Les Celtes et la forêt
- Anne

- 6 avr. 2022
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 mars
Chêne, hêtre, if, pommier... l'arbre est incontournable dans les religions celtes. Par sa force sacrée et symbolique, il contient l’ensemble du cosmos. S'il vient à tomber, c'est le monde entier qui bascule.
Druides anglais vers 100 avant J.-C. Gravure de W. Walker d'après Susanna Duncombe, 1797• Crédits : Hulton Archive - Getty
Vous souvenez-vous de ce petit chien gaulois qui hurle à la mort quand un arbre est abattu ? Il s’appelle Idéfix et, dans les aventures d’Astérix le Gaulois, il est le compagnon d’Obélix. Vous souvenez-vous de ce druide qui, pour préparer la potion magique, a besoin d’un peu de gui coupé avec une serpe d’or ? Il s’appelle Panoramix. Le chêne majestueux et le sympathique pommier sont autant d’arbres que les Celtes relient à leurs dieux. Alors ayons une idée fixe : trouver l’arbre-monde afin d’offrir un panorama magix de la place des arbres dans la religion des Celtes !
L'arbre dans la cosmologie celte : De la vie spirituelle des Celtes, peu de choses sont connues. Et ce que les spécialistes en savent, ils le savent le plus souvent grâce à un exercice de mythologie comparée : pour appréhender les religions de ces peuples irlandais, gaulois, ibères, il faut souvent passer par les mythes grecs, romains, germaniques, ou encore scandinaves… Dans ce peu de choses, pourtant, un élément intrigue : l’abondance et la centralité de la figure de l’arbre. Chênes, hêtres, frênes, ifs, pommiers, poiriers, mélèzes, l’arbre, seul ou en bosquet, est incontournable dans les religions celtes. Ces "bois sacrés", appelés nemetum en gaulois latinisé, sont considérés comme de véritables sanctuaires. Souvent consacrés à une divinité principale, ils abritent aussi le culte d’autres dieux secondaires, comme les dryades ou les nymphes. Surtout, tout arbre majestueux peut être, pour les Celtes, le symbole microcosmique de l’arbre du monde ; et lorsque l’arbre tombe, c’est tout l’univers qui s’apprête à basculer…
"L’arbre-monde peut être le monde lui-même, dans son ensemble, le symbole du monde. De façon plus restreinte, il est l'axe du monde, c'est-à-dire le support autour duquel tout s'organise. Ses racines se trouvent dans l'autre monde souterrain, sa ramure se trouve dans le ciel, il parcourt verticalement l'ensemble des strates du monde", explique l'historien Patrice Lajoye. "On a une représentation macrocosmique du motif, une théologie, et en même temps, des représentations microcosmiques locales qui prennent la forme d'un arbre particulier dans le paysage, qui devient lui-même un arbre sacré."
Les invités Patrice Lajoye est historien des religions, spécialiste des mythologies celtique et slave. Il travaille au CNRS, à la Maison de la Recherche en Sciences humaines de l’Université de Caen, où il est secrétaire de rédaction de la revue "Histoire et Sociétés rurales". Il a notamment publié :
Des dieux gaulois : petits essais de mythologie (Archaeolingua, 2008)
L'Arbre du monde : la cosmologie celte (CNRS Éditions, 2016)
Bernard Sergent est historien spécialisé dans le comparatisme indo-européen. Il a été chercheur au CNRS et président de la Société de mythologie française. Il a notamment publié :
Guide de la France mythologique. Parcours touristiques et culturels dans la France des elfes, des fées, des mythes et des légendes (collectif, Payot-Rivages, 2007)
Dictionnaire critique de mythologie (avec Jean-Loïc Le Quellec, CNRS Éditions, 2017)
Les Dragons : Mythologies, rites et légendes (Yoran Embanner, 2018)
Sons diffusés dans l'émission :
Archive de l'historien Georges Dumézil dans l'émission Les Après-midi de France Culture le 26 décembre 1977
Chanson L'Arbre et l'homme interprétée par Colette Renard
Archive de Jan Philip à propos de l'héritage de la civilisation celtique en Europe sur la RDF en 1962
Lecture par Marion Dupont d'un extrait de l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien
Archive du poème Yggdrasil de Jacques Lacarrière lu par Laurent Stocker dans Pas la peine de crier sur France Culture le 8 juin 2012
Extrait de la bande-annonce du film d'animation Astérix : le domaine des dieux réalisé par Alexandre Astier et Louis Clichy et sorti en 2014
Extrait de la série télévisée Thierry La Fronde diffusée le 5 janvier 1964 sur la RTF
Voir tous les épisodes dans la même série.
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Jérôme France, auteur de "Forêts et Peuples « forestiers » de Gaule. Belgique d'après le Bellum Gallicum de César. Contribution à l'étude des divisions de la Gaule." (In : Revue archéologique de Picardie, n°1-2, 1985. pp. 13-20) précise le rôle des forêts pour les Gaulois :
"En règle générale l'utilisation de toutes les possibilités tactiques de la forêt est une des bases de la guerre gauloise et belge en particulier. En effet pratiquement tous les peuples du Belgium et plus occasionnellement des peuples de Celtique utilisent la forêt à des fins guerrières.
L'utilisation la plus classique du couvert forestier est l'embuscade qui provoque en bien des occasions des revers parfois très lourds pour les Romains et leurs alliés ; l'exemple le plus fameux est celui d'Atuatuca où cinq cohortes sont anéanties par les Eburons d'Ambiorix.
La forêt peut également servir de couverture, ainsi pour dissimuler une marche d'approche de la cavalerie germaine vers le camp de Q. Cicéron. Elle permet encore de faire jouer très efficacement la surprise en offrant un couvert qui permet d'opérer à l'insu de l'ennemi la formation en ligne de bataille, avant l'assaut ; ainsi pratiquent les Nerviens lors de la bataille de la Sambre. En cette circonstance son rôle de couverture est également mis à profit par des cavaliers gaulois qui harcèlent la cavalerie romaine par une tactique constituée de charges et de replis répétés en forêt, où celle-ci n'ose pas les poursuivre. Une tactique analogue, appliquée par exemple par les Bretons, consiste à attirer l'ennemi hors du terrain découvert et loin du gros de la troupe.
Lors de la marche à l'ennemi la forêt sert couramment de dépôt, presque de support logistique ; les armées y déposent chariots, bagages et éventuellement le butin, les reprenant à l'issue des opérations. Elle dispense ainsi les Gaulois d'une castramétation à la romaine, d'autant plus qu'elle offre un refuge sans pareil à des combattants qui la connaissent bien. C'est dans cette fonction qu'elle est d'ailleurs la plus utilisée.
En Bretagne c'est au pied de la lettre que la forêt constitue un camp retranché, puisque les Bretons ont aménagé de véritables forteresses forestières, que César, suivant leur usage appelle oppida. Les haies nerviennes semblent se rapprocher de ce type, même si elles constituent moins des fortifications que des entraves à la marche de l'adversaire.
Evoquant cette fonction de refuge que remplit si fréquemment la forêt, je ferai une distinction entre un emploi tactique, par exemple la retraite en forêt après un combat malheureux, qui permet de gagner à couvert des cachettes sûres et décourage parfois d'éventuels poursuivants, et une conception plus globale, stratégique, du refuge sylvestre. A ce point il faut voir que la forêt a pu en certains cas livrer refuge à un peuple entier et servir de base à une véritable guérilla. On touche ici à l'emploi le plus important de la forêt dans la guerre, en même temps qu'au caractère le plus original de la guerre en Gaule Belgique.
Face à la puissance romaine et à un exercitus césarien de plus en plus efficace les Gaulois n'ont pas su ou pas pu apporter de réponse stratégique et tactique équivalente, et surtout efficace. Le nombre n'a rien pu contre la « structuration romaine », pas plus qu'une guerre de terre brûlée qui pour être efficace aurait dû être totale. Surtout, les Gaulois ont été vaincus là où précisément la tradition militaire romaine et César en particulier étaient les plus forts, le siège et la bataille rangée. L'erreur fondamentale des Gaulois a sans doute été de combattre sur un terrain d'emblée défavorable et sans pouvoir imposer aux Romains celui qui les aurait servi. Faute d'imagination, faute aussi d'unité et de cohésion.
A l'opposé, des peuples belges ou bretons ont été les seuls à envisager et à appliquer une stratégie qui tente de placer l'envahisseur dans une position inhabituelle, et de le réduire à l'impuissance. Un trait caractérise immédiatement cette stratégie, c'est le refus d'affronter les Romains en bataille rangée. La conduite des Ménapes et des Morins en -56, celle des Bretons de Cassivellaunos en -54 et celle des Eburons en -53 ne laissent ici aucun doute. Il est certain qu'elles sont le fruit d'une courte mais instructive expérience. Depuis -58 en effet César n'a essuyé en Gaule aucun échec probant ; la bataille de la Sambre en particulier a été un avertissement très clair pour ces peuples de la valeur manœuvrière de l'armée romaine. Malgré une surprise totale qui a sérieusement ébranlé les Romains. César a pu redresser la situation grâce à la discipline légionnaire, et il est vrai à d'opportuns renforts. Cette bataille a laissé les Nerviens exsangues et a sans doute fait réfléchir les Ménapes et les Morins pour déterminer leur conduite un an plus tard. Les Bretons firent eux-mêmes cette expérience ; et dès le début de la guerre que César mena contre eux, les Eburons préférèrent l'embuscade et la ruse, puis la fuite à un siège ou à un affrontement traditionnel en ligne.
Chez tous ces peuples ce refus s'accompagne d'un refuge systématique et préventif en forêt, cette décision prévalant à tout engagement (exception faite des Bretons), et concernant la totalité de la population et de ses biens. La forêt joue bien ici le rôle de refuge défensif, sur lequel repose une stratégie de guérilla dont elle est le cadre et la condition essentielle. Car il faut bien appeler guérilla le combat à base d'embuscades et de coups de mains que livrent les Gaulois. La conduite de Cassivellaunos est ici peut-être la plus exemplaire.
Cette façon inhabituelle de faire la guerre a tout d'abord surpris les Romains et a considérablement gêné César en l'empêchant d'obtenir des succès décisifs entraînant les soumissions rapides des peuples en question.
Trois campagnes sont ainsi nécessaires contre les Ménapes ; après deux échecs en -56 et en -55, César ne peut en venir à bout qu'en mobilisant cinq légions en -53. La campagne bretonne de -54 montre l'armée romaine et son chef réduits à l'impuissance et contraints de demeurer sur la défensive face aux 4 000 essédaires de Cassivellaunos. De même en -53 César ne sait quel parti prendre contre les Eburons ; l'armée réunie ne peut rien contre un adversaire « disséminé de tous côtés », et fractionnée en détachements elle court perpétuellement le risque de tomber dans des traquenards. Ce paragraphe 34 du Livre VI laisse bien apparaître les deux problèmes qui se posèrent aux Romains, la méconnaissance, et sans doute la peur, du milieu forestier, et l'inadaptation de la structure légionnaire à la guérilla forestière. Dans cette situation César ne peut qu'appeler les peuples voisins au pillage et à l'extermination des Eburons, préférant confier à d'autres Barbares le soin de cette sale guerre. Mais cette arme est à double tranchant car bientôt des Germains, attirés par le pillage, passent le Rhin et trouvent finalement plus rentable d'aller faire du butin directement dans les camps romains.
C'est finalement dans une guerre totale que César peut trouver une solution au problème que lui pose la forme de résistance de ces peuples. Guerre économique d'abord avec le ravage systématique et répété des terroirs cultivés et des habitats désertés par la population et laissés sans défense. De plus César s'emploie à isoler diplomatiquement et militairement chacun d'eux, qu'il s'efforce de combattre séparément. Ainsi ruinés et isolés les Bretons de Cassivellaunos puis les Ménapes finissent par venir à résipiscence. Toutefois Ambiorix parvient à s'enfuir, et son peuple ne fit jamais de soumission à César. Mais il semble bien que la guerre d'extermination menée contre lui n'ait pas été un vain mot car de ce moment il disparaît du récit césarien, et semble-t-il de l'histoire.
Au total il apparaît que le rôle de la forêt dans cette guerre belge a été fondamental et grandement sous-estimé, en même temps d'ailleurs que la résistance de ces peuples de l'extrême Nord de la Gaule. Car ce Bellum Belgicum a sans doute bien été l'engagement le plus long, le plus dur et peut-être le plus coûteux auquel César ait eu à faire face en Gaule. La brutalité de sa méthode finale en témoigne.
Mais la stratégie forestière belge, adaptée à un milieu familier des Gaulois, tentant d'y grignoter le dispositif adverse en évitant de l'affronter à découvert, a échoué pour deux raisons, l'extrême prudence de César puis la conduite d'une guerre totale qui ruine le potentiel économique gaulois sans avoir à affronter directement la forêt, et du côté gaulois l'incapacité d'une guérilla trop défensive de porter à l'ennemi des 16 coups mortels et décisifs.
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Toponymie :
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