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Le Chat (suite)



Suite de l'article sur la symbolique du chat.



Symbolisme celte :

Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée : Robert Laffont 1982) :


"Dans la tradition celtique, le symbolisme du chat est beaucoup moins favorable que celui du chien ou du lynx. Il semble que l'animal est été considéré avec quelque méfiance. Cenn Chaitt tête de chat est le surnom de l'usurpateur Cairpre qui, occupant la royauté suprême, cause la ruine de l’Irlande. Un chat mythique punit, dans la Navigation de Male-Duin, un des frères de lait de ce dernier qui avait voulu, dans un château désert où la troupe avait festoyé, s'emparer d'un cercle d'or. Le voleur est réduit en cendres par une flamme jaillie des yeux du petit chat, lequel retourne ensuite à ses jeux. Le portier du roi Nuada à Tara avait également un œil de chat, ce qui le gênait quand il voulait dormir, car l’œil s'ouvrait la nuit au cri des souris ou des oiseaux. Au Pays de Galles enfin, un des trois fléaux de l'île d'Anglesey est, d'après les Triades de l'île de Bretagne, un chat mis bas par la truie mythique Henwen -Vieille-Blanche) ; jeté à la mer par le porcher, il fut malencontreusement sauvé et élevé par des imprudents. On peut se demander cependant si, dans tout cela, il ne s'agit pas quelquefois plutôt du chat sauvage que du chat domestique."

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Selon L'Oracle des Druides (1994, traduction française 2006) de Philip et Stephanie Carr-Gomm, les mots clefs associés au chat (cat) sont :


Surveillance ; Détachement ; Sensualité.


"La carte représente un chat sauvage de Haute-Ecosse. Au premier plan fleurissent du pied-de-chat rose et de la porcelle jaune et tachetée. Du cotylédon pousse à côté de la queue du chat. La porcelle se nomme en anglais "oreille de chat" et le cotylédon "gant de chat des montagnes".

Le chat nous permet d'observer une situation avec calme et sans idée préconçue avant de prendre une décision. Il semble endormi, mais il écoute en fait le moindre bruit et peut rester tapi pendant des heures avant d'agir avec détermination. Rappelez-vous qu'"un chat peut regarder un roi" et que vous avez le droit de choisir à quel moment et de quelle manière résoudre vos problèmes. Tout en participant au monde spirituel, le chat ferait preuve d'une très grande sensualité. Contrairement à la dualité de l'esprit et du corps professée par le courant religieux prédominant, il prouve que la conscience et la sensibilité sont les facettes d'une même réalité. Nous devons apprendre à apprécier à la fois la valeur matérielle et spirituelle de la vie.


Renversée, la carte signale que vous risquez de vous désintéresser du monde si vous vous blottissez au coin eu feu comme les chats paresseux. Une sensualité égoïste et indolente n'est en général qu'un échappatoire devant la réalité. Elle empêche au Soi d'être ouvert aux merveilles du monde physique. Le chat, dont l'esprit voyage facilement dans l'Autre Monde, montre qu'il est important d'être bien ancré dans la réalité quotidienne. L'intérêt pour le mystère et l'occultisme peut se révéler inopportun, surtout s'il est utilisé pour échapper aux problèmes et aux peines de la vie.


Le Chat dans la Tradition

A Sainte Brighid, les chats rapportent le petit-bois

Dicton écossais

Dans la tradition irlandaise, galloise et bretonne, le chat domestique ou sauvage est consacré à la déesse. La Haute-Écosse est le seul endroit où l'on trouve encore des chats sauvages et le lien entre le chat et le sacré est encore plus fort en Écosse qu'ailleurs. Le chat était le totem de plusieurs clans écossais : chat domestique pour les MacIntosh, les MacNeishe et les MacNicol, chat sauvage pour les MacBain. Un peuple-chat, tribu picte connue sous le nom de Kati, vivait sur le Caithness, le promontoire des chat. Enfin, le nom gaélique du Sutherland est Cataobh, qui signifie pays des chats.

Les guerriers irlandais, comme très certainement ceux du monde celtique, portaient des peaux de chat. D'après le récit d'un barde irlandais, Talc, fils de Trone, était surnommé "chef à la tête de chat" parce qu'il portait une peau de chat sauvage sur son habit de guerre, et sur son casque la tête de l'animal. Le Livre jaune de Lecan irlandais décrit aussi des combattants - dont un champion gaélique - portant des têtes de chat. Le nom de l'un des rois d'Irlande était Cairhar cinn chait, ou Carbar à la tête de chat.


Le Chat en tant qu’animal "impie"

Le chat, que les guerriers utilisaient au même titre que le sanglier, le corbeau et l'ours, pour invoquer le pouvoir vengeur et protecteur des dieux, était aussi associé à la déesse et à la féminité. Les traditions populaires lui attribuent donc des qualités aussi bien négatives que positives. L'animal, proche de la déesse et du monde spirituel, a été victime de persécutions et d'actes de cruauté terribles. Alliés privilégiés des druides et des magiciens dont l'Eglise craignait les pouvoirs, des milliers de chats furent torturés et brûlés dans des paniers en Grande-Bretagne et en France.

Reconnaissons que l'ère chrétienne n'est malheureusement pas la seule époque où l'on ait brûlé des chats. En Écosse, les Celtes employaient la méthode du Taghairm. Pour mettre les chats à la question, ils embrochaient un chat vivant et le faisait rôtir jusqu'à ce que d'autres chats apparaissent pour sauver leur congénère en donnant l'information recherchée, ou que le roi des Cath Sith (les chats des fées), nommé Grandes Oreilles, vienne lui-même donner les réponses. Cette pratique ayant été rapportée sous l'ère chrétienne, il est possible qu'elle soit apocryphe.

"Que Dieu nous garde tous, hormis le chat", disait-on en Irlande, insinuant que cette créature de la déesse avait un côté "impie". Si le premier animal de l'année qu'on apercevait était un chat, c'était, croyait-on, un signe de malheur, excepté pour les membres de la famille MacIntosh ou du clan Cattan (dont le chef s'appelait le Grand Chat). Aujourd'hui, encore, beaucoup de gens restent persuadés qu'un chat noir croisant leur chemin est un mauvais présage. Le chat sert aussi à désigner vulgairement les organes génitaux féminins, le lieu des origines, la déesse, la sensualité et le mystère. A Clough dans le Connaught, un chat svelte est adossé sur une chaise de vieil argent à l'entrée d'une grotte sacrée ; il conseillait ceux qui venaient l'interroger. D'aucuns soutiennent que trois chats, décrits comme des "animaux druidiques" sortirent de la grotte de Cruachan, l'entrée du Monde des Profondeurs.

Le Chat de Brighid a mangé le jambon

Dicton irlandais

La déesse Brighid, "fille de l'ours" dans la tradition irlandaise, avait un chat pour compagnon. La férocité du chat était légendaire en Écosse : on y racontait que la déesse Ceridwen, ayant pris la forme de la grande truie Henwen, avait mis bas un louveteau, un aiglon, une abeille et un chaton. Malheureusement, ce dernier devint le chat Palue, l'un des trois fléaux d'Anglesey, que le roi Arthur et Cai finirent cependant par occire après une longue bataille.

On retrouve la férocité du chat et son rôle de gardien dans Le Voyage de Maelduin, l'un des quatre récits merveilleux des voyages mystiques qu'on appelle immrama dans la tradition irlandaise. Dans ce conte, le druide Nuca apprend à Maelden à construire un bateau magique pour qu'il parte venger le meurtre de son père. Maelden et ses compagnons sont près d'atteindre l'île des meurtriers lorsque le vent les repousse en mer. Ils se perdent et cherchent leur route pendant trois jours et trois nuits, parvenant finalement à gagner un groupe d'îles sur lesquels règnent des animaux. La première est l'île des Fourmis Géantes, la deuxième celle des Nombreux Oiseaux et ainsi de suite jusqu'à la dixième : l'île du Chat. Là, ils découvrirent une "demeure royale", de la nourriture et des boissons en abondance, des lits moelleux et des bancs d'or. Cette demeure renferme un trésor de broches d'argent, d'épées à la garde d'or et de colliers. La seule présence est celle d' "un chat avide, perché sur un pilier, prêt à bondir". Désobéissant à Maelduin, son frère de lait tente de voler un collier d'or, mais "le chat merveilleux, d'un coup de sa patte de feu" le transforme en un tas de cendre. Le chat joue ici le rôle de gardien des trésors de l'Autre Monde.

Le chat nous enseigne le respect et la précaution. Il est sensuel et accepte notre affection, mais à ses conditions. Il est fier, indépendant, observe ce monde et l'au-delà. On raconte que de "grands chats" mystérieux apparaissent régulièrement en Grande Bretagne. Certains croient que ce sont des animaux échappés des zoos. D'autres pensent que les chats des Fées, les Cath Sith, viennent nous rappeler par leur présence l'existence de l'Autre Monde."

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D'après Jean Markale, auteur du Nouveau Dictionnaire de Mythologie celtique (Éditions Pygmalion - Gérard Watelet, 1999),


"Le nom français du chat provient du gaulois par l'intermédiaire du latin catus. En dehors du Chat Palu, monstre mythologique, le chat a toujours été considéré comme un animal bénéfique chez les Celtes. Un proverbe irlandais prétend que les yeux des chats sont la porte de l'Autre Monde.


Cath Palud : le "Chat Palu" est une sorte de monstre démoniaque et destructeur, l'un des "trois fléaux de l'Île de Bretagne", selon les fameuses Triades galloises, recueil d'informations historiques ou légendaires."

Dans Animaux totems celtes, Un voyage chamanique à la rencontre de votre animal allié (2002, traduction française : Éditions Vega, 2015), John Matthews nous propose la fiche suivante :


"Chat = irlandais : cat ; gallois : cath ; gaélique : cat ; langue de Cornouailles : cath ; breton : kazh.


Le chat apparaît à plusieurs reprises dans la mythologie celte, notamment dans le voyage de Maeldwin où les voyageurs rencontrent ce qui paraît être un chaton innocent, bondissant de l'un à l'autre de quatre piliers. Au moment où un des membres d'équipage tente de voler un trésor se trouvant à proximité, le chat se transforme en flèche enflammée et le réduit en cendres. Dans une autre histoire, le guerrier Arthur rencontre le chat Palug, qui était un descendant de Hen Wen, la grande truie. Arthur n'en viendra à bout, qu'au terme d'une longue lutte. Le chat est un excellent gardien et un bon protecteur des pouvoirs intérieurs. On peut l'invoquer, par exemple, lorsque l'on doit faire face à une situation de confrontation, où sa férocité peut être appropriée.


Préceptes du totem :

Éclaireur : Le chemin le plus court n'est pas forcément le meilleur.

Protecteur : Un effort plus important risque d'être nécessaire.

Challenger : Pourquoi hésites-tu toujours ?

Aide : Sois fidèle à toi-même.

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Symbolisme alchimique :


D'après Patrick Rivière, auteur de L'Alchimie, science et mystique (Éditions De Vecchi, nouvelle édition augmentée 2013),


"Les Égyptiens l'adoraient sous le nom d'Aelurus et d'Atoum. Il était l'emblème d'Osiris, donc du Soleil, puisque ses moustaches en forme de X en exprimaient le rayonnement. Dans l’œuvre alchimique, il est indispensable. C'est le loyal serviteur du marquis de Carabas (de bas carat !) : l'ingénieux chat botté du conte de Perrault (cf. notre article "Du chat noir au chat roux ou des primes couleurs de l'Œuvre" in revue Atlantis n°283). Gageons que ce n'est certainement pas par hasard si "c'est autour du chat noir" que l'on trouve fortune ! Ajoutons à cela le culte égyptien dédié à la chatte Bastet, de même qu'à la déesse léonine Sekhmet détentrice des qualités vitales du sang..."

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


Vouloir définir le chat à travers les produits de l'imaginaire revient à s'assigner une tâche paradoxale. Définir, c'est dessiner des limites, enfermer une image dans des contours précis, lui attribuer une ou plusieurs fonctions déterminées. Définir, c'est finir ; déterminer, c'est terminer. L'essence symbolique du chat, c'est le mystère et la liberté. La notion de mystère et celle de liberté sont, par nature infinies ! Un symbole qui exprime la disponibilité pour la métamorphose ne peut pas être soumis aux limitations que propose une volonté normative. Plus on approfondit la recherche en multipliant les observations sur les situations oniriques dans lesquelles apparaît le chat, et plus on doit convenir de l'aptitude du symbole à se manifester das des rôles très différents. L'étude des corrélations conduit à reconnaître des constantes dans les caractéristiques symboliques du félidé mais montre aussi la variété de représentations dont il est capable. A la fois mystérieux et familier, infiniment lointain et très proche, le chat inspire, dans les rêves contemporains, des compositions qui reflètent cette ambivalence. Il s'installe avec la même aisance et une égale fréquence parmi les images explicitement liées aux mystères de l’Égypte antique et dans les scènes relatives à la constellation familiale du rêveur ou de la rêveuse.

Le chat, dans l'univers onirique, exprime, suivant les situations, un ou plusieurs des grands thèmes auxquels renvoient les analyses classiques, ais il demeure, dans tous les cas, le symbole type de l'évolution vitale, de l'affranchissement des formes, de la flexibilité d'être, de la disponibilité pour les métamorphoses de l'âme.

Le rêve associe le chat au tigre et au lion, parfois à la panthère. Les félins sont avant tout des représentations de la souplesse, de l'élasticité de la forme, du mouvement libre et imprévisible. Littéralement, ils sont l'image de la transformation. Une étroite association existe, dans l'inspiration littéraire, entre le chat et le nuage. Le chat, dans l'imaginaire, est un nuage animalisé. Comme le nuage, il change à volonté de forme, mais, surtout, il échappe à toute prévision du changement. Il est le signe le plus représentatif de l'imprévisibilité de l'évolution. Par là, il séduit et fait peur.

Le serpent figure parmi les corrélations observées autour du symbole. La queue si particulière du chat, que tant d'auteurs comparent spontanément au serpent dressé, renvoie à la fois à la flexibilité que nous venons d'évoquer et à la connotation sexuelle qui s'attache au félidé. Le chat est d'essence féminine, lunaire. Il est évocateur de sensualité. Les chatteries désignent une approche sensuelle et frôleuse, liée aussi à la fourrure. L'expression chatte, dans le langage trivial, s’applique à l'appareil vaginal. Il serait banal de rappeler l'interprétation sexuelle que donne la psychanalyse des jeux du chat et de la souris, si les rêves ne venaient pas confirmer l'association entre ces deux animaux. Femme, le chat est mystère, imprévisibilité, flexibilité, magie. Le chat imaginé tient commerce avec la fée et la sorcière, ces images de la bonne et de la mauvaise mère.

Il ne nous paraît pas convenable d'appliquer à cet animal le qualificatif domestique en raison de la tonalité de servilité dont l'usage a chargé ce mot et qui s'oppose si franchement à l’indépendance d'humeur du chat. Le terme familier nous paraît infiniment plus juste, dans la mesure où il répond à la tendance du chat onirique à se substituer, soit à la personne qui rêve, soi à sa mère et plus souvent encore à l'un de ses frères ou sœurs. L'expression mon petit chat que chaque enfant a entendue tant de fois, appliquée à lui-même ou à l'un de ses collatéraux, est évidemment l'une des origines probables de ces associations. L'observation peut paraître anodine. Deux exemples sont pourtant illustre ce rôle de l'image et révéler qu'elle peut véhiculer une charge émotionnelle de forte intensité.

Quelques phrases du dix-septième scénario de Reine, qui restituent de douloureux ressentis postnatals, montreront aussi que la seule idée de la transformation de la métamorphose, suffit à induire l'apparition du chat.

« … C'est un hélicoptère qui descend en spirale... en bas, y a un avion accidenté, qui a piqué du nez et gît là, la queue en l'air... l'hélicoptère atterrit à côté de lui... en vibrant... il se transforme... en gros poisson ! Je vois vachement bien la tête du grand poisson... avec les écailles et le museau... il devient un serpent, qui s'enroule autour de la queue de l'avion... il explore l'intérieur maintenant... il se transforme encore... en belette cette fois... il se métamorphose... là, c'est un perroquet vert... je vois très bien la queue du perroquet... son derrière... son anus... c'est une maman-oiseau qui veut faire sortir son petit... elle pousse énormément...et... boum ! Le petit tombe dans un seau... le seau est tout rouge... il a mal partout le petit... on le prend par les pattes mais lui n'aime pas ça...il en a marre de tester la tête en bas... […] L maman-oiseau a très mal... elle le lèche... il devient tout doux, comme un petit chat et elle est aussi comme une chatte... comme une panthère, allongée aussi... elle a très mal...lui veut téter mais il ne peut pas... »

Dans l'article consacré au perroquet nous développons le sens de cette séquence, dont il suffit, ici, de remarquer qu'elle expose clairement la chaîne d'associations : queue-serpent- métamorphose-chat-mère-enfant.

Ramon est l'aîné de six enfants. Il souffre d'une frustration d'amour parental justifiée. Son quatrième rêve confirme le chat dans son rôle de représentation d'un membre de la constellation familiale. En fait, dans ce cas, le symbole condense l’image du frêne, celle du rêveur lui-même et la tendresse que Ramon n'a pas connue : « ... maintenant, je vois le studio de mon frère... j'ai l'image d'un chat aussi... et celle de mon frère, de l'un de mes frères... il est devant la télé... il se retourne, il a un chat dans les bras... il est souvent devant la télévision... il a une attitude passive qui m'irrite... il a des problèmes et ne fait rien pour s'améliorer... maintenant, je vois le visage de ma mère, qui regarde mon frère... c'est drôle, parce que je vois ma mère adulte et mon frère enfant... un petit enfant... elle le prend dans ses bras... l'image se fige... elle s'arrête là... pour moi, elle est inconfortable... un peu comme lorsqu'on se trouve en présence de deux personnes qui s'embrassent et qu'on ne sait pas quelle attitude adopter... et, maintenant, je vois mon frère dans les bras de mon père !... [long silence]... Je souhaiterais, moi aussi, être pris dans les bras de mon père et de ma mère !... »

Ces extraits forment un raccourci fidèle et saisissant d'une très longue séquence. Ils permettent de diriger l'attention vers une autre facette de la symbolique du félidé : la passivité. Si l'on ajoute à la passivité la touche de sensualité inséparable de l'image du chat, il est permis de dire : lascivité ! La structure du quinzième scénario d'Anne est très révélatrice. Plusieurs rêves, faits par d'autres personnes, se développeront sur le même modèle : dans la première moitié de la séance, le chat apparaît, lié à la passivité, voire à la lascivité, le rêveur ou la rêveuse se complaisant dans l'attente d'une solution magique de sa problématique. Dans une seconde partie du rêve, la personne s'engage courageusement dans une épreuve douloureuse et salvatrice. Voici le début du scénario d'Anne : « Je me suis sentie tirée par le cou, comme on prend un petit chat et jetée en prison... en fait c'est juste l'idée car ce n'est pas une prison... je suis dans le ciel ! J'ai été tentée d'atterrir sur un nuage... mais non ! J'atterris sur un chapiteau doré, comme dans les contes de fées, avec des voiles qui flottent aux fenêtres... Y a une musique féerique, très douce... c'est un palais arabe des mille et une nuits, avec des tigres ! Je suis la reine du château... ou la courtisane, car je ne suis pas une reine qui gouverne ! Non ! Je suis là pour être bien, en sécurité... j'ai un petit chat blanc, comme une boule de poils... je mène une vie facile, je me repose... on ne me demande rien... alors, je peux prendre le temps de me détendre, de ne rien faire... » Derrière ces images, fréquentes, par lesquelles la rêveuse s'installe dans le rôle de reine, de princesse ou de courtisane, accompagnée du chat, il est facile de pressentir le proche aveu de l’usurpation œdipienne. . La patiente est prête à reconnaître qu'elle s'est inconsciemment placée sur le trône de la mère-reine. S'il fallait un exemple de scénario produit par un homme et susceptible de convaincre de la valeur féminine du chat, nous choisirions une séquence du vingt-deuxième rêve de Ludovic, repris dans l'article consacré au sexe de femme. Les images ,'exigent pas de commentaire ! Elles se structurent autour de la chaîne d'associations : sexe-serpent-voile-femme-chat-métamorphose-sorcière-magie-Égypte. Les ressentis de castration sont aussi très évidents : « Je vois un homme avec lequel j'ai eu une expérience homosexuelle... il est dans une cave... à côté, il y a un squelette... une momie... peut-être une momie de femme encore vivante !... Elle a des voiles transparents... il y a un serpent près d'elle... je mets mon doigt dans le sexe de la momie, qui se tord... elle devine tune boule de feu... qui brûle mon index et disparaît... je n'ai plus qu'un bout d'index … je deviens un gros chat... je marche sur l'homosexuel, je l'écrase... et je passe par la fenêtre ouverte avant de devenir très gros... e m'envole, comme une sorcière sur son tapis volant... […] Maintenant, je suis un jeune chef Peau-Rouge... je suis androgyne.. j'ai le ventre ballonné parce que je suis enceinte... […] Et je suis Osiris, un dieu-aigle égyptien... mes pieds sont des palmes de canard... »

Faut-il rappeler que le corps d'Osiris, jeté dans le Nil après avoir été dépecé par Seth, sera reconstitué par Isis qui en aura retrouvé tous les morceaux, à l'exception du pénis qu'un poisson avait avalé ?

Le rêve associe fréquemment le chat à des images puisées dans la mythologie égyptienne. Là, le chat rejoint le décor qui lui convient le mieux : celui du mystère ! Mystère des temples et d'une civilisation dans laquelle le meurtre d'un chat était puni de supplices et de mort, mystère de l'inconscient qui restitue des connaissances réputées perdues... mystère du chat.

Le chien, parfois, se substitue au Vieux Sage dans la dynamique de franchissement du seuil. Il prend alors le rôle de gardien du seuil, adoptant la même attitude volontairement ambivalente d'interdiction et de permission. Le chat s'inscrit aussi dans quelques scènes de franchissement mais il y assume plus volontiers un rôle d'accompagnateur actif que celui de gardien. Cela n'a rien qui puisse surprendre, d'un animal dont la vocation symbolique première est d'incarner le mouvement évolutif.

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Lorsqu'il reçoit des images du chat, le praticien à l'écoute du rêve doit en toutes circonstances se rappeler qu'il est en présence d'un indice de transformation, de flexibilité, d'un agent zélé favorisant le passage d'une forme de l'être à d'autres formes de l'être. Son regard se posera d'abord sur le rêve à travers cette optique. Il s'en trouvera généralement éclairé. Au-delà de cette vision globale, le chat imaginé conduira sa réflexion :

  • soit vers l'analyse des rapports du rêveur ou de la rêveuse à la constellation familiale ;

  • soit vers le rôle inducteur du félidé dans un scénario où se préparent des prises de conscience décisives ;

  • soit vers l'univers complexe de la symbolique de l’Égypte antique, celle-là pouvant renvoyer à l'une des propositions précédentes ou manifester ce qu'elle partage de plus profond avec le chat : le mystère !


Le chat est aussi la réplique formelle des grands félins. Il place à portée du patient, à dose supportable, la dangereuse ambivalence du fauve, celle qui alimente tous les rêves de la griffe et de la fourrure, du risque et de la caresse. A travers cet aspect de la symbolique du chat se déploie la troublante incertitude du désir de jouissance et de l'appel ascétique. C'est ce dernier élan qui attire près du chat les os, les ossements, le squelette. Le praticien avisé sera souvent fondé à se féliciter de s'être interrogé sur ce qui, dans la problématique de son patient, répond à ces contenus du symbole.

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Contes et légendes :


Le célébrissime conte réécrit par Charles Perrault : Le Chat botté.



Littérature :


Le Chat et l’Écureuil


On préfère la légèreté à l’hypocrisie

Près du palais d’un Écureuil, Un saint homme de Chat, posté sur son derrière, Et baissant modestement l’œil, Comme s’il eût fait sa prière, Se mit à miauler d’une touchante voix Ces conseils qu’il donnait en sage A l’enfant exilé des bois Qui sautait, bondissait, trépignait dans sa cage : — Mon frère bien-aimé, pourquoi ces mille tours ? Vous ne restez jamais tranquille. Vous me faites pitié ! Vous remuez toujours, Et le sommeil, loin de vos yeux s’exile. Votre sort m’attendrit. Ah ! montrez-vous docile, Ma douce charité vous prête son secours. Contenez quelque peu votre humeur trop légère, Venez entre mes bras fermer votre paupière Et goûter en paix le repos ; Car je sais bien que ces barreaux Et cette affreuse solitude Sont la source de tous vos maux. Ils causent votre inquiétude. Oh ! près de moi, que vous serez heureux ! Votre bonheur fait tous mes vœux. — Nenni, mon trop généreux père, Reprit le petit solitaire. Sous votre patte de velours Est une griffe meurtrière ; Grand merci de votre secours ! Vous miaulez des mots pareils à la tendresse ; Mais ce n’est là qu’une finesse ; On a découvert tous vos tours. Celui qui me tient dans ma cage M’a privé de ma liberté, Pour jouir de mon badinage. Il aime ma légèreté ; Mais, n’en déplaise à votre sainteté, Vous lui volez son beurre et son fromage, Et toujours l’Écureuil, aussi franc que volage, Que vous trouvez si malheureux, Le gagnera, lui plaira mieux Que votre hypocrite langage.


Un bon maître toujours préférera l’enfant D’un caractère un peu léger, mais franc, Au pervers, au méchant qui contrefait le sage.


Abbé Louis-Maximilien Duru, « Le Chat et l’Écureuil », Fables nouvelles, ou Leçons d’un maître à ses élèves, 1855.

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Dans ses Histoires naturelles (1874), Jules Renard brosse des portraits étonnants des animaux que nous connaissons bien :

Le Chat

I

Le mien ne mange pas les souris ; il n'aime pas ça. Il n'en attrape que pour jouer avec. Quand il a bien joué, il lui fait grâce de la vie, et il va rêver ailleurs, l'innocent, assis dans la boucle de sa queue, la tête bien fermée comme un poing. Mais à cause des griffes, la souris est morte.

II

On lui dit : " Prends les souris et laisse les oiseaux ! " C'est bien subtil, et le chat le plus fin quelquefois se trompe.

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Dans son roman policier Sous les Vents de Neptune (Éditions Viviane Hamy, 2004), Fred Vargas partage avec le lecteur sa fascination pour les chats :

"Danglard écarta le gros chat blanc qui s'était posé sur ses pieds. Il était chaud et lourd. Il n'avait pas changé de nom depuis qu'il y a un an Camille le lui avait laissé avant de partir pour Lisbonne. A l'époque, c'était une toute petite boule blanche aux yeux bleus, qu'il appelait donc "La Boule". Elle avait grandi en douceur, ne sachant griffer ni les fauteuils ni les murs. Danglard ne la regardait jamais sans penser à Camille, qui n'était pas très calée en autodéfense. Il souleva le chat en l'attrapant par le ventre, saisit le bout d'une de ses pattes et gratta d'un ongle le coussinet. Mais les griffes ne sortirent pas. La Boule était un cas. Il la posa sur sa table puis, finalement, la replaça sous ses pieds. Si tu es bien là, reste là."

Dans le roman policier de Fred Vargas intitulé Dans les Bois éternels (Éditions Viviane Hamy, 2006), on retrouve le chat découvert dans le volume intitulé Pars vite et reviens tard, du même auteur :


"Le chat se déplaçait a sein de la Brigade de point en point de sécurité, de genoux en genoux, de bureau d'un brigadier à la chaise d'un lieutenant, comme on traverse une rivière sur des pierres sans se mouiller les pieds. IL avait amorcé sa vie gros comme un poing, en suivant Camille dans les rues, il l'avait poursuivie sous la protection d'Adrien Danglard, qui avait été contraint d'installer l'animal à la Brigade. Car le chat était incapable de se débrouiller seul, tout à fait dénué de cette autonomie un peu méprisante qui fait la grandeur du félin. Et bien que mâle entier, il était l'incarnation de la dépendance et du sommeil permanent. La Boule, puisque tel l'avait appelé Danglard en le recueillant, était aux antipodes d'un animal totem d'une brigade de flics. L'équipe se relayait pour gérer cette masse de poils, de mollesse et de crainte, qui exigeait qu'on l'accompagne pour aller manger, boire pou ^pisser. Encore avait-il ses préférences, Retancourt se trouvant nettement en tête. La Boule passait l'essentiel de ses ours à deux pas de son bureau, étendu sur le capot tiède de l'une des photocopieuses. Machine que l'on ne pouvait plus utiliser sous risque de faire sursauter mortellement l'animal. En l'absence de la femme qu'il aimait, La Boule refluait verts Danglard puis, dans n ordre invariable, vers Justin, Froissy et, curieusement, Noël.

Danglard s'estimait heureux quand le chat acceptait de parcourir à pied les vingt mètres qui le séparaient de son écuelle. Une fois sur trois, la bête déclarait forfait et s'effondrait sur le dos, et force était de la porter jusqu'à ses lieux d'alimentation et de défécation, dans la pièce du distributeur de boissons. Ce jeudi, Danglard, tenait la Boule sous le bras, à la manière d'n serpillière pendant de chaque côté, quand Brézillon appela, à la recherche d'Adamsberg. [...]

Danglard avala deux gorgées de blanc et fit un signe négatif au chat. Il était évident que La Boule avait un tempérament d'alcoolique, à surveiller. Ses seules pulsions de déplacement autonome avaient pour but de rechercher les planques personnelles de Danglard. Il avait récemment découvert celle dissimulée sous la chaudière, à la cave. Preuve que la Boule n'était nullement l'imbécile auquel tout le monde croyait, et que son flair était exceptionnel. Mais Danglard ne pouvait informer personne de ce type de performance.

[...]

- Bon, dit Retancourt. Où sommes-nous, commissaire ?

- Au cœur d'une abomination. Revenez assez vite, lieutenant, le chat ne va pas très bien.

- C'est parce que je suis partie sans le prévenir. Passez-le moi.

Adamsberg s'agenouilla et enfonça le portable dans l'oreille du chat. Il avait connu un berger qui téléphonait à sa brebis de tête pour maintenir son équilibre psychologique et, depuis, ce genre de choses ne le surprenait plus. Il se rappelait même le nom de la brebis, George Sand. Peut-être qu'un jour les os de George se retrouveraient sanctifiés dans un reliquaire. Vautré sur le dos, le chat écoutait le lieutenant lui expliquer qu'elle reviendrait.

[...]

- ... La Boule va nous mener à Retancourt.

- La Boule ? dit Kernorkian. Mais La Boule est un chiffon apathique.

- La Boule, plaida Adamsberg, est un chiffon apathique qui aime Retancourt. La Boule ne vit plus que pour la retrouver. La Boule est un animal. Avec des narines, des antennes, un cerveau gros comme un abricot et la mémoire de cent mille odeurs.

- Cent mille ? murmura Lamarre, sceptique. Il y a cent mille odeurs enregistrées dans La Boule ?

- Parfaitement. Et quand bien même n'en aurait-il qu'une seule en mémoire, ce serait celle de Retancourt.

- J'ai le chat, dit Justin, si chacun se sentit saisi par le doute en découvrant l'animal plié comme une toile à laver sur l'avant-bras du lieutenant.

Mais Adamsberg, qui allait et venait à presque grande vitesse dans la salle du Concile, ne lâchait pas son idée et lançait son branle-bas de combat.

- Froissy, posez un émetteur au cou du chat. Vous n'avez pas encore rendu le matériel ?

[...]

- Pourquoi prend-on l'hélico ? demanda Estalère.

- Parce que La Boule ne suivra pas les routes. Il va passer à travers les immeubles et les cours, à travers les routes, les champs et les bois. On ne pourra pas le suivre depuis les voitures.

- Elle est loin, dit Estalère. Je ne la sens plus. La Boule ne sera pas capable de faire tout ce chemin. Il n'a pas de muscles, il claquera en route.

- Allez manger, brigadier. Vous sentez-vous la force de prendre la moto ?

- Oui.

- C'est bien. Nourrissez le chat aussi. A bloc.

[...]

Mordent et Froissy rejoignaient Adamsberg, prêts au départ. Maurel portait La Boule sur son avant-bras.

- Il ne peut pas endommager l'émetteur avec ses griffes, Froissy ?

- Non, je l'ai sécurisé.

- Maurel, tenez-vous prêt. Dès que l'hélico a pris de la hauteur, lâchez le chat. Et dès que le chat se met en route, donnez le signal aux véhicules.

Maurel regarda l'équipe s'éloigner, se plier sous les pales de l'hélicoptère qui lançait son moteur. L'appareil s'éleva en vacillant. Maurel posa La Boule à terre pour protéger ses oreilles du vacarme du décollage, et l'animal s'écrasa aussitôt au sol comme une flaque de poils. "Lâchez le chat", avait commandé Adamsberg comme on dit "Lâchez la bombe". Le lieutenant, sceptique, récupéra la bête et la porta vers la sortie de la Brigade. Ce qu'il tenait sous le bras n'était pas exactement un missile de guerre.

*

*

Dans Un lieu incertain (Éditions Viviane Hamy, 2008), Fred Vargas met le commissaire Adamsberg aux prises avec une chatte en danger :

"Adamsberg souleva sa valise, l'esprit déjà projeté vers la gare du Nord.

- Qu'est-ce que tu ne peux pas sortir ? dit-il d'une voix lointaine en verrouillant sa porte.

- La chatte qui vit sous l'appentis. Tu savais qu'elle allait faire ses petits, non ?

- Je ne savais pas qu'il y avait une chatte sous l'appentis, et je m'en fous.

- Alors tu le sais maintenant. Et tu ne vas pas t'en foutre, hombre. Elle n'en a sorti que trois. Un est mort, et deux autres sont encore coincés, j'ai senti les têtes. Moi je pousse en massant et toi, tu extirpes. Gaffe, ne va pas serrer comme une brute quand tu les sors. Un chaton, ça te craque entre les doigts comme un biscuit sec. [...]

- Tu viens avec moi.

- Fous-moi la paix, Lucio.

- T'as pas le choix, hombre, dit Lucio sombrement. Ça croise ton chemin, tu dois le prendre. Ou bien ça te grattera toute ta vie. T'en as pour dix minutes.

- Mon train croise aussi mon chemin.

- Il croise après.

Adamsberg lâcha sa valise, râla d'impuissance en suivant Lucio vers l'appentis. Une petite tête gluante et trempée de sang émergeait entre les pattes de l'animal. Sous les directives du vieil Espagnol, il l'attrapa doucement pendant que Lucio poussait sur le ventre d'un geste professionnel. La chatte miaulait terriblement.

- Tire mieux que ça, hombre, prends-le sous les pattes et tire ! Vas-y ferme et doux, serre pas le crâne. Avec ta deuxième main, gratte le front de la mère, elle panique.

- Lucio, quand je gratte le front de quelqu'un, il s'endort.

- Joder ! Vas-y tire !


Six minutes plus tard, Adamsberg posait deux petits rats rouges et piaillant aux côtés de deux autres sur une vieille couverture. Lucio coupa les cordons et les porta un à un aux mamelles. Il fixait sur la mère gémissante un œil inquiet.

- C'est quoi ton histoire de main ? Avec quoi tu endors les gens ?

Adamsberg secoua la tête, ignorant.

- Je ne sais pas. Quand je pose la main sur la tête des gens, ils s'endorment. C'est tout.

- C'est ce que tu fais avec ton gosse ?

- Oui. Il arrive aussi que les gens s'endorment pendant que je leur parle. J'ai même endormi des suspects pendant des interrogatoires.

- Alors fais-le à la mère. Apûrate ! Endors-la.

- Bon sang, Lucio, tu ne veux pas te coller dans le crâne que j'ai un train à prendre ?

- Faut calmer la mère.

Adamsberg se foutait de la chatte mais pas du regard noir que le vieux posait sur lui. Il caressa le crâne - incroyablement doux - de la chatte car, c'était vrai, il n'avait pas le choix. Les halètements de l'animal s'apaisèrent tandis que les doigts d'Adamsberg roulaient comme des billes de son museau à ses oreilles. Lucio hochait la tête, appréciateur.

- Elle dort, hombre.

Adamsberg détacha lentement sa main, la nettoya dans l'herbe humide et s'éloigna à reculons.

[...]

Le portable d'Adamsberg vibra et le commissaire s'excusa en prenant l'appel.

- Lucio, gronda-t-il, tu sais que je bosse.

- Je ne t'appelle jamais, hombre, c'est la première fois. Une des petites n'arrive pas à téter, elle dépérit. Je ne disais que tu pouvais peut-être lui gratter le front.

- Je m'en fous, Lucio, je ne peux rien faire. Si elle ne sait pas téter, tant pis, c'est la loi de la nature.

- Mais si tu pouvais l'endormir, la calmer ?

- Ça ne la fera pas boire, Lucio.

- Tu es un véritable salopard et un fils de pute.

- Surtout, Lucio, dit Adamsberg un ton plus haut, je ne suis pas un mage. Et j'ai eu une foutue journée.

- Moi aussi. Figure-toi que j'ai du mal à allumer mes cigarettes. A cause de ma vue, je rate l'extrémité. Comme ma fille ne veut pas m'aider, je vais faire comment ?

Adamsberg se mordit les lèvres et le médecin se rapprocha.

- Un bébé qui ne peut pas téter ? s'informa-t-il courtoisement.

- Un chaton de cinq jours, répondit abruptement Adamsberg.

- Si cela convient à votre interlocuteur, je peux tenter quelque chose. Sans doute le MRP du maxillaire inférieur, bloqué en expir. Ce n'est pas forcément la loi de la nature, ce peu être une torsion post-traumatique consécutive à la naissance. Difficile, cette naissance ?

- Lucio, appela Adamsberg d'un ton brusque, c'est un des deux qu'on a sortis de force ?

- Oui, la toute blanche avec le bout de la queue gris. La seule petite fille.

- C'est cela, docteur, confirma Adamsberg. Lucio a poussé et je l'ai tirée sous la mâchoire. Est-ce que j'ai tiré trop fort ? C'est une fille.

- Où habite votre fille . S'il le souhaite, bien entendu, ajouta-t-il en agitant les mains, comme si la vie en jeu le rendait soudain humble.

- A Paris, dans le 13e.

- Et moi dans le 7e. Si vous en êtes d'accord, faisons route ensemble et je traite la petite. Si je le peux, bien entendu. En attendant, que votre ami l'humecte sur la totalité du corps, mais sans la tremper surtout.

- On arrive, dit Adamsberg avec l'impression de lancer un signal policier sur une opération lourde. Humecte-la partout sans la tromper.

[...]

Lucio les attendait, assis sous l'appentis, sa grande main tapotant le chaton couché sur ses genoux, enroulé dans une serviette humide.

- Elle va crever, dit-il d'une voix rauque, embrouillée par des larmes qu'Adamsberg ne comprit pas, tant il ne concevait pas qu'on puisse s'émouvoir pour un chat. Elle ne peut pas téter. Qui c'est ? ajouta-t-il sans amabilité à l'adresse du médecin. On n'a pas besoin de public, hombre.

- Un spécialiste du maxillaire des chats qui ne savent pas téter. Laisse la place, Lucio, écarte-toi. Donne le chat.

Lucio gratta son bras absent puis obéit, méfiant. Le médecin prit place sur le banc, enveloppa la tête du chaton entre ses doigts épais - il avait des mains immenses pour sa taille, presque incomparables à l'unique main de Lucio - et la tâta lentement, ici, là, ici encore. Charlatan, pensa Adamsberg, plus contrarié qu'il n'aurait dû devant le petit corps mou de l'animal. Puis le médecin passa au bassin, posa la pulpe des doigts sur deux points, comme s'il jouait un trille au piano, et on entendit un léger miaulement.

- Elle s'appelle Charme, grogna Lucio.

- On va arranger ce maxillaire, dit le médecin. Charme, tout va bien.

Ses très gros doigts - qu'Adamsberg voyait de plus en plus énormes, comme les dix bras de Shiva - vinrent se poser sur la mandibule, attrapant la bête en pince.

- Eh bien, Charme ? murmura-t-il en posant pouce ici et index là. Tu as bloqué le système en sortant ? Le commissaire t'a tordue ? Ou bien as-tu eu peur ? Sois patiente quelques minutes, ça va repartir. C'est bien maintenant. Je vais m'occuper de son ATM.

- C'est quoi ? demanda Lucio, suspicieux.

- L'articulation temporo-mandibulaire.

Le chaton s'abandonna comme de la pâte à pain puis se laissa porter jusqu'à la mamelle.

- Voilà, dit le médecin d'une voix berçante. L'ATM était caudale à droite, céphalique à gauche. Alors nécessairement, ça ne pouvait pas aller, la lésion bloquait la succion. C'est démarré à présent. On attend quelques minutes pour vérifier que tout se passe bien. J'en ai profité pour rééquilibrer son sacrum et ses iliaques. Tout cela à cause de sa naissance un peu sportive, ne vous en faites pas. Elle sera plutôt audacieuse, tenez-la bien Rien de bien méchant, un gentil caractère.

- D'accord, docteur, dit Lucio, devenu déférent, les yeux rivés sur le chaton qui tétait à en étouffer.

- Et elle aimera toujours manger. A cause de ces cinq jours.

[...]

Raison aussi de s'inquiéter pour la cohabitation du chat et du chien. Encore que l'énorme et apathique chat mâle qui vivait à la Brigade ne fût pas prédisposé à l'action, aplati sur le capot tiède d'une des photocopieuses. trois fois par jour et à tour de rôle, les agents de la Brigade - en priorité Retancourt, Danglard et Mercadet, très sensible à l'hypersomnie du chat - devaient porter la bête de onze kilos jusqu'à son plat et rester auprès d'elle tandis qu'elle mangeait. C'est pour quoi on avait fini par installer une chaise près de l'écuelle, pour que les agents puissent continuer leur travail sans s'impatienter ni presser le chat.

Le dispositif était aménagé à côté de la salle du distributeur de boissons, et il arrivait de sorte qu'hommes, femmes et bête se désaltèrent ensemble au point d'eau. Alerté de cette dérive, le divisionnaire Brézillon avait exigé le départ immédiat de l'animal sur papier officiel. Lors de sa visite semestrielle d’inspection - qui visait essentiellement à emmerder le monde vu les résultats indiscutables de la Brigade -, on rangeait prestement

[...]

Lors de cette phase d'épuration, seul le chat posait problème, miaulant terriblement dès qu'on tentait de l'enfermer dans un placard. Un des hommes l'emportait donc dans la cour arrière et attendait dans une des voitures le départ de Brézillon.

[...]

Il souleva Cupidon, qui avait une curieuse allure depuis que Kernokian avait coupé des mèches pour prélever du crottin, et traversa la grande salle en direction du chat sur la photocopieuse. Adamsberg les présenta l'un à l'autre, expliqua que le chien n'était ici qu'à titre provisoire, à moins que son maître ne meure, à cause du salaud qui lui avait empoisonné le sang. La Boule déplia partiellement son énorme corps rond, accorda un peu d'attention à la bête agitée qui léchait les montres d'Adamsberg. Puis il reposa sa grosse tête sur le capot tiède, indiquant que tant qu'on continuait à le porter jusqu'à son écuelle et qu'on lui laissait la photocopieuse, la situation l'indifférait. A condition évidemment que Retancourt ne s'amourache pas de ce chien. Retancourt était sienne, et il l'aimait."

*

*

Selon Pierre Magnan, auteur de Chronique d'un château hanté (Éditions Denoël, 2008) :

La fillette devait peser le poids d'un agneau. Elle était petite, elle n'avait pas de grâce. Il songeait à un chaton ayant perdu sa mère et qui miaulait un jour sa détresse en cherchant dans l'herbe où pleurer son malheur. Tancrède avait alors douze ans et c'était la famine. Il avait détourné les yeux de cette pitié. Il s'était éloigné sans rien faire. Les miaulements du chat il avait fini par ne plus les entendre, mais alors il s'était arrêté pour pleurer. Ce chaton était imprimé sur sa rétine pour toujours, avec ses yeux chassieux et sa minuscule carcasse effrayante de maigreur. Parfois ce souvenir le marquait au fer rouge. Que serait-ce alors avec un être humain de quatorze ans ?

*

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Jacqueline Kelen, se dévoile dans Un Chemin d'ambroisie, Amour, religion et chausse trappes (Éditions de La Table ronde, 2010) :


"Je l'ai nommée Iris, mon abyssine, du nom de la messagère des dieux à l'écharpe arc-en-ciel. Bien avant de savoir que la petite chatte serait captivée par les taches de soleil et les reflets de la lumière sur les murs. Mais voici : elle n'a de cesse de vouloir attraper ces rais, ces irisations qui lui filent entre les pattes.

Je lui dis : la lumière, la merveilleuse lumière, tu ne peux pas l'attraper, mais tu peux jouer avec elle. Ainsi pour tout artiste.

[...]

En cette existence et à ce point de mon parcours, je peux dire que j'ai réussi mes relations avec les chats. C'est même ce que j'ai réussi de mieux dans le domaine relationnel.

Avec les hommes j'ai connu des rapports de force, ou plutôt de faiblesse : peur, mensonge, lâcheté. Avec les femmes, des relations souvent superficielles ou faussement amicales. Et avec Dieu, un long amour en pure perte de ma part, puis le dégrisement.

J'irai donc certainement au paradis des chats."

Dans La Grande Vie (Éditions Gallimard, 2014), Christian Bobin rend hommage à la nature sous toutes ses formes, ici à un petit chat :


Je pense à tes yeux, petit chat. Qui donc allume les yeux des bêtes et les fait aussi purs ? Tes yeux étaient deux vitres derrière lesquelles un ange délinquant me dévisageait en silence.


Un visage humain, je crois savoir ce que c'est : une lettre à déchiffrer, porteuse de vie ou de mort. Elle vient de loin. Il faut la défroisser. Certains mots manquent. Mais qu'est-ce que c'est, un visage animal ? Car cela existe. J'ai commencé mes études dans les livres et je les ai poursuivies dans la lecture des fleurs et des bêtes. Dans les yeux roulants des vaches j'ai vu un étonnement qui pardonne. La comédie verte des prés cache mal l'abattoir avec ses tueurs aux joues rouges. Dans le bleu de l'aile des geais 'ai trouvé ma fortune. Les chevaux sont des nobles dont je ne parle pas la langue, de paisibles porteurs de foudre. Mais toi, petit chat ?


Les animaux sont des théologiens muets. Leurs nerfs sont les cordes du ciel.


Un jour je t'ai vu courir, affolé, sur le clavier du piano : j'ai entendu alors le plus grand interprète du monde.

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Dans le roman policier intitulé Temps glaciaires (Éditions Flammarion, 2015) de Fred Vargas, le lecteur retrouve le gros chat du commissariat d'Admsberg :


- Ils ont peur, dit Retancourt.

Elle portait sur son bras le gros chat blanc de la brigade qui, amorphe, reposait sur elle comme un linge propre plié en deux, détendu et confiant, ses pattes ballottant d'un côté et de l'autre. Retancourt était l'être préféré du chat, autrement nommé La Boule, boule qui pouvait atteindre quatre-vingt centimètres en extension. Elle s'apprêtait à aller le nourrir, c'est-à-dire le porter à l'étage où l'on déposait sa gamelle, car le chat - en parfaite santé - refusait de monter l'escalier lui-même et de se nourrir s'il n'avait pas de compagnie. Il fallait donc attendre près de lui qu'il ait avalé sa portion, puis le redescendre pour le poser sur son lieu de prédilection, la photocopieuse tiède qui lui servait de couche.

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Dans Bitna, sous le ciel de Séoul (Éditions Stock, 2018), J. M. G. Le Clézio renouvelle l'histoire de Shéhérazade en faisant raconter des histoires par son héroïne, non pas pour sauver sa vie mais pour gagner de l'argent. L'une d'entre elles évoque une chatte mystérieuse :

"La seule tristesse que Mme Lim a ressentie, et ce fut partagé par tous les gens du quartier, c'est qu'à partir de ce fameux soir, quand Mme Yang avait décidé de mourir, Mlle Kitty a disparu. Elle n'est plus jamais revenue au salon de coiffure apporter ses messages. M. Kang a donné une explication : en fin de compte, elle a trouvé un autre endroit, moins agité, avec moins de drames. Les chats aiment la tranquillité, c'est bien connu. Mais Mme Lim a pensé à une autre raison, un peu folle il est vrai, mais qui expliquait beaucoup de choses : Mlle Kitty, la Voyageuse, n'était pas un chat ordinaire. C'était une déesse, un fantôme, ou quelque chose de ce genre. Si elle avait été chrétienne, elle aurait dit que c’était un ange, ou (si elle avait été noire au lieu de blonde) un démon. Mais elle était plus orientée vers le bouddhisme, et pour elle cela signifiait que Mlle Kitty était véritablement une Voyageuse, elle traversait plusieurs vies, plusieurs mondes, pour réaliser son travail de réparation, peut-être en expiation d'une faute commise dans sa jeunesse, quand elle avait laissé mourir sa sœur cadette e désespoir, Mme Lim se souvenait d'avoir entendu cette histoire, ce n’était pas exactement dans l'immeuble Good Luck ! ni dans le bloc B, mais on en avait parlé à la télé, ou bien dans les journaux, cette jeune femme, une chanteuse, qu'on avait retrouvée pendue dans son appartement, au milieu du désordre et des bouteilles de soja vides. Mais peut-être bien que c'était seulement une histoire, un de ces légendes qui éclosent dans les quartiers de cette ville où il se passe à chaque minute des quantités de choses, bizarres, belles, ou terribles, à votre choix."

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Sylvain Tesson entreprend grâce à Vincent Munier une véritable quête initiatique qu'il relate dans un récit de voyage qu'il a intitulé La Panthère des neiges (Éditions Gallimard, 2019). Ce faisant, il rencontre d'autres animaux :


La bergerie où il voulait installer notre camp de base de situait encore à cent kilomètres.

Un chat de Pallas, Otocolobus manul, surgit sur un piton au-dessus de la piste, avec sa tête hirsute, ses canines-seringues et ses yeux jaunes corrigeant d'un éclat démoniaque sa gentillesse de peluche. Ce petit félin vivait sous la menace de tous les prédateurs. Il semblait en vouloir à l’Évolution de lui avoir octroyé pareille doses d'agressivité dans un corps si charmant. « N'essayez pas de me caresser ou je vous saute à la gorge », disait sa grimace. Au-dessus de lui, une chèvre bleue était plantée sur une arête, la volute de ses cornes enchâssée entre les crénelures. Ainsi, les bêtes surveillent-elles le monde, comme les gargouilles contrôlent la ville, en haut des beffrois. Nous passons à leur pied, ignorants.

[...]

Au Tibet, les pièces familiales sont des ventres chauds où racheter les jours de grésil. un chat dormait, recelant dans ses veines le gène dilué de la panthère : pour avoir choisi de ronfler au chaud, il ne connaîtrait plus la jouissance de saigner un yack. Son lointain parent, le lynx, continuait à vivre dehors, préférant la tourmente à la torpeur."

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