La Forêt des Carnutes
- Anne

- 21 sept. 2025
- 28 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
En préparation du stage chamanique de l'équinoxe de printemps, en forêt de Combreux....
Étymologie :
Stéphane Gendron, auteur d'un article intitulé "L'influence de la batellerie ligérienne sur la microtoponymie du Centre." (in : Actes des colloques de la Société française d'onomastique, 1998, vol. 9, no 1, pp. 101-125) relie l'origine du nom de Combreux à l'activité de la pêche :
"COMBRE (n. f.), du m fr. combres “pieux, barrages, plantations d’engins fixes, dans le lit des rivières, destinés à arrêter et retenir le poisson, à protéger les rives, à fixer les alluvions" (FEW 2/2, 938a ; JEANSON 1 ,536). NL : Combres. f. Verneuil-sur-lndre (37) attesté en 1626, le ruisseau de Combres l’étant en 1376 et 1422, Combreux corn, du cant, de Châteauneuf-sur-Loire (45), Combrosius au IXe siècle, sur l’adjectif combrosus."
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Toponymie :
Selon Paul Domet, auteur d'une Histoire de la forêt d'Orléans. (Éditions H. Herluison, 1892) :
"Noms. Le plus ancien nom connu qu'ait porté la forêt d'Orléans est, suivant M. Cuissard, celui de Leudica, qui remonte à un capitulaire de 854.
Au Xe siècle, dans les diplômes de Hugues et de Robert, on trouve Leodia, Leodica, Leodiga Sylva.
Dès les premières années du XIe siècle, ce nom s'écrase, et une lettre de Fulbert, évêque de Chartres, nomme la forêt Legium ; au XIIe siècle, c'est Logium ; au XIIIe, on disait Foresta Lagii ou simplement Lagium, Ligium, Logium ; en français : la forêt dou Laige ou dou Loige, puis des Loges , parfois la Loge.
Un certain nombre des villages situés dans les parages de la forêt portent, d'ancienneté, l'affixe au Loge ou aux Loges : Choisy ou Soisy-aux-Loges ; Courcy-aux-Loges, Corciacus, Corciacum ; Fay-aux-Loges, Fagatum, Fagetum ; Neuville-aux-Loges ; maintenant aux-Bois ; Novus Vicus, nova Villa ad Logium ; Ouzouer-aux-Loges, maintenant sous-Bellegarde ; Varennes-aux-Leges ; Vitry-aux-Loges, Vitrioria, Victriacum imbrieria, Viiriacum, Victoriacum.
[...]
Quoi qu'il en soit, ce vieux nom tombe tout à fait en désuétude vers la fin du XIVe siècle et ne paraît plus que de loin en loin, au XVe.
Il est remplacé, dès 1156, dans des lettres-patentes de Louis-le-Jeune, par nemoribus nostris Aurelianis ; dans d'autres, de Philippe-le-Bel, de 1292, par in foresta nostra Aurelianensi, mot qui devient, successivement : Orliens, Orlians ; enfin, au XIVe siècle, Orléans.
La forêt avait pris le nom de la ville."
Vitry-aux-loges : Sens du toponyme : domaine gallo-romain (suffixe -acum) appartenant à Victorius.
Sury-aux-bois : "Ce patronyme [Sury] porté par 240 foyers en France nous renvoie vers un ancien nom de localité d’origine, comme Sury, Ardennes (dénommée Suiry au XIIIe siècle) d’après le nom de son fondateur, le colon romain Sirius. Il nous oriente aussi vers Sury-ès-Bois, Cher (dénommée Sariacum, au milieu du XIIe siècle) « ancien domaine du germain Saro » ; à rapprocher de plusieurs noms de lieux-dits et de localités « Sury » Cher, Côte-d’Or, Loire, Loiret, Nièvre, Puy-de-Dôme, Bas-Rhin, Saône-et-Loire, Haute-Vienne, etc."
"Le premier nom de Sury-aux-Bois « Suriacus » apparaît à la fin de la conquête de la Gaule par Jules César. Le légionnaire romain Surius reçoit en récompense le territoire et y construit sa villa romaine sur un tertre entouré de larges fossés. Cette villa prend le nom de « Suriacus in Bosco » c’est à dire « propriété de Surius dans les bois ». L’évangélisation de cette clairière en forêt d’Orléans pourrait être venue de Pithiviers, dont le patron saint Georges, commun aux deux églises, est très populaire en Palestine et en Syrie."
(dépliant Sury-aux-Bois)
Seichebrières : "Il suffit de remarquer d'ailleurs que cette épithète aux bois ne date d'une époque ancienne qu'exceptionnellement ; presque partout elle remonte à peine au seizième siècle ; lorsque Neuville, par exemple, a abandonné son vieux nom de Neuville-au-Loge qu'elle portait encore au dix-septième siècle, pour s'appeler Neuville-aux-Bois, cette ville ne se trouvait certainement pas beaucoup plus rapprochée de la forêt que maintenant, tandis que certains villages qui de tout temps ont été et qui sont encore englobés dans la forêt, tels que Seichebrières n'ont jamais porté aucun qualificatif de ce genre, quoiqu'il leur convînt parfaitement.
[...]
Une des chroniques qui nous rapportent la mort du roi Henri Ier cite, comme théâtre de ce tragique événement, un lieu dit « Victriacum in Brieria. » D'autres textes, notamment l'Obituaire de Saint-Benoît, répètent aussi le nom de Victriacum, mais sans qualificatif. Les historiens n'ont pas manqué de lire Victriacum in Bieria et de faire mourir le roi Henri dans la forêt de Fontainebleau qui n'a jamais possédé l'ombre d'un Vitry. Notre savant maître, M. Quicherat, a relevé cette erreur avec une grande force d'argumentation, et prouvé qu'il s'agissait ici de Vitry, près d'Orléans. Reste à expliquer le qualificatif « in Brieria » et, là, gît la difficulté principale. M. Quicherat ne serait pas éloigné d'admettre que la forêt tout entière, ou au moins la garde de Vitry se serait appelée au onzième siècle forêt de la Brière. Le nom même de l'auteur de cette conjecture avertit de l'autorité qu'elle peut prétendre, bien que nous n'ayons point jusqu'à présent trouvé de texte précis à son appui. Peut-être même suffirait-il de traduire in brieria par ces mots « dans la bruyère, aux bruyères... Vitry-aux-Bruyères. » Il est certain qu'en effet la végétation de genêts et de bruyères a dû former de tout temps un des signes caractéristiques de ce pays et que plusieurs noms tel que Seichebrières, la Petite-Brière, en ont gardé le souvenir."
(René Maulde-La-Clavière, Etude sur la condition forestière de l'Orléanais au moyen âge et à la renaissance. (Éditions Herluison, 1871).
"Les parties marécageuses des forêts de l'ouest de la France furent autrefois désignées sous le nom de brières. [...]
Différentes brières de l'Ouest ont formé les noms propres de plusieurs localités avoisinantes, Brières-les-Scellés, Seichebrières, Saint-Mars-la-Brière."
(Edouard Peiffer, Légende territoriale de la France pour servir à la lecture des cartes topographiques.
Delagrave, 1877.)
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Paul Aebischer, auteur d'un article intitulé "Les origines du nom de « Liège »". (In : Revue belge de Philologie et d'Histoire, 1957, vol. 35, no 3, pp. 643-682) revient sur le nom originel de la forêt d'Orléans, qui pourrait être la personnification d'une déesse Leodica :
"Avec infiniment de raison, Jullian a dit que, chez les Gaulois, parmi les divinités locales « les plus nombreuses et les plus populaires étaient les eaux courantes : sources, fontaines, ruisseaux et fleuves », et que « chaque canton se figurait à sa manière l'Esprit de sa source », qu'il était homme pour les uns et femme pour les autres, que tantôt il ressemblait à une matrone, tantôt à un jeune lutin et tantôt à un vieux génie, tantôt encore à une déesse accorte ou au contraire à une mère nourrice, grave et paisible ». Et les Maires, Matrae ou Matronae étaient si révérées, en pays gaulois, que ces noms se retrouvent tels quels dans nombre d'hydronymes (··). Rien d'impossible donc — au contraire — que le respect et la reconnaissance d'Albanus s'adressassent à des déesses qu'il connaissait bien, et qui se concrétisaient dans un ruisseau qui lui était familier, la Leudia.
[...]
Mais alors, et le « Leodie... silva », la Forêt d'Orléans de 990, et la « sylvae Leodige » de 991, qu'en fait-on? Étant donné que ce Leodica a aboutit à Loge, il est probable que l'évolution phonétique du nom a été légèrement différente de celle de Leudicum* Liège. Tandis que dans ce dernier cas Leu- a passé à Leo-, et que la diphtongue s'est maintenue, dans celui de la forêt de Loge on aura eu, ou bien un passage ancien de Leudicum à Laudicum, où le -au- aura abouti à -o-, ou bien, si l'on admet que les graphies de 990 et de 991 reflétaient de très près la prononciation du temps, une assimilation de Leo- à Loo-. Évidemment, ce Leudicum de l'Orléanais a toutes les chances d'être lui aussi dérivé d'un nom simple, d'un hydronyme peut-être, Leudia, Laudia qui aurait dû donner Luye comme ροdium a donné pui, ou inodiare, ennuyer. Mais, malgré mes recherches, — il n'existe pas, hélas, de dictionnaire topographique du Loiret, — je n'ai pas rencontré de nom de cours d'eau de ce genre, là où s'étendait la Forêt d'Orléans. Tout au plus puis-je mentionner un ruisseau, la Laye, qui a sa source à l'orée nord de la forêt, près de Neuville-aux-Bois, et qui se jette dans l'Œuf près d'Escrennes. Sans doute la forme moderne ne peut-elle remonter au *Leudia que nous postulons. Quelles étaient les formes anciennes de cet hydronyme ? Je ne sais, et je laisse la solution de ce problème aux érudits d'Orléans. Quoi qu'il en soit, du reste, l'existence du Leudicum Orléanais suffit à montrer qu'on ne saurait songer à une base germanique, une fois qu'on a fait bonne justice du fameux adjectif leodicus « appartenant au fisc royal », et qu'il faut s'adresser au gaulois qui, lui, va nous fournir un étymon bien plus satisfaisant et bien plus simple.
Deux chercheurs déjà, d'ailleurs, ont songé à expliquer Leodicum « Liège » par le celtique. Le premier a été Fabry-Rossius qui, conformément à l'habitude de son temps, a fait appel au bas-breton. Partant de l'idée, qui est aussi la nôtre, que le toponyme Liège tire son nom de celui de la Légia, il rapproche ce dernier du « celtique armoricain » leic'h, mot plus précisément vannetais, qui signifie « humide, moite », d'où la conclusion que « Légia doit être interprété par arrosant ». Le second a été M. Schreurs qui, dans sa récente étude sur Liège et Légia, propose de partir d'un thème brittonique lovo, qui exprime une idée de clarté, de lumière et qui, dans les composés, se contracterait en lou- et leu-. Si l'on ajoute à ce thème le suffixe -d-, on aboutit à loudia, *leudia « lumineuse », qualificatif qui pouvait fort bien s'appliquer au filet d'eau claire qui descendait des hauteurs d'Ans. Hypothèse ingénieuse, provoquée en partie, j'imagine, par la ligne consacrée par Holder à un lovo- « lumière » et à la forme Leucamulus pour Leu[co]camulus, mais qui n'a pas de base solide : s'il existe bien un radical indoeuropéen leuk-, d'où louko-, luko- « brillant », louko- « éclairage », leukos- « lumière », il n'y a pas trace de formes contractes en lou-, leu-, ni d'allongement de cette dernière en -d-.
La simple logique conseille de se garder des reconstructions arbitraires, si tentantes qu'elles soient, lorsqu'il existe une possibilité scientifiquement acceptable d'expliquer le nom, le mot dont on veut préciser l'étymologie. Or l'indo-européen connaissait une racine pieu-« couler » (et « chevaucher »), « nager ; voler, flotter », qui est sans doute un développement du thème pel — « couler, nager ». Racine qui a été allongée — nous retrouvons l'allongement postulé par M. Schreurs — par le moyen de -d-, d'où pieu-d-, qui a été connu dans presque toute la partie occidentale du domaine indo-européen, le lithuanien, le letton, le germanique, le celtique. Dans ce dernier groupe, la présence de pleu-d- est attestée par l'ancien irlandais im-lûadi « exagitat », imluad « agitatio », lûaid « agiter, rappeler, s'exprimer », d'où le moyen irlandais loscann « grenouille », mot à mot « sauteuse ». Formes irlandaises qui s'expliquent le plus aisément du monde en partant de cette base pleu-d-, puisque c'est un phénomène bien connu que les langues celtiques font disparaître le p- initial indo-européen et que, par conséquent, dans ce groupe linguistique, notre pleu-d- doit aboutir à leud-. Inutile même d'ajouter que le sens de notre racine « couler, s'écouler » convient parfaitement à un cours d'eau : notre *Leudia serait donc « la coulante, l'eau courante ».
[...]
Gaulois donc, Belge si l'on veut, le qualificatif de Leudinae appliqué aux matronae, aux nymphes de la *Leudia."
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Selon Jacques Lacroix, auteur de "Les toponymes d’origine gauloise à sens sacré et les découvertes archéologiques de sanctuaires." (In : L’Onomastique au carrefour des sciences humaines. Actes du Colloque d’onomastique de Lyon (octobre 2001) Paris : Société française d'onomastique, 2004. pp. 159-176. (Actes des colloques de la Société française d'onomastique, 11) :
"À partir du moment, aussi, où les archéologues ont découvert par des fouilles, en 1972-1973, un sanctuaire des eaux à Sceaux-du-Gâtinais (dans le Loiret), et qu’ils ont retrouvé, dans un bassin des eaux sacrées, un disque en marbre portant inscription à la deae Segetae, on a pu relier le théonyme au nom du lieu, et conclure que la localité en tirait son appellation (G.-C. Picard, 1974, p. 304 ; C. Bourgeois, 1992, p. 178-181 ; L Fauduet, 1992, p. 200). Avant cette date, des étymologistes pensaient pouvoir expliquer le nom de SCEAUX comme la "Terre-de-Sedatus" (anthroponyme voire théonyme gaulois). La solution figure encore dans la Toponymie générale de la France d’Ernest Nègre (1990, p. 161) ; cependant Jacques Soyer avait pressenti la vérité du parrainage de la déesse dès les années 1920-1930 (1919 ; 1934, p. 234-236)."
Jacques Lacroix s'interroge également sur l'origine du nom de la ville d'Orléans dans un article intitulé "Nommer les ports en Gaule et dans les pays celtes." (In : Nouvelle revue d'onomastique, n°64, 2022. pp. 7-56) :
"L’appellation antique d’Orléans, Genabum ou Cenabum, est attestée en premier lieu dans La Guerre des Gaules. Elle a été interprétée de manières très différentes mais pas toujours convaincantes. On ne retiendra ici que les deux étymologies les plus récentes. Pour Pierre-Henri Billy, le nom serait issu d’une racine indo-européenne kenә-bh-, qui signifierait “couler” ; cependant, la racine alléguée, ken, signifie “gratter” “frotter” : kenә-bh- est à l’origine de l’ancien irlandais cnai et du breton kreoñ “toison”, ainsi que du vannetais kaneo, signifiant non pas “petit ruisseau” mais “laine” ; l’allemand Fließ employé par J. Pokorny pour traduire ces mots désigne de façon trompeuse une “toison” et non une “eau courante”. Pour Xavier Delamarre, le nom antique d’Orléans proviendrait d’une formation ci-nàbo- “Lieu-d’ici-bas-de-l’Omphalos” : sorte de centre religieux. L’adjonction d’un élément ci- en initiale étonne, elle est assez rare. Et étonne aussi la caractéristique attribuée d’omphalos : s’il y a bien eu sur le territoire des Carnutes un endroit de réunion des druides estimé central pour toute la Gaule, aucune indication ne montre que ce lieu aurait été situé à Orléans. Remarquons également que César emploie toujours le nom de la cité avec un G- initial (forme Genabum et non Cenabum)."
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Croyances populaires :
Dans le Dictionnaire de la France mystérieuse - Surnaturel, superstitions, être fantastiques, apparitions, lieux enchantés (Editions Omnibus, 2017) Marie-Charlotte Delmas consacre un article à la Bête d'Orléans qui hantait la forêt :
"Bête d’Orléans - Animal fantastique – Orléanais
« Venez, mes chers amis / Entendre les récits / De la bête sauvage / Qui courre par les champs / A l’entour d’Orléans / Fait un très grand carnage. » Tel est le début de la complainte qui contribua à la célébrité de la Bête d’Orléans dont les ravages se situent au tout début du XIXe siècle. A la fin de ce siècle, on continue de raconter son histoire dans les veillées : « Elle était de taille fabuleuse ; son corps était recouvert d’énormes écailles, si épaisses, si dures que les balles des chasseurs ne pouvaient la traverser. Personne n’osait approcher de cette cité [Orléans], car la bête monstrueuse, cachée dans les fourrés, poursuivait les voyageurs, les mettait en lambeaux et suçait leur sang jusqu’à la dernière goutte. […] Elle portait ses ravages à trente lieues de distance, entre le lever et le coucher du soleil. Les noms des victimes étaient cités : un jour, c’était la mère X de tel village qui, chargée de son fagot de bois, avait été emportée au fond de la forêt ; le lendemain, c’était le berger de maître Y qui, ramenant son troupeau, avait été dévoré au fond d’un ravin ; une autre fois, c’était une fillette surprise non loin du village. Vaches, cochons, moutons, tout lui était bon. Des battues étaient organisées ; mais sans résultat. Ou bien la Bête avait échappé aux recherches, ou bien quelque vantard l’avait tirée, presque à bout portant, sans pouvoir la blesser. Et les victimes se succédaient toujours. » (F. Chapiseau, 1902.)
Selon Félix Chapiseau, l’origine de cette croyance serait liée à une légende beauceronne, celle de l’amour impossible entre un homme attaché au service du baron de Péronville et la fille de celui-ci. Le baron ayant refusé leur union, les jeunes gens s’enfuirent dans la forêt, où ils finirent dévorés par un monstre qui gîtait dans la grotte où ils s’étaient réfugiés. Quant au baron, « il mourut, dit la chronique, dans l’impénitence finale. Son âme fut condamnée par le diable à revenir, deux fois par siècle, dans les environs de son château, sous la forme d’une bête monstrueuse, pour ravager les contrées avoisinantes ». Emile Maison, qui consacre à cette légende un petit livre (Le Sire de Péronville et la Bête d’Orléans, 1887), raconte qu’il a connu, dans son enfance, des vieillards qui « avaient frôlé de près ou de loin » la fameuse bête que l’on rendait responsable de toutes les calamités sanguinaires de la région, mais qui aurait disparu mystérieusement en 1807 (E. Maison, 1912)."
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Le lieu sacré des Carnutes :
Gérard Poitrenaud, auteur de "Le Cerf dendrophore et l'axis mundi" (In : Cycle et Métamorphoses du dieu cerf, Toulouse : Lucterios, 2014) s'intéresse à la notion de nemeton :
"La recherche de traces de la vénération de l’arbre cosmique chez les anciens Celtes (comme chez bien d’autres peuples européens et asiatiques) conduit naturellement à se demander si la forêt a eu une charge mythique en rapport. Le mot nemeton qui désigne en Gaule le sanctuaire livre peut-être un premier indice. Ce mot signifie aussi « bois sacré », comme le suggère la traduction de nimidiae par « sanctuaires sylvestres » dans l’Indiculus supertitionum et paganiarum. Les étymologistes hésitent entre un mot apparenté au latin nemus (« bosquet ») et un dérivé de la racine nem- signifiant « distribuer, diviser, découper ». Le verbe grec nemô qui signifie « mettre à l’écart, isoler » et « habiter, occuper » rend aussi l’idée de bois sacré, en tant qu’espace réservé, protégé et occupé par un dieu. Dans le sens de « sanctuaire », le mot nemeton était connu dans le monde celte et au-delà, car le vieux saxon nimidas est visiblement emprunté au celtique. Mais il peut être également rapproché de nemo(s)- « ciel », irl. nem « ciel », de la racine nem, « courber » ; le ciel étant conçu comme une voûte, de l’IE nebhes, « nuage » — à comparer avec les mots sanskrits namati, « s’incliner » et namas, « vénération ». Le sens premier « courbe, voûte » aurait plus tard désigné le quadrilatère augural symbolisant les quatre directions du ciel. L’arc de cercle du ciel se transforme en carré. Le mot nemeton peut donc se rapporter au ciel, sous lequel et par lequel est configuré le lieu sacré, et en même temps au bois sacré. Le double sens de « bois » et de « ciel » semble avoir été connu et voulu. Jan de Vries tient pour vraisemblable que le lieu sacré ait été un bois dès avant les Celtes, car le mot latin lucus, « bois sacré », utilisé pour désigner des lieux de cultes italiques vient de l’indo-européen *leuk, qui a donné en sanskrit lokáh « espace libre ». Le lucus est au sens premier une clairière dans la forêt, puis un bois sacré dans un paysage ouvert.
[...]
Lors de la destruction par les Romains du sanctuaire insulaire de Mona (Anglesey) en 61 PC, il est question également des arbres qui furent coupés et des autels qui furent abattus. Il s’agissait donc probablement aussi d’un nemeton, dans le sens d’un bois sacré où se trouvaient plusieurs lieux de sacrifice (Tacite, Annales XIV, XXX) ; la mer qui l’entourait constituant une enceinte naturelle. Il y est dit aussi que c’était dans ce lieu que les druides se réunissaient pour décider des affaires communes. La fonction politique du sanctuaire, analogue à celle de la forêt des Carnutes découle assurément des bonnes influences produites par la proximité divine."
Dans leur Dictionnaire critique de mythologie (CNRS Éditions, 2017) Jean-Loïc Le Quellec et Bernard Sergent consacrent un article au centre du monde :
"CENTRE DU MONDE : Lieu SACRÉ des géographies mythiques, matérialisé dans des sites naturels (arbre, montagne, grotte, pierre) ou manufacturés (pilier, pieu, sanctuaire, palais, tombe, temple). Il s’agit généralement d’un point où l’on peut passer d’un niveau de l’Univers à un autre, grâce à l’axis mundi, axe du monde autour duquel tourne l’Univers et à partir duquel s’organise l’espace habité. Il peut y en avoir plusieurs au sein d’une même culture. [...]
César (De Bello Gallico VI. 13) mentionne chez les Carnutes un locus consecratus (« lieu consacré ») « qui passe pour le centre de la Gaule », et où les druides tiennent leur assemblée annuelle. L’importance des « centres » chez les Celtes se reflète en Gaule dans les nombreux toponymes du type médiolanum, et en Irlande dans le symbolisme complexe de la province de Mide, Meath (« Milieu », mot étymologiquement apparenté au latin medium) où se trouve Tara, la capitale politique et religieuse, et où les textes mythologiques affirment qu’un pilier de pierre avait été dressé au sommet de la colline d’Uisnech, ce qui en fait un véritable omphalos (F. Le Roux & C.-J. Guyonvarc’h, 1986 ; C.-J. Guyonvarc’h, 1961, 1980).
La pluralité des Mediolanum en Europe occidentale implique une pluralité des centres du monde, ce qui n’est pas rare : ainsi, chaque village Otomí est « centre du monde » (J. Galinier, 1997), et si, dans la Grèce classique, Delphes est admis unanimement comme centre de la Grèce et du monde, il y a des indices d’une époque où il n’en était pas ainsi et où diverses cités (voire toutes !) considéraient que ce centre était chez elles."
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Sophie Krausz, autrice d'un article intitulé « Le locus consecratus des Carnutes ». (in : Monnaies et archéologie en Europe celtique. Mélanges en l’honneur de Katherine Gruel, 2018, vol. 29, pp. 281-285.) rappelle comment la mémoire de ce lieu est parvenue jusqu'à nous :
"Aujourd’hui dans la région Centre-Val de Loire, la cité des Carnutes constitue sans aucun doute l’un des plus célèbres territoires de la Gaule. Cette célébrité est liée en grande partie à l’intérêt que César a accordé à ce peuple et au rôle mémorable que les Carnutes ont joué dans la guerre des Gaules. C’est en effet dans leur capitale Cenabum (Orléans) que la révolte gauloise prend forme suite à l’assassinat des commerçants romains par deux têtes brûlées carnutes, Cotuatos et Conconnétodumnos (BG VII, 3). Ce coup de force inaugure au début de l’année 52 av. n. è. le dernier épisode de la guerre des Gaules, déclenchant la violente répression de César contre la ligue de Vercingétorix. Au-delà de ces faits militaires bien connus, j’ai choisi d’évoquer pour Katherine la plus prestigieuse des fonctions que César attribue à la cité des Carnutes, celle du lieu de réunion annuel des druides. La célèbre mention du locus consacratus, lieu sacré pour les Gaulois, est aussi l’un des passages les plus énigmatiques du texte de César. La littérature pléthorique que cette courte mention a générée depuis plusieurs siècles est associée en premier lieu aux druides. Mais au-delà de la question druidique largement débattue, je propose d’examiner dans ce court article deux aspects spécifiques du locus consacratus : le thème du bois sacré et la position centrale de la cité des Carnutes en Gaule.
« Hi certo anni tempore in finibus Carnutum, quae regio totius Galliae media habetur, considunt in loco consecrato. Huc omnes undique, qui controuersias habent, conueniunt eorumque decretis iudiciisque parent. » (BG VI, 13) (1).
Locus consecratus : forêts et bois sacrés. [...] L’existence de sanctuaires forestiers (incolitis lucis) est rapportée par Lucain au Ier s. de n. è. qui indique que les druides habitent dans des bois et qu’ils y pratiquent des sacrifices, pourtant abolis après la guerre des Gaules (La Pharsale I, 450). Le même auteur conte la destruction d’une forêt sacrée (lucus) ordonnée par César à proximité de Marseille (La Pharsale III, 400). Dans cette forêt, des troncs d’arbres sculptés représentaient des divinités et les branches dégoulinaient de sang humain. Selon Lucain, les légionnaires romains étaient si terrifiés que César aurait lui-même montré l’exemple en donnant le premier coup de hache pour détruire cette sinistre forêt.
Au sujet du locus consacratus des Carnutes, César n’indique pas ni ne sous-entend aucunement que celui-ci se trouvait dans un bois ou dans une forêt. Pourtant, le mythe de la “forêt des Carnutes”, atout mystique de l’actuelle région Centre, pourrait avoir été forgé au XIXe ou au début du XXe siècle. Peut-être est-ce sous l’influence de Camille Jullian qui pensait qu’un bois sacré était vraisemblable pour le locus consacratus des Carnutes, tout en reconnaissant que César n’en a pas fait mention (Jullian 1920, p. 97, note 4). L’auteur a pu élaborer cette idée en jouant sur l’ambiguïté des mots locus (lieu) et lucus qui désigne en latin un bois sacré (2), propriété et résidence d’une divinité. Jullian se réfère à différentes sources textuelles : en premier lieu à celle qui se rapporte au bois de chênes sacrés où se tenait le sénat des Galates (Δρυνέμετον, Drunemeton Strabon, Géog. XII 5, 1), puis la forêt consacrée où se réunissaient à date fixe les représentants de tribus Suèves de Germanie (Tacite, Germania 39) ou encore un sanctissimum templum chez les Boïens d’Italie (Tite-Live, Histoire romaine XXIII 24, 11). L’amalgame entre lieux sacrés et bois sacrés est une confusion très ancienne, Strabon l’avait déjà soulignée en se moquant des poètes qui exagèrent tout en nommant “bois sacrés” tous les temples, même ceux qui n’ont aucun arbre (Strabon, Géog. IX 2, 33).
L’évocation des bois sacrés reste toutefois pertinente dans la mesure où ils sont récurrents dans les mythologies grecque et romaine (Scheid 1993). [...] . Quant au locus consecratus des Carnutes, si les connaissances actuelles sur les sanctuaires, archéologiques et textuelles, permettent de considérer qu’il a constitué un important sanctuaire laténien, nous n’avons pas le moindre indice pour affirmer qu’il se trouvait dans une forêt naturelle ou s’il comprenait, comme dans les sanctuaires belges, un éventuel bois artificiel.
La Civitas des Carnutes : centre d'une entité géopolitique ? Contrairement à ce que César indique (BG VI, 13), le territoire des Carnutes n’est pas au centre de la Gaule, en tous cas pas de la Gaule telle qu’il la définit lui-même (BG I, 1). Il ne s’agit probablement pas d’une erreur d’appréciation ni de calcul de la part du proconsul, d’autant que cette information a toutes les chances d’avoir été puisée dans Posidonios d’Apamée qui est précisément venu en Gaule pour réaliser des mesures astronomiques et topographiques (Brunaux 2006, p. 279). En examinant la carte de la Gaule, on peut observer que le territoire des Carnutes se situe exactement au centre d’un espace réunissant deux des trois parties de la Gaule de César, la Celtique et la Belgique. C’est dans cette zone géographique que les druides sont attestés, alors qu’ils ne le sont pas, ni en Aquitaine ni dans la province romaine. L’entité Celtique-Belgique pourrait correspondre à une communauté « ethnique, culturelle et spirituelle » qui organise de grands rassemblements religieux, judiciaires et politiques dans un lieu consacré (Brunaux 2006, p. 289). Aux mentions de druides, on peut associer plusieurs citations textuelles d’autres personnages qui ont joué, comme les druides, un rôle social et politique capital. Il s’agit des rois supérieurs qui relèvent du degré confédéral des systèmes monarchiques gaulois. Ces rois des rois caractérisent un modèle politique probablement très ancien qui était en voie d’extinction, voire avait déjà disparu au moment de la guerre des Gaules. Dans une précédente publication, j’ai montré que les rois suprêmes sont mentionnés dans les sources textuelles uniquement en Celtique et en Belgique (Krausz 2016, p. 315‑321). En effet, aucun nom n’est connu, ni en Aquitaine ni en Transalpine. Le plus ancien roi évoqué dans un texte latin est Ambigatus (Tite-Live, Histoire romaine V, 34) qui aurait vécu au VIe s. av. n. è. Ce roi des Bituriges gouvernait également la Celtique. César révèle que d’autres rois ont détenu ce pouvoir suprême comme l’Arverne Celtillos, le père de Vercingétorix (BG VII, 4) ce que confirme Strabon en faisant référence à la suprématie des Arvernes sur la Gaule (Géog. IV, 3, 3). C’est cette royauté suprême que les Éduens ont disputé aux Séquanes dans une lutte acharnée (BG I, 31 ; VI, 12). Enfin, Orgetorix, un noble riche et influent auquel César attribue l’idée de la migration des Helvètes, aspirait lui aussi à cette fonction suprême (BG I, 2).
En Belgique, on connaît le nom d’un roi suprême chez les Suessions qui aurait régné au début du I er s. av. n. è., précédant le roi Galba, contemporain de César. Le Suession Diviciacos (3) aurait occupé la fonction de roi suprême sur la Gaule ainsi que sur l’île de Bretagne (BG II, 4). La très convoitée charge royale a été conquise au prix de grandes pertes humaines, en particulier au cours des luttes qui ont opposé Éduens et Séquanes dans les décennies précédant la guerre des Gaules. Cette lutte trouve un parallèle avec une autre compétition pour une fonction suprême, celle de la succession du chef des druides, l’autre facette du pouvoir (BG VI, 13). À l’époque où la monarchie celtique comportait ce degré confédéral, le roi des rois régnait probablement aux côtés de son alter ego sacerdotal, incarné par le chef des druides. Cette dualité constituait les deux facettes du pouvoir traditionnel, le politique associé au religieux. Alors que le chef des druides n’est pas mentionné en tant que tel dans la mythologie irlandaise, en revanche la fonction du roi suprême gaulois s’apparente à celle de l’ardrí, le haut roi de l’Irlande celtique (Vries 1975, p. 244 ; Ramnoux 1989). Celui-ci régnait sur cinq provinces et siégeait à Tara, capitale de la province centrale de Midhe (Guyonvarc’h, Le Roux 1991, p. 123). Le haut roi d’Irlande pourrait être issu d’une ancienne tradition continentale bien que la situation politique que César décrit au milieu du Ier s. av. n. è. ne semble déjà plus compter de roi des rois en Gaule. Cette fonction confédérale et prestigieuse, liée intimement à l’ancienne monarchie celtique a disparu avec les mutations politiques qui ont provoqué la mise en place de systèmes oligarchiques dans certaines civitates gauloises probablement au début de La Tène finale.
La démonstration archéologique de la réalité d’une entité culturelle constituée de la Celtique associée à la Belgique reste à faire. Pour le moment, cette théorie repose uniquement sur les mentions textuelles de druides et de rois suprêmes et induit l’existence une communauté spirituelle et politique. Dans ce cadre, le locus consecratus a pu constituer le centre sacré et symbolique de cet espace géopolitique à une époque où tous les degrés monarchiques gaulois fonctionnaient encore. Ce centre politico-religieux n’est pas unique dans le monde celtique. On trouve en effet un centre analogue en Asie Mineure où le Drunemeton fédérait les trois peuples galates. Plus tard, Tara la capitale du haut-roi d’Irlande constitue également le grand sanctuaire central des Celtes pré-chrétiens (Raftery 2006, p. 63-68).
Notes : 1) « Chaque année, à date fixe, ils tiennent leurs assises en un lieu consacré, dans le pays des Carnutes, qui passe pour occuper le centre de la Gaule. Là, de toutes parts affluent tous ceux qui ont des différends, et ils se soumettent à leurs décisions et à leurs arrêts » (BG VI, 13). César, Guerre des Gaules, Traduction L.-A. Constans, 1926.
2) Lucus désigne plus exactement une clairière dans un bois sacré.
3) 5 Ce Diviciacos est un homonyme du druide des Éduens."
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Jean-Louis Brunaux, auteur de La Cité des Druides (Éditions Gallimard, 2024) et spécialiste universitaire des Gaulois commence son ouvrage par ces mots :
"Les vrais philosophent sont ceux qui commandent et légifèrent.
Nietzsche, Par-delà le bien et le mal
Chaque année, les druides tenaient une « assemblée nationale » au centre géométrique de la Gaule, entre Chartres et Orléans. Cette institution, décrite par César dans son célèbre ouvrage la Guerre des Gaules, - « Là, de toutes parts affluent tous ceux qui ont des différends, et ils se soumettent à leurs décisions et à leurs arrêts » -, était ancienne, très antérieure à la conquête romaine. Son existence heurte de front la conviction générale de bien des historiens, pour qui la Gaule ne fut qu'une vaste contrée primitive, dernier vestige de la préhistoire en une période que les archéologues nomment désormais improprement « protohistoire ». Or, les druides, dès le IVe siècle avant notre ère, étaient des savants et dénommés tels : le mot gaulois composé de deux racines, dru- et *vid ou *weid, signifie « celui qui voit très loin, celui qui possède la connaissance dans ce qu'elle a de plus puissant ». Ladite assemblée des druides ne peut donc être tenue pour l'une de ces bizarreries, l'un de ces divertissements, qu'on accole aux Gaulois depuis Montaigne. Elle est la partie émergée de tout un système social, politique et religieux, passablement complexe, qui reste en grande part à découvrir. Tel est l'objet de cet ouvrage : retrouver ce monde disparu, en comprendre les caractères originaux, la rationalité, les finalités.
L'intérêt des historiens pour cette assemblée nationale ne constitue par notre ère, avait déjà entrepris une véritable enquête sur ces hommes qu'il considérait comme des juges-philosophes, connus en Grèce au moins depuis le temps d'Aristote. Il avait décrit très clairement leur rôle au sein de la société gauloise, les tâches qu'ils accomplissaient, particulièrement celle ayant trait à l'exercice d'une justice qui échappait au ressort des familles. mais l'œuvre de Poseidonios a disparu dans sa quasi-totalité, à l'exception de rares passages recopiés, de résumés rédigés par ses lecteurs.
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La Gaule, observe Hotman, ne fut jamais dirigée par un seul souverain : les peuples constituaient autant de « Citez, ou Republiques, lesquelles ne se gouvernaient pas toutes d'une mesme sorte ». L'unité de ces différentes entités politiques, ces « cités », était seulement assurée par leur « assemblée nationale » annuelle. Dans la plupart de ces cités gauloises, le pouvoir se trouvait aux mains d'hommes élus et contrôlées par un conseil des nobles et une assemblée du peuple.
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Rappelons brièvement la pratique judiciaire dont usaient les druides. Un siècle avant l'arrivée de César, de puissants chefs, mais aussi des cités entières, se rendaient auprès d'une assemblée des sages qui réglaient en toute indépendance leurs différends territoriaux, commerciaux et politiques. Et chaque année ce tribunal national se réunissait avec la même régularité et ce pendant deux, peut-être trois, siècles."
Dans l'épisode du podcast Storiavoce intitulé "Qui était Vercingétorix ? avec Jean-Louis Brunaux" (diffusé le 29 juillet 2024), Jean-Louis Brunaux explique le sens de la forêt d'Orléans pour les Druides :
"pour les Gaulois il en va un petit peu autrement [de la vision de la Gaule] c'est-à-dire que effectivement il y a eu une période où il y a cette Cisalpine gauloise, mais qui est un peu une terre de colonie et puis il y a une Gaulle donc ce qu'on appellerait la Transalpine, la Gaule que l'on connaît et à laquelle on pense un petit peu automatiquement, celle-là pour les Gaulois existe comme une sorte de pays idéal. [...] Pays idéal parce que c'est une construction spirituelle et politique qui doit notamment beaucoup aux druides.
Les druides se sont étendus uniquement dans la Gaule et leur mode de fonctionnement c'est-à-dire qu' ils obéissaient à un chef unique de tous les Gaulois de tous les peuples de la Gaulle qui se réunissait tous les ans. Ils ont communiqué ce modèle au peuple gaulois. et donc ils ont très tôt dessiné, un petit peu arbitrairement avec ce qu'on appelle les frontières naturelles, c'est-à-dire les montagnes les océans et le Rhin, ils ont dessiné une Gaule relativement géométrique, dans laquelle ils ont déterminé un centre géométrique qui se trouve près de d'Orléans qui qui est considéré comme un omphalos, l'ombilic de la Gaule, un lieu sacré, en quelque sorte le cœur de la Gaule.
C'est donc surtout une vision spirituelle [de la Gaule qu'ils nous proposent, vision] qui est devenue de plus en plus politique puisque le modèle de ces réunions des druides qui répondaient à des nécessités théologiques, notamment philosophique puis judiciaire, s'est étendu à la politique.
Très tôt, à partir probablement de la fin du 5e siècle avant Jésus-Christ, voire 4e siècle, s'est instaurée une institution très importante qui est le conseil de toute la Gaule c'est-à-dire que les peuples gaulois envoient des délégués à ce conseil et ces délégués nomment un patron parmi ces cités qui a une sorte de leadership, un rôle de guide.
C'est donc un pays un peu utopique.
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Symbolisme :
Gérard Poitrenaud, auteur de "Le Cerf dendrophore et l'axis mundi" (In : Cycle et Métamorphoses du dieu cerf, Toulouse : Lucterios, 2014) mentionne un dieu-chêne oraculaire dans la forêt des Carnutes :
"Mais retournons à l’antiquité. « Les Celtes adorent Jupiter, et le Jupiter des Celtes est un grand chêne », remarque Maxime de Tyr au IIe siècle (Dissertations, VIII, 8). Dans le célèbre passage qu’on a cité, Pline précise que le chêne rouvre est un arbre sacré, et que le gui qui pousse sur ses branches est « un signe d’élection de l’arbre par le dieu ». Les sentences fatales du dieu sont révélées en Gaule par cet arbre : ibi sententiae capitales de robore proferuntur, dit un vers que Johann Zwicker attribue à l’Aulularia de Plaute ; ce nous incline à supposer, en passant, que dans le sanctuaire de la forêt des Carnutes, au centre de la Gaule, les conflits devaient être jugés par l’interprétation des oracles d’un chêne. Le dieu du chêne – Deo robori et genio loci de l’inscription lapidaire d’Angoulême (CIL XIII, 1112) – semble donc bien être le dieu suprême rapproché au deuxième siècle de Jupiter, mais pas seulement.
La vénération de l’arbre cosmique et du chêne en particulier ressort du témoignage de l’Église qui impose leur abattage. Venance Fortunat précise, à propos de celui d’un arbre sacré par saint Martin, que le chêne est leur arbre cosmique, et qu’ils croient que sa chute provoque la fin du monde, parce qu’il est la colonne qui porte la voûte céleste : « Idola dum cuperet Martinus sternere fulta, conterit haec caelis magna colomna ruens. » Cette fin du monde correspond sans doute à la fin d’une grande ère mesurée d’après l’âge mythique de l’arbre. Selon une tradition galloise, l’âge du monde est de 59 049 ans : trois fois l’âge de l’if, qui a trois fois l’âge du saumon, qui a trois fois l’âge de l’aigle, qui a trois fois l’âge du merle, qui a trois fois l’âge du cerf, qui a trois fois l’âge de l’homme, soit 81 ans. La division ternaire du temps est liée à une hiérarchie d’animaux qui culmine dans la vision des trois générations d’arbres qui représentent l’éon. Les arbres abattus par les saints témoignent d’un culte qui ressort également de quelques toponymes, comme Billiom (Puy-de-Dôme), de billliomagus « plaine de l’arbre (sacré) » apparenté au v. irl. bile, « arbre de grande taille, arbre sacré ». En 452, l’évêque d’Arles légiféra contre l’adoration des arbres, des fontaines et des pierres. Ceux de Tours en 567 et de Nantes en 568 fulminèrent contre ceux qui pratiquaient un culte sacrilège « en des lieux sauvages et cachés au fond des bois » et contre « les arbres consacrés aux démons » en oubliant que ces gens se cachaient pour échapper aux persécutions. Un capitulaire rappelle en 789 que sacrifier aux pierres et aux arbres est un péché grave et attestent donc que la population persistait à vénérer les arbres et les pierres à cette époque. Encore au début du XIe siècle, Raoul Glaber attaque dans sa Chronique les « supercheries diaboliques de ceux qui ont prédilection pour les sources et les arbres que les malades vénèrent sans discernement ». La persistance de tels cultes malgré plus de 400 ans de persécutions témoigne de son profond ancrage et de son ancienneté ; même s’il est évident qu’il y a eu des évolutions.
Le dieu du chêne apparaît en tout cas comme un héros dont le combat cosmique a pour résultat la création de l’univers. Avec son arme, l’éclair et d’autres armes assimilées, il frappe le chêne, il frappe le taureau, il frappe le serpent. À la fois maître des eaux et maître du feu, il crée le soleil, l’univers et toute procréation."
Dans L'Oracle de la sagesse gauloise (Éditions Le Courrier du Livre, 2021) écrit par Caroline Duban et illustré par Lawrence Rasson, une carte est consacrée à la Forêt des Carnutes :
"La Forêt des Carnutes
La forêt des « Cornus »
Les Carnutes vivaient au centre de la Gaule avec pour principal oppidum* Autricum-Chartres, et pour agglomération économique Cenabum-Orléans. La forêt sacrée des Carnutes est indubitablement associée aux Druides rassemblés sous la coupe d'un grand maître, d'après César, dont « l'autorité est sans bornes » [La Guerre des Gaules, VI, XIII]. Lorsque celui-ci venait à mourir, le plus digne lui succédait, à moins que plusieurs prétendants ne fussent sur un pied d'égalité, auquel cas, il était prévu une élection réalisée au sein des druides. La forêt était un point central pour toute la Gaule, et les druides s'y recueillaient une fois par an, en un lieu consacré se tenant à la frontière de leur territoire. On y venait de toutes parts pour régler les litiges qui n'avaient trouvé aucun arrangement d'une autre manière.

Carnutes renvoie à carnon qui signifie « cornes » ou « trompe ». La racine indo-européenne *Ker(n)- désigne la tête, ou la corne. Le latin rappelle que cornù et cornum veulent également dire « la corne ». La signification du nom de cette tribu demeure incertaine, mais leur forêt est restée légendaire et représente à elle seule toute la magie ancestrale des druides gaulois et de la nature.
Interprétation : Véritable ombilic de la sagesse druidique, la forêt des Carnutes vous conseille la concertation par rapport à votre question. Haut lieu de « recueillement » et de vibration, l'espace consacré symbolise un lieu sain et neutre dans lequel il faut vous rendre, physiquement ou mentalement, afin de prendre conseil soit de vous-même, soit auprès d'une personne experte ou expérimentée qui saura vous guider et apaiser vos doutes ou vos rancœurs. C'est un lieu d'enseignement où les blocages trouvent toujours une solution, car César témoigne bien du fait que tous se plient à la décision des druides de la forêt des Carnutes. Le choix ne sera pas forcément celui qui vous plaira le plus, mais celui qui sera le plus juste, le mieux équilibré et le plus judicieux possible. Lorsque l'avis, le conseil ou le choix vous aura été donné, murmuré ou inspiré, il faudra vous y tenir, même si vous êtes tenté de le contourner. Si vous-même ne comprenez pas pourquoi cette voie est bien celle qui vous conviendra le mieux, ou sera la plus équitable entre deux parties opposées, sachez que près de vous, quelqu'un de plus âgé, ayant vécu avant vous ce dilemme (ou tout simplement de plus sage), est plus apte à vous guider sur le chemin qui vous préoccupe. Vous pourrez le constater aussi par la suite, car ce qui est le plus approprié coule de manière fluide, tandis qu'une tentative dans une autre direction amène des obstacles, des retards ou des abandons ; tout devient poussif, épuisant. La joie et l'excitation laissent rapidement place à l'amertume et aux regrets. Faites confiance à la sagesse abritée au cœur de la forêt des Carnutes. Elle vous conduira sur la bonne voie."
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Contes et légendes :
Félix Chapiseau, "La Bête d'Orléans"( in Le folklore de la Beauce et du Perche, 1896, Recueilli dans Contes populaires et légendes du Val de Loire, 1976) :
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