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Le Rituel du Bateau

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 25 janv.
  • 48 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 févr.



Étymologie :


Étymol. et Hist. − [1238, d'apr. son dérivé barquette*] ; début xives. barque de cantier « le plus gros canot de bord, chaloupe d'un bateau de mer » (Philippe de Novare, Mémoires, éd. C. Kohler, Paris, 1913, p. 98 : Il et sa gent se recuillirent en la barque de cantier o grant avoir que il portoyent). Rem. Fin xiies. indiqué par Kluge20, s.v. Barke pour une forme pic. n'est pas confirmé par la documentation. Étant donné le caractère en partie italianisant du texte dont est tirée la 1re attest. fr. (l'aut. est Philippe de Novare, né en Italie), plus prob. empr. à l'ital. barca (Brunot t. 16, p. 209 ; Kohlm., p. 31 ; Wind, p. 134 ; Vidos, p. 236 ; Sar., p. 43), attesté dép. début xives. (Dante, Inf., 8-25 dans Batt.) qu'à l'a. prov. barca (REW3, no952 ; Cor. t. 1) ; barca, de même que l'a. prov. barca (dep. xives., Vie de St Honorat dans Rayn.), l'esp. barca (dep. ca 1140, Cid d'apr. Cor.) et le port. barca (dep. 911, texte de lat. médiév. d'apr. Mach.) est issu du lat. tardif hisp. barca (v. barge).


Étymol. et Hist. − 1. 1138 batel « embarcation dont on se sert principalement sur les rivières » (Gaimar, L'Estorie des Engles, 442, éd. Hardy-Martin, I, 1888 : De nostre nef meison feimes : Par un batel ben guarisimes, Dunt nostre pere ala pescher) forme attestée jusqu'au xves. (M. Mantellier, Gloss. des documents de l'hist. [...] des marchands [...] de Loire, 1869, p. 12) ; ca 1220 bateau (G. de Coincy, St Boniface, éd. Boman, 651) ; 2. 1841 p. métaph. plais. arg. « gros et large soulier » (La correctionnelle ds Larch. Suppl. 1880). Dér. en -ĕllus (-eau*) de l'agn. bat « bateau » 1121-22 (S. Brendan, éd. Suchier, 600 dans T.-L.), terme rare, encore attesté au début du xives. dans le domaine norm. sous la forme du lat. médiév. battus, Du Cange t. 1, p. 606c ; ce même Du Cange cite la forme dial. bat en usage à Saint-Malo au sens de « bateau » ; le suff. a ici moins de valeur diminutive qu'il n'a pour fonction de donner plus de corps au monosyllabe. L'agn. (de même que l'a.nord., NED ; Brüch dans R. Ling. rom., 1926, pp. 85-86) est empr. à l'ags. bat, 891 (O. E. Chron. − Parker Ms. − dans NED, s.v. boat. Le fr. a été empr. par les autres lang. rom. (REW3, no985).


Lire également la définition des noms barque, bateau et coracle afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Archéologie :



=> voir à 12'40, l'interprétation commence à 16'30.




Croyances populaires :


Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on peut lire la notice suivante :


Bateau : Selon une croyance autrefois très répandue chez les marins occidentaux, naviguer un vendredi ou commencer une croisière ce jour-là est maléfique : le bateau risque de subir des intempéries, des incidents plus ou moins sérieux, et même de s'échouer. En 1553, le roi de Pologne refusa que son navire quittât Dantzig en dépit d'un vent favorable. En Angleterre, on dit qu'« une sortie en mer le vendredi rate toujours », qu'on s'expose à essuyer une tempête et à rencontrer des sirènes. Un navire britannique, le Wellesley, appareilla à Plymouth un vendredi de mars 1848 : « Quand il eut dépassé la digue, il fut rappelé par l'amiral, et ne continua sa route que le jour suivant. Le motif de ce délai était un envoi de bagages, mais l'équipage du navire fut persuadé que le galant amiral avait exprès laissé quelque chose derrière lui pour ne pas mettre en mer un vendredi ». Si un bateau sort un vendredi, le mousse crachera trois fois dans l'eau pour conjurer le sort/

Un naufrage est également inévitable «si l'on embarque quelque chose de nouveau à bord, ce jour-là ». Si le vendredi est le jour le plus funeste, le mardi est également à éviter, comme l'atteste le dicton : « Le mardi, ni mariage ni voyage en mer. » En revanche, le dimanche est bénéfique pour lever l'ancre.

Qui part en mer le jour de la Toussaint, ou celui des Morts verra, disent les Bretons, « un cadavre dans chaque creux de lame ». Le jour des Morts, comme les jours de Noël et de la Saint-Sylvestre, font courir le risque « d'être arraisonné par le Vaisseau fantôme ou fasciné par des sirènes ». Prendre la mer le jour des Saints-Innocents (28 décembre) ou à la Chandeleur est funeste. On dit encore qu'il faut éviter les 6, 12 et 15 février, les 1er et 7 mars, les 5 et 6 avril. En Espagne (Asturies), le 25 juillet est déconseillé.

Les marins ont longtemps considéré que la présence d'une femme à bord portait malheur. Cette croyance valait surtout pour les cargos et pour tout navire qui n'était pas de plaisance, sans doute parce qu'au sein d'un équipage masculin, une femme pouvait, tôt ou tard, soulever des passions. Seule la femme enceinte, en raison de son état, était admise. Aujourd'hui encore, nombre de marins répugneraient à avoir une femme comme capitaine. Outre-Manche, une prostituée sur un bateau entraîne un orage : au XVIIe siècle, les matelots n'hésitaient pas à se jeter par-dessus ord en simulacre de sacrifice à Neptune.

Un prêtre, un curé ou tout homme d'église, n'est pas le bienvenu dans un bateau et, en cas de mauvais temps ou de pêche médiocre, sa présence en est vite rendue responsable. En 1920, un navire de ligne britannique voguant vers le Canada essuya une forte tempête qu'on attribua à la présence d'un moine trappiste. Le simple fait de parler d'un prêtre ou d'un pasteur provoque la tempête. Il faut s'abstenir également de prononcer à bord les mots « église », « chapelle », « presbytère ».

Pour certains toutefois, une femme ou un prêtre n'attirent pas la malchance s'ils participent aux manœuvres. La présence d'un avocat ou celle de passagers clandestins est jugée lourde de conséquences.

Il y a certainement une personne à bord qui est maléfique si les faits suivants se produisent : « Bientôt on manque de vivres ou un homme se noie, ou le tonnerre fracasse la mâture, ou une voie d'eau se déclare et fait périr tout l'équipage de fatigue, ou l'eau douce croupit dans les barriques, ou la boussole varie du nord au sud, ou le navire ne sait plus virer de bord quand il le faut ». Les Anglais appellent « Jonah » (Jonas) celui qui porte malheur en mer et payent un tribut à l'esprit de la mer « Davy Jones ».

La malchance peut également s'attacher à un capitaine ou à un skipper qui la transmettent alors à l'embarcation tout entière. En effet, le bateau « fait corps avec son capitaine ou son skipper. La chance de l'un se lie à la chance de l'autre ». Au XVIIIe siècle, l'officier de marine britannique Byron était surnommé «Jack mauvais temps » à cause de son infortune « proverbiale dans sa navigation ».

A l'inverse, un enfant est tenu en estime : il « apaise la colère des flots » et, par conséquent, promet un voyage réussi. Une naissance à bord est un bon présage.

Selon une tradition très répandue encore de nos jours, le lapin (secondairement le lièvre) est particulièrement redouté des mains : on dit notamment qu'il fait lever les vents contraires ; le simple fait de le nommer est de mauvais augure. Le chat, notamment celui de couleur noire, attire également la malchance et peut entraîner un naufrage mais si deux chats noirs sont embarqués, ils porteront chance. En revanche, pour les Anglais, la présence d'un chat noir est bénéfique mais celle de deux est funeste.

On prétend aussi que dire « cochon », « porc », « pourceau », « truie » dans un bateau et surtout un voilier est à éviter. Sur un bateau de pêche, si quelqu'un prononçait le mot « loup » ou « lièvre », on était sûr que le poisson ne mordrait pas et il n'était pas rare que l'on retournât aussitôt au port.

Des œufs à bord d'un voilier font également lever les vents contraires et quand un marin ou un pêcheur veut parler d'œuf, il doit dire « manège » ou « carrousel ».

D'autres mots sont encore tabous à bord : « corde », « ficelle », « noyade », « sel ». Certains marins jettent toutefois du sel dans la mer pour calmer les flots déchaînés et amener une brise favorable.

Les jeux de cartes, notamment de tarot (appelés parfois « livres d'images du diable »), portent malheur et, surtout sur un bateau anglais, il ne fat pas jouer aux cartes. En cas d'incident ou d'événement suspect, on jette le jeu de cartes qui se trouve à bord. Les marins n'aiment pas non plus la présence d'épingles qui entraînent fuites d'eau et déchirures des filets de pêche.

Il est également vivement déconseillé de siffler, sauf par temps très calme, car cela fait lever le vent, de jurer, et de se couper les cheveux ou les ongles sur un bateau. De même, quand son mari est en mer, une femme ne doit pas se coiffer car elle provoquerait une tempête.

Embarquer du pied gauche attire les ennuis en mer : cette tradition concerne aussi bien les membres d'équipage que les passagers ; on ne quittera pas non plus un navire du pied gauche. Les pêcheurs évitent de monter sur le côté gauche de l'embarcation. Les marins anglais espèrent que les premières personnes rencontrées en groupe à terre seront en nombre impair, peut-être en raison de la tradition de la Navale, selon laquelle tous les saluts doivent être donnés en nombre impair.

Aux États-Unis, un capitaine qui ne paie pas ses dettes avant de partir en mer attire la mauvaise fortune ; un capitaine roux est tenu en estime : il protège le bateau.

Si, au moment où l'on embarque les vivres, le bateau incline sr al droite, la navigation sera longue et pénible mais elle sera facile s'il le fait à bâbord.

Un homme qui tombe à la mer au départ...


A suivre

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Dans le Dictionnaire de la France mystérieuse - Surnaturel, superstitions, être fantastiques, apparitions, lieux enchantés (Editions Omnibus, 2017) Marie-Charlotte Delmas consacre deux articles au bateau qui illustrent son importance dans l'imaginaire :


"Bateau des âmes : De mystérieux bateaux ou barques qui glissent sur la mer, parfois sur les marais, ont pour office de venir chercher les âmes des mourants, qu’ils transportent en divers lieux.

Au VIe siècle, l’historien Procope, dans De bello gothico (Les Guerres gothiques), écrit que les « pêcheurs et autres habitants de la Gaule » qui sont en face de l’île de Bretagne (Grande-Bretagne) sont chargés d’y amener les âmes : « Au milieu de la nuit, ils entendent frapper à leur porte ; ils se lèvent et trouvent sur le rivage des barques étrangères où ils ne voient personne, et qui pourtant semblent si chargées qu’elles paraissent sur le point de sombrer et s’élèvent d’un pouce à peine au-dessus des eaux. Une heure suffit pour ce trajet, quoique, avec leurs propres bateaux, ils puissent difficilement le faire dans l’espace d’une nuit. »

Ces bateaux des morts font toujours l’objet de récits au XIXe siècle en Bretagne, où beaucoup croyaient qu’il existait une mer souterraine que les trépassés devaient traverser. Emile Souvestre rapporte un récit du Morbihan à peu près semblable à celui de Procope, mais les morts ne sont plus transportés sur l’île de Bretagne, ils errent sur la mer : « Près de Saint-Gildas [Saint-Gildas-de-Rhuys], les pêcheurs de mauvaise vie et qui se soucient peu du salut de leur âme sont quelquefois réveillés la nuit par trois coups que frappe à leur porte une main invisible. Alors ils se lèvent, poussés par une volonté surnaturelle ; ils se rendent au rivage, où ils trouvent de longs bateaux noirs qui semblent vides, et qui pourtant s’enfoncent dans la mer jusqu’au niveau de la vague. Dès qu’ils y sont entrés, une grande voile blanche se hisse seule au haut du mât, et la barque quitte le port comme emportée par un courant rapide. On ajoute que ces bateaux, chargés d’âmes maudites, ne reparaissent plus au rivage, et que le pêcheur est condamné à errer avec elles à travers les océans jusqu’au Jugement. » (E. Souvestre, 1845.)

Dans ce même département, le Bag er Marù, ou bateau de la mort, que l’on reconnaît à sa voile noire, vogue entre Belle-Ile et Quiberon : « Il transporte les âmes des trépassés et les mène dans une grande lande. Dans le bateau, il y a deux hommes qui enferment dans une coque de noix les âmes de ceux qui se sont perdus en mer et les conduisent dans cette grande lande. Les trois quarts arrivent à Carnac à une montagne où il n’y a que des épines, des ronces et de la lande, et l’autre quart va dans un endroit qui n’est que lande. Ce bateau va toujours sur la mer. Quand les âmes se trouvent plus loin, elles vont dans une île qui est appelée île des Désolés, Inézen en dud dizolet, entre La Rochelle et Les Sables-d’Olonne. Le mauvais temps ne tombe jamais sur ce bateau, mais personne ne le voit sur la mer. Souvent l’âme s’en va du bateau sous la forme d’une flamme ou d’une colombe, suivant qu’elle va au Purgatoire ou qu’elle est sauvée. Celle qui est noire comme un corbeau va à l’enfer, elle est damnée. Les deux hommes de l’équipage sont deux morts, ils sont heureux, car Dieu leur a donné le pouvoir de réussir en toute chose. » (J. Frison, 1914.)

Dans les Côtes-d’Armor, on parle encore à Saint-Cast dans les années 1860 d’un bateau qui vient chercher les âmes des morts près de l’ancien château de Gilles de Bretagne pour les mener sur la rive gauche de l’Arguenon. En 1897, Paul Sébillot raconte que la bonne de l’un de ses amis y croyait fermement. Vers Tréguier, on prétend que des barques portent les âmes, notamment celles des noyés, sur des îles mystérieuses et invisibles que l’on ne pourra voir qu’à la fin du monde. Durant les nuits estivales, lorsque la mer est calme, on peut entendre le bruit de leurs rames. Parfois, on aperçoit des ombres blanches qui voltigent autour des barques noires. Il ne faut surtout pas tenter de les suivre, ou on devra les accompagner jusqu’à la fin du monde. Dans le Finistère, Lestr an Anaon – la Barque des Morts – est remplie de morts qui répondent « Amen » lorsqu’on les hèle. On ne sait qui la conduit, ni où elle va (P. Sébillot, 1905).

La barque des morts qui navigue sur les marais du Poitou est une nacelle recouverte d’un drap blanc, baptisée la Niole blanche. Elle parcourt les canaux et emporte les défunts. Elle est conduite par une sorte de fantôme que l’on nomme le Tousseu jaune, fantôme de la fièvre des marais dont souffrent et meurent les habitants. Il disait à ceux qu’il rencontrait : « Tourne ou je te retourne ! », et quiconque l’apercevait était certain de mourir dans l’année (E. Souvestre, 1852).


Bateau fantôme : Les marins, sous diverses latitudes, disent avoir croisé des bateaux fantômes guidés par les morts, notamment lors des tempêtes. Parfois, cette apparition concerne un bateau qui vient de sombrer, comme dans le récit suivant qui se situe sur l’île de Batz (Finistère) : « Deux marins, le père et le fils, étaient allés de bonne heure un matin démarrer leur bateau pour aller en mer. Tout à coup, ils virent tout près d’eux un navire ; ils entendaient la voix de l’équipage, et reconnaissaient même parmi eux, à leur accent, des personnes de l’île. Le navire était prêt à mouiller. Alors un des matelots demanda au capitaine où il fallait jeter l’ancre. “Là, répondit-il, à Porz an Eokr [au port de l’Ancre].” Dès que cette parole eut été prononcée, les deux marins ne virent plus le navire, qui s’était évanoui comme une fumée. Ce bâtiment était à ce moment perdu corps et biens, et les deux marins avaient eu une vision. Ce navire avait passé l’hiver qui précéda son départ à Porz an Eokr, qui servait alors d’ancrage aux navires de l’île de Batz. » (G. Millin, 1897.) D’autres fois, le bateau porte les noyés de l’année. A Dieppe (Seine-Maritime), on raconte au Pollet dans les années 1840 que, chaque année, le jour des Morts, lendemain de la Toussaint, un bateau apparaît au bout de la jetée. On peut reconnaître l’un de ceux qui ont sombré dans l’année, mais « la voile pend déchirée à un mât chancelant et disloqué ». A son bord se trouvent les marins dieppois morts noyés. Au bout d’un moment, une brume s’abat sur la mer et il disparaît (A. Bosquet, 1845).

Outre ce type de récits, d’autres bateaux fantômes entrèrent dans la légende, tels ceux qui suivent.


Le Voltigeur hollandais : Bien que n’apparaissant pas sur les côtes françaises, le Voltigeur hollandais est le plus célèbre des navires fantômes. Cette histoire fait l’objet de différentes versions, dont l’opéra de Wagner Der fliegende Holländer (1843), connu en français sous le titre du Vaisseau fantôme ; plus près de nous, il a inspiré la saga Pirates des Caraïbes.

Dans les Scènes de la vie maritime de Jal (1832), un vieux marin raconte que, jadis, le capitaine hollandais de ce bateau, mauvais chrétien, refusa de relâcher les voiles, comme l’y poussaient ses marins, lors d’une tempête près du Cap. Il riait devant la peur de son équipage qui craignait de mourir alors qu’il n’y avait aucun aumônier à bord pour les absoudre de leurs péchés. On dit alors qu’un nuage s’ouvrit et qu’une « grande figure », sûrement Dieu, lui apparut, lui enjoignant d’écouter ses matelots. Pour seule réponse, il arma un pistolet et tira dans le nuage. Le coup perça sa main et il se mit à jurer. Alors la voix s’écria : « T’es-t-un maudit, le Ciel te condamne à naviguer toujours, sans jamais pouvoir relâcher, ni mouiller, ni te mettre à l’abri dans une rade ou un port quelconque. Tu n’auras plus ni bière ni tabac ; tu boiras du fiel à tous tes repas, tu mâcheras du fer rouge pour toute chique ; ton mousse aura des cornes au front, le museau d’un tigre et la peau plus rude que celle d’un chien de mer […]. Tu seras-téternellement de quart, et tu ne pourras pas t’endormir quand tu auras sommeil, parce qu’aussitôt que tu voudras fermer l’œil, une longue épée t’entrera dedans le corps. Et puisque tu aimes à tourmenter les marins, tu les tourmenteras […]. Car tu seras le diable de la mer ; tu couriras [sic] sans cesse par toutes les latitudes ; tu n’auras jamais de repos ni de beau temps ; tu auras pour brise la tempête ; la vue de ton navire qui voltigera jusqu’à la fin des siècles, au milieu des orages de l’Océan, portera malheur à ceux ou celles qui l’apercevront. » Après cette malédiction, tout l’équipage fut happé dans le nuage et le capitaine resta seul sur son navire avec son mousse. Depuis ce jour, il navigue dans les tempêtes et fait sombrer les bateaux qui croisent son sillage. Le vieux matelot qui raconte cette histoire ajoute qu’il a vu ce bateau une fois, lorsqu’il était encore jeune, en 1772, sur les côtes du Mexique. Il avait eu grand peur et avait promis, pour se protéger, de faire une neuvaine (période de prière) à Notre-Dame-de-Recouvrance, ce qu’il fit effectivement par la suite. Le Voltigeur hollandais change souvent d’apparence ; le jour où le marin l’a vu, il était tout noir.

Selon une autre version, assez répandue, un crime horrible eut lieu sur ce bateau richement chargé. La peste s’y déclara et aucun port ne lui permit d’accoster par peur de la contagion. Depuis, il erre sur les océans et son apparition est toujours de mauvais augure.


Le Bag-Noz : Le Bag-Noz (bateau de nuit) est un navire fantôme du Finistère que l’on aperçoit parfois dans la baie d’Audierne : « Sur la mer, au brun de nuit, lorsqu’un bateau se trouve vent debout, la terre masquée, souvent, devant lui, il aperçoit un autre bateau, même voilure, mais vent arrière. Vite, il arrime ses voiles, fait cap dessus, mais tout à coup le second bateau disparaît, et le premier se trouve dans les brisants : c’était le Bag-Noz, le Bateau de nuit, qui mène toujours au danger. D’autres fois, c’est un bateau rempli de lumières ; on n’y voit personne ; on n’y entend aucun bruit. Ce sont encore des bruits d’avirons, des commandements d’étarquer les voiles ; mais on ne voit rien […]. Lorsque ce Bag-Noz est commandé par un vieillard, il y aura, dans l’année, mortalité sur les enfants ; le contraire arrive, si le capitaine est un enfant : ce sont les vieillards alors qui mourront. » Si un homme révèle avoir vu ce bateau, il mourra dans l’année (H. Le Carguet, 1891).

Selon le récit d’un gardien de phare de l’île de Sein, en 1896, le Bag-Noz se manifeste dès qu’un événement tragique va se produire. A peine s’est-il montré qu’il disparaît pour surgir de nouveau à un autre endroit. Les marins qui l’ont croisé en mer racontent que l’équipage de ce bateau fantôme ne cesse de crier pour demander du secours. Mais, sitôt qu’on l’approche, il s’efface et les voix se font lointaines. En fait, il suffirait de leur dire Requiescant in pace pour les sauver et pour qu’en effet ils reposent en paix. Un pilote de l’île parvint une nuit à voir qu’il n’y avait personne sur ce navire, en dehors d’un homme de barre, dont on dit qu’il est le dernier noyé de l’année : « Des ramasseuses de goémon, étant un soir à la pointe de Kilaourou, dans l’est de l’île, virent les voiles de la [sic] Bag-Noz passer à raser la pointe. Parmi elles se trouvait une veuve Fauquet, dont le mari, quelques semaines auparavant, avait disparu dans la chaussée de Sein, sans que la mer eût rendu son cadavre. Or, quel ne fut pas son émoi, de reconnaître dans le personnage qui menait la barque funèbre le mari qu’elle avait perdu ! » (A. Le Braz, 1902.)

Au début du XXe siècle, la croyance en le Bag-Noz est encore vivace pour quelques vieillards de l’île de Sein. L’un d’eux raconte : « Il est certain, bien que beaucoup des jeunes gens d’aujourd’hui n’y croient pas, que saint Patrice obtint de Dieu que les âmes de la grande terre n’aillent pas jusqu’en Irlande pour faire leur pénitence, et que notre île fut choisie par lui pour les recevoir. Et cela est d’autant plus certain que souvent, le soir, lorsque la lune est absente, nous pouvons voir les âmes du purgatoire sortir du sein de la terre et venir courir sur la grève et même à l’intérieur de l’île.

Vous me demandez, Monsieur, comment ces âmes viennent chez nous ? Je vais vous le dire et cela parce que je l’ai vu maintes fois. Après la Toussaint et la fête des Morts, la mer est démontée, le raz bouillonne en s’avançant vers la baie des Trépassés et en déferlant jusqu’à Kerguisch. Les roches de Kerlourou sont blanches d’écume, celles du Pont des Chats semblent se détacher du fond de la mer, poussées par toutes les pointes de la chaussée entière ; alors, sous le vent et la tempête, éclairé par un fanal sinistre, s’avance le Bag-Noz, ce vaisseau fantôme, aussi noir que la nuit, mais cependant marqué par de nombreuses petites flammes courant les unes après les autres, et qui ne sont autres que les âmes destinées au purgatoire.

Le pilote qui dirige ce vaisseau funèbre est, dit-on, le premier chrétien mort dans l’année sur la terre d’Armorique. Ce bateau n’accoste jamais notre île ; toujours entre Kerlourou et Sein éclate un ouragan terrible et ceux qui ont le courage de regarder encore voient les âmes s’échapper ensemble dans un long rayon de feu et venir se grouper autour de l’autel des druidesses [appellation d’un dolmen de l’île] où elles disparaissent. » (G. Guénin, 1934.)


Les vaisseaux haut bord : Ces navires dont on parle dans le Morbihan, notamment à l’île d’Arz et à l’île aux Moines, sont occupés par des hommes et des chiens de taille gigantesque : « Ces hommes sont, paraît-il, des réprouvés dont la vie a été souillée par des crimes horribles ; les chiens sont des démons préposés à leur garde et qui leur font endurer mille tortures. Sans cesse les vaisseaux maudits sillonnent les flots, passant d’une mer dans l’autre sans entrer dans aucun port, sans jeter l’ancre jamais, et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde. Il ne faudrait pas qu’un navire se laissât aborder par l’un d’eux : l’équipage serait enlevé en un tour de main et disparaîtrait sans laisser de traces. Les commandements à bord des vaisseaux maudits se font au moyen de conques marines dont le bruit strident s’entend à plusieurs milles de distance. Il est donc facile de ne pas se laisser surprendre. On n’a d’ailleurs rien à craindre si, à la première alerte, on se hâte d’entonner l’Ave Maris Stella et de se recommander aux saints du pays, principalement à sainte Anne d’Auray. » (L. F. Sauvé, 1884-1885.)


Navire errant : Les pêcheurs du littoral des Côtes-d’Armor parlent du Navire errant qui vogue sous la mer et surgit soudain hors des flots les nuits de grande tempête. C’est « un brick de deux cents tonneaux, armé comme un navire de guerre et monté par des pirates qui, à cause de leurs crimes, sont condamnés à errer avec lui jusqu’à la fin du monde ». A peine a-t-on aperçu ses feux, rouges comme le sang et puissants comme la lumière d’un phare, qu’il disparaît à nouveau. Une légende raconte comment ce navire et son équipage furent maudits. Un jour, ils firent face à un navire de guerre qu’ils attaquèrent. A bord se trouvait un vieux matelot qui portait sur lui une petite pierre étrange qu’il avait ramassée sur les rochers qui avoisinent Brest.

Tandis qu’une balle venait de lui écorcher l’oreille, il lança sa pierre sur le pont du bateau des pirates qui se mirent à crier tandis que leur navire s’engloutissait dans les flots. Il resurgit soudain et le capitaine s’écria : « Commandant, je suis condamné, mais non vaincu par toi. Frappé par la pierre du malheur, mon navire ne tombera jamais en ton pouvoir. Je viens avec mes hommes de paraître devant Dieu et nous sommes condamnés à errer sous toutes les mers jusqu’au jour du jugement dernier ; je hais les marins autant qu’ils m’ont maudit et je ne cesserai jamais de les tourmenter. » Le commandant pensa que cette pierre du malheur était un boulet de canon, mais le vieux marin était convaincu qu’il s’agissait de son caillou. A la fin de sa vie, il racontait cette histoire à tous ceux qui voulaient l’entendre et terminait en disant : « Au grand jour du jugement / Mes petits-enfants / Vous verrez sortir de l’enfer / Ces monstres de la mer. » On raconte aussi que ce bateau que l’on disait responsable de beaucoup de naufrages ne se montre plus depuis que le curé l’a exorcisé (F. Marquer, 1902).


Le Grand-Chasse-Foudre : Il s’agit d’un bateau immense qui accueille les morts de façon tout à fait singulière. Bien loin des errances des damnés, ce bateau est une sorte de paradis ambulant. Il est si grand que sa quille fait plus de mille lieues. On y mange bien et l’on y boit de bons vins. En revanche, il navigue très lentement ; il lui faut cent ans pour virer de bord et deux siècles pour lever l’ancre. Le capitaine, grand, gros, très âgé et fort aimable, porte des moustaches blanches si épaisses qu’on pourrait en faire des câbles de vaisseau (A. Jal, 1832). Pour le folkloriste Eugène Rolland, le Grand- Chasse-Foudre n’est pas tout à fait l’appellation employée par les marins. « Il s’en faut d’une lettre », dit-il pudiquement, car il s’agirait en réalité du Grand-Chasse-Foutre.


La Patte-Luzerne : Les habitants du Var évoquent un bateau fantastique que l’on voyait jadis sur les côtes de Provence. On le nommait la Patte-Luzerne et il avait la particularité d’être absolument gigantesque, telle une véritable ville flottante : « Il était tellement grand, que, lorsqu’il partait de Toulon, son arrière débouchait à peine de la rade, tandis que son beaupré sortait déjà du détroit de Gibraltar. Il avait dans ses vastes flancs des champs de blé, des vignes, des arbres fruitiers de toute espèce et des plantes potagères, tout cela en assez grand nombre pour pouvoir nourrir le nombreux équipage pendant plusieurs siècles. Ces champs étaient labourés par des bœufs, qu’on employait aussi comme viande de boucherie ; il y avait à bord de la volaille et du gibier […]. Pendant le siège de Rhodes où assistait ce navire, l’équipage se battit quatre-vingts ans sur le gaillard d’avant ; à l’arrière, on n’en savait rien, et l’on y dansait toujours. » Sa légende n’évoque pas de fantômes à son bord, mais plutôt des sortes d’êtres immortels (P. Sénéquier, 1897)."

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Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (Éditions Seghers, 1969) :


BARQUE : La barque est le symbole du voyage, d'une traversée accomplie soit par les vivants, soit par les morts.

En dehors de la coutume d'exposer les morts dans des canots, il existe, en Mélanésie, trois importantes catégories de faits magico-religieux qui impliquent l'utilisation (réelle ou symbolique) d'une barque rituelle : 1. la barque pour expulser les démons et les maladies ; 2. celle qui sert au Chaman indonésien pour voyager dans l'air à la recherche de l'âme du malade ; 3. la barque des esprits qui transporte les âmes des morts dans l'au-delà.


1. La barque des morts se retrouve dans toutes les civilisations. Très répandues en Océanie sont les croyances, selon lesquelles les morts accompagnent le soleil dans l'Océan, portés par des barques solaires. (Frobenius).

En Irlande, la barque, en tant que telle, apparaît très peu dans les textes épiques ; mais dans les textes mythologiques, elle est le symbole et le moyen du passage vers l'Autre Monde. La barque de Manannan est utilisée par les enfants de Tuireann dans la quête des talismans merveilleux que leur impose le Dieu Lug, en compensation du meurtre de son père Cian : elle va où l'on veut, quelle que soit la distance, en quelques instants ou quelques heures. C'est dans des barques rondes, de cuir, ou curragh, que se font les immrama ou navigations.

Dans l'art et la littérature de l'Egypte ancienne, qui expriment les traditions religieuses les plus profondes, c'est par une barque sacrée que le défunt était censé descendre dans les douze régions du monde inférieur. Elle voguait à travers mille périls, les serpents, les démons, les esprits du mal aux longs couteaux. Comme celle de la psychostasie, sa représentation comporte des éléments constants, hiératiques, rituels, que certaines variantes viennent enrichir. Au centre de l'image, se dessine la barque solaire portée par les flots. En son milieu, se tient Rê, le Dieu solaire ; le défunt est agenouillé en adoration devant lui. En avant et en arrière de la barque, Isis et Nephtys semblent indiquer une direction de la main gauche levée, tandis que la droite porte la croix ansée, (Ankh) symbole de l'éternité qui attend le voyageur. A l'extrémité gauche de l'image, suivi du Dieu Anubis à tête de chacal, le guide des chemins, le défunt se dirige vers la barque, en portant ses entrailles dans une urne, Comme la colonne vertébrale, les entrailles ont un caractère éminemment sacré : elles possèdent la force magique sans laquelle le mort ne pourrait pas conserver sa personnalité et sa conscience... Or chaque mort doit particulièrement veiller à ce que ses propres entrailles ne lui soient point volées par les esprits malfaisants qui pullulent dans l'au-delà, toujours en quête de force magique. Ils pullulent, du moins, sur ces chemins liquides du monde souterrain, par lesquels fa barque s'avance vers la demeure définitive du défunt, vers la clarté de la lumière, si elle n'a pas chaviré en route. Parfois la barque ne contient qu'un porc : c'est le Dévorateur qui attend les damnés pour les emmener dans l'enfer des malédictions où règnent les tortionnaires aux doigts cruels.

Parfois, la barque est halée le long des rivages à l'aide d'une longue corde, qui prend la forme d'un boa vivant, symbole du dieu qui chassait de devant Rê les ennemis de la lumière. D'autres fois, le serpent Apophis, redoutable incarnation de Seth, apparaît dans les eaux, autour de la barque qu'il cherche à renverser. Comme un dragon, Apophis lance des flammes, fait tourbillonner les eaux pour s'emparer de l'âme épouvantée du défunt. Si elle résiste à ces assauts, la barque achèvera sa course souterraine, ayant évité les écueils, les portes de l'enfer, les gueules des monstres, pour déboucher à la lumière du Soleil levant, devant Khefri, le scarabée d'or, et rame justifiée connaîtra les félicités éternelles. Parfois, un scarabée debout dans la barque porte un soleil sur ses pattes comme une promesse d'immortalité. On conçoit que cette prodigieuse richesse d'imagination puisse aussi bien que la mythologie grecque se prêter à une interprétation analytique, à partir de ce principe que le voyage souterrain de la barque solaire serait une exploration de l'inconscient. Au terme du voyage, l'âme justifiée peut chanter : Le lien est dénoué. J'ai jeté à terre tout le mal qui est sur moi. O Osiris puissant ! Je viens de naître ! Regarde-moi, je viens de naître !


2. Pour G. Bachelard, la barque, qui conduit à cette naissance, est le berceau redécouvert. Elle évoque dans le même sens le sein ou la matrice. La première barque est peut-être le cercueil. Si la Mort fut le premier navigateur..., le cercueil, dans cette hypothèse mythologique, ne serait pas la dernière barque. Il serait 'la première barque. La mort ne sérail pas le dernier voyage. Elle serait le premier voyage. Elle sera pour quelques rêveurs profonds le premier vrai voyage. C'est ce qu'évoque l'image de la barque de Caron, qui traverse le fleuve des Enfers, et les nombreuses légendes de bateaux des morts, de navires fantômes. Toutes ces images portent le symbole de l'au-delà.

Mais, remarque Bachelard, la barque des morts éveille une conscience de la faute, comme 3e naufrage suggère l'idée d'un châtiment, la barque de Caron va toujours aux enfers. Il n'y a pas de nautonier du bonheur. La barque de Caron serait ainsi un symbole qui restera attaché à l'indestructible malheur des hommes.


3. La vie présente est aussi une navigation périlleuse. De ce point de vue, l'image de la barque est un symbole de sécurité. Elle favorise la traversée de l'existence, comme des existences. Une auréole en forme de barque figure généralement derrière le personnage d'Amida, sur les représentations japonaises ; elle rappelle aux fidèles qu'Amida est un passeur et que sa compassion les conduira au-delà de l'Océan des douleurs, que sont la vie en ce monde et rattachement à cette vie. Ce personnage bouddhiste était peut-être, lui, un nautonier du bonheur. Dans !a tradition chrétienne, la barque dans laquelle les croyants prennent place, pour vaincre les embûches de ce monde et les tempêtes des passions, c'est l'Eglise. A ce propos on évoquera l'Arche de Noé, qui en est la préfiguration. Il y a plaisir, disait Pascal, d'être dans un vaisseau battu par l'orage, lorsqu'on est assuré qu'il ne périra pas.

[...]

VAISSEAU : 1. Le vaisseau évoque l'idée de force et de sécurité dans une traversée difficile. Le symbole est applicable à la navigation spatiale aussi bien que maritime. Le vaisseau est comme un astre tournoyant autour d'un centre, la terre, et dirigé par l'homme. Il est l'image de la vie, dont il importe à l'homme de choisir le centre et d'assurer la direction.

En Egypte, et ensuite à Rome, il existait une fête du vaisseau d'Isis, qui avait lieu en mars, au début de la belle saison. Un navire neuf, couvert d'inscriptions sacrées, purifié au feu d'une torche, tendu de voiles blanches, rempli de parfums et de corbeilles, était lancé a la mer et abandonné aux vents : il devait assurer une navigation favorable tout le reste de l'année. Le vaisseau d'Isis était le symbole du sacrifice offert aux dieux, en vue du salut et de la protection de tous les autres vaisseaux ; il représentait la communauté des hommes embarqués dans le même vaisseau de la nation ou de la destinée.


2. Le vaisseau fantôme, la vieille légende nordique, dont Wagner a tiré un opéra, symbolise la recherche de la fidélité éternelle dans l'amour et le naufrage de cet idéal, qui se révèle n'être qu'un fantôme. Le Hollandais erre désespérément sur les mers, dans l'espoir de rencontrer la femme d'une fidélité éternelle ; Santa, de son côté, s'exalte et s'absorbe dans ce même idéal et jure fidélité jusqu'à la mort au Hollandais. Mais, ce faisant, elle devient infidèle à son fiancé, Brik, et elle est entraînée dans la même condamnation que le Hollandais, qu'elle voulait sauver. Celui-ci s'enfuit alors sur son vaisseau au milieu de chants sinistres ; Senta le poursuit, en bondissant d'un rocher à l'autre dans la mer, tandis que le vaisseau sombre. Tous deux réapparaissent cependant, au-dessus des flots apaisés, transfigurés et sauvés par leur sacrifice.

Le salut n'est pas dans le rêve d'un idéal impossible, il est dans l'acceptation courageuse de la réalité. Le vaisseau fantôme symbolise les rêves, nobles d'inspiration, mais irréalisables, de l'impossible idéal.


3. Le symbolisme du vaisseau est à rapprocher aussi de celui du vase, en tant que réceptacle. Il participe alors du sens de la matrice féminine, porteuse de vie.

C'est le sens qu'il prend également, en tant que vaisseau sanguin ou lymphatique, canal par où circulent le sang et la nourriture, symboles de vie.

Toutes ces significations se conjuguent dans le vaisseau, qui est l'espace intérieur d'un grand édifice. Il convient de le concevoir non comme un vide immense, mais comme le lieu où une vie doit circuler, celle qui descend des hauteurs, la vie spirituelle. Si le centre d'une église est une nef, ce n'est pas seulement en raison de sa forme de coque renversée, c'est parce qu'elle symbolise la circulation de la vie spirituelle.

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Symbolisme celtique :


Gaël Milin, dans un article intitulé "La traversée prodigieuse dans le folklore et l'hagiographie celtiques : de la merveille au miracle". (In : Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 98, numéro 1, 1991. pp. 1-25 étudie notamment le substrat celtique dans les vies de saints :

[...}

"Le bateau providentiel et le bateau-guide : Très souvent le caractère juridique de procédure ordalique que revêt dans les exemples précédents l'exposition sur mer s'estompe. Il ne s'agit plus d'une épreuve judiciaire, puisqu'il n'y a ni accusé ni coupable ; le lien n'est toutefois pas toujours rompu avec l'esprit de l'ordalie par la mer : le saint qui accepte ou choisit de naviguer ainsi à l'aventure sur un bateau sans voile ni rame s'en remet lui aussi à la volonté de Dieu ; mais ce qui, à cette occasion, est mis à l'épreuve c'est à la fois son caractère d'élu, sa sainteté, et aussi sa foi dans le Christ.

[...]

Le bateau sans voile ni rames joue ici, dans un registre chrétien, bien sûr, le rôle d'auxiliaire merveilleux, d'aide magique, qui est le sien dans certains lais ou romans bretons. La volonté de Dieu, ses desseins se substituent, dans le texte hagiographique, à la volonté de la fée et à ses vues sur le héros : ici la fée, là Dieu, décident pour le héros, et le bateau sans voile ni rame est l'instrument de leur intervention dans sa destinée. Guigemar, blessé par la flèche qu'il a lancée sur la biche blanche, embarque à bord d'une « nef» étrange, qui semble l'attendre au pied d'une falaise, là où jusqu'alors aucune nef n'avait jeté l'ancre. Personne à bord (« N'i aveit nul ne nul ne vit ») (v. 169) (1) ; à peine s'est-il couché dans le lit magnifique qui se trouve « en mi la nef » (v. 170) que le bateau prend le large. Priant Dieu qu'il le conduise à bon port, Guigemar s'endort : « A Deu prie k'en prenge cure, K'a sun poeir l'ameint a port E sil défende de la mort » (vers 200-202) Au terme de sa navigation merveilleuse, brève autant que paisible, l'attend la guérison : « Ainz le vespre ariverat La ou sa guarisun avrat » (205-206) Et il rencontrera en même temps l'amour, tournant décisif dans la destinée du « valet » « sages e pruz » (vers 43), qui, par une étrange erreur de la Nature, « une de nule amur n'out cure » (vers 58).

[...]

La traversée merveilleuse et les légendes de fondation ou d'origine. Le motif de la traversée (ou de la navigation) merveilleuse sur un esquif de fortune, sur un bateau sans agrès, sans équipage, se trouve également associé à un certain nombre de thèmes secondaires qui, éventuellement, en particulier dans la culture populaire de la Bretagne moderne, finissent presque par en occulter la fonction primitive, ou première. On peut souligner la fréquence, et l'importance pour les conteurs locaux comme pour les rédacteurs de certaines vitae anciennes, de l'association du motif de la traversée merveilleuse à celui des légendes d'origine ou de fondation, sous toutes leurs variantes : fondations de chapelles, d'églises, de monastères, origines de paroisses, de fontaines, de particularités topographiques, contes étiologiques, étymologies véritables ou étymologies populaires.

[...]

Mais cette navigation merveilleuse peut aussi se faire après la mort du saint personnage : c'est alors son corps qui est ainsi transporté dans un bateau sans voile ni rame, dans un cercueil porté par les flots, dans un sarcophage de pierre. Le saint (et Dieu) en faisant échouer le corps ici plutôt que là, fait connaître où il souhaite être enterré (et par conséquent honoré d'un culte tout particulier, d'un pèlerinage par exemple) ; cela peut être aussi la manifestation de la volonté de voir s'élever un lieu de culte (chapelle, église) à l'emplacement du lieu d'échouage des saintes dépouilles.

[...]

Le bateau de pierre du saint, dans toutes les chrétientés celtiques, passe pour avoir une vertu guérisseuse : en Ecosse, « les gens et les bêtes étaient guéris par l'eau avec laquelle on avait lavé une pierre appelée Chariot de saint Convoi, sur laquelle ce bienheureux était venu d'Irlande sur les bords de la Clyde ». (2) Ce « vieux rite médical » qui atteste selon Henri Gaidoz la permanence, sous une forme christianisée, de la pratique du transfert des maladies (aux arbres, aux buissons, aux pierres) est signalé aussi en Irlande :

« La pierre de saint Declan, à Ardmore (comté de Waterford) est un grand bloc plat qui, suivant une légende fréquente chez les Celtes, aurait servi de bateau au saint pour venir dans l'endroit ; ce bloc est appuyé sur d'autres, de sorte qu'on peut passer dessous, ce qu'on ne manque pas de faire le jour de la fête du saint pour se guérir de toute maladie ». (3)

Pour la Bretagne, citons « le bateau de sainte Avoye », bloc de pierre aux vertus guérisseuses : « Dans la chapelle de sainte Avoye, un bloc de pierre serait le bateau que la sainte prit, pour venir de Cambrie en la rivière d'Auray. (...) Les tout jeunes enfants que l'on y couche (...) ne manquent pas de marcher par la suite et de devenir très forts ». (4)

Ailleurs, ce sont d'archaïques rites de fécondité qui trouvent leur justification et leur - superficielle - christianisation dans leur libre association par la tradition populaire à la traversée merveilleuse du saint. A Plonéour-Lanvern, un menhir passait pour le mât du bateau de pierre sur lequel saint Eneour aurait traversé la mer et « le jour du pardon, (...) les jeunes Bigoudennes dansent autour du menhir, en se tenant par les mains et en l'encerclant de leurs rondes. Elles sont, alors, sûres de se marier et d'avoir des enfants ». (5)

Plus rarement, les vaisseaux de pierre des saints servent de pierres de serment. C'est le cas de la « pierre sacrée » qui, « miraculeusement rendue flottante, servit de bateau » à saint Budoc. Elle le porta sur les eaux et il aborda ainsi à Porspoder, dans le pays de Léon. Là où elle échoua, furent édifiés un oratoire et « un petit hermitage ». (6) Sans cesse dérangé par les chants des oiseaux de mer, Budoc décida de s'installer ailleurs ; il fit chercher un chariot, puis il ordonna d'y placer son bateau de pierre en disant : « Là où l'essieu se rompra, j'élèverai mon église ». (: « Ubi axis (...) frange bit, ibi aedificabo ecclesiam meam »). L'accident providentiel ( : « Dei providentia ») se produisit là où s'élève aujourd'hui l'église paroissiale de Plourin. Après la mort du saint, la pierre fut conservée dans l'église de Plourin : celui qui sur elle ferait un faux serment serait frappé de paralysie, à moins de faire pénitence dans l'année qui suit.

[...]

Les légendes de traversées miraculeuses dans des auges de pierre flottantes ou sur des pierres flottantes, ou encore les récits d'échouage miraculeux de reliques (autels de pierre, sarcophages) s'enracineraient-elles, dans certains cas du moins, dans les pratiques rituelles que nous venons de décrire ? Dans ces exemples, les récits de traversées miraculeuses viendraient christianiser des formes bien connues du culte des pierres que l'on ne serait pas parvenu à éradiquer. Et ainsi le pouvoir miraculeux (pierre guérisseuse, pierre de fécondité, pierre de serment) du bateau de pierre du saint trouverait une explication dans le miracle initial, fondateur, que constitue la traversée du saint sur cet « esquif » : l'hagiographie christianiserait ainsi des pratiques bien antérieures au culte des saints guérisseurs.


Notes : 1) « Guigemar », pp. 5-32 in Marie de France, Les lais, éd. Jean Rychner.

2) p. 135 in Paul Sébillot, Le paganisme contemporain chez les peuples celto-latins, Paris, Doin, 1908.

3) p. 32 in Henri Gaidoz, Un vieux rite médical, Paris, Rolland, 1892.

4)  George Guénin, Corpus du folklore préhistorique. La Bretagne, Paris, Nourry, 1936, pp. 448-449.

5) n° 1960, p. 360 in G. Guénin, Ibidem.

6) p. 636, « Vie de saint Budoc », in Albert Le Grand, Les Vies, op. cit."

Dans Emblèmes et symboles des Bretons et des Celtes (Éditions Coop Breiz, 1998, revue et augmentée en 2001) Divi Kervella consacre une notice au bateau :


"Bateau et Navire : Les embarcations tenaient et tiennent toujours une grande place dans l'inconscient collectif des Celtes, encore plus pour les Bretons qui eurent à traverser la mer pour venir s'installer dans leur nouvelle patrie et disposèrent pendant plusieurs siècles d'une véritable thalassocratie.

Il est avéré que depuis une haute antiquité - le fait est déjà noté au Ve siècle par l'historien byzantin Procope - la Bretagne continentale est réputée comme étant le pays des passeurs d'âmes qui doivent traverser l'Océan pour aller vers l'ouest, vers cet Autre Monde situé au-delà des mers. En outre l'ancien nom de la Bretagne continentale, Ledav, était compris comme voulant dire quelque chose comme "l'accès à l'autre monde". On appelle bag-noz "bateau de nuit" cette embarcation bien spéciale. Un euphémisme breton pour mourir, équivalent au "partir pour le grand voyage" du français, est roenvn da gornaoueg (ramer vers l'occident).

Dans la symbolique celtique, les bateaux - souvent des "bateaux de verre" - font toujours passer dans un autre monde. C'est à leur bord que l'on effectue l'iomramh, la navigation initiatique vers les îles de l'ouest du monde. Ceux de Bran et de Mael Dùin sont les plus connus, mais dans les contes traditionnels bretons on en retrouve plusieurs aspects importants.

Saint Malo, un des sept saints fondateurs de la Bretagne, est représenté par un bateau. En effet, il était connu comme étant un moine marin et était un des quatorze compagnons de saint Brandan dans son périple à travers l'Atlantique nord à la recherche des îles fortunées et il serait donc allé au VIe siècle, si l'on suit la conclusion de certains érudits, jusqu'au Nouveau Monde. Mille ans plus tard, un de ses compatriotes, le malouin Jacques Cartier, faisait le même voyage et découvrait le Canada.

Les anciennes petites embarcations des Celtes étaient recouvertes de cuir. Ce type de barques existe encore en Irlande et au pays de Galles. On les appelle "coracles". Entre 1976 et 1977 Tim Severin refit le voyage de saint Brandan sur une réplique d'un tel bateau de cuir.

Les personnages exceptionnels utilisaient de drôles d'embarcations. Les saint bretons vinrent en Bretagne armoricaine sur des auges de pierre avec deux pailles en guise de rames. Sainte Nolwenn, elle, vint sur un lit de feuilles. Les guerriers utilisaient leur bouclier, comme Arthur sur son écu nommé Predwenn.

De nombreux ports de Bretagne, pays maritime par excellence, qui a toujours été prospère quand elle a pu développer son commerce maritime, utilisent souvent le navire dans leurs armoiries : c'était vrai autrefois pour Brest et Saint-Malo, c'est encore le cas pour Nantes, Lorient, Morlaix, Paimpol, Saint-Nazaire et Tréguier, et bien d'autres encore...

Le Lymphad ou Galley, bateau en forme de demi-lune avec un seul mât et des rames, est un emblème très fréquent dans les îles écossaises, des Hébrides aux Shetlands. C'était la marque des seigneurs des îles, entité politique qui couvrit un temps les Hébrides et l'île de Man. On retrouve d'ailleurs sur le drapeau du Parlement de cette dernière île en drakkkar. Cette embarcation était un symbole de souveraineté, probablement d'origine viking. Des navires semblables ou des vaisseaux vikings figurent également comme marque des comtes d'Orkney ou sur les armoiries des îles Shetland, deux archipels écossais qui revendiquent une culture d'origine scandinave. Une très importante sépulture d'un chef viking, renfermant un drakkar, se trouve à l'île de Groix en Bretagne."

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D'après Patrice Lajoye, auteur de "Les navigations et l’âme celte dans l’antiquité." (In : Ollodagos, 2003, vol. 18, pp. 3-39) :


"Les navigations celtiques Les traditions irlandaises regorgent d'îles merveilleuses peuplées de femmes. Elles fout l'objet d'une catégorie de récits bien connus, qu'on appelle imramma "navigations" Leur trame est le plus souvent simple : une femme mystérieuse apparait et appelle un homme. Celui-ci, aussitôt, s'embarque dans un navire avec un équipage. Après de multiples aventures, ils arrivent sur une île peuplée uniquement de femmes, dont ils ne pourront revenir sans mourir. Plus tard, la cause de départ devient judiciaire. Ces récits seront christianisés et on les retrouvera fréquemment dans certaines vies de saints. Cette île porte plusieurs noms : Emain, l'Ile des Femmes, Mag Mell. Elle est très clairement identifiable avec l'Avalon des traditions arthuriennes. Elle n'est habitée que par des femmes, qui parfois entourent un roi (Tethra, dans le Voyage de Condle')."

Marie-Noëlle Anderson, autrice de L'Oracle des Bardes, 36 mythes et légendes de nos ancêtres (Éditions Contre-dires 2017, illustrations de Célia Mélesville) consacre une carte au Vaisseau :


"Un jour Cernunnos - le dieu celte aux cornes de cerf - se réveilla très las et fatigué. Cette fois-ci, sa fatigue n'était pas due à une digestion pénible, ni à des excès de cervoise ou à des folies nocturnes en compagnie d'une douce créature. Il était simplement las des humains. Et que fait un dieu dans ces cas-là ? Il s'en va.

Cernunnos avait disparu. Dans les villages, ce fut le début d'une période très sombre. Tout allait mal : les gens mouraient, les bêtes tombaient malades, le sol devenait aride. Le peuple pria, sacrifia et invoqua à tour de bras. Rien n'y fit. Plus le temps passait, plus l'absence du bienveillant Cernunnos devenait dramatique.


Il fut alors décidé de prendre les grands moyens. Une délégation d'envoyés spéciaux irait à la recherche de Cernunnos. Il fallait le ramener coûte que coûte auprès de son peuple. Un grand Vaisseau fut affrété, et le groupe d'élus partit avec pour mission de trouver Cernunnos. Après, ils se débrouilleraient pour le convaincre de rentrer à la maison. Quel voyage ! Ce fut une véritable épopée. Ils durent combattre des ennemis sanguinaires, essuyer des tempêtes effroyables et traverser des univers inconnus.

Au bout d'un très long périple, ils retrouvèrent finalement leur bienfaiteur, qui passait des vacances tranquilles. Si tranquilles qu'en réalité Cernunnos avait déjà commencé à s'ennuyer de son peuple. En son for intérieur, il avait décidé de rentrer et fut tout content qu'on vienne le chercher.

Sans se faire trop prier, il monta dans le Vaisseau, au grand bonheur des vaillants navigateurs qui avaient bravé tant de dangers pour le retrouver. Le Vaisseau, qui était un peu magique, s'éleva dans les airs, toutes voiles dehors, et traversa l'espace en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.

Imaginez la liesse de la foule qui acclama Cernunnos à son retour. C'est avec des festins, des libations, de la musique et des danses que le peuple celte célébra l'événement pendant trois jours et trois nuits.


Personnalité : Véritable meneur, le Vaisseau entraine tout le monde derrière lui, grâce à son enthousiasme et son magnétisme. Par son sens des responsabilités, il suscite le respect de son entourage. Audacieux, il affronte avec courage les problèmes qu'il rencontre sur son chemin.

Par contre, si dans un quelconque domaine de sa vie il se sent enfermé ou immobilisé, le Vaisseau est profondément malheureux. Il se met à broyer du noir et devient méconnaissable. La solitude ne lui convient pas.

Pour que sa vitalité s'affirme et s'épanouisse, il doit agir avec et pour les autres. L'action en solitaire ne le rend pas heureux.

S'il est prisonnier de son masque social, le Vaisseau deviendra hautain et élitaire. Il adoptera un comportement dominateur et arrogant. Sa soif de conquête n'aura d'égale que sa vanité.

A qui le Vaisseau choisit-il alors d'obéir ? A son ambition personnelle ou à une grande cause ?


Défi : Comment le Vaisseau conçoit-il l'autorité ? La réponse à cette question est une clé dans son existence. Se croit-il tout puissant ? Sait-il toujours tout mieux que tout le monde ? Se vante-t-il de sa supériorité ? Si tel est le cas, il se retrouvera rapidement pris au piège de l'image qu'il projette de lui-même. Dans l'attente des compliments, de la reconnaissance des autres, il s'immobilisera et perdra son élan, donc ses meilleures qualités. Comme un navire pris dans les glaces, il ne pourra plus bouger et devra attendre le dégel. D'autres vaisseaux risquent bien de l'avoir remplacé, d'ici là !

Si le Vaisseau sait garder un solide bon sens, une saine humilité, il choisira de se soumettre à une autorité - humaine ou divine - qui lui permettra de se dépasser sans cesse, de triompher des pires obstacles. Sur un plan personnel, cela signifie apprendre à faire taire son ego pour écouter sa voix intérieure, son intuition. Sur un plan collectif, il s'agit de réellement se mettre au service des autres, que le Vaisseau soit un politicien, un enseignant, un chef d'entreprise ou d'église, ou un simple citoyen !


Structure : Lorsque Cernunnos (Soi) abandonne les humains, la vie disparaît. Les humains (conscient) décident d'aller à la recherche de leur protecteur. Grâce à la mobilité du Vaisseau magique, il peut y avoir réunion, harmonie et restauration de la vie. Pour que les intentions du Soi s'actualisent, la mobilité est indispensable. Le conscient doit appeler le Soi, si l'on souhaite qu'il ait union et guidance. S'il reste passif, il est récupéré par l'ego dans une escalade qui conduit alors à l'usurpation du Soi.

Bien que le contexte ne soit pas le même, le Vaisseau évoque la fabuleuse expédition des argonautes à la recherche de la toison d'or, guidés par Jason. Tout comme le Vaisseau qui nous intéresse, le navire Argo avait aussi des qualités magiques. Il était, entre autres, renommé pour sa vitesse exceptionnelle."

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Chamanisme :


Dans La voie du chamane, Un manuel de pouvoir et de guérison (Éditions originale, 1980 ; nouvelle traduction française Mama Éditions 2011) Michael Harner évoque sa première expérience de l'ayahuasca :


"Le lendemain matin, mon ami Tomás, l’ancien du village, partit en forêt pour couper des lianes. Avant de me quitter, il me dit de jeûner : un petit-déjeuner léger et pas de déjeuner. Il revint vers midi avec assez de lianes d’ayahuasca et de feuilles de cawa pour remplir un pot d’environ cinquante-cinq litres. Il les fit bouillir tout l’après-midi, jusqu’à ce qu’il ne restât plus qu’un quart de liquide sombre, qu’il versa dans une vieille bouteille. Il le laissa refroidir jusqu’au crépuscule, moment, disait-il, où nous le boirions.

Les Indiens muselèrent les chiens dans le village afin qu’ils ne puissent aboyer. Les aboiements des chiens, m’expliqua-t-on, pouvaient rendre fou un homme qui avait pris de l’ayahuasca. On recommanda aux enfants de se tenir tranquilles, et le silence s’étendit sur la petite communauté avec le coucher du soleil.

Alors que le bref crépuscule équatorial laissait place à l’obscurité, Tomás versa environ un tiers de la bouteille dans une calebasse qu’il me tendit. Tous les Indiens nous observaient. Je me sentis comme Socrate parmi ses compatriotes athéniens, acceptant la ciguë – il me vint à l’esprit que l’un des autres noms donnés à l’ayahuasca par les peuples de l’Amazonie péruvienne était « la petite mort ». Je bus la potion rapidement. Son goût était étrange, légèrement amer. Puis j’attendis que Tomás bût à son tour, mais il me déclara qu’après tout il avait décidé de ne pas participer.

Ils m’avaient allongé sur une plateforme de bambou sous le grand toit de chaume de la maison communautaire. Le village était silencieux, à part le grésillement des criquets et les appels lointains d’un singe hurleur au plus profond de la jungle.

Alors que je regardais vers le haut dans l’obscurité, des lignes de lumière à peine perceptibles apparurent. Elles devinrent plus précises et complexes, et éclatèrent en couleurs brillantes. Un bruit arriva de très loin, comme celui d’une chute d’eau, et augmenta peu à peu jusqu’à emplir mes oreilles.

Quelques minutes plus tôt, j’avais éprouvé de la déception, persuadé que l’ayahuasca n’aurait aucun effet sur moi. À présent, le son de l’eau jaillissante inondait mon cerveau. Mes mâchoires commençaient à s’engourdir et cet engourdissement remontait vers mes tempes.

Au-dessus de ma tête, les lignes de lumière devinrent plus brillantes et s’entrelacèrent progressivement jusqu’à former une voûte semblable à la mosaïque géométrique d’un vitrail. Des nuances d’un violet éclatant formèrent un toit en expansion perpétuelle au-dessus de moi. Au sein de cette caverne céleste, j’entendis le son de l’eau s’amplifier et je pus percevoir de pâles figures se mouvant comme des ombres. Comme mes yeux semblaient s’adapter aux ténèbres, cette scène mouvante se transforma en une sorte d’énorme foire, un carnaval surnaturel de démons. Au centre, présidant aux activités et me regardant directement, siégeait une gigantesque tête de crocodile grimaçante dont les mâchoires caverneuses laissaient jaillir un flot d’eau torrentiel. Lentement, les eaux s’élevèrent, de même que la voûte au-dessus d’elles, jusqu’à ce que la scène se métamorphose en une simple image divisée en deux : le ciel bleu en haut et la mer en bas. Toutes les créatures s’étaient évanouies.

Alors, depuis ma position proche de la surface de l’eau, je commençai à apercevoir deux étranges bateaux qui se balançaient dans un mouvement de va-et-vient et flottaient dans les airs en se rapprochant de moi. Ils fusionnèrent lentement pour former un seul vaisseau avec une énorme proue à tête de dragon, semblable à celle d’un navire viking. Au milieu du navire se trouvait une voile carrée. Progressivement, alors que le bateau flottait doucement au-dessus de moi dans son mouvement de va-et-vient, j’entendis un son sifflant rythmé et je compris qu’il s’agissait d’une galère géante avec plusieurs centaines de rames se mouvant d’avant en arrière à la cadence du son. Je pris également conscience du plus beau chant que j’aie entendu de ma vie, d’un registre aigu, éthéré, émanant de myriades de voix à bord de la galère. Alors que j’examinais plus attentivement le pont, je pus discerner un grand nombre d’êtres avec des têtes de geai bleu et des corps d’êtres humains, semblables aux dieux à tête d’oiseau des peintures des anciennes tombes égyptiennes. Au même moment, une sorte d’essence-énergie commença à flotter de ma poitrine jusque dans le navire.

Bien que je me considère comme athée, j’eus la certitude absolue que j’étais en train de mourir et que les êtres à tête d’oiseau étaient venus pour emporter mon âme sur le navire. Alors que le flot d’âme continuait à sortir de ma poitrine, je pris conscience de l’engourdissement qui gagnait progressivement les extrémités de mon corps.

À partir de mes bras et de mes jambes, mon corps commença lentement à donner l’impression qu’il se transformait en béton. Je ne pouvais plus bouger ni parler. À mesure que l’engourdissement gagnait ma poitrine, en direction de mon cœur, je tentai d’ouvrir la bouche pour appeler à l’aide et demander un antidote aux Indiens. J’eus beau essayer, je ne parvins cependant pas à maîtriser suffisamment mes forces pour prononcer un seul mot. Simultanément, mon abdomen sembla se transformer en pierre, et je dus faire un énorme effort pour que mon cœur continue à battre. Je commençai à appeler mon cœur « mon ami, mon ami le plus cher », à lui parler, à l’encourager à battre avec toute l’énergie qui me restait.

Je pris conscience de mon cerveau. Je sentis – physiquement – qu’il s’était divisé en quatre plans séparés et distincts. Sur le plan le plus en surface était l’observateur et commandant, conscient de la condition de mon corps et responsable des tentatives visant à maintenir les battements de mon cœur. Il percevait, mais uniquement en tant que spectateur, les visions émanant de ce qui semblait être les couches les plus basses de mon cerveau. Immédiatement au-dessous du plan le plus élevé, je sentais une couche engourdie qui paraissait avoir été mise hors de fonctionnement par la drogue – elle était tout simplement absente. Le plan suivant, qui était encore plus bas, était la source de mes visions, dont celle du bateau des âmes.

À présent, j’eus la quasi-certitude que j’étais sur le point de mourir. Alors que j’essayais d’accepter mon sort, une partie encore plus profonde de mon cerveau commença à transmettre plus de visions et d’informations. On me « dit » qu’elles m’étaient présentées parce que j’étais en train de mourir et que je pouvais par conséquent recevoir ces révélations sans risques. Je fus informé que c’étaient les secrets réservés aux mourants et aux morts. Je ne pouvais percevoir que très vaguement les êtres qui m’envoyaient ces pensées : des créatures reptiliennes géantes reposant paresseusement au sein des couches les plus profondes de l’arrière de mon cerveau, là où il rencontrait le sommet de la colonne vertébrale. Je ne pouvais que les discerner vaguement au cœur de ce qui semblait être des profondeurs obscures et ténébreuses.

Puis, les créatures projetèrent une scène visuelle en face de moi. Tout d’abord, elles me montrèrent la planète Terre telle qu’elle était il y a des éons, avant qu’apparaisse la vie. Je vis un océan, une terre stérile et un ciel bleu vif. Puis des grains noirs tombèrent du ciel par centaines et atterrirent en face de moi sur le paysage aride. Je pus voir que ces grains étaient en réalité de grandes créatures noires et luisantes aux larges ailes de ptérodactyles et aux immenses corps de baleines. Je ne pouvais pas voir leur tête. Elles s’affalèrent, complètement épuisées par leur voyage, se reposant pendant des éons. Elles m’expliquèrent dans une sorte de langage mental qu’elles fuyaient quelque chose dans l’espace. Elles étaient venues sur Terre afin d’échapper à leur ennemi.

Alors les créatures me montrèrent comment elles avaient créé la vie sur la planète afin de se cacher au sein de ses formes multiples et de dissimuler ainsi leur présence. Devant moi, la magnificence de la création des plantes et des animaux, et de la différenciation des espèces – des centaines de millions d’années d’activité – se déroula à une échelle et avec un éclat impossibles à décrire. J’appris que les créatures ressemblant à des dragons résidaient en fait à l’intérieur de toutes les formes de vie, y compris l’homme. Elles me dirent qu’elles étaient les vrais maîtres de l’humanité et de la planète tout entière. Nous, les humains, n’étions que les réceptacles et les serviteurs de ces créatures. C’est pour cette raison qu’elles pouvaient me parler de l’intérieur de moi-même.

Ces révélations, jaillissant des profondeurs de mon esprit, alternaient avec les visions de la galère flottante qui avait presque fini de hisser mon âme à bord. Le navire, avec son équipage de pont à tête de geai bleu, s’éloignait progressivement en tirant ma force vitale à mesure qu’il se dirigeait vers un large fjord flanqué de collines stériles et érodées. Je savais que je n’avais plus qu’un moment à vivre. Étrangement, je n’avais plus peur des hommes à tête d’oiseau ; ils pouvaient prendre mon âme s’ils étaient capables de la garder. Mais je craignais que, d’une manière ou d’une autre, mon âme ne pût demeurer sur le plan horizontal du fjord, et qu’elle finisse par être acquise ou réacquise par les habitants des profondeurs à forme de dragon, par un processus inconnu, mais que je ressentais et redoutais.

Je ressentis soudain ma distincte humanité, le contraste entre mon espèce et les anciens ancêtres reptiliens. Je commençai à lutter pour ne pas retourner parmi les anciens, qui m’apparaissaient de plus en plus étrangers, peut-être malfaisants. Chaque battement de mon cœur représentait un effort énorme. Je me tournai vers une aide humaine.

Dans un dernier effort inimaginable, je parvins tout juste à murmurer un seul mot aux Indiens : « Médicament ! » Je les vis se précipiter pour faire un antidote, et je sus qu’ils ne pourraient le préparer à temps. J’avais besoin d’un gardien capable de défaire des dragons et j’essayai frénétiquement d’invoquer un puissant allié afin de me protéger des créatures reptiliennes extraterrestres. Un être apparut devant moi et, à ce moment précis, les Indiens ouvrirent ma bouche de force et me firent avaler l’antidote. Progressivement, les dragons disparurent dans les profondeurs ; le navire des âmes et le fjord s’étaient évanouis. Je me détendis, soulagé.

[...]

Alors que la plupart des chamanes entreprennent seuls ce voyage pour une autre personne seulement, les Salish de la côte ouest de l’État de Washington pratiquaient une version inhabituelle de restauration du pouvoir de l’esprit gardien.

Les chamanes salish avaient l’habitude de faire le voyage ensemble, en groupe. Pour recouvrer l’esprit gardien de leur patient dans le Monde d’en bas, ils formaient un « canoë-esprit » ou un « bateau-esprit ». Ce « n’était pas l’âme d’une personne dans le sens général du mot, mais plutôt son esprit gardien » qui devait être restitué au patient. Chez les Salish de la côte, l’esprit gardien est communément désigné comme étant un animal de pouvoir, comme indiqué précédemment. Cette pratique en groupe du canoë-esprit est particulièrement élaborée. Lorsqu’une personne commençait à montrer des symptômes de déspiritualisation, qui, chez les Salish, pouvait impliquer la perte progressive de biens et de richesses, elle pouvait alors louer les services de six à douze chamanes qui s’engageaient ensemble à retrouver son esprit gardien en voyageant dans le Monde d’en bas.

S’étant mis d’accord sur la nuit durant laquelle ils travailleraient, les chamanes formaient deux canoës imaginaires en se tenant debout sur deux rangs parallèles à l’intérieur d’une grande maison communautaire. À côté de chaque chamane se trouvait sa planche magique de cèdre, fichée dans le sol de terre battue. Chaque planche était décorée de représentations des expériences de son propriétaire liées à sa première vision d’un canoë-esprit. En plus de cela, chaque chamane tenait une perche de deux à deux mètres et demi de long avec laquelle il pagayait ou poussait le canoë-esprit. Le chamane de la proue était le meneur, celui de la poupe le barreur.

Comme le rapporte T. T. Waterman, accompagnés par le son des hochets, le battement des tambours et les chants, « les âmes ou esprits [des chamanes] s’enfoncèrent à travers la terre », voguant dans un bateau-esprit « ayant le pouvoir de « transformer la terre en eau » partout où ils voyageaient » dans le Monde d’en bas. Alors qu’ils naviguaient dans le canoë-esprit, chaque chamane, en commençant par le meneur, entonna son propre chant d’esprit gardien. Un public nombreux s’assit autour des murs de la maison et se joignit aux chants afin d’aider les chamanes.

Parfois, les voyages en canoë-esprit des Salish de la côte duraient cinq à six nuits, les chamanes dormant pendant la journée et repartant le soir de l’endroit où ils s’étaient arrêtés à l’aube. Dans la plupart des cas, le voyage durait seulement deux nuits ; la première nuit étant celle du voyage vers le royaume des esprits et la seconde, celle du retour. Aussitôt qu’ils avaient réussi à recouvrer l’esprit gardien de leur patient, les chamanes commençaient le voyage de retour. Lorsqu’ils avaient replacé l’esprit gardien dans le corps de leur patient, celui-ci se levait et dansait.

Le canoë-esprit des Salish de la côte est une version à large échelle et coopérative d’une méthode chamanique plus courante et plus simple de restauration du pouvoir d’un patient. Dans cette méthode, il n’y a que deux ou trois participants essentiels : le chamane, la personne ou le patient qui a besoin de recouvrer son pouvoir, et souvent un assistant jouant le tambour du chamane. Certains maîtres chamanes peuvent pratiquer sans l’aide d’un joueur de tambour, mais l’accompagnement sonore est généralement nécessaire.

J’appris cette méthode en 1961, alors que je vivais chez les Conibo, dont les chamanes utilisent fréquemment cette technique pour traiter les maladies. Comme les chamanes Salish, les Conibo voyagent vers le Monde d’en bas dans un bateau-esprit, quoiqu’il s’agisse plutôt d’un navire à vapeur non ordinaire que d’un canoë non ordinaire ! En outre, l’équipage conibo se réduit à un seul chamane assisté par de nombreux esprits.

L’utilisation d’une sorte de bateau-esprit, ou bateau-âme, lors du voyage chamanique est très répandue dans le monde des peuples premiers. On la trouve en Sibérie, ainsi qu’en Malaisie ou en Indonésie, où elle est en relation avec le « bateau des morts ». Souvent le canoë-esprit a la forme d’un serpent, comme en Australie aborigène, ou comme chez les Indiens Desana de la forêt tropicale sud-américaine, qui parlent d’un « Canoë-Serpent ». Pour d’autres groupes, tels que les Tapirapé du Brésil central, on sait peu de chose sur la forme spécifique du canoë-esprit utilisé par les chamanes. Parfois, un chamane peut utiliser un radeau-esprit, comme en Sibérie.

[...]

Le canoë-esprit peut également être utilisé pour recouvrer des âmes vitales (technique que nous ne traiterons pas ici) et pour des voyages d’exploration. Ceux-ci ne nécessitent pas la présence d’un patient au milieu du canoë. Mais lorsque le travail est entrepris pour une personne ayant perdu son esprit gardien ou des parties de son âme, le joueur de tambour a une position clé, et il est préférable qu’il soit un chamane expérimenté. Après chaque voyage, l’équipage partage ses expériences afin de favoriser l’accumulation rapide de la connaissance chamanique."

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Contes et légendes :


Bernard Rio, dans Guide de la Bretagne magique et sacrée : 30 sites et leurs légendes (© Édition Vagnon, 2022) évoque la barque funèbre des Celtes :


La baie des Trépassés

C’est dans la baie des Trépassés, à Cléden-Cap-Sizun, entre la pointe du Van et la pointe du Raz, que les courants ramènent à la côte les noyés. C’est aussi là que les âmes des défunts embarquent pour leur dernier voyage, vers l’autre monde. On distingue en Bretagne les âmes des péris en mer, les Krieren, des âmes errantes sur la terre, les Anaon. Les premières sont les âmes tourmentées des noyés qui crient et pleurent, appelant à l’aide pour reposer en paix sur la terre sacrée, tandis que les Anaon errent à la recherche du passeur pour embarquer vers l’autre monde.

Parmi les morts, le noyé est classé à part. La noyade contraint en effet à une errance post-mortem puisque les rites funèbres n’ont pu être accomplis et que le mort est dépourvu de sépulture. Littéralement, le noyé n’a pas pu « expirer », rendre l’âme avec son dernier souffle. Il en résulte que si le corps se décompose et disparaît dans les abysses, l’âme erre sans accéder à l’autre monde jusqu’à ce qu’elle trouve un passeur. Le noyé fait figure de « mauvais mort ». L’âme du noyé ne peut en effet sortir du corps puisque l’eau a fermé la voie supérieure et interdit toute libération de l’âme. Celle-ci reste prisonnière du corps qu’elle ne peut quitter, ce qui retarde le processus de désincarnation.

À la Toussaint qui correspond à la fête de Samain chez les Celtes, tous les noyés de l’année se réunissent dans la baie. Si un promeneur passe par là à cette époque de l’année et qu’il entend un murmure sur les flots ou sur la lande, il lui est recommandé de se signer et de réciter un De Profundis. Il est aussi impératif de ne pas barrer le passage au Tremener, le « passeur d’âmes » qui se charge de convoyer les âmes sur l’autre rive !

La baie des Trépassés est connue depuis la nuit des temps. Le premier à en avoir fait mention écrite fut l’historien Procope de Césarée, au VIe siècle. Il relata dans ses Histoires des guerres (livre VIII) :


Le long de la côte de l’océan qui se trouve en face de l’île de Brittia, il y a de nombreux villages. Ceux qui les habitent pêchent avec des filets ou labourent le sol ou commercent avec l’île. Les gens de ce lieu disent que le transport des âmes leur est confié tour à tour. À une heure tardive de la nuit, ils entendent que l’on frappe à leur porte et qu’on les appelle distinctement pour leur travail commun. Sans hésitation, ils se lèvent et vont au rivage ; sans comprendre ce qui les pousse, ils sont contraints de le faire. Ils voient là des bateaux prêts sans personne à bord, non pas leurs bateaux à eux, mais d’autres dans lesquels ils embarquent et saisissent les rames. Ils perçoivent que les bateaux sont chargés de nombreux passagers et sont mouillés par les vagues jusqu’à plat-bord et aux tolets, n’ayant même plus un doigt de franc-bord. Cependant ils ne voient personne. Après avoir ramé une seule heure, ils arrivent en Brittia. Et pourtant quand ils traversent dans leurs propres bateaux, sans employer les voiles, en ramant, ils font avec difficulté le voyage en une nuit et un jour. Alors, quand ils ont atteint l’île et ont été déchargés de leur fardeau, ils repartent à toute vitesse, leurs bateaux légers maintenant et hauts sur l’eau, car seule la quille est immergée. Quant à eux, ils ne voient personne assis avec eux ou quittant le navire, mais ils disent entendre une sorte de voix venue de l’île qui semble faire une annonce à ceux qui prennent les âmes en charge, comme chacun des noms des passagers qui sont venus est appelé.


Procope devançait de treize siècles les folkloristes bretons, notamment Émile Souvestre, Anatole Le Braz et Paul Sébillot qui transcrivirent des histoires similaires survenues à la pointe Saint-Gildas dans la presqu’île de Rhuys, au passage de l’Enfer à Plouguiel et dans la baie de l’Arguenon à Saint-Cast. Il subsiste donc en Bretagne une continuité des croyances sur le passage des âmes depuis l’Antiquité. L’existence du bag noz, « barque de nuit », surnommé aussi lestr an Anaon, « le navire des morts », induit dans la mentalité bretonne l’idée que le paradis ne se trouve pas au ciel mais de l’autre côté de l’océan, et s’identifie à une île d’éternelle jeunesse, située à l’ouest du monde !

Ce bag noz sert de véhicule pour passer d’Est en Ouest, sur les terres fortunées où le soleil se couche chaque soir. Dans le mythe originel, il conduit les trépassés vers l’île de leur renaissance. Le passeur du malheur vogue aussi vers la terre des promesses. La navigation n’est empreinte que d’une tristesse passagère et suppose une délivrance heureuse. Sur l’île de Sein, la barre du bag noz est confiée au dernier homme  disparu en mer, ce qui rappelle que sur le continent, le messager de l’Ankou est incarné par le dernier défunt de l’année.

Ce mystère de la barque de nuit  s’apparente au mythe grec de Charon qui faisait traverser les âmes sur les eaux de l’enfer, d’où la tradition de déposer une pièce d’argent dans la main du mort pour qu’il puisse payer sa traversée vers l’autre monde.

Aujourd’hui la croyance s’apparente à une légende pour les esprits cartésiens, lesquels ne veulent pas entendre l’appel au secours de l’Anaon. C’est ainsi que les âmes errantes s’assemblent de plus en plus nombreuses dans la baie, attendant l’arrivée du passeur, qui ne peut être qu’un vivant bien attentionné et bien éveillé au mystère du monde.

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