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Le Petit Poucet

En préparant le cercle de tambour sur la carte de la Papesse, identifiée à Cerridwen / Bélisama, je me suis interrogée sur qui pourrait être l'équivalent gaulois de Gwion, le myste qui reçoit les gouttes de la potion de connaissance sur son pouce...

En attendant, une meilleure inspiration, il me semble que les personnages liés à ce doigt hautement symbolique, tel que Petit Poucet, Petite Poucette et Tom Pouce sont à explorer...


Voici donc le premier de ces personnages :




Étymologie :


Étymol. et Hist. a) Ca 1400 « pouce » (Voyage de Jérusalem du seigneur d'Anglure, 262, var. ds T.-L.) ; b) 1697 Le Petit Poucet (conte de Ch. Perrault). Dimin. de pouce* ; suff. -et*.


Étymol. et Hist. 1 a) Ca 1130 pouz « le plus fort des doigts » (Lois G. le Conquérant, éd. J. E. Matzke, 10, § 1) ; b) loc. 1718 y mettre les quatre doigts et le pouce « se servir avidement et malproprement d'un plat » (Ac.) ; 1790 coucher les pouces « s'avouer vaincu, céder » (Jugement de M. Necker in Braesch, Le Père Duchesne d'Hébert, p. 205 ds Quem. DDL t. 19) ; 1790 mettre les pouces « id. » (Jean Bart, numéro 80, p. 5, ibid.) ; 1829 prendre un petit verre sur le pouce (Vidocq, Mém., t. 3, p. 244) ; 1834 tourner ses pouces (Balzac, E. Grandet, p. 11) ; 1893 se tourner les pouces (Courteline, Boubouroche, p. 277) ; 1847 donner le coup de pouce « étrangler » (Balzac, Cous. Pons, p. 232); 1872 donner le coup de pouce à balance (Larch., p. 104) ; 1862 donner le coup de pouce « arranger, forcer, exagérer légèrement la réalité » (Flaub., Corresp., p. 66) ; 1853 coup de pouce dans la balance (Goncourt, loc. cit.) ; 1874 donner le coup de pouce à un roman, à un dessin « donner la dernière main à un ouvrage, le finir, le parachever » (Lar. 19e) ; 1883 pouce! interj. (empl. par les enfants) servant à se mettre momentanément hors du jeu (Delvau Suppl.) ; 2. a) fin xiiie s. peuce « premier orteil du faucon » (trad. du Traité de fauconnerie de l'emp. Frédéric II ds Z. rom. Philol. t. 46, p. 276) ; 1845 « doigt postérieur des oiseaux » (Besch.) ; b) 1549 le poulce du pied (Est.); 3. a) ca 1140 pouz « mesure de longueur, 1/12 du pied » (Pèlerinage Charlemagne, éd. Favati, 811); b) loc. av. 1654 pas un pouce de terre « pas la moindre propriété territoriale » (Guez de Balzac, Le Romain ds Littré) ; 1831 ne pas céder un pouce de terre (Michelet, Hist. romaine, t. 2, p. 192) ; 1836 ne pas reculer d'un pouce (Stendhal, L. Leuwen, t. 1, p. 248) ; c) 1842 et le pouce! (Balzac, Début vie, p. 314). Du lat. pollicem, acc. de pollex « pouce » ; les formes sans e final en 1 a et 3 a étant dues à une syncope précoce de la pénultième atone. Coucher (var. mettre) les pouces, peut-être p. allus. à la coutume antique de diriger le pouce vers le bas pour signaler la défaite acceptée ou la sanction de la défaite par la mise à mort. Sur le pouce, l'expr. fait sans doute réf. au rôle des pouces dans le maniement du couteau et du pain tranché ainsi qu'à la nourriture rapidement « poussée ». Tourner ses pouces, cf. 1611 les poulces à la ceinture « oisif » (Cotgr.) ; 1862 malade du pouce « fainéant qui refuse le travail sous prétexte de maladie » (Larch., p. 259). Donner le coup de pouce, par suite de l'infl. homon. du verbe pousser. 3 c en raison de son domaine d'application (prix, commerce en partic.), doit peut-être être rapproché de certaines expr. de l'anc. lang. du commerce telles que poulce sur aune (1606, Nicot, s.v. fust), pouce et aune (1723, Savary, s.v. bon d'aunage), (marché fait) au pouce de la chandeille « vente aux enchères limitée en durée par une marque faite sur une chandelle, qui devait se consumer jusqu'à une pouce de sa base » (1450 a un poch de candeille alumée, Cartulaire de l'Abbaye de Flines, fo504 ro).

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Symbolisme :


Dans le Dictionnaire des symboles (1969 ; édition revue et Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, on apprend que :


Pouce : Symbole phallique. Le pouce signifie la force créatrice : c'est lui qui confère aux autres doigts de la main, et à la main tut entière, leur puissance de prise.

D'où le poucet, qui est la réduction du héros solaire. Le grand et le petit sont ici identiques, comme le macrocosme et e microcosme. Ainsi l'esprit enveloppe l'univers et se trouve dans le cœur de l'homme.


Poucet (petit) : Il est dans son origine un symbole phallique et, si menu dans les contes, il est toujours doué d'attributs supérieurs.

Le conte du Petit Poucet s'inscrit dans la tradition des familles de sept enfants dont un est doué de pouvoirs supranormaux et porte le nom de magicien, de sauveur ou de sorcier. (Ces légendes) sont des pastiches du grand mythe asiatique cinq fois millénaire de Krishna. Si le Petit Poucet symbolise le principe sauveur de la société, il est aussi le symbole du principe directeur de la personne, qui est partagée entre divers éléments, comme la société entre divers membres. Dans la personne il représente la conscience absolue, clairvoyante, énergique et active, qui dirige toute la vie et la conduit au salut.

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Une étude étonnante réalisée par Monseigneur Patrick Truchemotte en 1983 (© journal Le Gallican - janvier 1990 et hors série septembre 1997) :


Avertissement de l'auteur : Nous tenons à bien préciser que cette étude n'est pas un ouvrage dogmatique, qu'elle ne saurait en rien apporter quelque chose de neuf concernant la doctrine de l'Eglise, et qu'enfin si quelque proposition risquait de toucher à l'une des affirmations du Credo nous la renions d'avance volontiers, rien ne nous semblant plus important que la défense de ce qui a été révélé par le Christ.

Mais la lecture de la parabole des talents nous a convaincu qu'il est en l'être humain des possibilités que l'on ne doit pas laisser sans emploi.

En lisant Perrault, nous ne pouvions pas éviter de voir ce qui pour nous était si clair: d'abord que les contes portaient en eux un ensemble de leçons à l'usage de ceux qui ont des oreilles pour entendre; ensuite que cet ensemble de leçons tournait autour de la doctrine de l'Odos.

Au demeurant cette méthode existait bien avant Perrault et nous avions lu dans les Cahiers d'Etudes Cathares du regretté Déodat Roché que les évêques de cette doctrine avaient souvent confié à des contes la transmission de leurs secrètes traditions. Après avoir découvert que les écrits de Perrault étaient d'experts camouflages, il ne nous restait plus qu'à partir en chasse.

Nous pensons qu'à peu près toutes les écoles initiatiques sérieuses, qu'elles soient d'orient ou d'occident sont d'accord sur la présence dans le corps humain des sept centres d'influences que nous nommons kentras.

Six de ces kentras sont dits complémentaires, c'est-à-dire liés deux par deux. Par exemple le kentra Tsi, situé à l'emplacement du plexus solaire et qui donne quand il est épanoui du courage, de l'audace, de la sûreté de soi, de la maîtrise sur les autres, le kentra Tsi - disons-nous - a pour son complémentaire le kentra Mam qui est situé à l'emplacement du nombril et qui permet le repli sur soi-même.

Voici que dans le Petit Poucet Perrault nous parle du seul de ces kentras qui n'a pas de complément : le kentra Pfou, qui se situe entre les deux yeux, au milieu du front, là où est la glande pinéale, le "troisième œil", celui dont Jésus a dit: "Ton œil est la lampe de ton corps" (Luc 1, 34) - œil lumineux du corps astral.

Ce kentra Pfou va être nommé par Perrault : le Petit Poucet.

Pourquoi ce nom ? Sans doute le conteur initié se souvient-il qu'à plusieurs reprises dans la vie sacramentelle du chrétien ce kentra se trouve en contact avec le pouce du prêtre ou de l'évêque pour les onctions (baptême, confirmation). Ces onctions qui tiennent une importance si considérable dans la religion fondée par Jésus-Christ que ses disciples furent très tôt dans l'Histoire nommés chrétiens (de chrestos qui veut dire oint, marqué de l'huile sainte).

Lisons bien le début du conte initiatique :

- "Sa femme allait vite en besogne et n'en faisait pas moins de deux à la fois." Cela confirme bien ce que nous venons de dire sur les kentras qui vont par paire : Tsi et Mam, Koun et Golgo, Kra et Ohé, Aoum et El... Ce sont les six premiers fils... Perrault va maintenant nous présenter Pfou.

Le kentra Pfou, autrement dit le Petit Poucet est donc le dernier venu, il est fort petit et nous pouvons préciser que c'est la dernière conquête de l'homo sapiens. Ouvert à la vue d'une autre dimension, cet œil de cyclope va nous permettre de nous diriger dans l'inconnu que symbolise cette forêt que les précédents contes nous ont déjà fait ressentir... Forêt, immense et merveilleux domaine de l'astral dans les contes de Perrault: là, pour se diriger et se reconnaître, il nous est indispensable de tenir allumée cette lampe christique qu'est le kentra Pfou, l'œil unique cité dans le passage de l'Evangile dont nous parlions tout à l'heure; à ce sujet remarquons bien que si Jésus avait voulu parler des yeux du corps de chair, il aurait dit: "tes yeux".

Les cailloux blancs vont être une première arme pour le petit poucet. Là encore nous ne nous éloignons pas des Ecritures : "A celui qui vaincra, dit l'Apocalypse, je donnerai un caillou blanc et sur ce caillou est inscrit un nom nouveau que nul ne connaît si ce n'est celui qui le reçoit" (Apoc. 2, 17).

Dans l'Ancien Testament rappelez-vous il existe un Petit Poucet qui ramasse un caillou sur le bord d'un torrent, ce Petit Poucet a pour nom Daoud : David en Français.

Suivons la trajectoire du blanc caillou lancé par la fronde de David elle va frapper le géant Goliath juste entre les deux yeux, en plein centre du front... Exactement à l'emplacement du kantra Pfou.

La seconde fois que les enfants sont perdus dans l'immense forêt, ils ne peuvent plus utiliser l'aide des cailloux blancs, mais celle du pain. Qui osera nous dire que Perrault n'aurait pas pensé au symbole eucharistique ? Là encore nous ne nous éloignons pas des Ecritures puisque nous trouvons dans l'Evangile l'histoire des oiseaux pilleurs: la Parabole du Semeur d'abord contée par Jésus, puis expliquée par lui: les oiseaux sont les puissances diaboliques qui enlevèrent du cœur la Parole semée (Mathieu 13, 4-23).

La suite du conte va nous mener jusqu'à la maison de l'Ogre.

Nous avons déjà tenté d'expliquer le symbolisme de l'Ogre.

Il nous rappelle d'abord les Géants qui peuplèrent la terre primitive et qui vinrent de l'union interdire entre les filles des hommes et des anges... Ces Géants dont parle la Bible au livre de la Genèse (Gen. 6, 4) et dont Goliath est un spécialiste bien dégénéré; il nous rappelle ensuite les Titans; il nous rappelle enfin ce Chronos dont nous avons déjà parlé dans le Petit Chaperon Rouge.

Chronos, dieu du Temps, symbolise le Sathan : le tentateur qui veut faire oublier l'Eternité, le Temps s'engendre et se dévore lui-même aveuglément comme l'Ogre du Petit Poucet va engendrer puis dévorer lui-même ses propres filles.

La maison de l'Ogre c'est le matérialisme, l'esprit d'attachement aux choses de ce monde. Dans la symbolique des contes, la maison marque une construction de l'esprit, un système philosophique. Le philosophe Emmerson emploie, par exemple ce mot dans ce sens quand il écrit : "si l'esprit construit sa maison, la maison enferme l'esprit."

Dans la maison de l'Ogre nous allons trouver ses sept filles : les sept péchés capitaux recensés par l'Eglise... Nous comprenons facilement qu'à chaque kentra correspond l'une des sept vertus théologales, l'un des sept dons de l'Esprit-Saint, mais aussi l'un des sept péchés capitaux qui dans l'approche de l'Eglise portent des noms féminins; ce sont ces sept fillettes que l'Ogre va tuer dans son ivresse et sa brutalité bestiale. La leçon est d'importance: inconsciemment la fausse science va vers sa propre destruction. L'absurdité d'un monde livré à ses bas instincts est évidente pour Perrault.

Et les couronnes d'or qui revêtaient les têtes des sept filles vont passer sur la tête des sept frères. Il y a - là aussi - beaucoup à apprendre, beaucoup à méditer: la couronne en langage initiatique c'est l'aura... La mitre des évêques était jadis simplement composée d'une couronne qui est - même de nos jours - obligatoirement maintenue par le "circulum" (ruban symbolique entourant la mitre ou cercle de métal). Dans les Eglises Orthodoxes Orientales l'on donne d'ailleurs le nom de couronnes aux coiffures des évêques.

Voici donc les sept kentras auréolés, couronnés, épanouis.

Le petit Poucet a donc - pour résumer - été chassé de la maison paternelle: l'ensemble de systèmes philosophiques et religieux qui ne suffisaient plus à nourrir son esprit.

Puis il a été un temps séduit par les doctrines matérialistes; ayant fait un peu trop vite table rase des anciennes croyances, beaucoup d'êtres se réfugient dans l'athéisme ou dans des systèmes faussés, là ils rencontrent la famille de l'Ogre. S'ils ne fuient pas à temps ils sont dévorés.

Mais - dans le présent conte - le Petit Poucet va fuir à temps la séduction. Il ne s'endort pas, il réveille ses frères, il emporte les couronnes, il fuit le système de pensée de l'Ogre (la maison)... Regardons-le avec ses six frères: "Les Sept Couronnés" (vieille dévotion populaire...) Ce sont les sept kentras d'un être en plein rayonnement.

Cela ne suffit pas. Le Petit Poucet va être bien entendu poursuivi par l'Ogre et il serait repris s'il ne se réfugiait pas dans une grotte initiatique. Perrault ne risquait pas d'oublier de nous indiquer cette étape importante: La Retraite.

C'est là que le Petit Poucet va pouvoir chausser les bottes de sept lieues, (c'est à dire faire vibrer simultanément les sept kentras du corps astral...) Il va pour employer une expression évangélique "frémir en esprit", il va sortir un moment du continuum spatio temporel, il va passer en astral par sa propre volonté, pas comme Cendrillon qui s'y laissait porter, mais librement.

L'Ogre a essayé sans y être spirituellement et ce fut un échec.

Mais le Petit Poucet qui sort de la Grotte Initiatique (contrairement à la Maison, la grotte n'est pas bâtie de mains d'hommes) le Petit Poucet va employer au mieux ses bottes magiques et revenir à la Maison du Père.

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Dans un article paru dans Le Vivier du conte. (N° 14 ; 1997), Michèle Bortoluzzi nous propose une lecture qui relie le Petit Poucet à Tom Pouce :


Le Petit Poucet est essentiellement un guide, qui, dans les circonstances difficiles, reçoit la lumière des forces occultes. Et ce n'est pas un hasard si dans ce trajet rédempteur on voit s'ébaucher un dialogue émerveillé entre l'enfant et la nuit.

Claude Mettra


Le véritable Poucet n'est pas celui rendu célèbre par Charles Perrault. Son héros, en réalité, appartient à un autre conte : Poucet ou Pouçot, le garçon gros comme le pouce, le Tom Pouce anglais qui, lui, a véritablement la taille correspondant à son nom. C'est une taille minuscule qui explique ou provoque les différentes péripéties de l'histoire : sa naissance miraculeuse dans un chou ou à partir d'un doigt que sa mère s'est coupé, son séjour dans l'oreille d'un cheval ou d'un bœuf, son "avalement" par différents animaux dont il sortira par ruse...

Rien à voir avec le conte de Perrault qui porte le même nom, justifié, il est vrai, par la taille de ce septième enfant. Il n'était, nous dit le conte, guère plus gros que le pouce quand il vint au monde. « Ce qui fit que l'on l'appela le Petit Poucet ». Mais, dans la suite du récit, aucune autre allusion n'est faite à sa petite taille, si ce n'est au moment où il se cache sous l'escabelle de son père «... pour écouter ses parents » sans être vu. Ce n'est donc pas sa petite taille qui va l'aider à se sortir des dangers auxquels il est confronté, mais bien plutôt son esprit « fin et avisé ». Et Perrault ajoute «... s'il parlait peu, il écoutait beaucoup ». Ce sens auditif particulièrement développé paraît bien être, plus que la taille, la caractéristique de Poucet, qui semble avoir plus d'affinité avec ce petit doigt de l'oreille que la tradition populaire attribue à l'auriculaire. Rappelons-nous la vieille expression "c'est mon petit doigt qui me l'a dit". En suivant la direction de ce petit doigt, François Rousseau rappelle qu'espion, en latin, (il fait référence ici au passage où Poucet sous l'escabelle espionne ses parents) se dit "auricularis" et de là, il passe à oraculaire, car c'est son avenir proche que le garçon découvre en écoutant les projets de ses parents. Ce jeu de mots permet à cet auteur de rapprocher Poucet du dieu Mercure, dont le doigt en chiromancie est aussi l'auriculaire, ce doigt qui, dans bien des contes permet, comme une clef, d'ouvrir la porte de l'entendement.

Est-ce cette porte que va ouvrir le Petit Poucet au terme de ses aventures ?

Ses aventures commencent au cœur de la forêt où les parents le perdent, lui et ses frères. Ils vont y affronter la nuit avec toutes ses terreurs, et l'angoisse qu'engendre le sentiment d'avoir été abandonné. La première fois, grâce à sa prévoyance, Poucet ramènera ses frères à la maison en suivant la piste de petits cailloux blancs qu'il a égrenés le long du chemin. Dans d'autres versions ce sont les cendres, les pois secs, les coquilles de noix, les noisettes, les haricots, les bouts de laine ou le fil qui, tel celui d'Ariane, les ramèneront au foyer parental, leur point de départ.

Mais est-il possible de revenir en arrière quand on a commencé à pénétrer dans la forêt ? Cette forêt-labyrinthe où l'on se perd, ce lieu de l'inconscience qui tous nous habite... Si l'on fait marche arrière, le premier moment de soulagement passé, on retrouve la situation inchangée. Le problème subsiste : les parents n'ont toujours pas de quoi nourrir leurs enfants et, à nouveau, ils les mènent dans la forêt pour les perdre.

Les différentes versions de ce conte (les enfants abandonnés) décrivent de façon cruelle les ruses employées par les parents pour tromper la vigilance des enfants.

Dans l'une, la mère se couche auprès d'eux au pied d'un arbre et fait semblant de dormir. Quand les enfants sombrèrent dans le sommeil, elle «... les laissa là et se hâta de retourner à la maison ».

Ailleurs, le père fait rouler une galette «... au bord d'une pente bien raide » en disant « Ma galette rondelette, Qui l'attrapera la mangera ». Les enfants courent alors derrière, la mangent et «... quand ils sont remontés, plus de père, il était reparti ».

Dans d'autres versions encore, le père demande à ses enfants de s'éloigner pour faire quelques fagots, et pour les rassurer il leur crie : « Je ne m'en irai pas sans vous. Si vous ne pouvez plus me voir, écoutez le bruit de la hache et vous saurez que je suis là ». Et les enfants se sont éloignés, rassurés, car ils l'entendaient travailler. Or ce n'était pas le bruit de la hache qu'ils entendaient, mais celui des sabots que le père avait ôtés de ses pieds pour les suspendre à un arbre et «... les deux sabots en se cognant imitaient le bruit de la hache ». Quand ce ne sont pas des sabots, c'est une grosse branche que les parents attachent «... de telle sorte que le vent la fit battre ça et là... », imitant les coups de la cognée.

Ainsi les enfants sont à nouveau abandonnés, et cette fois-ci les repères qu'ils ont laissés sur le chemin ont disparu : les miettes de pain ou le fromage ont été mangés par les oiseaux ou les animaux des bois. Il n'y a plus de retour possible. Il faut mourir là, se laisser engloutir par la ténèbre ou trouver le moyen de s'en sortir. Perrault nous dit : « Les voilà donc bien affligés, car plus ils marchaient, plus ils s'égaraient et s'enfonçaient dans la forêt. La nuit vint, et il s'éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils croyaient n'entendre de tous côtés que des hurlements de loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n'osaient presque pas se parler ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie qui les perça jusqu'aux os ; ils glissaient à chaque pas et tombaient dans la boue, d'où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains ». Pour sortir de cette infortune, il faudra alors qu'«... en leur cœur se déploie le désir d'être par delà le malheur ». Pour cela il faut sortir de l'obscurité qui ne donne aucune perspective de salut, et essayer d'apercevoir autre chose, de voir autrement.

En montant au sommet de l'arbre, Poucet (ou l'enfant qui, dans les autres versions, le représente) entrevoit une lumière. Cette lumière va le guider hors de la forêt, vers cette maison où va se jouer son véritable destin de héros initiatique. Car dans cette forêt, Poucet a connu la peur, mais parce qu'il est parvenu à surmonter ses frayeurs et ses angoisses, en lui est née une force nouvelle qui va lui permettre d'affronter un nouveau danger, de nouvelles épreuves. Ne dit-on pas que chaque épreuve qui nous est présentée correspond à une force qui, en nous, cherche à s'affermir ?

Poucet est maintenant prêt à affronter l'ogre. Quel est-il donc cet ogre qui a l'apparence d'un être humain, mais qui se comporte comme la plus cruelle des bêtes fauves ?

Représente-t-il, comme le suggère René Lucien Rousseau «... tout ce qui subsiste en l'homme d'instinct, d'agressivité, de combativité, tous ces instincts liés aux impératifs du tube digestif comme à ceux de la sexualité » ? Est-il de nature animale, bien que possédant des pouvoirs surnaturels ? (ici les fameuses bottes de sept lieues). Est-il de nature humaine bien que son cannibalisme l'exclue de toute société ? Ou y a-t-il en lui aussi une part divine, bien que maléfique ? Saturne, le Chronos des Grecs, celui qui avale ses enfants, symbole du temps destructeur, peut être pensé comme le prototype divin de l'ogre. Ainsi la figure de l'ogre est-elle liée aux divinités païennes évoquant la mort, à Orcus en particulier, dieu de la mort et de l'enfer de qui il tiendrait son nom.

D'ailleurs dans bien des versions christianisées du Petit Poucet, l'ogre est remplacé par le diable, qui lui aussi s'exclame : « Je sens, je sens la chair fraîche ». Or percevoir la vraie nature du diable, c'est approcher celle de l'ogre. Le diable s'apparente aux trois natures : ange déchu, il a l'aspect d'un homme, mais aussi celui de l'animal par la queue fourchue dont il est pourvu, son aspect velu et ses oreilles d'âne (référence à Saturne). Qui sont-ils donc ces personnages discordants, prêts à nous engloutir dans la fournaise dont ils sont les maîtres ? Le feu est présent dans leur demeure, un feu destructeur qui peut devenir salvateur pour celui qui sait renverser la situation, et employer ce feu à son profit.

Dans le conte d'Hansel et Gretel, ou celui de Jeannot et Margot, les enfants abandonnés trouvent la maison d'une sorcière (autre doublet de l'ogre et du diable). Sorcière qui décide d'engraisser le garçon pendant que sa sœur fait office de servante. Tous les matins la sorcière tâte le doigt du petit garçon, mais celui-ci pour la tromper lui présente un petit os jusqu'au jour où la sorcière, s'apercevant de la supercherie, prépare le feu pour le cuire. C'est alors que Margot, par ruse, fait entrer la sorcière dans le four. Sa cuisson transformera le cauchemar en rêve heureux, d'où les enfants sortiront riches des trésors que possédaient la sorcière (ou l'ogre, ou le diable).

Dans un conte de Madame d'Aulnoy, Finette persuade l'ogre de vérifier avec sa langue si le four est assez chaud. Il s'enfonce si avant qu'il y reste. On peut s'interroger ici sur la signification de ce four qui n'est pas sans évoquer le creuset alchimique, la marmite de l'enfer et le chaudron, instrument principal de la cuisine, qui dans les mythes irlandais sert aussi bien à nourrir les invités qu'à ressusciter les guerriers que l'on y plongeait. Le chaudron devient alors la porte entre deux mondes dont la sorcière, le diable et l'ogre sont les gardiens.

Dans tous les contes, les enfants s'en sortent non par la force, mais par la ruse. Ils apprennent à se libérer eux-mêmes des pièges que la vie ouvre sous nos pas afin que s'assure notre cheminement. Pour Pierre Saintyves, il ne fait pas de doute que ces contes rappellent l'initiation primitive à laquelle étaient soumis les jeunes adolescents qui devaient apprendre à se débrouiller dans la vie. En ce temps-là nous dit-il, «... la captivité n'était pas un accident rare chez les primitifs et spécialement chez les cannibales et l'on devait prévoir comment on pourrait y échapper. On préconisait surtout la ruse ». Et c'est bien aussi la ruse qu'emploie Poucet pour échapper à l'ogre.

En échangeant les couronnes des petites filles contre les bonnets de ses frères, il trompe l'ogre qui tue ainsi ses propres enfants. Dans certaines versions elles s'écrient en pleurant : « Mais nous sommes tes petites filles »... «Taisez-vous donc ! Taisez-vous donc ! Voulez-vous me faire prendre des vessies pour des lanternes ? Et il les mit au four, puis alla se coucher ». (Courtillon-Courtillette, 9). Il est d'autres objets que les couronnes et les bonnets pour servir de subterfuge et tromper l'ogre. Le héros parvient à échanger des bagues d'or contre des anneaux en soies de balai, ou des colliers de paille ou encore des colliers d'ambre contre des cordes de crin de cheval, parfois des bonnets rouges contre des bonnets blancs (moins pratique à reconnaître si l'on suppose que l'ogre opère dans le noir). C'est pourquoi, dans une version, l'ogre donne aux enfants des bonnets de bois pour les distinguer des bonnets de laine de ses propres enfants.

Ce thème de la substitution que l'on trouve déjà dans l'Antiquité (Euripide l'emploie dans Ino) serait donc «... une leçon de ruse à l'usage des gens pour lesquels l'occasion d'être capturés ne manquera pas » (Saintyves, 19), et l'ogre, le diable ou la sorcière dissimuleraient un personnage liturgique présidant aux initiations. Selon cette interprétation, l'abandon des enfants dans la forêt par leurs parents «... n'est pas une chose aussi odieuse qu'on pourrait le croire tout d'abord... », car c'est pour leur permettre de grandir qu'ils conduisent les enfants dans ce lieu périlleux.

Si cette aventure était jadis d'ordre initiatique, l'est-elle encore aujourd'hui pour nous ?

Poucet nous ouvre-t-il la voie qui fait de celui qui la parcourt un initié ? C'est-à-dire un être qui n'a plus le même regard que les autres, qui voit au-delà de l'apparence, percevant le sens caché derrière ce que l'on nomme la réalité ? Et pour cela, il a dû opérer en lui bien des transformations, quitter les idées reçues, les préjugés, abandonner la pseudo-sécurité qu'offrent famille et société et parcourir le chemin que chacun doit faire seul, un chemin rempli d'épines qui arrachent un à un tous les masques de la personnalité. Ces arrachements étant autant de morts successives qui pourtant nous rapprochent de ce que nous sommes vraiment. Ce chemin-là, Poucet l'a parcouru. Il a d'abord été rejeté par les siens parce qu'il était le plus petit, apparemment le plus faible. Perrault nous dit : «... le petit dernier, ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison et on lui donnait toujours le tort ». Il était aussi le septième, celui qui, disait-on jadis, avait des pouvoirs de sorcier. Puis il a quitté ses parents -sans doute malgré lui -, mais il faut souvent être "poussé" pour s'engager dans cette voie-là. Il y a perdu ses repères. Mais, en montant à l'arbre, il aperçoit la lumière que ne peuvent voir ses frères restés à terre. Désormais il verra plus loin qu'eux.

Cette montée à l'arbre n'est pas sans évoquer ces ascensions rituéliques dont parla Mircéa Eliade. Grimper au tronc de l'arbre faisait en effet partie des cérémonies d'initiation des peuples primitifs, et marquait plus particulièrement la consécration des chamans. Peut-être est-ce cette initiation chamanique qui va s'opérer dans la maison de l'ogre ? Qu'est-ce donc qu'un chaman ? François Rousseau le définit comme un intermédiaire, «... un messager entre terre, ciel et monde inférieur, non pas grâce à son corps physique, matériel, mais (grâce) à un autre corps beaucoup plus subtil, léger et rapide... ». Ce nouveau corps léger et rapide, Poucet va l'acquérir eu chaussant les bottes de l'ogre, les fameuses bottes de sept lieues ! Sept comme le nombre des enfants du couple de bûcherons, sept comme l'âge de Poucet, sept comme les filles de l'ogre, sept comme les étoiles de la Grande Ourse qui, autrefois en Wallonie, s'appelait le Char Poucet selon la démonstration de Gaston Paris (parue en 1875), «... des huit étoiles dont semble formée cette constellation, les quatre disposées en carré étaient vues comme les quatre roues d'un char, les trois étoiles presque alignées sur la gauche comme les trois bœufs ». Enfin, «... au-dessus de celle des trois qui est au milieu, il s'en trouve une petite que les paysans regardent comme le conducteur qu'ils nomment Poucet ».

Si Poucet a été choisi pour être le conducteur du char céleste, c'est qu'il est la doublure d'Hermès et, nous dit Gaston Paris «... je serais porté à croire que La Grande Ourse fut regardée comme le char d'Hermès ». Car c'est aussi à Hermès que peut être comparé Poucet, une fois qu'il s'est emparé des bottes qui permettent de transcender le temps et l'espace : ayant tué l'ogre-saturnien qui nous maintient dans les limites du temps et de l'illusion de l'espace à trois dimensions, il est maintenant l'égal d'un dieu.

Chaussé de ses bottes il devient (dans une des deux fins proposée par le conte) le messager du roi, et tout particulièrement des «... dames qui lui donnaient tout ce qu'il voulait pour avoir des nouvelles de leurs amants ». Messager, n'était-ce pas aussi un des rôles d'Hermès aux sandales ailées, porteur du message d'amour des dieux ? Qui l'entend encore ? La forêt est si sombre et si profonde, si nombreux sont ceux qui s'y égarent... Quand il rentrera chez lui, Poucet partagera avec sa famille sa fortune et ses trésors. Mais que pourra-t-il vraiment dire de son aventure ? L'essentiel est incommunicable. Seuls peut-être, l'amour et le langage de l'amour que sont le conte et la poésie, nous le font parfois entrevoir...

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La symbolique du Petit Poucet

conte écrit par Charles Perrault


Les contes, comme chacun sait, sont des histoires pour les enfants. Ils sont bien plus que cela car ils nous soufflent que la vie a un sens. On peut les lire à différents niveaux, chacun en reçoit le message qui correspond à son moment.

L'évolution saine de l'homme y est décrite de façon symbolique ainsi que sa croissance à travers les épreuves de la vie. Les contes mettent en images ce processus de croissance qui, sous la forme du héros de l'histoire, passe outre notre peur de l'inconnu, lutte contre la force de l'inertie et de l'habitude, trouve des solutions originales face aux obstacles sur le chemin.

Le héros finit par conquérir une part d'un royaume, cela revient pour nous à devenir de plus en plus conscients et réaliser nos « talents » en germe. Le roi représente l’accomplissement de tous nos « talents ».

La fin est toujours heureuse et prospère : « avoir beaucoup d'enfants » ou « s'enrichir » signifie développer ses « talents » et trouver la joie sur ce chemin de d’épanouissement intérieur.


Première étape de l'histoire : « Il était une fois un pauvre bûcheron qui avait sept garçons. Le dernier était si menu et si frêle qu'on l'appelait le Petit Poucet. »

C'est ainsi que commence le conte du Petit Poucet, c'est ainsi aussi que commence le processus de croissance intérieure de l'homme sous la forme d'un « moi », menu et frêle qui doit se développer et devenir conscient. Le chiffre sept est d'ailleurs le chiffre de la volonté d'épanouissement.

N'ayant pas de quoi nourrir ses enfants, le bûcheron décide de les emmener dans la forêt pour les perdre. Deux tentatives échouent grâce à l'intelligence du Petit Poucet qui pour retrouver sa maison, sème des cailloux sur son chemin. La troisième tentative réussit. Voici les sept enfants errant dans la forêt et la nuit noire à la recherche d'un chemin ou d'une lumière qui leur permettra de trouver un abri.

Le thème de l'enfant abandonné est fréquent dans les légendes et les mythes. L'abandon, l'exposition de l'enfant à une situation inconnue traduit le nécessaire affrontement à l'inconnu, la perte des attaches familiales et des habitudes. L'être humain ne peut s'épanouir qu'en développant ses propres ressources et pour cela il est indispensable de sortir du cocon des situations établies pour chercher par soi-même sa voie et ses repères. Cela veut dire, sortir de situations douillettes où l'on a pris des habitudes qui rassurent même si on s'ennuie un peu.

Une remarque, après le chiffre sept, nous trouvons le chiffre trois. C'est le troisième essai qui réussit. Nous retrouvons la symbolique du trois Le trois est en effet le chiffre de la volonté d'agir, c'est un chiffre déclenchant : 1, 2, 3 partez.

C'est parti pour l'épreuve de la nuit noire et de la forêt profonde. Plus de repères terrestres, les sens habituels ne servent plus. Les constructions intellectuelles non plus, plus de boussole, plus de repères concrets. Que reste-t-il ? En fait il reste l'essentiel, il nous faut apprendre à retrouver notre intuition pour nous guider.

Le Petit Poucet n'a pas hésité à grimper au plus haut d'un arbre pour essayer d'apercevoir une lumière. Une fois la lumière trouvée, la petite voix intérieure, l'intuition qui vient d'en haut, il a marché dans la direction de cette lumière. Petite voix, faible lumière au loin, le changement n'a pas au début beaucoup de force pour se faire entendre, mais il faut y aller. L'épreuve c'est justement d'y aller en ne se fixant que sur la toute petite lumière, qui nous sert de guide. Cela nous conduit à aiguiser notre attention pour voir les occasions que la vie fournira en chemin comme réponse à nos interrogations sur ce qui convient à notre nature profonde.

Partir à la rencontre de nous-même demande une décision énergique. L'histoire nous montre que nous avons le droit à plusieurs essais, 3 pour le Petit Poucet. Il s'est quand même arrangé deux fois pour retourner sur ses pas.

La première étape, l'épreuve du départ du foyer, de la mise en route, de la confiance accordée à l'intuition est franchie. Le Petit Poucet marche vers la lumière entr'aperçue, c'est une maison éclairée mais c'est la maison de l'ogre.


C'est là que se joue la deuxième étape : Les enfants préférant affronter l'ogre plutôt que d'être dévorés par les loups décident de se cacher dans sa maison. L'ogre de retour chez lui, ne manque pas de les trouver et se promet de les manger le lendemain matin. Là-dessus tout le monde va se coucher et s'endort, saut le Petit Poucet qui échangera les sept bonnets de ses frères avec les sept couronnes des filles de l'ogre.

Quand l'ogre au milieu de la nuit se lève pour tuer les sept frères, il se repère sur les bonnets et égorge ses filles à la place des garçons. Sa besogne faite, il repart se coucher. Le Petit Poucet réveille ses frères et ils s'enfuient à toutes jambes.

La figure de l'ogre symbolise dans tous les mythes une force qui dévore tout, encore et encore, c'est aussi une force qui veut garder les choses en l'état (Chronos chez les Grecs). L'ogre est cette force psychique en l'homme, la force de l'habitude qui le pousse et le contraint au maintien du même en étouffant dans l'œuf l'esprit du renouveau, la voix du changement, de l'évolution.

La rencontre de l'ogre est inévitable à celui qui aspire à l'évolution. Les deux forces sont inégales au départ : d'un côté la jeune poussée de la transformation, de l'autre la solide résistance de la force des habitudes et le besoin dévorant du « toujours plus ». L'une doit rencontrer l'autre, en triompher et en sortir renforcée, ce qui lui permettra, car on ne rencontre pas l'ogre qu'une seule fois dans sa vie, d'être plus solide dans l'affrontement suivant.

La rencontre la plus dure à faire est la première. Elle doit se passer sur le terrain de l'ogre, c'est-à-dire à l'intérieur de notre personnalité, là où les habitudes sont le plus ancrées, car il ne s'agit pas d'esquiver sa transformation personnelle en changeant de décor au lieu de changer son attitude face à la vie.

La première rencontre est inégale, mais il faut y passer sinon l'ogre a raison du Petit Poucet, l'habitude étouffe la croissance et avec elle la possibilité de trouver un sens à la vie.

La force du changement ne peut pas lutter au départ avec celle du conservatisme. Le Petit Poucet lui non plus ne saute pas à la gorge de l'ogre, il reste éveillé, attend que tout soit endormi et change un détail (les bonnets avec les couronnes). Le subtil est seul à pouvoir vaincre le dense.

Dans la vie quotidienne, il faut rester en éveil, c’est la seulement manière pour contrer l’ogre.


Troisième étape de l'histoire : Au matin, l'ogre se rendant compte de sa méprise, chausse les bottes de sept lieues et part à la poursuite des garçons. En chemin, assuré de les retrouver, il s'offre un petit somme. Le Petit Poucet en profite pour lui voler ses bottes magiques. Quand l'ogre se réveille, il reprend sa course, veut sauter un ravin en croyant toujours avoir ses bottes mais s'écrase au fond du précipice. Le Petit Poucet, lui, devient grâce à ses bottes, le messager du roi au service duquel il s'enrichit ainsi que sa famille qui ne connaît plus jamais la famine.

Ainsi quand la force de l’habitude et de la répétition perd du terrain, nous nous débarrassons de la contrainte inutile de nos automatismes, de la fixité de nos idées et du conservatisme de nos comportements.

Ainsi, quand la force de l'habitude, de l'inertie, perdent du terrain, nous nous débarrassons de notre étroitesse d'esprit et de nos automatismes de comportement. Ainsi nous retrouvons une liberté et une mobilité d’être à la vie nommée par Heidegger « le bondissement de l’être » et symbolisée par le petit Poucet, franchissant avec légèreté, ses bottes de sept lieues aux pieds, monts et vallées.

Ce bondissement de l’être est celui de la vie même en évolution et de l’individu en chemin vers plus de conscience. Cette dynamique de liberté et d’évolution permanente conquise, nous pouvons nous en servir pour nous enrichir et devenir messager du roi.

Autrement dit, lorsqu’à force de recherche et d’interrogations nous trouvons le chemin de notre réalisation, lorsqu’à force de nous confronter et à remettre en question nos habitudes, nous prenons la voie du renouvellement, nous grandissons intérieurement en devenant plus libres, plus confiants et plus heureux.


Christiane Heitmann, texte inspiré de "La carrière à l'itinéraire" de Flore de La Palm

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Selon Sophie Duhem, Estelle Galbois, Anne Perrin Khelissa, autrice de Le “petit”: un concept opératoire pour penser l’art et son récit. (In : Anne Perrin Khelissa et al. Penser le ”petit” de l’Antiquité au premier XXe siècle. Approches textuelles et pratiques de la miniaturisation artistique, Fage, pp. 6-15, 2017) :


Du sujet à l’objet et quelle que soit sa forme, le « petit » s’accommode des contextes poétiques et du divertissement, comme des controverses sérieuses. Il est incontestablement d’une nature double, antithétique voire contradictoire. Il incarne à la fois l’essence des choses et le détachement nécessaire à leur examen. Les pères de l’Église rappellent d’ailleurs son caractère absolu : « Celui qui méprise les petites choses, dit l’Ecclésiastique, viendra peu à peu à déchoir… Lorsqu’on voudra donc connoître si l’on fait quelque progrès dans la vertu, que l’on examine bien si l’on est exact dans les petites choses ». Mais sa nature parfaite se montre conjointement frivole et distanciée : « Il est bon d’observer qu’autrefois, on s’acharnoit à soutenir de longues thèses ou disputes sur la plus petite chose du monde… on crioit tant dans la dispute, que quatre ou cinq thèses auroient couvert les voix de milliers de canards… Pour mettre fin à ces disputes, un plaisant a jetté quelque ridicule sur leurs auteurs, en les surnommant les canards à can-can ». Entre vérités absolues et délassantes fioritures, petites pensées, petits objets, petits sujets n’ont pas fini d’entrer en résonnance avec les préoccupations des Hommes. Sans passer par le filtre des règles universelles comme le « grand » et le « monumental » qui s’imposent, le « petit » s’insinue en chacun par des voies plus complexes. À l’image du Petit Poucet de Charles Perrault (Les contes de ma mère l’Oye, 1696), de La Petite Poucette de Hans Christian Andersen (1835) et d’autres personnages nains de la littérature enfantine, obligés en raison de leur taille et des contraintes qu’elle représente de ruser et de dépasser leurs propres limites pour se frayer une place parmi les grands, le « petit » en art est force de dépassement et de dévoilement. Par ces chemins de traverse il dessille des aspirations immuables qui – c’est fort heureux pour la recherche – se dérobent continuellement aux clichés et aux injonctions.

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Mythologie :


Hyacinthe Husson, auteur de La chaine traditionnelle : contes et légendes au point de vue mythique. (Editions A. Franck, 1874) fait un parallèle entre les contes du Poucet et de Tom Pouce et la mythologie :


L'histoire du Petit Poucet laisse également entrevoir les éléments d'un mythe relatif aux phénomènes de la lumière. La proportion exiguë de Poucet s'explique par les faits suivants.

Le feu, créé par le frottement de deux morceaux de bois d'essence différente, est comparé dans les hymnes védiques à un petit enfant.

Vischnou, dieu de la lumière solaire, franchit l'immensité en trois pas, et, dans une légende pouranique, il prend l'apparence d'un nain pour entamer une partie de jeu qu'il gagne, et à la suite de laquelle il se transforme et exécute en moins d'un instant ses trois gigantesques enjambées.

Telle est l'idée première des enjambées de Poucet plus modestement réduites à un espace de sept lieues.

Les bottes de Poucet ne sont peut-être pas sans rapport avec les sandales qui transportent si rapidement à travers l'espace Persée, génie de lumière ; avec les chaussures d'or d'Athéné qui, dans l'Odyssée, la font voyager sur l'immensité de la terre et de la mer avec la promptitude du vent.

Dans le recueil de contes indiens de Somadeva-Bhatta de Cachemire, le roi Poutraka fait usage d'une paire de souliers enchantés qui lui donnent la faculté d'une fuite très rapide. Ainsi se continue, s'étend et se diversifie la même tradition.

La conception d'un être faible et petit qui parvient à acquérir puissance et splendeur, ou qui, plongé dans les ténèbres, revient à la lumière, voilà ce qui prédomine dans le conte de Perrault, comme dans le conte de Daumling conservé par les frères Grimm, comme dans la ballade anglaise de Tom Thumb qui fait partie du recueil de Thomas. Evans.

Dans le récit germanique, le petit être se blottit dans un trou de souris, puis il est avalé par une vache, puis par un loup ; ses parents enfin le rendent joyeusement à la lumière. Une autre fois, le petit coureur d'aventures, contraint par des voleurs, pénètre, par une mince fissure, dans le trésor du roi, et de là jette à pleines poignées des écus d'or.

Dans la ballade anglaise il prend une physionomie et des allures malicieuses qui le font ressembler à Puck. Sa mère le couche dans une coquille de noix ; puis, entre autres aventures, une vache l'avale : y aurait-il lieu de penser ici à la vache qui symbolise dans le Rig-Veda l'aurore et les rayons de la lumière ? Je n'oserais le soutenir, mais quoi qu'il en soit, et en dépit de sa petite taille, le Tom Pouce anglais finit par devenir un personnage à la cour d'Arthur et par triompher des plus vaillants chevaliers de la Table Ronde.

Il y a une remarque à faire, c'est qu'Arthur, qui est reconnu comme un personnage originairement sidéral, Arthur lui-même, dans un dialogue attribué à un barde gallois du Xe siècle, est représenté comme de petite taille : « Gwennivar au charmant visage, ne me raille pas ; quoique je sois petit, je vaincrais cent guerriers tout seul. »

[...]

Mais revenons à nos petits personnages, à Poucet et à Tom Pouce ces représentants de la lumière du matin, du jour naissant, rappellent à ce titre l'enfant Horus des monuments égyptiens , le Phosphoros des monuments grecs.

La forêt où l'on égare Poucet et ses frères symbolise ici la nuit comme dans beaucoup d'autres récits traditionnels. Poucet mené bien loin et laissé pour à jamais perdu revient pourtant à son point de départ, à l'orient, à la maison de lumière.

Dans les conceptions grecques Ariane, une personnification de la lumière matinale, donne un fil à Thésée pour qu'il se reconnaisse à travers les obscurités du labyrinthe, de ce redoutable repaire qu'habite un monstre dévorateur des jeunes existences .

Il est fait aussi mention d'un peloton de fil conducteur dans les contes slaves, et M. Luzel croit avoir retrouvé au foyer des paysans Bretons les germes de l'histoire d'Ariane.

Poucet, lui, imagine, pour se reconnaître à travers la forêt sombre, de semer des cailloux sur ses pas.

Ces cailloux font peut-être allusion aux étoiles, guides secourables dans l'obscurité.

Il y a ici matière à comparaison avec une histoire indienne dans laquelle une héroïne métamorphosée en colombe, voulant, comme Poucet, se ménager une trace de son passage qui puisse lui faciliter le retour, laisse tomber, de sept lieues en sept lieues , une de ses plumes et une goutte de son sang.

Dans un joli conte du Décan, une jeune princesse enlevée égrène le long de la route son collier de perles pour que sa sœur, guidée par cette indication, puisse la retrouver.

A la seconde épreuve, Poucet, n'ayant plus de cailloux disponibles, sème sur sa route des miettes de pain ; malheureusement les oiseaux surviennent qui les mangent, et Poucet n'a plus aucun moyen de se reconnaître. Ces fâcheux oiseaux qui viennent faire obstacle au pauvre égaré ne sont-ils pas l'emblème des nuages qui font disparaître les étoiles ? Si cette interprétation paraît cherchée trop loin, je n'insisterai guère pour la maintenir ; je crois pouvoir dire cependant qu'elle est en conformité avec les tendances métaphoriques du génie Aryen et qu'en effet, dans la poésie védique, les nuages sont parfois considérés comme des oiseaux.

Dans cet ordre de conjectures, très incertaines, j'en conviens, on pourrait aussi, dans ces traînées qui indiquent une trace, un chemin, et qui, dans les contes européens ou indiens, sont tour à tour composées de cailloux, de miettes, de grains de blé ou de perles, voir une allusion à la voie lactée.

Certaines traditions germaniques font de la voie lactée la route qui conduit au moulin où tourne la roue solaire. De cette meule jaillissent , en guise de farine, des étincelles d'or et d'argent.

Quant à l'ogre, quelle est la puissance destructive et redoutable mentionnée dans les hymnes védiques qu'il rappelle ? On serait tenté de la reconnaître dans Roudra dont un des surnoms, plus tard appliqué à Civa, était Ougra « l'horrible. »

Cependant Roudra, bien qu'il soit mis en rapport avec le feu, était avant tout la personnification de l'Ouragan. Il existe un conte slave où l'ouragan est le principal personnage.

Mais ici nous devons voir dans l'Ogre la réminiscence d'un dieu spécialement solaire, et c'est aussi un conte slave qui nous en fournit la démonstration.

La comparaison du conte du Petit Poucet avec le conte slave des Trois cheveux d'or de Dède- Vsévède, ne laisse aucun doute à cet égard.

Plusieurs variantes de ce conte existent chez les Slaves, mais celle qui paraît la plus ancienne et qui est certainement la plus caractéristique, est une variante tchèque recueillie par Elben.

Le nom de Dède-Vsévède signifie « le vieillard qui sait et qui voit tout ». Plavacek vient dans son palais pour lui enlever trois de ses cheveux d'or. Dans ce palais resplendissant il trouve une vieille femme, blottie dans un coin et filant comme la Parque.

Elle est la mère du Soleil et une sorte de personnification de l'infini, comme dans le Rig-Veda Aditi, la mère des dieux solaires, comme en Égypte Nout, l'espace céleste, que l'on voit représentée dans les hypogées de Thèbes au moment où elle vient d'accoucher du Soleil.

Cette vieille femme a pitié de Plavacek, comme la femme de l'Ogre a pitié de Poucet ; elle le cache dans sa manche sous forme de fourmi en attendant l'arrivée de Dède Vsévède, le vieillard à la tête et la chevelure d'or.

« Je suis sa mère, dit-elle, c'est le Soleil brillant en personne. Tous les matins il est enfant ; à midi il devient homme, et le soir il vieillit comme un centenaire décrépit. Mon fils le Soleil est doué d'une âme charitable, mais en rentrant chez lui il a faim et je ne m'étonnerais pas si, aussitôt arrivé, il ordonnait de te faire rôtir pour son souper. »

La vieille filandière avait raison. Les premières paroles que prononce le personnage redouté, en pénétrant dans son palais, sont presque identiquement les mêmes que celles de l'Ogre dans le conte du Petit Poucet :

« Je sens ici de la chair humaine. »

Le même caractère de voracité féroce est attribué ailleurs encore au Soleil.

Dans un conte du recueil des frères Grimm, « les Sept Corbeaux, » le Soleil est signalé, non seulement comme un personnage redoutable, mais comme un mangeur d'enfants.

A qui même d'entre nous n'est-il pas arrivé, aux jours d'été, en voyant se dessécher les végétaux, d'employer cette expression métaphorique : Le soleil dévore.

N'oublions pas une particularité. L'Ogre du conte de Perrault a sept filles . Bien que leur visage n'ait rien de rassurant, elles portent des couronnes d'or.

Ne peuvent-elles pas faire penser aux sept sœurs dont il est parlé dans le Véda comme de personnifications des lueurs matinales, ou bien aux sept rayons, aux sept flammes d'Agni ? Dans les développements postérieurs de la littérature sanscrite, ces sept flammes ou langues de feu prennent des noms menaçants. L'une s'appelle Kali la sombre ; une autre Karali la redoutable. Les sept filles de l'Ogre peuvent aussi nous rappeler que dans le Zend Avesta, les sept Amschaspands, qui sont des esprits du bien, ont pour adversaires un même nombre d'esprits du mal.

Dans des contes recueillis en Russie et en Croatie, le plus jeune de trois frères, un personnage qui est l'équivalent de notre Petit Poucet, délivre ses frères en tuant soit le serpent, soit le loup, représentants de l'obscurité. Le Petit Poucet russe s'appelle Malchik-s-Palchik, ce qui signifie « enfant gros comme le doigt. » Il porte aussi un autre nom Pokatigoroshek (le pois roulant). Sa mère l'a conçu pour avoir mangé un pois qui roulait vers elle. Il faut remarquer, à propos des contes où figurent tantôt les pois, tantôt les haricots, que le mot sanscrit harit signifie à la fois haricot et rayon, lumière solaire. Les mots à double signification donnent souvent lieu à des conceptions mythiques.

Tous ces rapprochements confirment l'idée qu'il faut voir dans le Petit Poucet un génie de la lumière.

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