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  • Anne

Le Groseillier




Étymologie :

  • GROSEILLIER, subst. masc.

Étymol. et Hist. a) 1remoitié du xiie s. groselier bot. (Psautier d'Oxford, 57, 9 ds T.-L.); b) 1re moitié du xiie s. groseillier (Psautier Cambridge, 57, 9, ibid.). Dér. de grosele (v. groseille) ; d'abord finale en -elier (a) puis, par mouillure du l, en -eillier.


Lire également la définition de groseillier afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Botanique :


Selon M. Pierre Chouard auteur d'un article intitulé "Sur le photopériodisme chez les plantes vivaces (2e note)" (Bulletin de la Société Botanique de France, 1947) :


Groseillier (Ribes rubrum). - Contrairement au Cerisier et au Lilas (avec lesquels il partage l'exigence d'un cycle thermopériodique annuel), le Groseillier semble ne fleurir qu'après exposition aux journées longues ou continues. En effet, je n'ai pas encore obtenu de fleurs en jours courts depuis 2 années. Mais le fait peut être dû ici à une cause hormonale ou à une cause trophique : en effet, sous 8 h. d'éclairement diurne, mes Groseilliers sont d'un vert pâle, leurs feuilles jaunissent et tombent dès août ; la plante est évidemment en état de sous-nutrition. Il est possible que pour cette espèce, ce qu'on pourrait appeler le minimum d' "heures trophiques"(c'est-à-dire le temps de plein éclairement nécessaire à assurer le minimum vital d'assimilation), soit supérieur à 8 h. par jour. Il faudra donc opérer sous d'autres cycles avec un plus grand nombre de plantes. En tout cas, l'allongement des rameaux est normal en jours longs ou continus (10 à 30 cm. en général), tandis qu'il est réduit à des pousses extrêmement courtes de 1 à 3 cm. sous jours courts.

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Traditions culinaires :


Selon le site de l'Office du tourisme de la Meuse :


LA CONFITURE DE GROSEILLES ÉPÉPINÉES A LA PLUME D’OIE

"Il est un art unique au monde qui se pratique à Bar-le-Duc depuis des siècles : l’épépinage de la groseille à la plume d’oie. Cette tradition sert à la production d’une confiture exquise dénommée « Caviar de Bar » exportée à travers le monde entier et dont la recette est restée divinement secrète. Prenant un à un les grains de groseilles entre le pouce et l’index, les épépineuses percent légèrement la peau du fruit avec une plume d’oie taillée en biseau et extrait les pépins sans endommager la pulpe ! Sa renommée s’est étendue très vite dans les milieux princiers et aristocratiques, notamment à la Cour. Victor Hugo appréciait beaucoup cette douceur et Alfred Hitchcock s’en délectait chaque matin. Quant à Raymond Poincaré, il l’introduisit à la table de l’Elysée.


LE LORGNON LINÉEN

C’est un chocolat blanc, au lait, ou noir, fourré d’une délicieuse “ganache” à base de mélange de groseilles. Il est cerclé d’or et frappé des lorgnons : clin d’œil à la ville de Ligny-en-Barrois, surnommée “La cité de l’optique” en raison de l’implantation d’Essilor International, mais aussi à la légende locale “Les lorgnons de Léonie”, qui voulait qu’à la fin du XIXème siècle, Léonie, une linéenne généreuse dans l’âme adorait confectionner des bonbons en chocolat afin de les distribuer à ses proches. Un jour, elle aurait confondu le pot de praliné avec le pot de confiture de groseilles qu’elle avait elle-même épépinées. Le visuel du chocolat rappelle donc la silhouette de Léonie, parée des lorgnons qui lui manquaient tant.

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Symbolisme :


Dans le calendrier républicain français, le 17e jour du mois de Messidor est dénommé jour de la Groseille.

Selon Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


RHSUM RIBES (groseillier). — D'après la légende cosmogonique iranienne rapportée dans le Bundehesch, le premier couple humain, Maschia et Maschiâna, sortit d'un groseillier. Les deux groseilliers en formaient d'abord un seul. Plus tard seulement ils furent séparés. Dans ces deux plantes Ahuramazda versa une âme, et ainsi naquirent sur les groseilliers les deux premiers êtres humains. Chez les Phrygiens, on croyait que les Korybantes, qui passaient pour avoir été les premiers hommes, avaient d'abord été des arbres, étaient nés de l'arbre.

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Héraldique :


Christian de Mérindol dans un article intitulé "Nouvelles observations sur l'héraldique et l'emblématique du roi René". (In : Bulletin de la Société Nationale des Antiquaires de France, 1982, 1984. pp. 111-128) décrit les armes du Roi René :


Les lettres r i sont également sculptées sur deux clefs de voûte du bel escalier du château de Baugé. La lecture de la décoration de ces huit clefs est restée jusqu'à présent peu compréhensible. En voici la disposition : face à la porte d'entrée et en tournant vers la gauche autour du pilier central, l'écu d'Anjou moderne (duché), les lettres r i (jamais lues) constituées de bâton écoté et entourées de deux monstres, une branche de groseillier (observation égale¬ ment inédite), une étoile à cinq branches dont les extrémités sont recouvertes d'une feuille de groseillier, à nouveau r i en forme de bâton écoté entourées de monstres, une branche de groseillier, puis la croix double, enfin l'écu d'Aragon entouré de branches écotées et surmonté de feuilles de groseillier. Il s'agit incontestablement du bel escalier cité dans un compte du 26 septembre 1455 « Item le pan de la viz de devers le chasteau sera mis au carré par encorr belemens, et fait le pignon à crestes et à feilles et un gespy par dessus, et revoistu des armairies et de bestes, ainsi qu'il appartient »). Cette décoration est manifestement dédiée à Jeanne de Laval qu'il venait d'épouser (l'emblème du groseillier) et à sa mère Yolande d'Aragon (écu d'Aragon) qui avait relevé le château plus de deux décennies auparavant. Les initiales r i et leur aspect de bâton écoté permettaient aussi d'évoquer la mémoire d'Isabelle. Cette particularité des deux lettres se retrouve notamment sur le médaillon des Pazzi. Nous avons montré récemment que l'amour du roi René pour Isabelle de Lorraine dura jusqu'à la fin de sa vie et que son mariage avec Jeanne de Laval, qui a suivi de peu la disparition d'Isabelle, fut d'abord, contrairement à ce que rapporte la tradition, une alliance de caractère politique.

Il est particulièrement intéressant de noter que la couronne de branches de groseillier qui entoure certaines clefs, se retrouve, formant l'initiale t, en tête du manuscrit déjà cité du Mortifiement de Vaine Plaisance de Berlin. Cette similitude soutient la datation proposée, la commande en 1457 au copiste Jehan Herlin d'un exemplaire de ce manuscrit pour Jeanne de Laval. A la même époque il est fait mention dans les comptes d'une commande « pour façon de deux ferrures de tissez faiz à branches de groiselles ».

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Symbolisme alimentaire :


Pour Christiane Beerlandt, auteure de La Symbolique des aliments, la corne d'abondance (Éditions Beerlandt Publications, 2005, 2014), nos choix alimentaires reflètent notre état psychique :


La nature de la Groseille dénote un caractère fragile, souple mais incassable ! Elle se propage sur les ondoiements instinctifs de la vie. Elle se raccorde au système premier de l'homme. Lui qui, sans résistance aucune, se laisse porter par les ondulations rythmiques de l'existence, comme le musicien noir dont le balancement de la tête marque inlassablement le rythme du tam-tam. la voix primale monte du fond des entrailles. D'un mouvement aisé, le corps s'y rend. La conscience souveraine, le rationne, la voix dominatrice de l'homme éveillé qui conduit sa vie par ses facultés de contrôle, de pensée et d' "intervention" se trouvent relégués à l'arrière-plan...

L'homme se laisse aller au sentiment profond, au sentiment premier, à la propagation ondulatoire des énergies qui traversent instinctivement son corps. Il ne dresse pas de barricades Il laisse faire en prenant du plaisir à s'abandonner à l'Énergie. Trop c'est trop, pourrait-on dire... La sphère de la Groseille symbolise la circulation automatique des forces de tout temps présentes dans la vie humaine. L'homme s'y laisse aller et s'en sent peut-être un peu grisé. Il se laisse béatement bercer par la houle de ces forces naturelles. Le niveau de conscience baisse ; la pensée est mise en veilleuse... Il pourrait finir par somnoler, par planer, par endormir sa conscience. Les forces vitales prennent possession de lui mais il laisse faire ; il ne s'accroche à rien, il en retient rien, il laisse tout passer sans intervenir Il s'immerge dans une sorte d'ivresse, de non-être-je. Il continue de se mouvoir sans se poser de questions. Son univers fait comme lui partie du grand Ensemble ; le reste lui est égal. Telle est la sphère de la Groseille.

Il est clair que tout "excès" ferait déraper cette sphère de la Groseille ! D'une part, l'homme devra chercher à se livrer sans entraves à ces forces vitales intérieures sans se bloquer à l'intérieur de son "penser", de ses "structures" et de ses habitudes invétérées... D'autre part, il fera bien de les guider cordialement, consciemment, à la fois avec douceur et détermination ! Toute attitude témoignant d'un excès de contrôle et de retenue disparaîtra.

Vue sous un angle positif, nous pouvons représenter la sphère de la Groseille comme suit. L'homme peut "se laisse aller" à ces courants ondulatoires d'énergies vitales intérieures... sans qu'il doive être sur ses gardes (surveillance, méfiance...) puisqu'il est conscient de son NOYAU ARCHIPUISSANT... qui émet pour ainsi dire des signaux incisifs à tout attaquant ou intrus potentiel : "Ne t'y aventure pas ! Bas les pattes !"

D'un côté, la sphère de la Groseille symbolise donc la conscience du Noyau de Force intérieur que rien ni personne ne saurait déloger : l'homme sait qu'il peut se reposer sur un Centre de Forces intérieur. D'où une sorte de Confiance Fondamentale. De l'autre côté, ce dur Noyau Fondamental lui permet de se laisser aller, de se laisser traverser par le courant vital naturel en s'abandonnant tendrement à la vie...

Celui qui a envie de Groseilles chercher à en tirer une leçon... Il fera bien de laisser vivre en toute confiance ses forces vitales intérieures, de leur donner libre cours, sans pour cela "s'adonner" au primitif, à l'instinctif. Il lui faudra s'orienter Consciemment vers ce qui est réellement beau dans la vie, loin de toute convoitise, loin de toute recherche compulsive de plaisir... Il fera bien d'employer ses forces d'une façon créative, créatrice? Dès lors, cette "jouissance" d'origine devient une véritable Joie... A ce niveau ces petites baies rouges S'ÉGAIENT, elles rient en barbotant comme des bambins dans une bassine remplie d'un rien d'eau sucrée. Les énergies puissantes de cet amateur de Groseilles sont à présent mises au service de la Vie. Il ne pourra s'y abandonner sans souci que... s'il est en résonance avec l'Amour.

Celui qui a une grande envie de Groseilles a besoin d'un peu de la sphère de la Groseille telle que nous venons de la décrire. Toutefois, il cherchera parfois un exutoire pour ses énergies entassées, inhibées ; il risque par moments de trébucher dans sa recherche impérieuse de cette soupape de sûreté. Cela peut se manifester dans l'emportement, dans l'irritation frustrée, dans la fixation sur un certain travail ou dans la sexualité, etc. Au lieu de couler en toute liberté et avec souplesse, ses énergies sont freinées. Leur courant se fait par à-coups. L'intégration ou incorporation normale des forces primitives et leur transformation sont nécessaires mais l'être humain "reste en panne" quelque part. Trop d'énergies s'accumulent dans un lieu quelconque de son corps (que ce soit dans la tête, dans les organes sexuels, dans le bas de la colonne vertébrale, dans les épaules ou dans les genoux... ; en fonction de l'endroit précis, cette accumulation a une signification spécifique."

Elle devra s'indiquer comment arriver à "l'ouverture", à la libération ! Pour ce faire, il est nécessaire qu'elle se fie à la vie en elle, qu'elle apprenne à connaître et à compter sur la BAIE ORIGINELLE, sur la force originelle de son Noyau intérieur de manière à permettre à la nature de passer à travers son corps comme on se laisse traverser par une agréable brise libératrice et nourrissante. Elle cesse d'avoir peur, de vouloir tout saisir, guider, orienter, contrôler par la raison... Elle ose lâcher prise, se détacher du passé. Au lieu de tenter de contraindre la vie dans un sens déterminé, elle est ouverte aux signaux qui se présentent.

Il s'agit d'un appel à "laisser passer" davantage, à augmenter la "liberté" intérieure et la confiance dans les processus vitaux, à oser laisser la vie prendre son cours.

Il s'agit aussi d'un appel à apprendre à voir l'Ensemble des choses, à ne pas considérer la vie en s'attardant à tous les détails et fragments ; il faut regarder l'Ensemble Supérieur de soi-même et de la vie sur terre. On aura ainsi une vue générale qui permettra de lâcher prise. Tant qu'on persiste à vouloir tout "compartimenter", le Moi vivant suppliera de tout ouvrir en grand, de lâcher les pensées étroites, les raisonnement rétrécis ; à force de se fixer sur une parcelle de la vie on n'en saisir pas la totalité. Souvent, on veut tout comprendre par la Raison alors que l'intuition, le sentiment, le ressenti profond, le savoir intérieur sont étouffés totalement. Une vue très bornée de la vie en est le résultat.

L'envie de Groseilles indique le besoin intérieur de l'homme de s'affranchir de ces restrictions douloureuses qu'il s'impose, afin d'ouvrir la vue sur un vaste panorama. Il lui faut s'adonner à son Moi Total, à sa Capacité intérieure de ressentir, de se rendre compte, de ressentir les forces naturelles qui vient au fond de lui. Ce sont en même temps des énergies de guérison pour peu qu'on leur permette de circuler délicieusement dans le corps entier. La Groseille souhaite que l'homme se laisse aller à la Vie même, qu'il cesse de bloquer les forces vitales, de les compartimenter, faute de qui son corps risque de présenter çà et là un compartiment "rouge" (inflammatoire) ou une tache (sur la peau) indiquant où et comment il se bloque le plus.

La Groseille est comme le musicien qui se livre aux délices de sa musique. Tout ce qui entre sera éliminé d'une façon ou d'une autre ; entre-temps, le corps en aura pris les plaisirs et les principes nécessaires à la nutrition ; l'inutilisable est évacué. Ainsi, l'homme modifie et transforme son corps continuellement... Ce processus d'assimilation, de digestion, d'épuration, de transformation et d'évacuation ne doit pas être freiné par la voix dominatrice de l'homme qui croit devoir paralyser toute sa nature, se défier de ses forces originelles ou les compartimenter par sa pensée, ses structures, ses normes patriarcales et ses règles artificielles. (De toute évidence, l'Angoisse et le Doute s'en trouvent encore à la base). En agissant ainsi, l'homme se rend malade : il semble considérer les forces vitales mêmes comme une menace et les "garder ensemble" ou les "entasser" à tel ou tel endroit du corps. C'est ainsi que nous remarquons dans le corps des endroits rouges isolés où les forces vitales sont supposées être mises "en sécurité" dans une cellule. Comme si l'homme croyait inconsciemment qu'ainsi elles demeurent au moins visibles, à sa portée, sans qu'elles ne se "répartissent" anarchiquement dans tout le corps. On garde ainsi la surveillance et le contrôle des points douloureux, enflés, rouges ou enflammés !

Le soi-disant ennemi que l'on y tient sous les verrous est cependant la vie même ! L'homme devra se frayer un chemin vers la libération et vers la confiance ; inutile de d'élaborer (quoique ce soit tout à fait inconsciemment) une STRATÉGIE DE DÉFENSE... Il fera bien de résoudre en lui toute tendance à refuser de se livrer à ses forces vitales les plus profondes, à ses beaux sentiments intérieurs. Il offre désormais le libre passage à la vie en lui... Cela n'est possible que s'il s’accorde avec son Cœur, s'il ne dirige pas sa vie vers la convoitise et vers l'égocentrisme. dans ce dernier cas il serait comme une bête obligée de craindre ses bestialités : là, il sera bien obligé de se réfréner !

Aussi le besoin de Groseilles indique-t-il que l'homme doit en finir avec toute forme de convoitise... qu'il peut bien "laisser" exister la vie, sans vouloir avoir, saisir ou posséder...

Cette personne doit adopter une position souple, ouverte, plus intuitive dans la vie et offrir le libre passage aux sentiments sains et aux énergies saines, aux impulsions spontanées (non liées aux convoitises). Il se laisse "aller", convaincu que celui qui est vraiment maître de lui-même crée sa propre vie et peut s'abandonner sans crainte à ces forces vitales sans devoir les étouffer par l'angoisse, par la crispation, par l'autoritarisme rationnel, ni les "enfermer" dans des cases en cédant à un sentiment de menace. Un bon équilibre entre raison et intuition, entre structure et liberté, entre gauche et droite, entre maîtriser et laisser libre... est absolument indispensable en l'occurrence. Seul cet équilibre permet à l'homme d'engager une relation "humaine", fluide, souple, douce et complaisante avec lui-même et avec autrui, sans tomber dans la rigidité ni dans l'excès...

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Littérature :


Dans le roman policier islandais intitulé La Femme en vert (Edito publishing, 2001 ; traduction française : Éditions Métailllié, 2006) Arnaldur Indridason utilise le groseillier comme fil conducteur de l'enquête policière que mène le commissaire Erlendur :


Trois arbustes attirèrent son attention car ils dépassaient du reste de la végétation à environ trente mètres. Il marcha dans leur direction et constata que c'étaient des groseilliers. Serrés les uns contre les autres, ils dessinaient une ligne droite en direction de l'est et tout en caressant leurs branches tordues et dénudées, il se demanda qui pouvait bien les avoir plantés là, au milieu de ce no man's land.

[...]

- Peut-être que cette ville est atteinte de gigantisme, commenta Erlendur. Vous savez si les groseilliers poussent de façon sauvage en Islande ?

- Les groseilliers ? Pas la moindre idée. J'ai jamais entendu parler de ça. [...]

Enterré vivant, pensa Erlendur. Il porta son regard en direction des groseilliers.

- Alors tu étais vivant ? dit-il en soupirant.

|...]

- J'ai un petit empêchement. Tu es à côté des fondations ?

- Oui.

- Tu vois les buissons ? Je crois ce que ce sont des groseilliers. Ils se trouvent à une trentaine de mètres du chantier, en allant vers l'est, presque en ligne droite, très légèrement au sud.

- Des groseilliers ? (Elinborg fronça les sourcils à la recherche des arbustes.) Oui, répondit-elle, ça y est, je les vois.

- Ils ont été plantés là il y a un sacré bout de temps, non ?

- Oui.

- Essaie de découvrir pour quelle raison. De savoir si quelqu'un a habité à cet endroit. S'il y avait une maison là autrefois. Va consulter les services du cadastre et procure-toi les plans des environs et même des images aériennes, s'ils en ont. Tu devras peut-être chercher les documents en partant du début du siècle et, au minimum jusqu'aux années 60. Peut-être plus.

- Tu crois qu'il y avait une maison sur la colline ? demanda Elinborg en regardant alentour. Elle n'essayait pas de cacher son scepticisme.

[...]

Robert ouvrit tout à coup les yeux dans son lit. Il regarda autour de lui comme s'il essayait de comprendre où il se trouvait et retira le masque en dépit des protestations de l'infirmière.

- Elle venait souvent... dit-il, le souffle court. Plus tard. Une femme... en vert... à côté du buisson...

- Du buisson ? demanda Elinborg. Elle s'accorda un instant de réflexion. Vous voulez parler des groseilliers ?

L'infirmière avait remis le masque sur le visage de Robert mais Ellinborg crut le voir hocher la tête.

- C'était qui ? C'était vous qui alliez voir les groseilliers ? Vous vous souvenez des groseilliers ? Vous alliez l)-bas ? Vous vous promeniez à côté des buissons ?

Robert secoua lentement la tête.

[...] L'une des premières choses qu'elle fit après leur déménagement sur les hauteurs fut de se procurer des groseilliers. Elle pensait l'endroit fertile et planta les arbustes sur le côté sud de la maison. Ils étaient destinés à délimiter au sud le jardin qu'elle avait l'intention de cultiver. Elle voulait planter d'autres arbres mais il trouvait que c'était une perte de temps et il lui avait interdit de s'adonner à cette activité.

[...]

Morts de peur, les deux frères s'enfuyaient de la maison en courant et se réfugiaient vers les groseilliers. C'était l'automne et les petits arbustes d'un vert profond, feuillus, , portaient des baies rouges gorgées de jus qui leur éclataient dans la main quand ils les cueillaient sur le buisson pour les mettre dans les boîtes ou dans les bocaux que leur mère leur avait donnés.

Ils se couchaient à terre derrière les buissons et entendaient les jurons et les imprécations de leur père mêlés au bruit des assiettes cassées et aux hurlements désespérés de leur mère.

[...]

J'ai interrogé un vieillard, un certain Robert. Il possédait une maison de campagne au pied de la colline. Je ne suis pas tout à fait certaine de ce qu'il voulait dire mais il se souvenait de quelqu'un qui venait se promener aux abords de ton buisson.

- De mon buisson ?

- Pas loin des ossements.

- Tu veux dire à côté des groseilliers ? Qui c'était ?

- Ensuite, je crois qu'il est mort.

Erlendur entendit Sigurdur Oli ricaner derrière Elinborg.

- Celui des groseilliers ?

- Non, je parle de Robert, répondit Elinborg. Il ne nous dira donc rien de plus.

- Et qui c'était ? Celui qui allait se promener du côté des buissons ?

- C'est très embrouillé, répondit Elinborg. Il s'agit d'une personne qui venait souvent, plus tard. En réalité, c'est la seule chose qu'il m'ait communiquée. Ensuite, il a commencé à dire autre chose. Il a parlé d'une femme en vert et c'est tout.

- Une femme en vert ?

- Oui, en vert.

- Souvent, plus tard, en vert, répéta Erlendur. Plus tard que quoi ? Que voulait-il dire ?

- Comme je dis, c'était très décousu. Je pense qu'il s'agissait... je crois qu'elle était peut-être...

Elinborg hésitait.

- Qu'elle était quoi ? demanda Erlendur.

- Tordue.

- Tordue ?

- C'est la seule description qu'il a fourni de cette personne. il n'arrivait plus à parler, le petit vieux, et il a écrit juste ce mot : tordue.

[...]

- Il y avait des arbustes à côté de la maison, à l'époque où vous l'occupiez ?

- Il y avait des groseilliers, oui. Je m'en rappelle très bien parce qu'ils portaient des fruits cet automne-là et nous avons même fait de la gelée avec les baies.

- Ce n'est pas vous qui les avez plantés ? Ou bien Elly, votre femme ?

- Non, ce n'est pas nous. Ils étaient déjà là à notre arrivée.

[...]

- Je vous raconterai ça plus tard, dit Erlendur en s'en allant. Les groseilliers lui apparaissaient de plus en plus nettement au fur et à mesure qu'il s'en approchait et la tache verte se transforma en silhouette. Il hâta le pas comme s'il pensait que la femme allait disparaître de sa vue. Debout à côté des arbres dénudés, elle tenait l'une des branches en regardant vers le nord et la montagne Esja, profondément plongée dans ses pensées.

- Bonsoir, dit Erlendur quand il se trouva à portée de voix.

La femme se retourna vers lui. Elle n'avait pas remarqué sa présence. [...] Elle agitait la tête et Erlendur eut l'impression qu'elle devait se concentrer énormément pour prononcer chaque mot. Ce n'était qu'à ce prix qu'elle parvenait à parler. L'une des mains était rentrée dans la manche et on ne la voyait pas. Elle avait un pied bot qu'on entrevoyait en bas de son long manteau vert, elle penchait un peu sur la gauche, comme si elle était atteinte d'une scoliose. Elle avait probablement soixante-dix ans bien sonnés, une apparence solide, une chevelure grise et épaisse qui lui tombait sur les épaules. Son visage était à la fois amical et empreint de tristesse.

[...] - Nous habitions ici, à côté de ces arbustes. La maison a depuis longtemps disparu, je ne sais pas exactement comment mais elle a pourri petit à petit avant de tomber en ruine ave les années. Ma mère avait planté ders groseilliers ; à l'automne, elle faisait de le confiture avec els baies mais ce n'était pas seulement pour la confiture qu'elle les avait plantés. Elle voulait faire un jardin potager avec des plantes et de jolies fleurs orienté vers le sud, la maison aurait servi à protéger contre le vent du nord. Il ne l'a pas autorisée à le faire, pas plus que tout le reste.

[...]

- Et puis, il est apparu qu'elle était un peu comme ces groseilliers, continua la femme d'un ton triste.

- Qui donc ?

- Comme ces groseilliers. Ils n'ont pas besoin qu'on les entretienne. Ils sont incroyablement robustes, supportent tous les temps et les hivers les plus froids, et reverdissent toujours avec le même éclat et la même beauté pendant l'été, et les baies qu'ils portent sont toujours aussi rouges et gorgées de jus, comme si rien n'était jamais arrivé. Comme s'ils n'avaient jamais connu le moindre hiver.

- Excusez-moi, mais comment vous appelez-vous ? demanda Erlendur.

- C'est le soldat qui l'a fait revenir à la vie.

La femme se tut et regarda intensément les groseilliers, on aurait dit qu'elle avait disparu dans un autre monde, dans une autre époque.

[...]

- Je me sens tellement mal.

Elle regarda les groseilliers.

- A l'automne, ces buissons porteront des baies et alors, tout ira bien. Tu m'entends, Simon. Alors, tout ira bien.

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