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  • Anne

Le Carcajou




Étymologie :

  • CARCAJOU, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1703 sing. et plur. carcajoux (Voyages de Baron de La Hontan, I, 96 ds Fried.) ; 1710 carcajous (Diéreville, Rel. du Voy. du Port Royal de la Nouv.-Ecosse, p. 136 ds König). Mot canadien empr. au dial. des Montagnais (Fried.), tribu des Algonquins du Nord-Est (König).

  • GLOUTON, subst. masc.

Étymol. et Hist. Ca 1100 subst. terme d'injure « traître, félon, truand » (Roland, éd. J. Bédier, 1230, 1251, 1337) ; ca 1223 id. « goinfre, débauché » (G. de Coinci, Mir. Vierge, éd. F. Koenig, II Chast 10, 394). Anc. cas régime issu de gluttonem, acc. du b. lat. glutto « glouton », dér. du lat. glut(t)us « gosier »; cf. l'anc. cas suj. gluz (ca 1100, Roland, même éd., 3456).

Étymol. et Hist. 1671 (La Martinière, Voy. des païs septentrionaux, 61 ds Quem. DDL t. 2). Substantivation de glouton 1*.

Lire également les définitions de carcajou, de glouton et de wolverine pour amorcer la réflexion symbolique.

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Symbolisme :


Selon Dalie Giroux dans "Comment fabriquer un État en Amérique, ou : la Vierge, le Diable, le Boucher et Carcajou" in Les Cahiers de l’imaginaire, 2014, vol. 12, pp. 68-89 :


Carcajou et la conquête

Les récits autochtones relatant l’arrivée des Européens en Amérique nous fournissent un exemple de ce jeu magique des puissances, de ce travail de monstration fantasmatique. Plusieurs de ces récits, hybrides entre le récit de fondation autochtone et l’histoire du contact transmis par la tradition orale, sont parvenus jusqu’à nous. Carcajou, figure centrale de la pensée innue, est mêlé à l’un de ces récits de la « découverte de l’Amérique » rapportée par Sylvie Vincent.

Carcajou parti chasser, sa femme décide d’échanger son lit avec celui de sa jeune sœur. À son retour la nuit tombée, Carcajou se dirige vers le lit de sa belle-sœur, où il fait l’amour à sa femme, croyant qu’elle était plutôt sa sœur. Lorsqu’il découvrit le piège tendu par sa femme, « Carcajou devient furieux et prit violemment possession de son épouse; tous les orifices de son corps lui servirent à copuler. Il l’abandonna ensuite »29. Des années plus tard, revenant vers sa femme, Carcajou trouva de nombreuses maisons et des tentes autour de sa demeure. S’y trouvent des Indiens, des Blancs et des Cannibales, qui sont tous les enfants de Carcajou, issus de l’union violente de Carcajou et de sa femme. Ici, le contact est raconté comme le fait d’un engendrement violent et d’une puissance ivre – déclinaisons d’un viol :


Les Blancs lui firent boire de l’eau-de-feu. Devenu ivre, le père se mit à discourir devant ses fils. « Ces Indiens ne seront jamais riches, déclara-t-il aux Blancs, mais vous le deviendrez très bientôt. Vous fabriquerez votre nourriture, alors que les Indiens continueront à courir derrière elle. Lorsqu’il vous arrivera de les rencontrer et de les trouver affamés, donnez leur à manger! »


Le sort en est jeté, et l’histoire de ce charme est inscrite dans la tradition orale, sous le mode d’un désorcellement aussi ambigu que peut l’être le récit qui révèle la suture de la faille coloniale, tout en la reconduisant, indéfiniment. L’ambigüité des figures mythiques de la fondation dans les Amériques mineures populaires implique un potentiel subversif. En Amérique, les blondes bêtes de proie se font (encore) parfois parer d’habits de carnaval par les êtres sans nom qui les chantent.

[…]

Giroux montre qu’en Amérique, un État – forme européenne – se fabrique en tissant avec l’espace, les corps et la parole un diagramme à quatre bandes, qu’ici elle nomme : la Vierge, le Diable, le Boucher et Carcajou. Nous pouvons tenter de les regrouper selon deux axes, l’un nommé Europe et l’autre Amérique, mais dans l’espace matériel-symbolique, dans cet espace interstitiel de l’occident qui fonctionne par la répétition, les places et les pôles ne sont jamais définitivement fixés, tenus en place – il y a du jeu, de l’échange. Du côté de l’Europe, nous retrouverions assurément le Boucher, figure qui fonctionne dans la chanson de la loutre comme celle du Législateur et dont l’action au nom de la volonté enclenche une série de violences. Nous retrouverions aussi le Diable, cowboy à la peau blanche, vêtu de noir, qui a promis à Tom Three Persons la richesse et la gloire, que sa volonté soit faite. Du côté de l’Amérique, nous retrouvons assurément la Vierge, Spirit Queen emmêlée avec le Libertador Bolivar aux abords de l’espace de mort, et peut-être aussi Carcajou, figure des plus ambigües, traversé de colère, d’ivresse mais aussi de ruse et de puissance.

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Contes et légendes :


Le glouton

conte micmaque


Qu’on l’appelle le glouton ou le carcajou, voilà une bête peu sympathique qu’on n’aime pas voir rôder près de nous. Le glouton est un animal charognard en voie de disparition aujourd’hui… mais il n’en a pas toujours été ainsi. Les Micmacs appellent cette bête Kek-oua-gou. Selon eux, le principal plaisir du glouton n’est pas de manger, mais plutôt de jouer des tours. Il y a plusieurs années, deux vieilles femmes l’ont appris à leurs dépens… Elles étaient parties faire de la cueillette en forêt. À la nuit tombée, elles s’installèrent près d’un abri qu’elles avaient construit, dans une clairière. L’automne était déjà bien avancé, il faisait froid, et les vieilles décidèrent de faire un feu pour se réchauffer. Elles s’endormirent rapidement, blotties l’une près de l’autre, au bord du feu, toutes vêtues et leurs mocassins aux pieds. Le glouton ne tarda pas à surgir près d’elles… En ricanant, il prit une branche et poussa la braise vers le mocassin de l’une des dormeuses. Un tison s’enflamma. La vieille se réveilla en hurlant de douleur. Elle plongea son pied dans une marmite d’eau posée près du feu et se mit à crier contre sa compagne.

« Tu devrais avoir honte ! Tu ne sais donc pas dormir ? Tu as failli causer ma mort ! » Pendant que son amie, mal éveillée, tentait en vain de se défendre, le glouton ricanait dans son coin… Après une longue dispute, les deux femmes finirent par se rendormir. Le glouton bondit sur l’occasion ! Il revint près du feu, joua de nouveau dans la braise et poussa cette fois un gros tison vers le pied de la deuxième femme… Tout comme son amie peu de temps avant, celle-ci se réveilla sous le coup de la douleur et se mit à hurler ! Elle plongea son pied dans l’eau de la marmite et manifesta sa colère contre sa compagne : « C’est bien la peine de m’insulter ! C’est toi qui ne sais pas dormir ! Tu m’as blessée… Tu aurais pu me tuer ! »

L’autre vieille, encore ensommeillée, protesta mollement d’abord, puis plus férocement. Dans la forêt, on n’entendait plus que les cris des vieilles femmes.

Elles étaient si fâchées qu’elles en vinrent même aux coups, l’une frappant l’épaule de l’autre, l’autre ripostant en lui tirant les cheveux… Le glouton regardait la scène, enchanté, et il riait, il riait… Il était si fier de son coup qu’il n’arrivait plus à arrêter de rire. Et il rit tant et si bien… que la peau recouvrant ses côtes se déchira soudain. La bête se mit à crier de douleur à son tour. Les deux vieilles femmes cessèrent leur dispute et aperçurent le glouton… Elles comprirent rapidement quel vilain tour on leur avait joué. Elles se précipitèrent sur lui et le frappèrent si fort qu’il tomba à leurs pieds. Le croyant mort, elles décidèrent de le faire cuire pour le manger et de l’écorcher pour suspendre sa peau dans leur campement. La peau leur rappellerait toujours qu’on doit avoir des preuves avant d’accuser qui que ce soit…

La chaleur de l’eau bouillante ranima le glouton, qui recouvra ses forces maléfiques et réussit à sortir de la marmite. Il se précipita sur sa peau, qu’il décrocha à toute vitesse, et s’enfuit dans la forêt en courant le plus longtemps possible. Quand il s’arrêta enfin, il voulut enfiler sa peau. Il s’aperçut que sa chair était devenue plus foncée, à cause de la chaleur du feu, et aussi que son corps avait rétréci... La peau ne lui allait plus tout à fait. Elle formait ici et là des plis hideux. Depuis ce jour, l’homme n’a cessé de persécuter cette redoutable bête et les Micmacs demeurent méfiants quand d’étranges événements se produisent en forêt… Leurs soupçons vont toujours d’abord vers le glouton…

Transcription d'un épisode de la série Légendes canadiennes : "Le glouton"

Texte : Martine Latulippe

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Littérature :


Dans La Peau de bison (Éditions Flammarion, 1971) de Frison-Roche, Max a épousé une Indienne magnifique, Rosa, qui part pendant son absence, avec son frère Mick pour aller relever les pièges qu'ils ont posé sur une des îles du lac auprès duquel ils vivent :


"Ils levèrent le camp en hâte et reprirent la piste, courbés en deux sous leur charge de fourrures. Là-haut, les vents redoublaient de violence et parfois une gifle d'air glaciale coulait entre deux falaises et venait les frapper en plein visage. Devant eux, un élan surpris par un vent favorable n'eut pas le temps de fuir : avant même qu'il bondisse par-dessus les troncs pourris et brisés. Mick l'avait cloué sur place car ils avaient encore deux miles de trap-line à relever. Hélas, la wolverine était passée avant eux et avait dévoré les prises : il ne restait plus qu'à réarmer les trappes. Le glouton ou carcajou ou wolverine est l'animal que haïssent le plus les Indiens, c'est aussi l'un des fauves les plus dangereux de la forêt arctique, une sorte de petit ours digitigrade devant, plantigrade derrière, sans cesse en quête de nourriture et s'attaquant à tout : aux prises des Indiens, aux caribous et aux élans qu'il égorge mieux que le loup, et même à l'homme. Plus lourd que le lynx, il ne craint aucun animal de la forêt. Même pas le grand loup gris qui le fuit autant qu'il peut."

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