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  • Anne

Le Cheval


Étymologie

  • CHEVAL, AUX, subst. masc.

Étymol. et Hist. A. Début xiie s. désigne l'animal (Lois G. le Conquérant, éd. J. E. Matzke, § 5 ; ca 1100 (Roland, éd. J. Bédier, 890) ; spéc. ca 1195 cheval désigne le mâle (Ambroise, Guerre sainte, 8296 ds T.-L., s.v. ive) ; 1873 désigne la viande (Dumas) ; 1. ca 1100 as chevals « montés sur des chevaux » (Roland, 1095) ; d'où ca 1100 interj. as chevals ! ordre de monter à cheval (Roland, 2986) ; av. 1661 à cheval « à califourchon » (St Amand ds Fur. : à cheval sur des coquesigruës) ; 1835 fig. être à cheval sur « être très strict, ferme sur » (Ac.) ; a) 1160-70 gent a cheval « soldat à cheval » (Wace, Rou, III, 2651 ds Keller, p. 262a) − 1668, Molière, Amphitryon, I, 1 ; av. 1511 hommes de cheval « cavaliers » (Comm., IV, 1 ds Littré) ; chevaux « soldats à cheval », v. chevau-légers ; b) 1690 « équitation » (Fur.) ; av. 1866 monde du cheval (L. Reybaud ds Lar. 19e) ; 2. a) fin xiiie s. être a cheval « être insolent » (Deuxième coll. anglo-norm. des Mir. de la Ste Vierge, éd. H. Kjellman, 48, 179) ; p. ext. av. 1622 mettre son opinion a cheval « la faire prévaloir » (F. de Sal., Aut. de S.P., ms. Chigi, fo96a ds Gdf. Compl.) ; b) 1579 estre mal a cheval « être mal à l'aise » (Lariv., les Ecol., V, 3, ibid.) ; c) av. 1592 monter sur ses grands chevaulx « s'emporter » (Mont., iv, 193 ds Littré) ; 3. 1539 medecine pour les chevaulx (Est.) ; d'où fig. 1690 médecine de cheval (Fur.) ; 1690 travail de cheval (ibid.) ; 1798 fièvre de cheval (Ac.) ; 4. 1690 fig. cheval de bataille (Fur.) ; 5. emplois fig. s'appliquant à une pers. 1670 cheval de carosse « homme grossier ou brutal » (Molière, Le Bourgeois gentilhomme, II, 2) ; 1828 arg. cheval de retour « récidiviste » (Vidocq, Mém. ds Esn.) ; 1829 (Hugo, Le Dernier jour d'un condamné, 667 − Ollendorff − ds Quem.). B. 1.1512 jeux au chevau fondu (Gringore, Sottie contre Jules II, 109 ds Recueil de Sotties, Paris, éd. E. Picot, 1904, t. 2, p. 139) ; 1556 cheval de bois (Argenterie de la reine, fos1 et 13 ds Gay ); 1680 fortif. cheval de frise (Rich.) ; 1768 technol. cheval « support » (Encyclop. t. 27, ardoiserie d'Anjou, p. 12a) ; 1891 petits chevaux désigne un jeu de hasard (H. Bauer, au Soleil, Echo de Paris ds Guérin2) ; 1946 cheval d'arçon (Ambrière, Les Grandes vacances, p. 310) ; 2. 1611 cheval marin « hippocampe » (Cotgr.). Du lat. caballus d'abord « mauvais cheval » (Lucilius ds TLL s.v., 3, 67), puis « cheval hongre » et « cheval de travail » terme pop., dès Varron est le substitut du lat. class. equus qu'il supplante ultérieurement.


Lire également la définition.


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Expressions populaires :


Claude Duneton, dans son best-seller La Puce à l'oreille (Éditions Balland, 2001) nous éclaire sur le sens d'expressions populaires bien connues :


Mettre le pied à l'étrier :



Zoologie :


Selon Matt Pagett, auteur de Le petit livre de merde (titre original What shat that ?, Quick Publishing, 2007 ; édition française Chiflet & Cie, 2008) : "Le cheval est un ongulé (rassurez-vous, ce n'est pas une insulte !). On sait que cet animal a toujours été l'un des meilleurs auxiliaires de l'homme (transports, agriculture, etc.). Il faut aussi de nos jours partie du paysage sportif : pas de tiercé ou de polo sans lui. C'est donc un animal polyvalent, et il est normal que ses excréments le soient aussi.

Description : Des crottes assez grosses, brunes et arrondies. L'animal les dépose en tas. Quand elles sont fraîches, leur odeur est vraiment forte. On peut y déceler le foin et l'herbe qui n'ont pas été digérés. un cheval produit en moyenne une quinzaine de crottes par jour.


Crottin chaud : Lorsqu'il y avait ni gaz ni électricité, on utilisait le crottin de cheval pour se chauffer, en le brûlant. Cette coutume est encore en vigueur dans certains pas. La seule fermentation du crottin produit de la chaleur.

Au Moyen Âge, les alchimistes se livraient à des manipulations ésotériques, parmi lesquelles la "digestion", consistant à chauffer une substance pendant plusieurs semaines pour la décomposer en la plongeant dans une masse de crottin qui se consumait à chaleur constante.

Autre usage plus utile : le crottin de cheval mêlé à la terre permet à certaines plantes de pays froids de pousser. C'est ce qu'on appelle le compost, formé de plusieurs couches de crottin, de feuilles, d'épluchures de légumes, d'herbe coupée et d'autres végétaux.

On bâche le tout, et on le maintient humide. Comme le crottin en léger et fibreux, la chaleur générée circule, et l'air aussi.


Cigarettes : Depuis toujours on trouve au Mexique des cigarettes à la merde de cheval qui, d'après les fumeurs, pourraient rappeler le goût des fameuses Lucky Strike. On ne sait pas ce qu'en pensait le cow-boy Malboro..."

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Croyances populaires :


Selon Grażyna Mosio et Beata Skoczeń-Marchewka, auteurs de l'article "La symbolique des animaux dans la culture populaire polonaise, De l’étable à la forêt" (17 Mars 2009) :


Les chevaux, qui ont remplacé dans les villages les “saints” bœufs en tant qu’animaux de trait, n’ont pas réussi à recueillir la symbolique décidément positive qui permettait de les situer à la limite du monde terrestre et céleste, et de remplir la fonction de médiateur entre l’homme et Dieu. Dans de nombreuses cultures le cheval était un animal ambivalent: lié au royaume des morts et des divinités lunaires, il apparaît aussi comme un attribut des divinités solaires (Kowalski 1998 : 236-237). Dans les croyances populaires son rôle était tout au moins aussi ambigu. Il était souvent estimé être un animal impur, ayant de proches rapports avec les forces du mal (Moszyński 1967 : 559). On croyait qu’il était dirigé par Satan lui-même (Tomicki 1981 : 34). Il pouvait prêter son apparence à des démons divers et même au diable (Pełka 1987: 50). Ce dernier, figurant dans de nombreuses légendes populaires sous l’aspect d’un homme, pouvait cacher le sabot du cheval à la place du pied humain. Du fait des rapports du cheval avec les êtres démoniaques, tout contact avec lui pouvait s’avérer dangereux. Dans la région de Lublin on croyait que “là où se vautre le cheval, on ne peut passer par cet endroit (...), parce que cet homme pourrait attraper des douleurs d’estomac affreuses, ou bien des verrues sur les pieds et les mains” ( Kolberg 1962b : 129). Tout à la fois le cheval lui-même était exposé à la forte activité des démons. Il pouvait en être protégé par divers moyens apotropaïques, tels que les plaquettes de laiton et les janissaires, les rubans rouges ou les chiffons suspendus à son harnais, qui par les sons émis ou leur couleur effarouchaient les puissances nocives. Les relations du cheval avec l’au-delà avaient pour conséquence qu’il pouvait lui-même effrayer les forces du mal et être de grande aide dans les pratiques médicales. C’est pourquoi encore dans les années quarante du XIXe siècle dans la région de Cracovie il était d’usage de placer des crânes de cheval sur les barrières ou dans l’étable au-dessus de la mangeoire (Kolberg 1962a : 106). Situés à la limite de la clôture, ils devaient protéger tous les habitants des mauvaises forces et des épidémies. On croyait aussi qu’ils avaient la puissance secrète de protéger contre les voleurs (Biegieleisen 1929a : 531). Les chevaux pouvaient servir à faire des présages. On observait leur comportement pendant les rites de passage, surtout pendant les noces et les funérailles. Les ébrouements des chevaux pouvaient présager la prospérité des jeunes époux, tout comme la rencontre d’un poulain. Le trébuchement du cheval ou le renversement de la charrette qui menait le jeune couple à son mariage pouvait par contre présager la mort de l’un des époux (Kowalski 1998: 240). Le fait que les chevaux transportant un défunt s’arrêtaient devant une maison présageait la mort proche de l’un des habitants. Le cheval pouvait voir ce qui était invisible pour les autres mortels. Le piaffement du cheval attelé à un chariot funéraire signifiait qu’à cet endroit la mort s’était arrêtée et que quelqu’un mourrait sous peu dans le village (Zadrożyńska 1988 : 123-125). Le cheval apparaît aussi dans la culture populaire en tant que symbole de la fécondité et de l’abondance. D’où sa présence pendant les rites qui ont pour but de stimuler la nature à la vie et de libérer les forces de prolifération. Ce rôle était rempli par les groupes de chanteurs de noëls déambulant dans les villages dans la période des fêtes hivernales et par les personnages déguisés rendant visite aux habitants pendant le carnaval. Parmi les nombreuses figures animales souvent il y avait aussi celle du cheval. Ils chantaient : ”Là où le cheval passe, Là le seigle pousse” (Dworakowski 1964 : 55). Dans le sud de la Pologne on faisait même entrer un animal vivant dans la maison (Klimaszewska 1981 : 135). De même pendant les noces, jusqu’à la 1ère guerre mondiale sur le territoire de Dobrzyń le garçon d’honneur entrait dans la maison à cheval, ou bien l’y conduisait pour assurer la fécondité et la prospérité (Karwicka 1979 : 169). Le cheval personnifiait la sensualité et la volupté érotique. De nombreuses chansons et refrains populaires en font foi, où il trouve place dans le contexte des démarches des prétendants et de l’amour physique. Ils parlent de l’amant qui vient chez la jeune fille sur un cheval blanc, “d’abreuver le cheval” ou “de faire paître le cheval”. Ce motif figurait souvent dans les refrains chantés pendant les noces."

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Symbolisme :


Dans le Dictionnaire des symboles (1969, édition revue et corrigée 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, on peut lire que :

"Une croyance, qui paraît ancrée dans la mémoire de tous les peuples, associe originellement le cheval aux ténèbres du monde chtonien, qu'il surgisse, galopant comme le sang dans les veines, des entrailles de la terre ou des abysses de la mer. Fils de la nuit et du mystère, ce cheval archétypal est porteur à la fois de mort et de vie, liée au feu, destructeur et triomphateur, et à l'eau, nourricière et asphyxiante. La multiplicité de ses acceptions symboliques découle de cette signification complexe des grandes figures lunaires, où l'imagination associe par analogie la terre dans son rôle de Mère, son luminaire la lune, les eaux et la sexualité, le rêve et la divination, la végétation et son renouvellement périodique.

Aussi les psychanalystes ont-ils fait du cheval le symbole du psychisme inconscient ou de la psyché non-humaine., archétype voisin de celui de la Mère, mémoire du monde, ou bien de celui du temps, puisqu'il est relié aux grandes horloges naturelles ou encore de celui de l'impétuosité du désir. Mais la nuit conduit au jour et il arrive que le cheval, suivant ce processus, quitte ses sombres origines pour s'élever jusqu'aux cieux, en pleine lumière. Vêtu d'une blanche robe de majesté, il cesse alors d'être lunaire et chtonien et devient ouranien ou solaire, au pays des dieux bons et des héros : ce qui élargit encore l'éventail de ses acceptions symboliques. Ce blanc cheval céleste représente l'instinct contrôlé, maîtrisé, sublimé, il est, selon l'éthique nouvelle, la plus noble conquête de l'homme. Mais il n'y a pas de conquête éternelle, et en dépit de cette claire image, le cheval ténébreux poursuit toujours au fond de nous sa course infernale : il est tantôt bénéfique, tantôt maléfique. Car le cheval n'est pas un animal comme les autres. Il est la monture, le véhicule, le vaisseau, et son destin est donc inséparable de celui de l'homme. Entre eux deux intervient une dialectique particulière, source de paix ou de conflit, qui est celle du psychique et du mental. En plein midi, entraîné par la puissance de sa course, le cheval galope à l'aveugle, et le cavalier, les yeux grands ouverts, prévient ses paniques, et le dirige vers le but qu'il s'est assigné ; mais la nuit, quand le cavalier à son tour devient aveugle, le cheval peut se faire voyant et guide ; c'est lui alors qui commande, car lui seul peut franchir impunément les portes du mystère inaccessible à la raison. Qu'il y ait entre eux conflit et la course entreprise peut mener à la folie et à la mort ; qu'il y ait accord, et elle se fait triomphale. Les traditions, les rites, le mythes, contes et poèmes qui évoquent le cheval ne font qu'exprimer les mille et une possibilités de ce jeu subtil.

L'animal des ténèbres et des pouvoirs magiques

La steppe d'Asie centrale, pays de cavaliers et de chamans, a conservé dans ses traditions et sa littérature l'image du cheval chtonien, dont les pouvoirs mystérieux sont un supplément à ceux de l'homme, là où s’arrêtent ceux-ci, au seuil de la mort. Clairvoyant, familier des ténèbres, il exerce des fonctions de guide et d'intercesseur, en un mot de psychopompe. L'épopée Kirghiz d'Er-Töshtük est à cet égard significative. Pour retrouver son âme ravie par un magicien, Töshtük, tout héros qu'il soit, doit en quelque sorte abdiquer sa propre personnalité pour se fier aux pouvoirs supranormaux du cheval magique Tchal-Kouirouk, qui lui permettra d'accéder au monde du dessous et d'en déjouer les embûches. Tchal-Kouirouk, ce Bayard asiatique, entend et parle, lui aussi, comme un homme ; dès le début de cette chevauchée fantastique, il avertit son maître du renversement de pouvoirs qui doit s'opérer. :

Ta poitrine est large, mais ton esprit est étroit ; tu ne réfléchis à rien. Tu ne vois pas ce que je vois, tu ne sais pas ce que je sais... Tu as le courage, mais tu n'as pas l'intelligence. Et d'ajouter enfin, ce qui résume admirablement ses pouvoirs : Je puis marcher dans les eaux profondes.

Mais Tchal-Kouirouk, qui participe à la fois des deux mondes, ne peut passer de l'un à l’autre qu'au prix des plus cruels supplices, et lui-même, chaque fois que la situation l'exige, demande à son cavalier de lui arracher à coups de fouet des morceaux de chair gros comme des moutons pour rendre ses vertus efficaces ; l'image est significative : à chaque fois s'opère un processus initiatique.

Il n'est que de lire cette épopée pour pénétrer le sens profond de certaines traditions chamaniques. Ainsi, chez la plupart des Altaïques, la selle et le cheval du mort sont-ils déposés près du cadavre, afin d'assurer au défunt son dernier voyage. Chez les Bouriates, le cheval d'un malade - censé avoir momentanément perdu son âme - est attaché près de la couche de son maître pour qu'il signale le retour de l'âme, qu'il manifeste en se mettant à trembler. Si un chaman vient à mourir, on le dépose sur son tapis de selle, la selle elle-même servant d'oreiller, on lui met en mains les rênes, un arc et des flèches.


Chez les Beltir, le cheval du mort est sacrifié, afin que son âme guide celle de l'homme, et il est significatif que sa chair soit ensuite partagée entre les chiens et les oiseaux, eux aussi psychopompes, habitués des deux mondes transcendants du dessous et du dessus. Ce sacrifice du cheval au maître défunt est si courant qu'on l'a même considéré comme un des éléments constitutifs auxquels on reconnaît les civilisations primitives de l'Asie. Il est attesté chez de nombreux peuples indo-européens et jusque chez les Anciens méditerranéens : dans l'Iliade, Achille sacrifie quatre cavales sur le bûcher funéraire de Patrocle, son ami sans reproches : elles conduiront le défunt au royaume d'Hadès. Le cheval, de par son pouvoir de clairvoyance, et sa connaissance de l'autre monde, joue également un très grand rôle dans les cérémonies chamaniques. L'esprit bénéfique du chaman altaïque qui accompagne celui-ci dans ses voyages divinatoires, possède des yeux de cheval qui lui permettent de voir à trente jours de voyage ; il veille sur la vie des hommes et en informe le Dieu suprême. La plupart des accessoires de la transe chamanique sont en rapport avec le cheval. Ainsi le tambour rituel, dont le battement rythmique provoque et entretient la crise, est-il tendu le plus souvent de peau de cheval ou de cerf ; les Yakoutes et d'autres peuples le nomment expressément le cheval du chaman. Enfin, pour se rendre dans l’autre monde, les chamans utilisent souvent une canne coudée en tête de cheval, dite canne-chevaline dont ils usent comme d'un cheval vivant ce qui n'est pas sans rappeler le manche à balai de nos sorcières.


L'homme métamorphosé en cheval : le possédé et l'initié

La place éminente occupée par le cheval dans les rites extatiques des chamans nous amène à considérer le rôle de cet animal dans les pratiques dionysiaques et, plus généralement, dans les rites de possession et d’initiation. Et d'emblée, une constatation s'impose : dans le Vaudou haïtien et africain, dans le Zar abyssin comme dans les anciens mystères d'Asie Mineure, le renversement des rôles entre cheval et cavalier, ci-dessus esquissé, se poursuit pour atteindre ses plus extrêmes conséquences. Dans toutes ces traditions, l'homme, c'est-à-dire le possédé, devient lui-même cheval, pour être monté par un esprit. Les possédés du Vaudou sont nommés expressément, en Haïti comme au Brésil et en Afrique, les chevaux de leurs Loa ; même chose en Abyssinie où, au moment de la Wadaja (danse collective des possédés), le possédé s'identifie à son Zar, n'étant plus que son cheval, qui obéit comme un cadavre aux caprices que l'esprit lui commande. Le même rituel, avec les mêmes termes, était encore pratiqué en Égypte au début de ce siècle, selon Jeanmaire.


Les pratiques dionysiaques d'Asie Mineure ne font pas exception à ce qui apparaît là comme une règle. On disait des adeptes des mystères qu'ils étaient chevauchés par les dieux. Les figures hippomorphes abondent dans l'entourage de Dionysos, le Grand-Maître des pratiques extatiques : ainsi les Silènes et les Satyres, compagnons des Ménades dans le cortège dionysiaque, sont des hommes-chevaux, tout comme les Centaures, que ce dieu enivra, provoquant ainsi leur lutte avec Héraclès. Les héroïnes des traditions légendaires relatives à l'orgiasme bacchique, précise Jeanmaire, portent des noms dans la composition desquels entre avec une fréquence remarquable le composant hippé.. ou des épithètes qui éveillent également l'idée de qualités chevalines. Sans doute peut-on comprendre par là pourquoi, dans les anciennes traditions chinoises, les néophytes étaient appelés jeunes chevaux, lors de leur initiation. Les initiateurs, eux, ou les propagateurs de nouvelles doctrines, étaient appelés marchands de chevaux. Tenir une réunion initiatique, plus ou moins secrète, se traduisait par lâcher les chevaux. Si le cheval symbolise les composantes animales de l'homme, il doit surtout à la qualité de son instinct qui le fait apparaître comme doué de clairvoyance. Coursier et cavalier sont intimement unis. Le cheval instruit l'homme, c'est-à-dire que l'intuition éclaire la raison. Le cheval enseigne les secrets, il se dirige d'une façon juste. Dans la mesure où la main du cavalier le conduit dans une fausse voie, il découvre les ombres, les fantômes ; mais il risque de devenir un allié du démon


L'initiation chevaleresque de l'Occident médiéval n'est pas sans analogie avec la symbolique du cheval, monture privilégiée de la quête spirituelle. Son prototype est en quelque sorte le combat contre la chimère mené par Bellérophon chevauchant Pégase.Ainsi donc, après avoir été considéré comme psychopompe et voyant, le cheval devient le Possédé, adepte des divins mystères, qui abdique sa propre personnalité pour que celle d'un Esprit supérieur se manifeste à travers lui, fonction passive qui est indiquée dans le double sens du mot chevaucher et être chevauché. Il est alors à remarquer que les habitants du panthéon vaudou - les Loa - qui viennent chevaucher leurs possédés ne sont pas tous des esprits infernaux ; nombre de Loa, parmi les plus importants, sont des Loas blancs, des esprits célestes, ouraniens. Le cheval, symbole chtonien, accède donc ainsi à sa plus extrême valorisation positive, où les deux plans du dessus et du dessous se manifestent indifféremment par son truchement, c'est-à-dire que sa signification devient cosmique. On rejoint par là le symbolisme du sacrifice védique du cheval, l'Açvamedha, rituel d'un caractère essentiellement cosmogonique, comme le souligne Mircea Eliade : Le cheval est (alors) identifié au Cosmos et son sacrifice symbolise - c'est-à-dire reproduit - l'acte de la création.

Certaines figures de la mythologie grecque, dont celle de Pégase, représentent, elles, non la fusion des deux plans du dessus et du dessous, mais le passage, la sublimation de l'un à l'autre : Pégase porte sa foudre à Zeus ; il est un cheval céleste ; son origine est pourtant chtonienne puisqu'il est né, soit des amours de Poséidon et de la Gorgone, soit de la Terre fécondée par le sang de la Gorgone. On peut donc dire qu'il représente la sublimation de l'instinct, et non plus le magicien ou le possédé, mais le Sage initié.


Les chevaux de la mort

La valorisation négative du symbole chtonien fait, elle, du cheval, une cratophanie infernale, une manifestation de la mort, analogue à la faucheuse de notre folklore. En Irlande, le héros Conal I Cernach possède un cheval à tête de chien, le Rouge de Rosée, qui déchire le flanc de ses ennemis. Les chevaux de Cùchulainn, le Gris de Macha (c'est le roi des chevaux d'Irlande) et le Sabot Noir, ont une intelligence humaine : le Gris refuse de se laisser atteler au char du héros qui se prépare pour son dernier combat, et il verse des larmes de sang ; un peu plus tard, il guidera le vengeur Conal I Cernach, vers les corps de son maître ; le Noir, lui, va se noyer de désespoir.

Les chevaux de la mort, ou présages de mort, abondent, de l'Antiquité grecque au Moyen Âge, et s'étendent à tout le folklore européen. Chez les Héllènes déjà, dans l'antique version de la clef des songes qu'est l'ouvrage d'Artémidore, rêver d'un cheval est signe de mort pour un malade. Déméter d'Arcadie, souvent représentée avec une tête de cheval, est identifiée à l'une des Érinyes, ces terribles exécutrices de la justice infernale. Elle enfante, également de Poséidon, un autre cheval, Aréion, monture d'Héraclès. Les Harpies, démons de la tempête, de la dévastation et de la mort, sont représentées comme des figures ambiguës, à la fois femmes-oiseaux et juments ; l'une d'elle est la mère des chevaux d'Achille, une autre celle des coursiers qu'offre Hermès aux Dioscures. Ahriman, le diable du Zoroastrisme, se présente souvent sous la forme d'un cheval, pour tuer ou enlever ses victimes.

La plupart des chevaux de la mort sont noirs, tel Charos, dieu de la mort des Grecs modernes. Noirs sont aussi le plus souvent ces coursiers de la mort, dont la chevauchée infernale poursuivit longtemps les voyageurs égarés, en France comme dans toute la Chrétienté :

Un soir vers la minuit ...

Tout seul oultre le Loir et passant un détour

Joignant une Grande Croix, dedans un carrefour

J’ouïs, ce me semble, une aboyante chasse

De chiens qui me suivaient pas à pas à la trace.

Je vis auprès de moi sure un grand cheval noir

Un homme qui n'avait que les os, à le voir,

Me tendant une main pour me monter en croupe...

Une tremblante peur me courut par les os...

Ronsard, Hymne aux démons

Mais il en est aussi de pâles, de blêmes, que l'on confond souvent avec le cheval blanc ouranien, dont la signification est exactement contraire. Si ces chevaux blêmes sont parfois dits blancs, il faut entendre par là la blancheur nocturne, lunaire, froide, faite de vide, d'absence de couleurs, tandis que la blancheur diurne, solaire, chaude, est, elle, pleine, faite de la somme des couleurs. Le cheval blême est blanc comme un suaire ou un fantôme. Sa blancheur est voisine de l'acception la plus courante du noir : c'est la blancheur du deuil, telle que l'entend le langage commun, lorsqu'on parle de nuits blanches ou de blancheur cadavérique. C'est le cheval pâle de l'Apocalypse, le cheval blanc, présage de mort dans les croyances allemandes et anglaises. Ce sont tous les chevaux néfastes, complices des eaux tourbillonnantes, que l'on rencontre dans le folklore franco-allemand, depuis le Schimmel Reiter qui détruit les digues pendant la tempête, la Blanque Jument du Pas-de-Calais et le Bian Cheval de Celles-sur-Plaine, jusqu'au Drac, beau cheval blanc qui saisit les voyageurs pour les noyer dans le Doubs. Au Moyen Âge, la civière s'appelait cheval de Saint-Michel ; le cheval symbolisait l'arbre de mort. Ces derniers exemples illustrent la valorisation négative du cheval lunaire, associé à l'élément eau ; nous examinerons plus loin sa valorisation positive. C'est, pour finir, le lourd et inquiétant cheval au regard fixe, qui hante l'imagination d'Albrecht Dürer.

Sémantiquement, Krappe voit ce cheval sinistre, qu'il soit noir ou blême, à l'origine même du français cauchemar ou de l'anglais nightmare : la mahrt allemande (jument) est un démon chtonien, comme le mot l'indique (comparer : vieux slavon mora sorcière ; russe mora spectre ; polonais mora, tchèque mura cauchemar ; latin mors, mortis, vieil irlandais marah mort épidémie ; lituanien maras mort, peste ; lettonien meris peste et la sinistre Mor(r)igain irlandaise). Les chevaux de mort ou de cauchemar hantent le folklore celtique : le March-Malaen (Malaen, latin Malignus) est un des trois fléaux de l'île de Bretagne ; les Kelpies d'Ecosse sont des chevaux-démons et le folklore breton est rem