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  • Anne

Le Pigeon



Étymologie :

  • PIGEON, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. a) Déb. xiiie s. pijon «petit d'un oiseau» (Maurice de Sully, Homélies, éd. C. A. Robson, 54, p. 177, ligne 14 : e deux tortereles e deus pijons de colons) ; ca 1330 pigeons (Nicole bozon, Contes moralisés, 69 ds T.-L.), en a. et m. fr. ; b) fin xiiie s. pijon «oiseau de la famille des Colombidés» (Les Crieries de Paris, 23 ds Fabliaux, éd. Barbazan et Méon, II, 278) ; 1530 pigeons (Palsgr., p. 911) ; en partic. 1838 pigeon voyageur (Barb. d'Aurev., Memor. 2, p. 268) ; c) 1810 pigeon vole refrain de chanson (Duval et Auguste, Monsieur Mouton, p. 8 [Barba] ds Quem. DDL t. 21) ; 1828 terme de jeux jouer à Pigeon-vole (J. B. Sauvage, Proverbes dramatiques, vii [Ponthieu], ibid.) ; d) 1835 pigeons de mer (Lamart., Voy. Orient, t. 1, p. 54) ; 2. a) av. 1488 pigon «homme naïf, facile à duper» (Rec. Trepperel, éd. E. Droz, Sotties, IX, 60) ; b) 1736 mon pigeon terme affectueux (Marivaux, Télémaque trav., 184) ; 3. p. compar. a) 1690 cœur de pigeon «sorte de cerise» (La Quintinie, Instruction pour les jardins fruitiers et potagers) ; b) 1690 gorge de pigeon «couleur changeante» (Fur.) ; c) 1798 aile de pigeon (Ac.) ; 4. a) 1694 «poignée de plâtre gâché que l'ouvrier lève à la main ou à la truelle et qu'il dépose sans le plaquer ou le lancer» (Corneille (Th.)) ; b) 1769 «chacune des demi-mailles par lesquelles on commence un filet de pêche» (Duhamel du Monceau, Traité génér. des pêches) ; c) 1841 «morceau de pierre dans la chaux» (Ann. chim., 3e série, II, 431) ; d) 1842 «petit morceau de bois ou de métal qu'on place dans l'onglet d'un cadre pour le renforcer» (Ac. Compl.). Du b. lat. pīpiōnem, acc. de pīpīo «pigeonneau», ive s. (lui-même dér. des verbes pīpĭare «pousser des vagissements», pīpīre «piauler» d'orig. onomat.) par l'intermédiaire d'une forme dissimilée *pīvio (cf. aussi les formes du nord de l'Italie, p. ex. le piémontais pivun v. FEW t. 8, p. 558a) ; pigeon, qui signifiait à l'orig. «petit d'un oiseau» (supra) en partic. «pigeonneau» encore att. en ce sens fin xiiie v. T.-L.) , a refoulé l'anc. mot coulomb* «colombe, pigeon» parce qu'on préférait au marché les pigeonneaux aux pigeons ; coulomb réputé ,,vieux`` dep. Trév. 1704 n'est usité auj. que dans les parlers excentriques du Nord-Est, de l'Est, du Sud-Est et en cat. (v. FEW t. 2, 2, p. 930b).


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.

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Symbolisme :


D'après le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


"Le pigeon est familièrement une dupe, mais plus poétiquement un symbole de l'amour. La douceur de ses mœurs contribue à expliquer l'une et l'autre de ces interprétations. Le symbolisme de l'amour s'explicite mieux par le couple de pigeons, comme on le voit à propos d'autres animaux : canard, martin-pêcheur, phénix... d'autant que, ici, le mâle couve les œufs.

Dans la Chine ancienne, selon le rythme saisonnier fondamental, qui était alternance du yin et du yang, l'épervier se transformait en pigeon et le pigeon en épervier, ce qui faisait du premier un symbole du printemps, sa réapparition correspondant à l'équinoxe d'avril. Serait-ce l'origine de l'attribution de ce nom au policier, pigeon-épervier ?

En Kabylie, les pigeons entourent le tombeau du saint musulman, protecteur du village ; mais, ailleurs, ils sont considérés comme les oiseaux de mauvais augure, car leur roucoulement est la plainte des âmes en peine."

Selon Ted Andrews, auteur de Le Langage secret des animaux, Pouvoirs magiques et spirituels des créatures des plus petites aux plus grandes (Édition originale, 1993 ; traduction française, Éditions Dervy, 2017), le Pigeon a les caractéristiques suivantes :


Points clés : Retour à l'amour et à la sécurité du foyer.

Cycle de puissance : Toute l'année.


Le pigeon est un oiseau insolite. Si la plupart des gens le voient comme un fléau dans l'environnement urbain, il possède des caractéristiques uniques. Il est aussi lié à des énergies archétypales douces et tendres.

Aujourd'hui, les mots « colombe » et « pigeon » sont quasiment utilisés de manière interchangeable Assurément, même s'il existe des différences, les deux espèces sont extrêmement liées. De ce fait, il serait sage que ceux qui ont le pigeon pour totem étudient aussi les caractéristiques de la colombe.

Le pigeon a une longue histoire intimement liée au logis et à la fécondité. Le vrai nom de Christophe Colomb était Colombo, ce qui est précisément le nom italien du « pigeon ». Colomb a contribué à découvrir un nouveau monde, un nouveau logis. Le pigeon a, lui aussi, un sens extraordinaire de « chez lui ». Il sait parfaitement retrouver le chemin de sa maison, quelle que soit la distance qui l'en sépare.

C'est pour cela qu'il est souvent le symbole du moment ou du besoin de retrouver la sécurité de son foyer. Le pigeon peut vous apprendre comment retrouver le chemin du retour quand vous êtes perdu. Il aide à se souvenir de l'amour de sa maison et de la vie domestique que nous avons abandonnés ou perdus. Il est le seul oiseau capable de boire en aspirant l'eau dans son bec. Cette caractéristique manifeste la capacité à aspirer et mobiliser les énergies du logis, aussi éloigné que l'on soit de celui-ci.

Il nous rappelle de ne jamais oublie ce qui nous a positivement affectés dans notre premier foyer et depuis celui-ci. Avons-nous oublié qui nous sommes ? tombons-nous dans de vieux schémas que nous avions fait vœu de ne pas oublier et de changer ? Avons-nous négligé nos bases, nos fondations, l'héritage qui nous a été transmis par notre foyer d'origine et notre famille ? Cela inclut les principes moraux, les comportements, les attitudes, etc. Faites appel à eux et utilisez-les.

Parce qu'ils se reproduisent rapidement et publiquement, les pigeons sont devenus des symboles sacrés des dieux et déesses de la fécondité. Ils reflètent la fécondité du foyer et de la famille qui peut se manifester quand ils sont dans les parages. Les pigeons se blottissent les uns contre les autres pendant une tempête. S'il y a des tempêtes dans votre vie, blottissez-vous contre les membres de votre famille - qu'il s'agisse de votre famille biologique ou d'une autre que vous vous choisissez. Vous trouverez salut et sécurité dans cette pratique. N'oubliez jamais que les pigeons nous rappellent toutes les possibilités et opportunités - réelles ou idéales - associées au foyer et à la famille.

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Selon Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes ( (Hachette Livre, 2000) :


"Celui que l'on trouve omniprésent en Europe, c'est le pigeon colombin, au plumage gris-bleu, tandis que le pigeon biset, dont le plumage est gris foncé, avec des ailes gris clair striées de bandes noires, peuple plutôt l'Afrique du Nord et toute l'Asie.

Le pigeon colombin est un oiseau sédentaire, qui vit surtout dans les forêts et aime à nicher dans le creux des arbres. Le pigeon biset, quant à lui, ayant de plus en plus pénétré et investi le continent européen au fil des années, s'est totalement adapté à la vie citadine des grandes villes d'Europe, où il niche volontiers durant de longs mois, dans les murs, sur les clochers et sur es toits des immeubles. Colombin ou biset, le couple de pigeons couve ensemble les 2 œufs que pond la femelle trois ou quatre fois entre avril et juillet, en se nourrissant essentiellement de graines, et ce pendant 15 jours environ.

Le pigeon étant un oiseau des plus pacifiques, et souvent préoccupé et absorbé par ses amours, nos ancêtres ont vu en lui un symbole vivant de la douceur, de l'amour et des mœurs légères qui semblent bien être les siennes. Ainsi, le pigeonnier devint la maison du couple d'amoureux et, à partir du XVIe siècle, la partie la plus élevée d'une salle de théâtre. Il semble aussi que c'est à cette époque qu'apparut le verbe pigeonner, qui signifie duper. Car au Moyen Âge, on utilisait souvent un pigeon comme appât pour attraper un faucon."

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Diana Cooper, auteure du Guide des archanges dans le monde animal (édition originale 2007 ; traduction française : Éditions Contre-dires, 2018) nous délivre un :

Message des oiseaux de la troisième dimension :

Nous voulons que vous compreniez qu'un aigle

n'est pas meilleur qu'un moineau. Pas plus qu'un colibri n'est

meilleur qu'un corbeau. Ils vibrent simplement à des fréquences

différentes et ont des leçons uniques à vous enseigner. Nous

avons choisi les leçons que nous voulons vous transmettre et la

manière dont nous allons vous les présenter, un peu comme un

conférencier choisit le sujet qu'il veut enseigner et la façon dont

il veut l'enseigner. Vous êtes unique et spécial, quelle que

soit la fréquence à laquelle vous vibrez.


Tous les oiseaux de la troisième dimension appartiennent à une groupe d'âmes et nous enseignent des leçons à les démontrant dans leurs propres vies. Ils viennent de Sirius ou sont descendus sur Terre en passant par cette planète.


Les pigeons, les colombes, les perdrix, les pluviers, les grouses et les faisans

Ces oiseaux travaillent avec les anges de la paix et de l'amour. La mission d'âme des pigeons est semblable à celle des canards. Les gens leur jettent du pain et des graines, ignorant que ces oiseaux leur apportent des messages d'amour et d'harmonie. Il n'est pas surprenant de voir, de nos jours, les pigeons affluer dans les villes, nous rappelant le besoin de paix.

VISUALISATION POUR TIRER DES ENSEIGNEMENTS DES OISEAUX DE TROISIÈME DIMENSION

  1. Aménagez un espace où vous pourrez vous détendre sans être dérangé.

  2. Fermez les yeux et détendez-vous.

  3. Pensez à un oiseau et appelez-le, mais vous pouvez aussi laisser n'importe quel oiseau apparaître dans votre esprit.

  4. Dites mentalement à l'oiseau que vous êtes prêt à écouter ses enseignements et demandez une communication ou une démonstration.

  5. L'oiseau peut chanter pour vous, auquel cas relaxez-vous et laissez le message pénétrer dans votre cœur.

  6. Si l'oiseau vous montre une photo, demandez-vous quel est le message.

  7. L'oiseau peut communiquer avec vous par télépathie, alors restez ouvert pour apprendre.

  8. Remerciez l'oiseau et cherchez-en un de ce type dans votre vie, dans un livre ou à la télévision.

  9. Si vous en voyez un, sachez que cela vient confirmer qu'il vous apporte un message important.

Alternativement, vous pouvez sortir dans votre jardin, un parc ou la campagne et observer quels oiseaux se présentent à vous.

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Pour Melissa Alvarez, auteure de A la Rencontre de votre Animal énergétique (LLewellyn Publications, 2017 ; traduction française Éditions Véga, 2017), le Pigeon est défini par les caractéristiques suivantes :


Traits : Le Pigeon symbolise le retour chez soi, les messages et la famille. On connaît les pigeons voyageurs. Leur instinct les fera toujours revenir chez eux, vers leur havre de paix, même s'ils ont voyagé sur de longues distances. A cause de cet instinct, les pigeons ont servi à travers l'histoire à porter des messages d'un endroit à l'autre. Le pigeon est lié à l'amour et à la famille. Les pigeonneaux restent dans leur nid jusqu'à l'âge de deux mois. A cet âge, il leur manque encore toutes leurs couleurs d'adultes ainsi que l'anneau de leur cou, mais il s ont pratiquement leur taille adulte, ce qui augmente leurs chances de survie lorsqu'ils quittent leur nid. Cela veut dire que c'est pour vous le moment de vous reconnecter à votre famille si vous êtes loin d'elle, de revenir là où vous avez grandi pour vous reconnecter à vos racines, ou simplement d'appeler pour dire bonjour.


Talents : Appréciation ; Appartenance ; Communauté ; Connexion avec le Divin, Famille ; Pardon ; Fondations ; Croissance ; Héritage ; Maison ; Intuition ; Amour ; Sécurité ; Spiritualité.


Défis : Ne part pas quand on le lui demande mais reste jusqu'à être prêt à partir ; Fléau ; Séparation de ceux qu'on aime ; Voyager loin de chez soi.


Élément : Air.


Couleurs primaires : Gris ; Blanc.


Apparitions : Lorsque le Pigeon apparaît, cela veut dire de regarder vers le haut pour accéder à la réussite. Le Pigeon peut voler quasiment en ligne droite, ce qui est le signe qu'il est bon que vous regardiez ce qu'il en est de votre spiritualité pour la connecter au Divin. Le Pigeon signifie qu'en accédant à votre intuition et en vous branchant sur l'énergie universelle, vous trouverez le chemin du retour chez vous en toute sécurité. Il peut voler sur une distance de plus de 1 100 kilomètres par jour pour revenir chez lui, où il se sentira en sécurité. Si vous n'êtes pas content de votre lieu de vie ou si vous ne vous y sentez pas en sécurité, il est temps de remettre en question l'endroit où vous vivez. Il est peut-être temps de bouger ou de faire des changements qui vous feront vous sentir bien lorsque vous passez le seuil de votre porte d'entrée. Le Pigeon indique que vous trouvez des réponses en revoyant votre jeunesse, surtout si vous vos sentez agité ou sur les nerfs, comme si quelque choses vous manquait dans votre vie. Il n'est pas toujours facile de revenir chez soi, mais, si vous le pouvez, revenez à vos racines pour pouvoir renforcer vos fondations et explorer votre héritage. Le pigeon vous incite à être déterminé dans votre quête spirituelle et à trouver des réponses aux questions que vous avez. Le pigeon ne partira pas d'un endroit tant qu'il y trouvera à manger. Vous pouvez bien lui crier après, d'autres oiseaux peuvent essayer de le chasser, il restera sur place tant qu'il n'est pas prêt à partir. c'est une grande leçon pour comprendre comment aller jusqu'au bout de votre engagement en triomphant des obstacles ure votre chemin.


Aide : Vous avez besoin qu'on vous rappelle que vous n'êtes pas seul au monde. Le Pigeon va vous guider pour rentrer chez vous, vers votre famille et les amis proches qui sont là pour vous. Il peut vous aider à revenir sur le passé pour vous reconnecter à votre vérité intérieure et à votre but. Parfois, vous avez besoin de revenir chez vous pour clarifier et pacifier votre esprit, ou pour vous souvenir de ce que vous avez oublié tout au long du parcours de votre vie. Le pigeon vous rappelle le soutien, la camaraderie et le sentiment d'appartenance que vous pouvez y trouver. En matière de communication, le pigeon peut vous aider à être sûr que l'autre est en phase avec vous et que personne n'est oublié lorsque des notification importantes sont données.


Fréquence : L'énergie du pigeon a une sonorité semblable à son doux roucoulement, un "rou-rou-rou" répété. Elle bat rapidement avec une tonalité aiguë sur un timbre moyen. Elle est chaleureuse, vive et fraîche.


Imaginez...

C'est une froide journée d'hiver, et vous êtes assis sur un banc du parc, en train de lancer de la nourriture aux pigeons. Le vent qui tempête balaie tout alentour et s'acharne sur l'écharpe qui couvre votre tête. Les pigeons se sont installés sur le banc avec vous ; quelques-uns se tiennent sur vos genoux, attendant que vous leur donniez à manger. Vous les reposez un à un sur le sol et leur lancez des graines. Mais il y a un petit pigeon qui revient sur vos genoux, alors vous le laissez y rester. Vous le cajolez comme s'il s'agissait d'un animal domestique. Une fois que vous vous sentez ragaillardi, vous retournez chez vous. Installé sur le buisson devant la porte d'entrée, il y a le petit pigeon que vous avez câliné dans le parc. Vous lui caressez le dos, vous le remerciez d'être venu voir que vous étiez revenu chez vous en toute sécurité, et vous lui souhaitez un bon retour vers sa famille de pigeons.

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31 mai 2020 au matin : alors que j'entends depuis un moment, dans le demi-sommeil qui précède le réveil, des battements d'ailes et des bruits impérieux que j'associe aux pigeons, l'un d'entre eux entre par la fenêtre ouverte et se pose sur mon lit, à mes pieds, me réveillant ainsi tout à fait. Quel est le message ?

Il reviendra au moins trois fois dans la chambre la même journée...




Littérature :


L’Oiseleur, les Pigeons sauvages et les Pigeons domestiques


Un oiseleur avait tendu ses filets auxquels il avait attaché des pigeons domestiques. Puis il s’était éloigné, et il observait à distance ce qui allait se passer. Des pigeons sauvages s’approchèrent des captifs et se firent prendre dans les lacets. L’oiseleur accourut et se mit en devoir de les saisir. Comme ils adressaient des reproches aux pigeons domestiques, parce que, étant de la même tribu, ils ne les avaient pas avertis du piège, ceux-ci répondirent : « Nous avons plus d’intérêt à nous garder du mécontentement de nos maîtres qu’à complaire à nos parents. »

Ainsi en est-il des serviteurs : il ne faut pas les blâmer, quand, par amour de leurs maîtres, ils manquent aux lois de l’amitié envers leurs propres parents.


Ésope, (fin VIIè siècle - début VIe siècle av. J. C.) ; traduction par Émile Chambry, Fables

Société d’édition « Les Belles Lettres », 1927.

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Dans ses Histoires naturelles (1874), Jules Renard brosse des portraits étonnants des animaux que nous connaissons bien :

Les Pigeons

I.

Qu'ils fassent sur la maison un bruit de tambour voilé ;

Qu'ils sortent de l'ombre, culbutent, éclatent au soleil et rentrent dans l'ombre ;

Que leur col fugitif vive et meure comme l'opale au doigt ;

Qu'ils s'endorment, le soir, dans la forêt, si pressés que la plus haute branche du chêne menace de rompre sous cette charge de fruits peints ;

Que ces deux-là échangent des saluts frénétiques et brusquement, l'un à l'autre, se convulsent ;

Que celui-ci revienne d'exil, avec une lettre, et vole comme la pensée de notre amie lointaine (Ah ! un gage !) ; Tous ces pigeons ; qui d'abord amusent, finissent par ennuyer. Ils ne sauraient tenir en place et les voyages ne les forment point. Ils restent toute la vie un peu niais. Ils s'obstinent à croire qu'on fait les enfants par le bec. Et c'est insupportable à la longue, cette manie héréditaire d'avoir toujours dans la gorge quelque chose qui ne passe pas.

II.

LES DEUX PIGEONS. - Viens, mon grrros... viens, mon grrros... viens, mon grrros...

*

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Patrick Süskind, Le Pigeon (1987).

Dans Debout les morts (Éditions Viviane Hamy, 1995 ; Éditions J'ai lu, 2000), roman policier atypique dans lequel Fred Vargas met en scène pour la première fois les "évangélistes", la métaphore des fientes de pigeons est filée longuement :


" - Qu'attendez-vous du temps ? demanda Alexandra.

- Des réactions, dit Vandoosler. Rien ne reste immobile après un meurtre. J'attends les réactions. Même petites. Elles vont venir. Il suffit d'être attentif.

- Et tu vas rester là, demanda Marc, en haut, dans tes combles, à guetter les réactions ? Sans bouger ? Sans chercher ? Sans te remuer ? Tu crois que les réactions vont venir tomber pile sur ta tête comme des fientes de pigeons ? Tu sais combien j'en ai reçu des merdes de pigeon sur la tête depuis vingt-trois ans que j'habite Paris ? Tu sais combien ? Une seule, une seule ! Une malheureuse petite merde alors qu'il y a des millions de pigeons qui fientent toute la sainte journée dans la ville. Alors ? Tu espères quoi ? Que les réactions vont venir docilement jusqu'ici pour s'installer sur ton crâne attentif ?

[...] - Tu as l'air d'un imbécile comme ça, dit Marc. Qu'est-ce que tu attends ? La réaction ? La crotte de pigeon ? La baleine ?

[...] Marc se leva, ouvrit sa fenêtre et se pencha. Beaucoup d'énervement pour pas grand-chose. Mais à force que Vandoosler attache tant d'importance à cette surveillance de la crotte de pigeon. Marc se sentit gagné à son insu par l'importance de sa mission de guetteur et commençait à confondre crotte de pigeon et pépite d'or.

[...]- Je partage le sandwiche en deux et je te raconte l'histoire de M. Dompierre. C'est ma crotte de pigeon de ce matin.

- Tu vois que ça tombe, des fois.

- Pardon, c'est moi qui l'ai saisie au vol,. J'ai triché. Si je n'avais pas dégringolé les escaliers, je la perdais. Mais je ne sais pas du tout si c'est une bonne crotte de pigeon. Ce n'est peut-être qu'une fiente de moineau efflanqué. Quoi que tu en penses, je te préviens, je lâche la surveillance.

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Dans son roman L"Inspecteur Ali et la C.I.A. (Éditions Denoël, 1997), Driss Chraïbi nous propose un personnage aux méthodes atypiques et qui est à l'origine de quelques envolées lyriques de l'auteur :


"Tout proche, l'océan toussait tel un vieillard perplexe devant l'immensité de la vie. Débordant par delà les rives du temps, les vagues de la marée haute montaient à l'assaut des certitudes, se couvraient et se renouvelaient, lavaient les peines et les doutes. D'aussi loin qu'on les entendait, toutes avaient la même voix, répétaient le même mot : paix, paix, paix... Un couple de pigeons blancs descendit de la terrasse dans un bruit de soie déchirée. Gorge gonflée, la queue en éventail, l'un d'eux tourna autour de l'autre en roucoulant, un court instant. Puis ils regagnèrent l'azur à tire-d'ailes : il y avait trop de gens dans le patio, des gens qu'ils ne connaissaient pas."

*

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Dans L'Armée furieuse (Éditions Viviane Hamy, 2011) de Fred Vargas, le commissaire Adamsberg s'intéresse à une délinquance jusqu'alors peu dénoncée : la cruauté sur les animaux, ici un pigeon. Celui-ci sera recueilli par le commissaire qu'il accompagnera pendant tout le roman.


" - Mais qu'est-ce qu'il a ce pigeon, bon sang, dit Adamsberg à voix basse. Pourquoi il ne vole pas ?

Lassé par l'indécision de la petite femme, le commissaire l'abandonna pour se diriger vers l'oiseau immobile tandis que Veyrenc le croisait de son pas lourd. [...] Tandis qu'il soulevait le pigeon figé dans le creux de ses mains, Veyrenc revenait vers lui sans hâte, suivi de la petite femme transparente qui respirait un peu vite. AU fond, elle se faisait si insignifiante qu'Adamsberg ne l'aurait peut-être pas repérée sans la robe à fleurs qui dessinait son contour. Peut-être que, sans la robe, on le la voyait plus.

- Un enfant de salaud lui a attaché les pattes, dit-il à Veyrenc en examinant l'oiseau sale.

- Vous vous occupez aussi des pigeons ? demanda la femme sans ironie. J'ai vu toute une quantité de pigeons ici, ça ne fait pas propre.

- Mais celui-ci, coupa Adamsberg, ce n'est pas toute une quantité, c'est un pigeon tout court, un pigeon tout seul. Ça fait la différence.

- Bien sûr, dit la femme.

Compréhensive, et finalement, passive. Peut-être qu'il s'était trompé et qu'elle ne finirait pas avec de la mie de pain dans la gorge. Peut-être qu'elle n'était pas une faiseuse d'embrouilles. Peut-être qu'elle avait bel et bien des ennuis.

- C'est que vous aimez les pigeons ? demanda la femme.

Adamsberg leva vers elle ses yeux vagues.

- Non, dit-il. Mais je n'aime pas les enfants de salauds qui leur attachent les pattes.

- Bien sûr.

- Je ne sais pas si vous connaissez ce jeu chez vous, mais à Paris, cela existe. Attraper un oiseau, lui attacher les deux pattes avec trois centimètres de fil. Alors le pigeon ne peut plus avancer qu'à tout petits pas, et il ne peut plus voler. Il agonise lentement de faim et de soif. C'est le jeu. Et moi j'exècre ce jeu et je trouverai le gars qui s'est amusé avec celui-ci.

Adamsberg passa sous la grande porte de la Brigade, abandonnant la femme et Veyrenc sur le trottoir. La femme regardait fixement la chevelure du lieutenant, très brune et striée de mèches rousses choquantes.

- Il va vraiment s'occuper de ça ? demanda-t-elle, déconcertée. Mais c'est trop tard, vous savez. Votre commissaire avait plein de puces sur les bras. C'et la preuve que le pigeon n'a plus la force de s'occuper de lui.

Adamsberg confia l'oiseau au géant de l'équipe, le lieutenant Violette Retancourt, aveuglément confiant dans ses possibilités de soigner l'animal. Si Retancourt ne sauvait pas le pigeon, personne d'autre ne pourrait le faire. La très grande et grosse femme avait grimacé, ce qui n'était pas bon signe. L'oiseau était en mauvais état, la peau de ses pattes avait été sciée à force qu'il s'épuise à les dégager de la ficelle, qui s'était incrustée dans les chairs. Il était sous-alimenté et déshydraté, on allait voir ce qu'on pouvait faire, avait conclu Retancourt. Adamsberg hocha la tête, serrant brièvement les lèvres comme chaque fois qu'il croisait la cruauté. Et ce bout de ficelle en faisait partie.

Suivant Veyrenc, la petite femme passa devant l'immense lieutenant avec une déférence instinctive. La grosse femme entourait efficacement l'animal de tissu mouillé. Plus tard, dit-elle à Veyrenc, elle s'attaquerait aux pattes, pour tenter d'en extirper la ficelle. Pris dans les larges mains de Violette Retancourt, le pigeon ne tentait pas un mouvement. Il se laissait faire, comme tout le monde l'aurait fait, aussi inquiet qu'admiratif.

[...]

Adamsberg se hâta vers le bureau de Retancourt, qui s'apprêtait à imbiber les pattes du pigeon.

- Vous l'avez désinfecté, lieutenant ?

- Minute, répondit Retancourt. Fallait d'abord le réhydrater.

- Parfait, ne jetez pas la ficelle, je veux des prélèvements. Justin a prévenu le technicien, il arrive.

- Il m'a chié dessus, observa tranquillement Retancourt. [...] Qu'est-ce qu'on fait pour le pigeon ? Je ne peux pas le garder chez moi, mon frère est allergique à la plume.

[...]

- T'as pigé ou non ? disait Retancourt au jeune homme sans ménagement. Tu mouilles des petits bouts de biscotte, pas gros, et tu lui enfiles tout doucement dans le bec. Ensuite quelques gouttes d'eau, à la pipette, pas trop au début. Tu y ajoutes une goutte de ce flacon. C'est un fortifiant.

- Toujours vivant ? s'informa Adamsberg, qui se sentit curieusement étranger dans sa propre cuisine, envahie par la grande femme et ce fils inconnu de vingt-huit ans.

Retancourt se redressa, posant ses mains à plat sur ses hanches.

- Ce n'est pas sûr qu'il passe la nuit. Bilan, j'ai mis plus d'une heure à désincruster la ficelle de ses pattes. Ca l'avait entaillé jusqu'à l'os, il a dût tirer là-dessus pendant des jours. Mais ce n'est pas cassé. C'est désinfecté, faut refaire le pansement tous les matins. La gaze est là, dit-elle en frappant une petite boîte sur la table. Il a eu un produit antipuce, ça devrait le soulager de ce côté.

- Merci, Retancourt. Le gars a pris la ficelle ?

- Oui. Ça n'a pas été sans mal, parce que le labo n'est pas payé pour analyser des ficelles de pigeons. C'est un mâle, au fait. C'est Voisenet qui l'a dit.

[...]

- Danglard ? Tout le monde dort chez vous ? Vous pouvez faire un saut à la maison ?

- Si c'est pour m'occuper du pigeon, c'est hors de question. Il est couvert de puces et j'ai un très mauvais souvenir des puces. Et je n'aime pas leur tête vue au microscope.

Zerk consulta l'heure aux montres de son père. 21 heures. Violette avait ordonné de nourrir et d'abreuver le pigeon toutes les heures. Il détrempa des fragments de biscotte, remplit la pipette d'eau, y ajouta une goutte du fortifiant, et se mit à la tâche; L'animal gardait les yeux clos mais acceptait la nourriture que le jeune homme entonnait dans son bec. Zerk soulevait doucement le corps du pigeon, comme Violette le lui avait montré. [...]

- Zerk se charge du pigeon. Et il n'a plus de puces. Retancourt a réglé le problème.

[...]

- Elle n'est pas très propre cette nappe, remarqua-t-elle.

- C'est le pigeon. Zerk nettoie comme il peut mais ses fientes attaquent le plastique. Je me demande ce qu'il y a dans les chiures d'oiseau.

De l'acide ou quelque chose comme ça. On fait quoi ? Je prends le boulot ou non ?

[...]

Leurs regards se portèrent ensemble sur le panier. Un panier à fraises grand format que Zerk avait vidé pour servir de couchette molletonnée au pigeon.

- Comment le trouves-tu ? demanda Adamsberg.

- Il frissonne, mais il respire, répondit prudemment son fils.

D'un geste furtif, le jeune homme effleura d'un doigt le plumage de l'oiseau avant de sortir. Doué pour cela au moins, pensa Adamsberg en regardant s'en aller son fils, doué pour effleurer les oiseaux, même aussi ordinaires, sales et moches que celui-ci.

[...]

Les deux hommes descendirent l’escalier et se penchèrent sur le panier à fraises. Il y avait du mieux, incontestablement. Zerk s'occupa d'ôter les pansements des pattes et de désinfecter pendant qu'Adasmberg passait le café.

- Comment va-t-on l'appeler ? demanda Zerk en enroulant une fine gaze propre autour des pattes. S'il vit, il faut bien qu'on l'appelle. On ne peut pas toujours dire "le pigeon". Si on l’appelait Violette, comme ta belle lieutenant ,

- Ca n'ira pas. Personne ne réussirait à attraper Retancourt et à lui lier les pattes.

- Alors appelons-le Hellebaud, comme le type dans l'histoire du commandant. tu penses qu'il avait révisé ses textes avant de venir ?

- Oui, il a dû les relire.

[...]

La Brigade s'emplissait peu à peu, Adamsberg arrivant le plus souvent en avance. La masse de Retancourt bloqua un instant la porte et la lumière et Adamsberg la regarda se diriger sans grâce vers sa table.

- Le pigeon a ouvert les yeux ce matin, lui dit-il. Zerk l'a nourri pendant toute la nuit.

- Bonne nouvelle, dit simplement Retancourt, qui n'était pas une émotive.

- S'il vit, il s'appellera Hellebaud.

- Aile Beau ? Ça n'a pas de sens.

- Non, "Hellebaud", en un seul mot. c'est un prénom ancien. L'oncle ou le neveu de je ne sais plus qui.

[...]

- Hellebaud s'est mis sur ses pattes, lui expliqua le jeune homme. Il a avalé ses grains tout seul. Seulement il a chié sur la table après.

- C'est comme cela quand la vie revient. Mets un plastique sur la table en attendant. Tu en trouveras dans le grenier. Je ne rentre que ce soir, Zerk, je suis sur le chemin de Bonneval.

[...]

- le Pigeon a beaucoup aimé l'idée de pigeon, dit Zerk à Adamsberg à voix basse et naturelle, je les ai laissés en grande conversation. Hellebaud adore quand le Pigeon fait du yo-yo. Quand la bobine se pose au sol, il la picore de toutes ses forces.

- J'ai l'impression qu'Hellebaud s'éloigne de son chemin de nature. On attend le capitaine Émeri.

[...]

- Et le pigeon, qu'est-ce qu'on fait du pigeon ? demanda soudain Zerk, alarmé.

- Tu l'emmènes à Grenade. C'est ce qu'on a dit

- Non, l'autre. Qu'est-ce qu'on fait d'Hellebaud ?

- Tu nous le laisses. Tu vas te faire repérer avec ça.

- Faut encore lui mettre du désinfectant sur les pattes tous les trois jours. Promets-moi que tu le fais, promets que t'y penses.

A presque 4 heures du matin, Adamsberg et Veyrenc regardaient s'éloigner les feux arrière de la voiture, le pigeon roucoulant dans sa cage à leurs pieds.

[...] Les empreintes effacées, la vaisselle faite à l'eau bouillante, les draps ôtés - avec charge pour les jeunes gens de les jeter à plus de cent kilomètres d'Ordebec - les scellés posés. Restaient les crottes d'Hellebaud, qu'ils avaient raclées comme ils avaient pu, mais il en demeurait des traces. il avait demandé à Veyrenc s'il connaissait des traces. Il avait demandé à Veyrenc s('il connaissait le secret de la résistance phénoménale des fientes d'oiseau, mais Veyrenc n'en savait pas plus que lui là-dessus.

[...]

En revenant vers sa chambre, Adamsberg se souvint qu'il avait oublié de donner des grains au pigeon la veille. Et sa fenêtre était restée ouverte.

Mais Hellebaud s'était couché dans une de ses chaussures, comme d'autres congénères s'installeraient sur le haut d'une cheminée, et l'attendait patiemment.

- Hellebaud, dit Adamsberg en soulevant la chaussure et le pigeon, et en posant le tout sur le rebord de la fenêtre, il faut qu'on parle sérieusement. Tu es en train de sortir de l'état de nature, tu es en train de dégringoler sur la pente de la civilisation. tes pattes sont guéries, tu peux voler. Regarde dehors. du soleil, des arbres, des femelles, des asticots et des insectes à foison.

Hellebaud émit un roucoulement qui parut de bon augure et Adamsberg le cala plus fermement sur l'appui de la fenêtre.

- Décolle quand tu veux, lui dit-il. Ne laisse pas de tout, je comprendrai.

[...]

Hellebaud avait laissé dans la chambre des singes de sa promenade matinale en abandonnant des graines un peu partout. Mais il était revenu occuper la chaussure gauche et roucoula à la vue d'Adamsberg. Cette affaire de chaussure, si contre nature fût-elle, avait au moins un grand avantage. Le pigeon ne déposait plus ses fientes à la volée dans toute la pièce, mais strictement dans cette chaussure. Quand il aurait dormi, l gratterait l'intérieur. Avec quoi ? se demanda-t-il en se roulant dans le trou du matelas. Un couteau ? Une petite cuiller ? Un chausse-pied ?

[...]

- Regarde, lui dit Adamsberg à voix basse, en lui attrapant le bras. Hellebaud sort.

Et en effet, le pigeon s'était éloigné jusqu'à deux mètres du seuil de la chambre.

- Tu as mis des grains jusque-là ? demanda Veyrenc.

- Non.

- Alors c'est qu'il cherche des insectes par lui-même.

- Des insectes, des crustacés, des arthropodes.

- Oui.

[...] Veyrenc et lui se quittèrent à la tombée de la nuit. Adamsberg se chargea de fermer la maison, sans y mettre aucune hâte. Il rangea la cage à oiseau dans le coffre, transporta Hellebaud dans la chaussure et l'installa sur le siège avant. Le pigeon lui paraissait à présent suffisamment civilisé, c'est-à-dire dénaturé, pour ne pas se mettre à voleter durant le voyage.

[...]

Adamsberg referma la porte après son départ, s'adossa au battant pour empêcher toute intrusion, et déplia le message. Mo y avait écrit, en toutes petites lettres, le détail de son raisonnement sur la ficelle qui avait ligoté les pattes du pigeon Hellebaud. A la fin de son billet, il avait noté le nom et l'adresse de l'enfant de salaud qui avait fait cela. Adamsberg sourit et enfonça soigneusement le papier au fond de sa poche.

[...]

Zerk, revenu de son voyage sentimental en Italie, l'appela de Paris pendant le repas pour lui annoncer qu'Hellebaud avait décollé et était parti pour de bon. Une excellente nouvelle, mais Adamsberg sentit du désarroi dans la voix de son fils.

[...]

Il se passa encore trois semaines et cinq jours avant qu'Hellebaud, le pigeon, ne réapparaisse un matin sur l'appui de la fenêtre de la cuisine. Un chaleureux bonjour, une visite très agitée. L'oiseau picora les mains de Zerk et d'Adamsberg, fit plusieurs fois le tour de la table, raconta sa vie au long de multiples gloussements. Une heure plus tard, il décollait à nouveau, suivi par les deux regards songeurs et vides d'Adamsberg et de son fils."

*

*

Dans le roman policier intitulé Temps glaciaires (Éditions Flammarion, 2015) de Fred Vargas, le pigeon de Zerk et Adamsberg réapparaît :


- Le pigeon est passé hier. Tu l'as raté.

- Ça faisait bien deux mois qu'il n'était pas venu. Il allait bien ?

- Très bien, mais il a encore chié sur la table.

- C'est un cadeau, Zerk.

*

*

Dans Quand sort la recluse (Éditions Viviane Hamy, 2017) de Fred Vargas, on peut lire cet échange savoureux :


Depuis le train qui les ramenait vers Paris, Adamsberg adressa un message à Retancourt : Félicitations et fin de mission. Déposez le sachet à cuillère sur ma table. Puis il s'éloigna dans le sas ente les wagons pour appeler le docteur Martin-Pécherat.

- Vous vous rappelez la recluse dans son pigeonnier, docteur ?

- Évidemment.

- Eh bien, ce midi, je n'ai pas pu retrouver le mot "pigeonnier".

- Vous dormez, comme conseillé ? demanda le médecin.

- Je n'ai jamais autant dormi de ma vie.

- C'est parfait.

- Ce mot "pigeonnier" qui m'échappe, c'est un effet collatéral de mon extraction dentaire ?

- Non, la cicatrisation est en route. Mais c'est un évitement. Nous en faisons tous.

- C'est-à-dire, un "évitement" ?

- Quelque chose que l'on sait et que l'on ne veut pas savoir.

- Pourquoi ?

- Parce que cela nous perturbe, cela nous pose un problème qu'on préfère contourner. Ne pas nommer.

- Docteur, il s'agit du mot "pigeonnier". Il s'agit donc forcément de ma recluse, non ?

- Non. Ce chapitre est achevé et vous y avez libre accès. Avez-vous connu un pigeon ?

- Connu ? Mais six millions de Parisiens connaissent un pigeon.

- Je ne parle pas de cela. Avez-vous eu, à titre personnel, un souci avec un pigeon ? Prenez le temps de réfléchir.

Adamsberg s'adossa à la portière du train, laissa le balancement du wagon faire osciller son corps.

- Oui, dit-il. C'était un pigeon dont on avait entravé les pattes. Je l'ai recueilli et soigné. Il vient me voir presque chaque mois.

- Vous y êtes attaché ?

- Je me suis inquiété de sa survie, c'est vrai. Et j'apprécie ses visites. A cela près qu'il chie chaque fois sur la table de la cuisine.

- Ce qui signifie qu'il reconnaît votre maison comme un territoire d'accueil. Il le marque. Ne nettoyez pas sa fiente devant lui. Vous le blesseriez, Adamsberg, et cette fois, psychologiquement.

- Parce qu'on peut blesser un pigeon psychologiquement ?

- Cela va de soi.

- Et donc, ce mot, "pigeonnier" ? Mon sauvetage de ce pigeon n'est pas récent, docteur.

- C'est sans doute l'entrave de ses pattes qui vous a marqué. Le fait qu'il fut rendu prisonnier. Cela a à voir avec votre enquête, avec les séquestrées. Vous en avez localisé ?

- Oui, un cas effroyable; il y a quarante-neuf ans. Je pense que l'une des deux fillettes est la meurtrière.

- Et cela vous désole de risquer de l'arrêter. De la remettre en cage, dans un pigeonnier, de vos propres mains.

- C'est exact.

- Et normal. D'où l'évitement. Il y a bien sûr une autre possibilité, plus faible.

- Qui est ?

- Il y a un second sens à "pigeon" : celui qui se fait avoir. Vous craignez peut-être q'on vous balade, qu'on vous prenne pour un pigeon. En d'autres termes, qu'on vous raconte des salades. Et pour que cette éventualité, inconsciente, vous blesse jusqu'à éviter le mot simple de "pigeonnier" - "pigeonner", il s'agirait d'une personne qui vous touche de près. D'une trahison. Venue d'un membre de la Brigade."

*

*

Dans Bitna, sous le ciel de Séoul (Éditions Stock, 2018), J. M. G. Le Clézio renouvelle l'histoire de Shéhérazade en faisant raconter des histoires par son héroïne, non pas pour sauver sa vie mais pour gagner de l'argent. La première met à l'honneur les pigeons voyageurs :


"Quand il est sur le toit, au vingtième étage, M. Cho regarde la ville autour de lui, les grandes barres de ciment qui émergent de la brume. Au printemps, le soleil est déjà chaud, et dans leurs cages les pigeons sont excités par le vent tiède, par les odeurs qui montent de toutes les branches des pins alentour. Ils roucoulent et se bousculent dans les cages, ils tendent le cou pour essayer de voir au-dehors, ils oublient le quadrillage du grillage cloué sur les côtés des cages. Il y a des gens qui disent : "Les pigeons, ce sont les animaux les plus bêtes de la nature !" Pour appuyer leur dire, ils parlent de ces oiseaux qui essaient de s'échapper en passant par un trou si petit que seule la moitié de leur bec y trouve sa place. "Avez-vous vu la taille de leur cerveau ?" disent-ils. A quoi bon discuter ? M. Cho a bien essayé une fois ou deux de les contredire : "Mais ils volent, vous imaginez ce que c'est de voler, est-ce que ce n'est pas une autre chose que de conduire une voiture ou de faire un sudoku ?" Les gens, les voisins, les habitants de l'immeuble, même les autres concierges des autres immeubles connaissent l'obsessions de M. Cho pour ses pigeons.


Pendant l'hiver, tout repose, les pigeons et M. Cho, dans une sorte de léthargie paresseuse. M. Cho a passé un accord avec le gérant de Good Luck ! Il est le gardien, mais il ne reçoit pas de salaire. A la place du salaire, il a l'autorisation de garder ses pigeons voyageurs avec lui, et de les emmener jusque sur le grand toit plat de l'immeuble, pour qu'ils prennent l'air. "Mais vous veillerez bien à ce que vos oiseaux ne fassent pas de saletés, et vous ne pourrez pas les mettre dans l'ascenseur !" M. Cho est d'accord. Bien sûr que c'est une faveur que lui fait le gérant, mais c'est parce que M. Cho est un ancien policier, c'est toujours utile d'avoir un policer dans un immeuble. M. Cho est concierge du 19 depuis cinq ans, mais auparavant il a vécu à la campagne, dans un village du Ganghwa-do près de la frontière avec la Corée du Nord. [...] L'amour des pigeons, c'est à [sa mère] que M. Cho le doit. Lorsqu'elle a passé la ligne de démarcation, elle a emmené avec elle un couple de pigeons voyageurs que son père avait élevés, elle les a portés avec son fils sur son dos, dans un petit sac percé de trous pour qu'ils puissent respirer. Elle les a emportés afin qu'un jour ils puissent voler vers leur pays natal et apporter des nouvelles à la famille restée de l'autre côté. Mais le temps a passé et la mère de M. Cho n' pas eu le courage de les renvoyer là-bas, ils ont vécu de ce côté de la frontière, ils ont vieilli, et puis ils sont morts. Mais entre-temps ils ont fait beaucoup d'enfants, et ce sont eux que M. Cho a élevés, pour qu'un jour, peut-être, ils accomplissent la mission. Il n'en a parlé à personne, qui pourrait croire qu'à la troisième ou quatrième génération les oiseaux gardent le souvenir du pays d'origine ?


C'est le matin, il n'y a pas de meilleur moment pour les pigeons M. Cho a monté les cinq cages, l'une après l'autre, dans chaque cage il y a deux couples de pigeons séparés par une cloison de carton fort. Chaque couple a un nom, un nom de famille en quelque sorte, et chaque membre de cette famille un prénom. Cela peut paraître futile. Mme Li, la voisine de M. Cho, lui a fait l'observation un jour : "Pourquoi vous donnez des noms à ces oiseaux ? Est-ce que les pigeons savent leur nom, ce ne sont pas des chiens tout de même !" M. Cho l'a regardée avec reproche : "Mais ils connaissent leurs noms, madame. Ils sont beaucoup plus intelligents que votre chien, si vous voulez mon opinion." Mme Li n'accepte pas. Elle aime la contradiction, et elle est contente que pour une fois, M. Cho consente à parler. "C'est la chose la plus ridicule que j'aie entendue depuis longtemps, dit-elle. Qu'est-ce que vos pigeons ont de plus que mon chien ? - Ils volent, madame", a dit M. Cho, cette réponse était catégorique et cloua le bec de Mme Li.

[...]

Donc, M. Cho ce matin de printemps a monté les cinq cages jusque sur le toit. Il n'a pas pris l'ascenseur, parce que, en tant que concierge, il respecte l'accord passé avec le gérant du Good Luck ! de ne pas prendre ses pigeons dans la cabine de l'ascenseur. Il risquerait de recevoir un blâme de la banque qui possède l'immeuble, laquelle serait alertée par un riverain malveillant qui prétexterait être allergique aux plumes d'oiseau. Cela dégénérerait en dispute et M. Cho n'aime pas les disputes.


M. Cho arrive sur le toit en soufflant parce qu'il a dû monter cinq fois les vingt étages jusqu'au toit, et il calcule que cela représente environ quatre cents marches à chaque voyage, c'est-à-dire deux mille marches pour l'ensemble. [...]

C'est le moment Les pigeons l'attendent avec de plus en plus d'impatience, ils tournent sur eux-mêmes dans l'étroit compartiment des cages, ils s'essaient à battre des ailes, et le bruit de leurs rémiges émet un sifflement qui exagère encore leur impatience. M. Cho ressent cela dans son propre corps, comme un fluide électrique qui parcourt ses membres, s'exaspère au bout de ses doigts, hérisse les petits poils sur le dos de sa main. Il s'accroupit devant les cages, il parle aux oiseaux, il prononce lentement leurs noms, l'un après l'autre :


renarde, et toi le garçon, pinson

bleu, et toi rouge-gorge

fusée, flèche blanche

lumière, lune

la mouche, la cigale

voyageuses, président

acrobate, petit-gris

diamant, dragon noir

chanteuse, roi

danseuse, sabre


Il aime bien dire leurs noms, en approchant son visage des cages, et l'un après l'autre, l'oiseau nommé cesse de s'ébattre, renverse la tête en arrière, et regarde de son œil jaune. Pour M. Cho, c'est comme s'il recevait une confidence, une phrase de remerciement en même temps qu'une promesse. Une promesse de quoi ? Il ne pourrait pas le dire, mais c'est comme ça : quelque chose qui s'unit à lui, et lui donne la mémoire du passé, quelque chose comme un rêve qui reprend après des jours de sommeil.

[...]

C'est l'heure, M. Cho ouvre la cage où se trouve Dragon noir, il le prend délicatement, il le tient dans le creux de ses mains, il sent le cœur qui bat très vite dans la poitrine, la douce chaleur du ventre, et les pattes froides. Du bout des pouces, l caresse m'oiseau, l'approche de son visage et il souffle sur sa tête, sur le bout de son bec. Le pigeon cligne des yeux, puis les ouvre et sa pupille s'arrondit, parce qu'il a compris que e moment est venu de faire ce qui'il sait faire, voler.

Le vent s'est levé, un mélange de douceur et d'âpreté, M. Cho connaît bien cet instant de l'année, celui qu'il préfère, "le vent de l'envie des fleurs" - le souvenir de la neige mêlé au parfum des timides fleurs de prunellier qui s'ouvrent dans la vallée.

[...]

Dragon noir s'ébroue dans les bras de son maître, sous le duvet M. Cho sent son petit cœur qui s'emballe comme un grelot. Il souffle sur son bec doucement, il murmure les mots qui encouragent, pas des phrases, juste des mots qu'il choisit avec soin, des mots doux, des mots ronds, des mots légers. "Vent" "esprit" "lumière" "aile" "amour" "retour" "herbe" "neige"... Pour Dragon noir, il n'a eu envie que d'un seul mot : "espoir", et pour sa compagne Diamant, il a choisi "désir" parce que cela veut dire aussi "vent". Dragon noir écoute, dans son œil jaune la pupille s'arrondit, et au fond de sa gorge M. Cho entend les petits cailloux qui roulent, ce sont les mots de son lange, du langage de sa gorge seulement car tout le corps de l'oiseau a envie de parler avec ses rémiges, avec ses aile, avec les plumes de sa queue, fendre l'air et parler en plongeant dans les courants d'air. Lentement, M. Cho s'approche du bord du toit, il tend les bras comme s'i offrait l'oiseau eu ciel. Vouff ! Dragon noir s'est élancé, il tombe d'abord vers la rue puis soudain il se reprend, il remonte en planant, et il commence son vol au-dessus des immeubles, dans la direction du soleil levant.

Dans sa cage, Diamant s'impatiente. Elle entendu le bruit d'ailes, c'est son tout maintenant, elle le sait, elle appelle. Quand M. Cho la prend dans ses mains, elle donne des coups de bec, pour dire : "Mais lâche-moi, imbécile ! Mon amour est déjà dans le ciel, laisse-moi le rejoindre !" M. Cho n'a pas besoin d'aller jusqu'au bord du toit. Il ouvre ses mains et Diamant s'élance à son tour, elle est plus légère que son mâle, elle monte droit dans le ciel, elle trace un arc de cercle au-dessus de l'avenue, et en quelques instants elle a disparu dans la lumière. M. Cho ne peut pas la suivre du regard, ses yeux sont faibles, la violence du soleil le fait pleurer.


Alors M. Cho entame sa longue attente. Il sait que cela peut durer des heures, quelquefois même jusqu'à la nuit. Il s'assoit sur le toit à côté des cage,s il ferme les yeux, il essaie d'imaginer ce que voient Dragon noir et sa compagne Diamant, au-dessus de la ville. Les hauts immeubles en verre, debout pareils à des falaises de cristal, les rubans des autoroutes, et ensuite le grand fleuve. L'énergie accumulée dans leurs ailes pendant des semaines de confinement se transforme en force électrique, les ailes battent à toute vitesse, les courants du vent les poussent vers le haut, puis les trous glacés au-dessus e la rivière les font plonger. Dragon noir guide en tête jusqu'à la rivière, puis c'est Diamant qui prend les devants, elle longe la rive jusqu'au pont, vers l'île. Il y a aussi d'autres oiseaux dans le ciel, plus bas, des mouettes, des goélands, et près de l'île, des groupes de canards. Les pigeons ne s'arrêtent pas, ils tracent des cercles au-dessus de l'eau, la surface miroite avec des frissons, les touffes d'herbe et les joncs s'inclinent dans le vent, sur le grand pont les autos sont arrêtées par l'embouteillage du matin, une rumeur de klaxons, ou bien les cris des canards, ou encore l'appel du train qui franchit lentement la rivière. Pour lui tenir compagnie dans cette longue attente, M. Cho a amené avec lui un de ses plus vieux pensionnaires, un pigeon qui a connu sa mère, peut-être l'un des fils du couple initial. Il s'appelle Conchongsa, 'pilote", parce qu('il volait si haut, comme un avion. Mais maintenant,i lest aveugle et paralysé par l'arthrose, alors il reste dans les mains de son maître sans bouger, juste à respirer le vent et à sentir la caresse du soleil sur ses plumes.

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