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La Chimère

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 18 févr. 2017
  • 13 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 janv.



Étymologie :


  • CHIMÈRE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1220 adj. chimere « insensé » (G. de Coincy, Mir. Vierge, éd. F. Kœnig, II Mir. 20, 120 et II Mir. 23, 298), attest. isolées ; 2. ca 1230 subst. fém. cimere « monstre fabuleux » (Eustache le Moine, 30 ds T.-L) ; 3. 1538 « création imaginaire de l'esprit » (Le Courtisan de Messire Baltazar de Castillon nouvellement reveu et corrige, [trad. Jean Colin], François Juste, Lyon, 1538, livre II, 102 vods Quem.) ; 4. 1800 ichtyol. (Boiste). Empr. au lat. class. chimaera, nom d'un monstre fabuleux tué par Bellérophon servant à désigner quelque chose qui n'existe pas ou ne peut exister ; 4 en raison de l'aspect étrange de ce poisson.


Lire aussi la définition afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Symbolisme :

Selon le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


la chimère est un "monstre hybride à tête de lion, à corps de chèvre, à queue de dragon et crachant des flammes. La chimère est née de Typhon et d'Echidna ; sa mère est elle-même sœur des Gorgones et un monstre né des entrailles de la terre. La chimère fut terrassée par Bellérophon, héros assimilé à l'éclair monté sur le cheval Pégase : le combat figure sur beaucoup d’œuvres d'art et de monnaies, surtout de Corinthe. Tous ces éléments font pressentir un symbole très complexe de créations imaginaires, issues des profondeurs de l'inconscient et représentant peut-être des désirs que la frustration exaspère et change en source de douleurs. La chimère séduit et perd celui qui se livre à elle, on ne peut la combattre de front, il faut la pourchasser et la surprendre jusque dans ses repaires les plus profonds. A l'origine, des sociologues et des poètes ont vu en elle seulement l'image des torrents, capricieux comme des chèvres, dévastateurs comme des lions, sinueux comme des serpents et que l'on n'arrête pas par des digues, qu'il faut assécher par la ruse, en tarissant les sources, en détournant leur cours.

Selon l'interprétation de Paul Diel, la chimère est une déformation psychique, caractérisée par une imagination fertile et incontrôlée ; elle exprime le danger de l'exaltation imaginative. sa queue de serpent ou de dragon correspond à la perversion spirituelle de la vanité ; son corps de chèvre à une sexualité perverse et capricieuse ; sa tête de lion à une tendance dominatrice qui corrompt toute relation sociale. Ce symbole complexe s'incarnerait aussi bien dans un monstre dévastant un pays que dans le règne néfaste d'un souverain perverti, tyrannique ou faible."

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Pour Melissa Alvarez, auteure de A la Rencontre de votre Animal énergétique (LLewellyn Publications, 2017 ; traduction française Éditions Véga, 2017), la Chimère est définie par les caractéristiques suivantes :


Traits : Dans la mythologie grecque, la Chimère est un animal à trois têtes, immortel, extraordinaire, le seul de son espèce. On la considérait comme d'origine divine. On pensait en général que c'était une femelle. Les trois têtes sont la lionne, la chèvre et le serpent/dragon, qui ont l'air d'être attachés ensemble, avec la tête de la lionne et se pattes qui viennent en avant, la tête de la chèvre qui sort dans le dos, et les pattes du dragon à l'arrière. La queue avait à son extrémité la tête d'un dragon (ou parfois d'un serpent), et elle revenait en courbe par-dessus le dos pour regarder vers l'avant. Chacune de ces trois têtes pouvait cracher du feu. On la décrit parfois avec des ailes et parfois sans. Elle dévastait la région où elle vivait en brûlant la terre et en détruisant les troupeaux. Aussi les gens qui habitaient dans cette région vivaient-ils dans la terreur. La Chimère symbolise la persévérance, la force et la créativité.


Talents : Créativité - le Divin - La vie sans limites - Passionné - Persévérance - Vitesse - Force.


Défis : Agressif - Destruction - Crache du feu - Inspire la peur - Résistance.


Élément : Terre - Feu.


Couleurs primaires : Brun - Vert.


Apparitions : Lorsque la Chimère apparaît, cela veut dire que vous pouvez atteindre des sommets en associant votre savoir à vos capacités plutôt qu'en les dissociant. La Chimère était dans son principe trois êtres combinés en un, mais l'être ainsi formé était bien plus grand et puissant que les trois séparément. La Chimère fut tuée par Bellérophon alors qu'il chevauchait Pégase. Il mit du plomb sur la pointe de sa lance et, lorsque la Chimère cracha du feu, le plomb fondit au contact de sa gueule et lui brûla les entrailles, la tuant. D'autres légendes disent qu'il a lancé son épée lestée de plomb à la tête de la Chimère alors qu'il était en plein vol, ce qui l'a fait exploser. C'est là une mise en garde : ne crachez pas du feu pour vous défouler ou évacuer vos frustrations, sans penser à ce que vous dites. Cela pourrait tout bonnement vous revenir et vous blesser davantage. La Chimère vient vous dire qu'en étant persévérant vous pouvez dépasser tous les obstacles qui se présentent sur votre chemin. Elle vous donne l'aptitude à vivre sans avoir de limites : cela concerne les limites que les autres peuvent essayer de vous infliger comme celles que vous vous mettez à vous-même. La Chimère indique que vous êtes une personne créative dont la pensée est très souvent originale. Votre passion pour la vie et le travail que vous faites vous permettent d'exceller dans tous les domaines qui vous intéressent. La Chimère vous demande de veiller à ne pas tomber facilement dans l'ennui : si vous perdez de l'intérêt pour quelque chose, cela devient comme si elle n'avait tout simplement pas existé. Elle vous avertit aussi de faire attention à rester à distance de catastrophes naturelles.


Aide : Vous devez rester fort pendant une période chaotique, alors que vos émotions sont dans la tourmente. La Chimère a une origine divine, et sa force était immense. Lorsque vous traversez des moments difficiles, la Chimère vous incite à retourner à votre nature divine pour trouver la force et le courage de supporter vos difficultés émotionnelles. En agissant ainsi, vous arriverez à un équilibre émotionnel. Vous verrez ce que vous ne pouviez pas voir lorsque vous étiez aveuglé par des émotions que vous ne pouviez pas contrôler. La vitesse de la Chimère est extrêmement rapide. Lorsque vous avez besoin que quelque chose soit fait très vite, elle peut vous aider à l'accomplir en un temps record. La Chimère vous met en garde contre le fait d'être trop agressif et d'instiller la peur dans votre entourage. Cela se produit souvent lorsque vous perdez votre modération, aussi essayez de vous contrôler.


Fréquence : L'énergie de la Chimère est chaude et farouche. Elle souffle devant elle avec force et férocité, en tourbillonnant autour de vous en rafales si fortes que cela vous fait trébucher. Sa sonorité est semblable à un puissant vent d'orage qui siffle fortement en soufflant sur la terre.


Voir aussi : Chèvre - Lion - Serpent.


Imaginez...

Un lion, une chèvre et un dragon sont en train de vous regarder, mais leurs têtes sont attachées ensemble, formant une bête énorme. Elle se rapproche de vous pour vous examiner. Vous gardez une calme confiance en vous sans avoir peur, alors que la créature vous inspecte sous toutes les coutures. Après quelques instants, la tête du dragon vous renifle et vient se poser dans la paume de votre main. Vous essayez de la caresser. Elle se redresse - et la bête s'envole. Vous avez réussi le test !

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Mythologie :


Dans leur Dictionnaire critique de mythologie (CNRS Éditions, 2017) Jean-Loïc Le Quellec et Bernard Sergent consacrent un article à la chimère :


CHIMÈRE : Du nom de la Chimère grecque. Dragon cracheur de feu tué par le héros Bellérophon, et monstre attesté depuis l’Iliade (en grec Khimairâ, ce qui signifie au sens propre «  jeune chèvre  »  !), formé de trois animaux — lion, chèvre et serpent — soit en trois parties successives, soit avec le corps du lion et les trois têtes des animaux en question. Ce terme est parfois employé en mythologie, comme nom commun, pour désigner les animaux monstrueux rassemblant des éléments de plusieurs, comme c’était le cas de la chimère originelle. L’art en figure un très grand nombre, auxquels s’associe une mythologie lorsque des textes correspondent aux images. Dès le Paléolithique supérieur, les Gravettiens et les Magdaléniens ont figuré de telles espèces imaginaires — par exemple pour les premiers, à la grotte de Roucadour (Lot), un quadrupède à tête de coq de bruyère, pour les seconds à la grotte des Trois-Frères, les gravures d’un renne à pattes antérieures palmées, d’un cervidé à tête de bison, d’un ours à longue queue de bison et d’un autre à tête de canidé  ; à celle des Combarelles se trouvent trois chevaux à cornes de bison ; au Roc-de-Sers, un bas-relief représente un bison à tête de sanglier  ; à Pech-Merle une peinture figure deux hybrides de mégacéros, capridé et cheval ; à la grotte d’El Pindal on connaît une figuration de salmonidé à queue de thon. Un bâton sculpté de Las Coldes (Asturies), vieux de 14 000 ans, porte parmi ses figures un être féminin à tête de bouquetin et aux jambes humaines terminées par des sabots ; à l’abri Mège, en Dordogne, un bâton percé du Magdalénien comprend les représentations de trois petits «  diables  » gravés, à tête de chèvre et jambes humaines ; l’abri Murat (Lot) montre des silhouettes humaines animalisées.

L’art de la civilisation de Koban, au nord du Caucase, du IIIe millénaire AEC, attribuable à des Indo-Européens ou à des Caucasiens du groupe ¿erkez, connaît des oiseaux à oreilles, ou à cornes de bélier ; l’art mésopotamien et l’art chinois livrent quantité d’êtres monstrueux semblables, et les mythologies grecques et indiennes en connaissent des dizaines. La première mentionne Pan, être humanoïde mais à jambes de bouc et à cornes sur le front, les Silènes ou Satyres, semblables mais à jambes de cheval ou de bouc et longue queue touffue, les Centaures, chevaux dont la tête est remplacée par un buste d’homme, les Sirènes sont des femmes à têtes d’oiseaux, la déesse Eurynomè était figurée en Arcadie comme une femme dont la partie inférieure du corps était celle d’un poisson, Pausanias mentionne dans le nord de la même province, à Stymphale, un temple où sont figurées des jeunes filles à jambes de grue… ; la seconde connaît les Gandharvá, à torse humain et corps d’oiseau ou de cheval, les Kinnara, hommes à têtes de chevaux ou au contraire chevaux à têtes d’hommes, les Nāga, qui sont mi-humains, mi-serpents, les Rākºasa, qui ont parfois des têtes de serpent, d’âne, d’éléphant. Dans l’art assyrien, à Maltaï, le dieu Enlil est figuré sur un lion cornu. La Chine a connu de nombreuses chimères : Feilian est un oiseau à tête de cerf ; Fú-xī et Nügua sont des êtres humains à queue de serpent, ou bien Fú-xī a un corps de serpent, une tête d’homme ou une face de bœuf avec un museau de tigre ; la mer de l’Est abrite un animal en forme de bœuf sans cornes, ou bien au corps de singe et à face humaine, ou encore avec des écailles et des cornes de dragon. Au Japon, l’oiseau Hō réunit des éléments du faisan, du paon et de l’oiseau de Paradis. Au Népal, le hamsa (« oie » du dieu Brahma) est figuré avec un bec de jars, des ailes de cygne, une queue de paon, des griffes d’aigle. L’Égypte ancienne, elle aussi, a connu de tels monstres : celui qui mange les trépassés est formé de trois animaux, lion, crocodile, hippopotame, et il trouve peut-être un antécédent préhistorique sur les peintures rupestres de la grotte des Bêtes au Gilf Kebīr dans le désert Libyque. La statuaire dite Olmek connaît bien des monstres chimériques : jaguar-oiseau (félins aviformes et oiseaux félinisés) ou jaguar poisson, mais aussi reptile-oiseau-poisson, à côté du serpent-oiseau qui apparaît dès l’époque la plus ancienne et qui survivra au déclin des Olmek sous l’aspect du dieu Quetzalcoatl.

L’une des chimères des plus notables est le griffon, lion à tête et ailes d’aigle, qui apparaît en Élam et en Égypte au IVe millénaire  AEC, et se répand, à partir du premier millénaire, en Mésopotamie (où il appartient à la série des démons du monde inférieur), Grèce, Scythie (il y est gardien de l’or), Étrurie, pays celtiques. La Grèce parle de différents monstres, généralement empruntés à des pays voisins, comme, justement, le griffon, mais aussi la femme-serpent Ekhidna chez les Scythes, et la Céraste inspirée des véritables vipères à cornes du Sahara. Les musulmans médiévaux plaçaient aux Enfers ou au Ciel des créatures extraordinaires, par exemple dans la troisième terre inférieure les Fīs, « à visages d’homme, pattes de vache, oreilles de chèvre, poils de mouton  ».

Le Moyen Âge a aussi beaucoup apprécié ces êtres localisés dans des pays inaccessibles — licorne (ongulé à corne unique), manticore (tigre à queue de scorpion de l’Inde), etc. — ou « locaux », comme le basilic (ce coq-serpent, devenu être de terroir dans le légendaire français, appelé Tarboille en Bourgogne, apparaît dès le Moyen Âge) ou les sirènes —  femme-oiseaux en Grèce ancienne, puis femmes-poissons en Europe depuis le Liber monstrorum des VIIe -VIIIe s. Dans le récit intitulé La Bataille Loquifer, le Capalu, fils du lutin Gringalet, est un monstre à tête de chat et corps de cheval. Le Coquatrix des légendes françaises ou espagnoles est un oiseaux monstrueux, décrit par exemple comme un coq à queue de serpent, né d’un œuf de coq et couvé par un crapaud. Les Maru des légendes basques sont des êtres sauvages et dangereux, composites  :  corps humain, tête animale cornue.

Étant des assemblages de plusieurs animaux, les dragons sont donc des chimères, et cet aspect est particulièrement accusé dans plusieurs cas : celui de l’ancienne Mésopotamie, chevauché par Ea ou par Marduk, est une chèvre à queue de poisson, ou bien c’est une sorte de félin à corps et pattes de lion, pattes arrière d’aigle, queue de serpent, parfois ailé, et encore portant des cornes, la Tarasque de Tarascon a un corps rappelant celui d’une tortue, une tête et des pattes (au nombre de six) de lion, une queue de serpent ; la Gargouille de Rouen était un lion ailé. Le dragon des légendes roumaines a souvent une tête d’agneau ou de chien, des yeux, oreilles, cheveux humains, une queue de lion. Chez les Batak, les singa, qui portent les âmes dans le monde supérieur, tiennent du buffle, de l’éléphant et du serpent. En ethnologie, un exemple célèbre est la chimère fabriquée par les Pawni lors de leur principale cérémonie, le hako : elle est faite d’une peau de bête, d’ailes d’oiseau, de calebasses représentant des seins féminins, le tout accroché à une perche ; c’est donc « un être fantastique, mi-humain et mi-animal, mi-oiseau et mi-mammifère, mi-végétal et mi-animal, mi-mâle et mi-femelle, mi-protecteur et mi-dangereux, relevant pour partie du monde supérieur et du monde inférieur, où tous les principes se trouvent associés et opposés ». Quant aux peuples de Sibérie, les Nanaï parlent de la panthère et du tigre ailés, responsables des maladies, d’une grenouille cornue, qui, si on la rencontre et qu’on a l’heureuse idée de jeter ses vêtement, laisse tomber sa corne, gage de richesse et de bonheur, tandis que les Giliak donnent généralement à leurs ESPRITS la forme d’un homme à tête d’animal : de loup, de loutre, d’esturgeon, de chouette, de loutre de mer… Les Tadjik connaissent le dragon ajdalor, grand serpent à crinière, les Oyrot-Teleut une chevrette à corne (et si on arrive à se l’approprier, on peut provoquer la pluie en l’arrosant ou en la secouant trois fois du côté du soleil), des fouilles effectuées dans l’Oural ont livré les images d’un lézard à corne, les Buryiat connaissent un cheval à cornes qui mène le chamane au ciel ; la « Reine des serpents » des Russes est cornue, et ce serpent à cornes est largement attesté en Amérique du Nord, depuis les Iroquois-Huron au Nord-Est jusqu’aux Zuñi au Sud-Ouest  ; il se transforme en crocodile cornu chez les Algonkin orientaux, serpent et crocodilien jouant souvent le rôle du passeur susceptible. Chez les Batak en revanche, le serpent à trois cornes est l’être qui soutient la terre. Dans l’ouest de l’Amérique du Nord, et vers le Mexique et le nord de l’Amérique du Sud (Desána) en passant par les Pueblo, le serpent cornu voisine, ou est remplacé par ce qu’on a généralement interprété comme un serpent à plumes, qui est chez les Sališ le masque swaihwe  ; chez les peuples de langue nahuatl, c’est le grand dieu Quetzalcoatl, et chez les Maya son équivalent Kukulkan. Outre le serpent criocéphale des Celtes, d’autres serpents à oreilles et/ou à cornes sont connus sur les peintures rupestres de l’Afrique australe et de la Tasīli-n-Ăjjer où ils sont peut-être nés de la dramatisation des vipères à cornes. Il convient cependant d’être prudent lors de la «  lecture  » de tels êtres. En effet, Dimitri Karadimas a montré qu’il est risqué de parler de « chimère » sans s’être d’abord assuré que ce que nous interprétons ainsi ne correspondrait pas, dans l’'ontologie indigène, à un animal bien réel mais que nous n’aurions pas su reconnaître. Cet auteur a ainsi pu démontrer que le « serpent » Quetzalcoatl est en réalité une chenille venimeuse.

Lorsque, dans une culture donnée, les chimères sont nombreuses, on parle de tératologie.

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Littérature :


La Chimère (1837)


Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe, Dans l’orgie, a donné le baiser le plus doux ; Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe Ondoyait en torrent l’or de ses cheveux roux.


Des ailes d’épervier tremblaient à son épaule ; La voyant s’envoler, je sautai sur ses reins ; Et, faisant jusqu’à moi ployer son cou de saule, J’enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.


Elle se démenait, hurlante et furieuse, Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux ; Alors elle me dit d’une voix gracieuse, Plus claire que l’argent : « Maître, où donc allons-nous ?


— « Par-delà le soleil et par-delà l’espace, Où Dieu n’arriverait qu’après l’éternité ; Mais avant d’être au but ton aile sera lasse : Car je veux voir mon rêve en sa réalité. »


Théophile Gautier, "La Chimère" in Poésies diverses, 1833 - 1838.

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Chacun sa chimère


Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés. Chacun d’eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu’un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d’un fantassin romain. Mais la monstrueuse bête n’était pas un poids inerte ; au contraire, elle enveloppait et opprimait l’homme de ses muscles élastiques et puissants ; elle s’agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture ; et sa tête fabuleuse surmontait le front de l’homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l’ennemi. Je questionnai l’un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu’il n’en savait rien, ni lui, ni les autres ; mais qu’évidemment ils allaient quelque part, puisqu’ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher. Chose curieuse à noter : aucun de ces voyageurs n’avait l’air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos ; on eût dit qu’il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d’aucun désespoir ; sous la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la poussière d’un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours. Et le cortège passa à côté de moi et s’enfonça dans l’atmosphère de l’horizon, à l’endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain. Et pendant quelques instants je m’obstinai à vouloir comprendre ce mystère ; mais bientôt l’irrésistible Indifférence s’abattit sur moi, et j’en fus plus lourdement accablé qu’ils ne l’étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères.


Charles Baudelaire, "Chacun sa chimère" in Petits poèmes en prose, 1869.

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La Chimère


La chimère a passé dans la ville où tout dort,

Et l'homme en tressaillant a bondi de sa couche

Pour suivre le beau monstre à la démarche louche

Qui porte un ciel menteur dans ses larges yeux d'or.


Vieille mère, enfants, femme, il marche sur leurs corps...

Il va toujours, l’œil fixe, insensible et farouche...

Le soir tombe... il arrive ; et dès le seuil qu'il touche,

Ses pieds ont trébuché sur des têtes de morts.


Alors soudain la bête a bondi sur sa proie

Et debout, et terrible, et rugissant de joie,

De ses griffes de fer elle fouille, elle mord.


Mais l'homme dont le sang coule à flots sur la terre,

Fixant toujours les yeux divins de la chimère

Meurt, la poitrine ouverte et souriant encor.


Albert Samain, "La Chimère", La Symphonie héroïque, 1921.

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