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La Mauve




Étymologie :

Étymol. et Hist. A. Ca 1256 subst. bot. (Aldebrand de Sienne, Régime du corps, 165, 10 ds T.-L.). B. 1. 1804 subst. «couleur de la fleur de cette plante» (Berthollet, Art de la teinture, II, 321) ; 2. 1829 adj. Nœuds oranges et mauves (Journal des dames et des modes, p.339). C. 1841 (Phys. du parapluie ds Larch. 1872: Sa forme conserve une certaine ressemblance avec la feuille de mauve [...] La mauve est toujours en coton rouge ou vert). Du lat. malva désignant cette plante (cf. André Bot.).


Lire également la définition de mauve afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Botanique :






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Phytothérapie traditionnelle :


J. Bouquet dans "L'art de conserver la santé, extrait du "Messager boiteux "." (In : Revue d'histoire de la pharmacie, 20ᵉ année, n°77, 1932. pp. 54-56) relève quelques extraits du Véritable Messager boiteux de Berne pour l'année 1817 :


DES MAUVES


La mauve, emollient fourni par la Nature,

Des intestins aide la fonction.

Moyennant sa décoction,

D'un pauvre constipé, la délivrance est sûre.

De ses racines la raclure

Au ventre rend la liberté,

Sert au beau sexe, et lui procure

Le retour de ses fleurs, d'où dépend sa santé.

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Symbolisme :


Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Pline accordait un pouvoir aphrodisiaque à la semence de cette plante à fleurs roses ou violacées. D'où, peut-être, la croyance qu'offrir un bouquet de feuilles de mauve avec des fleurs de muguet à un homme et à une femme les poussera à s'aimer.

Les Anciens connaissaient déjà les vertus thérapeutiques de la mauve. Conseillée par Pythagore pour tenir « le ventre et l'esprit en liberté », la plante (que les pythagoriciens tenaient d'ailleurs pour sacrée) passait, au Moyen Âge, pour un remède à la plupart des maux. On disait alors que la tige de mauve portée autour du cou faisait disparaître les hémorroïdes à mesure qu'elle séchait. S'il s'gissait de soulager une migraine, on prescrivait d'en prendre une feuille au mois de mai, avant le lever du soleil, et d'en aspirer la rosée.

Selon une croyance du XVIe siècle, pour savoir si une femme était féconde, elle devait uriner sur de la mauve une fois par jour et ce, pendant trois jours. Si la plante mourait, elle ne pourrait avoir d'enfant.

Les fumigations de mauve servaient des rituels d'exorcisme. Les devins, eux, mélangeaient à de la terre, de l'eau du puits ou de la poussière, les racines de la plante dont la pulpe a la particularité de rougir ou de verdir au contact des acides et des alcalis, et formulaient des oracles en fonction de la coloration qu'ils obtenaient.

Pour les retours d'affection, on prépare, notamment en Angleterre, l'onguent suivant :


On plonge trois mauves entières - tiges, feuilles, sommités fleuries, racines - dans une ratatouille de légumes mélangés. Le tout doit bouillir plusieurs heures jusqu'à la réduction du liquide. On pote la marmite dehors et, pendant toute une nuit, il faut la laisser exposée sans couvercle au décroît de la lune. Le lendemain, on passe le tout au tamis fin et on mélange intimement ave du sang de pie. On se frotte le corps avec cette pureté et, si possible, on met à même la peau un vêtement qui a été porté par celle ou celui que l'on souhaite voir revenir.

Si on se frotte le corps avec du suc de mauve blanche mêlé à des blancs d'œufs, qu'on laisse le tout sécher avant de se frotter avec de l'alun, on ne craindra rien des flammes et on pourra « paraître tout en feu depuis les pieds jusqu'à la tête sans en être offensé ».


Pour finir, signalons que Charlemagne aimait tant la mauve qu'il demanda au pape Léon III de bénir les pieds plantés dans les monastères et hôpitaux installés en Terre sainte.

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Nicolette Brout dans un article intitulé "La mauve ou l'asphodèle ou comment manger pour s'élever au-dessus de la condition humaine" paru In : Dialogues d'histoire ancienne, vol. 29, n°2, 2003. pp. 97-108 explique comment Hésiode considère la mauve :


Il est deux plantes, la mauve et l'asphodèle, qu'Hésiode tient en grande estime et dont il accuse les rois "dévoreurs de dons" et son frère de méconnaître la qualité [v. 40-41 des Travaux] :

[...]

Les interprètes d'Hésiode considèrent généralement que les plantes mentionnées désignent l'alimentation du pauvre qui sait se contenter de peu et mentionnent comme parallèle le v. 544 du Ploutos d'Aristophane où la mauve remplace le pain pour le miséreux. La référence à ces végétaux serait entièrement redondante avec le vers précédent, les deux vers prêchant la frugalité, ou plutôt le renoncement à la quête de la richesse par des voies déshonnêtes. Cette interprétation repose en grande partie sur la conception d'un Hésiode valorisant la vie modeste mais honnête du petit paysan. C'est là, pensons-nous, réduire considérablement la portée de son œuvre. Sans vouloir nier que la mauve et l'asphodèle étaient effectivement consommées par les pauvres, nous pensons que le choix de ces plantes par le poète d'Ascra ne peut être indépendant des valeurs symboliques qu'elles véhiculaient en tant qu'aliments en Grèce et ne peut être séparé du contexte du poème où l'alimentation est un critère essentiel de définition des catégories d'êtres.

Pour éclairer le sens de la référence à la mauve et à l'asphodèle de la part d'Hésiode, il convient donc d'adopter une double approche : 1) une analyse du contexte, sous-tendu par une thématique alimentaire, 2) un examen du rôle dévolu en Grèce à la mauve et l'asphodèle dans le cadre de pratiques religieuses, ou philosophico-religieuses où elles sont associées, en particulier leur consommation en tant qu'alima, c'est-à-dire de substitut de nourriture permettant de ne pas manger et leur offrande à Délos à Apollon Génétôr.

[...]

Telle est la règle pour les hommes. Le mythe des races qui définit, en complément au mythe de Pandore, la condition humaine, montre comment une plus grande proximité avec le divin permet d'y échapper. L'antique race d'or, antérieure à l'humanité actuelle et proche des dieux, qui, après la mort, devient des démons garants de la justice, ne travaille pas et consomme une nourriture produite spontanément par la terre (v. 109-126). De même les héros justes, non guerriers, jouissent après leur mort de trois récoltes par an portées par une terre fertile, loin des peines (v. 171-173). Eux aussi sont justes et forment une race divine, celle des demi-dieux (v. 158-160). Les êtres supérieurs aux hommes, plus proches des dieux, les démons et les héros des îles de bienheureux, ont donc une nourriture céréalière comme les hommes actuels mais qui ne demande pas de travail.

L'homme se trouve donc au carrefour entre une animalité sans justice et allélophage, et des êtres divins, justes, consommant des céréales spontanées. Lui-même, consommateur de céréales, peut soit tendre vers la bestialité en pratiquant l'injustice, en ne travaillant pas et en mangeant la production d'autrui, soit assumer sa condition et par là-même favoriser une remontée par le travail et la justice. Il en résulte un accroissement de la fertilité de la terre et un rapprochement avec les dieux, c'est-à-dire un retour partiel vers l'âge d'or (v. 225-237)9. C'est là la voie que prêche Hésiode au commun des mortels.

Suivant cette définition des êtres en fonction notamment de leur alimentation, quelle place occupent donc la mauve et l'asphodèle ? Ce sont des plantes sauvages dont la consommation évite la condamnation au travail à laquelle est soumise l'humanité. Tandis que Perses et les rois, pour échapper au travail, à la bonne éris, pratiquent la mauvaise éris et s'abaissent au rang d'animaux qui s'entre-dévorent, ceux qui savent l'évitent en mangeant des plantes spontanées, comme les céréales consommées par la race d'or, la mauve et l'asphodèle. Par là, ils échappent en partie à la condition humaine dont le mythe de Pandore, qui suit immédiatement l'apostrophe dans le texte, raconte l'avènement. Ces plantes seraient donc le signe du dépassement de la condition humaine par le haut, en direction du divin, par des hommes d'exception, comme Hésiode lui-même. Ce régime alimentaire est par conséquent l'exact opposé de celui pratiqué par Perses et les rois, vu qu'il s'écarte aussi de la norme imposée par Zeus mais en direction de la divinité et non en direction de l'animalité. Ce régime est le fait de ceux qui savent : Hésiode traite en effet ses interlocuteurs de sots qui ne savent pas la valeur de la mauve et de l'asphodèle. Lui-même se présente comme détenteur du savoir, qui dit des vérités (v. 10) avec compétence, en homme averti (v. 107), lui qui, initié par les Muses de l'Hélicon, a gagné un trépied lors d'un concours (v. 655-659). Dans le poème en particulier, les paroles qu'il adresse à Perses sont placées en parallèle avec le chant des Muses qui célèbrent Zeus (v. 1-2 et 10).

Cette analyse interne aux Travaux permet de voir dans la mauve et l'asphodèle la nourriture d'hommes privilégiés, qui savent et sont proches des dieux, notamment en raison de leur activité poétique. Cette alimentation leur permet de dépasser la condition humaine, condamnée au travail, et de devenir semblables aux hommes divins, qu'il s'agisse des hommes de la race d'or du temps de Cronos, ou des héros des îles des Bienheureux. Cependant, pour comprendre pourquoi Hésiode choisit parmi toutes les plantes sauvages comestibles ces deux plantes-là, il nous faut considérer d'autres sources, qui en retour étayeront les conclusions de l'analyse des Travaux.

La mauve et l'asphodèle apparaissent en particulier en relation avec le culte d'Apollon Génétôr à Délos. Elles sont également associées à des hommes "divins", Pythagore et Épiménide, les sources établissant d'ailleurs des ponts entre ces deux personnages et entre Pythagore et le culte délien.

À Délos, Apollon Génétôr reçoit des offrandes de gâteaux et de céréales sur son autel non sanglant qui se trouve derrière l'autel de cornes où, en revanche, on immolait des victimes animales. Dans le Banquet des sept sages 158A, Plutarque mentionne la mauve et la fleur d'asphodèle comme offrande dans le sanctuaire du dieu sans préciser qu'il s'agit de cet autel, mais il est vraisemblable que c'est là qu'elles étaient déposées. Selon cet auteur, ces plantes sont "des souvenirs et des spécimens de la nourriture primitive présentés en même temps que d'autres (aliments) simples et spontanés". Le terme qui est utilisé par Théophraste pour désigner des plantes sauvages, fait songer à l'adjectif employé par Hésiode pour qualifier la terre qui fournit d'elle-même à la race d'or des récoltes abondantes ; chez Théophraste, ces deux termes sont synonymes. Le statut de nourriture primitive fait également songer à l'âge d'or. [...}

Les traditions déliennes attestent donc conjointement un culte à Apollon Génétôr qui refuse le sacrifice sanglant et à qui la mauve et l'asphodèle sont offertes en tant que nourriture primitive et spontanée, et des figures mythiques qui assurent une abondance de nourriture sans travail, comme durant l'âge d'or, à savoir les Oinotropes. Ces figures divines sont d'ailleurs mises en relation par leur généalogie : Apollon est appelé Génétôr en tant que père d'Anios dont les Oinotropes sont les filles. C'est donc avec cet Apollon-là, différent de l'Apollon Délien qui reçoit des sacrifices sanglants sur l'autel de cornes, qu'elles sont en rapport. La mauve et l'asphodèle se trouvent par conséquent associées à des puissances de l'âge d'or qui assurent la production de nourriture sans la médiation du travail agricole. M. Détienne précise à juste titre le fait que c'est aussi le cas des céréales offertes à Apollon Génétor mais qu'à une époque où les céréales sont le fruit du labeur, ce sont la mauve et l'asphodèle, c'est-à-dire des plantes spontanées, qui sont les plus aptes à être investies de la valeur de nourriture de l'âge d'or. Ce statut en fait une nourriture antérieure à la définition de la condition humaine opérée par le conflit et le sacrifice prométhéens. Rappelons à ce propos qu'Apollon Génétôr a un autel non sanglant qui reçoit des apura, des offrandes non consacrées par le feu. Le culte qui lui est rendu ne se fait donc pas l'écho de la séparation des hommes et des dieux instaurée par Prométhée lors du premier sacrifice, impliquant à la fois la mise à mort d'un animal domestique et l'usage du feu qui brûle la part revenant aux dieux. Or Hésiode mentionne la mauve et l'asphodèle juste avant de rapporter le conflit entre Zeus et Prométhée et de raconter la création de Pandore qui en est la conséquence.

[...]

Les anciens ont insisté sur les honneurs rendus par Pythagore à l'autel d'Apollon Génétôr, en tant qu'autel pur, non souillé par des sacrifices sanglants. Or, Pythagore a accordé à la mauve un statut particulier. On lit en effet dans Élien le symbolon suivant : "ce qui est le plus sacré est la feuille de mauve"- La forme même du symbolon en atteste l'ancienneté comme l'a bien montré W. Burkert : en effet il reprend le schéma de la poésie archaïque. Cette sacralité de la mauve explique l'interdiction de la consommer signalée par Jamblique dans le Protreptique "Transplante la mauve mais ne la mange pas" et dans la Vie de Pythagore "De même, il leur ordonnait de s'abstenir de la mauve". Jamblique explique dans ces mêmes ouvrages cet interdit en disant que "ces plantes tournent avec le soleil" et que "la mauve est le premier messager et le premier indice de la sympathie entre ce qu'il y a dans les cieux et ce qui se trouve sur terre". Il propose donc une interprétation allégorique de l'interdit qui contiendrait sous forme énigmatique un savoir inaccessible au non initié. Comme W. Burkert l'a écrit, il s'agit là d'un processus secondaire visant à légitimer des propos qui sinon apparaîtraient insensés. Les interdits exprimés dans les symbola sont, selon ce savant qui reprend Alexandre Polyhistor et Jamblique, des interdits rituels semblables à ceux observés dans les cultes à mystère ; il s'agirait donc de tabous religieux très anciens. Nous pouvons donc supposer que le statut particulier assigné à la mauve par les pythagoriciens avait une origine plus ancienne.

La valeur religieuse de la mauve associée à l'asphodèle est attestée également par la tradition, en partie pythagoricienne, relative aux alima et adipsa, qui permettent de ne pas manger ni boire. Plutarque dans le Banquet des sept sages consacre un passage à cette drogue (157D-158A) ; il précise en effet qu'il ne s'agit pas d'une nourriture mais d'une drogue (157F). Elle comprend entre autres ingrédients la mauve et l'asphodèle (157E). La discussion à ce propos est introduite par le comportement alimentaire d'Épiménide qui peut rester toute une journée sans manger en portant une petite quantité de son anti-faim à sa bouche (157D).

Il est intéressant de relever qu'il existe une autre tradition relative à l'alimentation d'Épiménide selon laquelle il aurait été nourri par les nymphes et gardait cette nourriture, qu'il absorbait en petite quantité, dans un sabot de bœuf. Cette nourriture n'en était pas vraiment une puisqu'il n'a jamais été vu en train de manger et qu'il ne rejette pas d'excrément. Les alimoa où entrent la mauve et l'asphodèle alternent donc dans la tradition avec une super nourriture divine, dont ils constituent un équivalent. Ce statut de nourriture divine peut d'autant plus légitimement être attribué aux alima que, suivant la tradition pythagoricienne, Héraclès en a appris la recette de Déméter quand il se dirigeait vers le désert de Libye. Pythagore lui-même recourait à ces préparations où entrent parmi d'autres ingrédients les fleurs d'asphodèle et les feuilles de mauve quand il devait passer un certain temps dans un sanctuaire.

[...]

La mauve et l'asphodèle s'avèrent donc des aliments riches de diverses valeurs symboliques. Elles figurent comme nourriture primitive de l'âge d'or à Délos ; la mauve est l'objet d'un tabou rituel chez les Pythagoriciens et les deux plantes apparaissent comme ingrédients des alima qui permettent de s'élever au-dessus de la condition humaine. Il convient peut-être de suivre les anciens en reconnaissant qu'Hésiode les a nommées en raison de ces particularités religieuses, et plus précisément en tant que nourriture qui permet de se rapprocher des dieux.


Note : Les alima sont généralement mis en relation avec le "chamanisme grec", et le lien avec Hésiode établi par les anciens ne se voit réservé aucune attention, par exemple E.R. Dodds, Les Grecs et l'irrationnel, trad, de l'anglais par M. Gibson, Paris, 1965 (éd. originale, 1959), p. 146 et G. Casertano, "Che cosa ha veramente detto Epiménide", p. 369-370 dans Epiménide Cretese, Naples, 2001, p. 357- 390. W. Burkert, op. cit, reconnaît plutôt pour Épiménide un rituel initiatique crétois, p. 150-151 et pour Pythagore un rituel mystérique, p. 159 mais n'exclut pas l'influence du chamanisme nordique. Nous n'avons pas considéré ce volet de la question, préférant examiner les emplois attestés en Grèce pour la mauve et l'asphodèle en dehors de la question de leur origine.

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