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Les Carnutes

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    Anne
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Sources antiques :


Dans le Bulletin des Amis des Etudes Celtiques (n°88, mai 2024) Colette Doco-Rochegude propose un article intitulé « De la forêt des Carnutes à… Gergovie. Nouvel essai de traduction des quatre premiers paragraphes du livre VII du Bellum Gallicum de Jules César » :


"§ 1 — … La nouvelle qu’en Italie César entreprend une levée de soldats parvient vite en Gaule Transalpine : « César est ainsi retenu à Rome et il ne lui est pas possible de revenir auprès de son armée en Gaule ». Excités par cette opportunité, les Gaulois, qui déjà se plaignaient d’être soumis au pouvoir du peuple romain, commencent à concevoir des idées de guerre avec plus de liberté et d’audace.

Lors d’assemblées convoquées secrètement et dans des lieux retirés en pleine forêt, les princes de la Gaule se lamentent sur la mort d’Acco (1) : ils sont d’accord que ce malheur peut les frapper eux aussi ; ils gémissent sur le sort misérable de la Gaule tout entière.

Avec force promesses et récompenses, ils demandent quel peuple est capable d’entrer en guerre, quel peuple est capable de sauver la liberté de la Gaule au péril de son existence. « Tout d’abord, disent-ils, ce qu’il faut, avant que leurs résolutions secrètes ne soient ébruitées, c’est empêcher César de rejoindre son armée. C’est facile, car en l’absence de leur général, les légions ne risquent pas de sortir de leurs quartiers d’hiver ; quant au général sans son escorte, il ne lui est pas possible de rejoindre ses légions. Enfin il est préférable de trouver la mort au combat que de perdre la liberté et l’antique gloire des armes héritées de ses ancêtres ».

§ 2 — … Ces questions une fois débattues, ce sont les Carnutes (2) qui déclarent qu’« ils ne reculeront devant aucun danger pour le salut commun et assurent qu’ils seront les premiers entre tous à se lancer dans la guerre.

Et puisque présentement on ne peut garantir le secret avec l’échange des otages, ils réclament l’engagement sacré fondé sur la loyauté et le serment solennel, devant les étendards dressés en faisceaux ; c’est chez eux la cérémonie la plus empreinte de signification sacrée (3), c’est-à-dire qu’une fois que la guerre est engagée, aucun peuple ne sera abandonné par les autres ».

Alors les Carnutes sont amplement félicités. Toute l’assistance prête le serment sacré.

On fixe la date du soulèvement en question et l’assemblée se sépare.

§ 3 — … Les Carnutes, lorsqu’arrive le jour convenu, sous la conduite des chefs Cotuatos et Conconnetodumnos, des individus têtes brûlées, à un signal donné s’attroupent dans Cenabum et massacrent des citoyens romains qui s’y étaient installés pour faire du commerce ; parmi eux, il y avait C. Fufius Cita, honorable chevalier romain (4), qui sur l’ordre de César présidait à la fourniture des vivres. Les Carnutes se livrent aussi au pillage de leurs biens.

Rapidement la nouvelle se transmet à toutes les cités de la Gaule. En effet, quand survient un événement important et assez marquant, les Gaulois le font savoir par des clameurs dans toutes les directions à travers les champs et les campagnes : cette nouvelle est à son tour recueillie par des villageois qui de proche en proche la communiquent à leurs voisins. C’est ainsi qu’alors cela se passa.

En effet, ce qui au soleil levant s’était passé à Cenabum fut connu chez les Arvernes avant la fin de la première veille, à une distance d’environ cent soixante mille pas (5).

§ 4 — … En vertu du même plan (6), là-bas, le fils de Celtill, l’Arverne Vercingétorix, un jeune homme à l’influence considérable dont le père avait obtenu le principat celtique (7) de toute la Gaule et pour la raison même qu’il briguait la royauté avait été assassiné par les gens de sa cité-État, là-bas donc, Vercingétorix réunit ses partisans et les enflamma facilement. Son projet sitôt connu, ses partisans courent prendre les armes.

Or il se heurte à Gobannitio, son oncle paternel (8) et aux autres princes qui n’étaient pas d’avis de se hasarder dans cette aventure. Vercingétorix est chassé de l’oppidum de Gergovie ; cependant il ne renonce pas et dans la nature et les campagnes il recrute une bande d’indigents et de gens sans foi ni loi. Une fois cette troupe bien en main, il rallie à sa cause tous ceux qu’il rencontre de sa communauté. Il les convainc de prendre les armes pour la liberté commune (9).


Notes (1) Acco : prince et chef sénon (région de Sens). En -53 il incita les Sénons et les Carnutes à la révolte. Fait prisonnier par César, il fut fouetté à mort (-52).

(2) Carnutes : peuple de la Gaule indépendante (Orléanais et pays chartrain). Dans leur immense forêt se réunissait l’assemblée des druides et des princes de la Gaule (et non des chefs, contrairement aux traductions). Nous remarquons que dans ce § 1, César ne mentionne pas les druides, dont cette forêt était pourtant le lieu de réunion sacré et privilégié.

(3) Le serment sacré des guerriers gaulois : jus jurandum. L’armée gauloise n’est pas hiérarchisée. Chaque guerrier s’engage personnellement en prononçant ce fameux serment, devant les étendards dressés en faisceaux.

(4) Cita appartenait à l’Ordre équestre, ordre qui se consacrait aux affaires, et de ce fait renonçait au «  cursus honorum  », la carrière des honneurs, la carrière politique.

(5) Cette distance entre Cenabum (Orléans) et l’oppidum de Gergovie en Auvergne équivaut à un peu moins de 240 km. Pour nous, l’antique Gergovie est située aux Côtes de Clermont, et non à la pestilentielle Merdogne, qui malgré l’insistance de Napoléon III ne possède aucune des caractéristiques de l’oppidum des Celtes (travaux de l’archéologue Paul Eychart).

(6) Simili ratione : Attribuer le déclenchement de la guerre aux Carnutes de Cénabum est une erreur. En réalité, c’est Vercingétorix qui a établi l’ensemble du plan. Sinon il n’y aurait aucune raison pour que la nouvelle du massacre des négociants romains parvienne justement à Gergovie, la cité-oppidum du jeune Arverne.

(7) Le mot latin est «  principatus  », mais nous ne savons pas exactement ce qu’il signifie. L.A. Constans (1926) le traduit par « empire  », ce qui a tout d’un contresens ou d’un anachronisme. La traduction « principat celtique » est de mon cru et n’a que le mérite de combler un vide.

(8) Constans a omis de préciser que Gobannitio était l’oncle paternel de Vercingétorix. Dans la famille antique, Dumézil a bien fait remarquer qu’il existe deux types de filiation, celle du père et celle de la mère, avec des responsabilités et des attributions différentes. En latin, l’oncle paternel, le frère du père, se dit « patruus  », et l’oncle maternel, le frère de la mère «  avunculus  ».

(9) L’unique mot d’ordre ou clameur de ralliement est en latin de César «  libertas communis  »."

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Étymologie :


Jacques Lacroix, auteur de Les Noms d'origine gauloise - tome III : La Gaule des Dieux (Éditions Errance, 2007) rattache le nom des Carnutes à la vénération du taureau :


"La force, l'impétuosité, le tempérament combattif du taureau ont fait de lui un symbole guerrier, favorisant sa sacralisation. Ses cornes acérées, armes naturelles paraissant concentrer la vigueur sauvage, sont devenues emblèmes exaltant la force agressive. « C'est par la corne que le taureau triomphe de ses adversaires » (d'Arbois de Jubainville, 1899). L'étude de la Gaule guerrière (à la partie sur l'équipement militaire) nous a montré que ces signes de combat ornaient les casques des soldats. Gilbert Durand y voit « un procédé d'annexion de la puissance par appropriation magique », l'énergie du taureau se trouvant symboliquement transmise au combattant (1969, 159). L'appropriation s'est faite par l'objet (la corne dressée), mais elle s'est accomplie également par les mots : car les noms ont été chargés d'opérer le même transfert magique d'énergie. Les CARNUTES, dont l'ethnique est demeuré dans CHARTRES et le pays CHARTRAIN, étaient littéralement les troupes « Cornues »."

Dans Nos racines celtiques - Du gaulois au français (Éditions Désiris, 2013) Pierre Gastal lit un peu différemment le sens du peuple carnute en le liant directement à la divinité Cernunnos :


"Carno, 1) corne. Désigne plutôt la matière des cornes tandis que bana en indique la forme anatomique. Carnuti (« les cornus »), peuple gaulois établi entre Seine et Loire.

[...]

Cernunnos, cornu. Cernunnos, dieu à ramure de cerf, généralement assis en tailleur, dont on a plusieurs représentations (autel de Reims, pilier des nautes à Lutèce, relief sur pierre du Val Camonica en Italie, chaudron de Gundestrup...). Maître de la vie animale et végétale, il symbolise sans doute l'abondance en raison de la corne qu'il tient d'où s'échappent fruits et monnaies. Divinité tutélaire des Carnutes, il aurait été christianisé sous la figure de saint Corneille, fêté à la Chandeleur."

Dans L'Oracle de la sagesse gauloise (Éditions Le Courrier du Livre, 2021) écrit par Caroline Duban et illustré par Lawrence Rasson, on trouve la confirmation de l'origine du nom des Carnutes :


"Carnutes renvoie à carnon qui signifie « cornes » ou « trompe ». La racine indo-européenne *Ker(n)- désigne la tête, ou la corne. Le latin rappelle que cornù et cornum veulent également dire « la corne ». La signification du nom de cette tribu demeure incertaine, mais leur forêt est restée légendaire et représente à elle seule toute la magie ancestrale des druides gaulois et de la nature."

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Localisation :


Raphaël Bijard, auteur d'un article intitulé « Du lieu consacré des druides Carnutes évoqué par César au Bourg des Dieux - Diodurum » (Academia, 2024) propose une carte qui permet d'identifier le territoire des Carnutes ainsi que leurs interactions avec les autres peuples gaulois :


"[...] Le pays carnute correspond aux départements actuels de l’Eure-et-Loir, du Loir-et-Cher et d’une grande partie occidentale des départements du Loiret et des Yvelines (carte n°1). Sauf exception, la conquête romaine s’appuiera sur les frontières des peuples gaulois et la région que chacun de ces peuples dominait. Le site principal et par extension le territoire qui en dépend sont désigné dans la langue du conquérant sous le terme de cité (civitas / civitatis). Nous utiliserons souvent ce terme de « cité » pour la Gaule préromaine.

L’agglomération principale d’un peuple gaulois était un vaste ensemble fortifié (oppidum /oppida). Les Carnutes en avaient deux connus, celui qui se situait à l’emplacement de l’actuelle ville de Chartres (Autricum) et qui a révélé une occupation protohistorique. L’autre, à forte vocation commerciale, d’Orléans (Cenabum) fait figure d’agglomération principale pour les romains. Les agglomérations secondaires du premier siècle avant notre ère sont moins bien connues. En général, sous l’occupation romaine ces lieux d’habitats secondaires deviendront des vici (vicus).


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Animaux tutélaires :


Outre le cerf et le taureau que nous avons déjà évoqué, d'autres animaux sont suffisamment importants pour le peuple des Carnutes pour mériter leur représentation sur les monnaies par exemple :


Héloïse Schomas, autrice d'une thèse de doctorat intitulée Les images monétaires des peuples gaulois : figures primitives ou expressions d'une société en mutation ? : l'exemple des Arvernes, Bituriges, Carnutes, Eduens, Lingons, Meldes, Parisii, Sénons et Séquanes. (Université de Bourgogne, 2011) nous en donne quelques exemples :


"L’aigle choisi sur la copie gauloise peut trouver plusieurs explications. L’image du rapace est appréciée par les Carnutes, c’est une représentation abondante sur les types monétaires qui leurs sont attribués. Par ailleurs, la ville de Cénobum (Orléans) est le lieu de nombre d’échanges avec les marchands romains. Certains d’entre eux y étaient même installés. La rencontre avec les prototypes ne leur est pas forcément due. La guerre des Gaules entache ces rapports de bonne entente mais les Carnutes sont familiarisés avec les types monétaires romains. Un denier de M. Plaetorius Cestianus a été retrouvé en Orléans même (Provost, 1988), mais dans une couche postérieure à l’Indépendance.

[...]

Pégase serait alors perçu par les Gaulois comme un cheval ailé. Il fait référence aux anciennes images et symboles aristocratiques hérités du monde grec dans les siècles précédents. Ce cheval ailé possède à la fois un écho politique pour les Romains et les Gaulois. Pour ces derniers, il s’agit d’un symbole de l’aristocratie ancienne, dont Tasgetios est le descendant.

[...]

Quantitativement, les rapaces (aigles ?) sont majoritaires parmi les oiseaux des images monétaires (35 identifiés sur 49 figures de volatiles). Mais leur répartition est inégalitaire, les rapaces étant des motifs privilégiés par les Carnutes et leurs voisins Sénons où ils détrônent le cheval, et sont quasi absents des monnayages d’autres cités (Ill. 222).

Lorsqu’ils ne sont pas les sujets principaux, les rapaces deviennent des cavaliers pour des chevaux (ou un cerf) dans ces scènes fantastiques (Ill. 223). Ces images démontrent la relation qu’ils entretiennent avec les croyances gauloises. Un de ces oiseaux boit dans un récipient semblable à celui dans lequel le fait un quadrupède sur un bronze attribué aux Éduens (E37 – DT 3239). Si ce récipient est réservé à des libations, il se réfère à la religion. [...]

D. Gricourt et D. Hollard font état d’une relation entre la divinité Lug et les rapaces (Gricourt, Hollard 1997). En effet, le dieu possède un lien fort avec le monde des morts et le domaine de la divinisation. Ils pensent que ce dieu, de par ces éléments particuliers, a pu connaître une mort initiatique et ressusciter. Souvent accompagné d’oiseaux, l’aigle pourrait, selon eux, être le symbole de la mort initiatique du dieu, auquel cas cet épisode des croyances des Celtes aurait été fortement apprécié des Carnutes.

[...]

Les volatiles possèdent aussi un caractère guerrier et magique, entrant en compte pour établir des prophéties, voire des oracles. La divination est une pratique répandue chez les Celtes, tout comme celle relative aux rêves rapportée par Élien, historien du IIe s. av. J.-C. (Histoires variées, II, 31). Cette valeur prophétique permettrait d’expliquer la fréquence des rapaces sur les monnaies carnutes. La cité des Carnutes abrite un grand centre religieux et des assemblées de druides s’y tiennent régulièrement. L’oiseau établit le lien entre le monde céleste et le monde terrestre, en tant que messager des divinités par exemple. Il peut également symboliser un passage entre deux états. Nous connaissons des légendes irlandaises où l’aigle, le faucon et le corbeau sont des animaux prophétiques, guerriers et magiques (Kruta 2000). Dans la tradition gauloise, l’aigle prophétiserait la guerre et la paix : au pays de Galles, il annonce la victoire en volant haut dans le ciel ; d’après la légende, Lyon aurait été fondée d’après le vol des oiseaux.

[...]

Il faut ici attirer l’attention sur une image particulière des potins C22 - DT 2583 et C36 – DT 2584 attribués aux Carnutes (Ill. 228). La figure réunissant un serpent, un rapace et son petit n’a pas d’équivalent. |...]

En tous les cas, ce type de figure peut avoir plusieurs lectures, à l’échelle légendaire ou à l’échelle du pouvoir émetteur. Il est difficile de se positionner du point de vue légendaire du fait du manque de sources. Par contre, du point de vue du commanditaire, la figuration du petit de l’animal évoque la descendance et la succession. L’image de la jument et de son poulain représente, toujours selon P.-M. Duval, la richesse et la puissance aristocratique. La même interprétation ne peut être accordée au rapace, mais ce dernier évoque cependant, une forme de puissance. Peut-être s’agit-il de la présentation de la descendance d’une grande famille sous les traits d’une scène appartenant à une geste, la famille s’identifiant alors aux personnages légendaires qui y prennent part.

D. Gricourt et D. Hollard introduisent une autre interprétation relative au rapace en plaçant celui-ci au centre de toute chose (Gricourt, Hollard 1990). Il représenterait selon eux, le centre. Les Carnutes, considérés comme occupant une place centrale en Gaule (géographiquement parlant), auraient utilisé ce symbole.

[...]

Leurs images monétaires ne sont pas connotées, ni dans un sens ni dans l’autre. Le style subit quelque peu l’influence classique mais la nature des images reste gauloise avec des chevaux, des lions et des aigles dont nous avons précisé la symbolique.

[...]

Comme dans les autres tableaux, un « corps central » de critères constitue la base des figurations équines. Les chevaux des émissions carnutes ont ainsi un corps fin, les oreilles dressées, sont souvent conduits par un aurige avec le harnachement qui en découle, en mouvement avec la queue redressée en conséquence du galop, et des détails anatomiques identifiant les équidés."

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Onomastique :


Héloïse Schomas, autrice d'une thèse de doctorat intitulée Les images monétaires des peuples gaulois : figures primitives ou expressions d'une société en mutation ? : l'exemple des Arvernes, Bituriges, Carnutes, Eduens, Lingons, Meldes, Parisii, Sénons et Séquanes. (Université de Bourgogne, 2011) cite quelques noms de Carnutes parvenus jusqu'à nous :


"Le bronze C38 - DT 2593 imite des types monétaires romains à la fois sur le droit et sur le revers. Le droit utilise le même prototype que la monnaie précédemment étudiée (1), avec les mêmes remarques pour en expliquer l’utilisation. Le revers reproduit l’image de Pégase du denier de Q. Titius frappé en 90-88 av. J.-C. (Brenot, Scheers 1996). La légende au revers indique le nom de Tasgetios. Ce personnage est cité par César (BG, V, 25). Tasgetios est un notable carnute de lignée royale, allié de César. Ce dernier le nomme roi des Carnutes en 57 av. J.-C. Il est assassiné par certains de ses concitoyens en 54 av. J.-C. Un denier de la gens Titia a été trouvé à Sours (Ollagnier, Joly 1994), dans les mêmes conditions de trouvaille que cité précédemment.

La connaissance de ce personnage (si ce n’est pas un homonyme qui a frappé la monnaie) permet de comprendre l’utilisation des prototypes. En tant qu’allié et proche de César, copier un type émanant de la famille de l’épouse de ce dernier revêt une intention politique, avec une volonté de montrer sa proximité avec lui. La copie d’un second prototype au revers renforcerait le message envers les Romains. Pégase serait alors perçu par les Gaulois comme un cheval ailé. Il fait référence aux anciennes images et symboles aristocratiques hérités du monde grec dans les siècles précédents. Ce cheval ailé possède à la fois un écho politique pour les Romains et les Gaulois. Pour ces derniers, il s’agit d’un symbole de l’aristocratie ancienne, dont Tasgetios est le descendant.

Le bronze C43 - DT 2594 porte aussi le nom de Tasgetios. S’il désigne le Tasgetios cité par César, la copie supposée au droit du denier de Q. Cassius Longinus frappé en 57- 55 av. J.-C. (Brenot, Scheers 1996) revêt, là encore, une signification politique. Q. Cassius Longinus a rejoint le camp de César après avoir été pendant longtemps partisan de Pompée (Babelon 1885). Tasgetios peut s’identifier à un allié de César ou plus simplement évoquer, comme le font en seconde lecture toutes les images dérivées des monnaies romaines, son érudition et sa culture. L’image du revers, avec un loup en position de soumission, peut s’accorder avec l’image du droit pour exprimer sa subordination à César. Cependant, S. Scheers (1969) doute de la parenté avec la monnaie romaine.

Le revers du bronze C37 - DT 2589 serait, selon S. Scheers (Brenot, Scheers 1996) inspiré du denier de Q. Cassius Longinus émis en 57-55 av. J.-C. En effet, à part la position de l’aigle, le foudre, l’amphore et le lituus de la monnaie romaine ont été reproduits à la même place du champ monétaire carnute. L’image de l’aigle, appréciée des Carnutes, se double d’une signification politique, la même que celle vue précédemment pour la copie de ce prototype sur un bronze à la légende TASGETIOS.

[...]

La plante de la monnaie carnute C12 - DT 2544 est moins haute que les autres. Elle a trois branches terminées par trois points (des fruits ?).

[...]

Les cités faisant l’objet de notre étude usent de nombreux symboles qu’elles partagent dans leur majorité. Cela montre un caractère panceltique de la plupart des symboles. Quantitativement, les répertoires des symboles des Bituriges et des Carnutes sont les plus fournis.

[...]

Chez les Carnutes, la légende ATIIVLOIB (C18 – DT 2572) ferait référence, par comparaison épigraphe, au nom d’Ateuloibitis ou Ateloibitus (grâce à une inscription de Nîmes : Aemiliae Ateuloibitis f(iliae) Bitugnatae ex testament(o)), un homonyme de Solima, Cambil(os ?), Aremagios, Uandelos, Calliaged, Toutobocio, Atepilos, Catal(os ?) et Tascobenios qui semblent être des anthroponymes ; [...]

La légende COIOS (E31 - DT 3229) dispose d’un double chez les Carnutes (B21 – DT 3368 - RIG 111), un personnage nommé Alaucus, originaire de la péninsule ibérique et qui pourrait être un homonyme de celui qui a fait frapper la légende ALAVCOS (E49 - DT 3237). Ces monnaies, citant des noms de personnages inconnus, dont l’aire de circulation a pu s’avérer limitée, pourraient correspondre, selon S. Scheers, à des émissions de chefs de civitates ou de pagi, divisions des cités gauloises citées par César (Scheers 1977). Comme d’autres émissions anépigraphes, réalisées en faibles quantités, et dont les trouvailles couvrent une partie du territoire d’une cité, ces monnaies ont pu avoir un impact local, et avoir été frappées dans des ateliers monétaires éloignés d’ateliers plus importants.

Il est indéniable que ces personnages possèdent un minimum d’ascendant au sein de la cité (ou d’une partie de la cité) pour pouvoir émettre des monnaies. Leur rang précis s’avère impossible à déterminer. Rappelons qu’en Gaule Belgique, des chefs locaux pouvaient émettre leurs propres séries monétaires.

[...]

Séquanes, Carnutes, Bituriges, Parisii, quant à eux, ne gravent que des légendes en latin. De fortes différences sont manifestes dans le choix des alphabets chez des peuples voisins qui connaissent un développement monétaire similaire. Les peuples qui monnayent de l’or dès les IIIe et IIe s. av. J.-C. ne reproduisent pas forcément des légendes macédoniennes.

Les frappes du Ier s. av. J.-C. connaissent le développement des légendes monétaires. Des peuples étroitement liés avec le monde romain et influencés par cette culture utilisent l’alphabet grec aussi bien que l’alphabet latin. Inversement, le grec est absent des légendes monétaires de certaines cités. Les influences extérieures n’orientent aucunement le choix d’utiliser un alphabet. Certaines émissions attribuées aux Meldes transcrivent deux fois la même légende, en grec sur une face, et en latin sur l’autre (Ill. 373).

[...]

Chez les Carnutes, le bronze attribué au chef Tasgetios (C38 - DT 2593) associe au droit une image recopiée de monnaies romaines, et au revers, une image d’inspiration romaine avec des noms transcrits en grec sur les deux faces (Ill. 376)

[...]

X. Delamarre émet l’hypothèse de lire une autre charge dans la légende ATEPILOS, sur une monnaie attribuée aux Carnutes (Ill. 384 - Delamarre 2007). Par comparaison avec d’autres éléments épigraphes, il suppose que le terme Atepo signifie « implorer » ou « prier », et fasse alors référence à une charge sacerdotale.

[...]

Tasgetios est un des instigateurs de la série de bronze C38 - DT 2593, en partenariat avec un de ses semblables, et la série de bronze C43 - DT 2594, mais à titre personnel pour ce cas (Ill. 394). Il est en effet difficile d’imaginer, même si ce n’est pas impossible que, deux homonymes dans une même cité, frappent monnaie en même temps. La série C38 - DT 2593 est fortement romanisée, en écho avec sa proximité des Romains.


Par extension, nous supposons qu’Elkesovix, à qui il est associé sur cette série, partage ses opinions. Nous avons évoqué précédemment les problèmes que pose cette série étant datée de la fin de la guerre des Gaules, et la mort de Tasgetios se situant en 54 av. J.-C., avec l’hypothèse qu’Elkesovix s’inscrive dans la continuité de Tasgetios. Les deux faces de la série reproduisent des images monétaires romaines avec au droit, une reproduction du droit des deniers de C. Calpurnius Piso, et au revers, celle des revers des deniers de Q. Titius. Cependant, l’acculturation au monde romain n’est pas ici totale puisque les légendes monétaires sont transcrites en caractères grecs. Ce paradoxe renforce le souhait de montrer son éducation et sa connaissance de la culture gréco-romaine. Comme pour Epasnactus, rien de gaulois n’apparaît plus. Il s’agit peut-être ici du fruit d’une alliance où chacun décide de l’image qu’il souhaite apposer sur la monnaie.

La seconde série pose les mêmes problèmes d’ordre chronologique que la précédente. Le droit est copié des deniers de Q. Cassius Longinus (Brenot, Scheers 1996). Le revers présente cette fois une image à caractère gaulois avec un loup (?) en position de soumission ou bien sur le point d’attaquer. Nous avons vu l’importance et la symbolique du loup dans l’iconographie monétaire et l’art des Celtes. Cette monnaie mêle tradition aristocrate gauloise et influence romaine, bien que moins marquée que la précédente. Ici, Tasgetios pondère son discours en conservant des caractères propres à sa culture, mais en marquant son affection pour le monde romain.


Chez les Carnutes les séries aux noms de Tascobienos (C42 - DT 2595), Vandelos (C49 - DT 2586) et Caliaged (C45 - DT 2588), Toutocobios et Atepilos (C44 - DT 2596) datent de la guerre des Gaules ou bien y sont postérieures (Brenot, Scheers 1996 - Ill. 395).

Note : 1) Les bronzes C46 - DT 2600 et C26 - 2616 reproduisent l’effigie d’Apollon des deniers émis par L. Calpurnius Piso Frugi frappé en 89 av. J.-C. (ibidem). Cependant, d’autres effigies d’Apollon du même type, avec la coiffure calamistrée apparaissent sur d’autres monnaies romaines, le prototype est donc, comme nous l’avons déjà mentionné, incertain. S. Scheers, dans le dernier ouvrage cité, parle d’un torque ajouté sur l’effigie du C46 - DT 2600. Il n’est pas visible sur les exemplaires que nous avons pu voir. Jules César se marie, en 59 av. J.-C., avec Calpurnia Pisonis (Babelon 1885), de la gens Calpurnia. Le fait de reproduire un type monétaire de la famille de la femme de César, pendant la guerre des Gaules, peut être un moyen de montrer son « amitié » avec lui. En effet, pendant le conflit, César nous dépeint les événements tragiques qui se déroulent chez les Carnutes (BG, VII, 11). Cependant, ce sont les hommes et non les cités qui s’engagent dans les combats. César a pu garder des fidèles parmi les Carnutes. La découverte à Sours (Eure-et-Loir) d’un denier original, mais issu d’unités stratigraphiques postérieures à la période de l’Indépendance (Ollagnier, Joly 1994), ne peut justifier la connaissance de cette image et sa reproduction aveugle pour montrer sa culture, sans volonté politique inhérente."

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Croyances des Carnutes :


Jean Gagnepain, auteur de « Celtes et civilisation. » (In : Bulletin de l'Association Guillaume Budé, 1953, vol. 1, no 3, pp. 22-36) mentionne des croyances celtiques antérieures au christianisme :


"... l'idée d'un paradis perdu et celle, corollaire, d'une éventuelle rédemption étaient celtiques avant d'être chrétiennes.

N'oublions pas, d'autre part, que les Carnutes, en Gaule, honoraient une Vierge qui devait enfanter,"

Selon Aurélie Laurey, Vanessa Brunet, Mélanie Demarest et Céline Mauduit, autrices de « Un monument funéraire du Haut-Empire aux confins de la cité des Carnutes à Boinville-en-Mantois (Yvelines) », (In : Gallia, 76-1 | 2019, pp. 227-254) :


"L’inhumation d’un tout-petit dans un vase est dénommée « enchytrisme ». Le vase est détourné de sa fonction domestique primaire pour être employé en tant que réceptacle funéraire.

Cette pratique est attestée aussi bien par les textes anciens que par les exemples archéologiques. En effet, « l’inhumation dans des vases prend chez les auteurs anciens une valeur symbolique, le vase ayant le rôle de l’utérus, analogie qui se retrouve dans les textes médicaux qui comparent la matrice à un vase pour restituer à l’enfant un milieu analogue » (Michalaki-Kollia 2010, p. 164). Elle est commune à de nombreuses civilisations depuis les âges des Métaux dans des contrées lointaines (province de Shaanxi en Chine : Duday et al. 1995, p. 10), mais aussi en Europe, où ce mode de traitement du corps s’observe dès le Bronze ancien en Grèce puis un peu plus tardivement en Espagne, en Italie et en Sicile (Baills 2016, p. 163). En Gaule, ce type de contenant funéraire dédié aux très jeunes est fortement répandu sur les territoires des Arvernes, des Rèmes et des Turons. Quelques exemples de cas d’enchytrisme ont été recensés dans la plupart des cités de la Lyonnaise, mais dans une bien moindre mesure – en Normandie, dans le Poitou, en Bretagne, etc. : Baills-Talbi, Blanchard 2006 ; Baills 2016, p. 164 – et parfois un peu tardivement – Clermont-Ferrand/Augustonemetum : Bel, Fabre 2001 ; Vigot dir. 2009 ; Wittman 2009 ; Lyon/Lugdunum : Blaizot 2009a ; 2009b.

[...]

Au Haut-Empire, et particulièrement aux IIe-IIIe s., cette pratique funéraire est prédominante chez les Sénons et les Carnutes (Simon et al. 2011, p. 552 ; Fourré, Morisse 2014, p. 355), témoignant d’un sens élevé du respect de l’individu à une période où la mort périnatale est très fréquente. [...] Chez les Carnutes, le vase-cercueil se retrouve dans les ensembles funéraires périurbains du chef-lieu de cité Chartres/Autricum (Portat et al. 2016a) mais aussi, dans une moindre mesure, au sein d’habitats ou d’édifices désaffectés (villa, pars urbana, dans une cour, un atelier, le long des murs, etc. ; Portat et al. 2016b). Le site de Boinville-en-Mantois, rue du Bois de la Planté, est lui-même situé sur le territoire des Carnutes. La pratique de l’enchytrisme n’est donc pas atypique en soi, mais l’emplacement de cette inhumation dans un espace clos associé à un monument funéraire semble inédit pour cette époque.

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Le monument de Boinville-en-Mantois, marquant tout à la fois un espace funéraire privé et un statut social, constitue un témoignage unique et ostentatoire pour le domaine funéraire dans le nord de la cité des Carnutes.

Par son architecture tout d’abord : s’il s’agit bien d’un enclos funéraire à pile, il serait en effet l’exemple le plus septentrional découvert en l’état actuel des recherches de cette tradition inspirée des monuments funéraires de la péninsule Italique.

Par les pratiques funéraires mises en évidence et réunies en un même lieu : enchytrisme, libation, sépulture à double contenant, fosse à dépôts secondaires.

Enfin, par le mobilier qui y a été découvert : des objets en or (bague et pendentif porte-amulette) et un siège pliant métallique, l’un des symboles de la romanité."

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