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  • Anne

La Fève



Étymologie :

  • FÈVE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1178 (Renart, éd. E. Martin, IV, 371, t. 1, p. 156) ; ca 1220 trouver la fève [du gâteau des Rois] (G. de Coinci, éd. V. F. Kœnig, II Mir 25, 410). Du lat. class. faba « fève ».


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.



Botanique :


"Œil mystérieux ou porte d'accès vers un monde étrange ? Plutôt la deuxième solution, puisqu'il s'agit d'un stomate de fève. Présents à la surface des feuilles, ces pores contrôlent les échanges gazeux des plantes avec le milieu extérieur.

Véritables portes à ouverture contrôlée, les stomates sont de minuscules pores situés à la surface inférieure des feuilles. Leur rôle ? Contrôler l'entrée et la sortie de différents gaz : dioxyde de carbone, oxygène, vapeur d'eau... Ainsi, au cours de la photosynthèse, les plantes transforment l'énergie lumineuse en énergie biochimique et pour ce faire, elles ont besoin de dioxyde de carbone (CO2). Malheureusement, ce gaz se trouve dans l'air ambiant alors qu'elles en ont besoin à l'intérieur. Qu'à cela ne tienne, il leur suffit de provoquer l'ouverture des stomates, en liaison directe avec l'intérieur de la plante.

C'est là que l'ingéniosité de ces petits trous fait merveille : les deux cellules en forme de rein placées en vis-à-vis sont les cellules de garde. Si elles sont remplies d'eau, la paroi interne de chacune, plus épaisse que celle de la périphérie, va se creuser vers l'intérieur, ménageant ainsi une ouverture. Le Co2 n'a plus qu'à entrer. Mais comme la vapeur d'eau en profite également pour s'échapper et que la plante ne peut pas se déshydrater au-delà d'un certain seuil, il faut aussi qu'elle puisse fermer le stomate. Reste alors à vider l'eau des cellules de garde : devenues flasques, leurs parois internes vont alors se toucher. Et fermer le pore !"

D'après le Jeu de mémoire : Au cœur de la matière, éd. Ullmann

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Selon Jean-Marie Pelt, auteur d'un ouvrage intitulé Des Légumes (Éditions Fayard, 1993) :


Avec la fève, c'est au plus vénérable ancêtre du monde des légumes que l'on s'adresse. En effet, elle était déjà connue des hommes du néolithique. Des grains de fève ont déjà été trouvés sur les emplacements de la ville de Troie. Lorsque David arrive à Mahanyim, viennent à sa rencontrer des habitants des villes ammonites qui apportent « des lainages, de la vaisselle, ainsi que du blé, de l'orge, de la farine, des épis grillés, des fèves, des lentilles, du miel, du lait caillé et du fromage, des brebis et des bœufs » (Samuel, II, 17/28). Or, la scène se passait mille ans avant Jésus-Christ ! En Égypte, la fève avait très mauvaise réputation ; il était dangereux d'en supporter la vue, car les fèves passaient pour être le lieu de la transmigration des âmes. D'ailleurs, exposées au soleil, elles répandent l'odeur de la semence humaine et, de plus, lorsqu'elles commencent à germer, elles présentent la forme d'un organe sexuel féminin, puis celui d'un enfant... Hérodote rapporte que les prêtres égyptiens tiennent la fève en si grande horreur qu'ils en détournent les yeux comme d'une chose immonde. L'ostracisme égyptien atteint son paroxysme en Grèce où Pythagore en fit une vraie phobie. Poursuivi par ses ennemis, il fut rejoint pour n'avoir pas osé traverser un champ de fèves, de peur d'écraser les âmes des trépassés réfugiées provisoirement dan le monde végétal. Empédocle, disciple de Pythagore, recommandait de s'abstenir de fèves, car le même mot signifie fève et testicule ; ce n'est donc pas la fève, mais l'acte charnel qui offusquait tant l'inventeur de la table de multiplication. Et Pythagore, comme Plutarque, considérait que cet aliment n'était pas propice à eux qui recherchent la paix intérieure, car il provoque des visions et des songes désordonnés et gâtent le sommeil.

Vicia sativa

D'après Gubernatis, l'aversion pour la fève, dont les motifs sont mal connus, remonte encore plus loin que Pythagore. La mythologie en porte une trace évidente : lorsque Cérès vint à Phénéos, en Arcadie, elle fit don aux habitants de cette ville de plusieurs graines de légumineuses, mais elle en exclut la fève.

Complètement discréditée chez les Grecs, la voici qui passe chez les Romains, lesquels ne lui réservent pas meilleur accueil. Ceux-ci avaient remarqué les taches noires qui se détachent si nettement sur les ailes de la fleur, et ils les considéraient comme de lugubres présages...

Le « flirt » de la fève avec les gens d'Église n'apporte pas de perspectives plus réjouissantes ; Clément d'Alexandrie l'accusait d'entraîner la stérilité. Saint Jérôme lui attribuait au contraire des vertus aphrodisiaques ; dans une épître, il interdit les fèves aux religieuses à cause des effets qu'elles produisent - effets visiblement incompatibles avec la vie monastique, « parce qu'elles produisent des titillations aux parties génitales ».

Les auteurs du Moyen Âge et de la Renaissance réservent une meilleure place à la fève dans leurs traités ; un curieux halo de suspicion subsiste autour de la renommée de ces légumes secs. N'ont-ils pas la propriété de distendre tout le corps de leurs flatulences ? Mais il suffirait d'y ajouter des oignons pour en neutraliser les effets. C'est parce que les fèves font gonfler le vendre qu'on dit dans le peuple d'une femme enceinte qu'elle a mangé des fèves. On croyait aussi que l'odeur de ses fleurs pouvait engendrer la folie : « Fève fleurie, temps de folie ! » ; « Il a passé par un champ de fèves en fleurs » signifie « Il a perdu l'esprit ».

Ce halo sulfureux qui entoure la fève n'est pas sans fondement. D'une part, il existe des haricots proches de la fève, susceptibles de contenir dans leurs graines de l'acide cyanhydrique, poison violent ; de nombreuses intoxications ont été relevées à la suite de la consommation de tels haricots, notamment à Java. D'autre part, la fève, comme toutes les vesces, contient des substances déclenchant des troubles qualifiés de favisme. Chez certaines ethnies répandues dans les pays méditerranéens et dotées d'un défaut enzymatique héréditaire, les vesces produisent une altération du sang avec hémoglobinurie, qui doit faire immédiatement cesser l'ingestion de ces vesces suspectes.

Il n'en demeure pas moins que les fèves entrent dans l'alimentation courante de l'Europe du Sud ; leur richesse en principes alimentaires est un peu inférieure à celle de la lentille, du haricot ou du pois.

 






Bienfaits :

Selon Hildegarde de Bingen, auteure de Physica, Le livre des subtilités des créatures divines, les plantes, les éléments, les pierres, les métaux, les arbres, les poissons, les animaux et les oiseaux (édition originale 1151-1158 ; Édition Jérôme Millon, Grenoble, 2011),


"La fève est chaude, bonne à manger pour les gens en bonne santé et en pleine force ; elle est meilleure que le pois. En effet, si des malades mangent de la fève, elle ne provoque pas autant d'écoulements en eux que le pois. La farine de fève est bonne et utile pour le bien-portant comme pour le malade, car elle est légère et se digère facilement. Celui qui souffre des intestins fera cuire des fèves dans de l'eau, en y ajoutant un peu de graisse ou de l'huile ; il ôtera les fèves, avalera le bouillon chaud ; il le fera souvent, et ainsi se soignera l'intérieur du corps.

[Ed. Celui qui souffre de douleurs brûlante, de démangeaisons et d'ulcères, quelle qu'en soit la nature, prendra de la farine de fève ; qu'il ajoute un peu de graine de fenouil réduite en poudre, et qu'il pétrisse cela dans de l'eau avec un peu de farine de froment, jusqu'à ce que la préparation devienne consistante. Qu'il fasse sécher, au feu et au soleil, ces petits emplâtres qu'il placera souvent sur les zones malades, et ainsi il arrachera la douleur et sera guéri.]"

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Croyances populaires :


Paul Sébillot, auteur de Additions aux Coutumes, Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (Éditeur Lafolye, janv. 1892) relève des croyances liées aux cycles de la vie et de la nature :


Quand on envoie le blé au moulin pour le faire convertir en farine, il est d'usage de mettre dans chaque sac deux à trois livres de fèves. On dit que la farine de fève mélangée avec celle de froment empêche le pain de durcir.

 

Dans Le Folk-Lore de la France, tome troisième, la Faune et la Flore (E. Guilmoto Éditeur, 1906) Paul Sébillot recense nombre de légendes populaires :


Dans quelques localités des environs de Liège, on plante les fèves le Vendredi Saint, dans les Ardennes belges le blé et les pommes de terre, qui réussissent infailliblement.

[...] Pour avoir beaucoup de grain, il faut en tourner encore[des crêpes] quand on sème les fèves pour qu'elles soient belles dans la Charente.

[...] Il est vraisemblable que pour empêcher la récolte d'être foulée, on a fait peur aux enfants, peut-être aux adultes, de personnages mystérieux prêts à les punir. En Provence, on leur dit qu'on donne la rouille aux fèves en passant parmi elles quand elles sont mouillées.

Les paysans se servent de locutions proverbiales qui semblent attribuer aux plantes une sorte d'animisme. [...] Il faut que la fève voie son maitre sortir hors du jardin (Wallonie).. Eloigne-toi de moi, je rapporterai pour toi, dit la fève, (région du Nord).

[....] Les paysans se servent de locutions proverbiales qui semblent attribuer aux plantes une sorte d'animisme. Il faut que la fève voie son maitre sortir hors du jardin (Wallonie).. Eloigne-toi de moi, je rapporterai pour toi, dit la fève, (région du Nord).

|...] Ce passage de Rabe!ais : le monde ensagissant ne craindra plus la fleur des febves en la primevère, fait allusion à un ancien proverbe :

Quand tes febves sont en fleur,

Les fols sont en vigueur,


dont on rencontre des parallèles contemporains, tels que : Fèves fleuries, temps de folies, dans le Bessin, et Quan la fave flouri; lei fôou se connéissoun, dans le Vaucluse. Un autre dicton : les fèves fleurissent, que l'on adresse à quelqu'un pour lui reprocher sa folie, était fondé sur le préjugé que la fleur de fève rend fou, parce qu'elle exhale une odeur forte qui porte la tête. Naguère encore des campagnards du Poitou croyaient que son parfum avait ce triste privilège, et dans le Pas-de-Calais, on dit à celui qui parle comme le ferait un fou : Est-ce que c'est la floraison des fèves ?

[...] Les paysans et aussi les habitants des villes découvrent dans des fragments d'animaux des figures assez variées qui se rattachent assez souvent à des idées chrétiennes. En ce qui concerne les plantes, cette conception semble assez rare [...] Un auteur du XVIe siècle rapporte ainsi une croyance qui n'a pas été relevée de nos jours. Si tu peles une febve encore verte, tu verras qu'elle aura la figure toute semblable aux genitoires de l'homme. Cent ans plus tard un médecin, qui lui attribuait des vertus aphrodisiaques, disait la même chose, et ajoutait qu'elle ressemblait aux parties génitales de la femme.

[...] En Provence, si après une prière de malédiction, on jette une fève de marais bien sèche dans l'huile de la lampe qui brute près de l'autel, dès qu'elle commence à se gonfler celui qui a été l'objet du maléfice tombe malade, et le jour où elle se fend, il meurt sans qu'aucun remède puisse le sauver.

[...] Le diagnostic au moyen des plantes, qui semble oublié aujourd'hui, était usité au XVIIe siècle L'on peut connoistre si la morsure est de Beste enragée ou non en appliquant une Feve coupée en deux sur la Playe, car si la Fève y tient, il y a du venin, et si elle n'y tient pas, ce n'est pas la morsure d'une Beste enragée.

[...] La consultation par la pelure est le, plus ordinairement pratiquée avec celle d'un fruit d'arbre ; maison emploie aussi celle de racines comestibles. [...] A Marseille, on jetait une fève dans la lampe qui veillait à l'autel de saint Antoine de Padoue, dans l'église des Récollets ; la fève crevant, on découvrait le coupable.

[...] . En d'autres pays c'étaient des fèves, et un écrivain du XVIe siècle en donne une curieuse explication : Encores en quelques païs aujourdhuy, on mange des febves aux obsèques des morts car dessus les feuilles de ses fleurs semblent estre certaines lettres et châracteres qui représentent la pleur et sont signes de douleur et tristesse. Naguère dans la vallée de Bagnes (Suisse romande), la famille devait donner un plat de fèves aux invités et aux pauvres. Dans la Marche el dans la partie du Berry qui en est voisine, un plat de fèves ou de pois secs figure toujours au banquet qui suit l'enterrement.

[...] Vers le milieu du XVIII* siècle, une sorcière de Boulay en Lorraine se changea, pour éviter d être prise, en un paquet de ramures de fèves.

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Paul Dufournet recense des "Proverbes, dictons et locutions recueillis à Bassy et à Challonges (Haute-Savoie)". (In : Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie, n°1/1973. pp. 7-21) :


Kan on è chu de fâve on truve les frisè amâre. (B.)

Quand on est saoul de fèves on trouve les cerises amères.

Lorsqu'on a trop mangé les meilleures choses ne vous paraissent plus bonnes, ou par transposition : Lorsqu'on a trop de tout on n'apprécie plus ce qui est bon ou agréable, la satiété obnubile le goût.



Symbolisme :


Jacques Brosse dans La Magie des plantes (Éditions Hachette, 1979) consacre dans sa "Flore magique" un article à la Fève :


S'il n'y a pas de galette des rois sans fève, c'est qu'il faut désigner le roi de la fête. Cette coutume que l'on a depuis fort longtemps christianisée en la fixant au 6 janvier, jour de l’Épiphanie, célébration par l’Église de l'adoration des Rois mages, venus de très loin reconnaître l'apparition sur terre (en grec, épiphanie veut dire apparition) du Sauveur des hommes, est d'origine païenne. Elle remonte aux Saturnales romaines. Celles-ci, qui avaient lieu le 16 des calendes de janvier, c'est-à-dire le 17 décembre, et ne duraient d'abord qu'un seul jour, puis trois au temps de César et jusqu'à sept à la fin de l'Empire, commémoraient, en une période intermédiaire entre la fin de l'année et le commencement de la suivante, les origines, le règne de Saturne, dieu des semailles et de l'agriculture, jouant ici le rôle de héros civilisateur, et qui avait été l'âge d'or. Seules la paix et l'égalité gouvernaient des hommes et les lois étaient inutiles. Aussi, pendant les Saturnales, toutes les distinctions sociales étaient-elles abolies, ou plutôt, on les inversait ; les esclaves étaient servis par leurs maîtres, se moquaient d'eux, les rudoyaient, sans qu'on eût le droit de les punir. Tous passaient le temps en banquets, en orgies et se livraient sans vergogne aux plaisirs d'ordinaire interdits. Présidait aux réjouissances un roi tiré au sort par la fève qui donnait les ordres les plus insensés auxquels on était tenu d'obéir.

Ce roi, que l'on choisissait jeune et beau, était évidemment la personnification de Saturne lui-même. Désigné trente jours avant la fête, il allait et venait par la ville, en vêtements royaux, escorté de sa garde et pouvait se livrer impunément à tous ses caprices, à toutes ses passions. Mais, le soir de la fête, se terminait son règne et il devait se couper la gorge sur l'autel du dieu qu'il venait d'incarner.

Cette éphémère royauté, sous des formes diverses, on la retrouve dans tout le folklore européen - c'est le sujet de la pièce de Jean Cocteau. Bacchus, qui se situe en Allemagne, au temps de la Réforme. L'usage de la galette des rois l'a fait survivre jusqu'à nous, mais ce n'est plus qu'une réjouissance familiale dont les participants ne comprennent plus le sens. Il en allait tout autrement au XVIe siècle et, dans ses Recherches de la France, publiées à partir de 1560, l'humaniste Étienne Pasquier donne de cette coutume une version fort intéressante, car il y est encore fait allusion aux usages païens. Le gâteau coupé en parts n'est pas distribué immédiatement. Un enfant se place sous la table et le maître de maison l'interroge, en l’appelant Phèbe, autrement dit Phoebus, « comme si ce fût un qui, en l'innocence de son âge, représentât un oracle d'Apollon ». L'enfant désigne celui qui doit recevoir la première part et ainsi de suite, jusqu'à ce que soit attribuée celle où se trouve la fève. « Et ce fait chacun se déborde à boire, manger et danser. »

Le tirage au sort par la fève, devenu à Rome parodique, était, bien auparavant, traditionnel en Grèce. On y nommait les magistrats au moyen de fèves noires et blanches ; étaient élus ceux qui avaient tiré les fèves blanches. Mais pourquoi justement se servait-on de fèves ? Parce que l'on croyait que celles-ci contenaient les âmes des morts, au culte desquels elles étaient associées. En somme, on s'en remettait au jugement des ancêtres qui savaient ce que les vivants ne pouvaient savoir. Comment justifiait-on une assimilation pour nous bien déconcertante ? Il suffit d'ouvrir une gousse de fèves pour le savoir. La fève par sa forme ressemble étrangement à un embryon et, en grec, kuamon, la « fève », vient du verbe kueô, « porter en son sein ». Y ont-ils pensé ceux qui, dans la galette des rois, remplacent la fève par un minuscule poupon ? Au cours des rites agraires qui célébraient le retour du printemps, la renaissance de la végétation, les fèves représentaient le premier don venu de sous terre, où, avec les morts, reposaient les graines qui alors se révélaient et germaient ; c'était l'offrande des défunts aux vivants, le gage de leur future prospérité. On comprend dès lors pourquoi les fèves étaient strictement prohibées, et par les prêtres égyptiens et par les Orphiques et les Pythagoriciens qui tenaient d'eux leurs secrets ; c'eût été, comme disaient ces derniers, manger « la tête de ses parents », partager la nourriture des morts, qui, en tant que telle, était impure.

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Selon le Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (1ère édition 1969 ; Édition revue et corrigée, Robert Laffont : 1982) :


"La fève symbolise le soleil minéral, l'embryon. Elle évoque le souffre emprisonné dans la matière. Eugène Canseliet remarque que la fève de la galette des Rois est remplacée parfois par un bébé minuscule (un baigneur) ou par un petit poisson.

Les fèves font partie des fruits sacrifiés au cours des offrandes rituelles à l'occasion des labours ou des mariages. Elles représentent les enfants mâles à venir ; de nombreuses traditions confirment et expliquent ce rapprochement... D'après Pline, la fève est employée das le culte des morts, parce qu'elle contient les âmes des morts. Les fèves font partie des fruits sacrifiés au cours des offrandes rituelles à l'occasion des labours ou des mariages. Elles Les fèves, en tant que symboles des morts et de leur prospérité, appartiennent au groupe des charmes protecteurs. Au sacrifice du printemps, elles représentent le premier don venu de dessous terre, la première offrande des morts aux vivants, le singe de leur fécondité, c'est-à-dire de leur incarnation. Ainsi, nous comprenons l'interdit d'Orphée et de Pythagore, au terme duquel manger des fèves était l'équivalent de manger la tête de ses parents, de partage la nourriture des morts, l'un des moyens de se maintenir dans le cycle des réincarnations et de s'asservir aux pouvoirs de la matière. Elles constituaient au contraire, en dehors des communautés initiatiques orphiques et pythagoriciennes, l'élément essentiel de la communion avec les Invisibles, au seul des rites de printemps. En résumé, les fèves sont les prémices de la terre, le symbole de tous les bienfaits venus des gens de dessous terre.

Le champ de fèves égyptien, ainsi nommé symboliquement, était le lieu où les défunts attendaient la réincarnation. Ce qui confirme l'interprétation symbolique générale de ce féculent."

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Symbole d'embryon, la fève servait, selon les anciens Égyptiens, de refuge aux âmes, d'où le nom de champ de fèves qu'ils donnaient au lieu où les morts attendaient la réincarnation. considérée également comme symbole de l'âme dans le monde grec, la fève joue un rôle fondamental dans la pensée pythagoricienne qui voyait en elle "le premier être vivant qui na[quit] de la putréfaction originelle en même temps que le premier des hommes." Le fait qu'elle soit la seule de toutes les plantes à posséder une tige creuse sans nœud en faisait "un moyen de communication privilégié entre l'Hadès et le monde des hommes" et le "lieu de passage où s'opère continûment l'échange des vivants et des morts". Fonction qu'évoque Pythagore dans ses Discours sacrés : "Elles [les fèves] servent de point d'appui et d'échelle pour les âmes [des hommes] pleins de vigueur, quand, des demeures de l'Hadès, elles remontent à la lumière."

Certains disciples de Pythagore voulurent prouver que la plante participait aux cycles de naissances et de résurrections en enterrant dans la terre ou sous le fumier un récipient contenant une fève. "Au bout de quelques jours, quarante ou quatre-vingt-dix, selon les versions, on déterre le récipient, et, à la place de la fève, on trouve soit une tête d'enfant déjà formée, soit un sexe féminin, soit une tête d'homme, ou encore du sang." Ou bien, ils proposaient de rogner une fève et de la laisser un moment au soleil : elle dégageait alors soit "l'odeur de la semence humaine, ou, selon une autre version, l'odeur du sang humain versé par un meurtre".

Par conséquent, la fève, associée à la pourriture, au sexe et aux "parties honteuses" ou encore au sang, "représente, dans le système de valeurs des Pythagoriciens, le pôle de la mort, des renaissances nécessaires, à l'opposé de la vie véritable, réservée aux dieux immortels dont le corps n'est pas fait de sang e de chair, mais demeure incorruptible, comme les aromates et les substances parfumées. Le second trait, marqué par la cosmogonie, c'est que la fève sur sa tige est comme la plante humaine, qu'elle est un double de l'homme, son frère jumeau".

On comprend l'interdit pythagoricien de manger des fèves, résumé par cette phrase : "C'est crime égal de manger des fèves et la tête de ses parents".

Les Romains utilisaient des fèves dans les sacrifices aux dieux et le culte des morts et, pendant trois nuits du mois de mai, en jetaient dans la maison pour chasser les lémures ou larves, ces mauvaises âmes qui venaient importuner les vivants. Pline évoque l'usage des magistrats qui utilisaient les fèves comme porte-bonheur pour les ventes aux enchères. "D'autres pensent avec Cicéron que la fève est impure, qu'elle gâte le sang, qu'elle fait enfler le ventre et, qu'en excitant la sensualité, elle cause de mauvais rêves".

Des siècles plus tard, on retrouve cette signification funéraire : la fève constituait en effet le repas traditionnel du jour des Morts ou des obsèques, car, disait-on au XVIIe siècle : "Dessus les feuilles de ses fleurs semblent estre certaines lettres et charactères qui représentent les pleurs et sont signes de douleur et tristesse."

A la même époque, Delancre attribuait à la fève noire le pouvoir de chasser les fantômes, ce qui n'est pas sans rappeler l'usage romain signalé plus haut : il suffisait de la jeter derrière son dos en faisant du bruit avec un pot de cuivre et en priant neuf fois l'intrus de quitter les lieux. Pour se protéger toute l'année des mauvais esprits, il faut disperser des fèves autour de chez soi le 31 décembre en disant : "Avec les fèves je rachète mon âme".

La fève procure en outre l'invisibilité.

Pour les Grecs, il ne fallait surtout pas prendre en considération un rêve prémonitoire si on avait dîné de fèves. Ces légumineuses vues en songe sont en outre de très mauvais augure.

Enfin, signalons une divination en usage dans l'Antiquité égyptienne et romaine, qui utilisait les fèves noires et blanches. Pour pratiquer la cléromancie, le devin agitait les fèves dans un vase et tirait les oracles d'après leur disposition, une fois le vase renversé. Les Grecs, eux, retiraient une à une les fèves : si la dernière était blanche, la question posée par le consultant recevait une réponse positive alors que la fève noire représentait une réponse négative. Selon une recette moderne provenant de Venise, une jeune fille qui a plusieurs soupirants inscrit sur des fèves le nom de chacun d'eux et les répand à ses pieds : celle qui s'est le moins éloignée désigne le plus fidèle. Au Portugal, la tradition veut que l'on prenne trois fèves le jour de la Saint-Jean : "On laisse la cosse de la première, on retire à demi celle de la deuxième et on dénude complètement la troisième. La jeune fille dépose les trois fèves derrière la jarre de la cuisine et, le matin, en choisit une au hasard les yeux bandés. Si elle tombe sur celle dont la cosse est entière, cela signifie que le futur mari sera riche".

Dans le sud de la France, elle servait à des maléfices : on la jetait dans la lampe se trouvant près de l'autel, en prononçant une prière de malédiction. Lorsqu'elle gonflait sous l'effet de la chaleur, la victime tombait malade ; lorsqu'elle se fendait, celle-ci décédait. Pour retrouver un voleur, on pouvait mettre des fèves dans les lampes à huile placées près des statues de saint Antoine de Padoue, "suivant les époques, on a dû enlever les lampes à cause de ces croyances superstitieuses". Les lancer dans un puits faisait mourir le voleur.

Au XVIIIe siècle, pour savoir si un animal risquait d'être enragé, on appliquait une moitié de fève là où il avait été mordu. Si elle y tenait, la rage ne faisait aucun doute.

Un ancien proverbe disait : "Quand les fèbves sont les fleur, les fols sont en vigueur" selon la croyance que se tenir trop longtemps à proximité des fèves à leur floraison pouvait rendre fou. Cette superstition provient de la forte odeur, entêtante, de la fleur de fève et c'est pourquoi pour désigner un fou, on disait "les fèves fleurissent". Une floraison rapide annonce des accidents.

On prétend que les fèves plantées le 3 juin ou le vendredi saint poussent plus vite, ou encore les samedis du mois de mai, avec une préférence pour le 1er (Lorraine). Il ne faut en aucun cas les semer le jour des Rogations ou les années bissextiles car elles pousseraient à l'envers.

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D'après Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes (Hachette Livre, 2000) :

"La fève présente de nombreux points communs symboliques avec l’œuf. En effet, elle est en analogie avec tout ce qui concerne la gestation, quelque chose qui va naître ou apparaître mais qui, pour le moment, est à l'état embryonnaire. Ainsi, pour les Égyptiens, elle était un symbole de résurrection. Pour les Grecs, elle était une représentation de l'âme. Signalons que les fêtes consacrées à Osiris, en Égypte et à Dionysos, en Grèce, deux divinités associées au mythe de la résurrection, se déroulaient le 6 janvier, et que c'est ce jour qu'ont choisi les Chrétiens pour fêter l’Épiphanie, c'est-à-dire la Nativité de Jésus qui, lui aussi, est associé au mythe de la résurrection. Et si la Tradition veut que l'on introduise des fèves dans les fameuses galettes des rois que nous consommons à cette époque de l'année, c'est que nos ancêtres avaient déjà coutume de glisser une fève dans le pain spécial qu'ils préparaient à l'occasion de ces fêtes consacrées à Osiris ou Dionysos. Ainsi, celui qui obtenait la fève était consacré roi, c'est-à-dire immortel, à l'instar d'Osiris, de Dionysos et, plus tard, de Jésus."

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Symbolisme celte :

D'après L'Oracle druidique des plantes, Travailler avec la flore magique de la Tradition (1994, traduction française 2006) de Philip et Stephanie Carr-Gomm, les mots clefs associés à la plante sont :


En "position droite : Fertilité - Réincarnation - Nourriture.

position inversée : Confusion - Les ancêtres - Impureté.


La grosse fève pousse de nos jours dans le monde entier et est une plante totalement différente des autres types de haricots, tels que le flageolet, le haricot vert, le haricot mange-tout ou le phaséole, arrivés en Europe depuis l'Amérique du Sud au XIVè siècle. La "fève celte" a la moitié de la taille des variétés modernes. Les pétales de ses fleurs montrent les taches noires caractéristiques de cette espèce, et la peau de ses fruits est noire.

La carte présente une plante en fleur, à côté de laquelle est posé un panier de haricots. Derrière elle, on voit les rangées de fèves d'une ferme de l'âge du fer. Des cochons s'affairent dans le champ.


Sens en position droite. La grosse fève est associée à la fertilité et à la réincarnation. A mesure qu'elle grandit, son symbolisme phallique est accentué - son haricot ressemblant à un embryon. Pour les Anciens, cette plante communiquait directement avec le royaume des morts, dont l'esprit revenait de l'Autre Monde à travers sa tige creuse. Le choix de cette carte signale qu'une chose que vous pensiez disparue est revenue dans votre vie sous une forme inédite. Une relation que vous pensiez achevée sera brusquement ranimée, ou un projet abandonné depuis longtemps portera des fruits d'une manière inattendue.

Il se peut par ailleurs que vous ressentiez un attachement sensuel aux choses de ce monde se cherchant une expression sexuelle ou artistique.


Sens en position inversée. Plante attachée à la terre, par le passé le haricot était lié à l'Autre Monde et au royaume ancestral. Si vous avez choisi cette carte, vous êtes fortement influencé en ce moment par les ancêtres. Ceux-ci vous incitent à vous comporter ou à éprouver les choses d'une certaine manière ou à agir selon un modèle établi par une génération précédente. Cela peut être approprié ou non. Si vous souhaitez mettre fin à ce modèle, une offrande rituelle de haricots aux esprits des ancêtres convient. Jetez-en quelques-uns par dessus votre épaule après avoir formulé votre intention.

Il se peut également que vous éprouviez une certaine confusion ou un sentiment d'impureté. La tentative de vous purifier risque de vous gêner encore davantage. La pureté est une qualité rarement trouvée dans la nature - tout, depuis l'eau jusqu'à l'air, a besoin d'un mélange d'ingrédients pour être complet. Nous avons besoin de nos défauts, nos faiblesses et nos erreurs qui nous rendent humains. Ce qui compte n'est pas la pureté, mais l'intégrité.

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Symbole de mort, de fertilité et de renouvellement

La grosse fève était déjà cultivée depuis l'Afghanistan à l'est jusqu'en Europe à l'ouest il y a quelque 9000 ans. Elle était cultivée au Moyen-Orient, dans l’Égypte ancienne et dans l'Europe méditerranéenne avant d'arriver en Grande-Bretagne il y a 6000 ans, sous la forme de la "fève celte", devenue rapidement un aliment de base de la population.

Comme le cochon, principale source de protéines, le haricot était associé à la mort, à l'Autre Monde et aux pouvoirs de la fertilité et du renouvellement. Depuis l'époque classique jusqu'au XIXè siècle, les croyances, les rituels et le folklore de l'ensemble de l'Europe montrent le pouvoir du modeste haricot sur l'imagination populaire. Les haricots servaient à la divination, à la fabrication d'amulettes persuadant les esprits de quitter une maison, au soin des verrues et du mal de dents, à l'élimination des lentes. Des haricots noirs et blancs étaient utilisés pour voter. Par la suite, les haricots ont été remplacés par des boules, d'où le terme "blackbouler", venu de l'anglais.

Malgré la popularité du haricot, nombre de cultes, dont le plus connu est le pythagorisme, avaient interdit à leurs adeptes de le consommer. Les disciples des mystères d'Éleusis et des mystères orphiques ainsi que les prêtres romains et égyptiens tenaient aussi le haricot pour tabou. Selon certains experts, cette attitude avait été suscitée par une maladie provoquée par cette plante : le favisme, destruction des hématies, qui affecte beaucoup de gens, surtout dans la région méditerranéenne. Pour d'autres, sa similarité avec la fève ourdou, taboue en Inde, lui a donné cette réputation due à ses marques noires qui l'associent à la mort et à l'impureté.

Certains sont persuadés que Pythagore avait été instruit par un druide, d'autres pensent que les druides enseignaient le pythagorisme. La légende dit que le philosophe est mort pour avoir refusé de traverser un champ de haricots afin d'échapper à ses ennemis. Des milliers d'années plus tard, le champ de haricots a été une fois de plus associé indirectement au druidisme lors de la "Bataille de Beanfield", où la police a attaqué des personnes se rendant à la fête de Stonehenge."

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Mythes et légendes :


D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


FEVE. — On pourrait faire tout un traité curieux, rien qu’en énonçant les opinions étranges émises par les érudits anciens et modernes sur les causes qui ont déterminé, dit-on, la déesse Cérès à exclure les fèves du nombre des dons faits à ses hôtes, et Orphée et Pythagore à se refuser cette espèce de nourriture. Les uns disent que Pythagore, dans la fève, voyait du sang, et, par conséquent un animal, une nourriture contraire à son régime végétarien. D’autres ont cru découvrir dans la fève les organes mâles de la génération, ce qui explique le proverbe : Deux pigeons avec une fève « due piccioni ad una fava », qui, à l’origine, avait une signification bien différente de celle qui lui est restée. D’autres pensent, avec Cicéron, que la fève est impure, qu’elle gâte le sang, qu’elle fait enfler le ventre et qu’en excitant la sensualité, elle cause de mauvais rêves (1) ; c’est pourquoi, dit-on, le devin Amphiaraüs, pour y voir toujours clair, s’abstenait des fèves. « La fève, écrit M. Schœbel (2), a toujours paru impure ; et les hallucinations d’Anne-Catherine Emmerich, qui vit, sous cette forme pénétrer le Saint-Esprit dans les flancs de la Vierge, n’ont pas réussi, quoique préconisée par le clergé, à la rendre sainte. » D’autres causes, plus étranges encore, pour classer la fève parmi les légumes défendus, se trouvent indiquées dans un livre de Lilius Gregorius Gyraldi (3). Entre autres autorités, on y cite celle d’Origène, qui se fonde à son tour sur le chaldéen Zareta : « Zaretan ait Chaldaeum has afferre causas cur a fabis esset abstinendum : « Omnium, ait, quæ in terra, consistunt, comparationem quamdam et principium faba habere videtur. Conjecturamque hanc ille afferebat, quod si macerata ad solem per aliquod temporis spacium dimittatur, seminis humani odorem contrahere. Clarius etiam profert exemplum, quod ea florente, una cum flore in olla circumlita si concludatur, humique obruatur, et post aliquot dies effodiatur, pudendi muliebris effigiem habere reperiotur et mox etiam puerilis capitis. » Aulu-Gelle, d’après Aristoxène, prétend que Pythagore, par le mot fève, ne voulait point indiquer les fèves, mais les testicules, et que, dans le vers d’Empédocle, le mot devait avoir la même signification :


Ali miseri a cyamo miseri subducite dextras.


Dans la province de Lecce, pour indiquer ce geste indécent qui s’appelle en italien « squadrar le fiche », on dit « fare la fica e la fava ». Marcellus Virgilius interprétait le mot grec ... par le mot latin ova. Diogène Laerce, qui attribue à Aristote un traité sur les fèves, nous apprend aussi qu’il les trouvait ressemblantes aux organes de la génération. Les Égyptiens, chez lesquels la fève était l’objet d’un culte, ne la mangeaient pas non plus, probablement pour la même raison, c’est-à-dire de peur de manger en elle la vie d’un homme, de manger une âme. On raconte que Pythagore, poursuivi par ses ennemis, fut rejoint et tué, seulement parce que, arrivé devant un champ de fèves, il n’osa pas le traverser de peur d’écraser des êtres animés (4), des âmes de trépassés qui étaient entrées provisoirement dans la vie végétale. La fève a gardé jusqu’à nos jours sa signification, phallique à la fois et funéraire. Gyraldi au XVIe siècle écrivait : « Exisumant Magi morutorum animas fabis inesse, quibus dum parentamus, fabas ipsas comesse moris sit. Quare, ut puto, hoc etiamnunc tempore, in defunctorum celebri die, fabas passim et esitamus ipsi et aliis impendimus ». De nos jours encore, à Acireale, à Palerme et ailleurs, le jour des morts, on mange des fèves et on en distribue aux pauvres. Dans la Haute Italie et en Russie, le jour des Rois (6 janvier, le jour de l’Épiphanie, mot dont à Florence et à Rome on a fait la befana, une sorcière censée représenter la saison de l’hiver, la nuit sombre de l’hiver qui s’en va), on mange un gâteau, dans lequel on place une fève noire et une fève blanche : la fève noire représente le roi, le mâle, la fève blanche, la reine, la femelle. Les deux personnes qui trouvent la fève sont prédestinées à s’unir, lorsque le hasard fait que la fève noire tombe en partage à un garçon et la fève blanche à une jeune fille (5). Par ce seul exemple, on peut voir quelle étroite relation il y a, d’après la conception populaire, entre les rites funéraires et les rites phalliques.

La fève noire représente depuis bien des siècles le mâle, ainsi que la fève blanche la femelle ; je le suppose, du moins, en lisant ce passage relatif au XIVe siècle, dans la Storia della Repubblica di Firenze, de Gino Capponi : « Ogni maschio che si battezzava in San Giovanni, per averne il novero, metteva una fava nera, e, per ogui femmina, una fava bianca. » La fève blanche était considérée comme inférieure. On sait qu’en Toscane, on vote encore avec des fèves ou de petites boules noires et blanches : les noires approuvent, les blanches rejettent, d’où le mot imbiancare, qui est devenu synonyme de condamner. En Toscane, le feu de la Saint-Jean est allumé dans un champ de fèves, pour qu’elles puissent mûrir plus vite. En Sicile, la veille de la Saint-Jean, on mange les fèves avec une certaine pompe, et on remercie saint Jean qui a obtenu du bon Dieu la grâce d’une récolte abondante. A Modica (en Sicile), le premier jour du mois d’octobre, la jeune fille amoureuse sème deux fèves dans le même pot. L’une doit la représenter, l’autre est à l’intention de l’objet de sa prédilection ; si toutes les deux poussent avant la fête de saint Raphaël, leur mariage s’arrangera ; si une seule des deux fèves pousse, il y aura trahison de part ou d’autre. En Sicile (Noto) et en Toscane (campagne de Florence), les jeunes filles qui désirent un mari apprennent leur sort par les fèves ; voici comment : elles mettent dans un petit sac trois fèves, l’une entière, une autre sans l’œil, une troisième sans écorce, et elles les secouent ; puis elles en tirent une : si elles ont la chance de tomber sur la fève entière, un mari riche et bien portant leur est garanti ; si elles tombent sur la fève sans œil, leur mari sera infirme et gêné ; si elles ont le malheur d’attraper la fève sans écorce, le seul mari qui se présentera pour les épouser sera un pauvre diable sans le sou. Dans les Histoires d’une petite ville du regretté Charles Deulin (Paris, 1875), il est question d’une fève tombée dans la cendre de la cheminée qui pousse et monte jusqu’au ciel ; c’est en grimpant sur elle que Pipette arrive au paradis, à l’instar d’autres héros et héroïnes qui arrivèrent au ciel sur un pois, un haricot, un chou, une citrouille, etc. Les légumes, nous l’avons déjà remarqué à plusieurs reprises, ont presque tous une signification phallique et funéraire. Festus nous apprend que le Flamen ne pouvait ni toucher, ni nommer les fèves : « Fabam nec tangere, nec nominare diali Flamini licet, quod ea putatur ad mortuos pertinere ; nam et lemuralibus jacitur larvis et parentalibus adhibetur sacrificiis, et in flore ejus luctus litterae apparere videntur. » Les Lémures, c’est-à-dire les ombres vagabondes de ceux qui avaient mal vécu, d’après la superstition romaine, s’approchaient pendant la nuit des maisons et y jetaient des fèves ; c’est à quoi fait allusion Ovide :


Terque manus pura fontana proluit unda,

Verutur et nigras accipit ore fabas,

Adversusque jacit ; sed dum jacit, haec ego mitto,

His, inquit, redimo meque meosque fabis.


Albert le Grand nous apprend enfin, qu’en mêlant de la chaux avec de l’eau de fèves à une certaine terre rouge, et en faisant du tout un emplâtre, on peut résister au feu, sans sentir aucune douleur.


Notes : 1) Apomasaris, Apotelesmata (Francfort, 1577), nous apprend aussi qu’il est très mauvais de voir en songe des fèves, des pois chiches ou des lentilles.

2) Le Mythe de la femme et du serpent (Paris, 1876).

3) Pythagorae symbola (Bâle, 1551, p. 102 et suiv.).

4) Cf. la légende de la fuite de la Vierge trahie par les pois chiches, au mot Genévrier

5) M. Chéruel nous fournit d’amples renseignements sur l’usage des gâteaux aux fèves en France : il était d’usage, dit-il (Dictionnaire historique des Institutions, Mœurs et Usages de la France), depuis un temps immémorial, et par une tradition qui remontait jusqu’aux saturnales des Romains, de servir, la veille des Rois, un gâteau dans lequel on enfermait une fève qui désignait le roi du festin. Le gâteau des Rois se tirait en famille, et c’était une occasion de resserrer les affections domestiques, qui exercent une si heureuse influence sur les mœurs. » Les cérémonies qui s’observent en cette occasion avec une fidélité traditionnelle ont été décrites par Pasquier dans ses Recherches de la France (IV, 9) : « Le gâteau coupé en autant de parts qu’il y a de conviés, on met un petit enfant sous la table, lequel le maître interrogé sous le nom de Phèbe (Phœbus ou Apollon), comme si ce fût un qui, en l’innocence de son âge, représentât un oracle d’Apollon. A cet interrogatoire, l’enfant répond d’un mot latin : Domine (seigneur, maître). Sur cela, le maître l’adjure de dire à qui il distribuera la portion du gâteau qu’il tient en sa main ; l’enfant le nomme ainsi qu’il lui tombe en la pensée, sans acception de la dignité des personnes, jusqu’à ce que la part soit donnée où est la fève ; celui qui l’a est réputé roi de la compagnie, encore qu’il soit moindre en autorité. Et, ce fait, chacun se déborde à boire, manger et danser. Tacite, au livre XIII de ses Annales, dit que, dans les fêtes consacrées à Saturne, on était d’usage de tirer au sort la royauté. Au moyen âge, les grands nommaient quelquefois le roi du festin, dont on s’amusait pendant le repas. L’auteur de la vie de Louis III, duc de Bourbon (mort en 1419), voulant montrer quelle était la piété de ce prince, remarque que, le jour des Rois, il faisait roi un enfant de huit ans, le plus pauvre que l’on trouvât en toute la ville. Il le revêtait des habits royaux, et lui donnait ses propres officiers pour le servir. Le lendemain. l’enfant mangeait alors à la table du duc ; puis, venait son maître d’hôtel qui faisait la quête pour le pauvre roi. Le duc Louis de Bourbon lui donnait communément quarante livres, et tous les chevaliers de la cour chacun un franc, et les écuyers chacun un demi-franc. La somme montait à près de cent francs, que l’on donnait au père et à la mère pour que leur enfant fût élevé à l’école. On tirait le gâteau des Rois, même à la table de Louis XIV. C’est ce que prouvent les mémoires de Mme de Motteville : « Ce soir, dit-elle à l’année 1648, la reine nous fit l’honneur de nous faire apporter un gâteau, à Mme de Brégy, à ma sœur et à moi ; nous le séparâmes avec elle, nous bûmes à sa santé avec de l’hippocras qu’elle nous fit apporter. » Un autre passage des mêmes mémoires atteste que, suivant un usage qui s’observe encore dans quelques province, on réservait pour la Vierge une part qu’on distribuait ensuite aux pauvres. « Pour divertir le roi, dit Mme de Motteville à l’année 1649, la reine voulut séparer un gâteau et nous fit l’honneur de nous y faire prendre part avec le roi et elle. Nous la fîmes la reine de la fève, parce que la fève s’était trouvée dans la part de la Vierge. Elle commanda qu’on nous apportât une bouteille d’hippocras, dont nous bûmes devant elle, et nous la forçâmes d’en boire un peu. Nous voulûmes satisfaire aux extravagantes folies de ce jour, et nous criâmes : la reine boit ! » Et Chéruel : « Les gâteaux à fève n’étaient pas réservés exclusivement pour le jour des Rois. On en faisait lorsqu’on voulait donner aux repas une gaieté bruyante. Un poète du XIIIe siècle, racontant une partie de plaisir qu’il avait faite chez un seigneur qui leur donnait une généreuse hospitalité, parle d’un gâteau à fève pétri par la châtelaine : Si nous fit un gastel à fève. Les femmes récemment accouchées offraient, à leurs relevailles, un gâteau de cette espèce. »

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Dans Le Folk-Lore de la France, tome troisième, la Faune et la Flore (E. Guilmoto Éditeur, 1906) Paul Sébillot recense nombre de légendes populaires :


La fève qui monte au ciel répond plusieurs fois à celui qui l'a plantée et qui s'impatiente de ne pas la voir croître assez rapidement. Des magiciennes pour que leur fuite ne soit pas découverte, font parler à leur place les fruits de ce légume : dans un conte champenois, des fèves mises sur le feu par la fille d'un ogre répondent à son père tant qu'elles ne sont pas cuites ; dans un conte littéraire du XVIIe siècle, une fève qu'une princesse fugitive a touchée de sa baguette parle également jusqu'au moment où sa cuisson est achevée.

[...]

Des naissances analogues se retrouvent dans deux récits de Menton : une mendiante à laquelle une femme a refusé des fèves qui cuisaient, souhaite qu'elles deviennent des enfants, et dès qu'elle est partie, il sort du chaudron autant d'enfants tout petits qu'il y avait de fèves. une autre femme souhaite à une marchande que toutes les lentilles de son magasin deviennent des enfants.

[...] Dans un récit de Basse-Bretagne, une fève, fait tomber dans un sommeil léthargique.

[...] La plante qui monte au ciel figure dans un grand nombre de contes le plus ordinairement, c'est une fève mais on rencontre aussi des haricots, des pois, et même, en Haute-Bretagne, un lys. Dans un conte haut breton, c'est une fève magique qui donnait tout ce qu'on voulait, et qui plantée dans le jardin va jusqu'au ciel ; quand l'homme se sent mourir il grimpe tout au long et arrive au Paradis.

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Littérature :


L'incipit de Ce pays qui te ressemble (© Éditions Stock, 2015) de Tobie Nathan nous plonge immédiatement dans l'atmosphère de croyances qui entourent la fève :


HARET EL YAHOUD

Les Égyptiens sont des cannibales. Regardez bien une fève ; observez-la de près, vous verrez combien elle ressemble à un fœtus. Depuis l’Antiquité, les Égyptiens sont des mangeurs de fèves, des mangeurs de fœtus. Ma mère s’appelait Esther. Des fœtus, elle dut en manger des quantités avant de finalement tomber enceinte…

Esther s’était levée avant soleil, comme tous les matins. Elle avait préparé le café à la lueur d’une bougie, un café noir, très noir, dans la kanaka, la petite cafetière à longue queue. Puis elle avait servi le foul. À l’aide d’une fourchette, elle avait écrasé les fèves bouillies en versant une lampée d’huile d’olive et y avait ajouté de petits morceaux d’œuf dur. Elle approcha son visage ; ça sentait bon le matin heureux. Ce n’était pas tous les jours qu’ils pouvaient s’offrir des fèves et des œufs au petit-déjeuner. D’habitude, c’était une simple galette de pain et un bol de thé presque translucide. Mais, la veille, elle était passée chez sa tante Maleka, qui avait insisté. Esther avait refusé, bien sûr… Ils n’étaient tout de même pas devenus des mendiants ! Par fierté, donc, mais pas seulement… par politesse, aussi ! On n’acceptait pas les cadeaux à moins d’y être contraint. Il fallait que l’autre vous le fourre dans la poche, fasse mine de se fâcher, jure qu’il y allait de son honneur, voire de sa vie… « Pour l’amour de Dieu, tu dois prendre ces fèves ; tu dois ! – Mais jamais ! Nous n’avons pas besoin ! – Sur ma vie ! Tu ne sortiras pas de chez moi, sinon… » Ce n’est qu’alors, après plusieurs tentatives, plusieurs refus, qu’on acceptait de recevoir, comme à contrecœur. Sophistication d’une politesse qui assigne le prodigue à la position de quémandeur. À l’issue de ce marchandage, elle était donc rentrée avec un panier de fèves séchées, de dattes, de café, de pâte d’abricots, cette friandise qu’on appelait ici « l’astre de Dieu ».

Elle ne l’avait pas avoué à Motty, son mari. Il se serait mis en colère, c’est certain. Il serait peut-être sorti en claquant la porte. Il l’avait déjà fait. Et elle aurait dû partir à sa recherche à travers les ruelles du Mouski. Elle était folle d’inquiétude quand il sortait seul. Elle avait donc rangé les provisions en silence et attendu qu’il s’endorme pour tremper les fèves, et les avait cuites aux premières lueurs de l’aube.

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