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Les Parisiens

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 7 mars
  • 21 min de lecture

Dernière mise à jour : 11 mars




Sources antiques :


Carole Quatrelivre, dans sa thèse de doctorat intitulée À la recherche des Parisii : dynamiques culturelles et territoriales de la région parisienne (Ve-Ier s. av. n. è.). (Archéologie et Préhistoire. Université Paris sciences et lettres, 2023)


Le nom Parisii vient du récit césarien des guerres des Gaules. La première mention apparaît dans le livre VI et renvoie clairement au nom d’un groupe humain :


« Aux premiers jours du printemps, il convoqua selon la règle qu'il avait établie, l'assemblée de la Gaule ; tous y vinrent sauf les Sénons, les Carnutes et les Trévires : il interpréta cette abstention comme le début de la révolte ouverte, et, pour faire voir qu'il subordonnait tout à sa répression, il transporte l'assemblée à Lutèce, ville des Parisii. Ce peuple était limitrophe des Sénons, et jadis il s'était uni à eux en un seul État ; mais il paraissait être resté étranger au complot. » (César, BG, VI, 3, 4-5, trad. L.-A. Constans)

[...]

Les autres sources antiques mentionnant les Parisii sont toutes postérieures à la conquête romaine. Pour le Ier siècle av. n. è., Strabon les évoque dans sa Géographie (IV, 3, 5) comme peuple riverain de la Seine dont la cité est Lucotetia. Au Ier siècle de notre ère, Pline l’Ancien cite les Parisii parmi les peuples de la Lyonnaise dans son Histoire naturelle (IV, 32, 107). Au IIe siècle, Claude Ptolémée situe une autre entité ethnique appelée Παρίσοι (« Parisoi ») sur l’île de Bretagne dans sa Géographie (II, 3, 10).




Localisation :


Pierre Gastal, dans Sous le français, le gaulois - Histoire, vocabulaire, étymologie, toponymie (Éditions le Sureau, 2003) propose la présentation suivante mais ne donne pas l'étymologie de l'ethnonyme :


"PARISIENS : Celtique.

  • Petit peuple de la Seine moyenne, près du confluent de la Marne, allié des Sénons. Leur territoire était limité par des forêts dont des lambeaux existent encore.

  • Capitale : Lutetia (île de la Cité, Paris*).

  • Une fraction de ce peuple s'était transportée en Bretagne sur l'Humber (nord-est de l'Angleterre)."

Stephan Fischtl, auteur de Les Peuples gaulois - IIIe - Ier s. av. J.-C. (Éditions Errance, 2004) étudie le rôle des cours d'eau dans les civitas :


"Les fleuves et les rivières : Regardons de plus près le problème des cours d'eau. César à plusieurs reprises mentionne une limite matérialisée par des fleuves ou des rivières, comme le Rhin, le Rhône, la Loire, la Garonne ou l'Aisne. En lisant les premières lignes de la Guerre des Gaules, en effet, on a l'impression que les fleuves forment des limites naturelles entre les grandes régions de la Gaule :


« Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne, des Belges par la Marne et la Seine. Les plus braves de ces trois peuples sont les Belges, . . . ils sont les plus voisins des Germains, qui habitent sur l'autre rive du Rhin . . . » (César, BG I, 1, 2-3)


« Quand ceux-ci eurent atteint la Loire, qui sépare les Bituriges des Héduens, ils s'arrêtèrent, et, au bout de peu de jours, ils s'en retournent sans avoir osé franchir le fleuve ; . . . » (César, BG VII, 5, 4)


Mais, même si ces deux passages semblent accréditer l'idée de fleuve frontière, la question est plus complexe. César, à plusieurs reprises, contredit cette idée du fleuve frontière. Si G. Barruol voit dans le Rhône et dans certains fleuves méditerranéens, comme le Var, une frontière naturelle (Barruol 1975, p. 113-1 14), dans bien des cas au contraire, les cours d'eau forment une sorte de colonne vertébrale de la civitas. C. Jullian l'avait déjà mis en évidence lorsqu'il décrivait le territoire d'une civitas comme étant « consolidée presque tout le long d'une rivière » (Jullian livre II, V, 221).

[...]

La Seine : La description d'un autre grand fleuve gaulois, la Seine, renforce cette idée. Les passages décrivant Melun et Lutèce (César, BG VII, 57-58) suggèrent que le fleuve traverse successivement le territoire des Sénons et des Parisi, Melun et Lutèce étant décrits comme deux îles situées sur la Seine. Ces passages sont ainsi en contradiction avec la description quelque peu schématique du livre I (César, BG 1, 1, 2-3). Dans l'esprit du proconsul, cette approximation est somme toute secondaire. Depuis Rome, l'utilisation des fleuves comme séparation visible entre les grandes entités géographiques est légitime. En rédigeant le premier chapitre de la Guerre des Gaules, son but n'était pas d'entrer dans les détails complexes du peuplement de la Gaule mais de brosser les grandes lignes de la géographie humaine du pays.

[...]

Les Parisii s'organisent autour de Paris, l'ancienne Lutèce.

[...]

Une indication de liens similaires à ceux qui unissaient Rèmes et Suessions est celle qui décrit une relation ancienne entre les Sénons et les Parisii :


« Ce peuple [les Parisii] était limitrophe des Sénons, et jadis il s'était uni à eux en un seul État ; mais il paraissait être resté étranger au complot. » (César, BG VI, 3, 5)


César ne nous renseigne pas beaucoup sur les liens entre ces deux civitates, qui semblent, au milieu du 1er s., avoir rompu leur alliance. On peut imaginer, à la vue de l'importance de la civitas des Sénons, qu'elle dominait son voisin plus modeste. Celui-ci a pu être un pagus des Sénons qui a repris son autonomie.

[...]

Les relations entre les civitates gauloises sont nombreuses et complexes. [...]

1. Les peuples « associés » : Dans cette catégorie, il faut placer en particulier les rapports entre Suessions et Rèmes mais sans doute aussi ceux entre Sénons et Parisii. Il n'y avait pas d'égalité entre les deux civitates : dans le cas des Suessions et des Rèmes, l'une prenait clairement le dessus sur l'autre. Dans la relation de peuples « associés », les deux civitates sont unies par les mêmes lois, les mêmes magistrats et le même gouvernement."

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Carole Quatrelivre, dans sa thèse de doctorat intitulée À la recherche des Parisii : dynamiques culturelles et territoriales de la région parisienne (Ve-Ier s. av. n. è.). (Archéologie et Préhistoire. Université Paris sciences et lettres, 2023) tente également de fixer les frontières du territoire des Parisii :


"Quelques bribes d’informations sur le territoire des Parisii parsèment la description de cet épisode de la Guerre des Gaules. Ainsi, Lutèce est leur (un de leurs ?) oppidum. Il se trouve sur une île de la Seine et est incendié en 52 av. n. è. à l’arrivée des légions de Labiénus (BG, VII, 57, 1 et 58, 6). Aucun autre habitat n’est mentionné. Une frontière est posée entre Lutèce et l’oppidum de Metlosedum (interprétée comme Melun), ce dernier se situant déjà en territoire sénon (BG, VII, 58, 3). Sur le paysage, César indique l’existence d’un « marais continu » ou perpetua palus (BG, VII, 57, 4), extrêmement difficile à franchir à l’une des confluences de la Seine, puis mentionne rapidement des espaces boisés et des collines (BG, VII, 62, 9). Rien n’est dit du domaine proprement agricole. Les caractéristiques du peuplement ne sont pas données, mais les Parisii auraient fourni autant d’hommes à Vercingétorix que les Pictons, les Turons ou les Helvètes dont les cités sont réputées largement plus grandes (BG, VII, 75, 3). Ce détail a déjà été relevé par M. Roblin en 1951 (puis par N. Ginoux en 2017) et amènerait à relativiser l’image que peint César du territoire des Parisii, boisé et marécageux, révélerait un espace densément peuplé.

[...]

Afin de situer le peuple des Parisii, César évoque leur rapport géographique et moral aux Sénons (BG, 57, 1). La traduction peut sembler ambiguë, dans la mesure où on ne sait pas sous quelles modalités les deux peuples ont été unis : les Parisii ont-ils été assujettis par les puissants Sénons comme l’écrit J.-A. Dulaure en 1829 ? Dans son Histoire de la Gaule, C. Jullian considère que les Parisii étaient à l’origine un pagus sénon qui a pris son indépendance (Jullian 1909b ; 527). L. Leconte rejoint cette perspective, en proposant l’idée d’une concession territoriale sous domination des Sénons (Leconte 1991 ; 77). S. Fichtl compare la situation des Parisii à celle des Rèmes, dominés par les Suessions tant par le nombre de leurs troupes que par la superficie de leur territoire. Cherchant à s’affranchir de l’emprise des Suessions, les Rèmes se sont donc soumis aux Romains (Fichtl 2012 ; 135). Le refus des Parisii de s’associer au complot des Sénons et des Carnutes pourrait être interprété de la même façon.

Une relation moins asymétrique est proposée par N. Roymans, qui identifie les Parisii et les Sénons comme deux tribus ayant formé une civitas – la séparation des premiers lui permet d’évoquer la mobilité des pagi (Roymans 1990 ; 26). Pour d’autres, les Parisii et les Sénons se sont alliés temporairement pour des raisons économiques ou militaires. Ainsi, P.-M. Duval y voit une union militaire remontant au début du IIe siècle av. n. è. dans le but de se défendre contre les Cimbres et les Teutons (Duval 1961a ; 92). N. Ginoux et M. Poux suggèrent une stratégie économique pour concurrencer les Éduens (Ginoux, Poux 2002 ; 241).

Les sources textuelles livrent une perspective étique sur les Parisii, perçus comme un groupe humain homogène, établi sur la Seine en aval de Melun. Leur origine n’est jamais explicitée, mais ils ont entretenu à un moment donné une relation privilégiée avec les Sénons. Malgré la difficulté à définir précisément celle-ci, elle a été invoquée à plusieurs reprises pour l’interprétation des pratiques économiques et funéraires."

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Étymologie :


Carole Quatrelivre, dans sa thèse de doctorat intitulée À la recherche des Parisii : dynamiques culturelles et territoriales de la région parisienne (Ve-Ier s. av. n. è.). (Archéologie et Préhistoire. Université Paris sciences et lettres, 2023) résume les différentes pistes étymologiques :


"Parisii est un ethnonyme donné par le récit césarien (BG, VI, 3, 4), faisant référence à un groupe humain ancré dans un territoire donné autour d’une île de la Seine, en aval de la confluence de la Seine et de l’Yonne.

L’origine d’un ethnonyme peut donner des indices sur la perception qu’un peuple a de lui-même ou que les autres peuples ont de lui, en renvoyant par exemple à ses origines mythiques, à ses mœurs ou encore aux caractéristiques géographiques de son territoire. Dans le cas des Parisii, plusieurs hypothèses ont été émises mais demeurent insuffisantes pour restituer l’image perçue et/ou assumée par ce peuple. D’après P.-M. Duval, Parisii serait une forme évoluée de Quarisii, qui pourrait signifier « habitants du sol » (Duval 1989a ; 903). La transformation du son kw en p, un phénomène avéré en linguistique gauloise, aurait pris place entre le IIIe et le Ier s. av. n. è. Plus récemment, X. Delamarre a proposé de rapprocher cet ethnonyme de la racine gauloise *pario- soit le chaudron (Delamarre 2003 ; 246). Ces quelques arguments vont dans le sens d’un autonyme répété par César, mais dont l’origine reste inconnue.

Selon l'article de Wikipedia :


Le spécialiste du celtique Xavier Delamarre suggère un nom basé sur la racine gauloise pario-, chaudron, terme attesté dans les langues celtiques insulaires : vieux cornique et vieux breton per ; gallois pair ; etc. et dans des langues romanes contemporaines : occitan par / pairòl ; lyonnais per ; catalan perol ; etc. qui signifient tous « chaudron ». Le second élément -si(i) est un pluriel mal identifié, il peut s'agir éventuellement du thème démonstratif so- ou *sio au pluriel, c'est-à-dire un pronom démonstratif au sens de « ceux ». La signification du nom serait « ceux du chaudron » ou « ceux (qui font) des chaudrons », le chaudron jouant un grand rôle dans la civilisation celtique. Il avait aussi un caractère magique dans les mythologies indo-européennes, et celtique en particulier.

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Histoire :


Carole Quatrelivre, dans sa thèse de doctorat intitulée À la recherche des Parisii : dynamiques culturelles et territoriales de la région parisienne (Ve-Ier s. av. n. è.). (Archéologie et Préhistoire. Université Paris sciences et lettres, 2023) rappelle les faits historiques connus :


"L’épisode fait suite au soulèvement de la Gaule Belgique en 54 av. n. è., mené par Indutiomaros, chef des Trévires. Les premières attaques menées par les Éburons et les Nerviens galvanisent les autres cités gauloises, les encourageant à organiser une coalition. Cependant, la mise à mort d’Indutiomaros et d’Acco, chef des Sénons, et l’entrée en campagne de César signent la fin de cette première tentative (Arbabe 2017 ; 67-68). Pour couper court à la révolte de la Gaule du Nord, César appelle au printemps 53 av. n. è. une assemblée de la Gaule103 s’adressant spécifiquement aux peuples de la Celtique afin de communiquer ses décisions (Arbabe 2017 ; 91-92). Face au mutisme des Trévires, des Sénons et des Carnutes, le général romain déplace l’assemblée à Lutèce, chez les ParisiiLuteciam Parisiorum »). Le lieu initial de la réunion n’est pas précisé.

Les Parisii reviennent sur le devant de la scène un an plus tard, en mai 52 av. n. è. Après la victoire d’Avaricum, César se rend chez les Éduens pour régler un différend en politique interne. Ensuite, le général envoie un détachement marcher vers le nord sous le commandement de T. Labienus : quatre légions, théoriquement 20 000 hommes, et une partie de la cavalerie (BG, VII, 34, 2). Les objectifs de la mission de Labiénus demeurent vagues. Le texte mentionne spécifiquement les Sénons et les Parisii, mais la menace exacte que représentaient ces peuples est passée sous silence. Elle a peut-être un rapport avec la défaite précédente des Sénons, avec la prise de Vellaunodunum (BG, VII, 11, 1-2), ce qui aurait alors entraîné la création d’un nœud de résistance à Lutèce. Pourtant, l’armée gauloise ne se serait formée qu’en apprenant l’avancée des troupes romaines. Toujours est-il que la menace devait être suffisamment sérieuse pour que César envisage de diviser son armée en deux.

Au sujet des forces en présence, les informations sont inégales. Concernant l’armée romaine, Labiénus disposait de quatre légions, dont la 7e et la 12e (BG, VII, 62, 3-4) et une partie de la cavalerie ; des troupes de renfort ont par ailleurs été laissées à Agedincum pour garder les bagages (BG, VII, 57, 1). Du côté gaulois, il est difficile de se prononcer sur la nature des contingents de l’armée de Camulogène et sur le nombre de soldats impliqués. César parle de troupes « venues des cités voisines » (BG, VII, 57, 2). L’emploi du terme « voisin » indique l’existence d’une géographie relative des groupes ethnico-politiques gaulois, ce qui renforce l’idée de leur ancrage territorial.

Les Parisii et les Sénons sont certainement impliqués ; les Carnutes, les Véliocasses ou les Suessions pourraient l’être également. La situation des Meldes n’est pas certaine, puisque la création de leur civitas n’est confirmée qu’après la guerre des Gaules lorsque les Suessions sont dépouillés d’anciens territoires. Néanmoins, ils auraient pu s’engager au nom de l’indépendance militaire des pagi. Les Bellovaques ne prennent pas part au conflit mais fomentent leur propre soulèvement – c’est d’ailleurs à ce titre qu’ils seront réticents à envoyer leur contingent auprès de Vercingétorix à Alésia (BG, VII, 75, 5).

Enfin, le commandant Camulogène est un Aulerque, mais son peuple n’est pas précisé (BG, VII, 57, 3). Les territoires des Aulerques Cénomans, des Aulerques Diablintes et des Aulerques Éburovices seraient au nord-ouest de celui des Carnutes, en Normandie. Il est également possible qu’il s’agisse d’un Aulerque Brannovice, peuple client des Éduens et peut-être originaire de la vallée de l’Yonne ou de la Saône (sa localisation reste indéterminée) (BG, Constans 2013 ; 266, note 2). Camulogène étant détenteur de l’autorité militaire, il se pourrait tout à fait qu’un contingent d’Aulerques ait participé à la bataille de Lutèce.

Sans entrer à nouveau dans les nombreux débats sur le parcours de l’offensive de Labiénus, les éléments soulignés ici semblent indiquer que le territoire parisiaque a été le théâtre d’affrontements dépassant sa propre importance, avec des répercussions pour une multitude de peuples du Bassin parisien. Bien qu’elle ne soit pas explicite dans le texte de César, une ligue de civitates a dû exister dans la région. En effet, la rapidité avec laquelle une armée est mise en place et la désignation d’un chef pour coordonner l’action militaire révèlent la préexistence d’un réseau d’alliances, tissé grâce à des stratégies matrimoniales ou à des relations de clientélisme et structuré par des institutions reconnues par les civitates impliquées."

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Croyances :


Selon Jean Bayet, auteur de "Idéologie et Plastique IV. Les statères des Parisii et les chevaux-dieux chez les Gaulois." (In : Publications de l'École Française de Rome, 1974, vol. 21, no 1, pp. 657-683) :


"[...] Le Dieu-Étalon. La convergence de ces analyses, partielles et diverses, s'accorde à la figure « héraldique », qui reste inchangée, au moins sur les statères 1, depuis la simplicité du prototype et les détails qui s'y adjoignent dans les émissions postérieures sans modifier le type de l'animal, d'autant plus frappant qu'il est engagé dans une action des plus dynamiques. Il est certain ainsi qu'il s'agit d'une libération ou, si l'on veut, d'une évasion violente.

Mais qu'il s'agisse d'un animal divin ou d'un dieu sous forme animale, c'est ce que paraissent affirmer les éléments mythiques que nous avons essayé de mettre en valeur plus haut: les progrès de l'action que l'attitude même du cheval ne faisait que suggérer, sont représentés en une suite de faits et le progrès des efforts de libération que l'on pourrait au besoin même figurer chronologiquement. Or le mythe est l'apanage d'un héros ou d'un dieu et trahit un « discours sacré ».

Aurait-on à choisir entre le transformisme sans limites des Celtes avec leurs passages constants entre formes humaines et animales et la précision des types divins chez les Grecs et les Romains ? De toute façon, à l'époque où nous reporte le monnayage des Parisii, l'interpretatio romana est d'une fixité qui ne s'adapte point au polymorphisme de la religion celtique. Quand César donne des noms latins à ce qu'il prétend être les divinités les plus importantes du panthéon gaulois, sans doute reproduit-il les confusions quasi-officielles longtemps préparées déjà par l'occupation de la Gaule Cisalpine et par la constitution en province romaine de la Narbonnaise en 121 avant notre ère. Mais cette date correspond au début du monnayage qui nous occupe et la nouvelle province visait, à l'origine au moins, à faciliter les relations entre l'Italie et l'Espagne, plutôt qu'à amorcer la romanisation du reste de la Gaule.

[...]

Pour en revenir à notre propos, la qualité divine du cheval celtique se prouverait, même en période gallo-romaine, par des dédicaces votives de figures de chevaux à certains dieux celtiques chevalins, sans adjonction du nom de Mars. C'est ainsi qu'un petit cheval de bronze, tranquille et non équipé, est offert à 8egomo{n). Il a été trouvé chez les Séquanes, aux Bolards, à Nuits-Saint-Georges3. Un grand cheval de bronze, d'art hellénistico-romain, mais bridé, trouvé à Neuvy-en-Sullias, est actuellement au musée de l'Orléanais. Il est consacré à Rudiobus. Le socle pourvu d'anneaux rend vraisemblable que l'effigie munie de brancards devait être portée processionnellement; et un autre grand bronze du même type, aujourd'hui perdu, a été découvert au Magdalénsberg en Carinthie dans un sanctuaire vraisemblablement consacré au même dieu ou à Rudianus dontle nom représente le même radical : ce dernier nom apparaît surtout en Dauphiné et en Provence.

On remarquera que ces noms divins sont des adjectifs, qui, à eux seuls, signifient clairement la vocation de l'animal : Segomo signifie « le Victorieux » ; Rudiobus et Rudianus, « le Rouge » ou « le Fort » et ces épithètes ont un caractère à la fois confidentiel et révérentiel. Sans préjudice d'une qualification tribale si E. Thevenot a raison de rattacher au nom de Rudianus celui du pays du Royans.

[...]

Mais, dans le cas qui nous occupe, les représentations figurées dans le monnayage « parisien » ainsi que les éléments mythiques que nous y avons reconnus suffisent à évoquer deux significations essentielles: la libération et la fécondité. Et ces fonctions divines répondent au double caractère que M. E. Thevenot a très justement reconnu (op. cit., p. 233-234) dans le panthéon gaulois : la multiplicité des appellations et le nombre limité des fonctions, ou, dirons-nous plutôt, le particularisme formel des divinités, mais aussi leur importance comme garantes des besoins les plus généraux et les plus immédiats qui intéressent l'espèce humaine.


Vers l'anthropomorphisme : L'évolution d'un animal-dieu vers l'anthropomorphisme est un phénomène normal mais qui se développe, selon les cas, plus ou moins lentement et plus ou moins complètement: d'abord sans doute sur le plan psychologique et sous différentes variantes ou diversités de présentations, l'animal prêtant une part physique de lui-même à la figure humaine ou subsistant à côté d'elle comme « attribut » divin ou consécration au dieu.

Dans l'atmosphère du celtisme, la tendance générale au métamorphisme accroît encore ce que l'on pourrait appeler le mouvant en un tel processus.

Au milieu du Ier siècle de notre ère la fidélité au zoomorphisme divin paraît encore obstinée chez les Gaulois. Il n'y a pas en ce sens discordance entre la figure apparemment héraldique de l'étalon des Parisii et une célèbre monnaie, du réalisme le plus complet, des Aulerques Cénomans qui figure, sans guère de doutes possibles, la déesse Epona comme une jument allaitant un poulain."

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Jean Jacques Hatt, auteur de Mythes et dieux de la Gaule, tome II (Édition posthume, ouvrage inachevé, mis à disposition par la famille après 1997) s'intéresse aux différents cultes rendus en Gaule :


"Parisii : Nous avons maintes fois cité le Smertulus du pilier des Nautes (Esp. IV 3133) représenté combattant un serpent. Dans un puits romain situé Boulevard Saint-Michel, à Paris, a été trouvé un bas-relief représentant Hercule vêtu d'une tunique serrée à la taille, tenant la peau du lion de la main gauche et la massue de la main droite (Esp. XI 7705). C'est avec celle de Bretagne (Esp. X 7169), la seule représentation d'Hercule habillé. Une curieuse figure d'Hercule, d'un style régional accusé, en provenance de Paris ou de la région parisienne (Esp. IV 3191) a été sculptée sur un fût de colonne, qui appartenait à un monument. Elle est caractérisée par les proportions trapues et l'apparence poupine du personnage, malgré sa barbe. La tête du lion n'est pas tenue de la main gauche, mais paraît suspendue juste au-dessus du sol. Ces deux œuvres assez exceptionnelles témoignent du caractère populaire et régional du culte d'Hercule chez les Parisii.

[...]

Si l'on essaye de déterminer les caractères communs de ces divers monuments ou vestiges découverts dans la partie Ouest et Centre-Ouest de la Gaule on est amené aux constatations suivantes : ils appartiennent principalement à deux catégories : les stèles à quatre dieux, les parties ou vestiges de monuments relativement importants, portiques décorés, portes ou arcs.

Le culte d'Hercule semble donc présenter dans ces régions un aspect largement collectif. Hercule, dans les sanctuaires, sur les places, sur les portes des villes, était considéré comme protecteur de la communauté. D'autre part, sur le plan de la conservation des traditions celtiques, c'est de la quatrième Lyonnaise que proviennent trois des monuments les plus significatifs, témoignant du maintien des mythes celtiques dans la mémoire collective et du souvenir du rôle qu'y jouait Smertulus-Hercule. Le pilier des nautes de Paris, le bas-relief de Meaux, le bas-relief d'Escolives sont tous situés près de la Seine, de la Marne et de l'Yonne. Nous avons déjà invoqué en ce qui concerne la composition des groupes divins figurant sur la base du pilier des nautes, les relations commerciales par voie fluviale, entre Lutèce et les cités de l'Est et du Centre-Est de la Gaule : Senons, Héduens, Lingons, Médiomatriques, Leuques et Trévires. Il est vraisemblable que ces relations par eau, le long de la Seine et de ses affluents, ont abouti à une certaine communauté de croyances religieuses régionales entre les Parisii, les Meldi, les Lingons, les Héduens.

[...]

Sous le titre de "Cantismerta, distributrice à la roue, déesse celtique dans l'art gallo-romain", nous avons publié en 1984 dans les Hommages à Lucien Lerat un article destiné à prouver l'extension en Gaule romaine des survivances du thème celtique au cours de la période gallo-romaine202. L'apparition du thème initial se trouve sur une monnaie des Ambiens, où apparaît une cavalière nue, tenant de la main droite un torque et de la main gauche une roue. A l'avers, la tête de Taranis de profil, se détachant sur un cheval représenté au second plan. Sur la monnaie des Parisii ALT 7880, la tête de la déesse surmonte un segment de roue. Cette monnaie appartient à la série la plus ancienne des monnaies d'or, encore proche des modèles helléniques et de bon style. Sur la monnaie des Parisii, ALT 7780, la tête féminine représentée à l'avers domine un segment de la roue de Taranis. Il s'agit donc bien, ici encore, de Cantismerta. A droite de la tête de la déesse, en oblique, deux dauphins encadrent un disque, symbole funéraire représentant le voyage des défunts vers le paradis astral, au-delà de l'océan.

[...]

La déesse Seine et les monnaies des Parisi. Est-il possible d'établir un rapport entre cette dea sequana gallo-romaine, et la déesse dont la tête décore l'avers des monnaies d'or des Parisii ? Nous avons vu plus haut que la tête de cette déesse dominait parfois la figuration schématique d'un vaisseau (ALT, pl. XXXI, 7796). D'autre part, les signes inscrits dans la chevelure de la déesse permettent de voir en elle la divinité souveraine des Celtes, Rigani. Il est vraisemblable que le rapprochement de la déesse souveraine des monnaies et de la déesse Seine s'est produit dès la période de l'indépendance gauloise. On peut penser que tout au long du cours du fleuve, était présente aux yeux des Celtes et des Gallo-Romains, une grande divinité des eaux, alliée à la Reine des cieux et de la Terre, et lui empruntant certaines de ses attributions, notamment dans le domaine funéraire.

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Cyprien Mycinski, auteur de Paris, terre sacrée : Une histoire spirituelle de la capitale (Éditions Albin Michel, 2023) présente le Pilier des Nautes :


"Ce pourrait être le point zéro de Paris, son point de départ dans l'espace et le temps. Plus ancien monument de la capitale, le pilier des Nautes fut découvert presque en son épicentre géographique et là où se trouve peut-être son foyer symbolique : sous le chœur de Notre-Dame. En 1711, alors que l'on creuse une crypte sous la cathédrale, quatre gros blocs de pierres sculptés sont mis au jour. Des formes humaines et animales y apparaissent, accompagnées de quelques rares inscriptions pas toujours lisibles. L'une permet de rapidement comprendre ce que l'on vient de découvrir. On y lit ceci : « Sous le règne de Tibère César Auguste, à Jupiter très bon, très grand, les nautes du territoire des Parisii ont érigé ce monument ».

Ce monument était un autel qui avait la forme d'une colonne et que l'on a appelé un « pilier ». Désormais effondré, on apprend grâce à cette inscription qu'il fut élevé au début du 1 siècle, quelques décennies à peine après que la Gaule fut devenue romaine, conquise par César au cours des années 50 avant J.-C. Ce qu'on apprend aussi, c'est que c'est la corporation des nautes qui le fit édifier. Ces nautes, comme leur nom le laisse deviner, étaient des navigateurs. Pas des aventuriers, non, mais des marins d'eau douce qui voguaient uniquement sur la Seine. Dans la Lutèce antique, ces bateliers étaient des intermédiaires indispensables : la ville n'avait pas de pont et on ne pouvait donc se passer d'eux pour simplement traverser le fleuve.

Les nautes dominaient ainsi tous les échanges qui se faisaient sur la Seine et devinrent de cette manière l'élite de la cité des Parisii. Ce sont eux, plus tard, qui en inspirèrent le blason et la devise. On leur doit le navire qui orne les armes de Paris et le Fluctuat nec mergitur que les attentats de 2015 firent remonter à la surface de la mémoire collective. Riches et puissants, les nautes en rendirent grâce aux dieux. La première véritable trace d'une vie religieuse à Paris, on la trouve donc sur cet autel qu'ils firent dresser. C'est là qu'apparaissent les premiers dieux des Parisiens, les dieux d'avant Jésus-Christ.

[...]

D'emblée, un visage frappe. C'est celui d'un homme barbu, coiffé de bois de cerf ou de cornes de bouc, menaçant. En dessous, « CERNUNNOS » : tel est le nom de cette divinité gauloise qui, semble-t-il, régnait sur le monde souterrain. D'autres dieux celtes apparaissent, leur nom toujours mentionné sous leur représentation. Esus, armé d'une serpe, d'une faucille ou d'une machette, semble ainsi se tailler un chemin à travers une forêt et écrase sous ses pieds les branchages qu'il vient d'abattre. On y verrait volontiers un symbole de l'œuvre civilisatrice de l'homme qui impose son emprise à la nature sauvage. En vérité, Esus était sans doute une divinité très sombre. Au Moyen Âge, des moines qui avaient des lettres s'appuyèrent sur les observations de César dans sa Guerre des Gaules et sur quelques mots du poète latin Lucain, qui dénonçait les « sanctuaires sauvages » où l'on honorait l'« épouvantable Esus », pour faire de ce personnage l'un des dieux gaulois auxquels on offrait des sacrifices humains. « Esus Mars, lit-on dans un de leurs commentaires, est honoré de cette façon : un homme est suspendu dans un arbre jusqu'à ce que ses membres se détachent... » pourrait pourtant signifier « le Bon » en langue celtique. Par antiphrase, ce serait un moyen de désigner un être terrible dont le nom même est si glaçant qu'on n'ose le prononcer...

Sur une autre face, Smertrios, tel un Hercule gaulois, étouffe un serpent de ses mains. Ailleurs, ce sont des arbres que l'on distingue, et la forme d'un taureau qui tourne son mufle vers nous. L'un de ses yeux a parfaitement résisté aux siècles et continue de nous fixer. Deux oiseaux sont posés sur lui et un troisième, presque invisible, ne peut que se deviner. En dessous, il est écrit « TARVOS TRIGANARUS », soit « le taureau aux trois grues ». Que représente-t-il ? Mystère... On ne peut que l'imaginer. Les dieux romains, eux, se devinent sans mal. Ils sont tous désignés par leurs attributs traditionnels, et les sculpteurs n'ont donc pas jugé utile d'indiquer leur nom. On reconnaît Mercure à son caducée, Vulcain à son marteau, Mars à son casque et Jupiter à sa foudre. La déesse Fortuna, Vénus ainsi que les Dioscures Castor et Pollux apparaissent aussi. Au sommet du pilier des Nautes, estiment archéologues et historiens, trônait une statue du roi des dieux: Jupiter.

Les nautes, comprend-on, n'étaient pas franchement d'irréductibles Gaulois. Peu enclins à résister encore et toujours à l'envahisseur, ils firent inscrire sur leur colonne une dédicace en latin à la première des divinités de Rome, Jupiter, et n'omirent pas non plus de rappeler que leur maître était l'empereur. Ils se soumettaient donc de bon cœur au pouvoir romain, avaient appris sa langue et priaient ses dieux. Ces nautes, finalement, font songer à Aplusbégalix, l'adversaire d'Abraracourcix dans l'album d'Astérix Le Combat des chefs. Moins de vingt ans après la Seconde Guerre mondiale, ce chef de village est une amusante caricature de collabo' qui passe son temps à se promener en toge, proclame à tous vents qu'il est « gallo-romain > et exige que son village se dote d'un aqueduc parce qu'« un aqueduc, ça fait romain ! ». Les nautes n'en sont pas loin... Au moment où leur pilier fut élevé, moins d'un siècle après la défaite de Vercingétorix, la domination romaine ne semble pas leur être insupportable.

Reste qu'on gardait mémoire des dieux gaulois... Déjà largement romanisés, les Lutéciens s'essayaient tout de même à une forme de syncrétisme, comme pour réunir les deux panthéons, romain et celte. Sur le pilier, Esus côtoie Jupiter et Smertrios les Dioscures. A-t-on un temps pensé que les temples pourraient rassembler vainqueurs et vaincus ? Cette religion d'une société mixte, religion gallo-romaine au sens plein du terme, est pourtant un projet mort-né. L'oubli, en effet, a déjà commencé à engloutir les divinités traditionnelles de la Gaule. Le sculpteur du pilier le sait si bien qu'il a bien pris soin d'inscrire leur nom sous les représentations des dieux gaulois. Il n'a en revanche pas jugé nécessaire de le faire sous celles des dieux romains : c'était inutile puisque tout le monde les connaissait. Ce monument, en vérité, on comprend qu'il est déjà une leçon d'histoire : il apprend aux jeunes générations lutéciennes qui furent les dieux de leurs pères. Le pilier des Nautes, finalement, est un catéchisme de croyances agonisantes, la stèle du souvenir de la religion gauloise.

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C'est sous le chœur de Notre-Dame, presque exactement sous l'autel où l'archevêque de Paris célèbre la messe, que l'on mit au jour le pilier. Ce ne saurait être un hasard. Deux hypothèses se concurrencent pour expliquer le lieu de la découverte. La première veut que Notre-Dame, comme bon nombre d'églises, ait été construite où s'élevait un ancien temple. Le pilier des Nautes signerait alors la très vieille vocation religieuse du site, où des strates de croyances se seraient accumulées au fil des âges. Il n'y aurait là rien d'original: un peu partout en Europe, la christianisation a entraîné la destruction de sanctuaires païens immédiatement remplacés par des églises que l'on ornait parfois de fûts de colonne et de chapiteaux prélevés parmi les ruines.

La seconde hypothèse imagine un geste plus exceptionnel et en devient donc plus attrayante. Selon elle, c'est volontairement qu'on aurait enterré le pilier des Nautes sous l'église qui deviendrait cathédrale. En agissant ainsi on aurait montré à tous qu'on avait changé d'ère : les temps anciens des dieux païens, pour jamais achevés, appartenaient désormais à un passé définitivement enfoui. Leur succédaient les christiana tempora et le triomphe de l'Église. L'« enterrement » du pilier des Nautes aurait été un acte profondément symbolique, un rituel: ensevelir les anciens dieux sous la mère des églises de Paris, c'était célébrer les funérailles du paganisme. Le Dieu chrétien, proclamait-on ainsi, l'avait définitivement emporté sur les idoles."

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