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  • Anne

L’Épervier




Étymologie :

  • ÉPERVIER, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1100 esprever (Roland, éd. J. Bédier, 1535) ; ca 1135 espervier (Couronnement de Louis, éd. E. Langlois, 1080) ; 2. 1328 esprevier pêche (Ordonnance des rois de France de la 3e race, t. 2, p. 12). De l'a. b. frq. *sparwari, au sens 1, cf. l'a. h. all. sparwari (Graff t. 6, col. 363), m. néerl. sperware « id. » (Verdam) ; on trouve en b. lat., au vie s., sparvarius (Pactus legis Salicae, éd. K. A. Eckhardt, II, 1, p. 136).


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.




Symbolisme :


Dans le Dictionnaire des symboles (1969, édition revue et corrigée 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, on découvre que :


"Dans notre langage, l'épervier est symbole d'usure, de rapacité, comme la plupart des oiseaux de même espèce, aux serres crochues. Du fait que la femelle est plus forte et plus habile que le mâle, il symbolise aussi le couple où la femme domine. On se souviendra qu'en fonction des mœurs de l'époque, le port de l'épervier sur le poing fut autrefois un signe de noblesse et de distinction (voir faucon). Oiseau chasseur et agressif, il désigne aussi fréquemment le pénis.

Dans la Chine ancienne, l'épervier, métamorphose du pigeon ramier, était un emblème de l'automne, saison tout à la fois de la chasse et de la vie retirée.

C'est en outre un épervier qui, associé à la tortue, selon le Cho-King, enseigna à Kouen la construction des digue, qui devaient empêcher le débordement des eaux du Déluge.

En Égypte, l'épervier était l'oiseau d'Horus, donc un emblème solaire. Comme l'aigle, il symbolisait les pouvoirs du soleil. Les Grecs et les Romains virent aussi dans l'épervier l'image du soleil."

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Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes (Larousse Livre, 2000) nous propose la notice suivante :


Cet oiseau a beaucoup de points communs avec l'autour, qui présente toutefois une plus grande envergure que lui, et qui est plutôt sédentaire, tandis que l'épervier est souvent migrateur. Mais en dehors du fait qu'il aime à se nourrir de petits passereaux sur lesquels il a l'art de fondre par surprise, l'épervier est pourvu d'un grand esprit de famille. En effet, non seulement la femelle couve, , pendant 40 à 15 jours d'affilée, les 4 ou 5 œufs qu'elle pond chaque année, mais après l'éclosion elle demeure en permanence près des oisillons pour les réchauffer, tandis que le mâle chasse et rapporte de quoi nourrir toute la famille.

Ces mère et père de famille exemplaires ont impressionné nos ancêtres, qui ont vu dans ce couple d'oiseaux une représentation symbolique de la suprématie de la femme sur l'homme ou du matriarcat, la femme de l'épervier étant une très bonne mère, comme on vient de le voir, mais aussi plus habile que le mâle à voler et à chasser, plus grosse et puissante que lui.

Pourtant, malgré son sens inné de la famille, l'épervier ne nous a jamais paru très sympathique, du fait que ses proies sont de petits oiseaux innocents et sans défense à nos yeux. Ainsi, il fut considéré tantôt comme annonciateur d'un présage bénéfique, d'un gain, d'une union, tantôt comme une incarnation du Diable, capable d'envoûter ses interlocuteurs pour mieux les dévorer..."

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Symbolisme celte :


Pour Sabine Heinz, auteure de Les Symboles des Celtes, (édition originale 1997, traduction française Guy Trédaniel Éditeur, 1998),


"La manière dont se nourrissent les rapaces ont fait d'eux des animaux de chasse. Comme tous ceux qui, dans les temps reculés, surent se battre avec succès, les rapaces rendirent leurs propriétaires célèbres. Symboles de puissance, de force et d'agressivité, ils ornaient les casques. L'héraldique a su elle aussi préserver leur importance.

Dans la légende galloise d'Artus, Gerreint ap Erbin, l'épervier joue un rôle important en tant qu'amuseur :


Gwenhwyvar, la femme d'Artus, tout comme Gereint., dormit trop longtemps et manqua le départ de la chasse. Ils partirent donc seuls. Au cours de son voyage aventureux, Gereint rencontra un nain qui tirait derrière lui un chevalier et une femme, tous deux assis sur de grands chevaux. Le nain ne lui permit aucune question et, sans pitié, frappa immédiatement Gereint de son fouet. Ce dernier se lança à sa poursuite. Tandis que le nain, le chevalier et la femme pénétraient dans la forteresse sous les vivats, Gereint s'installa dans une maison délabrée où on lui servit un repas copieux. Il s'avéra que les habitants - un vieil homme chenu, sa femme et une très belle pucelle - étaient les anciens bâtisseurs et propriétaires de la forteresse que leur neveu, l'actuel propriétaire, leur avait ravie.

Un jour, on prépara des jeux : au milieu d'un pré, on planta deux fourches qui soutenaient chacune une barre en argent. On y percha des éperviers, l'enjeu du tournoi. Seul celui qui venait avec la femme qu'il aimait le plus était autorisé à participer au tournoi. Et celui qui avait gagné trois fois de suite un épervier, avait le droit de le garder sans poursuivre le tournoi. Gereint demanda alors les armes de son hôte et la main de sa fille qu'il voulait, en cas de victoire, prendre comme femme et aimer toute sa vie. On demanda à Gereint de ravir au chevalier, que le nain amena sur son cheval et qui avait déjà gagné deux fois, l'épervier qui était perché sur la main de la femme. Tous deux se battirent jusqu'à ce que leurs armes se brisent. Le vieil homme tendit de nouvelles armes à Gereint et le nain donna l'épervier au chevalier. Gereint se souvint alors de l'affront que lui avait infligé le nain et il donna au chevalier un coup brutal qui lui fit gagner le tournoi.


Au plus tard à l'époque de la christianisation, on établit un lien entre les rapaces et l'eau, et par suite avec le rajeunissement et la renaissance."

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Mythologie :


Dans Les Travaux et les Jours (traduction http://remacle.org/ ), Hésiode raconte cette petite fable à propos d'un rossignol et d'un épervier :


Maintenant je raconterai aux rois une fable que leur sagesse même ne dédaignera point. Un épervier venait de saisir un rossignol au gosier sonore et l'emportait à travers les nues ; déchiré par ses serres recourbées, le rossignol gémissait tristement ; mais l'épervier lui dit avec arrogance : "Malheureux ! pourquoi ces plaintes ? Tu es au pouvoir du plus fort ; quoique chanteur harmonieux, tu vas où je te conduis ; je peux à mon gré ou faire de toi mon repas ou te rendre la liberté." Ainsi parla l'épervier au vol rapide et aux ailes étendues. Malheur à l'insensé qui ose lutter contre un ennemi plus puissant ! privé de la victoire, il voit encore la souffrance s'ajouter à sa honte.  O Persès ! écoute la voix de l'équité, et abstiens-toi de l’injure, car l'injure est fatale à l'homme faible ; l'homme de bien ne la supporte pas facilement : accablé par elle, il tombe sa victime. Il est un chemin plus noble qui mène à la justice. La justice finit toujours par triompher de l’injure. Mais l'insensé ne s'instruit que par son propre malheur. Horcus poursuit avec ardeur les jugements iniques. La justice s'indigne et frémit partout où elle se voit entraînée par ces hommes, dévorateurs de présents, qui rendent de criminels arrêts. Couverte d'un nuage, elle parcourt en pleurant les cités et les tribus des peuples, apportant le malheur à ceux qui l'ont chassée et n'ont pas jugé avec droiture. Mais ceux qui, rendant une justice égale aux étrangers et à leurs concitoyens, ne s'écartent pas du droit sentier, voient fleurir leur ville et prospérer leurs peuples ; la paix, cette nourrice des jeunes gens (18), régna dans leur pays, et jamais Jupiter à la large vue ne leur envoie la guerre désastreuse. Jamais la famine ou l'injure n'attaque les mortels équitables : ils célèbrent paisiblement leurs joyeux festins ; la terre leur prodigue une abondante nourriture ; pour eux, le chêne des montagnes porte des glands sur sa cime et des abeilles dans ses flancs ; leurs brebis sont chargées d'une épaisse toison et leurs femmes mettent au jour des enfants qui ressemblent à leurs pères (19) ; toujours riches de tous les biens, ils n'ont pas besoin de voyager sur des vaisseaux, et la terre fertile les nourrit de ses fruits. Mais quand des mortels se livrent à l'injure funeste et aux actions vicieuses, Jupiter à la large vue leur inflige un prompt châtiment : souvent une ville entière est punie à cause d'un seul homme qui commet des injustices et des crimes (20) ; du haut des cieux, le fils de Saturne déchaîne à la fois deux grands fléaux, la peste et la famine, et les peuples périssent ; leurs femmes n'enfantent plus et leurs familles décroissent par la volonté de Jupiter, roi de l'Olympe, qui détruit leur vaste armée, renverse leurs murailles ou punit leurs vaisseaux en les engloutissant dans la mer. Rois ! Vous aussi, redoutez un pareil châtiment, car les Immortels, mêlés parmi les hommes, aperçoivent tous ceux qui s'accablent mutuellement par des arrêts iniques sans craindre la vengeance divine. Par l'ordre de Jupiter, sur la terre fertile, trente mille génies, gardiens des mortels, observent leurs jugements et leurs actions coupables, et, revêtus d'un nuage, parcourent le monde entier. La Justice, fille de Jupiter, est une vierge auguste et respectée des dieux habitants de l'Olympe ; lorsqu'un insolent ose l'outrager, soudain, assise auprès de Jupiter, puissant fils de Saturne, elle se plaint de la méchanceté des hommes et le conjure de faire retomber sur le peuple les fautes des rois qui, dans leurs criminelles pensées, s'écartent du droit chemin et prononcent d'injustes sentences. Pour éviter ces malheurs, ô rois dévorateurs de présents ! Redressez vos arrêts et oubliez entièrement le langage de l’iniquité. L'homme qui fait du mal à autrui s’en fait aussi à lui-même ; un mauvais jugement est toujours terrible pour le juge. L’œil de ce Jupiter, qui voit et découvre tout, contemple notre procès si telle est sa volonté ; il n'ignore pas quel débat s'agite dans l'enceinte de notre ville. Puissions-nous maintenant, mon fils et moi, ne pas être justes aux yeux des mortels, puisque la justice n'attire plus que des malheurs, puisque l'homme le moins équitable obtient le plus de droits ! Mais je ne pense pas que Jupiter, maître de la foudre, tolère de semblables abus.

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Dans ses Métamorphoses (Traduction (légèrement adaptée) de G.T. Villenave, Paris, 1806, disponible sur le site de référence https://remacle.org), Ovide raconte celle de l'épervier :


[Céyx] dit, et il pleurait. Pélée et ses compagnons le pressent de raconter la cause de sa douleur. Il leur tient ce discours :


Dédalion et Chioné (XII, 291-345)

"Peut-être croyez-vous que cet oiseau qui vit de rapine et porte le carnage et l'effroi dans les plaines de l'air, a toujours été revêtu d'un plumage. Naguère encore c'était un homme, et, sous sa forme nouvelle, il conserve l'audace, la férocité, la violence qu'il eut sous le nom de Daedalion. Ainsi que moi, il eut pour père l'Astre qui appelle l'Aurore et qui le dernier s'enfuit devant les feux du jour. Je cultivai la paix, j'aimai l'hymen et ses tendres liens. Mon frère n'aima que les guerres cruelles. Il vainquit des rois, il subjugua des peuples puissants, comme il poursuit maintenant, sous sa forme nouvelle, les colombes timides aux remparts de Thisbé. Chioné était sa fille. Elle avait quatorze ans; et son jeune âge et sa beauté de mille amants lui valurent l'hommage.

[303] "Apollon et le fils de Maia, revenant l'un de Delphes, l'autre, du mont Cyllène, en même temps ont vu Chioné, en même temps ils sont atteints d'une flamme imprévue. Apollon jusqu'à la nuit diffère ses plaisirs. Mercure, plus impatient, touche Chioné de son caducée, et soudain à ce dieu le sommeil la livre sans défense. Déjà la nuit semait d'étoiles l'azur des cieux; Apollon, à son tour, paraît sous les traits d'une vieille, et sous cette forme, il trompe la fille de Dédalion.

"Neuf mois s'écoulent : elle devient mère de deux jumeaux. Fils de Mercure, Autolycus est, comme son père, fertile en ruses, adroit dans toute espèce de vol. Il peut changer le noir en blanc, changer le blanc en noir. Fils du dieu des vers et de l'harmonie, Philammon devient célèbre par ses chants et par sa lyre.

[318] "Mais que sert à Chioné d'avoir su plaire à deux immortels ! que lui sert d'être mère de deux enfants renommés, d'être née elle-même d'un père puissant, et de compter le grand Jupiter parmi ses aïeux ! La gloire est-elle donc l'écueil de beaucoup de mortels ! Elle perdit Chioné. Insensée ! elle se préfère à Diane; elle ose mépriser sa beauté. La déesse indignée s'écrie : "Tu ne pourras du moins méconnaître mon pouvoir" ! Soudain elle courbe l'arc vengeur, la flèche siffle, et va percer sa langue criminelle. Chioné veut se plaindre, et fait d'inutiles efforts. Elle perd ensemble et sa voix, et son sang, et la vie.

[329] "Ô malheur ! ô nature ! quelle fut alors ma douleur ! Cependant je cherche à consoler un frère qui m'est cher. Mais, plus sourd à mes discours que ne l'est un rocher au bruit des flots écumants, il pleure sans cesse le trépas de sa fille. Dès qu'il voit son corps dans les feux du bûcher, il veut lui-même y terminer sa déplorable vie. Trois fois il s'élance, trois fois on le retient. Enfin il s'échappe, il fuit à travers les champs, tel qu'un taureau piqué par des frelons. Il presse ses pas dans les lieux mêmes où aucun sentier n'est tracé. Bientôt, il ne paraît plus courir comme un mortel. Ses pieds semblent ailés. Nul ne peut l'atteindre. Le désespoir double sa vitesse : il va chercher la mort. Il arrive au sommet du Parnasse, et se précipite. Apollon a pitié de son sort. Changé en oiseau, Dédalion se soutient dans les airs. En bec crochu sa bouche est allongée. Ses doigts recourbés deviennent des serres cruelles. Son courage est le même, et sa force est plus grande que son corps. Maintenant, épervier cruel, il fait à tous les oiseaux une guerre sanglante, et leur porte sans cesse le deuil dont il est affligé".

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Selon Annie Boule, dans un article intitulé "Notes sur la civilisation guaranie" paru In : Mélanges de la Casa de Velázquez, tome 1, 1965. pp. 255-278, :


[...] La vengeance intervient autant que l'amour dans ces fables légendaires. Si les éperviers sont de diverses couleurs, c'est depuis qu'ils ont dévoré une vieille tortue qui avait écrasé le père de l'un d'eux. Ils furent punis à leur tour et, de frères qu'ils étaient, devinrent étrangers et ennemis, car ceux qui avaient bu le sang de la tortue eurent des plumes rouges, ceux qui avaient piqué sa carapace eurent le bec noir et ceux qui avaient mangé ses pattes eurent les plumes tachées de vert.



Littérature :


Jules Renard nous propose dans ses Histoires naturelles (1874) de petits portraits ou historiettes relatives aux animaux les plus communs mais pourtant tous plus étonnants les uns que les autres :


L’épervier


Il décrit d’abord des ronds sur le village.

Il n’était qu’une mouche, un grain de suie.

Il grossit à mesure que son vol se resserre.

Parfois il demeure immobile. Les volailles donnent des signes d’inquiétude. Les pigeons rentrent au toit. Une poule, d’un cri bref, rappelle ses petits, et on entend cacarder les oies vigilantes d’une basse-cour à l’autre.

L’épervier hésite et plane à la même hauteur. Peut-être n’en veut-il qu’au coq du clocher.

On le croirait pendu au ciel, par un fil.

Brusquement le fil casse, l’épervier tombe, sa victime choisie. C’est l’heure d’un drame ici-bas.

Mais, à la surprise générale, il s’arrête avant de toucher terre, comme s’il manquait de poids, et il remonte d’un coup d’aile.

Il a vu que je le guette de ma porte, et que je cache, derrière moi, quelque chose de long qui brille.

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Dans son ouvrage poétique La Grande Vie (Éditions Gallimard, 2014) Christian Bobin évoque très souvent la nature et sa beauté sacrée. Mais également celle des livres. L'épervier ici fait le lien :


Le vieux soleil d'hiver tourne au ciel pâle comme une tête roulant dans la sciure blanche. J'ai froid. Je sais où est le feu, dans la remise aux poètes. Hopkins : dix, cent fois je cogne à sa porte. Il n'ouvre pas. Je sens que cet homme a dans l'arbre du langage construit une maison de cristal et que j'y rêverais jusqu'à la fin du monde. Je le sens, je le sais. Mais la porte à laquelle je frappe ne s'ouvre pas. Il y a des heures pour les livres comme pour l'amour. Des croisements d'étoiles qui se font ou ne se font pas. Et tout d'un coup la porte s'ouvre. Hopkins est sur le seuil. Son poème sur un épervier jaillissant est une fête qu'aucune tristesse ne vient conclure, une avancée de notre esprit vers l'Esprit, la défaite de la mort. Ma lecture me rend ivre. J'associe l'air avec le feu, la tête de monsieur Hopkins mort en 1889 avec celle d'un soleil tranchée par un décret de l'hiver 2012.

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