La Forêt de Scissy
- Anne

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Pour Marie-Claire, afin que la nostalgie du pays de son enfance n'amène que la joie...
Étymologie :
Édouard LE HÉRICHER, auteur de Etymologies familiales de la topographie de la France, des noms de lieu de la manche. (Éditions Maisonneuve, 1881) fait la proposition suivante :
"Le vieux Scissy, aujourd'hui Saint-Pair, était primitivement Sessiac, litt. le maritime, la terre marine. Cf. le Sée celtique avec le See et Sea, mer, des langues germaniques. Si eau est plus général que mer, c'est que, par un phénomène commun en linguistique, les mots d'un sens général passent à un sens particulier. A propos de la Saire, dont le nom ancien est Sara, rapprochons de ce mot l'Isara, Isère, et l'Isara, l'Oise, d'où Pontoise, jadis Pons ad Isaram."
Patrick Sbalchiero, auteur de Les mystères du Mont Saint-Michel. (Éditions De Borée, 2017) propose une autre piste :
"Le mot « Scissy » dérive probablement du latin Scessianum, mentionné la première fois par Venance Fortunat dans sa Vie de saint Pair, évêque d'Avranches. Ce vocable désigne non une zone forestière, mais une propriété gallo-romaine, ou selon certains, la déesse gauloise Sessia, protectrice des récoltes. Le récit légendaire évoquant la disparition subite de la forêt de Scissy (du mot gaulois ceton signifiant « bois ») est repris au fil des siècles."
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Mythes et légendes :
Michelle Salitot, autrice de "Le mythe de Scissy : Patrimoine du Mont-Saint-Michel." (In : Ethnologie française, 1995, pp. 89-102) fait le point sur la question :
"La forêt de Scissy : Quiconque s'intéresse à la baie du Mont-Saint-Michel trouve sous ses pas la forêt de Scissy. Elle étend son ombre sur la baie et les territoires qu'elle borde.
S'y arrêter s'imposait tant elle apparaît de nos jours encore chaque fois qu'il est fait référence à la tradition (Bonté, Izard, 1991, p. 710), à la légende. L'étude de la formation des littoraux sur les côtes occidentales de la France, voire de l'Europe, l'appréhension de leurs limites rencontrent inéluctablement la légende, celle des villes et des forêts englouties.
Récit des origines, la légende de la forêt de Scissy et de son engloutissement a comme le mythe une fonction d'instauration. Comme le mythe encore, elle assure une permanence du passé dans le présent, nous raconte une histoire.
Mais à la différence des mythes, cette légende se présente ancrée dans le temps et dans l'histoire. Le récit de la forêt de Scissy et de son engloutissement est une légende. Pourquoi s'imposer ici ce déplacement ? Parce que l'imaginaire constitue une dimension de l'histoire, pourrait-on répondre avec J. Le Goff (1985). Mais l'on ne saurait s'arrêter à cette seule dimension symbolique. S'il n'y a rien de moins naturel que la forêt de Scissy, comme nous le verrons, c'est qu'elle est avant tout une représentation sociale et à ce titre, il importe de distinguer, comme l'indique P. Bourdieu (1980, p. 63-72) la représentation sociale et la réalité de cette représentation, avec ce qu'elle institue. Pour le dire autrement, cette forêt constitue un réel social comportant une part idéelle mais ces idées, ces représentations ne sont pas indépendantes de celui-ci (Godelier, 1984, p. 171).
Partant de l'analyse de la construction de la tradition à partir des chroniques médiévales, l'approche de la forêt de Scissy nous transportera du domaine religieux à celui du politique. Car « si l'illusion archaïque constitue la forme obligée des traditions populaires, l'adhésion à cette illusion qui serait le fait des sociétés traditionnelles... devient idéologique lorsque la culture savante prend cet archaïsme pour argent comptant » (Belmont, 1986, p. 297). Ainsi de Jean Ogée dans le Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne qu'il publie en 1776.
La construction d'une tradition : A en croire certains auteurs, « Le Mont Saint-Michel, Tombelaine, les îles Jersey, Guernesey, Cho-sey, Aurigny, toutes les petites îles qui avoisinent cette côte, faisaient dans les temps plus reculés partie du continent. On sait que dans des temps moins éloignés de nous, une vaste forêt s'étendait des environs de Coutances au rocher de Césembre, par delà Saint-Malo. La première époque à laquelle la mer s'est emparée de cette immense étendue ne nous est pas connue ; mais on sait que la destruction de la forêt de Scicy ne remonte qu'à l'an 709. Cette inondation est à l'origine des marais de Dol... Mille preuves naturelles attestent cette ancienne usurpation de la mer. Les marais de Dol sont remplis d'arbres renversés, plus communément des chênes... Une plaine nommée La Bruyère, située entre Dol et Chateauneuf que la mer avait entièrement couverte et qu'elle a abandonnée, faisait également partie de la forêt de Scicy, des coquillages de terre et de mer sont presque partout mêlés à la terre. » (Ogée, 1843, p. 238).
Ce savoir encyclopédique sera véhiculé au début du XIXe siècle par l'abbé Manet, dans son étude De l'état ancien de la baie du Mont-Saint-Michel, qu'il publie à Saint-Malo en 1829. « On n'aurait que des notions fort imparfaites de ce pays si l'on ne se représentait tout ce vaste bassin que forment les grèves du Mont-Saint-Michel et des marais de Dol et de Chateauneuf, couvert d'une forêt épaisse et sombre qui s'étendait jusqu'au rocher de Chausey inclusivement, lesquels servaient de digue naturelle à la mer... A cette forêt profonde confinait une autre qui n'en était à vrai dire qu'un prolongement et une continuation (et) s'étendait depuis l'anse du Verger jusqu'au cap Fréhel... La plaine de la Bruyère... appartenait également à ce désert de Scissy, de même que tout le terrain qui vient chercher Château-Richeux » (Manet, 1829, p. 6, 7).
Ayant en quelque sorte planté le décor, l'abbé Manet fait ensuite « le récit historique de l'invasion de la mer sur toute cette côte en l'an 709 et depuis, catastrophe qui s'effectua par degré, de proche en proche... la mer (minant) sourdement depuis longtemps les digues que lui avaient opposées la nature lorsque dans les VIe et VIIe siècles, elle parvint à les entamer en quelques endroits de la côte de Normandie et (emporter)... quelques parties de la forêt de Scissy. Ce n'était rien en comparaison de celle qu'opéra la fatale marée de l'an 709, et qui par malheur fut soutenue d'un vent de nord des plus terribles... les environs de Chausey cédèrent les premiers sous les coups, tout disparut à l'exception de montagnes qui formèrent des îles et d'une portion de la forêt entremêlée de prairies qui fut encore épargnée pour un temps le long des côtes de l'Avranchin... Tandis que l'ouragan changeait le cours du Couesnon et faisait passer sous le domaine de l'océan presque toute cette portion de la baie qui dépend actuellement de la Normandie, la mer n 'entra pas avec moins de brusquerie dans les canaux du Guy oui... gagna les paroisses de Saint-Benoît-des-Ondes et de la Fresnaye jusque dans les marais de Dol qu'elle acheva de bouleverser en 811, aux approches de l'automne ; délaya et rongea ceux de Cherrueix, de Saint-Brolabre, de Saint-Marcan et de Roz-sur-Couesnon et de Saint-Georges-de-Gréhaigne... De son côté tout le pays plat qui était en vue de la ville d'Aleth n'éprouva pas moins que la baie du Mont-Saint-Michel les tristes effets de la fatale marée de 709 » (Manet, 1829, p. 10-11).
Ce récit paraîtra sans doute extravagant, voire délirant. Il ne sera pas sans laisser de traces. Dès 1832, deux éminents naturalistes, J.V. Audouin et Milne Edwards qui parcourent les littoraux évoquent la forêt de Scissy et son « envahissement contemporain des temps historiques » (Audouin, Edward, 1832, p. 194).
Mais l'abbé Manet n'était pas en 1829 le premier à répandre le thème du fameux cataclysme de 709. Dans son ouvrage Recherches pour servir à l'histoire naturelle de la France, J. Haize (1994, p. 15), l'un des fondateurs de la Société d'Histoire et d'Archéologie de l'arrondissement de Saint-Malo, relève en effet que cette date annoncée une première fois dans les livres imprimés du cordelier Feuardent en 1604 était alors passée inaperçue il revint à Dom Huynes en 1639 de promouvoir cette date fatidique.
Au cours du XIXe siècle, érudits, historiens, géographes, géologues et mythologues s'emparent du récit et se divisent, les uns sur l'existence de la forêt, les autres sur la date de sa destruction. L'histoire géologique de la baie se double d'une histoire mythique qui alimente toutes les controverses. Il n'est que d'examiner les motifs autour desquels s'organise le débat scientifique à la fin du XIXe siècle pour observer la présence d'une autre histoire.
Étudiant les mouvements du sol sur les côtes occidentales de la France à la fin du XIXe siècle, A. Chèvremont observe « que l'existence de forêts sous-marines dans l'ouest de la France n'est pas propre augolfe normanno-breton et encore moins à la baie deDol, que la baie du Mont-Saint-Michel a été plusieursfois immergée au cours des périodes géologiques en raison des mouvements du sol, que les débris de la forêt de Sissy sont les restes d'un mouvement descendant de la période quaternaire et commencement de l'époque moderne. » (Chèvremont, 1882, p. 214). Il puise alors chez l'abbé Rouault et, à l'instar d'Ogée, dans la vie des saints les marques historiques d'une existence attestée de la forêt de Scissy. Évoquant les légendes des villes englouties (Ker Is, Ker Eoi, Tolente, Nasado) en Bretagne, l'auteur observe qu'elles ont été reprises par la science et par l'érudition moderne non sans doute comme explication des faits mais comme témoignages d'événements dédaignés par la grande histoire. La démarche aujourd'hui serait-elle foncièrement distincte ?
Si à la différence d'A. Chèvremont, la controverse scientifique actuelle concernant la topographie du littoral met l'accent sur les mouvements de la mer, la récurrence de la tradition n'y est pas moindre. Étudiant la formation du marais de Dol, C. Boujot note que « l'histoire des divagations océanes dans la baie du Mont-Saint-Michel fait l'objet de deux thèses scientifiques » (Boujot, 1992, p. 5) : l'une (M. Phlipponeau, 1955) souscrit à l'hypothèse d'une transgression marine à l'époque franque, l'autre (M.T. Morzadec-Ker-foun, 1977, fase. 19) admet l'existence d'une oscillation négative du niveau marin à la fin de l'âge du bronze (il y a 3000 années) et du gallo-romain, le maximum de la régression se situant à l'âge du fer voici 2500 années cinq mètres au-dessous du niveau actuel. A l'approche du IIIe siècle, le niveau de la mer était proche du niveau actuel. C. Boujot (1990) observe très justement que ces deux hypothèses diffèrent sur un point non négligeable : le rapport au temps aussi bien dans les repères utilisés (et les outils pour les mesurer) que les dates proposées. Outre ce rapport au temps, la controverse scientifique bute aujourd'hui sur la forêt de Scissy. Pour M. Phlipponeau, « on ne peut considérer comme une simple légende cette tradition populaire toujours bien vivante », pour M.T. Morza-dec-Kerfoun « le souvenir de cette avancée de la mer s'est transmis oralement, chaque génération amplifiant l'importance des distinctions tout en les situant assez mal dans le temps ». Or il faut reconnaître « que si les légendes ne sont pas pure imagination, il n'y a jamais eu de forêt autour du Mont-Saint-Michel mais seulement des schorres et des prés salés pendant les périodes de bas niveau marin ». Divergentes sur l'existence de la forêt de Scissy, ces deux thèses se rencontrent, comme au siècle précédent, pour évoquer la tradition, la légende.
Preuves historiques et histoire sacrée : Que ce soit pour prouver l'existence de la forêt ou débattre de la date de sa destruction, les preuves invoquées ont pour point commun de se référer au discours religieux, aux personnages qu'il convoque, aux lieux où ils ont vécu et agi. La « forêt de Scissy » nous fait ainsi rencontrer des saints, un archange, une marée fatale, une punition divine, un âne messager et même Janus.
Les saints dans la forêt. Il n'est que de lire le récit qu'en fit Jean Ogée en 1 843 pour apercevoir une forêt peuplée dès les premiers siècles de notre ère « d'un grand nombre de chrétiens qui se vouaient à la vie érémitique. Saint Pair et saint Scubillion s'y fixèrent vers la fin du IVe siècle. Le lieu où ils établirent leur oratoire est aujourd'hui le village de Saint-Pair près Granville. La réputation de saint Pair réunit sous sa discipline la plupart des ermites de Scicy et son oratoire devint un grand monastère. Les Normands le détruisirent. Rollón leur chef, après avoir embrassé le christianisme crut devoir le rétablir et y placer des bénédictins qui y subsistèrent jusqu'au XIe siècle. Une donation de biens de l'abbaye de Saint-Pair à celle du Mont-Saint-Michel en 1036 par Richard, duc de Normandie, fit abandonner le monastère de Saint-Pair. Les cénobites plus nombreux qui aient habité dans la forêt de Scicy sont saint Brieuc, saint Samson, saint Suliac, saint Magloire, saint Colomban, saint Budock, saint Brolabre, saint Hildent, saint Méloir, saint Pol de Léon, saint Tudgwal, saint Corentin, saint Malo, saint Aaron, saint Gaud, saint Aroaste ; et c'est du séjour de ces anachorètes que plusieurs paroisses ont emprunté leurs noms... Tommen qui n'est plus qu'un rocher fut jusqu'au XIVe siècle une paroisse de ce nom d'une grande étendue. Ninnius qui vivait au VIe siècle nous parle de marais situé au delà du Montjou, aujourd'hui Mont-Saint-Michel... La paroisse de Bourgneuf ne fut submergée qu'au XVe siècle... La mer découvre encore quelquefois sur les grèves des portions de murs qui formaient les maisons de villages qu'elle a détruit... On sait que les paroisses de Saint-Louis, Maury, La Feillette et Paluel subsistaient au XIIe siècle. Des donations de l'abbaye de Vieuxville attestent leur existence. Les livres synodaux de l'évêché de Dol portent leurs noms jusqu'en 1664. » (Ogée, 1843, p. 238-239).
L'archange Saint-Michel. C'est autour de la fondation de l'abbaye que s'organise au XIXe siècle le débat concernant la destruction de la forêt de Scissy. Deux sources sont mises en exergue. L'une est la carte dite du vie siècle (1886) qui fut, dit-on, remise à l'ingénieur-géographe Deschamps-Vadeville par un moine du Mont, carte dont s'inspira l'Abbé Manet. Elle montre les îles anglo-normandes reliées au continent et la forêt de Scissy clairement délimitée. L'autre, ce sont les manuscrits concernant le Mont-Saint-Michel conservés à la ibliothèque d'Avranches parmi lesquels chaque auteur choisit celui qui conforte son hypothèse. Ainsi lorsque A. Chèvremont (1882, p. 345), par exemple, étudie les Mouvements du sol sur les côtes occidentales de la France, il soutient que le seul document original sur les événements dont le Mont-Saint-Michel et ses abords ont été le théâtre au cours des années 708-709 est une chronique intitulée Historiae Montis Sancti-Michaelis datée du IXe siècle selon les uns, du commencement du Xe selon les autres (Le Montréer, 1936, p. 27).
Il en ressort qu'en 708 l'archange Saint-Michel apparaît pour la première fois à l'évêque Aubert dans son palais épiscopal d'Avranches et lui ordonne d'élever un sanctuaire sur le mont. L'ordre céleste est renouvelé par une seconde apparition mais il en faudra une troisième pour convaincre le saint homme (Ruault, 1958, p. 7-9) : le sanctuaire devra être élevé vers le sommet du mont miraculeusement indiqué selon les versions par les pas du taureau (Chèvremont, 1882, p. 357) ou bien là où le taureau se trouvait attaché (Dontenville, 1948, p. 232), taureau dérobé à son propriétaire et caché là par un voleur. Lorsqu'il étudie l'histoire sacrée et symbolique du Mont-Saint-Michel M. Deceneux remarque cependant que cette belle histoire est, notamment par le thème du taureau volé, le décalque d'un autre récit, celui de l'apparition de saint Michel à l'évêque Laurent à Siponto dans les Pouilles italiennes : une église sera construite en 493 sur le mont Gargano (Deceneux, 1993, p. 18). Un lien est ainsi institué entre les deux événements : pendant que l'évêque Aubert passe à l'exécution, trois moines s'acheminent vers Siponto pour y recevoir des reliques. Guillaume Saint-Pair qui mit en vers l'histoire du Mont donne leur itinéraire et raconte l'entrevue avec les moines du Mont Gargano. Une association est décidée et les reliques portées par les moines prennent le chemin du retour. A leur arrivée, les moines marquèrent leur étonnement et d'après la chronique, « ils croyaient entrer dans un monde nouveau. » (Ruault, 1958, p. 12). La nouvelle église fut consacrée le 16 octobre 709, une année après la première apparition de l'archange à saint Aubert.
« La fatale marée » de 709. Serait-ce une chimère ? Selon A. Chèvremont, à cette date, le Mont est entouré par la mer. La destruction de la forêt « repose sur une légende apocryphe fondée sur l'interpolation d'un texte primitif : au lieu de rapporter la submersion du pays avant d'en venir à l'apparition de l'archange, il est selon l'auteur un manuscrit (parmi les six relatifs à l'histoire du Mont) qui intervertit l'ordre des faits et place la destruction de la forêt pendant le voyage des clercs au mont Gargan. Il faut donc ranger au rang des chimères la fatale marée de l'an 709 » (Chèvremont, 1882, p. 342-345).
Les travaux de A.M. Laîné auxquels se réfère l'auteur l'attestent : « selon un des documents... avant la révélation à saint Aubert... nous voyons la forêt entièrement disparue et l'existence d'une vaste grève autour du Mont Tombe... Quant à fixer l'époque de ce changement, le texte ne le dit pas complètement mais on doit croire que le nouvel état de chose fut affermi avant que les travaux commandés à saint Aubert fussent pratiquables et il est naturel de penser que ce dût être dans la fin du VIe siècle ou commencement du VIIe. C'est ce que plusieurs auteurs ont admis pour une première destruction partielle même en supposant une définitive en 709 ». Puis il ajoute aussitôt « les desseins de Dieu pour la vénération de son futur archange sur le Mont Tombe sont ici naturellement indiqués à l'époque où la forêt impénétrable existait encore. La réalisation de cette transformation avant l'époque de saint Aubert et l'arrivée périodique de la mer autour du Mont au temps de ce prélat rendent également naturelle la nouvelle expression des intentions de la divinité, au moment où l'auteur (de la chronique) raconte un peu plus loin les ordres de l'archange... Rien de plus simple qu'il y soit question de la mer puisqu'elle venait deux fois par jour autour du Mont... L'idée d'un cataclysme unique détruisant tout d'un coup la forêt, idée si souvent répétée et même précisée par une terrible marée de mars ou de septembre est fortement combattue par ces mots significatifs, mare paulatim ad surgens... qui annoncent une action lente et successive, des actions répétées, attaquant peu à peu le sol comme nous en voyons encore fréquemment sous nos yeux et comme l'histoire locale en constate à diverses époques. » (Laîné, 1886, p. 8-10).
Une punition divine. Au XIXe siècle, les folkloristes trouvent eux aussi sous leurs pieds la forêt de Scissy. P. Sébillot note « qu'on raconte encore sur le littoral de nombreuses légendes sur l'engloutissement de la forêt de Scissy qui remonte à une époque assez peu éloignée de nous. » (Sébillot, 1886, p. 305). L'une des versions les plus répandues l'attribue à la malédiction proférée par un ermite de la façon suivante : « II y avait autrefois sur nos côtes une immense forêt remplie d'oiseaux et dans cette forêt une chapelle... où un vieil ermite célébrait tous les jours l'office. Un matin, au printemps, les oiseaux chantaient tous à la fois et faisaient un tel vacarme que le prêtre assourdi s'impatienta au milieu de la messe et s'oublia jusqu'à interrompre les oraisons pour maudire les oiseaux et la forêt où ils abritaient leurs nids. Aussitôt s'éleva un vent furieux du large, la mer montait et c'était un jour de grande marée. Alors les vagues s'élancèrent à travers la forêt, renversant les arbres, la chapelle et jusqu 'au vieil ermite. Quand la mer se retira, il n 'y avait plus que les miellés (dunes)... »
A ce récit s'apparente celui de la mare de Saint-Coulman selon lequel « jadis en ce lieu était la forêt de Scissy où sur le tombeau de Saint-Colomban s'éleva une église bientôt entourée d'un village. Les habitants vivaient heureux lorsque Satan pour les tourmenter leur envoya des corbeaux qui se multiplièrent tellement que l'on entendait plus. Le prêtre mit des hommes pour empêcher de troubler les offices mais un jour, ils s'endormirent et les corbeaux firent un vacarme tel que le prêtre impatienté oublia de consacrer l'ostie et dit : "maudits soient les oiseaux". A l'instant s'éleva une tempête et tout s'abîma sous les flots. Depuis on entend sortir de la mare le beugle de Saint-Coulman. » (Sébillot, 1882, p. 363-365).
On ne saurait toutefois attribuer à la profération de paroles maudites et à la seule intervention de Satan, la destruction de la forêt de Scissy. Le civil y eut aussi son rôle comme en témoigne la version racontée par un enfant qui, à l'instar du vieillard ayant raconté la précédente, la tient du juif errant (qui trouva) « le pays bien changé depuis son dernier passage. Il y avait alors sur tout le pays une grande forêt qui était remplie d'oiseaux féroces et de brigands qui pillaient et désolaient les cantons des environs. Les habitants allèrent se plaindre à la justice de ce temps-là qui fit couper une grande digue qui bordait la forêt du côté de la mer. L'eau arriva si vite que les brigands et les bêtes n'eurent pas le temps de se sauver et qu'ils furent tous engloutis avec la grande forêt. » (Sébillot, 1886, p. 292).
Du loup à l'âne. R. Herval relate une légende différente. Dans l'immense forêt - que l'on appellera la forêt de Scissy - « la vie des anachorètes (au Ve et VIe siècles) n'était assurée que par la charité d'un moine d'Astériac (paroisse qui devait prendre un jour le nom de Beauvoir). Dès qu 'il apercevait la fumée qui s'élevait du Mont Tombe, le prêtre chargeait un âne qui s'empressait de (les) porter aux moines affamés. L'œuvre pie à laquelle participait messire Baudet était si agréable au ciel dit la légende, qu'un méchant loup ayant un jour poussé l'indélicatesse jusqu'à dévorer tout vif le messager aux longues oreilles, se vit contraint par une puissance mystérieuse à succéder au défunt dans sa mission itinérante. Ce qu'il accomplit dit-on, à la commune satisfaction des solitaires et de leur bienfaiteur » (Herval, 1952, p. 11).
Cette légende a selon l'auteur plusieurs répliques : celle de Monte Vergine en Italie, celle que l'on trouve dans le Légendaire de Jumièges : un loup qui avait dévoré l'âne envoyé chaque semaine par saint Austreberthe dut accomplir la même pénitence que son congénère du Mont Tombe où des moines s'étaient installés autour de deux oratoires dédiés à deux martyrs, saint Etienne et saint Symphorien et dépendaient du monastère d'Astériac.
« II est probable que des animaux redoutables et des hommes plus redoutables encore s'abritaient sous les ramures de la forêt à laquelle le poète Guillaume de Saint-Pair donna le nom de Quokelunde, terme auquel le chanoine Potiche affecte le sens de bois des grèves, à la fin du XIXe siècle » (id., p. 11).
La baie des dieux. Envers du monde pieux au Moyen Age, les forêts étaient considérées comme les derniers bastions du monde païen. Les îles n'échappaient pas au paganisme et selon F.A. Le Grand « il y en avaient dont les habitants en retenaient encore à l'arrivée des saints quelques cérémonies, notamment le premier jour de janvier qu'ils sacrifiaient à Janus » (Albert Le Grand, 1901, p. 326). Dans son Histoire sacrée et symbolique du Mont-Saint-Michel, M. Deceneux en a repéré plusieurs.
L'île des morts. Une tradition du siècle dernier fait mention du rendez-vous que se donnaient les trépassés le 1er novembre dans les brumes du Mont. Cette date n'est pas celle chrétienne de la fête des morts, le deux novembre, mais celle de l'ancienne fête celtique de Samain, journée « hors temps » où s'abolit la frontière entre notre monde et l'au-delà. La présence des défunts autour du Mont à cette date fait du rocher la réalisation de l'image de l'île des morts, thème archétypal de la géographie mythique des Celtes qui survécut à la christianisation comme l'indique une chronique indiquant que ce lieu était autrefois appelé Tombe par les habitants. L'étymologie ici nous renseigne : le nom ancien du Mont, Tumba dérive du gaulois turn ou tom désignant un lieu élevé, sens détourné sur celui de Tombe dans la version chrétienne. Mais bien avant que les Romains ne s'établissent dans la baie, le Mont Dol et le Mont-Saint-Michel portaient respectivement les noms de Mons Jovis et Portis Herculis, dieux celtiques assimilés par les Romains à Jupiter et à Hercule, « le premier correspondant au dieu-druide Taranis, le second, Ogmios, tantôt à Hercule, tantôt à Mars ; ils formaient avec Lug, la triade centrale du système mythico-religieux celtique » (M. Deceneux, 1993, p. 13). Ces deux divinités trouvent un écho selon l'auteur dans la légende d'Hélène écrite au XIIe siècle. Nièce du roi Hoël 1er, elle fut enlevée par un géant venu d'Espagne que tua le roi Arthur.
Le roi Hoël fit ériger une tombe sur l'île qui prit le nom de Tomba Helenae, tombe d'Hélène. Cette légende se
retrouve selon l'auteur dans le mythe de Cumaill, épisode du cycle irlandais d'Ossian où Cumaill amoureux de la fille du druide Tagd et ne pouvant obtenir sa main, l'enlève. Tagd s'adresse au roi Conn qui dresse une armée et tue Cumaill. Dans ces deux légendes, un être d'une puissance exceptionnelle enlève la fille ou la nièce d'un haut personnage et un roi mythique et guerrier se fait le champion du père et tue le ravisseur. On pourrait ainsi reconnaître dans Tagd le dieu-druide Dagda, Taranis en Gaule, dans Cumaill, le Mars gallo-romain, équivalent de l'Ogmios celte et dans le géant une allégorie à l'autre monde, celui d'où viennent les dieux, en particulier Ogmios, conducteur des morts.
Les principaux rochers qui se dressent dans les grèves consacrés à Jupiter et à Hercule correspondent selon l'auteur aux protagonistes du récit, des frères ennemis en perpétuelle rivalité. Dès lors le mythe a un sens universel, l'inceste dont la seule issue, la mort de l'un, est la substance.
Sous le bas-empire, le Mont Dol est le lieu d'un nouveau culte, celui de Mythra, dieu védique d'origine indo-iranienne importé par les légionnaires romains entre le Ier et le IIIe siècle et adopté par le monde latin. Considéré comme une divinité solaire, la légende le représente comme vainqueur du taureau, symbole des forces de création dont le sang apportait la vie et animait le monde matériel. Les vestiges d'un temple de Mythra furent retrouvés au Mont Dol en 1802 (id., p. 13).
Lorsque saint Samson, venant du pays de Penbrokshire dans la Grande-Bretagne où il naquit en 480 (Le Moyne de La Borderie, 1805, p. 329-331), après qu'un ordre céleste lui ait ordonné de passer la mer, débarque en Armorique sur le rivage qui sépare le Couesnon de la Rance, à l'embouchure du Guyoul vers 548, sa première étape est le Mont Jovis et le temple de Mythra s'en trouve christianisé et consacré à saint Michel. Ce lieu est ainsi, selon M. Deceneux l'un des tout premiers lieux du culte de l'archange en Occident et la chapelle deviendra le prototype recopié près de trois siècles plus tard sur le mont Tombe qui deviendra le Mont-Saint-Michel. On peut penser selon l'auteur que l'ancienne dévotion à Jupiter combattant l' Anguipède, ce monstre mi-géant, mi-serpent, s'est transposée sur le chef des armées célestes vainqueur du dragon démoniaque. En somme, le mythe prend une autre forme mais cette « transmission » qui d'après l'auteur s'est peut-être produite au Mont Dol, est à notre avis indicée de nouvelles valeurs. Le paganisme est assimilé au désordre, voire à la barbarie et de ce combat une civilisation s'en trouve vaincue. Tout rapport entre les croyances et la société est évacué, dans une perspective évolutionniste, on passe du pire au meilleur.
La forêt végétale, forêt idéelle ? La plupart des régions occidentales furent un jour ou l'autre recouvertes de forêts. Elles disparurent aux époques glaciaires, pour croître à nouveau quand la terre se réchauffa. Au plus loin c'était il y a dix ou quinze mille ans, au plus proche pendant le Moyen Age, de 500 à 1200, époque qui connut une phase climatique chaude.
Quelle que fut son importance suivant les époques, la forêt qu'évoquent les chroniqueurs du Moyen Âge et leurs repreneurs dans la tradition des siècles ultérieurs n'est pas la forêt végétale. C'est une forêt prétexte à images, à discours, une forêt investie par l'imaginaire, le symbolique où le politique avance masqué.
Le désert de Scissy. Cette dénomination observable dans les textes médiévaux entre dans cette catégorie que J. Le Goff (1985, p. 59-75) appelle le désert-forêt où l'idée de forêt est associée à celle de solitude. Cette idée de désert nous vient de la Bible et donc d'Orient. Cette forêt c'est le désert-asile, le désert-refuge des animaux sauvages certes mais aussi des ermites, des amants, des mécréants et des hors-la-loi. Au travers de tous ces personnages qui peuplent la forêt s'exprime un rapport social entre l'homme et la nature sous une forme tantôt négative, tantôt positive.
Les amants comme les mécréants et les hors-la-loi qui se retirent dans la forêt sont ceux qui vivent dans les limites de la forêt, à la limite de la société, voire en dehors d'elle. Quant à l'ermite, il est selon J. Le Goff comme le chasseur, un médiateur entre sauvage et culture. Son statut particulier n'offre-t-il pas quelque parenté avec l'homme sauvage ?
Les légendes expriment sous une forme positive le rapport entre nature et culture sous le motif du passage du sauvage au domestique, celle notamment de Guillaume de Saint-Pair où le loup qui a dévoré l'âne est chargé des mêmes taches domestiques. Cette socialisation qu'ordonne une puissance mystérieuse, Dieu, se réalise sous l'œil satisfait du prêtre, à la satisfaction des ermites.
Si les ermites sont les destinataires de cette transformation, ils peuvent aussi en être les auteurs. Ainsi comme le moine irlandais saint Colomban qui à coups de miracles protège le voisinage des loups, saint Samson chasse le dragon qui infecte les alentours de Paris, impose le silence aux oiseaux, change en boucs les pourceaux qui ravagent les prairies d'un monastère imposant au prix d'une inversion, le retour au sauvage. Comme dans les légendes celtiques, la socialisation est ici un thème fondamental.
Du religieux au politique. Si la forêt est au Moyen Age, dans les formes légendaires, le lieu du passage de la nature à la culture, elle est également le motif de l'établissement de correspondances symboliques entre les transformations qui l'affectent et celles de la société. Au travers de ce que raconte la forêt de Scissy, un lien se construit entre l'ordre et le désordre de la nature et l'ordre et le désordre social. Le discours religieux en est le lieu et sa signification plurielle.
L'expansion de l'Église chrétienne en Gaule se mesure certes dans le mouvement d'évangélisation des dernières années du ive siècle mais à la campagne, la nouvelle religion n'a pas gagné les populations au point que le mot paganus signifie aussi bien selon J. Floviaux, « habitant du pagus » que « païen » (Floviaux, 1986, p. 175). Les saints qui débarquent en Armorique aux Ve et vie siècles disposent d'une autorité un peu particulière, celle qui fait des miracles ; le merveilleux séduit les populations, il est outil de ralliement. Les monstres abattus - figures du paganisme - des sanctuaires s'ouvrent aux adeptes de la nouvelle religion. Dans la forêt de Scissy comme dans toute la péninsule armoricaine, les saints créent des monastères, et le monastère avec ses moines qui s'établit à la fin du Ve siècle porte, selon A. de la Borderie, le nom de lanri1. Ici comme ailleurs les moines sont considérés comme les fondateurs de cités : ainsi de saint Junien et saint Amand fondateurs de Saint-Junien dès le VIe siècle en des lieux que la tradition voudrait occupés par la forêt (Lacorre, 1983, p. 363). Saint Samson lui-même, déjà évêque avant de débarquer en Armorique est crédité de la fondation de Dol. Son cas est d'autant plus exemplaire qu'il s'intègre dans un mouvement général. Au Ve siècle, les cités, cellules de base de l'organisation ecclésiastique, ont selon J. Floviaux presque toutes un évêque à la tête de la communauté chrétienne ; ce sera même « la condition pour qu'une ville ait le rang de cité » (Floviaux, 1986, p. 177).
Les liens qui se tissent entre l'Église et l'État s'aperçoivent dans la vie de saint Samson. F.A. Le Grand nous apprend qu'il s'interpose auprès du roi Childebert en faveur de Judual, fils d'Iona (chef de l'une des principautés de l'Armorique au Ve siècle, la Domnonée) détrôné par Conomor. Il accompagne Judual lors de son retour depuis Paris vers l'Armorique et à son départ « le roi lui donne certaines isles qui sont en la mer pour appartenir à perpétuité au monastère de Dol, entre autres Jarzay et Grenezay » (Le Grand, 1901, p. 247). Il lui donne aussi, pour s'assurer sa présence fréquente, un beau domaine vers l'embouchure de la Seine où fut construit un monastère qui deviendra plus tard le domaine de Samson de la Roque, seigneurie que les évêques de Dol conserveront jusqu'au XVIIIe siècle. Judual (après avoir tué Conomor) lui témoigna sa reconnaissance en lui donnant le pouvoir épiscopal sur toute la Domnonée, acte qui est de l'avis de La Borderie à proprement parler la création de l'évêché de Dol. L'abbé-évêque a dès lors la juridiction sur toute la paroisse fondant son monastère (Brekilien, 1977, p. 114-115).
De la formation et de l'extension de l'évêché de Dol, on ne sait pas grand chose avant le début du XIIe siècle
lorsque Henri II ordonne de préciser les terres qui en dépendent (cf supra). Mais dans la Gaule franque les domaines ecclésiastiques, les domaines des évêchés et les domaines monastiques étaient importants par la masse des possessions accumulées au cours des temps (Floviaux, 1986, p. 275).
Il reste alors à nous interroger sur le rapport au temps et son usage dans la tradition. Autant la substitution du culte de saint Michel à celui de Jupiter semble s'inscrire dans la continuité, autant son établissement sur le mont Tombe pris comme réfèrent est ne rupture, une discontinuité : un trou de plus de deux siècles séparent les deux faits alors que l'on sait par ailleurs que l'Avranchin a été christianisé dès le Ve siècle. Que vaut dès lors la perception signifiée par cette « entrée des moines dans un monde nouveau » véhiculée par les chroniques et reprise dans la tradition ultérieure ? Selon C. Boujot « au travers des chroniques médiévales comme au travers de leur interprétation, nous assistons à un changement politique que le cataclysme (la fameuse année de 709) et la mutation paysagère (l'engloutissement de la forêt de Scissy) signent » (Boujot, 1992, p. 16). Cependant, la victoire chrétienne et la recherche du soutien de l'Église qu'atteste la réputation des moines au mont Gargano ne sauraient suffire à l'interprétation puisque cette victoire a déjà eu lieu si l'on peut dire deux siècles plus tôt lors de l'arrivée des moines dans la province.
Il semble que le changement politique notifié symboliquement par la fameuse marée et l'élévation d'un sanctuaire « au péril de la mer » donne tout autant à voir la victoire du christianisme que la volonté de l'Église d'affirmer son autorité dans l'État. M. Decenneux avance à ce propos une double hypothèse : « à l'époque où l'évêque Aubert, chef spirituel et temporel, dirige l'Avranchin, le roi nominal de la Gaule est Childebert III mais le pouvoir est entre les mains du maire du palais, Pépin de Herstal, porte glaive du roi comme saint Michel l'est de Dieu. La création du culte de l'archange est donc un geste symbolico-politique : faire acte d'allégeance à Pépin. A cela s'ajoute selon l'auteur, la volonté de l'aristocratie avranchinaise défaire pièce à la puissance du diocèse de Dol, en passe de devenir une importante métropole religieuse, en lançant un culte concurrent » (Decenneux, 1993, p. 18).
Le changement politique signifié symboliquement est tout à la fois l'affirmation globale de la place de l'Église dans l'État que celle de positions de concurrence à cet égard. Cette approche relève de ce que P. Bourdieu appelle un discours performatif dans le sens qu'il lui confère : un acte d'autorité prétend faire advenir ce qu'il énonce, imposer une nouvelle vision et division du monde ; en l'occurrence, instituer un nouveau pouvoir sur la terre comme au ciel, sur un territoire comme dans les croyances, instaurer des limites, assurer des positions dans la hiérarchie des pouvoirs politiques.
L'évocation du bouleversement géologique, le recours au passé dans le discours savant du XVIIIe comme dans la tradition ultérieure sont du même ordre. Qu'il s'agisse de formulations savantes ou merveilleuses, derrière l'engloutissement de la forêt de Scissy, c'est « la maîtrise d'un ordre social qui détermine l'aspect du marais, terre ou eau : que la puissance civilisatrice, Dieu ou Charlemagne décide d'étendre son pouvoir en ces lieux et se heurte à l'insoumission des habitants et la terre s'en trouve noyée ; de même que l'effort civilisateur, conquête romaine ou bretonne, sera anéanti par la barbarie du Moyen Age ou normande » (Boujot, 1992, p. 20). Dans les deux cas, un parallélisme s'établit entre le pouvoir de contrôler l'eau et celui de contrôler l'ordre social.
Au XVIIIe siècle, le texte d'Ogée, s'efforçant de prouver l'existence de la forêt, relève du choix politique fait par l'auteur visant à « fonder sur l'assèchement des marais usurpés par la mer des espoirs économiques et politiques » (id., p. 13).
Quant au récit de l'abbé Manet, il évoque sous une forme métaphorique le cataclysme qui vient de se produire, la Révolution française et sa démarche n'est pas différente de celle d'Ogée. Le gouvernement du marais n'est plus du ressort du Parlement de Bretagne mais de l'Association des Propriétaires du Marais de Dol, la propriété n'est plus féodale, la gestion du marais se fonde sur un « modèle auto-gestionnaire ».
La forêt et les grèves. L'analyse du niveau symbolique ne saurait s'achever sans l'examen des termes utilisés précisément pour désigner les espaces boisés. Selon l'abbé Manet (1829, p. 6) chez les anciens auteurs latins, la forêt de Scissy portait les noms de Siciacum, Secesciacum ou Setiacum nemus qu'on a traduit par ceux de Sciscy, Sicy, Setiae ou Scessiae.
Pour R. Bechmann (1984, p. 27), le mot nemus employé dans les documents du Moyen Age désignait la matière ligneuse, le bois. Il pourrait être apparenté à nemo qui signifie personne car du temps des Romains la forêt était généralement « loco neminis », lieu qui n'appartient à personne, ce qui la rapprocherait de ce que les Romains classaient en droit dans la catégorie des res nullius, les choses qui n'appartiennent à personne mais dont l'usage appartenait à tous, à l'instar des respublicae, les choses publiques qui formeront ce qu'on a appelé le domaine public.
La présence de ce type d'espaces boisés se prolongea dans le Moyen Age car il existait en plaine selon R. Bechmann (id., p. 274) des terres, champs ou forêts qui appartenaient collectivement à des hommes libres ; d'après les chartes de Cluny des Xe - XIe siècles, parmi ces terres se trouvaient des bois qualifiés de « nemus francorum hominum », franc signifiant libre à cette époque.
A ce terme nemus se substitua à l'époque mérovingienne, celui de foresta. Il apparaît pour la première fois dans les diplômes de Childebert, la loi des Lombards et les capitulaires de Charlemagne. Il existe en bas latin un verbe forestare et un substantif foresticus signifiant extérieur. Forestare vient de foris qui signifie dehors. Dans son Vocabulaire des Institutions européennes, E. Benveniste (1969, p. 3 10) montre que foris est le contraire de domi, l'ancien sens de domus s'étant vidé de son sens d'habitation pour désigner le chez moi. Le dehors commence à la porte {fores), la division devint territoriale. De foris, fores, le latin tardif a tiré les dérivés foranus, foresticus pour désigner ce qui est au dehors, étranger, sens que l'on trouve dans horsain en ancien français ti forain en moderne (hommes du dehors), forclos signifiant mis en dehors, exclure. La forêt, foresta, était à l'origine, selon le Littré, une terre sur laquelle on avait prononcé un ban, une interdiction de culture et d'habitation dans l'intérêt de la chasse seigneuriale. Et de fait, selon R. Harrisson (1992, p. 112) pendant la période mérovingienne, les rois s'étaient octroyé d'exclure du domaine public de vastes étendues boisées afin d'y préserver la vie sauvage qui en retour devait assurer le maintien d'un rite fondamental, la chasse. Une forêt désignait alors une terre confisquée par décret royal et une terre afforestée ne pouvait être cultivée, ni exploitée, ni empiétée, elle était mise en dehors de l'usage public, réservée aux plaisirs du roi. R. Harrisson note aussi que les forêts royales étaient encore au dehors au sens où l'espace compris dans l'enceinte des murs du jardin royal étaient généralement appelés silva ou bois, forestis silva désignait alors les bois ouverts situés en dehors des murs. Les murs, choses saintes qui dans la cité antique (romaine) délimitaient le foyer, délimitent, de par cette distinction entre silva et forestis silva, l'espace domestique du roi, son espace privé. L'émergence du terme foresta traduit une extension du domaine royal tel que la limite du dehors s'en trouve repoussée, des marques la désignent.
Cet acte qui produit à l'existence ce qu'il énonce dans la loi, est comme la parole divine, un acte d'autorité : l'entrée des forêts dans le domaine royal - à l'usage d'un seul, le roi, accompagné de son entourage - versus leur sortie du domaine public à l'usage de tous. L'acte de mise en dehors se double d'une mise en dedans.
Notons que la permanence de ces lieux n'appartenant à personne dans le même temps où la forêt s'invente juridiquement comme partie du domaine royal témoigne de la complexité de la transformation des divisions territoriales et des pouvoirs institués sur les espaces que désignent ces noms.
L'inclusion des forêts dans les domaines impériaux sous l'empire romain (Momnsen, Marquardt, p. 314) puis leur absorption dans le domaine royal quand les premiers rois francs s'emparent de ceux-ci (Récy, 1893, p. 30) nous conduisent aux rivages d'une mer dont le sort présente bien des analogies avec notre forêt mythique, comme le montrerait l'étude de leur construction juridique. Car, pas davantage que celles des rivages, les limites de la forêt ne reposent sur une intangibilité de la nature."
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Selon Brigitte van Vliet-Lanoë, Assia Fernane, Jérôme Goslin, Bernard Hallégouet, Alain Hénaff, et al., auteurs d'une étude intitulée "Mythes et légendes : la forêt sous la mer." (In : Bulletin de la Société Géologique et Minéralogique de Bretagne, 2015, 1, pp. 1-16) :
"7 – Les légendes. Le mythe des ennoiements provient très probablement des fortes tempêtes responsables de ruptures de cordon et des inondations associées, pouvant atteindre 6 m (surcote de pression + onde de tempête + déferlement de la houle ; Wolf, 2009), comme ce fut le cas en 1953 au Pays Bas. Au Subboréal (tourbes de bas d’estran), l’habitat littoral se réfugie à l’intérieur des terres (Fernane et al., sous presse) ou sur des tertres, les « Martignys » de la côte française ou les « Terpen », de la côte frisonne (Pays Bas) apparu en 500 BC. Cette période (2450 BP) fait suite à la vague de tempêtes liée au minimum solaire homérique (Van Geel) et s’observe aussi en Bretagne (Van Vliet-Lanoë et al., 2014b)
« Cantre'r Gwaelod » ou « Maes Gwyddno », est, selon la légende, un royaume englouti sous la mer il y a des millénaires : un royaume perdu, maudit par les dieux, noyé par les flots. Un territoire foresté en dessous du niveau de l’océan, encadré par deux iles, et ceinturé de larges fortifications sur lesquelles des veilleurs guettaient nuit et jour, la digue de Sarn Badrig (La chaussée de Saint Patrick). Cette légende semble être apparue avec les débuts de la Chrétienté vers 520 ou 600 AD et a été transcrite en 1250 dans le « Black Book » de Camarthen.
[...]
Le raz de marée « accompagné de tremblement de terre » qui a « englouti » la forêt de Scissy ou forêt de Quokelunde en mars 709 AD aurait, selon la légende, transformé le Mont Saint Michel en île et ennoyé tout le marais de Dol. Selon la légende chrétienne, rédigée au début du IXieme, cette forêt aurait été un lieu de culte païen que le raz-de-marée aurait englouti pour purifier la contrée.
A l’époque mérovingienne, les habitats se réfugient sur les versants ou des terpen pour échapper aux inondations récurrentes. L’analyse des tempêtes montre que leur fréquence s’accroît vers 300 AD pour atteindre un maximum vers 560 AD et perdurer jusque vers 800 AD (Van Vliet-Lanoë et al., 2014b). Cette période est aussi en relation avec un refroidissement climatique lié à l’activité solaire (minimum de l’Hégire) et à une éruption volcanique monstrueuse. L’inondation qui a « englouti » la forêt de Scissy en mars 709 AD, pourrait très bien correspondre à une très grosse tempête comme celle de 1987, couchant tous les arbres en Normandie, mais cette fois à marée haute, avec un gros coefficient de marée, comme ce fut le cas de Xynthia. Lors des tempêtes puissantes, même les bâtiments en dur (pierre, béton) vibrent, permettant une confusion avec une activité sismique, comme cela a été écrit pour la tempête de 709 AD. Ce n’est certainement pas une punition divine, comme interprété en ces temps de christianisation.
8– Conclusion. Aujourd’hui, le contexte montre de grandes similarités avec celui de l’an Mil et de très fortes tempêtes recommencent à se produire pour quelques années. Après une période de forte activité solaire à la fin du XXème siècle, responsable de l’AMO très positive actuelle, un premier minimum solaire est attendu vers 2030. Au regard des périodes passées et des analyses qui en résultent, il est vraisemblable que vers 2030, nous retrouverons des hivers froids, secs et aussi tempétueux que ceux de la fin du Petit Âge glaciaire. Ces tempêtes sèches seront encore plus agressives pour le trait de côte et accentueront le déficit sédimentaire. Avec le relèvement marin actuel, le déficit sédimentaire aggravé par les interventions anthropiques (barrages du Moyen Âge, exploitation des sables dunaires ou au large sur la plateforme) et les tempêtes à venir, l'érosion des cordons littoraux protecteurs en Bretagne et ailleurs, voire dans certains cas leur disparition complète, se poursuivra, ce qui favorisera les submersions en zone littorale et surtout la réapparition temporaire des forêts du passé."
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Sylvain Roger, auteur d'un article intitulé "Gardoyne/Noiodunum - De la légende à la réalité - Théories sur une cité disparue" (2012-2021) évoque l'aspect druidique de la forêt mythique :
"[...] Les légendes. La Mare Saint-Coulban a toujours été considérée comme étant mystérieuse et elle a engendré de nombreuses légendes, d'autant plus qu'un son sourd et récurent, qui ressemblait à un beuglement long et lugubre, s'y faisait entendre. Ce grondement inquiétant viendrait soit d'un serpent géant à deux têtes, soit d'un prêtre ayant été dérangé par un corbeau lors de son office, soit d'un monstre marin emprisonné dans la mare, soit de fantômes d'une ville engloutie. Les riverains de la mare appellent ce son mystérieux : « le Bû ou le Beugle de Saint-Coulban. »
On peut ajouter à ces légendes celles des mystérieuses et mythiques forêts, dites aussi druidiques, de Scissy (côté Normandie) et de Quokelunde (côté Bretagne) (1). De nombreux morceaux de bois fossilisés, voire des arbres en entier, les couërons (ou coërons), parsèment encore le marais, malgré ces preuves, l'existence de ces forêts est souvent contestée par certains archéologues. Des datations au « carbone 14 », de couërons, ont donné ce résultat : « entre 225 et 445 ap. J.-C », avant le raz-de-marée de 709.
Note : 1) Les forêts de Scissy et de Quokelunde (ou Coquelonde) sont souvent considérées comme étant deux forêts distinctes. Le nom de Quokelunde provient du Roman du Mont Saint-Michel, rédigé au XIIe siècle par Guillaume de Saint-Pair : « Desouz Avrenches vers Bretaigne, / Qui toz tens fut terre grifaine, / Eirt la forest de Quokelunde, / Don grant parole eirt par le munde (vers 49 à 52) ». Celui de Scissy aurait peut-être pour origine le nom de la déesse celte Sessia, protectrice des semailles. Il ne fait aucun doute que ces deux noms désignent la même forêt."
Marie-Yvane Daire, Jean-Paul Le Bihan, Elías Lopez-Romero et al., auteurs de "Un patrimoine au péril des mers : les sites protohistoriques et historiques d'estran en Bretagne et la morphologie du littoral." (In : Bulletin de l’Association Manche-Atlantique pour la Recherche Archéologique dans les Îles, 36, 2023, pp. 43-73) confirment l'existence d'une forêt mais dans un temps très lointain :
"[...] Des sites "naturels" : forêts submergées et tourbières littorales. La confrontation des données archéologiques et paléobotaniques indique l’existence de milieux forestiers, à l’âge du Bronze, y compris en zones littorales (Marguerie, 1992). Sur la frange côtière qui s'étend de l'embouchure de la Loire à celle du Couesnon, plusieurs découvertes d'arbres ou de forêts datés entre 3000 et 2000 av. n.è. ont été régulièrement mentionnées qui témoignent de la montée du niveau relatif de la mer et de la sape des formations littorales : dans la baie du Mont-Saint-Michel, à l'anse du Val à Saint-Ideuc, dans la grève de Saint-Michel à Plestin-les-Grèves, au bas de la rivière de Lannion (Côtes-d’Armor), dans la grève de Sainte-Anne à l'entrée du goulet de Brest, à Ouessant, Cléden, Loctudy, dans la baie de Douarnenez, aux Glénan, aux Sables Blancs à Concarneau (Finistère) et dans la presqu'île de Rhuys, à Kerhillio-Erdeven (Morbihan)... (Berger et al., 2015).
Certaines d'entre elles ont fait l'objet de relevés précis. Ainsi, la forêt de chênes qui est apparue dans la baie Grève Blanche à Trégastel (Côtes-d'Armor) à plusieurs reprises : mentionnés en 1767, les alignements d'arbres "de quinze pieds de long [...] avaient leurs troncs, leurs racines et leurs branches..." (Lettre de M. de Pravalan, in (Berger et al., 2015) furent également visibles en 1811-1812, à un niveau estimé à 4,5 m sous le niveau des plus hautes mers, puis évoqués à nouveau dans les années 1950 (Giot, 1965 a). La grande marée de septembre 2013 révéla une douzaine de troncs d'arbres plus ou moins complets dans le proche secteur de Kerlavos, à un niveau moyen de 0 NGF, soit 5,04 m/0 SHOM, reposant sur un niveau de tourbe. Les plus longs atteignant 6 m, ils firent l'objet de relevés détaillés et un prélèvement permit une datation radiocarbone donnant une fourchette de 2456-2201 av. J.-C. (LY-16507, 3835 +30 BP). Le marnage local étant de 9,92 m, la position de ces arbres indique une montée du niveau marin relatif d'environ 4,87 m depuis l'époque de leur chute. Une configuration semblable se retrouve avec les chênes de la baie de Keraliès à Pleumeur-Bodou.
La légende de la forêt de Scissy trouve également son origine dans la réapparition d'arbres dans la baie du Mont-Saint-Michel, où des massifs de chênes furent submergés lors d'une transgression à l'âge du Bronze (entre 2000 et 800 av. n.è.) (Langouët, 1996)."
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Contes populaires :
Paul Sébillot, dans un ouvrage intitulé Gargantua dans les traditions populaires. (Vol. 12. Paris, Maisonneuve et cie., 1883) montre comment la légende de la forêt de Scissy est à peine voilée derrière une aventure du géant gaulois :
Gargantua marin
"Gargantua avait toujours eu envie de naviguer ; mais il arriva jusqu'à l'âge de cent ans sans avoir pu trouver un navire assez grand pour le porter.
En ce temps-là la baie de la Fresnaye était une forêt, et elle était remplie d'arbres depuis le Fort La Latte , jusqu'au Port-à-la-Duc. Gargantua arracha tous les arbres, et il se fit construire un vaisseau si vaste que jamais on n'avait vu son pareil. Il jaugeait plus de dix mille tonneaux et il avait une mâture à l'avenant : dans chaque mât il y avait deux ou trois villes qui étaient placées sur les hunes, et dans les poulies il y avait des auberges. Quand un matelot montait dans les perroquets pour prendre un ris, il faisait un voyage si long qu'en descendant il avait la barbe grise. Dans le haut de la flèche de cacatois, il y avait un débit de tabac, et celui qui le tenait y fit sa fortune.
Un jour qu'il faisait mauvais temps, le vaisseau démâta de son grand mât, et comme il n'y avait pas de mât de rechange à bord, Gargantua se mit debout pour servir de grand mât. Le vaisseau mettait sept ans à virer de bord.
Mais Gargantua se fatigua de servir de mât, et de porter la voilure; il se décida à revenir à Plévenon , où il débarqua, et jamais depuis il n'a voulu naviguer.
(Conté en 1881, par Rose Renaud, de Saint-Cast).
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L'allusion à la forêt de Scissy est ici assez transparente ; le souvenir n'en est point d'ailleurs perdu dans le pays, ainsi que le prouvent deux légendes que j'ai rapportées, p. 362 et suivantes, t. I, des Traditions et Superstitions de la Haute-Bretagne.
Le vaisseau géant est populaire parmi les matelots ; il porte habituellement le nom de Grand-Chasse-Foutre, et les traits principaux du présent conte s'y retrouvent avec un grand luxe de détails."
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