée, II, 8, 9 et II, 8, 11 ; Table de Peutinger, I, ÉB1 ; Itinéraire d'Antonin, 384, 4 ; Ammien Marcellin, XV, 11, 12) aujourd'hui Evreux, ou Le Vieil Evreux, dans l'Eure ; chez les Bituriges, Mediolanum (Table de Peutinger, I, Bl ; milliaire d'Allichamps ; Grégoire de Tours, Historia Francorum, an. 583, 6, 22 ; monnaies mérovingiennes du VIIe siècle, dans Belfort (2849) et Prou (1697), aujourd'hui Chateaumeillant, dans le Cher ; chez les Suessions, Mediol (anum), nom gravé sur un lessère de plomb recueilli « peut-être au Mont-Berny ou dans ses environs, près de Pierrefonds, dans la forêt de Compiègne... parmi les ruines d'un théâtre » (C.I.L., XII, 10039, 220) ; sans doute s'agit-il du théâtre de Champliei/ (Oise) ; chez les Ségusiaves, Mediolanum (Table de Peutinger, I, C2) identifié, soit avec Moingt, près de Montbrison (Loire), soit avec Le Miolan, hameau de Pontcharra-sur-Turdine (Rhône) ; dans l'ancien diocèse de Noyon, Mediolana villa (citée en 673 dans un acte du roi Thierry III) aujourd'hui Moislains (Somme) ; dans l'ancien diocèse de Tarentaise, castrum mediolanum (cité en 1083, dans le cartulaire de Saint-André-le-Bras, n° 230), aujourd'hui Miolans, hameau et château de la commune de Saint-Pierre-d'Albigny (Savoie) ; dans l'ancien diocèse de Langres, Mediolanum (cité en 1075 dans André Duchesne : Histoire généalogique de la maison de Vergy, 1625, in-fol., et en 1157 dans le cartulaire de Cîteaux, H 461) aujourd'hui Mâlain (Côte-d'Or) ; dans l'ancien diocèse de Mâcon, Mediolanensis ager (cité au IXe siècle, vers 881, dans le recueil des chartes de l'abbaye de Cluny (A. Bruel, Paris, 1879-1903, dans Coll. de doc. rel. à l'hist. de France, Paris) aujourd'hui Meulin, hameau de Dampierre, Saône-et-Loire) ; dans l'ancien diocèse de Besançon, Mediolanum (cité en 1029 dans un acte de Rodolphe, roi de Bourgogne, confirmant au monastère de Vaux « Villamquoque Mediolanum », aujourd'hui Molain (Jura) ; dans l'ancien diocèse de Grenoble Mediolanum (cité en 1101 dans le cartulaire de l'église cathédrale de Grenoble, éd. J. Marion, Paris 1869) aujourd'hui Meylan (Isère) ; dans l'ancien diocèse de Châlons, castrum mediolanence (cité pour l'année 1062 dans E. Herr : Der Giiterbesitz der Abtei Maursmiinster im 9 Jahrh., 1932-1933) aujourd'hui Moëslains (Haute-Marne) ; dans l'ancien diocèse de Mâcon, terra mediolanos (cité vers 881 dans le cartulaire de Saint-Marcel-les-Chalon) aujourd'hui Mioland, hameau d'Hurigny (Saône-et-Loire) ; en Gaule cisalpine, Mediolanum (Tite-Live, V, 34, 8 ; Polybe, II, 34, 10 ; Strabon, V, 1, 6 ; Justin, XX, 5) aujourd'hui Milan, ville de Lombardie ; en Germanie, Mediolanum castellum (dans Fortunat, poète du VIe siècle, Carmina, III, 12, 10) serait aujourd'hui Medelingen, au confluent de la Trohn et de la Moselle, près de Neumagen ; Mediolanum (itinéraire d'Antonin, 375) doit être situé à un kilomètre à l'ouest de Gueldre en Prusse Rhénane, sur le territoire de la cité de Cologne ; Mediolanum (Ptolémée, II, 11, 15 ; Itinéraire d'Antonin, 375, 3) est identifié de nos jours avec Wolkersdorf, près du Danube, en Basse-Autriche ; Medolanion (Ptolémée, II, 11, 13) paraît correspondre à Metelen an der Vechta, bourg de Westphalie, dans le district de Munster, arrondissement de Steinfurt ; en Moësie, Mediolanum (Notitia Dignitatum, pars orientalis, 40, 21) n'a pas été identifié, mais en Bretagne insulaire Clawdd Coch, dans le Shropshire, occuperait l'emplacement de Mediolanum Ordovicum (Ptolémée, II, 3, 11 ; Itinéraire d'Antonin, 469, 4 ; 481, 1 ; 482, 4 ; Anonyme de Ravenne, V, 31).

2) Voici la liste, non exhaustive, de ces toponymes : Molain (Aisne) : Moylains en 1220 (cartulaire de l'abbaye de Foigny, f. 185) ; Méolans (Basses-Alpes) ; territorium de Meolano en 1126 et de Medulano en 1199 (Diet, topogr. des Basses-Alpes) ; Montmeillant (Ardennes) : Mommeliant en 1257 (Diet, topogr. des Ardennes) ; Montmélian, lieu-dit des communes d'Auxey-le-Grand et de Meursault (Côte-d'Or) : Mons Mayen en 1216 et Montmoyen en 1251 (Diet, topogr. de la Côte-d'Or) ; Meillant (Cher) : Mellanum en 1153 (Arch, de Bourges, MS) ; Meillan (Gironde) : Milhan en 1277 (Archives historiques de la Gironde, VI, p. 173 ; Meilhan (Landes) : Milhan en 1407 (Archives historiques de la Gironde, VI, p. 218) ; Le Mont-Miolan (Loire) : territorium de Monte-Miolan en 1376 (Diet, topogr. de la Loire) ; Mont-Miolan (Loire) : apud Montmiolan en 1400 (ibid.) ; Meilhan (Lot-et-Garonne) : apud Milhan en 1280 (Diet, topogr. de Lot-et-Garonne) ; Maulain (Haute-Marne) : Moillein en 1266 (cartulaire de Morimond) ; Moliens (Oise) sans formes anciennes attestées, a été confondu longtemps avec Moislains (Somme) ; Montmélian (hameau des communes de Saint-Witz (Val-d'Oise) et de Mortefontaine (Oise) : Mons Meliandi en 1196 (Lambert [E] : toponymie de l'Oise, 1963) ; Montmélian (Savoie) : de Meolano en 1081 (Monumenta Novalicia vetustoria, 1898-1901) ; Montméliant (Seine-et-Marne) : Monte Medio en 1222 (Archives Nationales, J. 158) ; Molliens-Vidame et Molliens-aux-Bois (Somme) : Moiliens en 1079 et 1142 (Diet, topogr. de la Somme) ; Molien (Vosges) sans formes anciennes attestées ; Montméliant (Yonne) sans formes anciennes attestées."

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Jacques Lacroix, auteur de Les Noms d'origine gauloise - tome III : La Gaule des Dieux (Éditions Errance, 2007) consacre un long article au mediolanon gaulois :


"LES LIEUX DE CULTES : Il faut revenir à la phrase de César (au livre VI, chapitre 16, de La Guerre des Gaules) disant que « tous les Gaulois sont très adonnés aux choses religieuses ». Ayant découvert bien des surnoms de dieux, nous nous doutons qu'ont existé de nombreux endroits où ces divinités pouvaient être priées et où les croyances s'exprimaient. Sans doute l'idée religieuse s'est-elle appliquée à des niveaux très différents, et suivant des conceptions très diverses. Nous distinguerons dans l'analyse - selon les souvenirs linguistiques qu'ils nous ont laissés - deux types principaux de sites : les centres sacralisés et les sanctuaires sacrés.


 Les centres sacralisés (*mediolanon)

Au moins 25 noms de localités (ou de lieux-dits) tirent en France leur appellation d'un modèle gaulois mediolanon (fig. 17) (le chiffre arriverait à plus de 40 si l'on prenait en compte des toponymes du Sud-Ouest comme Meillan, Gironde, ou Meilhan, Haute Garonne, Gers, Landes, Lot-et-Garonne ; nous avons suivi Antoine Thomas, excluant cette série à cause de la mouillure du l, qui ne devrait pas apparaître en langue d'oc (1904, 58). Nous avons également rejeté - peut-être à tort mais par prudence d'analyse - les composés à initiale en mont-, comme Montmeillant (Ardennes), Montmélian (Oise), Mont-Miolan (Loire), que Léon Berthoud juge suspects, non sans quelques raisons) (1923-1924, p. 243-244). Les toponymes issus de ce modèle mediolanon se trouvent en de nombreuses régions, mais ils apparaissent beaucoup plus nombreux à l'Est qu'à l'Ouest. Ils seraient absems de Basse Normandie, des Pays de la Loire, de Poitou-Charentes, du Limousin et d'Auvergne, et aussi de Provence-Côte-d'Azur. Ils sont par contre bien représentés dans la Loire et le Rhône, la Saône-et-Loire, le Bassin Parisien, la Picardie (anciens territoires des Segusiavi, des Aedui, des Parisii, des Meldi, des Suessiones, des Bellovaci, des Ambiani ... ). Presque un tiers d'entre eux est attesté sous la forme Mediolanum dans des textes du Moyen Âge (Berchoud, 1923-1924, 244-246). Parmi les exemples les plus connus, citons CHÂTEAUMEILLANT, dans le Cher (Mediolano, dans la Table de Peutinger, au IV< siècle) ; MÂLAIN, en Côte-d'Or (Mediolanum, en l075) ; MEYLAN, dans l'Isère (de Mediolano, vers 1101) ; MOËSLAINS, en Haute-Marne (castrum Mediolanense, en 1062 ; Mediolanum castrum, au XIe siècle) ; MOISLAINS, dans la Somme (Mediolana, en 673) ; MOLIENS, dans l'Oise (Mediolanas, en 867-890) (Longnon, 1887 ; Berthoud, 1923-1924 ; Dion, 1947, 23-24 ; Flutre, 1957, 139 ; Guyonvarc'h, 1960b ; et 1961, 142-158 ; Desbordes, 1971 ; Vadé, 1972-1974 ; Nègre, 1990, 189-190 ; Delamarre, 2003, 221-222). Ailleurs qu'en France, on rencontre des noms issus du type mediolanon à l'emplacement d'anciens territoires gaulois. En Suisse, l'appellation de la bourgade de MEILEN, dans le canton de Zurich, au bord du lac de Zurich (Meilana en 820-887), provient sûrement de ce modèle (Kristol et autres, 2005, 583-584). En Italie, on trouve l'exemple le plus célèbre de la série: MILAN (Mediolanurn, chez Pline l'Ancien), établissement fondé par des Celtes lnsubres peut-être dès le VIe siècle avant J.-C. (Queirazza et autres, 1990, 395 ; Deroy et Mulon, 1992, 315 ; Kruta, 2000, 730-731).


Le composé Medio-!anum a été souvent traduit (au vu du sens de base supposé de ses éléments celtiques) comme le« Milieu-de-la-Plaine », la « Plaine-du-Milieu » ou la « Plaine-du-Centre » (Dottin, 1920, 86 ; Grenier, 1945, 304 ; Lot, 1947, 242 ; Roblin, 1951, 239 ; Degavre, 1998, 300), et compris dans une acception topographique'. Cette signification pourrait certes convenir au Mediolanum de Cisalpine, créé par les Insubres « au milieu de la plaine gui s'étend entre le Tessin et !'Adda » (Berthoud, 1923-1924, 234). Mais on voit qu'elle s'applique mal à de nombreuses appellations de même formation : loin d'être toujours situés dans des plaines, les Mediolanum se montrent fréquemment implantés sur des hauteurs (Baudot, 1982, 15) ; Jean-Michel Desbordes emploie même à leur sujet l'expression de « sites [...] perchés » (1971, 191). CHÂTEAUMEILLANT (Cher) est placé sur un étroit plateau (éperon barré, utilisé comme oppidum à l'époque gauloise) ; MÂLAIN (Côte-d'Or) s'étend sur un plateau dominant !'Ouche ; MÉOLANS (Alpes-de-Haute-Provence) est assis sur un promontoire dominant l'Ubaye à 1 100m ; MlOLANS (Savoie, sur la commune de Saint-Pierre-d'AJbigny) est situé sur une butte-témoin qui domine à pic l'Isère d'une centaine de mètres ; MOËSLAINS (Haute-Marne) est juché sur une éminence dominant la Marne, etc. (Desbordes, 1971, 191 et 194 ; Vadé, 1972-1974, 102). Il faut donc conclure que « la situation géographique de nombreux Mediolanon, situés en plein pays montagneux et souvent juchés sur une hauteur, doit faire rejeter le sens de 'plaine'» (Baudot, 1982, 15).

On peut faire l'hypothèse que l'élément -lanos ait désigné non une plaine, mais une étendue plate, unie, un espace libre (le celtique lanon, « endroit plat », étant alors jugé de la même famille indo-européenne que le latin planus, «plat», « uni », « plan ») (Guyonvarc'h, 1960b, 403-404 et 531-532 ; Degavre, 1998, 267). Alfred Ernout et Antoine Meillet citent le lituanien ploti, « aplatir, étendre », le letton plans, « plat, mince », et plans, « aire » (1985, 512 513). Dans les établissements concernés, un espace de terrain plat a pu être laissé libre afin de servir d'esplanade centrale, où viendront se regrouper les guerriers devant être harangués, aussi bien que les participants à une fête ou à un banquet royal, voire les pèlerins venus de différents horizons. Les Medio-lanum seraient donc stricto sensu des sites « plats de réunion ». Ils auraient constitué des « foyers d'échange et de contacts » (Bayard et Massy, 1983, 23), « centres de territoire » symboliques et non topographiques, ayant vocation à être lieux d'assemblées politiques, économiques, guerrières et aussi religieuses (Kruta, 2000, 725-726).

On a songé particulièrement à des centres sacrés, peut-être sous l'égide des prêtres gaulois. Joseph Loth parlait d'« endroit uni, débarrassé de tout obstacle naturel, où avaient lieu des réunions ou cérémonies religieuses » (1915, 194). Pour Alfred Ernout et Antoine Meillet, « -lanum doit indiquer quelque notion religieuse » (1985, 513). Dans cette seconde hypothèse, C. Guyonvarc'h donne à -lanum le sens second de « complet », « parfait », qu'on lui connaît parfois en celtique (1961, 157) : les Mediolanum seraient des « Centres-pleins », des « Centres-parfaits ». Aussi, le composé devrait « être attribué sans aucune espèce d'hésitation au vocabulaire religieux du celtique commun » (même réf.). Ernest Nègre, semblablement, explique *Mediolanum par « Sanctuaire central » (1990, 189-190). Xavier Delamarre traduit « 'plein-centre', c'est-à-dire centre sacré » : terme de géographie sacrée (2003, 221-222) ; il faut rapprocher -lanon du vieil-irlandais lan et du gallois llawn, « plein » (1999, 34-35). On sait que la notion de centre (présente dans l'élément medio-) a été perçue par les peuples antiques d'une façon mystique, et en particulier par les Celtes (Loth, 1915; Le Roux et Guyonvarc'h, 1986, 217-221) : point chargé d'énergie divine « où se concentre l'essence du sacré » (Le Roux et Guyonvarc'h, 1986, 411). Un peuple gaulois s'était défini sur cette notion : les Medio-matrici, « Ceux-du-Milieu-des-Eaux-Maternelles », dont le souvenir s'est gardé dans le nom de METZ. Nous serions donc renvoyés « à une géographie mystique ou sacrée et non à une topographie réelle » (Delamarre, 1999, 35).

Centres religieux, donc ? Venceslas Kruta se demande si au lieu du Mediolanum de MILAN ne se serait pas trouvé « le sanctuaire fédéral d'une déesse celtique assimilée à Athéna, où étaient déposées en temps de paix les enseignes d'or dites 'inamovibles' » (2000, 730, se référant à Polybe, Histoires, II, 32, 6). Les témoignages archéologiques sont rares : limités à deux sites de Mediolanum. MÂLAIN (en Côte-d'Or) a révélé la présence de sanctuaires gallo-romains, où l'on venait prier les divinités traditionnelles. Louis Roussel insiste sur I'« omniprésence sur le site » « des cultes indigènes » (dans Bénard et autres, 1994, 77) ; selon lui, il ne fait pas de doute que la prospérité de l'établissement ne procède au moins en partie de l'importance qu'a connue sa fonction religieuse : « L'agglomération aurait pu être pour les Lingons et les peuples limitrophes un centre religieux privilégié » (même réf, 78). Cependant, le développement de la localité et l'implantation de bâtiments de cultes ne datent que de l'époque d'après Conquête (rien d'antérieur au 1er siècle avant notre ère). CHÂTEAUMEILLANT (dans le Cher) a révélé quelques structures qu'on pense liées aux rituels : fosses avec dépôts d'amphores, puits où ont été découverts andouillers de cerf, statue au torque, céramiques (Arcelin et Brunaux, 2003, 125). Mais ces trouvailles très modestes ne sauraient montrer cette ancienne Mediolanon comme un centre religieux. Le nom de MOYENNEVILLE (petite commune de l'Oise) paraît cité sous la forme Mediolanus en 673. L'appellation moderne est l'aboutissement du modèle gaulois Mediolanon devenu Moyen puis latinisé en Mediana villa (l070) (on comparera avec MOLIENS, Oise, Mediolanas en 867, aboutissant à Moiliens en 1160) (Brunaux, 1984, 212 ; Dauzat et Rostaing, 1978, 424 ; Nègre, 1990, 190 ; Lebègue, 1994, 149 et 140). MOYENNEVILLE est située non loin de la limite d'anciens territoires gaulois : à la séparation des Bellovaci et des Ambiani. Il est remarquable que cette petite localité ait été implantée à deux kilomètres seulement d'un lieu de culte gaulois : le célèbre sanctuaire laténien de Gournay-sur-Aronde ; mais aussi à cinq kilomètres du site de Montmartin, où une structure cultuelle antique a été mise au jour (Arcelin et Brunaux, 2003, 61-62) ; et à sept kilomètres du sanctuaire d'Estrées-Saine-Denis, où a été découvert un groupe de quatre fanums (Brunaux, 1996, 92-94). Cependant, on note une distinction spatiale (même légère) entre le « lieu central » du Mediolanum et les lieux de sanctuaires qui l'accompagnaient. De même façon, tout à côté de la ville d'Arras (jadis dénommée Nemetocenna puis Nemetacum : le « Lieu du-Sanctuaire »), mais distinct d'elle, trouve-t-on Saint-Nicolas-lès-Arras (encore appelé au XIIIe siècle Meaullens ou Miaullens, toponyme dérivé de Mediolanum) (Nègre, 1990, 159 et 189). Nous ne pouvons donc identifier totalement les Mediolanum à des sanctuaires ; mais l'association des deux types dans des espaces très voisins montre que les Mediolanum ont été des lieux à haute charge sacrée, même s'ils n'étaient pas à fonction uniquement cultuelle comme les Nemetum.


Quelle fut leur raison d'être ? La notion de « centre » présente dans la première partie du composé nous semble pouvoir enrichir l'interprétation de nouvelles perspectives. On a évidemment discuté le caractère « central » (medio-) de ces établissements : l'un des premiers, Louis Berthoud a souligné que souvent « [l]es Mediolanum sont excentriques par rapport au territoire de la nation au lieu d'être centraux comme le voudrait leur nom » (1923-1 924, 235). Effectivement, sur les 26 toponymes que nous avons retenus comme le plus probablement issus du modèle *Mediolanon, nous remarquons que 9 exemples seulement ne correspondent pas à une situation de frontière : les 2/3 sont situés à proximité d'une limite territoriale. Il n'est pas rare que le Mediolanum soit repérable près de la séparation de trois anciens territoires gaulois : MAULAIN (en Haute-Marne), jadis chez les Lingons, était tout proche de la Nation des Leuques et de celle des Séquanes ; MEYLAN (clans le Lot-et Garonne), chez les Élusates, jouxtait l'État des Nitiobroges et celui des Tarbelles ; MOLIENS (clans l'Oise), sans doute chez les Ambiens, était voisine du territoire des Calètes et de celui des Bellovaques, etc. On peut même avoir le cas d'un Mediolanum établi près de la limite de quatre États différents : MOËSLAINS (en Haute-Marne), à la frontière des Catalaunes, se trouvait proche des Tricasses, des Leuques et même des Lingons.

Quelques toponymes de la série, il est vrai, paraissent se situer au contraire au centre des anciens États : ainsi MOLLIENS-au-Bois et MOLLIENS-Dreuil (Somme), MEILLANT (Cher) et MIOLAND (Rhône), auxquels on pourrait ajouter, en plein cœur de leur territoire, les anciens Mediolanurn de Saintes (Mediolanum Santonum sur la Table de Peutinger) et d'Évreux (Mediolanion clans la Géographie de Ptolémée), avant que leurs noms aient été remplacés par l'appellation du peuple dont ils représentaient les chefs-lieux. Cependant, ces cas sont limités, er ils pourraient trouver résolution clans l'existence de limites de pagi (dont les découpages nous sont souvent mal connus). Ainsi repère-t-on en plein milieu de l'ancien État des Ségusiaves les lieux-dits LE MIOLAN (sur la commune de Pontcharra-sur-Turdine, dans le Rhône) (Mediolano au IVe siècle) et MIOLAND (sur la commune d'Amplepuis, dans le même département) (Miolanum, en 1 131) ; or tous deux sont aujourd'hui situés à quelques kilomètres seulement de la frontière avec le département de la Loire ; n'y avait-il pas en ce lieu, jadis, une séparation de territoire ?Confirmant cette analyse, on remarque un peu plus à l'ouest NÉRONDE (Loire), issu d'un modèle 'Nico-randa, « Frontière-d'eau » (voir La Gaule des Combats, 44-45 et 52).

Un établissement excentré sur un territoire pouvait eue considéré comme central par rapport à d'autres territoires adjacents. L'élément -rnedio- nous suggère un lieu mitoyen où venaient converger différentes populations : « lieu de communion, de tribus ou cités voisines et associées » (Jullian, 1927). Les Medio-lanurn auraient donc été des sites « plats » ou des sites « sacrés » de réunion », constituant des « foyers d'échange et de contacts » (Bayard et Massy, 1983, 23) : centres ayant vocation à regrouper des assemblées politiques, économiques, guerrières et peut-être aussi religieuses (Kruta, 2000, 725-726).


Concluons. Les sites topographiques des Mediolanum apparaissent d'une grande diversité : parfois en plaine, parfois sur une colline, sur un lieu escarpé, un éperon barré ... Les types d'établissements se montrent également extrêmement variés : implantations modestes comme agglomérations importantes, voire capitale d'un peuple. Nous ne pouvons trouver leur unité et la raison d'être de leur nom que dans leur aspect frontalier et sacralisant. Ce devaient être (à la limite d'un territoire, près de la frontière d'autres peuples ou peuplades) des points d'espace privilégiés que les dieux avaient désignés, et que les guerriers avaient marqués comme des repères sacrés : signes intangibles de l'appropriation du sol, lieux de rencontre entre les hommes sous le regard des divinités ; non pas des sanctuaires mais des endroits fortement sacralisés."

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Selon Yves Vadé, auteur de « Sur la piste des dragons celtiques », (In : Iris [En ligne], 42 | 2022) :


" [...] Une question d’espace : Du temps, passons à l’espace : et c’est la deuxième donnée, très surprenante, que nous fournit le Mabinogi. Le remède indiqué par le roi de France à son frère pour se débarrasser du fléau des dragons est de faire mesurer l’île de Bretagne en long et en large et d’en trouver le centre. Texte précieux qui affirme, après César, les préoccupations et les pratiques des populations celtiques (et particulièrement gauloises ?) dans le domaine de la géodésie, et confirme ce que l’on peut nommer leur obsession du centre.

À ce compte, on peut se demander si les sites à dragon ne seraient pas fondamentalement des points centraux, au même titre que les divers lieux qui portaient en Gaule le toponyme de Mediolanum. En Grèce, le site de Delphes primitivement occupé par le serpent Python était, comme chacun sait, un omphalos, un centre du monde. Si les principaux Mediolanum gaulois étaient réputés comme sites à dragon, la cause serait entendue. Mais il faut bien reconnaître que ce n’est pas le cas. Les seuls indices allant dans ce sens sont indirects. On peut noter que plusieurs Mediolanum occupent des sites de hauteur, des buttes-témoins au bord d’un cours d’eau, comme Samoreau au bord de la Seine, Meilhan-sur-Garonne dominant la Garonne, ou Montmélian au-dessus de l’Isère. Mais on n’y trouve, à ma connaissance, aucune légende de dragon.

Si l’on suit les conclusions de Bernard Robreau qui situe à Micy le fameux locus consecratus de César, le dragon de Saint-Mesmin sortant de son rocher au bord de la Loire prend un relief nouveau. On lit dans la Vie de saint Mesmin : « Auprès de la Loire se trouvait et se trouve encore une montagne pas très haute, ayant à ses pieds un rocher creux et un serpent sauvage habitant à l’intérieur de celui-ci. » Saint Mesmin en débarrassa la contrée. Faute « d’une assez grande quantité de bois pour brûler une bête si féroce », le saint homme lança « un petit morceau de tison » qui grandit et suffit à consumer « la bête effrayante et cruelle ». Puis il y fit préparer sa propre sépulture (Robreau, 1997, p. 47). C’est près de ce tombeau que se trouve arrêté un vicomte, Agilus (= Aigle), ce qui permet à Bernard Robreau de retrouver en ce lieu le mythe de la montagne centrale où s’affrontent un aigle et un serpent (mythe illustré par certaines monnaies carnutes). Le dragon pourrait donc coïncider ici avec un point central majeur.

À Maulain (Haute-Marne), Mediolanum important, on connaît une légende rapportée par Étienne Renardet : « Un serpent, ayant sucé le sein de la mère de saint Félix pendant qu’elle sommeillait, celle-ci obtint du ciel que la région serait débarrassée des reptiles. » Et la tradition veut que la terre du cimetière qui entoure l’église et où gît la mère de saint Félix soit capable de chasser les couleuvres. On vient en recueillir pour la répandre dans les endroits infestés de serpents. Pratique que l’on retrouve à Bouhy dans l’Yonne, près du tombeau de saint Pèlerin. Et Étienne Renardet ajoute en note qu’autour des omphaloi irlandais on recueille également de la terre pour se préserver des serpents (Renardet, 1970, p. 265). Indice intéressant, qui demanderait à être étayé.

Je ne sais ce qu’on peut tirer de traditions attachées à la ville de Milan en Italie, qui fait figure de Mediolanum princeps. L’article « Milano » de Wikipedia affirme que « le premier symbole de la ville est un animal lié à l’étymologie du nom Mediolanum et à l’histoire de la fondation de la ville : la “laie mi-poilue” (medio lanum). » Étymologie hautement fantaisiste, est-il besoin de le dire. Et l’article poursuit : « La légende de la fondation de Milan veut que le Celte Bellovesos décida de construire une ville à l’endroit où il trouva l’animal magique que la déesse Belisama lui révéla dans un rêve. La sculpture de cette “laie semi-poilue” se trouve sur un bas-relief du Palazzo della Ragione [dans l’Antiquité, bâtiment de l’administration publique sur la place marchande de Milan]. » Mais on ne peut rien conclure de sérieux à partir de ce mauvais jeu de mots.

Revenons plutôt au roi Lleu du Mabinogi, roi de France dont le nom transpose celui du dieu Lug. Il prescrit donc à son frère de trouver le point central de son territoire et d’en faire un « lieu fort » en y fixant à jamais les deux dragons. Il y a là une donnée qui renvoie d’un côté à un passé extrêmement archaïque, par la sacralisation et la valorisation magique du centre, et qui débouche du côté opposé, celui de l’avenir, sur une exigence de mesure quantitative, par ailleurs confirmée par César, et ressortissant à cette discipline scientifique qu’est la géodésie (voir Vadé, 2011).

Mais si un point peut être central en horizontalité, marquant la croisée des points cardinaux (le texte du Mabinogi prescrit de mesurer l’île « en longueur et en largeur »), il peut également être central en verticalité. Il unit alors les trois niveaux du monde : le niveau intermédiaire (la surface terrestre), ce qui est en dessous (le monde souterrain ou sous-marin), et ce qui est au-dessus (le ciel, à tous les sens du mot). Et Lleu ne l’oublie pas : il annonce qu’après s’être battus « sous forme d’animaux horribles, à la fin, ils prendront la forme de dragons dans le ciel ; et en dernier lieu, lorsqu’ils seront fatigués de ce combat terrible et farouche, ils tomberont sur le tissu sous la forme de deux porcelets ; ils s’enfonceront dans le tissu, en l’entraînant jusqu’au fond du baquet, et ils boiront entièrement l’hydromel, après quoi ils dormiront. » (Les Quatre Branches du Mabinogi et autres contes gallois du Moyen Âge, 1993, « Le conte de Llud », p. 183)

Les dragons, en particulier aquatiques, circulent couramment du niveau inférieur au niveau terrestre. Fréquentent-ils également le niveau céleste ? On sait que certains dragons sont représentés avec des ailes (c’est le cas de celui de Niort). Dans la vision d’Uther, telle que la rapporte Geoffroy de Monmouth, c’est une sorte de comète à tête de dragon qui annonce le pouvoir à venir de celui que l’on appellera désormais Pendragon. Mais il y a beaucoup mieux, dans le domaine de l’astronomie proprement dite." [lire la suite sur l'article Dragon]

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