L'Oursin fossile
- Anne

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Symbolisme celte :
Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),
"L'oursin fossile qui, d'après Pline, jouissait en Gaule d'une grande popularité, relève du symbolisme général de l’œuf du monde. Pline l'appelle d'ailleurs ovum angulum, œuf de serpent, et il le met en relation directe avec les doctrine druidiques, sans toutefois estimer ces dernières plus que d'assez vagues superstitions :
Il est une espèce d’œuf, oublié par les Grecs, mais en grand renom dans les Gaules : en été, des serpents innombrables se rassemblent, enlacés et collés les uns aux autres par la bave et l'écume de leur corps ; cela s'appelle œuf de serpent. Les druides disent que cet œuf est projeté en l'air par les sifflements des reptiles et qu'il faut le recevoir dans une saie avant qu'il touche la terre. Le ravisseur doit s'enfuir à cheval, car les serpents le poursuivent jusqu'à ce qu'ils en soient empêchés par l'obstacle d'une rivière. On reconnaît cet œuf à ce qu'il flotte contre le courant. Mais comme les mages sont habiles à dissimuler leurs fraudes, ils affirment qu'il faut attendre une certaine lune pour recueillir cet œuf, comme si la volonté humaine pouvait faire coïncider la réunion des serpents avec la date indiquée. J'ai vu cet œuf : il est de la grosseur d'une pomme ronde moyenne et la coque en est cartilagineuse, avec de nombreuses cupules, comme celles des bras des poulpes. Il est célèbre chez les druides. On en loue l'effet merveilleux pour le gain des procès et l'accès auprès des rois ; mais ceci est faux : un chevalier romain du pays des Voconces qui, pendant un procès, en portait un dans son sein, fut mis à mort par le divin Claude, empereur, sans aucune autre raison, à ma connaissance. (Nat. Hist. 29, 52-54).
L'archéologie donne de nombreux exemples d'oursin fossile dont nous citerons les deux plus typiques. L'un est à Saint-Amand (Deux-Sèvres) : au centre d'un tertre qui ne comportait aucun vestige funéraire, on a retrouvé une petite capsule formée de six plaques de schiste d'une vingtaine de centimètres de longueur, au centre de laquelle se trouvait un oursin fossile. L'autre est à Barjon (Côte-d'Or), sur l'aire de base d'un tertre également dépourvu de vestiges funéraires. Il existe de même une correspondance iranienne précise. Le symbole fondamental de l'oursin est l’œuf du monde ; mais il y a des rapports étroits entre les divers symbolismes de l’œuf, du serpent, de la pierre et de l'arbre et on pourrait ajouter d'autres développements symboliques sur le cœur et la caverne (à cause de la forme du micraster), ou encore la rose-croix et la signification symbolique des œufs de Pâques.
Ce symbole de la vie concentrée, œuf primordial, signifiait dans la doctrine des Cathares, la double nature du Christ : la puissance réunie du divin et de l'humain.
L'oursin fossilisé a suivi, dans son histoire symbolique, la couche ascendante la plus parfaite : œuf de serpent, œuf du monde, manifestation du Verbe. Tout le contraire d'une involution, il symbolise l'évolution destinée à un sommet."
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Selon Elie-Charles Flamand, auteur de Les pierres magiques. (Éditions Le Courrier du Livre. Paris, 1981) :
LES OURSINS FOSSILES : Parmi les fossiles qui ont été utilisés comme objets magiques, citons tout d'abord l'oursin fossile. Ces coquilles pétrifiées d'échinodermes sont une représentation de l'œuf du Monde qui contient en germe toute la manifestation.
L'oursin fossile se rattache encore au symbolisme du cœur car certaines espèces affectent la forme de cet organe qui est traditionnellement le centre sacré de la personnalité et le lieu de l'activité divine en l'homme.
De plus, chaque oursin fossile porte l'empreinte d'une étoile formée de cinq branches rayonnant à partir d'un point. Cette figure symbolise le jaillissement de la Lumière incréée à partir du foyer central qui est le Principe. Elle réfère également au pentagramme ou étoile à cinq branches, l'un des plus anciens symboles de l'humanité. Ce signe actif et bénéfique signifie vie, santé, perfection, accomplissement mystique. Le corps humain peut s'inscrire dans cette étoile, avec la tête et les quatre membres aboutissant aux pointes. C'est pourquoi le pentagramme est la marque de l'homme qui s'est uni à la « Lumière d'En-Haut » et a été régénéré par elle.
L'ensemble de ces significations fait de ce fossile une condensation des puissances unifiées du divin, du cosmique et de l'humain. Aussi n'est-il pas étonnant que depuis les origines de l'humanité, il ait eu une destination magico-religieuse.
Mêlés aux rognons de silex, on trouve dans les bancs de craie de nombreux oursins silicifiés. C'est sans doute pourquoi l'attention de l'homme préhistorique qui travaillait le silex pour en faire des outils fut très vite attirée sur ces fossiles.
A l'époque néolithique, on en trouve dans de nombreux tumulus. Citons par exemple le mont Vandois près de Héricourt (Haute-Saône), où l'on découvrit une petite niche renfermant un crâne accompagné d'os taillés. Sur cette sépulture était disposée une énorme masse d'oursins fossiles qu'on a évaluée à deux ou trois mètres-cubes.
Plus tard, à l'âge du bronze, le culte de l'oursin fossile est toujours aussi vivace. Remontant à la fin de cette époque, le tumulus de Poiron, dans les Deux-Sèvres, est caractéristique à cet égard. Véritable temple de l'oursin, ce tertre de 20 mètres de diamètre qui ne comportait aucun vestige funéraire était formé de couches de pierres schisteuses du pays. Au centre, cinq plaques de schistes formaient une sorte de coffret d'une vingtaine de centimètres de longueur dans lequel se trouvait un bel oursin fossile. Cet objet avait été ramené de fort loin car il n'existe pas de fossiles de ce genre dans le pays.
Dans maints autres sites néolithiques de l'âge de bronze et de l'âge du fer, on a découvert des oursins fossiles percés d'un trou de suspension, ce qui témoigne de leur port comme amulettes. L'oursin fossile protégeait donc l'individu durant sa vie comme dans la tombe.
Chez les Gaulois, ce fossile joua un rôle religieux très important. Les druides l'appelaient œuf de serpent, comme le rapporte Pline.
L'emploi magique de ce fossile s'est perpétué jusqu'à notre époque. Au début de ce siècle, les oursins pétrifiés étaient encore désignés sous le nom de « pierres d'orage », « pierres à tonnerre », dans nos campagnes. Ils provenaient, prétendait-on, de la foudre et servaient contre elle de talisman. On reconnaîtra là une dégénérescence d'un culte ancien, la foudre étant la manifestation de la toute-puissance de la divinité suprême.
Les paysans d'Ecosse, des côtes de la Baltique, de Bretagne, du Centre, de Provence, croyaient à ce pouvoir magique. Dans le Loir-et-Cher, par exemple, on voyait des oursins (généralement des Spatangus de l'argile à silex) déposés sur le rebord des fenêtres ou dans les armoires devant les piles de linge.
Dans la région de Clermont-Ferrand, on rencontrait souvent des paysannes portant suspendu sur la poitrine un oursin perforé qu'elles considéraient comme un porte-bonheur.
Cette coutume du port de l'oursin fossile comme bijou-talisman est d'ailleurs universelle. On l'a constatée en Asie, notamment chez les Laotiens, et dans de nombreux pays d'Afrique tel le Soudan.
LES PIQUANTS D'OURSINS FOSSILES : Ces piquants, connus autrefois sous le nom de lapis juddicus, pierre judaïque, furent longtemps utilisés comme remède magique. Au XVIIIe siècle, ils figuraient toujours dans la pharmacopée. Voici ce qu'en dit Lémery : « La pierre judaïque paroit dure comme un caillou, mais elle se fend aisément et on la réduit facilement en poudre. Elle naît en plusieurs endroits de la Judée, d'où elle nous est apportée. Quelques-uns la distinguent par sexe : ils appellent pierre judaïque mâle celle qui est grande-longue en figure cylindrique et pierre judaïque femelle celle qui a la figure et la grosseur d'une petite olive ; on les broyait l'un et l'autre indifféremment sur le porphyre, pour les réduire en une poudre impalpable qui puisse être employée en médecine. Elle est propre pour arrêter les cours du ventre, pour exciter l'urine : on prétend qu'elle brise la pierre du rein et de la vessie : la dose en est depuis demi-scrupule jusqu'à demi-dragme (1). »
Note : 1) ) Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples contenant leurs noms, origine, choix, principes, vertus, étimologîe et ce qu'il y a de particulier dans les animaux, les végétaux et dans les minéraux, Paris, 1733
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Vincent Georges et al., auteurs de "Un oursin fossile sur le site celtique de Goincet en Forez" (In : Archäologisches Korrespondenzblatt 44 · 2014, pp. 525-541) é
"Le site proto-urbain celtique de Goincet est placé à l’intérieur de la plaine du Forez, un Graben fermé d’ori gine tertiaire dans la partie orientale du Massif central français (fig. 1-3). Un oursin fossile y a été mis au jour, au cours de sondages de diagnostic archéologique réalisés en 1997 à Goincet en Forez (Poncins, dép. Loire; fig. 4) 1. Compte tenu de la situation sédimentologique cristalline et archéologique, à proximité de la principale confluence de cette plaine entre le Lignon et la Loire, la présence d’un tel « objet » était à double titre curieuse. Un premier examen a révélé que cet échinoderme fossile appartenait au genre Echinocorys. Ce genre fait son apparition au Turonien (Crétacé supérieur) et disparaît totalement au début de l’Eocène après avoir eu son apogée au cours du Sénonien. Il était donc intéressant, dans un premier temps, de déterminer de façon plus précise cet oursin qui s’avère être un Echinocorys vulgaris, espèce définie par J. P. Breynius en 1732. Cette espèce n’ayant vécu qu’au Sénonien (et même au Santonien, Sénonien inférieur), dans ce que l’on appelle « la craie à Micraster coranguinum », il devenait important de rappeler où sont localisés les terrains sédimentaires marins formés au cours de cette époque géologique puis de rechercher avec plus de précisions les gisements connus ayant déjà livré des fossiles de cette espèce d’oursin.
Les gîtes potentiels d’origine étant tous éloi gnés du lieu de sa découverte (les plus proches se situant en Savoie, dans l’Aude et, surtout, dans l’Yonne), dans un deuxième temps il nous a paru intéressant de chercher à comprendre qu’elles pouvaient être les rai sons de la présence de ce fossile sur le site de Goincet. Ce lieu s’inscrit dans un réseau de plusieurs concentrations de populations cel tiques en plaine contemporain de celui des sites de hauteur fortifiés (Vaginay / Guichard / Juliaa 1985). Le site s’étend sur plusieurs dizaines d’hectares à partir de La Tène C2 (200/130 av. J.C.) et au moins jusqu’au dé but du Haut-Empire marqué localement par la fondation du centre urbain de Forum Segusiavorum (Feurs, dép. Loire) à seulement à 5 km de Goincet sur l’autre rive de la Loire (Vaginay / Guichard 1988).
[...]
La description de l’oursin : Il s’agit d’un moulage interne silicifié. Ses dimensions sont les suivantes: longueur 53 mm, largeur 43 mm, hauteur 41 mm. Il est conservé au Centre de documentation archéologique départemental de la Loire, à Roanne. C’est un oursin fossile sur lequel les cinq zones ambulacraires sont parfaitement visibles. Ces dernières ne forment pas de pétales mais sont continues, depuis l’apex (partie la plus haute de l’oursin) jusqu’à l’ambitus qui limite la face aborale (ou supérieure) et la face orale (ou inférieure) avant de se prolonger sur la face orale, jusqu’au péristome (la bouche). La face aborale est plus ou moins conique tandis que la face orale est pratiquement plane. Le système apical est allongé. Le périprocte (l’anus), bien que peu visible en raison du mauvais état de fossilisation de cette partie du fossile, n’est pas inclus dans le système apical mais s’ouvre sur le bord de la face orale, à l’opposé du péristome. Nous avons donc affaire à un échinide dit irrégulier. Le péristome, pour sa part, s’ouvre à environ 1cm du bord, dans une petite dépression, à la confluence des cinq zones ambulacraires.
[...]
Sans exclure une provenance encore plus lointaine de plusieurs centaines de kilomètres, le spécimen recueilli à Goincet ne peut donc pas provenir d’une localisation située à moins de 150 km. On notera que la plupart des moulages internes silicifiés recensés dans les collections (notamment au Muséum d’histoire naturelle de Lyon et à l’Université Claude Bernard Lyon 1, qui regroupe aussi les collections de l’Ecole nationale supérieure des mines de Paris) proviennent « des argiles à silex » du Sénonien de Bourgogne et, principalement du département de l’Yonne. C’est donc plus vraisemblablement de ce secteur géographique qu’a des chances de provenir notre spécimen.
L’objet archéologique : Aucune trace d’utilisation, ni impacts, ni surface d’abrasion, ni perforation n’ont été relevés sur la pièce archéologique; rien ne vient argumenter un usage pratique contrairement par exemple à une plaque d’aiguisage en schiste retrouvée à proximité dans la même unité stratigraphique. Il semble bien que l’homme ait souvent collecté des objets curieux ou rares sans fonction utilitaire au sens terre à terre du terme. Il semble même que ce phénomène soit très ancien. Déjà l’homme de Néandertal aurait collecté, gardé, transporté des objets dont des fossiles (Guidotto 1976). À l’échelle régionale, sur le site magdalénien du Rocher de la Caille (dép. Loire) dans les gorges de la Loire du seuil de Neulise, par exemple, à la fin du Paléolithique, une ammonite a été apportée sur le site (Atrops / Faure 2003). Les exemples seraient nombreux à signaler. Concernant plus particulièrement les oursins fossiles, le cas du site de Goincet n’est pas unique. Dans leur étude, F. Demnard et D. Néraudeau recensent, seulement en France, pas moins de 117 sites archéologiques avec présence anormale, et donc sans doute intentionnelle, d’oursin(s) fossile(s) (Demnard / Néraudeau 2001).
[...]
Se référant à cette étude à visée exhaustive, on peut noter que le site archéologique de Goincet est le pre mier à avoir livré un oursin fossile dans le département de la Loire, et même dans l’ensemble de la région RhôneAlpes. Seuls une douzaine de sites archéologiques (uniquement six en France) ont livré des Echino corys. Encore faut il remarquer que ces six sites (trois en Seine Maritime : la forêt de Rouvray, à Rouen [Néolithique : Gallo-Romain] ; l’atelier des Sapinières, au Havre [Campaniforme] ; Theuville-aux-Maillots [Néolithique]. – Un dans le Pas-de-Calais : Grozilles, à Arras [hors contexte archéologique]. – Deux dans la Somme, à Beuvraignes [3e siècle apr. J.C.]) sont situés dans des zones à proximité d’affleurements de terrains crétacés supérieurs susceptibles de livrer de tels Echinocorys. Quant à l’espèce Echinocorys vulgaris déterminée avec certitude, elle n’avait été recueillie, jusqu’à la découverte faite à Goincet, que dans deux sites archéo logiques: celui du Havre et celui de TheuvilleauxMaillots (Demnard / Néraudeau 2001). Enfin, l’oursin de Goincet n’était pas dans une sépulture, comme c’est notamment le cas de plus de 200 spécimens de Micraster et d’Echinocorys disposés tout autour de la double sépulture mise au jour dans le tumulus de Dunstable Downs (Bedfordshire) en Grande-Bretagne et attribuable au Néolithique final ou à l’âge du Bronze ancien (Smith 1894).
On peut donc s’interroger, à ce stade, sur les raisons de la présence de ce moulage interne d’Echinocorys vulgaris sur le site celtique de Goincet. S’agit il, d’un simple objet recueilli par curiosité puis conservé en souvenir ? D’une amulette porte-bonheur ? D’un gage de prospérité ? D’une « pierre de tonnerre » censée protéger de la foudre ? D’une « pierre à venin » censée protéger des maladies ? Ou plus ou moins que tout cela ? En vérité, il semble bien difficile d’aller plus loin à moins de faire appel à deux autres découvertes archéologiques majeures et à un texte célèbre de Pline l’Ancien.
La perspective de l’occurrence symbolique d’un ovum anguinum :
Pline l’Ancien, Naturalis historia XXIX, 52 : « Il existe en outre une autre espèce d’œuf en grand renom dans les Gaules et dont les Grecs n’ont pas parlé. [En été], des serpents s’entrelacent en grand nombre; avec leur bave et l’écume de leur corps ils façonnent une sorte de boule appelée urinum [cela s’appelle œuf de serpent]. Les druides disent que cette façon d’œuf est projetée en l’air par le sifflement des serpents et qu’il faut la rattraper dans un manteau sans lui laisser toucher la terre ; que celui qui s’en est emparé doit s’enfuir à cheval, car les serpents le poursuivent jusqu’à ce qu’il soient arrêtés par l’obstacle d’une rivière ; l’épreuve qui fait reconnaître cet œuf est qu’il flotte contre le courant, même s’il est attaché avec de l’or. De plus, avec cette ingéniosité qu’ils ont à envelopper de mystère leurs mensonges les Mages prétendent qu’il faut les prendre pendant une certaine lune, comme s’il dépendait de la volonté humaine de faire coïncider avec cette lune l’opération des serpents. J’ai du reste vu cet œuf : il était de la grosseur d’une pomme ronde moyenne, et sur sa coque se remarquaient de nombreuses cupules cartilagineuses semblables à celles dont sont munis les bras des poulpes. Les druides vantent fort son merveilleux pouvoir pour faire gagner des procès et pour faciliter l’accès auprès des souverains, mais c’est une si grande imposture qu’un chevalier romain du pays des Voconciens qui, au cours d’un procès, en portait sur [dans] son sein, fut mis à mort par l’empereur Claude sans aucun autre motif que je sache. Pourtant ces enlacements de serpents et leur union féconde semblent être la raison qui a déterminé les nations étrangères à entourer, en signe de paix, le caducée de l’image de serpents ; c’est l’usage en effet que les serpents du caducée n’aient pas de crête » (traduction Le Roux 1967).
Le récit de Pline teinté de neutralité et de scepticisme ne rate pas l’occasion de signaler la valeur assignée à l’ovum anguinum par l’autorité religieuse celte. Son appétence scientifique l’a également conduit à décrire en bon naturaliste un objet indépendamment de la valeur mythique accordée à celui-ci. Comme l’a relevé F. Le Roux en 1967, Pline opère deux niveaux de lecture. La description minutieuse de l’artefact qu’il a eu entre les mains est totalement indépendante du dogme religieux.
La description de l’objet présenté à Pline est suffisamment explicite pour identifier un spécimen d’oursin fossile : « J’ai du reste vu cet œuf : il était de la grosseur d’une pomme ronde moyenne, et sur sa coque se remarquaient de nombreuses cupules cartilagineuses semblables à celles dont sont munis les bras des poulpes« (Plin. nat. XXIX, 52 ; traduction Le Roux 1967). La taille de l’objet et la description de la disposition des cupules indiquées sont conformes aux dimensions et aux zones ambulacraires d’un échinoderme. Les formulations de Pline confortent indéniablement l’hypothèse que les oursins fossiles sont utilisés par les Celtes comme des représentations matérielles du mythe de l’ovum anguinum » (Le Roux 1967).
F. Demnard et D. Néraudeau ont rejeté ce rapprochement dans leur synthèse sur les oursins fossiles en prétendant « débarrass[er] [l’oursin] des mythes dont il a été affublé par des générations d’auteurs qui s’en tenaient à des interprétations fantaisistes » (Demnard / Néraudeau 2001, 707). La description naturaliste précitée de Pline est omise par les auteurs et la chose est curieuse puisqu’ils reconnaissent à Pline la qualité de naturaliste. Pourquoi alors ne pas citer la description d’un objet observé par Pline avec son regard de naturaliste et préférer une citation tronquée dont l’origine n’est pas précisée : « En été il se rassemble une multitude de serpent qui s’entrelacent, et sont collés les uns aux autres, tant par la bave qu’ils jettent que par l’écume qui transpire de leur corps : il en résulte une boule appelée œuf de serpent » Demnard / Néraudeau 2001, 707).
Deux occurrences archéologiques confortent l’usage d’un oursin fossile pour une mise en scène du mythe de l’ovum anguinum (Gricourt 1954 ; Le Roux 1967). L’enfouissement de deux spécimens au centre d’édifices tumulaires, éclaire un phénomène d’une ampleur certaine avec au moins deux points d’observations éloignés : les tumulus de Poiron-Saint-Amand (dép. Deux-Sèvres) et de Barjon (dép. Côte d’Or). Dans le premier cas, l’oursin a été placé dans un ciste en dalles de schiste (Chauvet 1900 ; Toutain 1920, 371 note 4). Dans le second, il gisait sur une dalle à la croisée de deux murettes toujours au centre du tumulus. Plusieurs autres mentions anciennes font état de cas de découverte d’échinodermes sous des tumulus proto historiques en Franche-Comté (Demnard / Néraudeau 2001).
À Goincet, l’éventualité de la présence d’un oursin dans un contexte cultuel ne doit ainsi pas être écartée. Les chevaux en terre cuite, et le chenet à tête de bélier précise des pratiques cultuelles tout du moins rituelles à l’intérieur de la sphère domestique (Vaginay / Guichard / Juliaa 1985). L’oursin complète de façon exceptionnelle et complémentaire les artefacts à caractère religieux de ce site ségusiave. L’amulette triphallique retrouvée sur le site par le Groupe d’Histoire et d’Archéologie de Balbigny est attribuable au début de l’Antiquité et à une influence romaine directe ou indirecte (Trombetta 1999). Les amulettes manufacturées sont par ailleurs très courantes dans l’ensemble des cultures de tradition celtique sans que des représentations d’oursins n’aient pu être identifiées (Pauli 1975).
La haute valeur assignée par les Gaulois aux oursins fossiles suffit à expliquer leur rareté parmi les vestiges celtiques. La pieuse transmission des oursins au sein des communautés religieuses jusqu’à la conquête de la Gaule chevelue doit être envisagée. Les occurrences funéraires gallo-romaines de Vichy (dép. Allier ; Pérot 1917) ou de Saint-Marsault dans les Deux-Sèvres (Demnard / Néraudeau 2001) sont l’indice d’un affaissement des coutumes celtiques ancestrales au profit de l’émergence de nouvelles pratiques. La représentation d’un oursin fossile sous la forme d’un vase en terre cuite kaolinitique et verniplombifère retrouvé dans une fosse à offrandes de la seconde moitié du 1er siècle de notre ère à Mâcon (dép. Saône-et-Loire) souligne de façon déterminante cette tendance (Barthélemy / Depierre 1990, 25 p.). Le statut de fosse à offrandes et la compagnie de deux autres vases miniatures sous la forme d’une amphorette et d’un lion couché renforcent le caractère cultuel à donner à cette découverte, le tout sous un niveau de vaisselles brûlées et brisées. La croyance en l’ovum anguinum reste en mesure de faire la liaison entre l’oursin fossile et son imitation factice à l’intérieur d’une rationalité divinatoire . L’époque antique livre un témoignage concordant en Saintonge sur le site du fanum de Ribérolles à Rivières en Charente.
À cet arrière-plan archéologique, s’en ajoute un autre, historique celui là. Les édits successifs d’Auguste et de Tibère contre le druidisme sont suivis d’une interdiction totale sous le règne de Claude (1). Au début de notre ère, l’hostilité impériale obstinée vise une pensée doctrinale trop liée à l’ancien pouvoir de la Gaule indépendante constitué de réseaux aristocratiques très enracinés dans les territoires et potentiellement séditieux face à la nouvelle donne impériale (Suétone, De vita Caesarum). Ces données historiques et celles procurées par l’archéologie expliquent que Pline interprète la condamnation à mort du chevalier voconce comme un effet induit par le port de l’oursin. La lutte engagée contre le druidisme est un moyen de coercition sur les élites gauloises pour les détourner de valeurs potentiellement séditieuses face à l’administration impériale.
À l’échelle eurasiatique, F. Le Roux (1967 ; 1969) à la suite de J. Gricourt (1954), a décrit la valeur cosmogonique de l’ovum anguinum. La métaphore de la graine et de l’embryon appliquée aux oursins fossiles est sans doute très justement synthétisée par cet auteur par la formule d’œuf cosmique. J. Gricourt l’avait quelque peu précédé sur ce point en confrontant le texte de Pline avec une légende populaire persane en 1954 (2). L’étude comparée lui a permis d’avancer que l’ovum anguinum sous les traits métaphoriques d’un accouplement de serpent manifestait « une synthèse de la multitude ». La fonction didactique de l’oursin fossile pour exprimer une spéculation cosmogonique se fait ainsi jour. Les textes védiques antérieurs au 3e siècle av. J.C. déclinent cette abstraction sur le thème de l’embryon d’or qui font échos à celle de l’ovum anguinum (Eliade 1978, 237). La couleur jaune du matériau fossile silicifié a pu participer à l’image métaphorique de l’or reprise par Pline et bien d’autres textes sur l’embryon d’or (3).
On retrouve dans la nécropole de Deverni en Thessalonique, une paire de vases céramiques mastoïdes à vernis noir recouverts d’une feuille d’or (Koukouvou 2011). Datés de la fin du 4e ou du début du 3e siècle av. J.C., ils renvoient potentiellement à la même trame symbolique. Le lien conceptuel et métaphorique entre le sein nourricier et l’embryon d’or est latent. Une fois renversés, les vases peuvent ainsi apparaître (y compris par leur taille réduite) comme des embryons d’or. La pensée religieuse protohistorique est pénétrée des multiples aller retours entre les dimensions macrocosmique et microcosmique sur le vaste espace eurasien, par exemple dans l’étroite association entre le souffle humain et le vent dans les textes védiques (Eliade 1978). Aussi, l’embryon d’or et l’œuf de serpent sont associés aux eaux vives de « l’avant Monde » dans les mythes celtes, indiens et slaves (Sterckx 2009).
La thématique cosmogonique de l’embryon se perpétue plausiblement dans la statuaire gallo-romaine sous la forme d’une bourse. Ce dernier attribut est récurrent tantôt auprès du Mercure gaulois tantôt de Rosmerta ou d’autres minerves gauloises, parfois dans des représentations conjointes. A. Zavoroni a ainsi pu parler d’un symbole de régénération relatif à cette imagerie (2008). Les deux puissances tutélaires ségusiaves locales reconnues sous les vocables de Lug et Segeta prodiguant abondance et fécondité (Georges 2007). Leurs fonctions divines s’accordent avec la thématique cosmogonique de l’oursin. Par ailleurs, la posture du chevalier voconce avec son œuf de serpent ne se retrouvetelle pas dans la statuaire gallo romaine représentant le Mercure gaulois affublé d’une bourse ?
Conclusion : L’origine lointaine de l’oursin découvert à Goincet illustre une importation dans une région dépourvue en échinoderme fossile : la plaine du Forez. D’après ce que l’on sait des conditions de fossilisation et des gisements potentiels, le moulage interne silicifié d’Echinocorys vulgaris indique la région de l’Yonne et les horizons sénoniens de la région bourguignonne comme provenance la plus probable ou d’une autre région tout aussi lointaine. Ce déplacement direct ou indirect sur longue distance manifeste l’attrait des Celtes pour les curiosités minérales que sont les oursins fossilisés. Le mythe de l’ovum anguinum, explique vraisemblablement la notoriété et donc la diffusion des oursins fossiles en tant que représentation symbolique parmi des peuples partageant des mœurs et des valeurs comparables, mais ne disposant pas d’oursins fossiles de façon égale. L’uniformisation socioéconomique et culturelle à l’origine des grands oppida et des grands habitats de plaine dont Goincet facilite incontestablement l’échange sur de grandes distances comme les rassemblements sacerdotaux mentionnés dans la guerre des Gaules (Perrin / Decourt 2002, BG VI 1314). La charge symbolique assignée aux oursins fossiles perdure sous une forme encore vigoureuse après la conquête. La bravade du chevalier voconce qui se présente devant Claude muni d’une représentation de l’ovum anguinum l’atteste, tout comme l’oursin fossile factice de la nécropole des Cordeliers à Mâcon. Ces éléments dénotent une spiritualité celtique encore vivace ayant partie liée à une forme de résistance à la romanisation et que Claude et ces prédécesseurs ont estimé nécessaire de contrer avec des édits de plus en plus radicaux.
Notes : 1) « Il abolit complètement en Gaule la religion atroce et barbare des druides, qui, sous Auguste, avait été interdite aux seuls citoyens… » (Suet. Claud. XXV ; traduction d’après Ailloud 1961). Selon A. Grenier (1923), « Les druides se trouvaient, dès ce moment, réduits à l’état de magiciens, devins ou médecins ; du moins étaient ils considérés comme tels et, au titre de magi, ils tombaient sous le coup du décret de Tibère contre les astrologues, les magiciens et, en général, les cultes étrangers qui commençaient à envahir l’empire romain. Malgré tout, le culte druidique proscrit ne se maintint que dans les campagnes où il gardait des racines profondes. De là le nom païen, du latin pagus : district de campagne de Gaule et Germanie ».
2) « Le serpent est naturellement redouté: l’on dit que la personne qu’il poursuit devra traverser sept cours d’eau pour lui échapper. A ce propos certains serpents passent pour producteurs d’une concrétion minérale bonne à porter en amulette contre le mauvais œil et la maladie. A l’époque où les serpents s’accouplent, celui qui cherche cette pierre doit passer un caleçon bleu ; sitôt vu les serpents, il enlève son caleçon, le jette sur eux et court jusqu’à ce qu’il ait traversé sept eaux courantes, puis il revient chercher les serpents. Si quelqu’un possède une de ces pierres et va dans la boutique d’un boulanger, les pains collés à la paroi du four tombent aussitôt ». (Massé 1938, 201, d’après S. Hèdayat, Neyrengestan [Téhéran 1312]).
3) « L’œuf du monde (Brahmânda) est l’enveloppe de l’Embryon d’Or (Hyranyagarbha), germe primordial de la lumière cosmique et cet œuf est contenu dans les eaux primordiales cependant qu’il est couvé par le cygne symbolique Hamsa (« L’oiseau unique »). L’œuf cosmique est la forme prise par Brahma, qui existait avant l’existence elle-même, au-delà de l’être et du nom être, et qui par sa propre énergie a divisé l’œuf divin en ciel et terre et créé le monde manifesté. Autrement dit l’embryon contenu dans l’œuf cosmique se situe au niveau le plus élevé de la cosmogonie, au-dessus de Prajapati « seigneur des Créatures » qui est l’expression de Brahma par rapport au degré d’existence de l’état humain et de Purusha, l’homme primordial dont sont issus les dieux et les hommes, et qui est la Victime, immolée par les Dieux eux-mêmes, dont le sacrifice était indispensable à la création. La nature de l’œuf cosmique flottant dans les eaux primordiales explique ainsi pourquoi l’ovum anguinum flotte contre le courant (Le Roux 1969, 421). – F. Le Roux définit l’oursin fossile et celtique comme un objet symbolique rattaché à la prééminence sacerdotale (Le Roux 1969, 422) et assimile le fil d’or dans le mythe de l’ovum anguinum à un symbole de la lumière (qui flotterait dans les eaux primordiales avant le développement de l’univers). Côté indien, les textes védiques lui permettent de considérer l’œuf cosmique comme « l’existence elle même, au-delà de l’Etre et du Non Eternel » (Le Roux 1969, 421). – Mentionnons également : Hymne à Skambha, Atharva Veda, X, 7, 28 (Renou 1956, 160 ; 1967, 346) ; Rig Veda, X, 121, 1 (Renou 1938, 123. 333 ; 1967, 333) ; Taittirīya Āranyaka, 10, 1 (Renou 1967, 334) ; Rig Veda, X, 82 (Renou 1967, 332) ; Mundaka Upanishad, II, 10 (Renou 1967, 422) ; Mishra 2006, note 8.
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