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Le Dragon (suite)

Photo du rédacteur: Anne
Anne
il y a 8 heures
76 min de lecture





Symbolisme celte :


Aux origines des dragons celtes :

Franck Perrin, maître de conférences à l’université Lumière Lyon 2, laboratoire HiSoMA- Podcast

"Nul ne l’ignore, les dragons ont la peau dure. Pour preuve, ces créatures millénaires ne peuplent-elles pas encore aujourd’hui l’imaginaire de nos sociétés modernes et technologiques ainsi qu’elles le faisaient au Moyen-Âge ? A Lyon même, un dragon, la « Mâchecroûte » vivait sous le pont de la Guillotière ainsi qu’en témoigne un récit de Rabelais : lors du carnaval on jetait dans le Rhône un mannequin représentant ce monstre aquatique que les Lyonnais finirent par oublier avec le temps. Etonnamment, un autre dragon est venu occuper les mêmes lieux et on peut chaque année le voir serpenter lors du Nouvel an chinois. Le dragon est en effet une créature qui se rencontre autant en Orient qu’en Occident, mais celui d’Europe présente des caractéristiques bien spécifiques figées au Moyen-âge : c’est une terrifiante créature serpentiforme couverte d’écailles, dotée d’ailes et capable de cracher du feu. Seuls d’exceptionnels héros guerriers et des Saints chrétiens pourront le défier, parfois pour s’emparer des trésors qu’inévitablement l’animal garde au fond des cavernes. La littérature médiévale germanique ou bretonne se plaît à mettre en scène ces créatures monstrueuses qui présentent une étonnante diversité : le Muirdris des lacs irlandais, Fâfnir, gardien d’un or maudit, Niddhhögrr, tapis dans les racines d’Ygdrassil, l’arbre cosmique germanique, les dragons d’or d’Uther Pendragon, le père du roi Arthur. D’où viennent ces créatures fantastiques qui peuplaient le merveilleux médiéval du nord de l’Europe ? Pour tenter de répondre à cette question il faut se tourner vers des époques anciennes préromaines et préchrétiennes, dépourvues de littérature mais riches d’une iconographie qui se plaît à figurer des créatures imaginaires serpentiformes. L’art des Celtes anciens met justement en lumière des monstres intimement liés à la guerre et vraisemblablement de la parentèle des dragons médiévaux. Pour autant, est-ce là la seule généalogie possible ? Le nom même du monstre « draco, drakon » laisse deviner que le serpent celtique avait aussi des origines dans le monde antique méditerranéen et dans le Proche-Orient, grand pourvoyeur de créatures fantastiques."

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Eglise Saint Pierre de Chauvigny (Poitou)

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Selon Sabine Heinz, auteure de Les Symboles des Celtes, (édition originale 1997, traduction française Guy Trédaniel Éditeur, 1998),


"De nos jours, on trouve des dragons dans les contes et le folklore de nombreux pays, principalement en Asie, où le dragon ressemble nettement au serpent ; il a trois ou quatre griffes (Japon, Chine) et de petites ailes. Au Proche-Orient, ses pattes sont courtes. En Europe, il revêt différentes formes ; chez les Scandinaves et les Celtes, les dragons à deux pattes sont fréquents. Les oreilles pointues sont communes à bien des représentations. Dans l’Égypte ancienne, le dragon apparaît déjà, comme chez les Celtes, emmêlé dans des nœuds. Partout les dragons ont des gueules en forme de bec. La plupart du temps, il s'agit d'un serpent transformé en monstre. Les toutes premières représentations celtiques que nous connaissons se trouvent sur des ceintures et des fourreaux d'épée datant du IVe siècle avant notre ère ; les dragons sont souvent représentés par deux.

Les dragons sont des gardiens de trésors ou des voleurs. En Chine, il représente le Dieu dispensateur de pluie qui habite dans l'eau ainsi que le principe mâle. Le dragon qui crache le feu et qui était peut-être à l'origine un serpent cornu crachant du venin et/ou du feu, assume chez les Celtes le rôle du gardien, plus encore que le serpent. Les contes rapportent qu'on offrait des sacrifices au dragon. Le dragon celtique, comme le dragon égyptien était lié à des actes guerriers. Il symbolise la force armée et devient même un héros.

Dans la poésie et la prose celtiques, la signification du dragon demeura inchangée au cours des siècles :


Lludd, roi de Bretagne fort et généreux, régna de longues années. Son royaume s'étendait jusqu'à Londres. Un jour pourtant, trois fléaux s'abattirent sur le pays ; l'un d'eux était un cri terrible (adressé à Belten) qui retentissait au début de chaque été. Il faisait s'arrêter toute vie sur l'île : les hommes perdaient force et courage, les femmes leurs fœtus, les fils et les filles leurs sens, les animaux tombaient par terre, les eaux étaient empoisonnées et devenaient impraticables. Pour déceler la cause de ce fléau, Lludd mesura la longueur et la largeur de l'île britannique et calcula qu'Oxford en était le centre. Il y fit creuser une fosse, y mit un tonneau du meilleur hydromel qu'il recouvrit d'un morceau de soie. il vit alors deux dragons qui se battaient. Ils symbolisaient son propre peuple et un autre, étranger, qui lui était hostile. Lorsque tous deux, épuisés, s'affaissèrent, transformés en porcs, ils tombèrent sur le morceau de soie et avec lui dans le tonneau. Ils y burent tout l'hydromel, puis sombrèrent dans un profond sommeil. Ludd les enveloppa dans la soie, les plaça dans un sarcophage et les emmena dans le lieu le plus sûr de son royaume, le mont Snowdon. On dit que plus aucun fléau ne s'abattra sur l'île tant qu'ils resteront à cet endroit caché.


Le dragon symbolise l'armée des Gallois (dragon rouge) et celle des Anglais et des Saxons, venus de l'est, qui envahirent leur pays à partir du IVe siècle (dragon jaune/blanc).

Une autre légende parle de Merlin (Myrddin en gallois) :


Le roi Vortigern voulut construire un château-fort près de Snowdon. Mais chaque nuit, ce qui venait d'être construit disparaissait, avec les outils et les matériaux utilisés. Les conseillers du roi délibérèrent et en conclurent qu'il fallait sacrifier un enfant orphelin de père pour asperger de son sang le terrain sur lequel on voulait bâtir le château. Les messagers se mirent alors en selle et parcoururent le pays ; près de Caer-fyrddin (en anglais : Carmarthen), ils trouvèrent un jeune garçon orphelin de père. Ce dernier déclara devant Vortigern que son sang ne servirait à rien ; un lac situé sous la montagne faisait sans cesse s'écrouler les murs du château. Vortigern ordonna à ses hommes de creuser jusqu'à ce qu'ils tombent sur un lac. Merlin les somma de continuer et ils trouvèrent deux grottes dans lesquelles dormaient deux dragons qui se réveillèrent et commencèrent à se battre. Vortigern demanda à Merlin ce que cela signifiait. Merlin lui expliqua qu'il s'agissait de deux peuples, le dragon rouge représentant les Gallois, le jaune les Saxons. Vortigern demanda qui gagnerait ; Merlin se contenta de sourire mystérieusement, puis les dragons disparurent dan le brouillard.

Dans une autre version, Merlin voit le dragon rouge, - qui est aussi l'emblème d'Arthur qui l'accompagne dans ses combats - sortir vainqueur de la lutte.


Au Pays de Galles, depuis 1910, le dragon rouge est un symbole national, et depuis 1953, il figure officiellement sur le fond blanc et vert du drapeau national gallois. Il est présent dans toutes les manifestations et fait partie des souvenirs les plus appréciés par les touristes. On aime le prendre comme emblème, lui ou une partie de son corps ; la société linguistique, Cymdeithas yr Iaith, a par exemple choisi sa langue."

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Cardiff

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Pour Divi Kervella dans Emblèmes et symboles des Bretons et des Celtes (2001),


"C'est à la suite de la conquête de l'île de Bretagne par les Romains que le dragon fit son apparition dans l'emblématique brittonique. C'était à l'origine un emblème utilisé par les auxiliaires sarmates des armées romaines. Ces auxiliaires étaient réputés pour leur redoutable cavalerie qu'ils avaient eux-mêmes hérités des Scythes. Cet art de la guerre fut transmis aux Bretons qui servirent dans l'armée romaine, et on sait combien la puissante cavalerie de guerre des Bretons continentaux du haut Moyen Âge était redoutée.

Les Scythes avaient un drôle d'emblème : un poisson à tête et à queue de bélier. Très proche donc du bélier à corps de serpent des Celtes, animal composite que l'on retrouve représenté en compagnie des cavaliers et des divinités guerrières. C'est l'adaptation de cet emblème par les Sarmates, où les cornes devinrent de petites pattes et où par la suite on adjoignit des ailes qui donna le dragon, emblème d'autant mieux adopté par les cavaliers bretons qu'ils connaissaient déjà quelque chose de très proche.

Il est probable que la formule "Pendragon" qui suit le nom d'Uther, le père du roi Arthur, signifie "le chef des cavaliers". de nos jours on appelle encore "dragons" les soldats des corps de cavalerie.

A l'origine le dragon était une sorte de manche à air en tissu léger, tenue en haut d'un mât. Il était souvent muni d'un dispositif émettant dans le vent un son aigu. L'air qui s'engouffrait par la gueule béante faisait tordre le tout et le faisait claque à la moindre brise ; ses ondulations au-dessus des masses de cavaliers chargeant, accompagnées de ses sons stridents, semaient la terreur dans les rangs de l'ennemi et galvanisaient les guerriers qui le suivaient. L'image et le terme ont perduré en langue bretonne dans le nom du cerf-volant qui se dit sarpant (autre nom avec aerouant du dragon).

En Irlande on trouve un mystérieux animal, caché sous le nom d'onchu dans les textes médiévaux, qui était l'animal totémique de l'Irlande, et ce nom avait également l'acception secondaire d'"étendard". D'après les descriptions cet onchu pourrait être une sorte de dragon marin du même acabit que certaines des variantes des dragons brittoniques. on retrouve peut-être cet onchu sur la proue de certaines harpes emblématiques.

Le dragon avait également un rôle symbolique puissant : dans la légende arthurienne on assiste à un combat entre un dragon rouge et un dragon blanc ; pendant longtemps le dragon blanc semble prendre le dessus,mais à la fin c'est le rouge qui l'emporte. On demande l'explication de ce prodige à Merlin, et lui de prophétiser que le dragon rouge représente les Bretons, le dragon blanc les envahisseurs saxons de l'île de Bretagne. Les Saxons gagneront presque toute l'île, mais à la fin ils seront défaits et un jour rejetés à la mer. Cet épisode se trouve dès le IXè siècle dans les textes.

D'après les textes c'est le père d'Arthur, Uther Pendragon, qui, ayant aperçu dans le ciel un dragon lui prédisant qu'il serait roi, institua ce symbole. Ce dragon qui apparut dans le ciel avait deux rayons qui sortaient de sa gueule, l'un était dirigé vers l'île de Bretagne et l'autre vers la Bretagne continentale, montrant qu'il serait le souverain des deux Bretagnes. Dès le lendemain il fit confectionner deux dragons d'or. L'un fut confié à la cathédrale de Kerwent (ville qui devint plus tard le Winchester anglais), et il garda l'autre pour aller au combat.

Le plus fameux dragon était celui utilisé par son fils, le roi Arthur, dont il ornait le casque ; il était aussi arboré par son lieutenant Merlin. Mais on trouve des mentions de dragons dans tout le domaine brittonique, aussi bien en Écosse, où il figurait encore en 1138 sur la bannière royale à la bataille des Etendards, qu'en Patite Bretagne, où l'on voit par exemple sur un bas-relief de l'église romane de Perroz-Gireg un personnage, identifié à Arthur, prévcédé d'un porte-enseigne brandissant un tel vexilloïde (nom que l'on donne à un objet qui n'est pas un drapeau mais qui joue le même rôle). En Bretagne il était l'emblème de mains souverains comme ceux de Domnonée (royaume double alliant le nord de la péninsule à la Cornouailles insulaire) et le roi de Vannes. On sait aussi que c'est derrière un emblème au dragon qu'Alain II Barbe-Torte reconquit la Bretagne sur les Scandinaves au Xe siècle.

On sait encore que les Plantagenêts, maîtres d'une bonne partie de l'extrême ouest du continent européen dont la Bretagne et le pays de Galles, utilisèrent beaucoup le dragon rouge dans ces contrées pour se faire bien voir des populations locales. La Bretagne tombera dans l'escarcelle des Plantagenêts en 1166 et aura même un duc au nom très évocateur d'Arthur. Cet emblème semble disparaître par la suite de l'avant-scène.

Les souverains bretons garderont pourtant la couleur de cette antique marque de pouvoir. L'"habit royal" - c'était le terme utilisé - des ducs était rouge doublé d'hermine, et le magnifique rubis qu'on nomme la Côte de Bretagne, le plus important des bijoux du trésor d'Anne de Bretagne, a la forme d'un dragon. (Ce bijou se trouve de nos jours au musée du Louvre à Paris, annexé par les joyaux de la Couronne, institution étatique créée par le roi de France François Ier par lettre patente signée du 15 juin 1530. D'après l'inventaire qui en fut dressé à cette date, les plus belles pièces provenaient du trésor d'Anne de Bretagne. L'accaparement de ces joyaux était tout à fait illégal tout comme le sera la confiscation du Trésor breton, quelques années plus tard, par ce même François Ier de sinistre mémoire pour tous les Bretons.)


Le dragon rouge était utilisé également par les Bretons du Nord, territoire de petits royaumes indépendants s'étendant au sud de Glasgow, coupé du pays de Galles après la défaite de Chester en 615 et récupéré par les rois d’Écosse. pour rappeler ce fait on retrouve le dragon rouge dans les armoiries de Carlisle et du Lake District par exemple.

Les bardes gallois, tout au long du Moyen Âge, comparaient leurs leaders à des dragons, tel le dernier prince de Galles, Llewelyn ap Gruffudd, dont on dit élogieusement qu'il avait "une tête de dragon". Il en était de même en Petite Bretagne où on utilisait allégoriquement ce terme de dragon pour un chef de guerre, comme dans ces vies de saints où l'on voit par exemple des gens d'Angers venir se plaindre auprès du saint Breton Méen parce qu'un "dragon" vient régulièrement du pays des Bretons exercer ses ravages sur leurs domaines. Grâce à l'ambassade du saint, le "dragon" cesse ses attaques. c'est un écho de ces razzias menées par les troupes bretonnes que l'on trouve maintes fois mentionnées dans les annales franques.

Mais c'est au pays de Galles que l'utilisation du dragon rouge breton se maintient le mieux. On sait que le chef de guerre gallois Cadwaladr fendigaid utilisait un vexilloïde au dragon en 678. C'est encore un dragon qui figurait sur le drapeau du prince Owain Glyndwr, qui menait le soulèvement de l'an 1400 contre les Anglais. C'est aussi vers cette époque que commença l'ascension de la famille Tudor vers le trône royal d'Angleterre. C'était une famille galloise complètement anglicisée qui se disait descendre de Cadwaladr. Henri Tudor, largement aidé par le duc de Bretagne, débarqua au pays de Galles en 1485 et appela les Gallois à le soutenir. C'est derrière la bannière galloise au dragon rouge qu'il battit l'armée du roi Richard III afin d'en prendre la place. sous son règne le dragon apparut comme support sur les armoiries royales jusqu'en 1603, où il fut remplacé par la licorne d’Écosse. Il réapparut en 1807 sur le badge royal pour le Pays de Galles. Le drapeau au dragon rouge sur un fond blanc et vert fut officiellement reconnu en 1959 par la reine d'Angleterre à la demande du Gorsedd des bardes de l'île de Bretagne. Il faut toutefois noter que, bien évidement, l'administration anglaise avait essayé avant cela d'imposer un autre dessin que ce drapeau.

Le blanc et le vert n'ont pas d'origine sûre ni d'explication reconnue. Le fond du drapeau d'Owain Glyndwr était blanc. On pense que le vert a été ajouté par les Tudor dont c'était la couleur. Il est à noter que ce sont également les couleurs du poireau, autre emblème gallois remontant à une haute antiquité. Le vert et le blanc étaient associés aux princes indépendants gallois et étaient utilisés pour les uniformes militaires du XIVe siècle.

Ailleurs le dragon disparut, victime sans doute de considérations politiques ou de l'imagerie chrétienne où il fut assimilé au diable (en breton les mots aerouant et serf, sarpant qui désignent le dragon, ont pris également le sens de démon). C'est ainsi que l'on vit se multiplier les représentations de saint Georges, saint Michel... terrassant le dragon et tenant des "bannières de victoire" à croix. L'heure était venue des drapeaux à croix. Seul le pays de Galles a su conserver l'antique emblème breton qui ferait également un emblème pan-brittonique des plus acceptables.

Tafod y Ddraig (la langue du dragon) est l'emblème de Cymdeithas yr Iaith Gymraeg, l'association de défense de la langue galloise.

Le dragon est également une des quatre bêtes magiques celtiques, qui a souvent été remplacé ultérieurement par le griffon.

En Bretagne le dragon est également l'emblème totémique de saint Tudwel, patron du Trégor, et de saint Pol Aurélien, patron du Léon.

Il semble toutefois qu'il y ait eu confusion à l'origine entre deux sortes de dragons. Certaines versions parlent de "vers", êtres souterrains qui se tiennent sous les terres de Bretagne. Il faut savoir qu'il existe deux dragons différents dans le firmament nocturne qui, dans la tradition brittonique, reprend en grande partie la mythologie arthurienne. En effet il existe une constellation dite du Dragon proprement dit (Draco en latin), entre les constellations du Char d'Arthur (Ursa major) et de Merlin (Cepheus), et plus bas sur l'horizon un autre Dragon (Hydra) qui porte sur son dos le Grall (Crater) accompagné du Corbeau (Corvus)."

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Dimitri Nikolai Boekhoorn, auteur d'une thèse intitulée Bestiaire mythique, légendaire et merveilleux dans la tradition celtique : de la littérature orale à la littérature écrite : étude comparée de l'évolution du rôle et de la fonction des animaux dans les traditions écrites et orales ayant trait à la mythologie en Irlande, Ecosse, Pays de Galles, Cornouailles et Bretagne à partir du Haut Moyen Âge, appuyée sur les sources écrites, iconographiques et toreutiques chez les Celtes anciens continentaux. (Université Rennes 2 ; University Collège Cork, 2008) s'intéresse à la vision celte du dragon :


"Le monstre incarne couramment le gardien d'un trésor. Il semble être présent pour inciter les héros à dominer leur peur et à faire leur preuve. Le fait de vaincre un dragon, un serpent, ou d'autres monstres, constitue une sorte de rite initiatique dans lequel le Bien doit vaincre le Mal. Une fois le monstre tué, l'accès au trésor est libre.

Le monstre est également lié aux rites de passage, il est là pour dévorer le vieil homme pour que puisse naître le nouveau. Dans toutes les cultures, on aperçoit en effet des monstres avaleurs, androphages, et psychopompes. La présence du monstre est donc nécessaire pour qu'une régénération soit possible. Par conséquent, il symbolise aussi la résurrection. La tradition biblique a insisté sur les forces irrationnelles que possèdent les monstres, qui représentent la période de chaos qui existait avant la création de l'ordre.

Dans la mythologie celtique également, les monstres sont souvent un aspect sombre d’une divinité. Dans les récits celtiques nous voyons la plupart du temps un lien entre un héros spécifique et un monstre. Le héros dans le mythe ancien attachait ce monde-ci au monde des dieux. Le héros agent des dieux avait souvent un parent divin, il était l’incarnation d’une force divine pour ainsi dire. Mi-divin, entre les dieux et les humains, il était entre autres responsable de l’équilibre des forces divines sur terre. C’est dans ce cadre que l’on retrouve le héros vainqueur des dragons, serpents, géants ou monstres. Ce motif existe chez plusieurs peuples, nous le retrouvons par exemple dans la mythologie classique, dans Bellérophon qui tua Chimère, un monstre tricéphale ou dans Héraclès qui vainquit un dragon à cent têtes ; dans les mythes et légendes des Celtes, nous pourrions mentionner des parallèles avec Arthur et ses guerriers qui, dans les Mabinogion, poursuivent et chassent le Twrch Trwyth, un sanglier mythique. Diancecht, le dieu médecin des anciens Irlandais, détruisit un serpent gigantesque qui tuait du bétail dans toute l’Irlande. Ici, on ne peut manquer de s’apercevoir du parallèle avec le dieu grec Apollon, dieu médecin (des thérapies), également associé au serpent. Apollon aurait tué le grand serpent du temple de Delphes. Un troisième exemple d’un héros celtique « sauroctone » est le personnage de Finn Mac Cumaill qui détruisit selon la tradition plusieurs serpents ayant des attributs d’eau ou de feu.

[...]

Dragon : Cette bête imaginaire apparaît sous des formes assez différentes. Hormis le fait qu’elle est liée au serpent, elle est surtout le gardien de trésors, tout comme l’est le serpent. L’image du dragon cracheur de feu s’est très probablement développée à partir de l’image du serpent cracheur de feu (ou de poison).

Dans le cadre des recherches sur l’idéologie tripartite des Indo-Européens, Dumézil a pu relever l’existence de Triades de Calamités chez les Celtes comme chez d’autres peuples indo-européens. Dans la littérature galloise, dans le recueil des Mabinogion plus précisément, on en trouve un exemple : ‘[…] un texte qui paraît être la transposition romanesque d’un vieux mythe, le Cyfranc Lludd a Llevelis, est consacré à exposer les trois « oppressions » de l’île de Bretagne et la manière dont le roi Lludd y mit fin ; ces fléaux sont : […] 2°) chaque premier mai, un terrible duel a lieu entre deux dragons, le dragon de l’île et un dragon étranger qui vient « se battre » avec lui, cherchant à « le vaincre » et le cri du dragon de l’île est tel qu’il paralyse et stérilise tous les êtres vivants ;’ Ici les dragons symbolisent donc clairement la deuxième fonction décrite par Dumézil, celle de la classe guerrière.

L’Historia Brittonum et l’Historia Regum Britanniae contiennent le même thème, et complètent en quelque sorte le récit gallois. Pierre-Yves Lambert en dit : ‘un combat de dragons a lieu sous terre, et il faut creuser la terre pour le vérifier. L’image du dragon est tellement fréquente pour les guerriers, dans les poèmes héroïques gallois, qu’il n’est pas besoin d’insister sur le caractère de « deuxième fonction » de ce combat de dragons. On ne doit pas oublier que le Pays de Galles a encore aujourd’hui un dragon rouge pour emblème.

On retrouve ce même thème de deux dragons combattants dans deux textes associés à Merlin : dans les Prophéties de Merlin ainsi que dans la Vita Merlini, où ce motif illustre trois caractéristiques de l’instruction druidique, la cosmologie, la polarité des pouvoirs et la prophétie. Les dragons et les serpents de la mythologie et des légendes celtiques possédaient un aspect chtonien assez distinctif ; ils symbolisaient les énergies et les forces de la terre, qui furent polarisées. La vision binaire d’énergies chtoniennes positives et négatives faisait partie d’une cosmologie propre des Celtes. Il y avait une déesse tutélaire de ces forces, déesse associée au serpent d’ailleurs. Le héros, le roi ou parfois le dieu qui remporte une victoire sur cet animal, agit donc avec la permission de cette déesse ; dans quelques cas nous pourrions même affirmer que cette personne agit en tant qu’agent de cette divinité pour rétablir l’équilibre des énergies, tout comme le saint qui, dans un contexte chrétien plus tardif, a le rôle d’agent de Dieu.

Ce concept de polarité ayant une dimension métaphysique très profonde fut altéré avec l’arrivée du christianisme pour symboliser la victoire et la dominance de cette nouvelle religion en dépit de l’ancienne. Il y a une variante de ce thème de dragons combattants, où des serpents ont pris la place des dragons. Une autre forme, aspect moins ancien sans doute de ce thème de polarité, est le saint qui sait vaincre ou apaiser un dragon ou un serpent (parfois un autre animal, un géant ou un monstre). Cet acte symbolise donc la dominance de la nouvelle religion chrétienne sur les anciennes croyances païennes.

Dans certains textes gallois, les Gallois sont représentés par un dragon rouge tandis que leurs adversaires, les Anglo-Saxons, le sont par un dragon blanc ou parfois jaune Ces visions rationalisées ne nous empêchent cependant pas de comprendre que la bataille entre les peuples brittoniques et les nouveaux envahisseurs ne sont que le symbole des forces inhérentes à la terre ; la guerre des êtres humains représente donc l’énergie cosmologique de l’île de Bretagne. Le même symbolisme doit exister dans le Lebor Gabála irlandais, où l’Irlande –le microcosme – représente en fait le monde ou l’univers – le macrocosme. Les cinq invasions des peuples surnaturels et divins symbolisent la création et surtout l’organisation du monde et de la société. Ces peuples laissent enfin la place aux Fils de Mil, les ancêtres des Gaéls. Les Tuatha Dé Danann acceptent en effet de laisser la terre aux hommes, en échange du culte. Depuis, le peuple divin demeure dans les régions souterraines et dans les collines.

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Marie-Noëlle Anderson, autrice de L'Oracle des Bardes * 36 mythes et légendes de nos ancêtres (Éditions Contre-dires, 2019) explore les mythes celtes pour nous aider à "reconnaître le scénario dans lequel nous évoluons" et tenter de le dépasser :


"Le Dragon - Cornouiller


Il existe, quelque part, un pays souterrain aux mille plaisirs. Inutile de préciser qu'il exerce un attrait majeur sur les belles mortelles et leurs hommes. On raconte beaucoup de choses sur ce pays aux mille plaisirs, que d'aucuns ont évidemment surnommé « le pays aux mille péchés ». Le halo de mystère qui l'entoure ne fait qu'aiguiser la curiosité des uns et des autres.

Las d'être sans cesse envahi par des mortels pleins de convoitise et d'envie, le chasseur Arawn, grand gouverneur du pays aux mille plaisirs réservés aux dieux et aux déesses, décida un jour de placer un gardien à l'entrée de son royaume. il fallait le choisir avec soin, car pour Arawn, toute la douceur de sa vie allait en dépendre.

Après avoir passé au crible plusieurs candidas, il jeta son dévolu sur le Dragon géant, à l'allure véritablement terrifiante. Sa peau était repoussante, recouverte de poils et de pustules. Son odeur nauséabonde suffisait à chasser les plus braves. Quant à sa gueule, elle était tellement effrayante que même els plus aventureux rebroussaient chemin et prenaient leurs jambes à leur cou aussi vite que possible. Avec le Dragon, Arawn allait pouvoir couler des jours heureux et tranquilles.

Mais c'était sans compter avec le grand héros Cuchullain. Intrigué, lui aussi, il était en outre titillé par le défi nommé « Dragon ». Il avait envie de se confronter à lui, histoire de se maintenir en forme. Muni de sa massue en pierre, il se mit en route. Un héros averti en vaut deux : Cuchullain s'était préparé à rencontre une bête tellement monstrueuse que toute surprise ne pouvait être que bonne. Ainsi, la peau du Dragon ne le dégoûta pas davantage que celle d'un adolescent bourgeonnant, et son odeur ne l'incommoda pas plus que le parfum d'un champ imbibé de lisier fraîchement répandu. Il trouva sa gueule fort intéressante et l'étudia même minutieusement.

Le Dragon, déstabilisé par l'attitude inhabituelle de Cuchullain, relâcha sa vigilance, la fraction d'un instant. Quant au héros, rien ne lui échappait Il profita du premier moment d'inattention du Dragon pour ne faire qu'un bond et lui planta sa massue en pierre dressée dans la gueule. Tandis que le piètre gardien fulminait lamentablement, Cuchullain pénétra dans sa gueule et, comme un vacancier en goguette, se dirigea vers l'intérieur, jusqu'au cœur du pas souterrain. Car la gueule du Dragon était bel et bien l'entrée du pays aux mille plaisirs.

L'histoire ne dit pas ce qu'il y découvrit. Que le lecteur laisse cours à son imaginaire pour en inventer la suite !

Personnalité : Le Dragon, dans sa fonction de gardien du seuil, a intérêt à commencer par lui-même, avant d'imposer des épreuves aux autres ! S'il n'a pas de rigueur éthique, il tombera vite dans des jeux de pouvoir, profitant de la crédulité et de la peur de ses interlocuteurs.

Très attiré par les univers sombres, même louches, il peut s'y perdre. S'il ne comprend pas sa fonction de gardien, il risque de complètement tourner le dos à la lumière et de tomber dans des sectes sataniques, les paradis artificiels de la drogue, ou dans d'autres démarches auto-destructrices.

A cheval entre deux mondes, il a parfois des tendances schizophréniques, ou du moins, une certaine ambivalence. Par exemple, le Dragon-Cornouiller peut mener une vie apparemment très bourgeoise tout en ayant des opinions révolutionnaires. A l'inverse, il peut aussi porter l'uniforme du parfait marginal et avoir une vision du monde fondamentalement bourgeoise.


Défi : Il est essentiel pour le Dragon d'être toujours en communication avec les deux mondes : celui des ténèbres et celui de la lumière, d'abord dans le cadre de sa propre vie, puis en tant que garde-fou pour les autres.

Parfois, les Dragons subissent, dans leur enfance, des punitions qui leur laissent la « peur du noir ». Ils refusent, par la suite, tout ce qui vient de leur inconscient, monde ténébreux, source d'angoisse.

Dans un premier temps, il est essentiel pour eux de réintégrer cet espace. Ils y découvriront des ressources insoupçonnées ! Cette expérience merveilleuse les incitera ensuite à aider ceux qui décideront à leur tour de tenter 'aventure. Lorsqu'on a un seuil à franchir, quel qu'il soit, il est précieux d'avoir dans son entourage un Dragon bien slide, au bon sens réputé, qui sera apte à prodiguer d'excellents conseils !


Structure : Le souverain Arawn (conscient) est dérangé par les mortels (inconscient). Il nomme le Dragon (ego) gardien de l'entrée du royaume réservé aux dieux et aux déesses (Soi). Le héros Cuchullain n'a pas peur du Dragon qu'il affronte, déstabilise et neutralise. Ainsi, il accède au royaume interdit et se mélange aux dieux.

L'ego ne peut pas être tout-puissant. Comme les sorcières douteuses et les praticiens de magie noire, il a toujours une faille quelque part. Dès que l'on n'en a plus peur, il cesse d'exister sous son aspect monstrueux. Il se dégonfle comme une baudruche et finit par susciter compassion ou pitié plutôt qu'effroi et panique.

Dans ce processus, les interdits sont levés, puisqu'ils avaient été proclamés par l'ego. La dimension du Soi doit, en tout temps, être accessible au conscient. Les peurs sont des stratégies de l'ego pour garder le contrôle. Dès que nous acceptons de lâcher prise, les peurs s'évanouissent."

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Yves Vadé, auteur de « Sur la piste des dragons celtiques », (In : Iris [En ligne], 42 | 2022) apporte de nouvelles données sur le symbolisme celte du dragon :


"Résumé : Au-delà du dragon des contes, réduit à sa fonction d’adversaire, la plupart des dragons celtiques sont liés à un site, le plus souvent en rapport avec le régime des eaux : zones inondables, confluents, torrents (le Drac). Dans les versions christianisées, un saint, plutôt que de les exterminer, se charge de les reconduire à leur origine maritime ou souterraine.

Les princes en usent différemment. Leur affrontement avec le dragon est un combat qualifiant qui leur permet de s’approprier la force du monstre. Représenté sur leur épée ou leur bouclier, voire intégré dans leur nom (Uther Pendragon), le dragon devient talisman. Des cités, des nations (le Pays de Galles) en font leur emblème.

Dans le temps, les dragons sont liés aux quatre grandes fêtes calendaires celtiques. Le combat de deux dragons, ouroboros scindé, symbolise les deux saisons de l’année, alternativement sombre et claire. Dans l’espace, le dragon entretient des rapports privilégiés avec la notion de lieu central, ce qui renvoie au problème des omphaloi (Delphes) ou des Mediolanum gaulois.

Au plan astronomique, la constellation du Dragon, où les Grecs voyaient la métamorphose du dragon (et de la rivière) Ladon, devient en breton Avank Du, « le Castor noir », permettant d’imaginer un castor monstrueux bloquant les eaux à l’image du Vrtra védique. Actif dans les trois fonctions, présent aux trois niveaux du monde en verticalité, le Dragon celtique rejoint ainsi ses congénères d’autres mythologies, attestant son origine immémoriale.

[...]

Comment définir un dragon ? Par quel bout le prendre ? Le corpus des histoires de dragons, même à s’en tenir à la tradition occidentale, et plus spécifiquement celtique, est presque illimité.

Quand j’ai commencé à travailler sur le sujet, il y a de nombreuses années, je suis parti des contes populaires, du type T 300, « La Bête à sept têtes », dans le catalogue de Delarue et Tenèze. Dans ces contes, l’affrontement entre le héros et le dragon est simple et sans merci : le dragon répond entièrement à la fonction propienne de l’adversaire. Le héros doit en venir à bout et l’exterminer — après quoi il peut conquérir la Princesse, c’est-à-dire à la fois richesse et pouvoir. Point final.

Mais avant d’être un conte populaire, cette histoire dérive assurément d’un ensemble mythique dont le mythe de Persée et d’Andromède, dans la tradition grecque, fournit un bel exemple. On se souvient que Persée tue un dragon à qui le roi Céphée a livré sa fille Andromède pour sauver sa cité. À côté du Héros et de la Princesse, la cité est un actant essentiel dans la logique du mythe, car le dragon ouvre une alternative, donnant au roi le choix : voir sa cité ravagée, ou lui donner sa fille. Dans le conte populaire, la cité n’est plus qu’une ville quelconque, un simple décor. De même, si le conte mentionne un délai d’un an et un jour avant que le héros ne revienne dans la ville pour épouser la princesse, cet élément calendaire n’est justifié par rien, alors que dans le mythe ancien il renvoie à un arrière-plan cosmologique fondamental.

Le dragon à tout faire du conte, réduit à sa fonction d’adversaire (et dans les formes christianisées, d’adversaire spirituel, autrement dit le diable), s’oppose donc à bien des égards aux dragons liés à un site, à une cité, en un mot aux dragons topiques : objets de légendes, de traditions, parfois de rituels propres à un lieu. Il m’apparaît maintenant que c’est par là qu’il faut commencer.

Dans d’innombrables traditions, le dragon représente le premier occupant d’un territoire sauvage, le genius loci qu’un conquérant humain, ou divin, doit d’abord vaincre avant de pouvoir s’établir. Le serpent Python à Delphes, vaincu par Apollon, fait figure d’exemple canonique. Dragon unique ou serpents multiples, exterminés par un dieu ou un héros dans l’Antiquité — Phorbas à Rhodes, Cadmos à Thèbes —, par un saint à l’époque chrétienne. Le haut Moyen Âge connaît le combat mené par le pape Sylvestre, à l’époque de Constantin, contre un serpent géant échoué lors d’une inondation du Tibre. Grégoire de Tours (1965, livre X, chap. 1) relate un exploit semblable du pape Grégoire le Grand en 589-590, c’est-à-dire, comme le note Jacques Le Goff, au moment où il « devient évêque de Rome et inaugure son pontificat en protégeant la population romaine des calamités naturelles » (Le Goff, 1999, p. 242-243). Des traditions analogues concernent saint Patrick en Irlande et à Guernesey, saint Honorat dans l’île de Lérins ; saint Colomba annonce à ses disciples que nulle vipère ne nuirait plus aux habitants de l’île d’Iona (Drioux, 1930). Dans la région de Thouars, saint Jouin [de Marnes], aidé de saint Hilaire, combat le dragon des marais de la Dive, et saint Hilaire lui-même celui des marais de la Boivre (Le Quellec & Dumerchat, 1994, p. 40). La liste serait sans fin. Sans oublier Arthur au Mont-Saint-Michel, qu’il délivre d’un géant anthropophage bien proche d’un dragon.

Dans les légendes hagiographiques, le dragon vaincu par le saint représente l’état du pays antérieur à la christianisation, aveugle à la lumière spirituelle. Dragons et serpents figurent, si l’on veut, d’un mot trop rapide, le paganisme.

Cette bête peut revêtir bien des formes. C’est le plus souvent un gros serpent (c’est le sens de draco en grec), parfois gigantesque (le dragon vaincu par le gallois saint Carantec avait une encolure grosse comme les cous de sept taureaux, celui du pape Grégoire le Grand, accompagné d’une multitude de serpents, était au dire de Grégoire de Tours « aussi haut que les plus grands arbres »). Mais on connaît aussi des dragons quadrupèdes, ou à six pattes comme la Tarasque, ou en boule avec des poils épineux comme la Velue de La Ferté-Bernard (sur cette dernière, voir Borges & Guerrero, 1965, p. 146-147). Ce peut être la Bête à sept têtes de nos contes, évidemment dérivée des images de l’Apocalypse. Il peut avoir une tête humaine : c’est le cas du dragon de saint Efflam, étudié par Bernard Sergent qui y retrouve le mythe hittite d’Illuyanka (Sergent, 1998).

Il est en rapport avec les quatre éléments : avec l’eau, très souvent — profondeurs marines (notamment sur les côtes bretonnes), rivières ou torrents de montagne (on y reviendra) ; avec le feu, qui est parfois son habitat naturel, ou qu’il crache par sa gueule ; avec l’air (dragons volants) ; avec la terre enfin, et en particulier les cavernes dans lesquelles il aime se tapir : il faudrait ici poser le problème des vouivres ou voivres, connues surtout dans l’Est de la France, et dont un bel exemple est la Vouivre du mont Beuvray, énorme rocher qui a probablement contribué à la sacralisation du site.

Existe-t-il un trait commun entre ces figures multiformes, qui les rendrait intelligibles et qui justifierait qu’on les nomme toutes du terme de dragon ? Il apparaît, au niveau le plus général, qu’elles représentent toutes des forces : forces élémentaires, non humaines, et par là généralement perçues comme redoutables, à l’égal de l’inondation ou du tremblement de terre. (1) Forces naturelles, donc, en deçà du bien et du mal. Le souverain doit les soumettre, à défaut de se les concilier. On peut essayer de les contenir, mais non les supprimer. Si elles provoquent des désastres, c’est comme le feu dans l’incendie. Le feu n’est ni bon ni méchant : il est à la fois utile et dangereux ; la méchanceté est celle de l’incendiaire. De même le dragon. S’il est devenu dans la tradition chrétienne le symbole du Mauvais, et une des figures de Satan comme dans le mythe de saint Michel, c’est par imprégnation de la pensée biblique et plus lointainement même d’un dualisme hérité de l’Orient iranien, où bien et mal deviennent des absolus, voire des puissances divines opposées l’une à l’autre (Ahura Mazda et Arihman). L’antique dragon satanique dont parle la Bible n’est pas de la même famille que les dragons celtiques qui nous occupent. Ceux-ci sont par nature étrangers à toute notion morale. Leur intelligence même, il faut bien le dire, paraît des plus limitées. Ce sont des forces qui vont, énormes, obéissant au seul déterminisme des éléments naturels.

Des lieux privilégiés ? Dès lors que les dragons incarnent des forces naturelles, on peut s’attendre à ce qu’ils se manifestent en certains lieux et certains temps. Ils ne se répartissent pas au hasard. On les voit en effet attachés à des sites particuliers, et l’on est conduit à se demander s’il existe des lieux prédisposés, des types de sites où les légendes de dragons se trouveraient plus souvent qu’ailleurs. En attendant qu’une enquête systématique, géographico-mythique, permette de disposer de répertoires complets, on peut au moins signaler des récurrences intéressantes.

Il est entendu que les dragons en général peuvent être en rapport avec les quatre éléments. Mais les relations qu’ils entretiennent avec le régime des eaux l’emportent de très loin sur toutes les autres. Dans les régions du monde où le manque d’eau est le fléau principal, un dragon primordial peut être rendu responsable du blocage de la circulation des rivières : c’est Vrtra en Inde, assimilé à un dragon, mais conçu comme une énorme masse qui fait barrage ; il est vaincu par Indra, « qui tuant le dragon a fait couler les sept fleuves », comme le dit un hymne védique (Hymnes spéculatifs du Véda, 1956, 2, 12). En Chine, les dragons, qui passent l’hiver dans les nuages, sont invoqués pour faire venir la pluie (Diény, 1987).

En Bretagne, comme le remarque Bernard Sergent, c’est principalement dans les îles, ou dans les zones littorales que les dragons ont leur demeure et se font chasser par l’évangélisateur du lieu : saint Arnaud à l’île d’Yeu, saint Budoc à l’île Lauret, saint Maudez à l’île Maudès, saint Gildas dans la presqu’île de Rhuys (Sergent, 2000, p. 237). Sur la côte du Cotentin, une anfractuosité du Nez de Flamanville, nommée le Trou Baligan, aurait été le refuge d’un dragon mangeur de petits enfants, finalement apaisé et chassé par saint Germain de la Rouelle, arrivé là au milieu du ve siècle à bord d’un vaisseau rond où l’on reconnaît un coracle celtique (Vadé, 1992, p. 11).

Dans d’autres régions de Gaule, il est significatif que la plupart des légendes de saints vainqueurs de dragons soient situées dans des zones inondables, notamment aux confluents. Le dragon de saint Mesmin, au confluent de la Loire et du Loiret, en une zone autrefois marécageuse, en est un exemple éminent. Nous y reviendrons. Les études pionnières de Raymond Delavigne ont bien montré la corrélation entre le choix d’un saint sauroctone comme protecteur d’un lieu et le voisinage d’une zone inondable (Delavigne, 1974, 1980, 1984, 2006 et 2010). C’est ainsi que près d’Angers, la zone hautement inondable du confluent du Loir et de la Sarthe est mise en rapport avec la légende locale du breton saint Armel, à la fois sauroctone, protecteur d’un gué et créateur en ce lieu d’une fontaine guérisseuse. D’autre part, le site de l’abbaye saint Serge, dont les terrains, au confluent du Loir avec la Maine, sont sujets à des inondations presque chaque année, ne pouvait manquer de susciter une légende de dragon. C’est saint Serge, évêque gallois dont le corps avait été apporté dans une peau de cerf par le prince breton Nominoé, qui fait ici figure de sauveur. On conservait à l’abbaye l’effigie d’une Guivre saint Serge que l’on promenait, affirme Célestin Port, dans les rues de la ville d’Angers « le jour de la Saint-Marc ou des Rogations » (Port, 1965, t. I, p. 92).

D’une manière générale, les coteaux dominant une rivière sujette aux inondations offrent au monstre des repaires privilégiés : c’est le cas — un exemple parmi beaucoup d’autres — de la cave dite de Saint Nicaise dominant le Loing à Moret-sur-Loing, localité sévèrement inondée certains hivers (Pougeois, 1875, p. 80). « Plusieurs grottes de Suisse », écrivent Raymond Christinger et Willy Borgeaud, « s’appellent encore “le trou du dragon”, le Drachenloch », cependant qu’en Suisse centrale, un dragon avait son antre au Bristenstock, au-dessus d’Unterschächen, près de Bürglen (Christinger & Borgeaud, 1963, p. 124).

Toujours en rapport avec les cours d’eau, des défilés ou des passages dangereux pour la navigation peuvent être menacés par un dragon : c’est ainsi qu’à l’entrée des Portes de Fer sur le Danube, la forteresse de Golubac est le lieu d’une légende de dragon (Vadé, 1997, p. 56). À une échelle plus modeste, on citera le dragon (le coulobre) de Lalinde sur la Dordogne, en un endroit où un haut-fond rendait la navigation dangereuse pour les bateliers. Il aurait été terrassé par saint Front, évêque de Périgueux.

Plus clairement encore, des torrents peuvent être directement nommés Dragon. C’était le nom de plusieurs rivières de Grèce. L’image est particulièrement vivante dans les Alpes suisses et françaises. Un journaliste du Conservateur Suisse rappelait au XIXe siècle une légende faisant honneur à saint Bernard d’avoir enchaîné un énorme dragon, lequel dépeçait gens et bêtes et rendait la montagne impraticable. Dans une partie de nos Alpes centrales, ajoutait-il, « quand on parle d’une inondation subite et désastreuse, on dit proverbialement : le dragon est descendu » (Schweizen Volskunde / Folklore Suisse, 1927, p. 13). Et l’on ne connaît que trop en Isère (rivière elle-même comparée à un serpent) le Drac, dont les inondations menacent Grenoble, conformément au dicton populaire :

Lo serpen e lo dragon

Mettrons Grenoble en savon. (Vadé, 1992, p. 19-20)


Une miniature de 1513 illustrant une inondation de la Reuss à Lucerne est on ne peut plus explicite (Diebold Schilling, La Chronique de Lucerne, « Le dragon du pont de la Reuss ») : on y voit nager, sur la rivière qui coule entre les maisons, un énorme dragon aux oreilles semblables à des cornes, qui se précipite vers le pont de bois où la foule s’est amassée (reproduction dans Bouillé, 2006, p. 83).

En tant que forces naturelles, ces dragons sont ambivalents. C’est pourquoi, contrairement à ce qu’on voit dans les contes, leur adversaire les dompte plus qu’il ne les détruit. Dans nos légendes de saints, il peut arriver que l’évêque venu évangéliser la contrée tue le dragon qui la ravageait : ainsi saint Bienheuré à Vendôme débarrasse la ville d’un effroyable dragon en l’étendant mort sur place ; saint Julien, premier évêque du Mans, étrangle le dragon avec son étole au confluent de la Sarthe et de l’Huisne, à moins que ce ne soit à Artins, dans la vallée du Loir. Mais la mort de la bête n’est pas la règle générale. Le plus souvent, le prélat se contente de contraindre le dragon à vider les lieux, il le fait fuir dans un marais ou dans le lit de la rivière, ou il le fait disparaître dans un gouffre, en d’autres termes il le ramène d’où il vient, dans son milieu naturel. On a vu que dans le Cotentin le dragon du Trou Baligan était apaisé mais non exterminé par saint Germain de la Rouelle, qui lui passe l’étole au cou avant de le précipiter dans le gouffre marin de la Chiranne. Bien d’autres exemples peuvent être cités :

  • à Paris, le dragon de saint Marcel, qui occupait le tombeau d’une femme pécheresse dont il dévorait les restes du côté de la Bièvre (on verra plus loin l’intérêt de ce détail), obéit à l’ordre du bienheureux Marcel qui lui intime d’aller habiter les déserts ou de se replonger dans la mer, « et depuis on n’en a plus vu aucune trace » (Gueusquin, 1981, p. 100) ;

  • saint Clément, premier évêque de Metz, arrive dans l’amphithéâtre de la ville infesté de serpents, qu’il entraîne au bord de la Seille en leur ordonnant de disparaître dans un lieu désert où ils ne pourront plus nuire5 ;

  • l’énorme dragon de saint Carantec est envoyé au loin, mais non détruit ;

  • la Grand-Goule de Poitiers, monstre ailé qui dévorait les habitants, est domptée par saint Hilaire ou par sainte Radegonde, selon les versions, mais elle devient dans l’esprit populaire une protection contre les animaux nuisibles, d’où son nom de « Bonne Sainte Vermine » ! (Gueusquin, 1981, p. 91) ;

  • l’histoire la plus savoureuse est encore celle du dragon de saint Efflam (« dragon hédoniste », selon le titre de l’étude de Bernard Sergent), que le saint envoie dans un trou du rivage en lui promettant qu’il pourra y jouer du biniou (ou, selon une variante, de la trompette) !

Renvoyer le dragon dans ses profondeurs natales, plutôt que de le tuer, c’est peut-être sagesse : on n’abolit pas les forces élémentaires, pas plus que celles de l’inconscient, sous peine de désastreux retours. Le siècle actuel n’a pas fini de s’en rendre compte.

Il est même des dragons (ou des serpents) protecteurs. Le médiéviste René Louis rapporte une légende de la région d’Auxerre faisant état d’un serpent qui protégea un saint contre ses persécuteurs et fut gratifié pour cela d’un collier de perles (cité dans Renardet, 1970, p. 265).


Dragons et chevaliers : On ne soulignera jamais trop l’écart qui séparait, sur tous les plans — conceptuel, rituel, symbolique, et naturellement social — les représentants de la deuxième fonction et ceux de la troisième, ou plus simplement les militaires et les paysans. Chez Chrétien de Troyes, lorsque le jeune Perceval, élevé comme un petit paysan, voit pour la première fois des chevaliers, il les prend pour des êtres surnaturels, diables, anges ou Dieu même. Cet écart se retrouve dans la façon de traiter le dragon, ou de traiter avec lui. Les princes — en termes plus sociologiques la caste royale et militaire, et en termes duméziliens les représentants des deux premières fonctions — n’envisagent pas le dragon comme un fléau dont il faut se garder. Ils ne font pas seulement alliance avec le dragon, ils se l’incorporent.

Disons, pour faire vite, que la chose se passe en deux étapes. Dans un premier temps, le prince affronte le dragon. Il se mesure à lui au cours de combats que l’on peut qualifier d’initiatiques, et dont les scénarios sont bien connus. Puis, une fois sorti vainqueur de ces combats qualifiants, il exhibe le dragon comme emblème de sa force, et s’identifie à lui symboliquement. Déjà dans l’Iliade, le bouclier d’Agamemnon est orné d’un dragon bleu tricéphale — dans le double espoir, sans doute, de s’assurer la force protectrice de l’animal et de terroriser l’ennemi. Dans la tradition germanique, c’est Siegfried qui, après avoir tué le dragon Fafnir, devient invincible en se baignant dans son sang, et acquiert en outre, en dévorant son cœur, la capacité de comprendre le langage des oiseaux.

Dans la tradition celtique ancienne, en l’absence de documents écrits, l’archéologie révèle l’existence et le rôle de dragons singuliers qui apparaissent dans l’armement, plus précisément sur les fourreaux d’épées. Leur importance a été mise en lumière par Venceslas Kruta, à qui nous empruntons cette description :


Il s’agit de monstres au corps de serpents formant une esse dont la tête peut ressembler à celle du griffon, caractérisée par un bec de rapace, des oreilles et une sorte de mèche spiralée sur le sommet du crâne […]. Ils apparaissent généralement par paires, disposées de part et d’autre du symbole de l’Arbre de Vie. Cette paire de dragons, réalisée souvent de manière très schématique, devient à partir de la deuxième moitié du IVe siècle av. J.-C. un motif très répandu sur les fourreaux d’épées. Il est actuellement attesté sur plus de deux cents exemplaires, disséminés depuis le bassin de la Tamise jusqu’à la chaîne des Karpates. (Kruta, 2000, p. 581)


Des ensembles en ont été trouvés notamment dans la région parisienne chez les Sénons, dans la vallée du Rhône, en Bosnie, en Autriche… Il pourrait s’agir de l’emblème de confréries guerrières, conformes à la propension des Celtes à se regrouper en hétaïries ou confréries, dont les compagnons de la Table Ronde sont comme un lointain souvenir.

Un écho précis de ces paires de dragons se retrouve dans un texte tardif (2) de la littérature arthurienne, Le Songe de Rhonabwy. « Le conte hérite des traditions arthuriennes galloises », note Pierre-Yves Lambert (Les Quatre Branches du Mabinogi et autres contes gallois du Moyen Âge, 1993, p. 187). Mais ces traditions pourraient perpétuer des souvenirs singulièrement plus anciens, puisque l’épée d’Arthur est ornée de cette fameuse paire de serpents, ou de dragons, remontant au début de la Tène :


Puis ils entendirent appeler Cadwr, comte de Cornouailles. Il se leva, tenant à la main l’épée d’Arthur. L’épée portait l’image de deux serpents en or, et quand on la dégainait, on croyait voir deux flammes de feu sortir de la gueule des serpents. C’était si terrifiant qu’il n’était pas facile d’en supporter la vue. (Ibid., p. 197-198)

[...]

L’accointance du guerrier et du dragon apparaissait déjà dans plusieurs passages de Geoffroy de Monmouth, à commencer par la vision de l’étoile, ou plus vraisemblablement de la comète, à laquelle Uther devra son nom de Pendragon (Tête de Dragon) :


Elle brillait d’un unique rayon. Mais ce rayon était prolongé par une boule de feu en forme de dragon et de la bouche de ce dragon sortaient deux rayons ; l’un semblait s’étendre au-delà des Gaules tandis que l’autre était tourné vers la mer d’Irlande et se partageait en sept rayons plus petits. (Geoffroy de Monmouth, 1993, § 133 ; [...]


Merlin, chargé d’élucider la signification de l’étoile, y voit l’annonce de la mort d’Aurèle Amboise, de la victoire de son frère Uther, de son accession au trône et de la puissance de son futur fils, « dont le pouvoir rayonnera sur tous les royaumes où l’étoile apparaît ». Ce fils, chacun le sait, sera Arthur. Uther, devenu roi, fait fabriquer « deux dragons en or semblables à celui qu’on avait aperçu sur le rayon de l’astre ». Il dépose l’un dans la cathédrale de Winchester, « et il conserva l’autre pour l’emporter avec lui dans les combats. C’est depuis ce temps-là qu’on l’appela Uther Pendragon ce qui signifie en langue bretonne “tête de dragon” » (ibid., § 135). D’oraculaire qu’il était au départ, ce dragon céleste devient donc talisman et emblème du pouvoir conféré à Uther et à son futur fils Arthur. Il est également, si l’on peut dire, directionnel, puisque de sa gueule partent deux rayons indiquant l’un la Gaule et l’autre la mer d’Irlande. Dans la suite du texte, la figure du dragon ne cesse de symboliser le pouvoir d’Arthur :

  • § 147 : On voit Arthur, à la veille d’une bataille décisive contre les infâmes Saxons, se coiffer d’un « casque en or, gravé d’une figure représentant un dragon », cependant que son bouclier porte l’image de « sainte Marie, mère de Dieu ». Deux protections valent mieux qu’une. Pour un homme du Moyen Âge, il n’est pas incompatible de s’affirmer dragon dans le combat et de demander à la Vierge sa protection.

  • § 164 : Arthur voit en songe un ours venu d’Occident, volant dans les airs, « mult lai, mult fort, mult gros, mult grant et de mult orrible façun », et « un dragon terrifiant qui éclairait le pays par l’éclat de ses yeux ». Le dragon crache des flammes et consume le corps de l’ours. Malgré l’affinité étymologique d’Arthur et de l’ours, c’est bien le dragon qui représente Arthur : « il esteit de lui significance » (Letellier & Hüe, 2003, p. 38-39). Son rêve annonce le combat terrible qu’il va mener contre un géant installé au sommet du Mont Saint-Michel.

  • § 168 : Plus tard encore, dans la région d’Autun, désireux de marcher sur Rome, Arthur dispose ses troupes avant la bataille et fait installer vers l’arrière « le dragon d’or qui lui servait d’enseigne ». Une miniature d’un manuscrit de la fin du xiiie siècle (Paris, BnF, ms. fr. 95) représente Merlin portant dans la bataille un dragon-étendard (reproduite dans Loomis, 1959, ill. 7, p. 320).

Le dragon-étendard était connu des Grecs et des Romains. Isidore de Séville y voit la commémoration de la victoire d’Apollon sur le serpent Python. Selon Jacques Le Goff, que je suis ici, le dragon-étendard des XIe-XIIe siècles serait plutôt l’héritier des étendards asiatiques parvenus en Occident par les Anglo-Saxons et les Vikings au nord, par les Arabes au sud (Le Goff, 1999, p. 240 et suiv.). Mais, poursuit l’historien, « le dragon-étendard développe, au cours du XIIe siècle, un symbolisme propre qui aboutit à faire du dragon un emblème de communauté militaire, puis national. Le Draco Normannicus, qui donne son titre à un poème d’Étienne de Rouen, c’est tout simplement, en une métaphore, le peuple normand, les Normands, selon un usage mis à la mode par Geoffroy de Monmouth ». On voit par ces différents exemples comment le dragon, d’ennemi qu’il était au départ, devient l’allié, voire l’emblème non seulement du chevalier, mais d’un peuple tout entier, et comme un gage de victoire.


Les dragons sous la tour : calendrier et points centraux - La référence à Geoffroy de Monmouth nous invite à relire une scène centrale pour notre propos : celle du combat des deux dragons sous la tour du roi Vortigern. On en connaît plusieurs versions qu’il faut rappeler chronologiquement.


  1. La première, à ma connaissance, se trouve aux chapitres 40-42 de la compilation intitulée Historia Brittonum de Nennius (un moine qui se qualifiait lui-même de « petit oiseau babillard » — mais tout ce qui le concerne fait objet de débats), sans doute au début du ixe siècle. On connaît l’histoire : le roi Vortigern ne parvient pas à se faire construire une tour, qui lui servirait de refuge contre les Saxons. La tour s’écroule sans cesse. Le roi fait appel à ses mages. Ceux-ci, très embarrassés, préconisent de trouver un enfant sans père, puis d’arroser les pierres et le mortier avec son sang. L’enfant sans père, dénoncé par ses camarades, n’est autre que Merlin. L’enfant révèle que sous les fondations de la tour se trouve un lac avec deux vases où se cachent deux serpents (duo vermes), « l’un blanc, l’autre rouge », enveloppés dans un tissu. Sitôt mis au jour, les serpents commencent à se battre ; le rouge d’abord plus faible finit par repousser le blanc hors du tissu ; puis ils se poursuivent à travers le lac et la tenture disparaît. L’enfant donne alors son interprétation du combat : le tissu figure le royaume, le lac est l’image du monde, le dragon rouge représente les Bretons et le dragon blanc les Saxons. Rappelons par anticipation que le dragon rouge, devenu emblème national brittonique et choisi par les Tudor, « figure sur les armoiries royales d’Angleterre et sur celles du prince de Galles jusqu’en 1603. […] La prophétie de Merlin, “le dragon rouge sera le premier”, est la devise de la ville de Cardiff » (Arlaux, 2000, p. 21). En Petite Bretagne, il est l’emblème du Trégor.

  2. Vers 1134 apparaissent des prophéties de Merlin traduites du breton en latin (voir la chronologie dans le Livre du Graal, 2001, vol. 1, p. LVII). Elles sont reprises par Geoffroy de Monmouth dans son Histoire des rois de Bretagne quelques années plus tard. L’interprétation du combat des dragons par Merlin est le début d’un long épisode où Merlin, en larmes, « s’abandonne à l’esprit prophétique » (Geoffroy de Monmouth, 1993, § 111). Prophéties terribles qui prédisent la victoire finale des Saxons, à travers de multiples vicissitudes : « Malheur au dragon rouge car sa mort est proche. Le dragon blanc, qui signifie les Saxons que tu as invités, occupera ses cavernes. Quant au dragon rouge, il représente la nation bretonne opprimée par le dragon blanc. C’est pourquoi les monts de Bretagne, tout comme les vallées, seront aplanis et les fleuves de ces vallées deviendront des fleuves de sang […]. » (ibid., § 112)

  3. À partir du Merlin de Robert de Boron au tout début du xiiie siècle, dans l’Estoire de Merlin qui en est la suite, et dans les différentes versions cycliques des romans arthuriens, jusqu’au gigantesque Livre du Graal, l’histoire des dragons et de la tour de Vortigern figure comme un épisode obligé, mais perd de son importance, puisque ce qui est en cause n’est plus le destin des Bretons face aux Saxons, mais l’histoire générale de la Rédemption, symbolisée par la quête du Graal.

  4. Il faut attendre le milieu ou la fin du xive siècle pour que soit rédigé le texte qui nous importe ici le plus directement : le conte de Lludd et Llevelys, recueilli dans le Mabinogi gallois. J’en rappelle l’essentiel : trois fléaux s’abattent sur l’île de Bretagne, jusque-là sagement gouvernée par le roi Lludd, frère du roi de France Lleuelys. Le premier est une invasion par des êtres dont l’ouïe est si fine qu’ils entendent tout ce qui est dit sur la surface de l’île. Le deuxième est un cri poussé la nuit des calendes de mai, si épouvantable que les hommes en perdent leur couleur et leur force, les femmes leur grossesse et que tout le pays devient stérile. Le troisième, enfin, se traduit par la disparition de toutes les provisions dans les résidences royales. On a montré depuis longtemps que ces fléaux se répartissent selon les trois fonctions duméziliennes : le premier concerne la parole, la diffusion immédiate de ce qu’on appellerait de nos jours des data, entraînant l’impossibilité de toute discussion privée ou de toute tractation secrète (dans la suite du conte, les deux rois, qui sont frères, utilisent une corne en bronze destinée à empêcher que leur conversation ne soit divulguée, mais un démon dans la corne transforme toute parole en déclaration haineuse). Problèmes donc de la connaissance et de la vérité, qui appartiennent à la fonction royale. On pourrait être tenté de rattacher le deuxième fléau — le cri stérilisant — à la troisième fonction, mais on apprend qu’il est provoqué par le combat de deux dragons luttant pour la possession du royaume, ce qui ramène à l’affinité des dragons et de la guerre. Quant au troisième fléau, la disparition des réserves de nourriture et de boissons, il appartient à l’évidence à la fonction de prospérité. Mais le texte révèle encore autre chose, et c’est ce qu’il nous faut examiner maintenant.


Pierre-Yves Lambert, dans son édition du Mabinogi, affirme en note que le thème des deux dragons « est inspiré par la légende de Merlin », et renvoie à Geoffroy et à Nennius (Les Quatre Branches du Mabinogi et autres contes gallois du Moyen Âge, 1993, note 16, p. 385). Mais deux données au moins ne figurent ni dans les récits de Nennius, ni dans l’Histoire des rois de Bretagne ou les textes subséquents, et ce sont celles qui nous intéressent le plus directement. Dès lors, de deux choses l’une, ou bien elles ont été ajoutées par le rédacteur tardif du conte, ou bien — et c’est le plus vraisemblable — elles viennent d’un très ancien passé.


Une question de temps : La première est la donnée calendaire : le fléau des dragons frappe le royaume de Lludd « la nuit des Calendes de mai, chaque année », autrement dit au moment de Belteine, à l’articulation de l’année, quand la saison sombre fait place à la saison claire. (3) Ainsi le combat des dragons, que l’interprétation de Merlin ramène à l’opposition politique de deux peuples, renverrait au fait beaucoup plus général de l’alternance des deux saisons de l’année celtique, que Venceslas Kruta retrouve notamment dans les deux dragons de la cruche de Brno (Kruta, 2007). Que le dragon annulaire, l’ouroboros, représente l’année, le temps cyclique, est une chose bien connue et que l’on trouve explicitement chez Isidore de Séville (Le Goff, 1999, p. 240). La particularité celtique résiderait en la scission de ce dragon annulaire en deux dragons se dévorant mutuellement (ou se faisant suite), conformément à la bipartition de l’année en deux saisons, alternativement sombre et claire. Ce n’est donc pas pour rien que les dragons du Mabinogi se manifestent le 1er mai et que tout le mois de mai, où le temps redoutablement instable menace les cultures, a pu être qualifié de « mois des dragons ». À l’époque chrétienne, il est marqué par les multiples processions de dragons qui doublent, dans les villes, les processions des Rogations (sur les Rogations, voir Walter, 1993).

Un sceptique pourrait en tirer argument pour voir dans la notation calendaire du conte de Lludd et Llevelys un ajout tardif. Mais ce ne serait que reculer le problème. En effet, l’origine et la chronologie des dragons processionnels continuent d’embarrasser les historiens. On le voit bien dans les travaux de Le Goff sur « Culture savante et culture populaire », en particulier sur « Saint Marcel de Paris et le Dragon » (Le Goff, 1999, p. 215-268) : « Les dragons processionnels ont dû apparaître vers le milieu du XIIe siècle » (ibid., p. 261) ; « […] beaucoup [de dragons] ne doivent la vie qu’aux processions des Rogations », où ils avaient une place officielle (ibid., p. 257). On ne possède pas de témoignage écrit avant l’époque romano-gothique et ce que l’historien nomme « la grande vague folklorique des XIIe-XIIIe siècles » (ibid., p. 223). Et Jacques Le Goff d’énumérer : la Grand Gueule de Poitiers ; le dragon crocodile de Niort ; la Gargouille de Rouen ; dans la Flandre-Hainaut, le dragon de Douai et celui de Mons ; en Champagne, le dragon de la Chair salée de Troyes, celui de Provins et le Kraulla ou Grand Bailla de Reims ; en Lorraine, les dragons de Toul, Verdun et surtout Metz avec son célèbre Gawly ou Graouilly. En Provence, à côté de la célèbre Tarasque de Tarascon, « un relevé minutieux fait surgir presque en chaque ville (ou site célèbre) les dragons, à la Sainte-Baume, à Arles, à Marseille, à Aix, à Draguignan, à Cavaillon, à la fontaine de Vaucluse, dans l’île de Lérins, à Avignon » (ibid., p. 256-257).

Mais d’autre part « certains [de ces dragons], sont issus de légendes hagiographiques et liés à un saint » remontant souvent « au haut Moyen Âge ». Pour les plus anciennes, ces légendes remontent au Ve siècle. C’est également au Ve siècle que saint Mamert, évêque de Vienne (mort en 474), aurait institué les processions des Rogations pour lutter, écrit Grégoire de Tours, contre « de nombreux prodiges » qui jetaient la terreur dans la ville : tremblements de terre, divagations de cerfs et de loups sauvages, incendie du palais royal la veille des fêtes de Pâques, etc. (Grégoire de Tours, 1963, livre II, chap. 34, p. 127). Ces cérémonies se répandirent rapidement dans toute la chrétienté. Elles avaient lieu en principe les trois jours précédant le jeudi de l’Ascension.

Il faut donc supposer une très longue persistance souterraine, suivie de résurgences. En vérité l’image du dragon est permanente, entretenue par une multitude de contes et légendes, même si elle s’actualise par des représentations plastiques ou des rituels à certaines périodes plutôt qu’à d’autres.

Même lorsqu’il est tué, le dragon demeure une force et, comme souvent dans la pensée traditionnelle, la puissance maléfique peut se renverser en pouvoir bénéfique. Je retiendrai seulement pour l’instant ce que dit Louis Dumont dans la conclusion de sa grande étude sur la Tarasque : « Les services qu’on demande à l’effigie rituelle ne sont pas d’une nature différente de ceux qu’on peut attendre de la sainte protectrice. […] La sainte participe dans une certaine mesure du monstre qu’elle dompte. » À Tarascon du moins, « la Tarasque est avant tout la bête éponyme, le palladium de la cité » (Dumont, 1951, p. 225 et 227). L’Antiquité romaine connaissait ces cités mises sous la garde d’un antique dragon : une élégie de Properce (IV, 8, v. 3-14) nous apprend que c’était le cas de Lanuvium, au sud-est de Rome ; chaque année, raconte Properce, il réclame sa pâture, qu’une jeune vierge vient lui apporter dans une corbeille d’une main tremblante. Puis « elle s’en retourne se jeter au cou de ses parents et les paysans s’écrient : l’année sera fertile » (cité par Le Quellec & Dumerchat, 1994, p. 56). On n’est pas loin de la légende du serpent de Villedieu-lès-Bailleul en Normandie : pour calmer sa fureur, on lui offrait « les prémices des moissons et le lait le plus pur », mais il exigeait en outre, annuellement, une jeune fille (Moricet, 1963, p. 166-169).

À lui seul, le regroupement des processions de dragons au mois de mai, donc à la période de Belteine, parallèlement aux Rogations, serait un indice insuffisant pour affirmer une filiation celtique (dont certains ne veulent pas entendre parler). Mais si l’on examine les dates des fêtes des saints vainqueurs de dragons, on constate que la majorité d’entre elles se situent dans la zone des quatre grandes fêtes irlandaises. La démonstration en a été faite par Bernard Sergent (1990, voir aussi Sergent, 1997b et 2018). Ne citons que les exemples les plus flagrants :


  • Pour la période de Samain : Saint-Marcel de Paris, 1er ou 3 novembre ; Saint-Vigor (Bayeux), 1er novembre ; Saint-Efflam (Côtes d’Armor), 2 novembre (selon Sergent, 2018 : le 6 novembre dans les calendriers de Tréguier et de Vannes) ; Saint-Véran (Cavaillon et Fontaine-de-Vaucluse), 11 novembre (Sergent, 2018 : 19 octobre ou 14 novembre) ; auxquels on peut ajouter Saint-Romain (Rouen), 23 octobre ; Saint-Clément de Metz, 23 novembre.

  • Pour la période d’Imbolc : Saint-Julien du Mans, 28 janvier ; Saint-Amand (Tournay, Hautes-Pyrénées), 6 février ; Saint-Armentaire (Antibes), 16 février.

  • Pour la période de Belteine : Saint-Neventer (saint breton semi-légendaire qui aurait débarrassé le pays d’un dragon qui dévorait bêtes et gens10), 7 mai ; Saint-Bienheuré de Vendôme, 9 mai ; Saint-Lambert, 12 mai.

  • Enfin pour la période de Lugnasad : Saint-Pavace (compagnon et successeur de saint Julien au Mans), 24 juillet ; Saint-Mesmin, 26 juillet ; Sainte-Marthe (Tarascon), 29 juillet ; Saint-Loup (Troyes), 29 juillet ; Sainte-Radegonde (Poitiers), 13 août ; Saint-Armel (né au Pays de Galles, il chasse le dragon de la forêt du Theil), 16 août ; Saint-Donat (Sisteron), 19 août.


La liste des saints sauroctones peut être complétée, les dates connaître quelques variantes, mais le fait général ne peut être contesté : c’est au moment des quatre fêtes majeures de l’année celtique que nos dragons se trouvent préférentiellement chassés et/ou célébrés.


Une question d’espace : [voir Mediolanum]


Le Dragon astronomique : On connaît dans la tradition gréco-romaine la constellation du Dragon. Dans la mythologie grecque, le Dragon céleste résulte de la métamorphose en étoiles (de la catastérisation) du dragon Ladon, à cent têtes, qui gardait l’arbre aux pommes d’or des Hespérides. Il aurait été tué par Héraklès. Or Ladon est aussi le nom d’un fleuve d’Arcadie, et de quelques autres rivières de Grèce (sur le Ladon, voir Sergent, 1997a, p. 132-135). Fleuve, dragon terrestre et Dragon astronomique forment donc un groupe de trois termes permutables, qui se métamorphosent les uns dans les autres (voir Hygin, 2012, no 30).

Question : quel nom les anciens Celtes donnaient-ils à la constellation que nous appelons le Dragon ? On sait qu’en l’absence de textes, il est difficile dans ce domaine d’avoir des certitudes. Je m’appuierai sur le travail effectué par Joseph Monard et publié en 2005 sous le titre Astronymie et Onomastique calendaire celtiques. On y apprend que pour la période antique la constellation du Dragon était nommé Ambis, mot apparenté à Ambes, « le fleuve », et désignant un dragon aquatique. En gaélique d’Écosse, c’est le « serpent ailé ». En breton, pour la période médiévale et moderne, on trouve à côté du latin Draco, Avank Du, le « castor noir », qu’on trouve aussi en gallois. Étonnante confirmation de l’identité du dragon et du castor dans la mentalité bretonne. [voir castor]


Conclusion : Pour conclure, on pourrait être tenté de reprendre les mots de la Jeune Parque de Valéry : « Va ! je n’ai plus besoin de ta race naïve,/ Cher Serpent… » (Valéry, 1917, p. 97). Pourtant, sous ses allures d’adversaire un peu obtus et parfois puéril, le dragon des mythes et des légendes a incarné, dans les millénaires du passé, des fonctions de grande portée. S’il n’est pas, comme dans la théologie chrétienne, la figure de l’adversaire spirituel, lequel appartient au domaine de la transcendance, le dragon celtique représente des forces immanentes qu’il vaut mieux ne pas ignorer.

1. Dans la société celtique comme dans d’autres sociétés indo-européennes, il est aisé de montrer que la figure du dragon est active aux trois niveaux fonctionnels définis par Georges Dumézil :

  • Au niveau de la première fonction, il représente les forces primitives, les puissances du sol que le prince — temporel dans le cas du roi, spirituel dans le cas de l’évêque du haut Moyen Âge — doit soumettre pour régner en paix et assurer la prospérité de son territoire. Depuis au moins les cités du Bronze — on retrouve cela en Chine —, le prince est considéré comme le garant du bon ordre de la nature, comme le responsable suprême du déroulement régulier des cycles cosmiques, à commencer par les saisons. Sa victoire sur le dragon, spécialement au moment où il entre en charge, assure sa capacité de protéger les populations contre des forces toujours capables de se déchaîner, au premier rang desquelles, dans nos régions, la rivière en crue, le torrent furieux ou les marais pestilents. J’ai développé cet aspect dans un article ancien sur « le Prince et le Dragon », auquel je ne peux que renvoyer (Vadé, 1992).

  • Dans le domaine des combats, le dragon devient un emblème, manifesté par l’ornementation des armes, voire une figure d’identification pour les guerriers. Sa présence est si constante, depuis les paires de dragons de la proto-histoire, jusqu’aux dragons-étendards du Moyen Âge (sans parler des modernes régiments de Dragons), qu’il est inutile de s’appesantir.

  • Du point de vue des producteurs et des éleveurs, donc de la troisième fonction, le dragon est toujours une menace, mais il se montre ambivalent. Si les crues sont souvent destructrices, elles sont aussi fertilisantes, et pas seulement dans la région du Nil : les champs, les pâturages que l’eau recouvre presque chaque hiver dans le Maine et l’Anjou (pour citer des provinces que je connais mieux que d’autres) ne s’en portent que mieux. Dans la région d’Angers, écrit un archiviste départemental, « chaque année, plusieurs centaines d’hectares disparaissent sous les eaux, au point que l’on ne discerne plus les confins de cette plaine liquide. Un silence impressionnant s’appesantit sur le sol inondé. […] La terre se gorge d’eau pour mieux porter six mois plus tard, l’herbe nourricière qui fait de cette région une des plus riches de 1’Anjou » (Jacques Levron cité par Delavigne, 2006, p. 49-50). Dompté, invoqué aux bons moments de l’année, le dragon peut devenir un auxiliaire, une « bonne sainte vermine ». Les processions de dragons, couplées avec les Rogations, sont assez parlantes à cet égard.

2. Actif dans les trois fonctions, le dragon est également présent dans les trois mondes, ou pour mieux dire les trois niveaux du monde conçu en verticalité. Il est étroitement lié aux zones inférieures, souterraines et sous-marines. C’est généralement là que le renvoient les saints évêques qui ne se contentent pas de l’exterminer. De là, il peut ressortir périodiquement et vagabonder à la surface du sol, avec les conséquences ambivalentes que je viens d’évoquer. Mais il est également présent dans le monde supérieur, celui des astres où il se tient tout près de la Grande Ourse, c’est-à-dire, en Bretagne, près du Char d’Arthur. Cette présence aux trois niveaux du monde, pointant vers le pôle, en fait une figure toute proche de l’axe cosmique, sur lequel il s’enroule, comme on le voit sur certaines gravures anciennes. Axe ou pivot temporel, le dragon est en rapport astronomique avec les éclipses de lune (c’est un point que je n’ai pas abordé, et qui appartient à l’astronomie pure). Plus généralement, ouroboros scindé, il symbolise l’alternance des deux saisons, successivement sombre et claire, structure fondamentale du cycle annuel tel que les Celtes l’ont élaboré.

Maléfique ou bénéfique, terrifiant ou protecteur, le dragon est une figure de toutes les mythologies. Mais l’usage qu’en font les cultures est variable. Dans la famille indo-européenne, les Celtes, pour autant qu’on puisse généraliser, semblent parfois l’avoir envisagé avec faveur. Ce n’est pas l’adversaire absolu que le héros doit affronter dans les contes du type la Bête à sept têtes. On connaît des dragons hédonistes, buveurs d’hydromel ou joueurs de biniou. Les Gallois ont fait du dragon rouge leur emblème national. Et les dragons processionnels, lointain héritage de dragons locaux convertis, ont entretenu avec les populations des relations joueuses. Si l’époque moderne n’a plus besoin de cette « race naïve » pour expliquer ou conjurer certains désastres naturels, le dragon n’en reste pas moins vivant dans l’imaginaire occidental — pour ne rien dire de l’Extrême-Orient et de la Chine où, comme on sait, les dragons n’ont rien perdu de leur rôle calendaire et symbolique.

Notes : 1) Il en va de même dans la mythologie japonaise : dans son palais sous-marin, le roi Dragon représente « la force terrifiante de la nature » et toutes les calamités naturelles (orages, tempêtes, tremblements de terre, tsunamis) qui menacent le pouvoir de l’empereur (Shinoda, 2010).

2) Pierre-Yves Lambert considère que ce texte, peut-être parodique, œuvre d’un lettré averti, « ne peut guère être antérieur à 1300 environ » (Les Quatre Branches du Mabinogi et autres contes gallois du Moyen Âge, 1993, p. 187).

3) Voir, dans le conte de Kulhwch et Olwen, l’opposition de deux prétendants à la main d’une illustre jeune fille, qui se battent « chaque année aux Calendes de mai, jusqu’au jour du Jugement », et la note prudente de Pierre-Yves Lambert : « La bataille des deux prétendants le jour du 1er mai est interprétée souvent comme le combat des deux saisons, hiver et été, au début d’une nouvelle année. » (Ibid., p. 374)"

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Mythologie :


Le Glossaire théosophique (1ère édition G.R.S. MEAD, Londres, 1892) d'Helena Petrovna Blavatsky propose plusieurs entrées relatives au dragon dont nous reproduisons les plus pertinentes :


"DRACONTIA (gr.). Temples consacrés au Dragon, emblème du soleil, symbole de la Divinité de la Vie et de la Sagesse. Tout le monde connaît les Dracontia de Karnak en Egypte, de Carnac en Bretagne et de Stonehenge en Angleterre.


DRAKON (gr.) ou Dragon. Considéré maintenant comme un monstre "mythique" qui ne se perpétuait en Occident que sur des Sceaux, etc... comme un griffon héraldique, et le Diable tué par Saint George, etc... En fait c'est un monstre antédiluvien disparu. Dans les antiquités babyloniennes on s'y réfère comme au "couvert d'écailles" et on le rattache à des pierres précieuses et à Tiamat la mer. "Le Dragon de la Mer" est mentionné à maintes reprises. En Egypte, c'est l'étoile du Dragon (alors l'Etoile Polaire) l'origine des rapports de presque tous les dieux avec le Dragon. Bel et le Dragon, Apollon et Python, Osiris et Typhon, Sigur et Fafnir, et pour finir Saint George et le Dragon, sont tous la même chose. Tous étaient des dieux solaires et partout où nous trouvons le soleil nous trouvons aussi le Dragon, symbole de la Sagesse – Thoth-Hermès. Les Hiérophantes d'Egypte et de Babylone se disaient "Fils du Dieu Serpent" et "Fils du Dragon". "Je suis un Serpent, je suis un Druide", disait le Druide des régions Celto-Britanniques, car le Serpent et le Dragon étaient tous deux des symboles de Sagesse, d'Immortalité et de Renaissance. Comme le serpent rejette sa vieille peau pour réapparaître dans une neuve, de même l'Ego immortel rejette une personnalité pour s'en attribuer une autre.


FAFNIR (scandin.). Le Dragon de Sagesse.


HIVIM ou Chivim (héb.). De là viennent les Hivites qui, selon quelques commentateurs catholiques romains, descendent de Heth, fils de Canaan, fils de Ham, "le maudit". Brasseur de Bourbourg, le missionnaire traducteur des écritures des Guatémaltèques, le Popol Vuh, se laisse aller à la théorie que les Hivim du Quetzalcoatl, la divinité-serpent des Mexicains, et les "descendants des Serpents" comme ils se dénomment eux-mêmes, sont identiques aux descendants de Ham (!!) "dont l'ancêtre est Caïn". Tout au moins c'est la conclusion que le démonologue Des Mousseaux tire des écrits de de Bourbourg. Ce dernier insinue que les chefs qui portent le nom de Votan, le Quetzalcoatl, sont les descendants de Ham et de Canaan, "Je suis Hivim", disent-ils. "Etant un Hivim, je suis de la grande race des Dragons. Je suis un Serpent, moi-même, car je suis un Hivim" (Cortès, 51). Mais Caïn est allégoriquement montré comme l'ancêtre des Hivites, les Serpents, parce que Caïn est tenu pour avoir été le premier initié dans le mystère de la procréation. La "race des dragons" ou serpents représente les sages Adeptes. Les noms Hivi ou Hivites, et Levi – signifient un "serpent" ; et les Hivites ou tribu-serpent de Palestine étaient, comme tous les Lévites et Ophites d'Israël, des ministres initiés des Temples, c'est-à-dire, des occultistes, comme le sont les prêtres de Quetzalcoatl. Les Gibéonites, à qui Josué assigna le service du sanctuaire, étaient Hivites. (Voir Isis Dévoilée, Vol. IV., 150, note 14).


KUKLOS ANANKES (gr.). Litt., "L'inévitable cycle" ou le "cercle de la nécessité". [...] Les enseignements égyptien et chaldéen étaient ceux de la Doctrine Secrète des membres de la Société Théosophique. Les Mexicains possédaient la même doctrine. On fait décrire à leur demi-dieu Votan, dans le Popol Vuh (voir l'ouvrage de Bourbourg) le ahugéro de colubra qui est identique aux "Catacombes des Serpents", ou passage, et l'on ajoutait qu'il passait sous terre et "se terminait à la racine du ciel", et dans ce trou de serpent, Votan était admis parce que lui-même était "un fils des Serpents", ou un Dragon de Sagesse, c'est-à-dire, un Initié. Dans le monde entier, les prêtres-adeptes s'appelaient "Fils du Dragon" et "Fils du dieu-serpent".


MEHEN (égypt.). Dans les mythes populaires, le grand serpent qui représente l'atmosphère inférieure. En occultisme, le monde de la Lumière Astrale, appelé symboliquement le Dragon Cosmique et le Serpent. (Voir les ouvrages d'Eliphas Lévi, qui nommait cette lumière le Serpent du Mal, et autres noms, lui attribuant toutes les influences mauvaises sur terre).


NAGA (sans.). Litt., "Serpent". Dans le panthéon indien, le nom du Serpent ou des esprits des Dragons, et des habitants de Pâtâla, l'Enfer. Mais comme Pâtâla veut dire antipodes, et qu'il fut le nom que les anciens donnèrent à l'Amérique, continent qu'ils connaissaient et visitaient avant que l'Europe n'en eût jamais entendu parler, le terme est probablement analogue au mexicain nagal, appellation des sorciers (de maintenant) et des hommes-médecine. Les Nâgas sont les Nats birmans, les dieux-serpents, ou "démons du dragon". Dans l'ésotérisme, cependant, et ainsi que cela a déjà été dit, c'est le surnom des "hommes-sages" ou adeptes. En Chine et au Tibet, on regarde les "Dragons" comme les divinités tutélaires du monde en général et de nombreux endroits sur terre en particulier, et on explique ce mot comme voulant dire adeptes, yogins et narjols. Le terme fait simplement référence à leur grand savoir et à leur sagesse. Ce terme se trouve également dans les vieux Sûtras et les biographies du Bouddha. Le Nâga est toujours un homme sage, doté de pouvoirs magiques extraordinaires, en Amérique du Sud et Centrale comme en Inde, en Chaldée et aussi en ancienne Egypte. En Chine, le "culte" des Nâgas était répandu, et il est devenu encore plus marqué depuis que Nâgârjuna (le "grand Nâga", littéralement le "grand adepte"), le quatorzième patriarche bouddhiste, visita la Chine. Les "Nâgas" sont regardés par les Célestes comme "les Esprits tutélaires ou dieux des cinq régions, ou les quatre points de la boussole et le centre, et comme les gardiens des cinq lacs et des quatre océans" (Eitel). Ceci, repris à son origine et traduit ésotériquement, signifie que les cinq continents et leurs cinq races-racines ont toujours été sous la protection des "divinités terrestres", c'est-à-dire, des sages Adeptes. La tradition qui veut que des Nâgas lavèrent Gautama Bouddha à sa naissance, le protégèrent à sa mort, montre et conservèrent les vestiges de son corps à sa mort, montre à nouveau que les Nâgas ne sont que des hommes sages, les Arhats, et non pas des monstres ou des Dragons. Ceci est également corroboré par les innombrables histoires de la conversion des Nâgas au Bouddhisme. Le Nâga d'un lac situé dans une forêt près de Râjagriha et bien d'autres "Dragons" furent ainsi convertis par Bouddha à la Bonne Loi.


THELI (chaldéen). Le grand Dragon dont on dit qu'il environne symboliquement l'univers. En lettres hébraïques c'est T L I = 400 + 30 + 10 = 440 ; lorsque "sa crête est réprimée (la lettre initiale)", disaient les rabbins, "40 demeure", ou l'équivalent de mem : M = eau, les eaux au-dessus du firmament. Evidemment c'est la même idée qui est symbolisée par Śesha – le Serpent de Vishnu."

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Rendez-vous sur la page de France culture consacrée aux dragons pour découvrir l'évolution des mythologies du dragon du paléolithique à Games of thrones.

Selon Aurore Petrilli auteur d'un article intitulé "Le trésor du dragon : pomme ou mouton ?" (paru In : Gaia : revue interdisciplinaire sur la Grèce Archaïque, numéro 16, 2013. pp. 133-154) :


"[...] Des gardiens identiques : Plus frappant encore, les gardiens sont tous deux des dragons, des créatures serpentiformes, et tous deux sont réputés pour leur vigilance. On dit d’eux qu’ils ne dorment jamais, ou bien qu’ils sont dotés d’une multiplicité de têtes.

Ladon, le gardien des pommes, est, selon les versions, fils de Phorkys et Kétô (11), de Typhon et Échidna (12), ou encore le fils par parthénogenèse de Gaia (13). Sa vigilance lui serait conférée soit par le fait qu’il possède cent têtes (14), ce qui lui permettrait d’en reposer certaines pendant que d’autres veillent, soit qu’il n’ait nul besoin de sommeil (15). Certains disent aussi qu’il serait doué de parole (16). Le fait est qu’il est placé en qualité de sentinelle autour de l’arbre (17).

Le dragon de Colchide n’est pas doté, comme son homologue, d’un nom particulier. En revanche, on dit de lui qu’il est la vigilance incarnée et que rien, pas même le sommeil, ne viendrait troubler son attention (18).

Les deux créatures ont donc des capacités très proches. La vigilance dont ils font preuve constitue sans doute, pour les anciens, un trait de caractère commun à toutes les créatures du même type. Mais leur apparence et leur fonction sont tellement similaires qu’il serait presque légitime de les considérer comme des doublons l’un de l’autre. Au fi l du temps et des transmissions, les deux mythes d’origine auraient pu fusionner puis se dissocier à nouveau, chacun emportant un fragment de l’autre dans la manœuvre.


Notes : 11. Hésiode, Théogonie, 333-335.

12. Ps.-Apollodore, Bibliothèque, II, 5, 11 ; Hygin, Fables, XXX, CLI.

13. Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 1396-1407. Pour plus d’informations sur le gardien du jardin des Hespérides, voir notamment : Graf, Der Neue Pauly, 2000, VI, col. 1052-1053.

14. Ps.-Apollodore, idem.

15. Diodore, Bibliothèque Historique, IV, 25 ; Premier Mythographe, Fables, I, 38 ; II, 5.

16. Ps.-Apollodore, idem. Voir Graves (1991, p. 108).

17. Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 1432-1435.

18. Argonautiques Orphiques, 991-1020 ; Apollonios de Rhodes, Argonautiques, II, 402- 407 ; II, 1207-1215 ; IV, 87-91 et 123-165 ; Diodore, IV, 48 ; Ovide, Métamorphoses, VII, 192-214 et Héroïdes, 12."

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Pour Melissa Alvarez, auteure de A la Rencontre de votre Animal énergétique (LLewellyn Publications, 2017 ; traduction française Éditions Véga, 2017), Ladon est défini par les caractéristiques suivantes :


"Ladon


Traits : Ladon, dans la mythologie grecque, était un serpent dragon à cent têtes qui gardait les pommes d'or du jardin des Hespérides. Du fait de ses nombreuses têtes, il avait toujours des yeux en alerte pour voir si quelqu'un essayait de s'emparer des pommes sacrées. Hercule a tué Ladon en lui décochant une flèche trempée dans le sang empoisonné de l'hydre, et il a ensuite décapité toutes ses têtes. Il a alors volé les pommes d'or sacrées pour terminer ainsi le onzième de ses travaux. Héra a transformé Ladon en la constellation du Dragon. On dit qu'après sa mort, les Hespérides furent si torturées de chagrin qu'elles se transformèrent en peupliers noirs, ormes et saules pleureurs.


Talents : Aventure - Affirmation de soi - Points de vue différents - Intrépide - Fluidité - Formidable - Passionné - Persévérance - Prospérité - Protection - Noble - Tenace - Résilience - Richesse - Force - Survie.


Défis : Létal - Féroce - Thésaurise - Intimidant - Possessif - Imprévisible.


Élément : Terre.


Couleurs primaires : Noir - Brun - Vert.


Apparitions : Lorsque Ladon apparaît, cela veut dire que vous devez être sur vos gardes parce que quelqu'un peut essayer de vous prendre quelque chose. Cela peut être aussi simple qu'un stylo qu'on vous vole sur votre bureau, ou un repas qu'on vous pique dans le réfrigérateur, ou bien cela peut être très compliqué. Ladon signifie qu'il faut surveiller vos arrières et être extrêmement vigilant sur votre sécurité dans les semaines qui viennent. Ladon va vous protéger, mais vous devez aussi redoubler de vigilance. Il indique que de nouvelles occasions vont se présenter à vous, qui vous permettront d'améliorer votre statut financier. Les pommes d'or que Ladon protégeait étaient sacrées et avaient de la valeur. Cela montre que votre propre valeur financière va s'accroître. Assurez-vous de bien voir les occasions qui se présentent pour ne pas les manquer. Ladon vient vous dire que vous êtes un formidable concurrent au travail. Vous aimez la compétitivité dans le travail et vous vous lancez sans peur à la tâche pour parvenir à la réussite. Vous pouvez même posséder votre propre société. Ladon était passionné par son rôle de protecteur des pommes d'or, et il s'est battu jusqu'au bout pour les protéger. Vous êtes tout aussi passionné dans chacun des domaines de votre vie. Vous ne cachez pas vos sentiments, mais vous les exprimez tels que vous les ressentez. Vous êtes très bon pour les débats parce que vous avez de nombreux points de vue, ainsi que la force et la détermination à faire en sorte que les autres comprennent votre façon de penser.


Aide : Il vous faut être plus souple. Il y a des moments où vous pouvez rester accroché à vos façons de faire et vous montrer quelque peu rigide. Ladon peut vous aider à cesser de manquer de souplesse pour devenir plus flexible dans vos façons de penser et de ressentir les choses. Ladon peut vous aider à vous affirmer plus fortement dans les situations où quelqu'un d'autre prend le pouvoir ou ne vous laisse pas placer un mot dans la conversation. Avec sa centaine de têtes, Ladon peut avoir pas mal de choses à dire et savoir comment détourner vers lui l'attention que d'autres essaient de maîtriser. Ladon vous met en garde contre le fait d'être trop intimidant : il vous fait agir avec grâce et d'une manière noble. Ladon est imprévisible, et il vous encourage parfois à bouleverser un peu les choses dans votre existence.


Fréquence : L'énergie de Ladon a la sonorité d'une centaine de cris stridents qui s'élèvent au même moment. Elle est fraîche et donne la sensation d'un cuir épais. Elle est rugueuse et pourtant douce. Elle bouge autour de vous en vagues, en ondulant.


Imaginez...

Tourbillonnant autour de vous, les nombreuses têtes de la bête vous parlent en même temps. Vous êtes le seul qui puissiez entendre leurs paroles dans leurs rugissements, aussi ont-elles toutes des choses à vous dire. L'une se chamaille avec une autre, deux autres s'emportent l'une contre l'autre, et elles s'ennuient s'il n'y a personne qui essaie de voler les pommes d'or. Vous levez les yeux et vous leur dites de se tenir tranquilles. Elles arrêtent de parler et vous caressez chacune des têtes, en lui envoyant de l'énergie positive pour la calmer. Lorsque vous avez fini, vous demandez aux têtes de faire leur possible pour s'entendre entre elles afin de protéger efficacement les pommes. Vous leur expliquez que, lorsqu'elles se disputent ou qu'elles s'énervent l'une contre l'autre, cela ne peut qu'affecter les efforts de l'ensemble. Elles sont d'accord, aussi vous les laissez et vous partez. En vous éloignant, vous entendez : "Tu vois, je t'avais dit que j'avais raison... - Mais pas du tout, ce n'était pas ce que tu disais..."

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


"Par sa tentative d'interprétation du dragon, l'analyste s'engage dans une situation inhabituelle. Lorsqu'un rêveur évoque, par exemple, la girafe, le cygne ou le chat, on doit s'interroger sur la nature des projections auxquelles se prêtent ces animaux, en fonction de leurs caractéristiques spécifiques : formes, couleurs et mouvements.

L'image du dragon résulte d'une étrange inversion du processus imaginaire. Avec elle, l'onirisme ne prend plus appui sur une représentation disponible, pour répondre à son besoin d'expression de telle ou telle valeur, il crée une image composite, monstrueuse, incertaine, dont la vocation est de servir un pur fantasme. A quelles fins ? S'il est possible d'apporter à cette question une réponse satisfaisante, le symbole aura perdu la plus grande part de son mystère.

L'argument qui consiste à prétendre que les rêveurs contemporains ont tous eu de nombreuses occasions de voir des figurations de dragon ne rend pas compte des origines d'une image plurimillénaire dont la naissance autonome en Mésopotamie, en Chine, en Insulinde, en Grève, est attestée.

L'observation attentive des productions oniriques établit rapidement la conviction que le rêve de dragon se développe à partir d'une matrice archétypale qui conditionne l'imprécision de l'image. On pourra réunir toutes les informations recueillies au fil de nombreux rêves, le portrait-robot du dragon restera flou, parce qu'il est de sa nature de l'être ! Un inventaire, même sommaire, des mythes et légendes dans lesquels le dragon joue un rôle, déborderait à lui seul le cadre prévu pour cet article. Comme toutes les images qui ont abondamment nourri le fonds culturel collectif, le monstre mythique a fait l'objet d'un intérêt soutenu de la part des analystes du psychisme ou de l'histoire des religions. Le panorama offert par les traduction différentes déconcerte l'observateur. Il faudra le reconnaître : l'investigation menée à travers les rêves aussi !

Mais ne serait-ce pas justement la vocation d'une image imprécise que de s'offrir à des projections variées ? Dans le vaste jeu des représentations psychologiques, le dragon serait-il une sorte de joker, apte à se substituer à n'importe quelle autre figure ? On sera tenté de l'admettre après un rappel – pourtant très sobre – des diverses interprétations proposées.

C. G. Jung voit dans le dragon l'un des symboles de la materia prima. L'animal fantasmatique représenterait « le féminin, la terre, le monde souterrain, le mal lui-même », valeurs refoulées dans l'inconscient par une humanité jadis placée sous la loi matriarcale, à mesure du développement de la conscience masculine. Marie Bonaparte considère le thème du monstre affronté comme le prototype de tous les combats œdipiens, le héros étant conduit à tuer le dragon-père pour délivrer la mère qui devient ainsi disponible pour le fils. Plusieurs auteurs font du dragon l'obstacle à vaincre par l'adolescent pour accéder à l'autonomie sexuelle. Tuer le monstre apparaît alors comme une épreuve rituelle de passage à la condition d'adulte. Pour d'autres, le dragon symbolise l'angoisse engendrée par le refoulement des désirs incestueux. Représentation des forces obscures, cachées, souterraines, l'image prendrait aussi le sens de la mère-terrible, de la dévoreuse, de la mère castratrice et de la mort.

Cette énumération n'est pas exhaustive. La multivalence de l’image s'exprime encore par son incontestable appartenance au monde des eaux, alors que dans les rêves un dragon sur trois crache le feu. Il entraîne aussi facilement dans les entrailles de la terre qu'il emporte dans l'air. L'étude objective des productions oniriques ne permet pas d'établir avec certitude le prédominance de l'une ou de l'autre des propositions qui précèdent.

L'examen des associations fait apparaître - outre l'étroite relation entre le dragon et l'eau - une très forte concentration des images de la famille des animaux. Parmi celles-là, quatre symboles bénéficient d'une corrélation statistique exceptionnellement élevée : la méduse, l'animal préhistorique, le vautour et la chauve-souris. Cette escorte rapprochée porte ostensiblement les insignes d'un monde caché, du règne de l'imprécision et de la nuit, dominé par la mère-terrible.

Les documents oniriques dont nous disposons ne ressemblent pas aux récits légendaires dans lesquels un héros jeune et brave, dominant ses peurs, affronte le dragon, le tue et jouit de l’invincibilité que lui confère la possession de l’épée trempée dans le sang du monstre vaincu. Lorsque le rêve met en scène l’épisode décisif de la délivrance des peurs, de la conquête de la puissance virile, ce n’est pas le dragon qu’il oppose au rêveur, mais l’ours.

Deux autres observations invitent à la circonspection vis-à-vis du dragon offert au fils œdipien comme représentation du père à tuer ou comme l’obstacle à vaincre par l’adolescent pour accéder à l’autonomie sexuelle : d’une part le dragon apparaît deux fois plus souvent dans les scénarios produits par les femmes que dans les rêves des hommes, d’autre part les rêveurs qui ont la puberté. Ce dernier fait n’exclut pas nécessairement le besoin de se délivrer symboliquement de l’image du père, mais les rêves examinés n’apportent pas de confirmation claire d’une telle disposition.

L’onirisme ne se satisfait pas d’une image imprécise, il la veut encore instable ! Dans le rêve, la tête de la gargouille, celle du crocodile, mais surtout celle du serpent se substituent, se superposent, s’amalgament à celle du dragon, comme s’il s’agissait de renforcer le caractère insaisissable de la représentation. Après l’eau, la tête est la seconde association qui s’impose avec le monstre mythique. Tout se passe comme si le rêve évaporait le corps du dragon pour accentue l’emphase déjà placée sur la tête.

Comme ils apparaissent dérisoires – volontairement dérisoires – les moyens utilisés par les rêveurs pour neutraliser l’adversaire ! Qui, d’ailleurs, prétendrait détruire un fantasme avec les balles d’un fusil ? Qui ne se sentirait ridicule de brandir une épée – fût-elle étincelante – contre une image insaisissable ? Comme s’il s’agissait de manifester cette impuissance, c’est avec un filet, voire avec des ficelles, que le rêveur essaiera parfois de maîtriser l’impressionnante créature. Un patient tentera de la noyer, sans y parvenir.

Une brève séquence du cinquième scénario de Delphine va montrer le dragon dans le rôle de la mère-terrible, de la mort imparable et insituable. La jeune femme est sous le choc de la disparition tragique de son frère cadet, survenue quelques mis plus tôt : « … Il y a un tuyau d’arrosage, de l’eau qui coule… je vois une tête de crocodile, avec la gueule ouverte et plein de dents… ça devient un serpent je crois… une tête de serpent… ou de… il y a un œil ouvert… un œil de femme… […] Là, je vois une grande table, dressée, très longue… au bout, il y a un dragon, assis, avec une fourchette dans une main et un couteau dans l’autre… et je vois mon frère, assis… jusqu’à présent, je sentais sa présence, sans le voir… maintenant, je vois une petite souris de dessin animé, qui court sur la glace, avec sa grosse tête... »

Cette séquence exprime l’angoisse de mort, réactivée par l’événement douloureux. Elle dirige aussi l’attention sur l’évocation des dessins animés, très fréquente dans les rêves, autour du dragon. Le recours aux dessins animés, peuplées de personnages fictifs, composant un univers qui se situe entre l’image inerte et la réalité vivante, est souvent utilisé par l’imaginaire pour atténuer l’impact émotionnel de ce qu’il donne à voir.

Toutes les traductions du dragon subissent une dérive qui favorise une confusion avec l’image du serpent. Les deux symboles ont, certes, une part de nature commune. L’un comme l’autre apparaissent parfois dans les rêves de façon fugitive. d’autres fois ils occupent une place importante dans une séquence plus ou moins longue. Il arrive aussi, à l’un comme à l’autre, d’être l’acteur principal dans l’ensemble du scénario. Si l’un et l’autre, dans ce cas, jouent un rôle indéniable de gardien du seuil, chacun d’eux, aussi, s e distingue par un comportement très différent.

Le serpent exerce une grande vigilance près d’un passage dont dépend l’accès à des contenus exceptionnellement refoulés dans l’inconscient. Il garde, au besoin accompagne le rêveur, mais ne s’engage pas dans l’action. Il s’apparente alors au Vieux sage, qui assiste mais ne dit mot.

Le dragon participe, s’implique, provoque. Il se veut acteur du drame mis en scène par l’imaginaire. Il est à ce point partie prenante qu’il autorise à penser qu’il est par lui-même la représentation du contenu refoulé ! Un contenu qui cache maladroitement son désir d’être démasqué !

Au terme de l'exploration des scénarios, force est d'admettre que, dans tous les rêves où il s'impose comme l'acteur dominant de la dynamique onirique, le dragon paraît rassembler autour de lui, toutes les composantes d'une crise d'adolescence violemment réactivée. Conflits œdipiens, confusion entre l'anima et l'image maternelle, nostalgie de l'état d'enfant, désir et peur d'accéder au monde des adultes, culpabilités sexuelles, toutes les facettes de la tourmente post-pubertaire sont perceptibles dans l'environnement du symbole.

La crise d'adolescence, Aurélia, seize ans, la vit à un degré inquiétant. La force d'une personnalité hors du commun démultiplie les déséquilibres de cette période trouble. La souffrance, intolérable, la précipite dans la cure, qu'elle aborde au cours d'un épisode dépressif sérieux. Dans son premier rêve, elle devient elle-même le dragon. Par là, Aurélia s'offre la chance de comprendre que ce qu'elle doit vaincre est en elle. La peau du dragon n'est rien d'autre que l'enchaînement dramatique des fantasmes de l’œdipe. Sous cette enveloppe, le jeune fille s'autorise à dire la difficile relation à la mère-lune : « … Là, c'est tout en couleur, comme dans un dessin animé... c'est une ambiance heureuse de dessin animé... mais, tout à coup, c'est un cul-de-sac !... Ça se transforme en choses visqueuses.... alors, pour m'échapper, je vole, je monte... je suis transformée en oiseau... ou en animal imaginaire... un peu comme un dragon... un dragon très blanc, avec les yeux verts... il es tout blanc sur une immensité noire... on le voit très bien... il est très très loin maintenant, dans l'espace... on ne voit même plus la terre... il voit la lune... mais il sait que c'est une planète froide ! Où il n'y a pas d'air, où il ne peut pas vivre... alors il part, sur une autre planète... là, il pourra créer ce qu'il veut, par sa volonté... il pourra y mettre de l'eau, des cascades... des gens... tout ce qu'il dessinera... »

Dans l'article consacré à la lune, nous montrons que la culpabilité ressentie par la fille vis-à-vis de la mère rivale engendre automatiquement l'image de la lune froide. Si le corps du dragon est toujours une représentation imprécise, le rêve ne lui connaît, comme les mythes, qu'une partie vulnérable : le ventre. Un ventre qui s'ouvrira à la première initiative, pour livrer un contenu qui expose une multiplicité fragmentaire. Un seul rêveur se sert d'une épée pour éventrer le monstre : des milliers de petits rubis se répandent alors à terre. Une jeune femme ouvre le ventre du dragon en tirant sur l'anneau d'une gigantesque fermeture Éclair ! « Des tas de petits personnages en sortent... des centaines de petites personnages qui nous arrivent aux chevilles et qui se baladent partout... » Un homme de quarante ans se voit lui-même avec un ventre gonflé, « comme si j'étais enceinte », et laisse échapper une armée de petits soldats de plomb qu'il passe en revue avant d'être agressé par un dragon que chevauche une jeune femme brandissant une épée rouge de sang. Réunies, de telles images imposent la sensation d'une délivrance. Chacun des trois scénarios dont elles sont extraites, trop longs pour être reproduits, conduit à une avancée majeur dans la résolution de la problématique de son auteur.

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Il est extrêmement rare que la personne qui rêve prenne elle-même le dragon pour monture. Par contre, le monstre est fréquemment chevauché, soit par une jeune femme inconnue, soit par la mère de la rêveuse ou du rêveur. Cela confirme à la fois la nature féminine du symbole et l'aptitude de la créature monstrueuse à se nourrir des projections tumultueuses de l’œdipe. La vision d'une jeune femme montée sur le dragon dénonce peut-être aussi l'illusion qui porte aux représentations idéalisantes de l'anima. Elle en affiche les aspects dangereux. Expression des peurs multiples, des tourments activés et fixés au cours de la crise d'adolescence, le dragon du rêve est comme une peau effrayante habillant des contenus purement fantasmatiques de la psyché, comme un masque hideux posé sur des inconsistances et qui ne demande qu'à se laisser déchirer. Qu'on ne se trompe pas : si l'origine de la souffrance est de l'ordre du fantasme, c'est-à-dire qu'elle ne repose sur aucune base objective, la douleur psychologique est très réelle. Elle peut atteindre l'intolérable. Il est des chimères qui s'opposent au bonheur avec une efficacité supérieure à celle d'un obstacle concret. Lorsqu'il paraît sur la scène onirique, le dragon est le signal d'une victoire proposée et l'agent provocateur de la prise de conscience."

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Contes et légendes :


Adolphe de Chesnel, auteur d'un Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés, et traditions populaires... (J.-P. Migne Éditeur, 1856) propose la notice suivante :


"DRAGON. Cet animal est l'un des plus renommés parmi les êtres que l'on regarde comme fabuleux. Il figure dans un grand nombre des mythes de l'antiquité ; les légendes religieuses du moyen âge le mettent fréquemment en scène ; et aujourd'hui même encore la théogonie des Chinois le place au rang des animaux les plus vénérés . Mais il ne faut nullement chercher à rattacher la description que donnent les auteurs de leur terrible dragon, avec le chétif reptile que les naturalistes de notre époque appellent ainsi, puisque ce dernier atteint à peine une longueur de trente-deux à trente-cinq centimètres. Maintenant, faut-il croire à l'existence, dans le passé, du monstrueux dragon de la mythologie ? nous serions disposé à nous prononcer pour l'affirmative. Il est remarquable, en effet, que la figure donnée par tous les peuples à cet animal redouté, est exactement la même chez chacun d'eux, et alors il est peut-être possible de penser qu'il avait succédé à ces énormes reptiles antédiluviens dont quelques-uns étaient doués de la triple faculté de vivre sur terre, dans l'eau, et de s'élever dans l'air. Tel était entre autres le ptérodactyle. L'homme si facile, le plus souvent, à se livrer à tous les écarts de son imagination, à s'enthousiasmer pour le merveilleux, apporte aussi quelquefois, en opposition, une sorte d'entêtement à nier avec audace, tout ce qu'il n'a pas vu ou tout ce qu'il n'a pas su comprendre, quoique des circonstances, des faits incontestables viennent fréquemment réduire à néant son bavardage, ses systèmes, et confondre sa vanité scientifique.

Nous venons de parler des légendes du moyen âge où les dragons jouent un rôle important, el nous reproduirons ici l'une des plus fameuses. Il y avait, dans l'île de Rhodes, une grande et sombre caverne nommée Maupas, auprès de laquelle il était défendu aux chevaliers de passer, sous peine d'être privés de l'habit de l'ordre. Cette caverne servait de retraite à un dragon épouvantable qui était de la taille et de la grosseur d'un cheval, avec une tête de serpent ; de longues oreilles couvertes d'une peau écailleuse, des ailes d'une énorme dimension, noires en dessus et vertes et jaunes en dessous, des jambes ressemblant à celles du crocodile, et une queue terminée en dard et faisant plusieurs plis et retours sur son corps. Quand il courait, il aurait dépassé le daim le plus léger, et dès qu'il remuait, c'était en jetant par les yeux des gerbes enflammées, et en poussant des sifflements qui faisaient tomber en syncope. Théodat de Gozon, l'un des chevaliers de Rhodes, connaissait toutes ces circonstances ; il n'ignorait pas non plus les défenses du grand maître ; mais Gozon était engendré de la femme et par conséquent enclin à faire ce qui lui était défendu ; mais il était de France (de Milhau, dans l'Aveyron), et porté alors à acquérir de la gloire et à rejeter tout sentiment de crainte.

Cependant l'intrépide Gozon, qui était né aussi un peu sur la lisière de la Gascogne, était convaincu que la prudence et la ruse pouvaient très bien s'allier avec le courage ; et au lieu de marcher droit, comme un étourneau, sur la caverne de Maupas, il s'embarqua pour venir en Provence. C'était faire un long détour et prendre, comme on dit, le chemin des écoliers ; mais Gozon avait d'excellentes raisons pour en agir ainsi. Arrivé dans la Provence, il y fit faire un mannequin qui représentait le dragon, et l'ayant fait transporter dans une sorte d'arène, il s'y exerça à s'escrimer contre le monstre factice avec un cheval bien dressé et deux gros chiens, accoutumant ainsi ces animaux à approcher et attaquer sans crainte l'image du dragon. Après avoir perfectionné de la sorte l'éducation de ses auxiliaires, le chevalier revint à Rhodes.

Le jour mémorable fixé par lui pour le grand exploit, il monta à cheval accompagné de deux domestiques et de ses chiens. Parvenu sur un coteau peu éloigné de Maupas, et d'où l'on pouvait apercevoir ce qui se passait devant la caverne, il y laissa ses valets, leur commandant d'accourir s'il avait l'avantage, de s'enfuir s'il était vaincu. Alors, armé de toutes pièces et la lance au poing, il se dirigea sur la caverne, suivi seulement de ses deux chiens. Le dragon ne lui laissa pas achever sa course, et dès qu'il l'aperçut, il se précipita vers lui avec furie. Gozon lui porta dans l'épaule un coup qui mit sa lance en éclats, sans offenser la peau du monstre, à cause des écailles dont elle était recouverte ; mais les deux chiens, habitués à s'acharner sur le mannequin, profitèrent de cet instant pour se jeter sur le ventre du véritable dragon, et ils s'y prirent d'une telle force qu'ils obligèrent l'effroyable animal à s'occuper d'eux et à laisser le chevalier mettre pied à terre. Gozon s'approchant de son adversaire, et lui portant la pointe de son épée sur la gorge, à un endroit où la peau était tendre, il la plongea avec dextérité et coupa le gosier du dragon. Celui-ci roula sur le sol et, dans sa chute, entraina le chevalier ; mais les valets, qui avaient toujours eu les yeux sur les combattants, et qui virent qu'il n'y avait plus de danger pour eux, accoururent promptement au secours de leur maître, qu'ils trouvèrent engourdi par la fatigue et la puanteur du monstre qui avait cessé de vivre. On jeta de l'eau au visage du brave Gozon, on le secoua, on le frictionna et on lui fit enfin revenir les esprits. Le chevalier rentra à Rhodes, et se présenta au grand maître qui fut bien surpris et bien joyeux de la victoire de notre héros. Cependant Gozon avait désobéi en allant à Maupas, et par égard pour la discipline, le grand maître le fit conduire en prison et lui ôta son habit ; mais ce n'était qu'une cérémonie de convenance et, peu de jours après, on rendit au chevalier et sa liberté et son habit. Depuis cette époque on n'appela plus Gozon que l'exterminateur du dragon. Un certain chevalier Foxan, l'un de ceux qui ont écrit l'histoire du dragon de l'ile de Rhodes, affirme que l'aîné de la famille Gozon conservait une pierre sortie de la tète de ce dragon, laquelle pierre était de la grosseur d'une olive de plusieurs couleurs éclatantes et souveraine contre toutes sortes de venins.

Comme nous en avons déjà fait l'observation plus haut, si Gozon était brave, il était aussi pas mal rusé, et en voici un second témoignage qui est sans réplique. Ayant été nommé, en 1346, au nombre des chevaliers qui devaient élire le grand maître, après la mort d'Elion de Villeneuve, il ne trouva rien de mieux que de se proposer lui-même, el eut assez d'éloquence pour convaincre l'assemblée qu'elle ne pouvait faire un meilleur choix. Il fut élu en effet, et conserva cette dignité jusqu'à sa mort, qui arriva dans le mois de septembre 1353. On mit sur son tombeau Draconis extincter.

« On distingue dans l'histoire des théogonies et des superstitions, plusieurs classes de dragons. On s'est servi du dragon, dit M. Bescherelle, pour figurer le triomphe du bien sur le mal, de la lumière sur les ténèbres, de la civilisation sur l'ignorance. La Vierge, mère du Rédempteur du monde, écrase du pied la tête du dragon par qui le mal est venu sur la terre. » On doit aussi considérer particulièrement cet animal comme le symbole de la vigilance, et l'on voit, dans les mythes des anciens, que c'est à lui que l'on confie la garde du jardin des Hespérides, de la toison d'or, d'Andromède, etc. De nos jours encore, les superstitions populaires citent une foule de cavernes défendues par des dragons, parce qu'elles renferment des trésors.

« Le dragon, » dit mademoiselle Amélie Bosquet dans sa Normandie merveilleuse, « fait de rares apparitions dans notre contrée ; il la traverse seulement en passant ; et, toutefois, il peut y apporter la fortune ou la mort. Si, en planant dans les airs, il laissait tomber un de ses excréments, une épidémie mortelle se répandrait aussitôt dans le pays. Le dragon est aveugle, mais il porte sur la tête un diamant d'un prix inestimable, qui lui sert à s'éclairer, et qu'il ne dépose jamais que pour boire au courant d'une source, lorsqu'il est altéré par ses longs voyages. Défiez-vous de l'apparition de ce monstre au détour de quelque frais vallon, au fond duquel une eau vive roule ses filets d'argent sur un lit de cailloux nets et polis, vous serez surpris par un bruit inaccoutumé ! ... c'est le frémissement redoutable des ailes immenses du dragon qui choquent l'air avec autant de violence que le ferait la tempête. Le monstre apparaît tout à coup ; sa forme gigantesque couvre le vallon de son ombre ; son corps sinueux se précipite, tournoyant et enflammé comme la foudre ! Il lance autour de lui les reflets magiques de son œil de diamant, dont l'éclair glace et fascine ! Tâchez d'échapper à ce regard ; faites- vous si humble et si petit que le monstre ne puisse vous apercevoir ; son inquiétude n'est que d'un instant, car J'orgueil le rassure. C'est alors qu'il dépose Je talisman auquel il doit sa puissance. Le diamant scintille sous le gazon où il est caché, et l'enrichit d'une gerbe d'étincelles lumineuses, tandis que le dragon déjà troublé et languissant, à cause de son aveuglement subit, suspend aux flots de la source sa langue altérée. Voici le moment favorable, il faut braver la présence du monstre et se saisir du diamant ; le dragon, dans sa cécité, mourra infailliblement de désespoir ; mais celui qui aura accompli cet acte de courage possédera une fortune incalculable, surpassant encore tout ce qu'un fol espoir peut rêver.

« A propos de la soif habituelle qui tourmente le dragon, et dont, suivant la tradition normande, il y a possibilité de tirer si bon parti, nous rappellerons que, dans les légendes de diverses contrées, la demeure qu'on indique aux monstres de cette sorte est toujours située au bord de la mer, d'un fleuve ou d'une rivière. Témoins la Tarasque du Rhône et la Gargouille de la Seine. Quelques érudits se sont fondés sur cette circonstance pour démontrer que les dévastations attribuées aux dragons et aux autres serpents monstrueux, figuraient les ravages occasionnés par le débordement des eaux. Comment supposer cependant qu'une image semblable, qui n'aurait point la valeur d'un symbole religieux, mais simplement celle d'une comparaison poétique, aurait été conçue ou renouvelée en tant de lieux différents ? D'ailleurs, l'opinion que l'on s'est formée de la prédilection du dragon pour le voisinage des eaux, n'est due, peut-être, qu'à l'observation faite antérieurement, que les endroits marécageux sont favorables à la croissance démesurée de certains reptiles. Au reste, la tradition qui attribue au dragon une soif inextinguible, a été commentée avec des détails d'une bizarrerie très ingénieuse dans les écrits que nous a légués le moyen âge. On lit, dans le neuvième livre du Roman d'Alexandre : « Monseigneur sainct Jéroisme dit que le dragon a tousiours soif et à peine se peult saouller d'eau quand il est dedans une rivière. Parce il a tousiours la gueulle ouverte en vollant, pour tirer le vent à soy pour reffroidir sa challeur et son ardeur qui l'esmeult à si grant soif.

Quand le dragon voit une nef en la mer, et le vent est fort contre la voille, il se met sur le tref de la nef, pour cueillir le vent pour soy reffroidir. Et est aucuneffuis le dragon si pezant et si grant qu'il fait aucune fois verser la nef par sa pezanteur. Mais quant ceulx de la nef le voyent approucher, ils ostent la voille pour eschapper du dangier. »

En Normandie, on croit à des dragons blancs, à des dragons noirs, à des dragons rouges, qui fondent du haut des airs sur certaines gens, pour les enlever et les transporter dans des lieux mystérieux, croyance qui vient, sans aucun doute, de l'Orient.

Les Chinois placent dans l'intérieur de leur maison et aux angles des toits, des figures de dragon, dirigées sur les habitations voisines, comme s'ils cherchaient, au moyen de ces surveillants inanimés, de se mettre à l'abri des maléfices de ces mêmes voisins. Voy. Vouivre."

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Lutz Röhrich et Jean Courtois, auteurs d'un article intitulé "Le monde surnaturel dans les légendes alpines." (In : Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie, n°1-4/1982. Croyances, récits & pratiques de tradition. Mélanges d'ethnologie, d'Histoire et de Linguistique en hommage à Charles Joisten (1936-1981) pp. 25-41) présentent quelques légendes relatives aux dragons alpins :


"Parmi les légendes caractéristiques des régions alpines figurent aussi celles qui mettent en scène des dragons ; on en trouve aussi bien dans les Alpes orientales que dans les Alpes occidentales, dans les collectes autrichiennes comme dans celles de la Suisse. A côté du dragon volant des montagnes on trouve le dragon des eaux dans les lacs des Alpes et des régions préalpines. En se retournant simplement ou en agitant violemment la queue, le dragon provoque des inondations catastrophiques. Mais il peut être aussi représenté comme un monstre se déplaçant dans la tempête : c'est ainsi que les éclairs de chaleur ou accompagnés de tonnerre, les comètes, etc., sont interprétés comme des dragons de légendes. De nombreuses légendes de saint Georges, enrichies de traits locaux sont ainsi transformées en légendes propres à des sites déterminés. En outre le combat de saint Georges contre le dragon fut attribué à d'autres saints locaux. Le combat du Suisse Winkelried contre le dragon, dont parlent les anciennes chroniques helvétiques, est une légende de chevalier transposée dans le monde paysan — et par ailleurs une des légendes de Grimm. Mais c'est justement en Suisse que, jusqu'aux XIXe et XXe siècles beaucoup de légendes de dragons ont été racontées au titre de « Memorate », c'est-à-dire de légendes tenues pour vraies et dont le narrateur se présente comme témoin. On connaît bien les dragons du mont Pilate, au-dessus de Lucerne.

Ce ne sont pas seulement les hommes qui luttent contre les dragons : il existe une légende alpine dont on est surpris de retrouver au Danemark les formes les plus étroitement apparentées. C'est à un jeune taureau que l'on confie la mission de lutter contre le dragon. On le nourrit d'abord pendant cinq ans de lait maternel et du meilleur fourrage, avant de le lancer sur le dragon. On le tue mais succombe lui-même à ses blessures (Texte n° 5). :

Le dragon de Mâdems : Sur la montagne de Mâdems, on dit qu'il y avait un dragon. Il avait, dit-on, dévasté la moitié de l'alpage. Alors les bergers ont demandé à un vieillard comment on pourrait venir à bout de ce dragon. Celui-ci répondit qu'il connaissait un moyen. Il s'agissait simplement d'élever un taureau en lui donnant du lait, du lait pendant cinq ans et rien d'autre. Puis il fallait ensuite dresser cette bête à affronter l'autre. Le taureau était devenu un animal magnifique. Il n'y avait eu ensuite qu'à l'envoyer sur la montagne de Mâdems. Et puis les deux bêtes avaient lutté si violemment que toutes deux avaient péri. Le dragon était étaient monté maintenant sur un érable morts. et avait presque tué le taureau à l'aide de sa queue. Tous deux étaient maintenant morts. (SENTI, pp. 45 sq.)


La diffusion géographique de cette légende, présente en Suisse et en Scandinavie méridionale sans liens locaux intermédiaires, nous permet d'inférer des rapports très anciens. On trouve enfin dans la légende le dragon qui attend sa délivrance, et qui n'est en réalité qu'une jeune fille victime d'un charme. Son libérateur doit l'embrasser trois fois trois nuits de suite pour la libérer de son affreuse apparence. Mais il n'a pas le courage de baiser le dragon. Ainsi, comme la plupart des légendes, celle-ci a une fin tragique. (Texte n°6) :


Le porteur : Un jour, un porteur de la vallée de Sarnthal qui se trouvait en route pour Bozen s'attarda et se reposa auprès du château de Ravenstein. Une femme magnifique se trouva soudain devant lui. Elle le salua aimablement et lui dit : « Tu es appelé à faire mon bonheur et le tien. Viens demain à minuit et je t'apparaîtrai sous la forme d'un dragon. Si tu m'étreins trois fois dans tes bras, ce château avec tous ses trésors t'appartiendra et moi, je serai délivrée ». Peu après elle disparut. Le porteur songea longuement à cette femme pleine de fierté et, au petit matin, il se rendit au monastère auprès d'un moine, auquel il raconta toute l'histoire. Celui-ci l'exhorta à attendre à l'heure indiquée à Ravenstein, pour pouvoir éventuellement, délivrer la dame du château. En le congédiant, il bénit le garçon ainsi qu'un crucifix qu'il lui donna. Le porteur alla ensuite à ses affaires. Au crépuscule, il monta au château, malgré l'orage épouvantable qui s'était déchaîné. A onze heures tapantes il se trouvait à nouveau sur la pierre sous le noyer, attendant en priant que minuit vienne. Lorsqu'enfin il fut minuit, un vacarme épouvantable se fit entendre dans le château, et bientôt en sortit un effroyable dragon ; ses yeux flamboyaient comme des plaques de feu et ses écailles cliquetaient comme la roue d'un moulin à vent. Alors la frayeur saisit le porteur, mais il réussit à se dominer et il étreignit le dragon deux fois par le cou. Il allait l'étreindre pour la troisième fois, lorsqu'une frayeur telle le saisit qu'il fit retentir un cri strident, et le monstre disparut. Dans les ruines on entendit des gémissements et en même temps retentit le bruit de ferraille d'innombrables talents qui dévalaient dans l'abîme. De ce jour le porteur fut en proie à une humeur morose et il ne vécut plus qu'un an. (ZINGERLE, pp. 317 sq.)."

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Littérature :

Nouvelle à chute : "Le Dragon" de Ray Bradbury.

Dans Les Vents de Neptune (Éditions Viviane Hamy, 2004) de Fred Vargas, la mère du criminel est à l'origine de sa folie meurtrière :


"Elle, la Marie Guillaumond, toujours en blanc pour pouvoir repérer la moindre tache sur ses vêtements. Comme si on en avait quelque chose à faire à Collery. Aux cuisines, on l'appelait "le dragon blanc", derrière son dos. C'est bien vrai que cette femme-là, elle l'avait usé, Gérard.

[..]

Mais aurait-il assez d'animaux ? La question était importante, l'opération exigeait de grosses bêtes, non pas des escargots ou des papillons. Il lui fallait du bon matériel, si possible fumant, comme les dragons. Et les dragons ne se trouvaient pas sous le pas d'un cheval, mais se terraient comme des lâches dans d'inaccessibles cavernes.

Si, bien sûr il y en avait tout un stock dans le Mah-Jong, pensa-t-il en frappant du poing sur le comptoir. La seule chose qu'il savait de ce jeu chinois, c'est qu'il contenait des tas de dragons, et de toutes les couleurs encore. Il n'aurait qu'à y piocher comme le père Guillaumond, avec trois doigts, et fourrer tous les reptiles nécessaires dans les portes, dans les fenêtres, et sans négliger les interstices. Des rouges pour Strasbourg, des verts pour la GRC.

[...]

- Où sont les dragons ?

- Il y a trois familles dans le jeu, expliqua Camille d'une voix pacifiante, avec la prudence de toute femme abordée dans la rue par un type hors de lui. Parler doucement et s'éclipser dès qu'on le peut. L'occuper avec les dominos de sa grand-mère. Elle lui tendit un bol de café noir.

- Ici, tu as la famille des Sapèques, ici, celle des Caractères et là, celle des Bambous, du numéro 1 au numéro 9. Tu comprends ?

- A quoi ça sert ?

- A jouer. Et voici les honneurs : Est, Ouest, Nord, Sud, et tes dragons.

- Ah, dit Adamsberg, satisfait.

- Quatre dragons verts, dit Camille en les regroupant sous ses yeux, quatre dragons rouges et quatre vierges. Douze dragons en tout, cela te suffira ?

[...]

Comme il s'était bousillé sur ce sentier, comme il avait bousillé sa chasse au juge, qui s'achevait en impasse à Collery, aux origines du dragon blanc maternel.

Adamsberg s'immobilisa. Le dragon blanc. Camille ne lui en avait pas parlé. Il récupéra la règle tombée au sol et l'ouvrit rapidement. Honneurs : dragons verts, dragons rouges et dragons blancs. Ceux que Camille avait appelés les "vierges". Les quatre vents : Est, Ouest, Sud, Nord. Adamsberg serra sa main sur le papier fragile. Les quatre vents : Soubise, Ventou, Autan et Wind. Et Brasillier : le feu, et donc un parfait dragon rouge. Au dos de la règle, il inscrivit rapidement les noms des douze victimes du Trident, en ajoutant la mère, égale treize. La mère, le Dragon Blanc originel.

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Dans Bitna, sous le ciel de Séoul (Éditions Stock, 2018), J. M. G. Le Clézio renouvelle l'histoire de Shéhérazade en faisant raconter des histoires par son héroïne, non pas pour sauver sa vie mais pour gagner de l'argent.


"Je te l'ai dit, je n'invente rien. C'est pourquoi j'ai appelé les deux personnages les Dragons. Le Dragon du nord, le Dragon du sud. Ils existent, tu peux en être sûre, mais personne ne les voit. Je ne chercherai pas à les décrire, puisqu'ils sont invisibles. Ils sont pareils à des nuages, ou pareils à un reflet sur la mer, ou encore pareils aux gouttes de la pluie que tu entends mais que tu ne peux pas voir.

- Alors comment est-ce que je peux être sûre qu'ils existent ?

- Parce qu'ils sont anciens, plus anciens que toi et moi, ils ont toujours existé, avant cette ville, avant ce pays, parce que nous sommes, toi et moi, juste un instant dans l'histoire du monde alors qu'eux, ces dragons endormis, sont là depuis le commencement.

[...]

Naomi serre fort la main d'Hana. "Ici je peux voir les Dragons, dit-elle. Ils n'aiment pas le bruit de la ville, ils se cachent quand il y a trop de monde, trop de voitures." Elles ont marché jusqu'à la route qui mène au sommet de la montagne, à bonne distance du tramway."

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