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  • Anne

Le Nautile




Étymologie :

  • NAUTILE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1562 zool. « mollusque céphalopode à coquille cloisonnée (aussi à l'état fossile) » (Du Pinet, Pline, IX, 29 ds Gdf. Compl.) ; 2. 1664 notille « vase fait avec une conque marine montée sur un pied d'argent » (Invent. du maréchal de la Meilleraye ds Havard 1889) ; 1889 nautile (Havard) ; 3. a) 1811 mar. nautile sous-marin (Carnot ds Proc. Verb. A., sc. t. IV, p. 468 et 469) ; b) 1846 « ceinture gonflée d'air qui aide à se soutenir sur l'eau » (Besch.). Empr. au lat. d'époque impériale nautilus au sens 1, lui-même empr. au gr. ν α υ τ ι ́ λ ο ς proprement « marin », puis a servi à désigner ce mollusque qui étend ses tentacules pour naviguer comme avec une voile.


Lire également la définition du nom nautile afin d'amorcer la réflexion symbolique.




Symbolisme :

Nautile, nombre d'or et spirale dorée
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On associe fréquemment la coquille du nautile à la représentation du Nombre d'or. Sur le site Accromaths, on peut lire un article de Christiane Rousseau daté de l'été-automne 2008 qui explicite ce lien entre le coquillage et la géométrie sacré, disponible en pdf ci-dessus.

 

Selon Arnaud Zucker, auteur d'un article intitulé « Album mythique des coquillages voyageurs. De l’écume au labyrinthe », (Techniques & Culture [En ligne], 59 | 2012) :


Du nautile (et de l’invention de la navigation) : Le nautile (connu aussi sous le nom d’argonaute voilier), qui est lui aussi voyageur, est assurément le mollusque à coquille le plus célèbre (Davis 2010), et celui dont le portrait naturaliste paraît le plus fabuleux (inter praecipua miracula : Pline, HN 9.47 [88]) et équivaut à une notice mythologique. Il est comme le nérite un coquillage itinérant, mais son identité est plus facile à établir (Griffin 1897) : il s’agit d’Argonauta argo, et son nom même, par une subtilité peut-être de Linné qui l’avait reconnu dans sa forme antique et le nomma en 1758, exprime l’hybridité de l’animal, à la fois marin (argonaute) et navire (Argo). Le récit de ses manœuvres est déjà tout un poème et, après Aristote (HA 525a20-29 et 622b1-1-19) et Pline, Oppien (Halieutiques 1.338-359) en dresse en vers une description devenue traditionnelle, et un éloge : « Il est un mollusque enfermé dans une coquille univalve et profonde dont l’animal ressemble assez aux poulpes, qu’on nomme avec raison le nautile (navigateur), à cause de son adresse à naviguer : il habite le fond des mers sablonneuses ; quelquefois il s’élève à leur surface, mais à la renverse, le corps tourné vers la terre, afin que sa coquille ne soit pas submergée. Dès qu’il est parvenu à la hauteur des ondes, il se retourne et la dirige de la même manière qu’un pilote dirige un vaisseau. Il dresse et élève deux de ses pieds en forme de mâts ; il déploie dans le milieu une membrane mince en guise de voile, et la présente au vent ; deux autres de ses pieds, tournés en bas et s’enfonçant dans les eaux, lui tiennent lieu de rames et font marcher à la fois la coquille, la nacelle et l’animal. Survient-il quelque danger, il ne met point son salut dans la fuite ou dans le secours des vents ; il retire et rentre à la hâte les mâts, les voiles, les rames ; un vaste volume d’eau remplit enfin la coquille : ce poids trop lourd l’affaisse et l’entraîne au fond des mers. Ô dieux ! qui donc a trouvé le premier l’art de la navigation ? Est-ce quelqu’un des immortels qui en a révélé les lois ? Est-ce quelque homme d’un génie hardi qui a osé le premier se hasarder sur les flots, ou plutôt ne serait-ce point que ce mollusque aurait servi de modèle et d’exemple, soit pour la construction d’un navire, du gouvernail et des rames, soit pour l’usage des mâts et des voiles ? »

Bien qu’outrée, cette description antique des mouvements de l’argonaute (femelle), sa navigation et surtout son mouvement d’ascenseur, rendu possible par les chambres de sa coquille qu’il charge d’air ou vide pour régler sa flottabilité, ne sont plus considérés comme fantaisistes (Finn and Norman, 2010). Cet animal, apparemment déjà illustré dans l’art minoen (Delorme and Roux, 1987) et mycénien (Thompson, 1947) est connu sous trois noms différents en grec et en latin : nautilus, nauplius et pompilus [sic]. Mais Pline qui, dans sa hâte, ne les assimile pas et n’y voit pas le même personnage, consacre à l’animal trois notices (HN 9.47, 49, 52), qui ne se recoupent pas exactement, et enrichissent son portrait. Dans sa première version (qui vocatur nautilos, ab aliis pompilos), il décrit dans ses deux phases, comme sous-marin et comme navire, le manège de l’animal, dont l’aspect en mouvement de surface évoque une galère liburnique, sans dissocier l’hôte de son véhicule (se adsubrigens). La deuxième, qui prétend signaler « un autre simulacre de navire » (navigeram similitudinem et aliam), est donnée pour une expérience rapportée par son contemporain (Caius Licinius) Mucianus, et distingue, d’une part, une concha (« à la poupe recourbée et à la proue garnie d’un éperon »), et d’autre part un animal « semblable à une seiche », qui se glisse dans la concha, et tous deux (duo) trouvent du plaisir aux manœuvres auxquelles ils se livrent ensemble, l’un de porter, l’autre de régater, bien qu’ils soient l’un et l’autre dépourvus de sensibilité (sensu carentia) ; dans ce portrait revisité, Pline présente une expérience symbiotique qui attribue à la coquille une autonomie et une vie équivalentes à celle de la sorte de seiche qui l’occupe. À la différence des deux premières versions, qui appartenaient à une même section sur les mollusques (mollia, HN 9.44-49), la troisième se situe dans une section consacrée aux coquillages (murices et concharum genera, 52-64) et traite cette fois plus brièvement des « coquilles de Vénus (Veneriae) qui naviguent, et, présentant au vent leur partie concave, font voile sur la surface des mers », et « se servent de leur coquille comme d’une barque (carinant) ». La régularité du motif de la coquille-barque invite à reconnaître à nouveau dans cette Veneria un avatar de l’argonaute.

Ces différentes leçons illustrent les trois facettes « biologiques » (coquille, mollusque, coquillage) de cet animal vénérien et problématique, à propos duquel Aristote (HA 622b5 sq) s’interrogeait « sur la formation et la croissance de la coquille avec l’animal », et avouait qu’« un point n’est pas éclairci non plus : celui de savoir s’il peut vivre détaché de sa coquille ». Quoi qu’il en soit, ces récits font de sa coquille – patron, partie ou partenaire – un candidat idéal pour incarner, comme le soutient D’Arcy Thompson (1947), le vaisseau officiel de la déesse et la forme originale de la concha Veneris qui soutient son corps anadyomène. Une épigramme alexandrine attribuée à Callimaque (in Athénée, 7.318b-c), et qui réunit les deux usages de cette créature prodigieuse, s’adresse ainsi à la déesse :


« Je suis coquille, monstre de jadis, ô Zéphyrienne […] Le nautile que je suis voguait par les mers. Si les vents soufflaient, je tendais mes voiles avec mes propres cordages […] jusqu’au jour où je vins m’échouer sur les sables de Ioulis, afin de devenir, Arsinoé [i. e. Vénus], ton jouet très admiré ».


Le nautile passe ainsi du statut de marin, et vaisseau possible de la déesse, à celui de bimbelot, comme on voit sur certains objets antiques. La méprise sur l’un des noms de l’argonaute : Aristote, HA 525a21), transposé en pompilus (Pline, HN 9.88) explique sans doute l’amalgame entre le poisson pilote (Naucrates ductor L) et l’argonaute (Thompson 1947 : 209), et l’on ne sait auquel des deux s’applique ce jugement qui convient si bien au second (Tümpel 1892 : 388-9) : « Le pompile est un animal érotique parce qu’il serait né du sang d’Ouranos en même temps qu’Aphrodite » (Athénée, 282 e-f).

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Sandra Revolon, dans « L’Éclat des ombres, Contraste, iridescence et présence des morts aux îles Salomon », (Techniques & Culture [En ligne], 58 | 2012) étudie la signification symbolique d'un réseau d'objets luminescents dans les îles Salomon :


Les Owa de Aorigi (à l’est des îles Salomon) disposent de plusieurs termes pour qualifier ce qui est lumineux. Le verbe mawe et ses synonymes rara et sina signifient éclairer, illuminer, étinceler. Sous sa forme nominale, mawe(na) désigne la lumière du soleil. Rarafa(na) sert à nommer la brillance, la lueur, l’éclat et la phrase verbale sina wawaa, ce qui éclaire vivement, comme le faisceau d’une torche électrique, ou un feu. Le verbe ora qualifie ce qui luit, des braises ou des étoiles. L’ensemble de ces termes recouvre ce que les Owa considèrent comme des sources lumineuses primaires, des formes diverses de lumière directe : le soleil, le feu, une lampe, le bout incandescent d’une cigarette, mais aussi les étoiles (Mellow 2005).

Dans le langage courant, le verbe toga désigne également ce qui brille, étincelle, scintille, éblouit. Dans une seconde acception, il traduit l’action des sources secondaires de lumière qui ne produisent pas d’éclat mais le diffusent, le reflètent.

Lorsque ces notions sont discutées par les détenteurs des savoirs ésotériques, experts en rituels (mwane apuna) et experts en sculpture (mwane ni manira), le verbe toga et sa forme nominale togatoga(na) revêtent une signification plus précise : ils désignent ce qui brille d’une lumière nécessairement reflétée et aveuglante. Aux dires de ces exégètes de la culture locale, ces termes renvoient à des surfaces et des matériaux très divers : le nautile (Nautilus pompilius) en premier lieu, lorsqu’il est poli et incrusté sur la surface des objets magiques ; la chaux de corail appliquée sur la proue des pirogues rituelles ; la peau des bonites et la marque qu’elles laissent sur le torse des jeunes garçons lors de leur initiation, l’aspect de l’océan à l’aube, au crépuscule ou lorsque la lune s’y reflète, et enfin, certains nuages. Faussement disparates, ces phénomènes ont en commun d’être associés, de plusieurs manières dans l’esprit des Owa, aux morts qui les gouvernent et qui sont responsables de leur bien-être.

[...] Les représentations associées à ce culte confèrent au sang de bonite des qualités particulières, puisqu’il est censé contenir du mana (1) de manière immanente, de même que le nautile. D’autres coquillages comme les porcelaines (Ovulidae sp.) ou l’huître perlière (Pinctada maxima) sont pour leur part considérés comme des véhicules de cette force. Chargées de ce pouvoir que les vivants tentent par tous les moyens de contrôler et de s’approprier, ces matières sont aussi censées le transmettre aux humains ou aux objets avec lesquels elles sont en contact. Les nacres incrustées sur la surface des objets rituels de bois font explicitement référence à la peau des bonites et, à travers elle, au mana qu’elles contiennent. Le soin apporté à leur confection répond à la nécessité explicite de les rendre brillantes « comme la peau des bonites ». La vision du miroitement des thonidés à la surface de l’océan est elle-même associée à la présence des ancêtres qui guident leurs pérégrinations et rendent possible leur capture par les hommes. Nacre miroitante incrustée sur un fond noir mat, bonites crevant la surface sombre de l’océan, d’une manière générale, sur le plan de la perception, les dispositifs visuels – brillance et contraste – donnés à voir dans ces contextes très particuliers, caractérisent l’ensemble des êtres, des artefacts, des lieux et des temporalités qui entretiennent une proximité avec les morts et auxquels les Owa associent leur présence.

Ainsi, reposant sur des canons élaborés par les ancêtres eux-mêmes, les formes imprimées dans la matière des objets rituels, en plus de répondre aux contraintes inhérentes à leur fonction, ont la capacité d’attirer les morts sur les lieux et au moment des cultes. Les objets jouent en cela un rôle central dans le retour provisoire des morts, nécessaire aux vivants pour transformer périodiquement et progressivement les relations ambiguës qu’ils entretiennent avec eux.

Réunis en langue owa dans la catégorie des choses togatoga(na), tous ces phénomènes – nacre, peau de bonite, aube et crépuscule, nuages – ont en commun de donner à voir sous des formes différentes, une aberration chromatique répandue dans la nature et connue des biologistes depuis Buffon : l’iridescence, aussi appelée irisation ou goniochromisme, et qui renvoie à la propriété qu’ont certains corps, du fait de leur structure même, de refléter la lumière solaire tout en la décomposant pour ne laisser paraître que certaines couleurs.

L’iridescence de la nacre provient de sa composition, superposition de fines couches d’aragonite et de conchyoline, associées à des molécules ionnisées d’eau qui ensemble réfléchissent les rayons lumineux et créent, selon l’angle de réfraction de la lumière, l’apparition ou la disparition de certaines couleurs.

[...] Le nautile poli incrusté sur le noir profond des objets magiques, les pectoraux en demi-lune d’huître perlière sur le torse des hommes éminents, les aplats de chaux scintillants sur le noir opaque du charbon, la peau luisante des bonites sur la surface bronze de l’océan, les traces bleutées sur la peau sombre des initiés, l’aspect de l’océan au crépuscule ou lorsque la lune s’y reflète, l’apparence de certains nuages ; ce qui est donné à voir dans chacun de ces contextes, c’est le contraste du sombre (gris anthracite, noir profond, bleu foncé, pourpre) et du clair (blanc éclatant, gris, bleu ou rose clair), souligné dans certains cas par un phénomène d’irisation ou de scintillation. En imprimant ces dispositifs visuels sur la surface de leurs objets magiques, les Owa se sont rendus capables de créer des images susceptibles de « cristalliser un existant caché » (Grimaud 2006 : 96) et de fabriquer les conditions matérielles attestant, en un temps et un lieu donnés, et selon des modalités qu’ils peuvent contrôler, de la présence des morts parmi eux.

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