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  • Anne

L'Ours (suite)



Suite de l'article commencé en mars 2016 et que vous pouvez lire ici.




Symbolisme celte


Dans L'Oracle des Druides, Comment utiliser les animaux sacrés de la tradition druidique (1994, traduction française 2006) de Philip et Stephanie Carr-Gomm, les mots-clefs qui rendent compte du pouvoir de cet animal sont :

"force primordiale ; souveraineté ; intuition et instinct.

La carte représente un ours à l'entrée d'une grotte, sa patte posée sur une masse ressemblant à celle de Stonehenge. C'est l’époque du solstice d'hiver, où brille la "Lumière d'Arthur". Au premier plan repose une couronne, et l'étoile polaire scintille au loin parmi les étoiles de la constellation connue sous le nom de Grande Ourse.

L'ours nous relie à nos racines ancestrales, à Artio, la déesse-ours, la mère primordiale qui nous protège férocement du danger. Il nous relie aussi à Artois, le dieu-ours, au puissant guerrier Arthur, et à l'étoile polaire, qui sert de guide au milieu de la Grande Ourse. Si nous l'écoutons dans l'obscurité silencieuse de la nuit, notre intuition ne nous trahira pas. L'ours vous permet de devenir, comme Arthur, un Guerrier de l'esprit. Vous découvrirez votre puissance en associant force et intuition. Vous unirez ainsi votre pouvoir stellaire et votre pouvoir animal, tous deux symbolisés par Art, l'Ours.


Renversée, la carte indique clairement que vous devez prendre garde de ne pas vous laisser écraser par la mère ourse déchaînée, par le guerrier furieux, par les forces de la colère et de la férocité primordiale qui, sans les qualités humaines de compassion et de raisonnement, risquent de menacer votre vie et celle des vôtres. Mais vous pouvez compter sur la présence de l'ours et sur son immense puissance qui vous permettront, si vous persévérez, d'associer vos qualités spirituelles et intuitives à vos ressources primordiales et instinctives.


L'Ours dans la Tradition

Par la grâce du grand ours des cieux étoilés

et de la terre profonde et généreuse,

nous en appelons aux pouvoirs du Nord.

Extrait d'un cérémonial druidique.


Le fil d'Ariane de la légende d'Arthur relie les courants druidiques actuels les plus complexes aux origines druidiques des périodes celtiques et pré-celtiques, en reconnaissant, tout comme on le faisait depuis la nuit des temps, l'importance de l'ours.

Pour bien saisir l'importance du roi Arthur dans les mystères druidiques, il nous faut revenir aux origines de son nom. Le nom Arthur provient du mot celtique Art, qui signifie à la fois ours, pierre et Dieu. Arthur est "l'homme-ours", fort et puissant comme l'animal lui-même. Dans la tradition celtique, le plus beau compliment que l'on puisse faire à un héros de dire qu'il était "fort comme un ours", Art an neart. Ces associations ne semblent pas provenir uniquement de la force et de la férocité légendaires de l'ours. De tous les animaux sacrés des traditions druidiques et celtiques et des cultures européennes et nord-américaines, l'ours est probablement l'un des tous premiers à avoir fait l'objet d'un véritable culte.


Le culte de l'Ours

La découverte d'autels de pierre et d'importants amas d'os d'ours à Drachenloch en Suisse nous prouve qu'il y a 70 000 ans de cela, l'homme de Néandertal vénérait déjà l'ours des cavernes comme le maître des animaux. On a retrouvé dans les grottes de Lascaux en France, l'effigie sans tête d'un ours, datant de 17 000 ans av. J. C. que l'on enveloppait très probablement de fourrure pour les cérémonies avant d'y attacher une tête d'ours.

On a retrouvé également dans les anciens sites celtiques, des lieux sacrés, des statues votives et des parures rituelles dédiées à l'ours, qui sont le signe du culte rendu à Artio, ou Andarta ("l'ourse puissante"), et à Artois, Ardehe ou Arthe. Une représentation d'Artio a été trouvée à Berne (la ville de l'ours), de même qu'une "grotte aux ours" qui était utilisée lors des cérémonies. A Saint-Pé-d'Ardet en France, on a retrouvé un autel dédié à Ardehe et datant du VIème siècle avant J. C. dans la vallée de l'Ourse, près de Lourdes. La fourrure d'ours était un vêtement très apprécié ; on a mis au jour à Welwyn dans le Hertforshire, la tombe d'un chef de la fin de l'âge de fer reposant sur une peau d'ours.


Puissance primordiale de l'Ours

Les hommes du néolithique chassaient l'ours brun, animal que l'on pouvait encore trouver en écosse jusqu'à la fin du XIème siècle. les dents d'ours étaient considérées comme de puissantes amulettes et plusieurs d'entre elles ont été retrouvées dans le nord de la Grande-Bretagne. A Rome, l'ours calédonien, comme on l'appelait alors, était un animal très prisé pour son extraordinaire férocité. Il était très certainement invoqué avant les batailles et les guerriers s'habillaient souvent de peaux d'ours pour s'identifier à l'animal et à bénéficier de sa puissance.

A l'avènement du christianisme, l'ours perdit sa place d'honneur dans la tradition druidique et devint un animal de foire. Au temps des Tudor, chaque ville importante se devait de posséder un ours et de nommer un "Gardien des ours du roi ou de la reine". Les montreurs d'ours étaient chose courante : ils promenaient les ours ornés de rubans ou de fleurs dans tout le pays, leur cachant souvent les yeux pour les faire obéir. De nos jours, les Tziganes perpétuent cette coutume dans les Balkans.

Le besoin, ancré dans ses origines païennes, qu'avait chaque ville de posséder un ours, se retrouve encore au XVIIème siècle. Les citoyens de la ville de Congleton dans le Cheshire, dont l'ours venait de mourir, décidèrent de consacrer l'argent qu'ils venaient de rassembler pour l’achat d'une nouvelle Bible au remplacement de leur animal. Ils furent l'objet de la rime suivante :

Les gens de Congleton, écoutez tous

Ont vendu la Bible pour s'acheter l'ours.


D'après la légende, l'ourson était à sa naissance un paquet de chair que l'ourse devait lécher pour lui donner forme, d'où l'expression d' "ours mal léché", qualifiant quelqu'un dont le comportement bourru n'a pas été adouci par cette mise en forme initiale. Une autre croyance tout aussi extraordinaire voulait que les pattes de l'ours sécrètent une substance que l'animal léchait pour se nourrir pendant les longs mois d'hiver. De nos jours encore, les Chinois coupent les pattes des ours vivants pour leur valeur médicinale supposée.

Dans les cérémonies et l’enseignement druidiques, Arthur a une telle importance qu'il est symboliquement lié à l'étoile polaire. Il devient notre intuition, notre seul guide, quand tout nous semble noir, quand le solstice d'hiver est là, avec la plus longue des nuits, et que notre raison et nos sens ne nous sont d'aucune aide. C'est pour cette raison que le solstice d'hiver est aussi appelé la "Lumière d'Arthur".

En ce sens, le lien entre chamanisme primitif des temps les plus reculés et tradition druidique des mystères d'Arthur influencée par le christianisme est bien l'image de l'ours, étoile et animal."

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Selon Thierry Jolif, auteur de B. A.-BA Mythologie celtique (Éditions Pardès, 2000),


"Irlandais art, gaulois artos, gallois arth, le nom celtique de l'ours se retrouve de façon particulièrement frappante dans le nom du roi Arthur, mais il y a eu en Irlande un roi suprême nommé Art. Le mot art semble aussi se confondre avec le nom de la pierre ou du rocher, ce qui ne fait que renforcer le caractère royal du symbolisme. En effet, en Irlande, la Pierre de Fal apportée des îles au nord du monde par les Tuatha Dé, poussait un cri lorsque celui qui devait devenir roi l'enjambait. De même, c'est en retirant une épée d'un roc qu'Arthur fut reconnu comme roi. Le symbolisme est aussi polaire, car l'ours peut désigner l'étoile polaire, symbole de stabilité et d'immuabilité."

D'après Divi Kervella dans Emblèmes et symboles des Bretons et des Celtes (2001),


"L'ours est le symbole de la classe guerrière et du pouvoir temporel. nombre de noms celtiques comportent ce terme élogieux et désignent des guerriers. Le plus connu en est bien sûr Arthur mais on peut également noter Arzhel (=Armel ; de arzh + mael "prince"), "Alan Cagnard", comte de la Cornouailles bretonne (+ 1058) est en fait pour ken + arzh "bel ours", et bien d'autres encore.

Dans les langues brittoniques on désigne par "Char d'Arthur" la constellation du Grand Chariot, partie de la Grande Ourse."

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Dans Animaux totems celtes, Un voyage chamanique à la rencontre de votre animal allié (2002, traduction française : Éditions Vega, 2015), John Matthews nous propose la fiche suivante :


"Ours = irlandais : math, mathgamamhain ; gallois : arthe, arthes ; gaélique : math-ghamhainn ; langue de Cornouailles : ors.


Bien qu'il ait aujourd'hui disparu des campagnes britanniques, il fut un temps où l'on croisait l'ours régulièrement dans toute l'Europe. Il n'existe plus de récit celte dans lesquels l'ours apparaît, mais il est présent dans les manuscrits enluminés préparés par des moines celtes, ainsi que sur des gravures encore plus anciennes, datant de l'époque romaine britannique. Sa force et sa résistance ainsi que son habitude d'hiberner, en font non seulement un puissant compagnon à avoir à ses côtés, mais également un excellent guide dans les royaumes du sommeil et du rêve.

Le héros Arthur, lui-même tient son nom de l'ours, l'ayant peut-être hérité d'un Dieu antérieur. Le Dieu Math dispose également de qualités associées à l'ours. En tant qu'animal totem, l'ours et le blaireau sont parfois interchangeables, car tous deux hibernent et ils ont également de nombreux attributs en commun.


Préceptes du totem :

Éclaireur : Ton véritable chemin n'est jamais caché.

Protecteur : Méfie-toi des pièges invisibles.

Challenger : Pourquoi évites-tu cette question ?

Aide : Le sommeil peut guérir bien des maux."

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Pour Gilles Wurtz, dans Chamanisme celtique, Animaux de pouvoir sauvages et mythiques de nos terres (2014),


L'ours brun a une vue médiocre : il ne voit nettement qu'à quelques dizaines de mètres. Par contre, son ouïe, et surtout son odorat, sont très développés : il possède le meilleur odorat parmi les animaux terrestres, il est ainsi capable de flairer une odeur à plusieurs kilomètres.

Malgré sa taille, il peut courir jusqu'à 50 km/h. L'ours brun est principalement nocturne. En été, il grossit de près de 30% par rapport à son poids habituel, se constituant ainsi une réserve dans laquelle il puise pendant l'hiver. Il devient très léthargique, mais n'entre pas dans un véritable état d'hibernation. C'est pourquoi il est plus juste de parler de sommeil hivernal dans son cas. La plupart du temps, les ours sont timides et facilement effrayés par les humains, mais les femelles défendront férocement leur progéniture si elles la sentent menacée.

Vers l'an mille, l'ours brun était encore présent dans toutes les forêts des montagnes françaises. de nos jours, il n'en reste plus qu'ne poignée dans les Pyrénées.

La période d'accouplement s'étend de la fin avril à la mi-juin. Quelques jours après la fécondation, le développement embryonnaire s'interrompt. Il est différé jusqu'au mois de novembre. A cette période, juste avant l'hibernation, la femelle peut alors avorter spontanément si elle n'a pas constitué suffisamment de réserves de graisse pour l'hiver. Si elle garde l'embryon, celui-ci reprend son développement. La gestation effective ne dure que deux mois environ et la mise bas a lieu en tanière en janvier ou en février.

Applications chamaniques celtiques de jadis

L'ours a longtemps été considéré comme l'ancêtre de l'homme, sans doute parce qu'il se dresse sur ses pattes arrière : certains voyaient en lui un homme sauvage. Et souvent, il avait le statut d'un dieu.

Nombre d’initiations et de rites de passage dont on retrouve trace dans les récits héroïques qui ont marqué l'Europe entière dont donné lieu au culte de l'ours. L'ours était célébré pour sa force, son courage et son invincibilité ; il était considéré comme le roi des animaux (avant d'être détrôné par le lion, par l'entremise de l'Eglise et de ses clercs). Et de ce fait, il symbolisait la royauté chez les Celtes. Un dieu gaulois était notamment nommé "Matugenos", qui signifie fils de l'ours. Les puissants aimaient se parer de son effigie. De nombreux rituels lui étaient dédiés, il passait pour un intermédiaire entre le monde humain et le monde animal en raison de ses ressemblances avec l'homme.

L'ours occupait souvent la place de l'animal de pouvoir par excellence et était particulièrement associé aux guerriers. Chez les Goths par exemple, lors des rites de passage des jeunes à l'âge adulte, une épreuve consistait à affronter un ours au corps-à-corps.

Le plus célèbre rituel lié à l'ours chez les anciens Scandinaves est celui des berserkir, guerriers ours réputés pour l'état de fureur guerrière dans lesquels ils entraient et qui les rendait surpuissants. Ils adoptaient la démarche de l'ours, revêtaient une peau d'ours, poussaient des cris de fauves et, lors d'un rituel chamanique, ils absorbaient un breuvage leur ôtant tout sentiment de peur avant les combats. Ils devenaient quasiment invincibles. Le fait est tellement spécifique que les chercheurs allemands l'ont qualifié d'un terme précis : Bärenhaftigkeit, qui désigne donc l'état bestial que pouvait atteindre le berserk partant en guerre : à la croisée de la nature humaine et de celle de l'ours brun.

Dans une grande partie de l'Europe, on célébrait l'ours le 11 novembre, jour théorique de son début d'hivernation et de l'hivernage pour les paysans. Cette fête symbolisait "le passage du dehors au dedans, de la vie à la mort". Et le 1 ou le 3 février était associé à la fin de l 'hibernation. A la résurrection. on célébrait des deux dates importantes particulièrement dans les Ardennes et le croissant alpin, deux régions où on honorait des déesses celtes liées à l'ours, Arduinna et Artio.

L'ours, le plus grand prédateur terrestre de nos jours comme au temps des Celtes, a toujours fasciné et impressionné. Sa puissance et son assise sont sans pareilles. Il occupait donc une place privilégiée parmi les animaux de pouvoir. Il n'est pas surprenant que les nobles, les grands chefs; les guerriers d'exception se soient souvent approprié son symbole... Le fait qu'il se redressait sur ses pattes arrière le rapprochait singulièrement de l'être humain en lui donnant une posture égale. Son allure inspirait immédiatement la stabilité robuste et la puissance dont un guerrier avait besoin et la classe guerrière en particulier le vénérait souvent tel un dieu. Les Celtes voyaient en son repos hivernal, sa retraite, son repli sur lui-même, le signe d'une grande sagesse. L'ours acceptait par là de se livrer au repos régénérateur régulier, indispensable à tout être vivant, même au plus forts. Ignorer ces moments pouvait avoir des conséquences désastreuses, voire fatales. C'était aussi le temps propice pour mourir symboliquement à soi, à certains aspects de soi, pour pouvoir ensuite mieux renaître et devenir plus fort.

Nos ancêtres celtiques sollicitaient beaucoup la force de l'ours, dans de nombreux domaines. La force physique était très souvent requise : pour labourer les terres, déboiser les forêts, extraire les minerais, travailler les métaux.... et surtout pour galvaniser les guerriers avant qu'ils ne s'élancent sur le champ de bataille. Ils se mettaient alors dans la peau d'un ours prêt à l'attaque. C'était comme l'apogée d'un long travail chamanique préalable, qui visait à accumuler la puissance de l'ours pour la libérer au combat.

La stabilité de l'ours était également recherchée quand les actes à accomplir demandaient un ancrage - physique ou psychique - solide, que ce soit pour un chef de clan, une mère ou un père de famille.... Nos ancêtres savaient comment exploiter cette vertu tout simplement à des fins personnelles dans la vie quotidienne. Leur relation avec l'esprit de l'ours était toute naturelle.


Applications chamaniques celtiques de nos jours

Un praticien chamanique celtique peut aujourd'hui faire appel à la force et à la stabilité de l'ours comme le faisaient les Celtes à leur époque dans toutes les situations où ces vertus sont nécessaires. Lorsque nous voulons être bien ancrés, bien présents : parents vis-à-vis de leurs enfants, dans notre couple, dans nos relations professionnelles... dans toute situation délicate où il s'agit de ne pas perdre notre sang-froid.

Une pratique régulière avec l'esprit de l'ours permet que sa force et sa stabilité deviennent de très bons remèdes aux états dépressifs, baisses de moral et autres sentiments de découragement contemporains... Ces qualités nous permettent de revenir en nous-même, de nous centrer, d'affermir notre présence.


Mots-clefs : La stabilité ; La force."

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


Quel ours doit-on s'attendre à voir surgir des replis de l'imaginaire ? S'agira-t-il de l'ours blanc, de l'impressionnant plantigrade errant dans les espaces glacés ? Sera-ce l'ours brun, redoutable seigneur des montagnes et des forêts de régions tempérées ? Le rêve parlera-t-il de ces créatures au destin pitoyable, partagé entre la cage et la danse en place publique ? Verra-t-on les ours en peluche de l'enfance participer à la ronde des souvenirs de l'âge tendre ? L'exploration des rêves autorise une réponse claire : le plantigrade sera présent sous chacune de ces formes.

Ce constat n'est pas sans intérêt car c'est lui qui constituera la structure de notre conclusion. Lorsque nous aurons développé ce que l'inconscient projette sur l'image de l'ours en général, chacune des formes évoquées ci-dessus révélera une relation spécifique du rêveur au symbole.

Les contes, le folklore, les noms de lieux, témoignent de la force d'une image qui s'est imposée au long des siècles, face à la présence redoutable de l'animal. Cependant les recherches menées à travers ces matériaux débouchent sur des interprétations peu satisfaisantes. Par contre, l'étude des rêves confirme ce que nous écrivions à propos du plantigrade dans Le Test de l'Arche de Noé. Pour cette raison nous serons conduits à faire, exceptionnellement, de larges emprunts à ce texte. Le mythe affirme que l’ours, à sa naissance, n'est qu'une masse informe, sans pieds ni mains, ni peau, ni tête. Il demeurerait une masse de chair indéfinie et à peine vivante si sa mère, en le léchant, ne l'amenait à prendre forme et ne lui façonnait des membres. Symboliquement, cette production mythique affirme l'existence d'une matière préexistant à la création formelle. Ce thème est étroitement lié à l'image de l'ours. Ce dernier conserve, même à l'état adulte, la faculté de provoquer l'idée d'une forme mal dégagée de la matière, non finie, pour tout dire d'une ébauche. Dieu, pétrissant la glaise dont il allait faire Adam, se fût-il arrêté aux premiers instants de l'œuvre qu'il eût probablement créé ce personnage grossier, large en base, dodelinante caricature de l'homme !

La littérature inspirée offre bien des passages qui associent l'ours et la notion d'ébauche. Ainsi, Victor Hugo, dans "Masferrer" :

"Quand on peut s'enfoncer entre deux pans de rocs

Et, comme l'ours, l'isard ou les puissants aurochs,

Entrer dans l'âpreté des hautes solitudes

Le monde primitif reprend ses attitudes

Et, l'homme étant absent, dans l'arbre et le rocher,

On croit voir les profils d'infini s'ébaucher..."


Outre la solitude, notion liée à l'ours, ces vers montrent l'ébauche d'un univers en formation, dans un temps antérieur, racines du devenir. A entendre les mots du poète on sent tout de suite en résonance avec des expressions telles que ours des cavernes et hommes des cavernes. Sonorités étranges qui évoquent un temps où tout le devenir de l'humanité civilisée n'était encore que potentialités. Dans quelque direction que l'on prolonge la réflexion, des arguments se proposent pour consolider la corrélation entre la notion d'ébauche et le plantigrade.

En ne retenant que la France, six saint Ours ont été honorés, plusieurs étant des personnages historiques. Mais leur nom, souvent considéré comme venant de ursus, "l'ours", découle en réalité d'Orsus qui désigne, d'après Virgile, "celui qui parla le premier". renvoyant ainsi à la naissance du verbe, à l'origine de la communication par la parole, cette locution oblige à rappeler que l'expression c'est un ours désigne celui qui se réfugie dans l'introversion.

Pour les alchimistes, l'ours symbolise la materia prima, matière première sur laquelle l’œuvre va s'exercer. C'est le stade initial, la nigredo, l'oeuvre au noir.

Ainsi le mythe, les productions littéraires, les rêves et la symbolique alchimique confèrent à l'ours la signification de début de cycle. C'est le noir dont sortiront les couleurs, le chaos qui contient les principes de la création ordonnée, l'informe, terreau d'où jaillira l'élaboration formelle, les forces inconscientes qui nourriront l'accomplissement de la conscience.

C. G. Jung voit dans l'ours la représentation effrayante des contenus indépendants, incontrôlables, de l'inconscient et même un indice possible de régression. L'ensemble des considérations qui précèdent désignent le plantigrade comme le symbole du danger que font courir les pulsions inconscientes, non formulées par la conscience.

L'ours blanc apparaît assez peu dans les scénarios. Il est toujours associé au Nord, au froid, à la glace. Il arrive même que le rêveur accomplisse un itinéraire qui le mène du Grand Nord à partir duquel un ours blanc l'accompagne, jusqu'à des contrées tropicales où l'animal perd sa fourrure blanche et prend l'apparence d'un "ours normal". L'investigation systématique fait ressortir une observation intéressante :quel que soit le spécimen d'ours, blanc ou brun, c'est presque toujours le mot glace qui le provoque ou annonce sa manifestation ! La subtilité des mécanismes neuroniques transparaît une fois encore à travers cette remarque car le mot glace, dans ces rêves, désigne indifféremment l’eau cristallisée, la crème glacée ou un fragment de miroir !

Le Nord, la glace, c'est le gel, la cristallisation du sentir, la domination de l'intellect. Le Sud, c'est le naturel, le sentiment libre, l'eau qui coule, l'anima reconnue, les forces féminines de la psyché.

Face à l'ours, face à l'inconscient terrifiant, les rêveurs et les rêveuses vont adopter des comportements qui se laissent ranger sommairement parmi quatre types de rapports :

  • rapport de reconnaissance, d'intégration ;

  • rapport de réduction ou de régression positive ;

  • rapport d'esquive ou de transgression ;

  • rapport d'affrontement héroïque.