Le Singe hurleur
- Anne

- 20 janv. 2017
- 32 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 juin
Étymologie :
ALOUAT(T)E, (ALOUATE, ALOUATTE), subst. masc.
Étymol. ET HIST. − 1741 zool. (Barrère, Essai sur l'hist. nat. de la France, p. 150 ds Buffon, d'apr. Rey-Debove, Rey, Cottez, ds Fr. mod., t. 36, n°4, p. 328 : ce singe alouate est un animal sauvage, rouge bai, fort gros, qui fait un bruit effroyable). Mot caraïbe (formes aláoüata, aluáta, alawáta citées par Fried. 1960, p. 57, s.v. araguata), passé aussi à l'esp. aluato, au port. aluata, à l'ital. aluatta, à l'angl. aluatte.
Lire également la définition du nom alouate afin d'amorcer la réflexion symbolique.
Autres noms : Alouatta · Alouate - Hurleur - Stentor -
Alouatta caraya - Hurleur noir -
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Zoologie :
Jacques-Paul Migne et Louis François Jéhan, auteurs d'un Dictionnaire de zoologie, ou, Histoire naturelle des quatre grands embranchements du règne animal, zoophytes, mollusques, articulés et vertébres. (Vol. 16. Chez J.-P. Migne, éditeur, 1853) décrivent l'alouate de manière suffisamment datée pour ouvrir des pistes symboliques :
"ALOUATES (Allouata à Cayenne), ou SINGES HURLEURS, Stentor. -- Genre de Mammifères de la famille des Singes.
Plusieurs voyageurs racontent que, campés sur les rives des fleuves encore sans noms, ou égarés au sein des forêts sans bornes qui couvrent les contrées vierges de l'Amérique méridionale , ils ont entendu tout à coup surgir du sein de l'ombre et du silence une clameur inconnue, quelque chose d'inouï, et que dans leur étonnement ils n'ont pu comparer à rien de ce qu'ils croyaient capable d'ébranler une oreille humaine. Aidés de quelques idées superstitieuses, ils se fussent crus volontiers dans le voisinage de quelque ronde infernale , car ce n'était pas un grincement de machines rouillées, et moins encore le retentissement solennel d'un orage lointain ou les rugissements des bêtes féroces : cette voix se taisait par intervalle pour revenir plus forte et plus rapprochée ajouter aux terreurs d'une nuit orageuse passée sur des rives inexplorées. Venait le jour; enhardis par le silence, et forts de la supériorité de leurs armes, ils se hasardaient à chercher dans les taillis fourrés ces ennemis inconnus dont le voisinage avait éloigné d'eux le repos et la sécurité ; nulle part ils n'en démêlaient les tra- ces, mais au sommet des arbres les plus élevés se jouaient de très-petits Singes qui s'empressaient de fuir à leur approche en leur faisant des grimaces et leur lançant des ordures ou des branches cassées.
C'était là cependant les terribles ennemis de la nuit précédente, les Alouates, dont nous avons aujourd'hui à écrire l'histoire et que distingue avant tout cette puissance des organes vocaux qui leur a valu le nom de Hurleurs par excellence, Stentores. A peine hauts de deux pieds, et d'une organisation en apparence assez frêle, ces animaux portent à la partie supérieure de la gorge un os hyoïde d'une grandeur démesurée, et qui a environ deux pouces en tous sens, creux, formant une sorte de tambour qui agrandit leur voix, sans que la nature directe de son action soit complètement expliquée. Ce cri, plus fort que celui d'aucun animal connu, est tel, qu'un seul Alouate peut se faire entendre dans un rayon d'une lieue, et lorsque, réunis par troupes de vingt ou trente, ils commencent à crier de concert, l'effet, dit-on, en est véritablement prodigieux et effrayant : aussi les premiers qui l'ont entendu n'ont-ils pas manqué d'ajouter à la simple réalité les merveilles créées par leur imagination. Tous les jours, dit Marcgrave, matin et soir les Hurleurs s'assemblent dans les bois ; l'un d'entre eux prend une place élevée, et fait signe de la main aux autres de s'asseoir autour de lui pour l'écouter ; dès qu'il les voit placés, il commence un discours à voix si haute et si précipitée, qu'à l'entendre de loin on croirait qu'ils parlent tous ensemble ; cependant il n'y en a qu'un seul, et, pendant tout le temps qu'il parle, tous les autres sont dans le plus grand silence. Lorsqu'il cesse, il fait signe de la main aux autres de répondre, et à l'instant tous se mettent à crier ensemble, jusqu'à ce que, par un autre signe de la main, il leur ordonne le silence ; dans le moment ils obéissent et se taisent ; alors le premier reprend son discours ou sa chanson, et ce n'est qu'après l'avoir encore écouté bien attentivement qu'ils se séparent et rompent l'assemblée. »
Les femelles portent leurs petits sur le dos, et sautent avec cette charge de branche en branche et d'arbre en arbre : les petits embrassent avec les bras et les mains le corps de leur mère dans la partie la plus étroite, et s'y tiennent fermement attachés tant qu'elle est en mouvement. Au reste, ces animaux sont sauvages et méchants ; on ne peut les apprivoiser, ni même les dompter ; ils mordent cruellement ; et, quoiqu'ils ne soient pas du nombre des animaux carnassiers et féroces, ils ne laissent pas d'inspirer de la crainte, tant par leur voix effroyable que par leur air d'impudence. Comme ils ne vivent que de fruits et de légumes, de graines et de quelques Insectes, leur chair n'est pas mauvaise à manger. « Les chasseurs , dit Ocxmelin, apportèrent sur le soir des Singes qu'ils avaient tués dans les terres du cap Gracias-à-Dio : on fit rôtir une partie de ces Singes et bouillir l'autre, ce qui nous sembla fort bon. La chair en est comme celle du Lièvre ; mais elle n'a pas le même goût, étant un peu douçâtre : c'est pourquoi il y faut mettre beaucoup de sel en la faisant cuire. La graisse en est jaune comme celle du Chapon, et plus même, et a fort bon goût. Nous ne vécûmes que de ces animaux pendant tout le temps que nous fumes là, parce que nous ne trouvions pas autre chose ; si bien que tous les jours les chasseurs en apportaient autant que nous en pouvions manger. Je fus curieux d'aller à cette chasse, et surpris de l'instinct qu'ont ces bêtes de connaître plus particulièrement que les autres animaux ceux qui leur font la guerre, et de chercher les moyens, quand ils sont attaqués, de se secourir et de se défendre. Lorsque nous les approchions, ils se joignaient tous ensemble, se mettaient à crier et à faire un bruit épouvantable, et à nous jeter des branches sèches qu'ils rompaient des arbres : il y en avait même qui faisaient leur saleté dans leurs pattes, qu'ils nous envoyaient à la tête. J'ai remarqué aussi qu'ils ne s'abandonnent jamais, et qu'ils sautent d'arbre en arbre si subtilement, que cela éblouit la vue. Je vis encore qu'ils se jetaient à corps perdu de branche en branche sans jamais tomber à terre ; car, avant qu'ils puissent être à bas, ils s'accrochent, ou avec leurs pattes, ou avec la queue : ce qui fait que quand on les tire à coups de fusil, 'à moins qu'on ne les tue tout à fait, on ne les saurait avoir ; car, lorsqu'ils sont blessés, et même mortellement, ils demeurent toujours accrochés aux arbres, où ils meurent souvent et ne tombent que par pièces. J'en ai vu de morts depuis plus de quatre jours qui pendaient encore aux arbres ; si bien que fort souvent on en tirait quinze ou seize pour en avoir trois ou quatre tout au plus. Mais ce qui me parut plus singulier, c'est qu'au moment que l'un d'eux est blessé, on les voit s'assembler autour de lui, mettre les doigts dans la plaie, et faire de même que s'ils la voulaient sonder : alors, s'ils voient couler beaucoup de sang, ils la tiennent fermée pendant que d'autres apportent quelques feuilles, qu'ils machent et poussent adroitement dans l'ouverture de la plaie. Je puis dire avoir vu cela plusieurs fois, et l'avoir vu avec admiration. Les femelles n'ont jamais qu'un petit, qu'elles portent de la même manière que les négresses portent leur enfant : ce petit, sur le dos de sa mère, lui embrasse le cou par-dessus les épaules avec les deux pattes de devant, et des deux de derrière il la tient par le milieu du corps : quand elle veut lui donner à téter, elle le prend dans ses pattes, et lui présente la mamelle comme les femmes... On n'a point d'autre moyen d'avoir le petit que de tuer la mère, car il ne l'abandonne jamais : étant morte, il tombe avec elle, et alors on le peut prendre. Lorsque ces animaux sont embarrassés , ils s'entr'aident pour passer d'un arbre ou d'un ruisseau à un autre, ou dans quelque autre rencontre que ce puisse être... On a coutume de les entendre de plus d'une grande lieue. »
Dampier confirme la plupart de ces faits ; néanmoins il assure que ces animaux produisent ordinairement deux petits, et que la mère en porte un sous le bras et l'autre sur le dos. En général, les Sapajous, même de la plus petite espèce, ne produisent pas en grand nombre ; et il est très-vraisemblable que ceux-ci, qui sont les plus grands de tous, ne produisent qu'un ou deux petits.
[...]
CHORO, Stentor flavicaudatus, Desm., espèce de Singe du genre Alouate, famille des Sapajous. Comme les autres Alouates, il vit en troupe et se retire dans les lieux les plus solitaires. On le chasse surtout pour avoir sa fourrure, que dans le pays on emploie à divers usages. Une particularité qu'offrent les Alouates est que, contre l'ordinaire des autres Singes, qui tous fuient l'eau, ils se plaisent dans les forêts qui bordent les rives des grands fleuves et des marais ; ceci est affirmé par tous les voyageurs. Il paraît même qu'ils se hasardent quelquefois à se mettre à l'eau et à traverser à gué quelques bras assez larges, car on en trouve sur les îlots des rivières et dans ceux des grandes savanes noyées ; ce fait est très-remarquable dans l'ordre des Quadrumanes.
« Je ne sais, dit M. Boitard, si tous les Singes ont pour les nappes d'eau la même frayeur que le Mangabey que j'ai possédé, mais je le suppose ; car cette crainte vient de ce que, bâtis à peu près comme l'homme, ainsi que lui ils ne savent pas nager naturellement. La première fois que j'ai traversé la Saône, en batelet avec mon Singe, je n'avais pas fait cette réflexion et je faillis le perdre. Malgré les témoignages énergiques de sa frayeur, je le jetai à l'eau croyant qu'il allait nager et s'en retirer ainsi que font les Chiens. Mais je fus extrêmement surpris de le voir se débattre dans le perfide élément de la même manière qu'un enfant qui se noie ; et si je n'avais su nager moi-même, je perdais un animal fort aimable, et auquel je tenais beaucoup. Au moment où je le saisis, il coulait à fond, et déjà il était pour ainsi dire sans connaissance. Cette petite scène me fit perdre ses bonnes grâces pendant plus de quinze jours, et ne contribua pas peu à lui donner une nouvelle horreur de l'eau. »"
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Soraya Achrafi propose un article "Les singes hurleurs et la "virilité" " (Sciences et Avenir 25 octobre 2015) qui révèle une étude amusante :
"Chez les singes hurleurs, crier fort n'est pas forcément un atout de séduction.
Des chercheurs de l'Université de Cambridge viennent de démontrer que les mâles aux vocalises les plus puissantes sont aussi les moins virils. En cause, un compromis inévitable entre le développement des organes vocaux et celui des organes génitaux.
COMPROMIS. L'objet de l'étude peut prêter à sourire, et pourtant, il nous renseigne sur une question qui n'avait pas été abordée jusque là par les spécialistes. Ceux-ci révèlent dans la revue Current Biology que les singes hurleurs, connus pour être capables de pousser des cris jusqu'à 16 kms selon les espèces, sont aussi moins bien dotés sexuellement au regard de la gravité de leur coffre. En clair, il est désormais raisonnable d'affirmer que plus leurs vocalises sont graves et puissantes... moins ils sont "virils". Pour arriver à ce (drôle) de constat, les chercheurs ont collecté les données comparatives de neuf des dix espèces reconnues de singes hurleurs et modélisé en 3D pas moins de 255 os hyoïdes de primates (cet os est situé au-dessus du larynx et en dessous de la langue). S'en est suivie une batterie de mesures telle que le poids, la longueur du crâne, le nombre mâles par groupe, le volume des canines mais aussi le plus étonnant: celui des testicules. Résultat : les primates hurleurs aux capacités vocales les plus impressionnantes dues notamment à la taille de leur os hyoïde doivent déplorer une taille de testicules plus modeste que celle de leurs congénères.
Une voix grave et puissante, c'est aussi moins de sperme produit : Pour Jacob Dunn, le spécialiste des primates qui a piloté les recherches, les singes qui possèdent ainsi des organes vocaux particulièrement développés sont aussi ceux qui produisent moins de sperme. D'où une concurrence acharnée pour s'attirer les faveurs de ces dames. En effet, lorsque les espèces comptent un seul groupe de mâles, ces derniers présentent un os hyoïde important et des testicules de petite taille. Inversement, dans les groupes où le nombre de mâles est plus important, l'os hyoïde est de moindre importance et la taille des testicules augmente, ce qui marque aussi une compétition plus franche pour la production de sperme. Selon les chercheurs, ce compromis organe génitaux-organes vocaux s'expliquerait par une question d'énergie : trop concentrée sur le développement de la puissance et des organes vocaux, elle ne saurait en parallèle favoriser le développement des testicules."
Clément Fournier, auteur d'un article intitulé "Au Mexique, des singes tombent morts des arbres, victimes de la canicule" (novethic, 26 mai 2024) présente l'Alouate comme symbole des conséquences tragiques du bouleversement climatique :
"Alors qu'une vague de chaleur extrême frappe le sud du Mexique, les animaux meurent par dizaines. Une hécatombe qui rappelle les conséquences considérables de la crise climatique sur la biodiversité mondiale.
La vague de chaleur est sans précédent. Depuis plusieurs jours, près de la moitié des Etats du Mexique cumulent des températures supérieures à 40 degrés, dépassant même 45 dans certaines zones. A Palenque, dans l'Etat du Chiapas, on annonce ainsi des températures oscillant autour de 42 degrés pendant les 10 prochains jours. Près d'une trentaine de personnes sont déjà décédées et de nombreuses autres hospitalisées d'après les chiffres du Ministère de la Santé mexicain, relayés par Reuters.
Face à une telle canicule, les espèces locales d'animaux sont d'autant plus exposés et ont du mal à survivre. Ces derniers jours, plus d'une centaine de singes hurleurs ont ainsi été retrouvés morts au pied des arbres, dans les Etats du Chiapas et du Tabasco. Epuisés par la canicule, par les activités humaines et les incendies qui perturbent et détruisent leurs habitats, affaiblis par la déshydratation, ces singes arboricoles ne sont plus capables de se maintenir dans les hauteurs sur les branches. "Ils tombent comme des pommes" commente Gilberto Pozo, biologiste local spécialisé dans la conservation des espèces tropicales, qui témoigne dans le Guardian.
"Une espèce sentinelle" face au réchauffement climatique
Face à l'hécatombe, des équipes de secouristes volontaires et des pompiers locaux se sont mobilisés. Plusieurs singes, déshydratés et victimes de fièvres intenses, ont été transportés dans une clinique vétérinaire pour être soignés et certains commencent déjà à se rétablir. Mais depuis une dizaine de jours, les populations locales de singes hurleurs sont de plus en plus affaiblies, et le nombre de morts continue d'augmenter. Pour Gilberto Pozo, cette succession de décès est liée à une synergie de facteurs : chaleur extrême, sécheresse, incendies de forêts, exploitation forestière... Dans ces conditions, les singes sont privés d'eau, de nourriture, d'ombre et d'abri, et s'épuisent jusqu'à la mort.
Outre les singes, d'autres espèces sont également victimes de la vague de chaleur. Localement, les écologistes et les bénévoles ont ainsi secouru des reptiles et plusieurs espèces d'oiseaux. Mais difficile d'évaluer l'ampleur de la crise pour la biodiversité locale, notamment dans des zones naturelles parfois isolées. Pour Gilberto Pozo, la situation est en tout cas particulièrement significative. Le singe hurleur est en effet "une espèce sentinelle", dont la santé est un témoin de la santé globale de l'écosystème. "Cela en dit long sur ce qui se passe avec le réchauffement climatique" et sur la pression qu'il constitue pour la biodiversité, selon le biologiste. [...]"
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Symbolisme :
Alika Lindberg, autrice de Quand les siinges hurleurs se tairont (Éditions Presses de la Cité, 1976) nous délivre le message d'Inti, un singe hurleur philosophe :
"Les alouates, ou singes hurleurs, de la Grande Forêt des Amériques du Centre et du Sud, sont l'exemple et le symbole que j'ai choisis non seulement parce que je les aime, mais parce que leur qualité de Primates, qui les fait pro- ches de l'Homme, rend la traduction de leurs actes et de leurs sentiments plus directement perceptible et émouvante pour nous que celle d'un crocodile ou d'une huître. Mais une raison plus liée à l'antiracisme m'a fait choisir l'alouate calomnié et maltraité : c'est que, tout comme autrefois les Samoyèdes, les Noirs ou les Tartares le furent par les Européens, les singes hurleurs ont été considérés jusqu'ici comme hideux, bornés, mélancoliques et impossibles à amadouer. On a brandi leurs cerveaux pour en montrer les circonvolutions en apparence moins complexes que celles des autres grands singes sud-américains, à leur tour jugés « inférieurs » aux singes de l'Ancien Monde. Tout cela en vertu de conceptions de la supériorité et de l'infériorité tout à fait subjectives. Une observation sans préjugé réduit pourtant à bien peu de chose ces idées presque universellement admises.
[...]
En les observant de près, en nous intégrant à leur vie, en apprenant leurs cris et leurs rituels, nous avons découvert avec émotion l'intelligence, la bonté, le courage, l'altruisme, qui se cachent sous tant de beauté, et nous avons pu sentir palpiter l'âme innocente du doux peuple des alouates. Alors, si après vous avoir invité à vous pencher avec nous sur le cœur d'Inti, le bon chef des hurleurs roux, je vous entraîne dans les chambres de tortures et les charniers où les animaux s'en vont atrocement finir sous les coups de notre ignorance, de notre indifférence et de notre cruauté, c'est parce que, encore une fois, la base de nos erreurs me semble se trouver dans l'incompréhension de ce qui nous est étranger, incompréhension sur laquelle se fondent toutes les formes de racisme, que ce soit celui des Conquistadores ou celui des partisans de la corrida, de la chasse à courre ou de la vivisection. Or, Inti, lui, cherchait à comprendre et à se faire comprendre de nous, et il me paraît difficile de se détourner de ce qu'un tel être nous révèle. J'espère de tout mon cœur qu'après m'avoir lue, moi et les autres avocats de cette cause juste, les plus incrédules (les yeux décillés, ouverts sur le monde secret de tout cet autrui vivant, sans qui nous mourrons) frissonneront comme il convient devant nos coutumes sanguinaires les mieux ancrées.
[...]
Chacun de nous rencontre dans sa vie quelques êtres qui ont « un visage de destinée », et qui, par la marque indélébile qu'ils impriment dans notre cœur, déterminent le chemin que nous allons prendre. Ursula, jeune hurleur à manteau en provenance du Guatémala, nous ouvrit un monde, et jamais plus nous ne pourrons nous détourner de ce qu'elle nous a naguère laissé entrevoir : le doux peuple méconnu, souvent calomnié et bouleversant, des singes hurleurs.
Chaque fois que je pense à eux, à eux dans leurs forêts, à leur vie dans les prodigieuses frondaisons que j'aime peindre, je pense au « petit peuple ». « Le petit peuple... » vous savez ? Les fées, les elfes, les lutins des contes de notre enfance. Invisibles et présents, tressés aux fibres mêmes de la nature, si mêlés à elle qu'il nous était impossible de dire si nous voyions une toile d'araignée ou la traîne de Morgane, si le champignon là-bas n'était pas le chapeau d'un elfe, si le cri du geai que nous venions d'entendre n'était pas le rire de quelque lutin...
[...]
Je ne savais pas autrefois qu'un jour je tenterais de sauver le petit peuple et que, suivant la vieille tradition, en échange de quelque nourriture et de ma foi en eux, il rendrait ma vie plus belle et me livrerait le secret du bonheur. Car ils m'ont appris un secret qui tient en une petite phrase.
Jean Cocteau rapporte que Fontenelle, centenaire, alors qu'il se mourait et que son médecin lui demandait « Monsieur Fontenelle, que sentez-vous ? », répondit « Je sens une difficulté d'être. » Mais, quand je me penchais sur mon cher Inti, en me demandant, fascinée, quel était le secret de son âme, de sa noblesse, de sa beauté, de son équilibre, je sais que, s'il avait pu parler, il m'aurait répondu : « Je sens la simplicité d'être. »"
Dans L'alimentation des Noirs Marrons du Maroni : vocabulaire, pratiques, représentations (OR5TOM - Cayenne septembre 1989) Ken Bilby, Bernard Delpech, Marie Fleury et Diane Vernon rapportent un interdit alimentaire concernant l'alouate :
"Les ancêtres dont une "trace" s'incarne dans un individu, obligent le plus souvent ce dernier à respecter des interdits portant sur des mammifères. La relation de gémellité interdit d'une manière automatique la consommation de la chair de certains singes. notamment celle de l'atèle (KWATA), de l'alouate (BABUN) et du sajou (MONGI).
[...]
Babun : Alouate, singe hurleur rouge (fr.), baboune, singe rouge.
[...] Sa chair, au goût fort, est appréciée. La consommation de viande de BABUN est interdite (KINA) aux jumeaux et à l'enfant qui les suit dans l'ordre de naissance."
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Jean-Pierre Chaumeil, auteur de "Des Esprits aux ancêtres : Procédés linguistiques, conceptions du langage et de la société chez les Yagua de l'Amazonie péruvienne" (In : L'Homme, 33e Année, No. 126/128, La remontée de l'Amazone, avril-décembre 1993, pp. 409-427) montre comment les agua appréhendent le sapajou :
"L'allégorie et le rituel de chasse : Par ailleurs, et dans le cadre cette fois-ci des rituels de chasse où interviennent non plus les ancêtres fondateurs mais une catégorie précise d'esprits-ancêtres régulateurs du gibier (symbolisés comme on le verra plus loin par des flûtes sacrées), les Yagua utilisent un autre procédé linguistique réservé aux seuls initiés mâles : l'allégorie. Des termes allégoriques sont appliqués, durant toute la durée du rituel où l'on joue des flûtes sacrées, aux acteurs du rituel, aux objets rituels et aux animaux chassés avec l'aide des esprits mentionnés. Empruntés, à quelques exceptions près, au lexique usuel plutôt qu'à celui des ancêtres, ces noms allégoriques affectés aux animaux expriment un de leurs traits distinctifs ou encore la fonction que ces animaux sont censés occuper dans le monde des esprits.
Exemples de termes allégoriques appliqués aux animaux chassés avec l'aide des esprits :
[...]
singe hurleur, kánda
=> ramanují « hallucinogène » association entre les cris perçants du singe et les
Banisteriopsis caap hallucinations.
[...]
Sous le strict rapport de la parole les Yagua distinguent les êtres « muets », ne nëkie, des êtres « parlants » nëkiehàne. Toutefois, comme nous l'avons vu à propos des végétaux dont la mutité apparente est compensée par un excès de « paroles musicales » captées par les chamanes, il s'agit de catégories très relatives. En réalité ne sont vraiment « muets » que les êtres inanimés (ce qui n'est pas le cas des plantes. De même, les êtres « parlants » ne dominent pas tous le langage, certains n'émettent que des cris, comme la plupart des représentants de la faune inférieure (ibid.) L'apparition du squelette et de la dentition - organes de concentration de force vitale - permet aux animaux d'émettre un certain nombre de sons articulés que l'on pourrait qualifier, sans trop trahir la pensé yagua, de protolangage. Toutefois à la différence des végétaux dont la « langue » n'est captée que par les chamanes, la voix des animaux peut être reproduite par imitation phonique, sans pour cela qu'il y ait échange linguistique proprement dit. Les chasseurs emploient couramment ce procédé onomatopéique comme leurre dans la chasse à l'affût, procédé appelé uñacianu awanu teetaù «faire chanter les animaux » dont voici quelques exemples :
[...]
Adresse (chasseur) Réponse (gibier)
Singe hurleur owé owé owé Úu Úu Úu hum hum
(appel des progénitures) (réponse des parents).
[...]
L'acquisition du langage humain n'est rendu possible que grâce à la station debout (« ouverture » des capacités phonatoires) et la présence de « cinq » âmes dans le corps, symboles de l'humanité dans ce qu'elle a de plus achevé. Très sommairement dit, les Yagua répartissent les langues humaines en trois grandes catégories qui recoupent le système de classification ethnique : leur propre langue, ñihamwo nëkiehàne, celles des ethnies voisines jugées proches bien qu'inintelligibles (sorte de charabia), enfin celles des ennemis irréductibles, munuñu, les « sauvages » (littéralement « ceux-qui-vivent-loin ») qu'ils relèguent du côté des animaux et de l'onomatopée. La métaphore animale est d'ailleurs le procédé le plus commun pour désigner cette dernière classe d'humains que les Yagua « singent » à l'occasion pour penser la transition entre animalité et humanité. C'est ainsi qu'ils nomment leurs ennemis Mayoruna du rio Yavari kándamunuñu, les « singes hurleurs »."
Andréa-Luz Gutierrez Choquevilca, autrice de "Imaginaire acoustique et apprentissage d’une ontologie animiste. Le cas des Quechua d’Amazonie péruvienne." (In : Ateliers A & Ateliers LESC, 2010, no 34) mentionne l'association de l'alouate avec une maladie spécifique des enfants :
"Les animaux concernés, s’ils ne constituent pas directement des proies consommables, font l’objet d’une association explicite au registre symbolique de la chasse. Le motif invoqué est, parmi l’ensemble des cas observés, le « courroux » de l’esprit-maître de l’animal mort (impliquant le non-respect de l’une des règles citées dans les rencontres d’esprits).
Ces actes d’agression par les esprits animaux ont en commun de se manifester sur un registre sonore, notamment pour la plupart des pathologies associées à des maux respiratoires qui modifient la « voix » du patient. Plus exactement, on observe une symptomatologie généralisée d’emprunt de la voix des maîtres-animaux auxquels sont imputés les signes de troubles corporels. La description du corps souffrant se traduit alors par l’emploi codifié d’onomatopées censées décrire le cri ou le chant de l’animal dont il est dit qu’il « parle dans la bouche » de l’enfant souffrant, ces signaux acoustiques présentifiant de manière iconique la transformation de l’enfant en animal. Les manières de pleurer et la façon de respirer sont rapportées à divers cris et chants d’animaux. Le toucan de Cuvier(Ramphastos sp.) inspire à l’enfant des pleurs semblables à ses cris : « shiyá’ shiyá’ shiyá’ hón’ hón’ ». En cas de maladies affectant l’appareil respiratoire, le souffle de l’enfant se confond avec le cri vrombissant de l’oiseau-trompette yami (Psophia crepitans) : « tsiii tsiii tsiii… », il siffle comme la pionne à tête bleue tuwishi (Pionus menstruus) : « twiiish’ twiiish’ twiiish’… » ou pousse des glapissements nasillards comme l’oiseau Pénélopekaruntsi(Penelope jacquacu) : « kiipun’ kip’ kiip’ kiipun’ kip ». Les ronflements de l’enfant sont parfois rapportés au grognement du pécari à lèvres blancheswankana (Tayassu pecari) : « wooahhhr’… uuuhr’… uuuhr’ ». Les mères affirment reconnaître dans les pleurs d’un nourrisson le cri strident du singe alouate (Alouatta seniculus) : « ooohón… hón… hón… ohón ».
nom vernaculaire | nom courant | identification zoologique | signal sonore | symptomatologie associée |
kutu | singe hurleur | Alouatta seniculus | ooohón… hón… hón… ohón… | dysenterie pleurs stridents" |
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Blodwenn Mauffret, autrice de "Le masque de Gorille dans le carnaval contemporain de Cayenne: résurgences et dépassements des monstruosités historiques. (In : Amerika. Mémoires, identités, territoires, 2014, no 11) souligne la proximité de l'Alouate et du Gorille dans la valence négative du symbole : sa capacité à susciter la terreur :
"Le Gorille et l’effroi : Le masque de Gorille n'est pas répertorié comme figure traditionnelle mais pourtant perdure depuis de nombreuses années et a un fort succès auprès de la jeunesse masculine cayennaise. Certains, depuis peu, utilisent aussi des masques de loup-garou ou encore de monstre inconnu avec la même fonctionnalité d'effroi. Le masque de Gorille est un masque en caoutchouc issu du commerce. Il est généralement noir ou brun et recouvre la tête entière. Il est laid, grimaçant, ridé, parfois aux dents blanches crochues. Les carnavaliers parfois exacerbent sa monstruosité, son caractère a-normal, par le biais de peintures de différentes couleurs (rouge, blanc, argent). Le Gorille se glisse silencieusement parmi la foule ou le long des trottoirs et bondit sur les spectateurs en criant tel un singe hurleur, appelé aussi Alouate, singe spécifique de l'Amérique tropicale poussant un cri perçant s'entendant jusqu'à un kilomètre à la ronde. Les hommes et les femmes sursautent. Les enfants hurlent d'effroi. Certains tentent de se montrer braves et défient l'aspect terrifiant du Gorille.
[...]
Le monstre contient en lui une obscurité qui effraye. Cette obscurité semble fonctionner comme un tableau noir sur lequel le spectateur peut projeter ses terreurs inconscientes. Les masques traditionnels du démoniaque tels que Sossouri, Diabrouj, Djables, Zombi baréyo évoquent eux-aussi des traumatismes historiques et écologiques autant sociaux qu'individuels : peur de l'obscure forêt amazonienne, peur de la mort, du chaos, du néant. Les masques de monstres comme la poésie et le rêve mettent à jour l'être torturé, l'inconscient enfoui, les traumatismes latents. En même temps qu'ils font ressortir à la surface l'obscurité de l'inconscient sous forme d'êtres fantastiques, d'esthétiques torturées, ils permettent le dépassement de ces traumatismes vécus."
Sur le site de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg, on peut lire une anecdote inattendue qui met en scène le singe hurleur :
"Les automates du grand Orgue : Au XVème siècle, le jour de la Pentecôte, les trois automates de bois placés sous le majestueux grand orgue tenaient la vedette.
Lorsque les paroissiens arrivaient en foule pour entendre la messe, ces automates se mettaient à fonctionner grâce à des leviers reliés à des pédales de l'orgue. Celui de gauche embouchait sa trompette, Samson au centre ouvrait et fermait la gueule de son lion qui rugissait, et le personnage de droite agitait son bras qui tenait un bretzel. Ce dernier automate, appelé "Rohraffe" ou "singe hurleur", se mettait ensuite à ricaner, à chanter, à crier et à lancer des quolibets sur la foule en plein milieu du sermon ou de la messe. En fait, il n'y avait pas là de mystère : une trappe permettait à un homme de descendre dans le cul-de-lampe de l'orgue, d'où il pouvait voir la foule, faire bouger les personnages à l'aide de tringles et prêter sa voix au "Rohraffe". Il paraît que cet homme était payé par la ville pour se moquer ainsi des gens et des cérémonies religieuses !"
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Mythologie :
Jacques Soustelle auteur d'un article intitulé "Les idées religieuses des Lacandons." (In : Revue d’Ecologie, Terre et Vie, Société nationale de protection de la nature, 1935, pp. 170-178.) désigne le singe hurleur comme animal totem chez les Lacandons :
Le Totémisme. Les Lacandons se divisent en groupes, dont chacun se rattache à un animal que nous appellerons le « totem » de ce groupe. En langue indigène, on dit « wonen », c'est-à-dire « parent ». A l'heure actuelle les groupes ou « clans » totémiques sont presque uniquement des groupes locaux, c'est à-dire que tous les hommes vivant au même endroit portent généralement le même nom d'animal ou nom totémique. Je n'ai guère vu qu'une exception à cette règle, mais explicable : l'individu portant nu nom totémique différent avait été chassé de son propre groupe el recueilli par un autre.
Il existe donc un clan « singe », maas, (a), un clan « sanglier » (k'ek'en) un clan « singe à tête blanche » (sanhol), un clan « faisan » (k'âmbul), un clan « singe hurleur » (akmas) (b). Toute la partie nord-ouest du territoire Lacandon est peuplée uniquement de « singes » et de « sangliers », divisés en plusieurs sous-groupes locaux ; ces indigènes ne connaissent que par ouï-dire les autres totems, et ne les situent que très vaguement. Mais outre celle division, il en existe une autre qui se superpose à la première : celte division comporte deux groupes, les classiques « phratries » de Durkheim très probablement, et chacune de ces phratries englobe à son tour plusieurs totems simples. Les phratries portent respectivement les noms de « karsiya, », « kalsiya » et de « koho » ; or les totems singe et singe-hurleur sont rapportés au premier groupe, et les totems sanglier et faisan au second, de sorte que l'on parvient à un tableau de ce genre :
I
(kalsiya karsiya)
singe (maas) singe hurleur (akmas)
Il
(kobo)
sanglier faisan
(k'ek'en) (k'âmbul)
Claude Levi-Strauss, auteur de Le Cru et le Cuit - Mythologiques 1 (Éditions Plon, 1958) relate plusieurs mythes mettant en scène les singes hurleurs :
M38. Mundurucu : le gendre des singes.
Un homme épousa une femme-singe guariba (Alouatta sp.) qui avait forme humaine. Quand elle fut enceinte, ils décidèrent d’aller rendre visite à ses parents. Mais la femme mit son mari en garde contre leur méchanceté : sous aucun prétexte, il ne faudra rire d’eux.
Les singes convient l’homme à un repas de feuilles de cupiuba (Goupia glabra) qui ont un e et enivrant. Complètement saoul, le père singe se met à chanter, et ses expressions simiesques font rire l’homme. Furieux, le singe attend que son gendre soit ivre à son tour, et l’abandonne dans un hamac accroché au haut d’un arbre.
L’homme se réveille, découvre qu’il est seul, et incapable de descendre. Les abeilles et les guêpes le délivrent et lui conseillent de se venger. L’homme prend son arc et ses èches, poursuit les singes et les tue tous, sauf sa femme enceinte. Plus tard, celle-ci s’unira incestueusement à son ls ; de cette union descendent tous les singes guariba.
(Murphy 1, p. 118).
[...]
"[...] nous introduirons d’abord un nouveau mythe : celui de l’origine du curare, qui est un poison de chasse, et non de pêche. Il provient d’une petite tribu de langue carib, établie sur le cours moyen des rios Trombetas et Cachorro :
M161. Kachúyana : origine du curare
Il y avait une fois un jeune célibataire qui vivait loin des siens, dans une hutte isolée. Au retour d’une chasse particulièrement fructueuse, il fit cuire tout son gibier et le mangea, sauf une femelle de singe guariba (Alouatta sp.) qu’il mit à boucaner jusqu’au lendemain. Puis il se coucha.
A son réveil, il voulut manger le singe avant de partir à la chasse, mais, à la vue du corps dont il avait flambé les poils, il ressentit une répugnance. La colère le saisit : « Que me fait cette guenon ? J’ai faim et ne puis la manger ! » Mais il la laissa au boucan, et s’en fut chasser.
Le soir, il dîna du gibier qu’il avait tué dans la journée, et il dit : « Demain, je mangerai la guenon… » Le jour venu, la même scène se renouvelle ; il lui suffit de jeter les yeux sur la guenon pour que l’envie lui passe d’y goûter, tant elle lui paraît grasse et jolie. Après un dernier coup d’œil à la guenon, il soupire : « Si elle pouvait se transformer en femme pour moi ! »
Le repas était prêt quand il revint de la chasse : viande, bouillon, galettes… Et aussi le lendemain, après la pêche. L’Indien s’interroge, furète : il trouve enfin une mignonne femme couchée dans son hamac, qui lui dit être la guenon qu’il a souhaitée pour épouse.
La lune de miel terminée, l’homme amène sa femme au village, pour la présenter à ses parents. Puis c’est le tour de la femme d’introduire son mari auprès des siens : une famille de singes, dont la hutte est en haut d’un arbre. La femme aide l’homme à grimper ; le lendemain, elle s’éloigne avec les autres singes. Ni elle ni eux ne reviennent, et le héros, incapable de descendre seul, reste bloqué au sommet de l’arbre.
Un matin, le vautour-royal passe par là. Il interroge l’homme qui raconte son histoire, et explique sa position difficile. « Attends un peu ! » dit le vautour en se forçant à éternuer. De son nez, la morve jaillit, coula jusqu’au sol et se changea en liane. Mais cette liane était si mince que l’homme objecta qu’elle risquait de rompre sous son poids. Le vautour fit alors appel à l’aigle harpie (port. « gavião-real ») qui éternua à son tour et dont les filaments de morve formèrent une plus grosse liane, le long de laquelle le héros se laissa glisser. Avant de le quitter, l’aigle-harpie lui offrit le moyen de se venger. Qu’il coupe la liane dite « èche de l’aigle harpie », qu’il la prépare selon ses instructions, et qu’après avoir dûment invoqué son protecteur, il aille chasser les singes guariba.
Ainsi fait l’homme. Tous les singes guariba sont tués, sauf un petit, dont descendent les singes actuels.
(Frikel 1, p. 267-269).
Il y aurait beaucoup à dire sur ce mythe. En effet, le poison de chasse (et jadis peut-être de guerre) des Kachúyana est extrait d’une liane. Sa préparation exige une longue abstention de tout contact, direct ou indirect, avec le corps féminin. Pour cette raison, on en charge souvent de jeunes hommes célibataires. Les indigènes tiennent l’aigle-harpie pour le plus puissant sorcier de l’au delà. Enfin, et bien que le poison serve aujourd’hui principalement à chasser les singes coata (dont la chair est plus appréciée et qui sont consommés rituellement), c’est avec un pinceau de poils de guariba — qui sont des singes barbus — que les indigènes enduisent leurs flèches de poison. Cette espèce semble doublement marquée sous le rapport du poison et de la pourriture. Comme les autres singes, les guariba sont normalement chassés avec des èches empoisonnées. Mais, « même gravement blessé, le bugio [= guariba] reste accroché dans l’arbre, le corps dans le vide et suspendu par la queue. On dit même qu’il peut rester ainsi pendant plusieurs jours, et qu’il ne tombe que quand il est à demi décomposé » (Ihering, vol. 33, p. 261). Il faut donc que le guariba soit pourri pour céder au poison, à l’inverse de la sarigue des mythes gé qui, pourrie ou souillée, devient elle-même poison."
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Marie Fleury dans un article intitulé "Du "piment de l'agouti" à la" fiente d'aigle harpie": les animaux entre aliments, maux et remèdes chez les Wayana (Guyane française) (2007, pp. 835-859) analyse un mythe wayana qui concerne les singes hurleurs :
Mythe d’origine de la plante “fiente d’aigle harpie” pija wet
« Le mythe est vrai car il est l’expérience vécue, dans les profondeurs de l’être, des significations profondes des choses » (Bastide 1968 : 1062).
Ce récit nous a été conté en forêt par Sintaman, pour nous expliquer l’origine du nom de “fiente d’aigle harpie” pija wet (Harpia harpyja (L.) Accipitridae) attribué à une Aracée épiphyte, à longues racines aériennes (Philodendron sp., Araceae). Il illustre l’origine animale d’un végétal, et souligne parallèlement la nécessité de respecter les interdits.
« C’est ainsi qu’il fit : Un homme aperçoit une fille. Celle-ci est en train de faire cuire de la cassave, de se servir de la platine (1). Un peu plus tard, l’homme attrape la fille qui se met à rire.
— « Ah ! C’est donc toi ! » dit-il.
— « Oui, c’est moi. Je suis en train de faire cuire ta cassave parce que tu es tout seul et qu’il n’y a personne pour te le faire. »
Et elle reste longtemps dans ce village. Un jour, peut-être un an plus tard, ils entendent des “singes hurleurs” alawata (Alouatta seniculus (L.), Cebidae).
— « Ah ! C’est mon père qui danse, ce sont les miens qui dansent », dit la fille.
Le lendemain, elle répète la même chose.
— « Ah ! C’est mon père qui danse, que j’aimerais le voir ! »
— « Allons donc le voir, moi aussi j’ai hâte de les voir, je veux voir comment dansent tes parents » dit l’homme.
— « D’accord, seulement tu ne riras pas d’eux, quand mon père ira enlacer sa femme. Lorsqu’ils vont danser, tu ne te moqueras pas d’eux (2). Sinon je t’abandonnerai ! Je partirai avec mes parents. Et là, qu’est-ce que tu feras ? Tu ne viendras pas avec moi, tu resteras seul ! »
Mais, plus tard, l’homme rit lors de la danse. Alors fâchés qu’on se soit moqué d’eux, les singes hurleurs s’enfuient ailleurs. Et, la femme part avec ses parents. L’homme reste seul, abandonné sur un grand arbre etekele (Pseudopiptadenia sp., Caesalpinioidae : Mimosaceae). Et là, il est envahi de tristesse parce qu’il ne peut pas redescendre. Un peu plus tard, les oiseaux le découvrent à cet endroit, sur le grand arbre. Le “pic” wetu (Dryocopus lineatus (L.), Picidae) lui demande :
— « Qu’est-ce que tu fais là ? »
— « Ce sont les singes hurleurs qui m’ont abandonné, ils m’ont laissé sans moyen de redescendre » explique-t-il.
D’autres oiseaux viennent, des petits. Mais rien n’y fait : leur pilam (lanière en cercle utilisée pour grimper sur les arbres) est trop courte. Vient ensuite la “martre à tête grise” këlëpukë (Eira barbara barbara (L.), Mustelidae) (3). Puis vient un autre animal, rien n’y fait, sa lanière est toujours trop petite pour les pieds de l’homme.
— « Fais comme nous » lui disent-ils.
— « Non, je ne peux pas, je ne suis pas habitué, je vais tomber ! » répond-il.
Beaucoup d’oiseaux se rassemblent, des toucans, etc. Tous viennent le voir.
— « Notre maître est là. Lui peut sûrement te donner un moyen de retourner au sol ».
Un peu plus tard, un aigle harpie arrive.
— « N’aie pas peur ! » lui disent les oiseaux.
— « Il ne va pas te manger. C’est nous qui l’avons convoqué, dit un autre oiseau. »
C’est le “grimpar” makahoho (4) et le pic qui disent cela. Et tous les animaux répètent, c’est-à-dire tous ceux qui ont une lanière : le grimpar, la martre à tête grise, le “coati” sijeu (Nasua nasua vittata (Schreber), Procyonidae) (5). Puis l’aigle harpie se pose. Et pour la dernière fois, il dit qu’il va lui donner un moyen de redescendre de l’arbre. Alors, l’aigle défèque. Quand il a fini, sa fiente devient une sorte d’échelle puisqu’elle est tombée jusqu’au sol et prend racine. Lorsque cette échelle improvisée arrive au sol :
— « Vas-y, cette fois c’est pour de bon », dit-il.
Mais l’homme répond toujours : — « Comment puis-je y aller ? »
Ensuite, un peu plus tard, c’est la martre à tête grise qui lui donne sa lanière, de même que le coati.
— « Bon, cette fois-ci, descends ! » lui dit l’aigle harpie.
Et, il redescend le long de la “fiente de l’aigle” pijawet. Les animaux sont nombreux à le soutenir. Par exemple, le grimpar et le pic aussi, ainsi que tous ceux qui volent, et tous ceux qui grimpent dans les arbres par petits bonds. Alors l’homme redescend.
— « Bon, pars ! Ton village est par ici ! » lui disent-ils.
Il met pied-à-terre, sur le sol ferme. Il est devenu très maigre et il a très faim. Oui, il mange, et il remange. Peut-être boit-il aussi ? Peut-être mange-t-il de la nourriture, peut-être des bananes, peut-être est-ce de la cassave, qu’il mange ? Il mange beaucoup, beaucoup… Alors, tout ce qu’il a mangé s’entasse parce qu’il n’a fait qu’avaler.
Et plus tard, il meurt, il meurt à cause de son ventre qui est surchargé, à cause des aliments qui se sont entassés. Il ne peut plus respirer et il meurt. C’est pour cela qu’il est mort : il n’aurait jamais dû manger, parce qu’il était vraiment très maigre. Et il est mort, étouffé par la nourriture… ».
Analyse du mythe : Ce récit peut être résumé en différentes parties :
— Un homme épouse une guenon : c’est un thème récurrent dans la mythologie wayana où les mariages entre humains et animaux sont fréquents. À l’époque mythique des transformations, les espèces animales, végétales et humaines pouvaient se transformer l’une en l’autre.
— Il assiste aux danses de sa belle-famille chez les singes hurleurs : les sociétés animales sont décrites avec des comportements sociaux proches de celles des hommes.
— C. Lévi-Strauss (1964 : 128) cite plusieurs mythes où le rire est réprimé sous peine de mort, notamment un mythe mundurucu Le gendre des singes : Un homme ayant épousé une femelle de singe hurleur, se moque de ses beaux-parents qui l’abandonnent en haut d’un arbre. Ce sont les abeilles et les guêpes qui aident l’homme à redescendre, et celui-ci, pour se venger, tuera tous les singes, sauf sa femme enceinte. Celle-ci par union incestueuse avec son fils, donnera naissance à tous les singes hurleurs (Lévi-Strauss 1964 : 129).
— Il est abandonné au sommet d’un arbre : ce châtiment doit être considéré comme une sanction liée au rire, à la moquerie, qui avait été interdite par les singes hurleurs. Cette sanction met l’homme dans une situation délicate, entre la vie et la mort, comme toute maladie liée à une rupture d’interdit.
— Les oiseaux et animaux grimpeurs tentent de le secourir : en fait tous les animaux cités dans cette histoire sont d’excellents grimpeurs et sont capables d’atteindre la cime des arbres. La lanière pilam symbolise leur habilité dans ce domaine, habilité qu’ils essayent, en vain, de transmettre, en déployant leurs différentes techniques de grimpe à l’homme qui est au sommet de l’arbre.
— L’aigle harpie émet une déjection sous forme de la liane “fiente d’aigle” [...]
— L’homme réussit à descendre avec l’aide des animaux grimpeurs : ce mythe est aussi une façon de raconter comment les hommes ont appris, en observant les animaux, à grimper aux arbres, par saccades, avec les lianes encerclant les pieds et le tronc (pilam).
— Il se jette sur la nourriture et il en meurt étouffé : le thème de la voracité est souvent abordé dans les récits amérindiens, et toujours très réprimé. Il symbolise ici le risque pris en avalant de la nourriture sans respecter les règles et les interdits alimentaires.
Notes : 1) Le manioc amer (Manihot esculenta Crantz, Euphorbiaceae) constitue la base de l’alimentation des Wayana, comme de la plupart des Amérindiens du plateau des Guyane, qui le consomment sous forme de galettes (cassaves) cuites sur une platine en fonte (autrefois en céramique).
2) Avant de pousser son cri, le singe hurleur défèque et urine.
3) La tayra ou martre à tête grise est un excellent grimpeur qui progresse le long des troncs par saccades, avançant alternativement les pattes avant puis les pattes arrières (Charles Dominique 1987).
4) Nom générique pour désigner les grimpars (Dendrocolaptidae), oiseaux particulièrement bien adaptés à la vie arboricole. Les grimpars, comme les pics, se déplacent par petits sauts le long des troncs et des branches en prenant appui sur l’extrémité de leur queue rigide terminée par des pointes incurvées (GEPOG 2003 : 256)
5) Le coati, espèce carnivore, est également un bon grimpeur. Il se sert de sa queue non préhensile comme d’un simple balancier et peut descendre rapidement des arbres, la tête dirigée vers le bas, en retournant les chevilles (Charles-Dominique 1987).
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Littérature :
Dans son roman Des gifles au vinaigre. (Éditions Albin Michel, 2010.) Tony Cartano évoque un autre livre intitulé Le Singe hurleur :
"C’était au début des années 80. À Barcelone.
Je n’avais pas encore quarante ans, mais cela signifiait aussi que le temps avait largement corrompu mes atermoiements de jeune homme en formation.
J’avais été invité par mon éditeur espagnol à faire la promotion de l’un de mes romans, Le Singe hurleur. L’histoire d’un alouate d’Amérique du Sud si savant ou si inféodé aux caprices les plus fous de son maître qu’il finit par acquérir le langage humain. Une parabole qui, bien entendu, se termine mal : pareille audace ne peut se payer qu’au prix fort. En traduction, le titre devenait El mono aullador. Parfait. J’avais suggéré que sur la couverture, on reprenne l’étiquette de l’Anis del Mono où figure un singe à queue fourchue que le consul de Malcolm Lowry dans Au-dessous du volcan identifiait au diable. L’idée n’avait pas été retenue sous prétexte qu’il s’agissait d’une marque déposée. Il me plaisait de croire que c’était plutôt à cause du caractère blasphématoire de l’image. Une provocation dont on n’avait pas besoin pour vendre des livres.
Le directeur littéraire avait éclaté d’un grand rire quand je lui avais soumis cette idée lors de l’un de ses séjours à Paris. Il s’appelait Mauricio Wacquez. D’origine chilienne – il était né à Chiloé –, il avait aussi par sa mère une ascendance française. Ses ancêtres bordelais et basques étaient partis planter de la vigne dans cette région de la Cordillère. Il a raconté ce parcours dans plusieurs romans publiés, et notamment dans Epifania de una sombra, un ouvrage posthume puisqu’il est mort du sida, en même temps – à vingt-quatre heures près – que son compagnon Francesq, quelques jours avant la parution de ce gros volume en 2000."
Eric Chevrette, auteur d'un article intitulé "L’incantation comme force performative et acte résistant - Présences du Bardo-thödol dans Bardo or not Bardo d’Antoine Volodine" (In Une littérature « comme incantatoire » : aspects et échos de l’incantation en littérature (XIXe-XXIe siècle), sous la direction de Patrick Thériault, Presses françaises de l’Université de Toronto, 2018, pp. 157-173) montre que l'auteur associe l'alouate à la débilité :
"[...] La rhétorique lamaïste (ici exposée par le moine Baabar Schmunck, qui invite Glouchenko à accéder à la Claire Lumière) constitue une adresse d’un esprit embrouillé à un autre dans l’espoir d’établir ce lien commun :
Ô Glouchenko, dit paisiblement Schmunck, ô, fils noble, à un moment de ta vie passée, tu as reçu chez nous un enseignement religieux de base. Et même si, après avoir été proche de nous, tu t’es éloigné de nous, ne te détourne pas à présent de la Voie. Souviens-toi de ce qu’on t’a enseigné. (Gong.) Accepte de te dissoudre dans le Vide et dans la Claire Lumière dès que l’occasion s’en présentera. Renonce à exister de façon consciente et individuelle. (Gong.) Sinon, tu devras marcher quarante-neuf jours, assailli de visions effroyables, avec pour seule perspective la réincarnation dans un homme ou un animal. Par exemple, la réincarnation dans un porc-épic ou un singe. (Gong.) Un porc-épic qui renifle stupidement ou un singe hurleur. Par exemple. (Gong.) Écoute mes conseils Glouchenko. Ne te laisse pas influencer par ce que te dicte ton esprit confus.
(BB : 53-54)
On ne sait trop d’où provient le gong mentionné entre parenthèses (du lama Schmunck, ou du monastère à proximité ?), mais il rythme et ritualise néanmoins le procédé incantatoire. La tension graduelle provoquée par les coups de gong est contrebalancée par l’absurdité du propos dans la seconde moitié de l’extrait. La répétition incongrue de l’adverbe « par exemple » enchâsse une mise en garde particulièrement comique qui gratifie le porc-épic et le singe d’épithètes peu flatteuses. Si la stupidité du premier animal ne fait aucun doute, le second pourrait — sans être pris comme syntagme nominal pour signifier l’alouate — désigner simplement un primate débile. De plus, avec un avertissement aussi drôle que surprenant, le « par exemple » conclusif acquiert une valeur interjective qui marque l’étonnement devant l’annonce d’un tel présage. Enfin, l’adverbe « Sinon » au centre de la citation constitue un point de bascule entre la description de l’état et le résultat potentiel des actions posées depuis cet état. Il introduit un acte illocutoire (au sens entendu par Searle [1969 : 67]) qui à défaut d’être accompli assure la transformation (en singe, par exemple…) de celui qui est visé.
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