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  • Anne

Le Cerf-volant




Étymologie :

  • LUCANE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1789 (Olivier, Entomol., Coléoptères I, I, 2 ds Fonds Barbier). Empr. au lat. sc. Lucanus « id. » (1735, Linné, Systema Naturœ d'apr. Agassiz Coleoptera; 1740 Linné, op. cit., p. 58), lui-même empr. au lat. lucanus, leçon fautive pour lucauus « sorte de scarabée » (Pline, Hist. nat. 11, 97 ds OLD : in quodam genere (scarabæorum) ... cornua prælonga ... Lucauos (v[aria] l[ectio] Lucanos) uocat hos Nigidius; FEW t. 5, p. 428 ; J. André ds Fr. mod. t. 43, p. 270).


Lire également la définition du nom lucane afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Lucanus servus : Bœuf de Dieu ; Cerf-volant ; Lucane ; Lucane cerf-volant ; Vache de Dieu ;

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Zoologie :


Robert Didier, auteur de "Les Lucanides." (In : Revue d'Ecologie, Terre et Vie, 1933, no 1, pp. 24-29) propose une description bien détaillée de la famille des lucanes :


Les Lucanides, vulgairement appelés Cerfs-volants, forment une des plus belles familles de coléoptères, et sont représentés sur tout le globe par un peu plus d'un millier d'espèces. Ils offrent une grande diversité de taille, puisque certains d'entre eux mesurent seulement quelques millimètres, alors que d'autres. véritables monstres puissamment armés, ont jusqu'à dix ou douze centimètres de longueur. Mais cette famille est surtout remarquable par un polymorphisme très accentué ; en effet, bien des insectes qui la composent se rapprochent, pour la forme, de notre Cerf-volant, tandis que certains sont ornés des appendices les plus imprévus et les· plus fantaisistes.

Les Lucanides sont, en général, d'une teinte sombre, brune ou noire ; sauf chez quelques espèces australiennes d'un vert métallique éclatant. le brun rouge, le gris, éclairent seuls ces jolies bêles, plus remarquables par l'élégance de leurs formes que par l'éclat de leurs couleurs.

Les espèces composant la famille des Lucanides sont disséminées sur tout le globe ; peu abondantes en Europe, en Afrique, en Amérique du Sud, encore moins en Amérique du Nord, elles sont plus répandues en Chine, et surtout en Indochine, dans les Indes orientales. les îles de la Sonde, les Moluques, la Malaisie, l'Australie. Mais c'est l'Asie, et surtout l'lnsulinde, qui sont les véritables patries des Lucanides.

Les Lucanides, avec les Scarabéides et les Passalides, forment la famille des Lamellicornes, insectes à antennes fixes ornées de lamelles mobiles. Ces antennes, particulièrement chez les Lucanides, sont terminées par des articles longs et feutrés en feuillets perpendiculaires à leur axe, ce qui fait paraître la massue antennaire plus pectinée que lamelleuse. Quel peut être la signification de ces lamelles ? Lorsqu'on observe un Lucane occupé à prendre sa nourriture, léchant un morceau de sucre de miel, on est surpris de la quantité de vibrations agitant ces lamelles toujours en mouvement ; ces dernières ne seraient-elles pas des petits postes susceptibles de capter des ondes trop délicates pour être perçues par nous ? Ceci n'est qu'une simple hypothèse. Mais il est certain que l'antenne, chez les Lucanides comme chez les autres insectes, est un organe sensoriel d'une extrême sensibilité.

Les Lucanides
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Usages traditionnels :


Selon Victor Rendu et Ambroise Rendu, auteurs d'un Nouveau spectacle de la nature, ou, Dieu et ses œuvres. (Vol. 5. Langlois et Leclercq, 1842) :


[...] dans notre pays le géant des insectes est le Lucane cerf-volant. Si ses mœurs n'offrent rien de particulier, il n'en est pas moins fort remarquable par l'arme puis sante que le mâle a reçue et qui lui a valu son nom ; il l'est plus encore par la force prodigieuse dont il est doué quel enfant ne s'est pas amusé à charger un cerf-volant de plusieurs gros livres sous lesquels l'insecte se mouvait sans peine ?

 

Nicolas Louis Antoine Richard, auteur de Traditions populaires, croyances superstitieuses, usages et coutumes de l'ancienne Lorraine. 2. (Éditions Mougin, 1848) propose une petite note :


CERF-VOLANT OU LUCANE. La tête de ce beau coléoptère portée sur soi est un préservatif contre la foudre. Dans la Normandie, c'est un talisman de bonheur (La Normandie romanesque et merveilleuse, page 218).

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J. Baraud, auteur d'un article intitulé "Les Coléoptères Lucanoidea de l’Europe et du Nord de l’Afrique." (In : Bulletin mensuel de la Société Linnéenne de Lyon, 62 (2), 1993, pp. 42-64) évoque des usages liés à quelques croyances populaires :


Les grands lucanes sont les seules espèces de la famille à être connues du public. Ils ont été remarqués dès l'Antiquité pour leur forte taille et pour le développement excessif des mandibules des mâles dont la forme rappelle celle du bois des Cervidés, ce qui leur a valu le surnom de « cerfs-volants ». Les enfants associaient souvent les lucanes aux hannetons lorsqu'ils les lançaient en l'air avec un long fil noué à une patte, en chantant leur comptine « Hanneton, vole, vole, vole... ». Il paraît évident que de là vient le nom de « cerf-volant » donné au jouet que les enfants s'amusent à faire planer contre le vent au bout d'une longue ficelle. Les longues mandibules n'étaient pas sans effrayer parfois, bien qu'elles soient parfaitement inoffensives, et on prêtait aux lucanes la détestable habitude de perforer le lobe des oreilles des petites filles, rôle qu'ils disputaient plus ou moins aux forficules . D'après BOUVARD (1936), « certaine légende prétend que les mâles incendiaient les chaumières en transportant des tisons enflammés. Il était d'usage chez les Romains de suspendre en collier des mandibules de mâles au cou des enfants pour les préserver des maladies du jeune âge ».

Ces croyances ont aujourd'hui disparu, et on peut regretter que bien peu d'enfants aient maintenant l'occasion de jouer avec des lucanes, même si la nature de ce jeu peut paraître contestable. C'est qu'en effet ces beaux insectes semblent se raréfier. La raison principale en est l'exploitation systématique des forêts, qui fait abattre les arbres avant qu'ils ne soient assez vieux pour nourrir les larves de Lucanidés et autres grands insectes xylophages ou phytosaprophages (cétoines, longicornes, etc.) ; pour des raisons de rentabilité, les feuillus sont souvent remplacés par des conifères qui sont peu propices au développement des Lucanides . La « gestion » des parcs et des jardins œuvre dans le même sens en supprimant, pour des raisons de sécurité ou d'esthétique fort discutables, les vieilles souches et tout bois mort ou carié qui favoriserait l'évolution de « parasites ».

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Symbolisme :


Roger Goosens, dans un article intitulé "Identification de l'insecte appelé κεράμβυξ." (In : L'antiquité classique, Tome 17, fasc. 1, 1948. Miscellanea Philologica Historica et archaelogia in honorem Hvberti Van De Weerd. pp. 263-267) s'attache à identifier clairement un insecte antique un peu hâtivement assimilé au capricorne :


[...] On a vite fait le tour des textes qui mentionnent le κεραμβνξ. Hésychius se borne à dire qu'« il ressemble au scarabée » (ζφον κανθάρω δμοιον). En dehors de lui, il ne reste à citer que quelques du mythographe Antonios Liberalis, racontant, d'après Nicandre, (ιστορεί Νίκαναρος εν a Έτεροιον μένων) la métamorphose de Κεραμβος, fils de Poseidon et d'une Nymphe du Mont Othrys (c. 22) :

[...]

§ 1. « Les Nymphes, irritées de ces insultes, métamorphosèrent Kérambos, et il devint un κεράμβυξ mange-bois. § 2. (Cet insecte) se montre sur les arbres ; il a les dents recourbées, et remue continuellement les mâchoires. Il est noir, allongé, avec des ailes cornées ressemblant aux grands scarabées (κανθάροις). § 3. On l'appelle bœuf xylophage, et en Thessalie κεράμβνξ. § 4. Les enfants s'en font un jouet. Ils lui coupent la tête et emportent (ou portent sur eux, φοροϋσιν ?) cette tête coupée. Celle-ci, avec les cornes, ressemble à une lyre faite d'une écaille de tortue ».


Il ressort clairement de cette description que le κεράμβυξ est un coléoptère (πτέρυγας στερεάς έχων) qui vit sur les arbres, dont il mange le bois : cette définition très générale pourrait s'appliquer au capricorne (et à bien d'autres espèces). Mais les autres détails qu'on nous donne ne conviennent pas tous au cerambyx de Linné. En particulier, il est difficile de trouver une ressemblance, même très vague, entre la tête de ce longicorne et une lyre antique, et c'est précisément ce dernier trait qui va nous indiquer la bonne solution.

Un simple coup d'œil sur la figure 2 montre que la tête du lucanus cervus ou lucane cerf-volant, autre coléoptère xylophage de grande taille, rappelle, en effet, le dessin d'une lyre (fig. 3). Or, le reste de la description convient parfaitement à un lucanide, à condition d'admettre, et cela ne fait pas de difficulté, que les dents du § 2 (οδόντων) se confondent, en fait, avec les cornes (κέρασι) du § 4. Ce sont, en effet, les mandibules du lucane, et non les antennes comme chez le cerambyx des modernes, qui constituent ses « cornes » [...]

Si le nom du capricorne est tiré de Nicandre et d'Hésychius, le nom du lucane, lucanus, vient de Pline l'Ancien, qui le lui-même de Nigidius Figulus. Dans ce cas-ci, la dénomination moderne est parfaitement conforme à l'usage antique du mot. Car la description de Pline n'est pas moins précise que celle d'Antonios Libéralis et ne laisse aucun doute sur l'identité de l'espèce. En particulier, l'auteur latin a très convenablement décrit les mandibules si particulières de cet insecte, qu'il rattache lui aussi à la famille des scarabées » (Histoire naturelle, XI, 34) :


« Par contre il est une espèce de grande taille qui porte des assez longues, à l'extrémité desquelles se trouvent des fourches à deux branches, qui peuvent à volonté se fermer pour permettre à l'insecte de mordre. On les suspend au cou des enfants comme un remède. Nigidius les appelle lucanes. »


II y a probablement du rapport entre la coutume folklorique que Nigidius atteste pour l'Italie et celle que Nicandre ou Antonios a observée en Thessalie. En Italie, le scarabée cornu passe pour un talisman qui protège les enfants contre les maladies (1), tandis que les petits Thessaliens recherchent la tête de l'insecte (évidemment à cause des cornes). La ressemblance avec une lyre ne joue sans doute là-dedans qu'un rôle secondaire, et on rattachera les deux coutumes à la croyance, universellement répandue, à la valeur magique des cornes d'animaux.

[...] En France, les paysans confondent quelquefois, sous le nom de « grande biche » la femelle du capricorne et la femelle du lucane.

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Dans un article intitulé "Les Coléoptères et l'Homme." (In : Bulletin de la Société entomologique de France, volume 97 (5), décembre 1992. pp. 397-401) Renaud Paulian évoque la dimension magique de pratiques devenues superstitieuses :


Mais bien d'autres Coléoptères interviennent dans les procédures magico-religieuses ; déjà Pline recommandait de suspendre au cou des jeunes enfants l'avant-corps d'un Lucane pour le protéger des maladies du jeune âge. [...]

Mais parfois, le Coléoptères est chargé d'un pouvoir maléfique. C'était le cas du Lucane Cerf-volant, au Moyen âge, en Allemagne. L'insecte — peut-être parce que son nom vernaculaire de Hirschkäfer faisait référence au Cerf (Hirsh) et que cet animal avait quelque relation avec le diable — était accusé de transporter des braises entre ses mandibules et de mettre ainsi le feu au chaume des habitations.

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019), Éloïse Mozzani nous propose la notice suivante :


Les Romains, qui utilisaient les larves de lucane (1), pour en faire un plat très réputé, suspendaient au cou des enfants les cornes de l'insecte coléoptère (ou ses grandes mandibules, rappelant les bois du cerf) pour les protéger des maladies.

Les cornes de cerf-volant sont restées longtemps une arme puissante contre les sortilèges et le mauvais œil : à la fin du règne de Napoléon, dit-on, il était rare de rencontrer, notamment dans le centre de la France, « un paysan qui fût dépourvu de ce talisman, les cornes de ce coléoptère attachées au gilet ou à la blouse ».

Lors de l'Exposition universelle de 1889, à Paris, des têtes de lucane montées en argent étaient vendues dans la section égyptienne : en Égypte, on attachait en effet les têtes de l'insecte aux bonnets et aux petits turbans des enfants pour les protéger du mauvais œil.

Une tête de cerf-volant protège également de la foudre (Vosges, Haute-Saône) et des chiens fous ou dangereux (Normandie), immunise contre la gale pendant sept jours, attire le bonheur, fait gagner aux jeux et à la Loterie, et procure la richesse.

Quand l'insecte est vivant, il passe pour malfaisant : en Bretagne, par exemple, dès qu'on en voit un, il faut le tuer, sinon il viendra coucher avec la personne qui l'a épargné. En Angleterre, où le lucane passe pour un lutin chargé de détruire le blé, on ne l'épargne pas non plus. Les Allemands prétendent que la présence d'un cerf-volant dans une maison attire la foudre et qu'il y transporte des charbons ardents pour provoquer un incendie.

Certains ont consacré l'insecte à la Lune, dans la croyance que ses cornes augmenteraient ou diminueraient selon les phases de l'astre.

Les Anglo-Saxons lui attribuent parfois des propriétés curatives : des lucanes broyés sont efficaces contre les affections de la gorge et des oreilles.


Note : 1) Le mot lucane vient de la Lucanie, « région de l'Italie dont les bœufs avaient des cornes longues et déliées. les Romains comparaient les mandibules de l'insecte [...] aux cornes de ces beaux animaux, d'où le nom de lucane qu'ils lui donnèrent ».

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Selon Claude Lecouteux, auteur d"Étiologies, un must des mythes, contes et légendes." (In : Contes et légendes étiologiques dans l’espace européen, Paris, Pippa/Flies France, 2013, p. 135) :


J'aborderai donc les traditions roumaines en commençant par l'influence chrétienne [...].

Divers personnages chrétiens apparaissent ça et là dans les étiologies, Noé et Elie par exemple. À l’origine, le plumage du corbeau (corbul) était blanc, mais Noé le maudit. Les lucanes (rădaşca) sont les anges punis pour avoir refusé d'aider Elie à changer les roues de son char de feu.

 



Arts visuels :


Dimitri Karadimas dans "Animaux imaginaires et êtres composites." (In : Catalogue de l’exposition « La Fabrique des images. Visions du monde et formes de la représentation. » 2010. pp. 184-191.) s'interroge sur la manière de représenter un lucane :


Certains noms composés ne font pas état de la variété d’une espèce, mais se construisent entièrement sur la partie de l’animal qui génère l’évocation. Le nom ainsi élaboré ne mentionne plus ni le genre ni l’espèce auquel l’animal appartient (poisson, oiseau, insecte, etc.) mais plutôt la singularité d’un trait anatomique ou comportemental ayant focalisé l’attention. Le cas du lucane, connu également sous l’appellation de « cerf-volant », est un exemple parmi d’autres où l’analogie visuelle et l’image cible occultent entièrement l’espèce source. La ressemblance des mandibules du coléoptère avec les bois d’un cerf est à l’origine de sa dénomination commune et rien, dans ce nom, ne laisse entrevoir la qualité d’insecte de l’être qu’il désigne. Il n’y a que le savoir encyclopédique inscrit dans une tradition qui permet d’associer ce nom à ce coléoptère.

S’il fallait maintenant envisager de figurer cet animal suivant les deux modalités évoquées plus haut, deux solutions au moins s’offrent à un artiste. Soit, comme Albrecht Dürer, rester fidèle au modèle et figurer l’espèce naturelle (modalité de la reconnaissance), soit tenter de figurer son nom (modalité du déchiffrement).

Dans ce dernier cas, les solutions graphiques à envisager sont relativement restreintes. Représenter un cerf qui vole serait la solution la plus littérale, voire la plus « intuitive » bien que proprement aberrante pour nos traditions naturalistes – suivant le point de vue des connaissances encyclopédiques. Encor e une fois, cette solution est plus proche du calembour visuel que d’un art quelconque. Pour autant, rien ne l’interdit ni du point de vue logique ni du point de vue visuel ou artistique. L’artiste devrait dépeindre un cerf dans les airs ou, pour être certain d’être bien compris, le représenter avec des ailes, et ce d’autant plus que ce coléoptère est également ailé. Cependant, ce dernier trait réintroduirait dans la composition imagée un élément figuratif de l’espèce source et serait de la sorte une modalité graphique qui emprunterait aux deux modes évoqués. L’image finale, déclinée sous toutes les modalités stylistiques possibles, serait ainsi celle d’un cerf doté d’une paire d’ailes. Un observateur « naturaliste » de l’œuvre qui ne réaliserait pas de déchiffrement en termes de figuration d’un nom composé serait amené à déduire qu’il est face à un être hybride, un monstre ou un être imaginaire. Son regard serait poussé à reconnaître une espèce naturelle plutôt que la figuration imagée d’un nom. Face à l’impossibilité de reconnaître un animal réel, ce même observateur serait amené à conclure que l’artiste a produit la figuration d’un être imaginaire ou d’une chimère.

Pour autant, toute représentation d’un cerf ailé n’est pas nécessairement la figuration d’un lucane sous son appellation de cerf-volant, comme en témoigne, par exemple, la tapisserie médiévale dans laquelle cette allégorie sert d’identification au roi Charles VI (une figure gardée comme emblème des ducs de Bourbon). Pour avoir la certitude que l’hybride ainsi représenté est la figuration d’une espèce réelle plutôt que la création d’une simple allégorie, il faut qu’un élément supplémentaire jouant le rôle d’indice entre dans la composition. Le rapport de ressemblance et la proximité analogique deviennent les moteurs de l’évocation et doivent ainsi être considérés comme les principes premiers de la création des animaux imaginaires. Guidés par l’évocation analogique, ces principes n’ont que faire des rapports d’échelle. Si les mandibules du lucane évoquent les bois d’un cerf – en fait ceux d’un chevreuil–, il est évident qu’elles n’ont pas la même taille: il n’y a que le rapport analogique, de proportion et, dans une moindre mesure, de localisation sur le corps de l’espèce source qui comptent, et non celui de la taille réelle qui devient caduque. La focalisation, le morcellement, ainsi que la Gestalt – c’est-à-dire la reconnaissance d’une forme structurée significative – sont les autres principes à l’œuvre dans ce processus de perception.

Une autre modalité de figuration est d’effectuer un choix inverse du précédent : pour le cerf-volant toujours, au lieu de prendre le parti d’accoler des ailes à un cerf, il est possible d’affubler un insecte ailé ou non de cornes de cerf. La composition sera logiquement équivalente à la précédente et resterait dans le domaine de l’analogisme, même si elle ne demande pas de reconnaissance de chacune des composantes puisque son aspect général rappelle celui de l’insecte. On en retrouve des exemples proto-naturalistes au Moyen Âge (XIIIe siècle) comme ce dessin de Jean de Cuba pour son Jardin de Santé, Le volucraire (« Ceruus volans », Du Livre des natures des choses), ou dans ce détail de la loggia du château de Taparelli peint par Giacomo Rossignolo au XVIe siècle en Italie où l’insecte survole un hibou anthropomorphisé, lui aussi représenté sous les traits analogiques du « chat-huant ».

Toutefois, cette dernière configuration nous fait revenir à la modalité de la représentation picturale d’une variété d’un taxon – ici d’un insecte – envisagée au départ de cette étude, comme cela a été fait pour le poisson. Il n’empêche que la figuration naturaliste n’est pas plus atteinte que dans le cas précédent, puisque les mandibules sont rendues sous la forme de ramures.

On voit bien que le tropisme vers le réalisme mimétique, déjà présent dans les illustrations du Moyen Âge européen, provoque une gêne dans le déploiement d’une logique analogiste. Ainsi, dans l’enluminure, le lucane est figuré de façon naturaliste à côté de cerfs dans un jardin d’Éden créateur… de formes. L’analogie de forme n’est donc pas sans poser problème dans nos traditions, même pré-naturalistes ; reprise beaucoup plus tard par d’Arcy Thompson, elle reste une énigme pour nos perspectives hylémorphiques qui assignent à chaque être une forme propre.

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Albrecht Dürer, Lucane Cerf-Volant, 1505, collection Oppenheimer, Londres.


(In : Grazia Nicosia, “Les insectes dans les collections patrimoniales – Du naturel au pathologique”, CeROArt [Online], HS | 2013)

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