Courge et autres citrouilles
- Anne

- 30 oct. 2016
- 45 min de lecture
Dernière mise à jour : 18 janv.
Étymologie :
CITROUILLE, subst. fém.
Étymol. et Hist. 1256 citrole (A. de Sienne, Régime du corps, 51, 10 ds T.-L.), forme attestée seulement par cet auteur ; 1549 citrulle ou citrouille (Est.) ; 1675 [1699 d'apr. Lar. Lang. fr.] fig. « femme grossière » (J.-H. Widerhold, Nouv. dict. fr.-all. et all.-fr., Bâle : C'est une grosse citrouille) ; 1713 « personne lourde, niaise » (Hamilton, Mémoires du comte de Grammont, p. 17 ds IGLF). Étant donnée l'orig. de la 1re attest. fr. et des 1res attest. lat., empr. au lat. médiév. du domaine ital. citrolus (1178 ds Du Cange t. 2, p. 345b) citrul(l)us (1176-87 ds Mittellat. W. s.v., 654, 3), latinisation du type de l'Italie du Sud (cf. la notoriété des médecins de l'École de Salerne) citrulo (corresp. au toscan citri(u)olo, xive s. ds Batt.) dér. en -eolus (Rohlfs, § 1086) du b. lat. citrium « sorte de citrouille », du lat. citrus (citron*) en raison de la couleur jaune citron de la citrouille. La forme mod. en -ouille d'apr. les mots fr. affectés de cette finale.
COURGE, subst. fém.
Étymol. et Hist. 2e moitié du xive s. (H. Bonet, Apparicion de Jean de Meun, 64, 180 ds T.-L.). Du lat. class. cucurbita « courge » ; d'où cohourde (ca 1246, A. de Sienne, Régime du corps, éd. L. Landouzy et R. Pépin, 64, 15 ; v. gourde), prob. par substitution de -ica à -ita.
POTIRON, subst. masc.
Étymol. et Hist. 1. 1476 « sorte de gros champignon » (G. Arnaud d'Agnel, Comptes du Roi René, t. 3, p. 300 : en potirons et escargotz) ; ca 1508 (J. d'Auton, Chron. de Louis XII, éd. R. de Maulde la Clavière, t. 4, p. 95 : des potirons, que les aucuns appellent champaignons) ; 2. 1651 « variété de courge » (N. de Bonnefons, Le Jardinier françois, Paris, p. 117 cité par R. Arveiller ds Z. rom. Philol. t. 92, p. 93 : Des Melons, Concombres, Citroüilles et Potirons). Mot d'orig. obsc., peut-être empr. à une lang. sémit. : syriaque pāt̥ūrtā (plur. pāt̥ūriātā ), -pet̥ūrtā (plur. eturiata) « champignon » (J. Brun, Dictionarium syriaco-latinum ; C. Brockelmann, Lexicon syriacum ; cf. également H. Schuchardt ds Z. rom. Philol. t. 28, p. 159) ou ar. fut̥r « champignon » (ixe-xe s., Razi ds Devic, FEW t. 19, pp. 49-50), cf. aussi hébreu mishnaïque pit̥riya « champignon » (v. Raschi, Gl., éd. A.Darmesteter et D. S. Blondheim, t. 1, n°121). Le mot, affublé d'une termin. gr. ou lat., serait parvenu en France au Moy. Âge par l'intermédiaire de médecins juifs ou arabes (H. Schuchardt, loc. cit.). Selon Sain. Sources t. 1, p. 102 et t. 3, p. 459, potiron n'est pas d'orig. orientale : il s'agirait d'«une création vulgaire, tirée d'un des noms du crapaud, qui rappelle la forme de ce gros champignon», c'est-à-dire l'a. fr. et m. fr. bot, son dér. boterel « crapaud » et les formes dial. de ce dernier (v. FEW t. 15, 2, p. 40b, s.v. *butt). Une autre hyp. est proposée par E. Gamillscheg ds Rom. Jahrb. t. 3, 1950, pp. 292-294 : potiron « champignon » serait un mot de la partie sud du domaine d'oïl, issu p. métaph. du lat. tardif posterio « derrière, cul » (xe s., CGL t. 3, pp. 596, 601, 604), qui a donné l'a. fr. et m. fr. poistron « derrière » (cf. potron-minet). Cette hyp. a été rejetée par FEW t. 9, p. 246b, note 3, s.v. posterio.
Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.
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Toponymie :
Excursus sur Cularo, le nom gaulois de Grenoble : Selon Xavier Delamarre, auteur d'un Dictionnaire de la langue gauloise (2003), cularo signifierait "champ de courges".
Selon Jean-Pierre Savignac dans son Dictionnaire Français-Gaulois (2014), la courge se dirait cularo(n) :
"Mot déduit de l'ancien nom de la ville de Grenoble, Cularo (adj. Cularonensis), comparable au vieil irlandais cularàn "concombre", gallois cylor, breton keler "noix de terre", continué par le dialecte dauphinois courla "courge".
Remonte à un ancien *karu-lo, proche du grec kàruon "noix".
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Expressions populaires :
Dans La Vie érotique de mon potager (Éditions Terre Vivante, 2019), Xavier Mathias évoque quelques expressions françaises relatives à la courge :
Les courges : « Où sont les femmes ? » Ils n'ont pas demandé ça non plus, néanmoins il faut bien le constater : nos malheureux et innocents fruits potagers sont régulièrement employés à des fins péjoratives. Ainsi, qualifier quelqu'un de « courge » lui rappelle qu'il réussit, comme nos cucurbitacées, ce tour de force consistant à être lourd malgré ses cavités creuses. Dans un esprit différent, mais peu valorisant pour nos citrouilles et autres potirons, dire d'une femme qui n'est plus de toute première jeunesse qu'elle est « restée dans le champ de courges », signifie qu'elle est encore vieille fille. Une expression bien surprenante d'ailleurs quand on mesure l'intense activité sexuelle qui règne dans ce type de culture, demandez aux abeilles ! Enfin, dans ce registre « Dites-le avec des légumes », « s'encougourder », une expression du sud de la France, signifie qu'un malheureux s'est mal marié en ayant confondu une courge avec un melon ! Une si mauvaise affaire que cela ? Je n'en suis pas si sûr.
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Botanique :
Selon Jean-Marie Pelt, auteur d'un ouvrage intitulé Des Légumes (Éditions Fayard, 1993) :
Courge, courgette, citrouille et potiron : Bien que l'histoire de ces légumes comprenne de vastes zones d'ombre et de flou, il semble acquis que leur origine est américaine. Les cucurbites appartiennent aussi à l'étrange famille des cucurbitacées, privilège qu'elles partagent avec les cucumis, tels le melon, le concombre et le cornichon.
Étrange famille, en vérité, que celle des cucurbitacées, dont l'appareil végétatif semble ne pas vouloir se donner la peine de tenter de porter des fruits monstrueux qui, ainsi, reposent sur le sol. Tel est le cas du melon, du melon d'eau, de la coloquinte, de la citrouille, du potiron et de la plupart des courges. Non seulement les cucurbitacées ne se donnent pas la peine de se dresser sur le sol, mais elles y rampent avec ravissement, vivant leur cycle complet avec une extrême rapidité, ce qui permet de les cultiver en région tempérée où elles le bouclent pendant la belle saison. En effet, ces plantes originaires des climats chauds ne supportent pas le gel.
La botanique du groupe des cucurbites est plus que confuse. Peut-être est-ce en raison du grand nombre d'espèces et de variétés cultivées aux formes les plus fantaisistes et aux couleurs les plus variées : sphériques et allongées comme le potiron, sphériques et déprimées au pédoncule comme les citrouilles, aplaties comme le pâtisson, lisses ou à côtes, allongées comme de grosses saucisses, etc. Mettons-y bon ordre !
Dans ce groupe figurent les potirons, les citrouilles, les courges et les courgettes. Comment les différencier ? En se reportant tout simplement à la classification du genre Cucurbita proposée par Duquesne et qui se présente dichotomiquement de la manière suivante :
I. Plantes à feuilles molles et à calice très court (courges musquées)... Cucurbita moschata.
II. Plantes à feuilles rigides et à long calice campanulé :
1) Fruits à pédoncule cylindrique (potirons)... Cucurbita maxima ;
2) Fruits à pédoncule anguleux (courges, citrouilles)... Cucurbita pepo.
Peu de choses à dire des courges musquées, si ce n'est l'étrangeté du fruit de la variété « porte-manteau » dont on cultive en Italie une sous-variété à fruits énormes, atteignant un mètre de long et pesant jusqu'à 20 kg.
C'est qu'avec les cucurbites nous sommes dans le domaine des records. Les Cucurbita maxima fournissent des potirons qui sont les plus gros fruits du règne végétal. Sans doute est-ce pour cela que la nature, dans le groupe des potirons couronnés, les coiffe d'un turban ou bonnet truc hémisphérique à quatre ou cinq côtes, très original. La calotte peut peser jusqu'à 4 kg ; elle est rarement de couleur uniforme, souvent panachée de vert, de jaune et de rouge.
Plus modestes sont les potirons sans turban, quoique chasseurs de records eux aussi. Ainsi le gros potiron jaune, l'un des plus cultivés, produit-il des fruits pouvant atteindre de 50 à 60 kg - on cite même un record de 100 kg - et un diamètre de plus d'un mètre.
Quant aux courges pepo, l'espèce est étonnamment polymorphe : elle est même sans doute l'une des espèces les plus polymorphes du règne végétal, record partagé avec le melon, lui aussi très variable. A ce groupe appartiennent les citrouilles, dont les fruits peuvent attendre aussi 50 kg, et toutes sortes de courges dont la plus originale est le pâtisson. Son fruit aplati présente 10 cornes ou bosses et simule un bonnet qui l'identifie aussi sûrement que le turban identifie le potiron. La variabilité des citrouilles, si grande soit-elle, ne permet cependant pas d'affirmer péremptoirement qu'elle peut aller jusqu'à prendre l'allure d'une calèche, n'est-ce pas, Cendrillon ?
Toutes les cucurbites proviennent du continent américain où l'on trouve trace de courges au Pérou 1200 ans avant notre ère. Courges, courgettes, potirons et citrouilles sont très appréciées aux États-Unis et en Europe orientale et méridionale. Les fruits sont considérés comme ornementaux de par leur forme souvent originale ; les grosses fleurs orangées, qui peuvent atteindre 15 cm de diamètre, le sont également.
La valeur alimentaire de ces végétaux monstrueux est très modeste. Ne contiennent-ils pas jusqu'à 95% d'eau ? Mais, ici, la quantité supplée à la qualité. Les graines de ces fruits, également de grosses dimensions, sont vermifuges. La rapidité avec laquelle ils mettent de l'eau en réserve dans leurs fruits est un avantage incontestable pour les habitants des régions désertiques où ces gros fruits réussissent le tour de force d'extraire littéralement l'eau du désert. Mais le frit n'est pas toujours comestible, comme on le voit avec les Citrullus qui, contrairement à ce que l'on pourrait croire ne sont pas des citrouilles, mais des melons d'eau et des coloquintes. Le melon d'eau, originaire d'Afrique tropicale, totalise plus de 95% d'eau dans son énorme fruit vert à chair rouge. La coloquinte, en revanche, contient un suc toxique qui contribua à l'assassinat de l'empereur Claude, tel que son épouse Agrippine, aidée de la sombre Locuste, l'avait imaginé. Claude devait être empoisonnée par des amanites phalloïdes ; mais il eut la fâcheuse idée d'aller se faire vomir après avoir consommé un premier plat, selon la mode en vigueur chez les grands de la Rome antique pour tromper leur gourmandise. Comme il ne restait plus d'amanites pour parfaire le forfait, on eut recours, sous prétexte de soigner les premiers symptômes déclenchés par l'amanite, à des lavements au suc de la coloquinte, qui réussirent à parachever le bas l'œuvre qui n'avait pas pu être menée à bien par le haut : Claude mourut donc de coloquinte et d'amanite, et le sanguinaire Néron lui succéda.
On quittera la famille des cucurbitacées en mentionnant deux curiosités botaniques.
La première, pour n'être point un légume, peut être de quelque utilité dans leur préparation. Il s'agit de l'« éponge végétale », ou Luffa : la pulpe du fruit disparaît graduellement pendant son développement, et il ne subsiste qu'un réseau de fibres coriaces, élastiques. Il ne reste plus alors qu'à cueillir le squelette du fruit qui fera office d'excellent tampon Jex.
Et l'on terminera avec l'Ecballium.
Panneaux proposés par l'exposition du Jardin Botanique de Strasbourg en 2014 :




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Didier Van Cauwelaert, dans un ouvrage intitulé Les Émotions cachées des plantes (Éditions Plon, 2018) évoque la courge :
Commençons par l'autodéfense, c'est-à-dire les réactions que provoquent la conscience d'ne agression, le besoin de la contre et d'en informer l'entourage. Autrement dit : perception, analyse, décision et partage. Le comportement de la courge en fournit un exemple assez « parlant ».
Son prédateur le plus redoutable est une coccinelle appelée Epilachna undecimnotata. Cet insecte phytophage a posé aux zoologues mexicains, les premiers à l'étudier, un problème longtemps insoluble : on ne comprenait rien à ses habitudes alimentaires. un rituel d'une complexité inouïe, accompli aussi bien par les sujets adultes que par leurs larves. Résidant habituellement sur son lieu de dégustation, ce coléoptère commence sa journée en creusant dans les feuilles de courge une tranchée circulaire, de sorte que celles-ci ne soient plus reliées à la tige que par deux ou trois points d'attache. Puis l'insecte attend dix minutes, avant d'entamer son repas qui va durer deux heures. le lendemain matin, il recommence son travail de découpe sur son plat favori, mais à six mètres de distance.
Ce sont les botaniste qui ont fini par donner aux zoologues la clé de l'énigme. Pour se protéger de son insatiable consommateur, la courge attaquée se défend en rendant ses feuilles toxiques, par un enrichissement significatif de ses tanins. La coccinelle mourra empoisonnée dx minutes après le début de son repas, sauf si ele empêche la circulation de l'information dans la sève. C'est pourquoi elle isole de son environnement foliaire immédiat la partie qu'elle se propose d'ingérer. le crénelage et les dentelures qu'elle effectue aux abords de la tige sont donc un véritable système de brouillage. Une procédure de déconnexion qui met dix minutes à devenir opérationnelle. Après quoi la plante, pour ainsi dire victime d'une anesthésie locale, ne sait plus qu'on lui mange sa feuille.
Mais pourquoi, le lendemain, le repas de la coccinelle se déroule-t-il toujours sur une courge éloignée de six mètres ? Tout simplement parce que l'information de l'anesthésie locale accompagnant la destruction des feuilles a fini par être captée, et que la cucurbitacée a aussitôt réagi par deux moyens de représailles : l'empoisonnement préventif de toutes ses feuilles et l'envoi d'un message d'alerte à ses voisines, qui se rendent aussitôt pareillement toxiques. Un message chimique gazeux émis à une distance inférieure à... six mètres.
Ainsi la télépathie végétale a-t-elle été perçue par un insecte végétarien capable d'analyser, d'anticiper, de calculer et de neutraliser la contre-offensive de son adversaire. Une interconnexion aussi subtile que celle des joueurs d'échecs.
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Vertus médicinales :
A. B., auteur discret de Les Vertus des plantes - 918 espèces (Tours, 1906) recense les propriétés thérapeutiques d'un grand nombre de plantes :
Citrouille. Auguria citrullus.
Melon. Mello vulgaris. Pepô.
Calebasse. Cucurbita folion longua molli flore alba.
Concombre. Pepo.
VERTUS : On se sert des graines qui sont une des quatre semences froides. On en tire une huile bonne pour la cuisine, qui est verte et entre dans l'emplâtre de blanc de baleine. Elles entrent dans le sirop d'orgeat et l'on ne prend guère que les semences de citrouille qui sont de beaucoup plus grosses. Pour le ver solitaire on prend environ 200 graines, on en enlève l'écorce puis on les pile à les réduire en pâte en y ajoutant du sucre, puis l'on mangé cette pâte le matin à jeun, en une fois ; une heure après ou une demi-heure, on prend trente grammes d'huile de ricin pour purger, l'on veillera a ce que la tête du ver soit sortie, sinon il faudrait recommencer quelques jours après (dose pour un adulte).
Dans La Vie érotique de mon potager (Éditions Terre Vivante, 2019), Xavier Mathias nous révèle une vertu non négligeable de la Courge :
A poil les graines, c'est bon pour la prostate ! Quelques variétés ont été sélectionnées pour leur absence de tégument dut autour de la graine, cette « pellicule » épaisse que les amateurs de pipas espagnoles (graines de tournesol) recrachent plus ou moins dignement après les avoir ouvertes d'un coup de dent expert. La plus connue de ces courges dites « à graines nues », graines dont on se régale grillées à sec à l'apéritif ou ajoutées à des crudités ou des céréales, est sans conteste « Lady Godiva ». La légende veut que, pour obliger son cruel époux à alléger les terribles impôts dont il écrasait les villageois de son domaine, Lady Godiva le menaçât de traverser le village de nuit, nue sur son cheval ! Toujours est-il que, c'est en hommage à cette dame qui n'avait pas froid (qu')aux yeux, qu'un sélectionneur a nommé sa variété à graines nues ainsi. Cette jolie histoire ne doit surtout pas nous faire oublier, messieurs, qu'en graines entières ou pressées pour en faire de l'huile, les graines de courges sont souveraines pour la prostate. Fait suffisamment rare pour être signalé : même si on ne sait pas précisément pourquoi elles ont ces effets bénéfiques, l'OMS a reconnu leur efficacité. C'est dire !
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Usages traditionnels :
Selon Alfred Chabert, auteur de Plantes médicinales et plantes comestibles de Savoie (1897, Réédition Curandera, 1986) :
A Beaufort, on détruit les mouches dans les maisons avec de la courge !
« Queurda, Cucurbita pepo. L'écorce de la courge est soigneusement serrée dans un panier accroché à la cheminée. Quand le printemps arrive, on arrose ces brins d'écorce avec de l'eau saturée de sel de nitre et on ene fait un grand feu dont la fumée épaisse tue les mouches qui se sont abritées pendant l'hiver dans la cehminée et dans les fissures de la cuisine. Les cehmines, anciennement, étaient toutes en bois et leur partie inférieure occupait la moitié de la cuisine ; on les nommait Bourna. C'était là qu'on tenait les viandes salées. » (Bugand).
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Paul Sébillot, auteur de Additions aux Coutumes, Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (Éditeur Lafolye, janv. 1892) relève des croyances liées aux cycles de la vie et de la nature :
244. - Il faut semer les citrouilles quand les cloches reviennent de Rome.
Dans Le Folk-Lore de la France, tome troisième, la Faune et la Flore (E. Guilmoto Éditeur, 1906) Paul Sébillot recense nombre de légendes populaires :
Les enfants de Nantes font avec des queues de citrouilles des espèces de trompes qu'ils appellent des vachères.
[...] Dans la Loire-Inférieure, dans l'Aube, l'écorce des citrouilles sert à fabriquer des chariots la coque forme la caisse et quatre rondelles découpées en deviennent les roues.
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Marie-Joseph Dubois, dans un article intitulé "Ethnobotanique de Maré, Iles Loyauté (Nouvelle Calédonie) (Fin) . (In : Journal d'agriculture tropicale et de botanique appliquée, vol. 18, n°9-10, Septembre-octobre 1971. pp. 310-371) rend compte de l'usage des courges autochtones :
Lagenaria vulgaris L. = Lagenaria siceraria = cei, wawen = « la calebasse ». On l'appelle aussi wajei-re-Nengone = « la citrouille de Mare » pour la distinguer de la citrouille introduite par les Européens. Elle est de forme arrondie. Son vrai nom est cei. Mais on l'appelle également wawen = « le fruit » par antonomase, étant donné la dimension du fruit de cette liane. — II est possible que le nom wawen comporte un jeu de mots avec le nom polynésien, hue à Tahiti. - — Une fois vidée, la calebasse servait de récipient d'eau. Elle était parfois clissée avec de la cordelette en fibres de bourre de coco. — Dans certains mythes, il est dit que wawen servait de cucu de conque musicale.
Il existe une autre variété de Lagenaria, aloth, de forme très allongée. Séchée et vidée avec un petit trou près de la queue, elle servait de récipient d'eau, comme cei. Cette même extrémité, complètement coupée, elle servait d'instrument musical des danses kurutera, remplaçant le bambou musical de Nouvelle-Calédonie qui pousse mal.
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Dans L'Effet guérisseur de l'arbre, Les bénéfices émotionnel, cognitif et physique de la biophilie, (Éditions Le Courrier du Livre, 2016) Clemens G. Arvay nous apprend comment faire des instruments de musique à partir de courge :
"On peut construire des hochets pour enfants avec des potirons secs. Pour les hochets, les courges de bouteille sont les espèces qui conviennent le mieux. Récoltez les courges à l'automne. La chair doit tout d'abord sécher et rétrécir. Accrochez les courges chez vous de sorte à ce qu'autour il y ait suffisamment d'air pour leur permettre de sécher. Accrochez-les idéalement au-dessus d'un chauffage ou d'un poêle. Le mieux est qu'il y ait peu d'humidité. Les courges ne doivent pas se toucher, car cela les ferrait pourrir.
Pendant qu'elles sèchent, il se peut qu'une légère couche de champignons pousse dessus. Essuyez-la avec une serviette. Veillez à ce que les courges ne deviennent pas molles ni ne pourrissent pas endroits.
Quand les fruits sont secs, le hochet est prêt. La chair est sèche et les graines qui se sont détachées font des bruits quand on les secoue.
Bien sûr, vous pouvez transformez les courges en des instruments de musique comme le kalimba que les enfants aiment tout particulièrement. SI vous êtes très manuel, vous pouvez construire un sitar ou un tambour en courge, car elle offre une bonne caisse de résonance. Il existe également des courges très longues et fines qui, après avoir séché, peuvent se transformer en un didgeridoo avec de belles notes de basse et de belles harmoniques. Les Australiens construisent traditionnellement leur didgeridoo dans des branches d'eucalyptus qui ont été trouées naturellement par les termites."
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Croyances populaires :
Dans le Dictionnaire de la France mystérieuse - Croyances populaires, superstitions, sorcellerie, rites magiques (Editions Omnibus, 2016) Marie-Charlotte Delmas consacre un article à la courge :
Citrouille, courge : Les paysans du XIXe siècle désignent sous le terme de « courge » différentes variétés de cucurbitacées, dont les citrouilles et les potirons, originaires d’Amérique centrale, qui ne seront connus en Europe qu’après les voyages de Christophe Colomb, à la fin du XVe siècle.
Pour avoir de grosses citrouilles, il faut les semer le Samedi saint au moment où les cloches reviennent de Rome (Ille-et-Vilaine, Alpes-Maritimes) ; ainsi elles seront aussi grosses que les cloches (Mayenne). Semées aux Rogations, elles deviendront comme des tonneaux (Loiret). Elles seront d’autant plus imposantes si le semeur a un gros cul (Cher) ou une grosse tête (Limousin).
Il faut éviter qu’une femme ne soit présente lorsqu’on sème des melons, sans quoi ils seraient immangeables (Tarn) ; ce n’est peut-être pas tant la femme qui est visée que ses menstrues, état impur et néfaste dans beaucoup de domaines. En 1624, l’auteur du Nouveau Jardin des vertus et propriétés des herbes communes qui croissent au jardin explique qu’il faut semer la grande courge la tête en bas, mais ajoute que si une femme ayant ses règles l’enjambe, elle dépérira. Dans les années 1930, Claude Seignolle, en collectant les traditions du Hurepoix, rapporte qu’à Vanves et à Malakoff, actuelles communes des Hauts-de-Seine, on ne laisse pas les femmes indisposées déambuler dans les carrés de cornichons et de melons.
Les jeunes courges sont sensibles à l’influence du mauvais œil (Bouches-du-Rhône) et, si l’on en montre une avec le doigt, elle crèvera (Alpes-Maritimes).
Dans une note de la Revue des traditions populaires de 1890, le docteur Blanchard rappelle, sous le titre « ancienne coutume du 1er janvier », une tradition particulièrement intéressante par son analogie avec la citrouille anglo-saxonne d’Halloween : « La farce lugubre qui consiste à découper dans une citrouille trois trous représentant deux yeux et une bouche grimaçante était encore répandue dans certains villages de Touraine, notamment à Saint-Christophe-sur-le-Nais, voilà quelque vingt-cinq ans. La citrouille, ainsi préparée, était pourvue intérieurement d’une chandelle allumée, puis placée en évidence, à l’abri du vent, dans quelque grange ou hangar, le long d’un chemin fréquenté. J’ai été témoin plus d’une fois de cette plaisanterie qui effrayait les enfants mais ne faisait qu’exciter la verve des adultes, la farce étant bien connue. Je n’ai pas souvenir qu’on l’ait faite de préférence à certaines dates, par exemple le soir de la messe de minuit, mais la chose me semble probable. »
Selon Xavier Mathias auteur de La Vie érotique de mon potager (Éditions Terre Vivante, 2019) :
« Les hommes, c'est comme les courges, ça pourrit par... la queue ! - en tout cas c'est ce qu'on disait chez moi » a déclaré, au cours d'une visite de mon jardin, une dame que son âge plus que respectable et la simplicité de sa mise mettaient au-dessus de tout soupçon de grivoiserie.
Eh oui, chère madame qui m'avez fait cette réflexion devant le carré de potimarrons quand nous parlions d'éventuels soucis de conservation, vous avez parfaitement raison, pour la seconde partie en tout cas. En effet, les courges se détériorent très rapidement quand on commet l'erreur de les transporter en les saisissant, non par la queue, mais lus précisément par le pédoncule. Cela provoque des microfissures à la base du fruit et vous pouvez être assurés qu'au cour de la conservation des pourritures apparaîtront à cet endroit.
Pour ce qui est de la comparaison avec les représentants du sexe masculin, chère madame dont votre âge vénérable traduit probablement une grande expérience, je vous concède que notre appendice n'étant effectivement pas une poignée de transport, cela rendrait bien douloureux tout déplacement. En revanche, pour ce qui est d'un point de vue plus général de pourrir par cet endroit précis...
« Les filles et les courges plus on les garde moins elles valent. » (Dicton français)
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Symbolisme :
Louise Cortambert et Louis-Aimé. Martin, auteurs de Le langage des fleurs. (Société belge de librairie, 1842) évoquent rapidement le symbolisme de la citrouille :
CITROUILLE - GROSSEUR.
Les fruits de la Citrouille sont souvent énormes et très - pesants. On dit d'une personne trop grasse qu'elle ressemble à une Citrouille ; cette comparaison est basse et toujours prise en mauvaise part.
Dans Les Fleurs naturelles : traité sur l'art de composer les couronnes, les parures, les bouquets, etc., de tous genres pour bals et soirées suivi du langage des fleurs (Auto-édition, Paris, 1847) Jules Lachaume établit les correspondances entre les fleurs et les sentiments humains :
Citrouille - Grosseur.
A cause de la dimension prodigieuse de son fruit.
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Dans La Magie des plantes (1979), Jacques Brosse nous rappelle que :
"Dans le conte de Perrault, Cendrillon, la bonne fée dit à la jeune fille : "Va dans le jardin, et apporte-moy une citroüille." Cendrillon alla tout aussi-tost cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citroüille la pourroit faire aller au bal. Sa marraine la creusa et, n'ayant laissé que l'écorce, la frappa de sa baguette et la citroüille fut aussi-tost changée en un beau carrosse tout doré."
Aux États-Unis, pour Hallowe'en, on évide aussi des citrouilles, mais pour en faire d'énormes têtes rouges, avec des yeux et une bouche garnie de dents pointues, dans lesquelles on place une bougie. Les enfants, ayant revêtu un déguisement de squelette, les os peints en blanc sur l'étoffe noire, se cachent le visage dans une citrouille évidée. Ces figures grotesques ne sont rien de moins que des revenants en quelque sorte exorcisés, car Hallowe'en, qui vient de hallow, "consacrer, sanctifier", se célèbre la veille de la Toussaint, la fête des morts [voir note], dont on croyait jadis qu'ils revenaient sur terre ce jour-là. Or, le retour des défunts qui reposent sous terre avec les graines qui plus tard germeront annonce, à l'entrée de l'hiver, la promesse de la renaissance printanière. Aussi, jadis, en Bretagne, les citrouilles étaient-elles mises en rapport avec la Résurrection, les graines que l'on semait le vendredi saint donnaient, disait-on, naissance à des citrouilles grosses comme des chênes. Si la citrouille est emblème d'abondance et de prospérité, ce n'est pas seulement parce qu'elle est le plus gros des fruits de la terre, mais parce qu'elle est remplie d'innombrables pépins, embryons d'une vaste descendance.
C'est pourquoi en Chine, on la considérait comme le premier des légumes, l'empereur des végétaux. Les Taï du nord du Laos voyaient même dans les courges portées par la liane qui formait l'axe du monde le lieu de leur origine. Ces fruits contenaient non seulement toutes les races humaines, toutes les variétés de riz, mais les textes de toutes les sciences secrètes. Source de vie, la courge était de ce fait le symbole de la régénération et pour les taoïstes ses graines étaient nourriture d'immortalité. Elles devaient se consommer au printemps, lorsque prédomine le yang. Qu'un tel symbolisme soit universel tendrait à le prouver, ce que, dans son De orbe novo (1527), rapporte Pierre Martyr des croyances de certains Indiens d'Amérique qui voyaient dans la citrouille l’œuf cosmique d'où sortit le monde.
Le plus singulier est qu'on ne connaît pas avec certitude la patrie des cucurbitacées. Selon les hypothèses les plus récentes, elles auraient été cultivées depuis fort longtemps en Amérique, le potiron (Cucurbita maxima) serait originaire du Brésil, la courge, pâtisson ou coloquinte (Cucurbita pepo) du Mexique ; quant à la gourde (Lagenaria leucantha), on l'a retrouvée, parfois en très grand nombre, dans des tombes péruviennes précolombiennes. Mais on ne sait ni quand ni comment les cucurbitacées vinrent en Europe, et moins encore comment il se fait que la gourde ou calebasse ait été cultivée en Chine antérieurement au Ier siècle av. J. C. Il faudrait donc supposer de très anciennes relations entre l'Extrême-Orient et le Nouveau Monde."
NB. On confond souvent Toussaint et Jour des morts, pourtant la première est fêtée le 1er novembre et la seconde le 2.
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Dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition 1969 ; édition revue et corrigée, Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant. on apprend que :
La courge est un "bel exemple d'ambivalence des symboles : si ces cucurbitacées familières sont plutôt liées pour nous à la stupidité, leurs graines sont, dans certaine sociétés africaines, consommées en tant que symboles de l'intelligence : il est vrai que la gourde est ce qui reste, lorsque les graines ont été retirées... Si nous avons aussi tendance à faire des calebasses des ornements inutiles, c'est un point de vue qui n'échappe pas non plus aux Chinois : Suis-je une calebasse qui doit rester pendue sans qu'on la mange ? lit-on dans le Louen-yu. L'Extrême-Orient nous offre pourtant sur ce thème une gamme de symboles très riche.
La courge, en raison de ses nombreux pépins, est, au même titre et pour la même raison que le cédrat, l'orange, la pastèque, un symbole d'abondance et de fécondité. La plupart des populations du Nord-Laos et les Laotiens eux-mêmes sont nés de courges que portait la liane axiale du monde. Mais véritables cornes d'abondance, les courges célestes des Taï contenaient, non seulement toutes les espèces humaines, mais encore toutes les variétés de riz, ainsi que les manuels des sciences secrètes. Source de la vie, la courge est aussi le symbole de la régénération, et c'est pourquoi les Taoïstes en ont fait un symbole et une nourriture d'immortalité. C'est grâce à une gourde que l'ancêtre mythique des Chinois, P'an-kou (ou Foi-hi et Niu-koua) fut sauvé du déluge. Il se pourrait d'ailleurs que P'an-kou lui-même ait été une courge. Les courges poussent dans les îles des Immortels, mais elles permettent aussi de les atteindre, ou de monter au ciel. On saisit en outre pourquoi les graines de courge, en tant que nourriture d'immortalité, se consomment à l'équinoxe de printemps, qui est l'époque du renouveau, u début de la prééminence du yang. Et pourquoi les calebasses sont placées sur les pavillons d'entrée des loges de sociétés secrètes : singe de régénération spirituelle, d'accès au séjour de l'immortalité.
Les courges merveilleuses se trouvent aussi dans les grottes, mais elles sont elles-mêmes des grottes, et participent en conséquence à leur symbolique cosmique : Le Ciel en forme de gourde, spontanément découvert par le Sage à l'intérieur de lui-même, c'est la caverne du cœur. Le microcosme en forme de gourde, c'est aussi la double sphère, ou les deux cônes opposés par le sommet, formes de creuset des alchimistes et du mont K'ouen-louen : l'un et l'autre sont, en somme, des calebasses, d'autant que le creuset, comme la calebasse, est le récipient qui contient l’Élixir de Vie.
On notera encore que, dans la Chine ancienne, le rite de la boisson communielle s'effectuait, lors des festins de noces, à l'aide de eux moitiés de calebasse, figurant de toute évidence les deux moitiés différenciées de l'unité première. En langue vietnamienne, la calebasse sert à désigner la forme de la terre. On s'y donne, en revanche, beaucoup de peine pour justifier l'idée de longévité attachée à la gourde, alors que, outre les raisons invoquées plus haut, la pérennité de la calebasse séchée paraît être une explication suffisante."
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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :
La citrouille est, au même titre que la courge dont elle est une espèce, un symbole de prospérité et de fécondité. elle doit cette signification à l'abondance de ses pépins et à sa grosseur. On peut supposer que le potiron qui est une variété de courge plus grosse que la citrouille participe de ce même symbolisme. Dans les traditions chinoises, la citrouille règne sur tous les végétaux.
On obtient un onguent très efficace contre les douleurs de la rate en faisant cuire dans une casserole neuve, une racine de citrouille avec de l'huile d'olive et du vinaigre, puis en passant le tout au tamis. A la première douleur, il suffit de le chauffer et de s'en frotter la rate.
Des pépins de citrouille concassés débarrassent des vers intestinaux ; pilés avec de l'huile, ils font disparaître par friction les taches de rousseur. Ses graines apaisent en outre les ardeurs amoureuses.
Pour se débarrasser des parasites intestinaux, manger le matin à jeun "cent grammes de graines de potiron décortiquées, pilées avec du sucre en poudre".
Pour obtenir de grosses citrouilles, dit-on dans le Limousin, il faut que la personne qui sème ait une grosse tête (laquelle est d'ailleurs appelée en langage populaire citrouille"). Dans le Cher, elle doit avoir un gros postérieur, en Suisse, il lui suffit de débiter de nombreux mensonges. Pour les Bretons, les citrouilles semées le vendredi saint deviennent énormes. Cette opération effectuée le samedi saint pendant que le Gloria sonne pour avertir du retour des cloches de Rome, donne des citrouilles "grosses comme des cloches".
Selon un dicton du Loiret : "Les citrouilles semées à la Saint-Marc deviennent grosses comme des quarts ; semées aux Rogations, elles deviennent grosses comme des poinçons".
Sachez également qu’une citrouille pourrit si elle est montrée du doigt.

Et à l'entrée Courge (Courgette) :
En raison de ses nombreux pépins, la courge, comme la courgette ou la citrouille (qui en est une variété) symbolise l'abondance, la prospérité et la fécondité. Elle est également l'emblème de la bonne santé. Les Chinois considèrent la courge (ainsi que la coloquinte ou "courge sauvage") comme le premier des légumes et l'empereur des végétaux. En Chine, une courge fixée sur la porte d'entrée porte bonheur et repousse les influences maléfiques.
Les Laotiens se prétendent "nés de courges que portait la liane axiale du monde. Mais véritables cornes d'abondance, les courges célestes des Taï contenaient non seulement toutes les espèces humaines mais encore toutes les variétés de riz, ainsi que les manuels des sciences secrètes".
Pour les taoïstes, les courges, qui représentent la régénération, sont une "nourriture d'immortalité". Dans certaines sociétés africaines, on les "consomm[e] en tant que symboles de l'intelligence".
A l'inverse, les traditions européennes ont longtemps fait de la courge (et de ses diverses espèces), "le moyen d'introduction du diable dans le corps humain". Une personne qui mangeait ce légume préparé d'une certaine façon se trouvait possédée du démon. L'aspect phallique de la courge a peut-être motivé cette croyance : tout ce qui avait trait de près ou de loin à la sexualité était en général associé au mal.
La courge est elle-même particulièrement sensible à la fascination : elle se dessèche si on la montre du doigt (Mentonnais, Vaucluse). Pour les Provençaux, le simple fait de la regarder lui est funeste.
Jusque vers 1863, rapporte le folkloriste Paul Sébillot, les paysannes apportaient leurs pépins de courge pour les faire balancer par la grande cloche de la cathédrale de Lausanne, le 25 mars, pendant qu'elle sonnerait midi, ce qui devait leur donner de la vertu, et augmenter leur volume ; dans la vallée d'Aoste, on se contentait de les porter durant la procession de Saint-Marc".
Selon un dicton languedocien, à la Sainte-Croix (3 mai) "sème nous tes courges". Dans le sud de la France, le samedi saint est le jour le plus favorable pour les semer alors que le faire la veille (vendredi saint) les rend amères.
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Dans L'Effet guérisseur de l'arbre, Les bénéfices émotionnel, cognitif et physique de la biophilie, (2016), Clemens G. Arvay écrit :
"Les courges accompagnent les hommes depuis des milliers d'années. Les ethnobotanistes ont découvert que nos ancêtres utilisaient les courges comme récipients pour l'eau et la nourriture, pour en faire des instruments de musique et pour des objets de culte avant même l'invention de l'agriculture. Les premiers cultivateurs ont planté les courges il y a plus de dix mille ans, aussi bien en Asie de l'Ouest et en Afrique qu'en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Elles comptent parmi les plus vieilles plantes de culture de l'humanité. Pour les Huichols du Mexique, les courges ont une signification mythologique particulière. Les Huichols ont un rite pour l'anniversaire de leur enfant, qu'ils célèbrent chaque année pour les relier avec les êtres de la nature et leur permettre de faire partie des Huichols et de l'histoire de la Terre. Ce rite est également en l'honneur de la "mère eau de l'est", créatrice de la courge et de toutes les plantes et protectrices des enfants.
Un chaman raconte en présence du grand-père feu toute la journée et toute la nuit des histoires à propos de la création de la Terre et d'un lieu sacré où vivaient autrefois les Huichols. Les enfants et même les nourrissons reçoivent des hochets en courge. Ils jouent, et les courges symbolisent les ailes qui les portent dans le lieu sacré dont on raconte l'histoire. Les enfants peuvent dormir et veiller quand ils veulent. Ils se laissent accompagner par les sons des hochets en courge et les bruits de tambour et les chants vers le sommeil et lorsqu'ils se réveillent le lendemain, tout le monde savoure un bon repas de courge.
Plus tard, lorsque les enfants ont 10 ans, les adultes les emmènent en pèlerinage vers ce lieu sacré dont ils ont entendu parler lors des rites de leur enfance."
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Symbolisme alimentaire :
Pour Christiane Beerlandt, auteure de La Symbolique des aliments, la corne d'abondance (Éditions Beerlandt Publications, 2005, 2014), nos choix alimentaires reflètent notre état psychique :
Le Potiron savoure pleinement la vie, avec la force incroyable de son être. Avec une sorte d'empressement, il se jette sur tout ce que le terrestre peut lui offrir. Il prend soin de lui-même, se pourvoit de tout le nécessaire, se retire dans sa chambre sans trop regarder alentour.
Celui qui a envie de manger un plat à base de Potiron a besoin de s'ancrer dans sa propre '"chair", sur la Terre. Il apprendra à s'occuper très bien de lui-même et à se prodiguer à lui-même tout ce dont il a besoin il n'a plus RIEN à attendre d'autrui... et le Potiron le sait très bien ! C'est une sphère énergétique caractérisée par la force plutonienne ; elle confronte puissamment, elle contraint. Elle force l'être humain à rechercher le noyau le plus profond de son être, son ombilic, son "saut originel". L'être humain est repoussé vigoureusement vers l'intérieur, vers les profondeurs de son être ; l'occasion lui est enlevée de regarder en-dehors de lui ; il devra tout chercher A L’INTÉRIEUR de lui-même... Le Potiron ferme les volets qui le séparent du monde extérieur.
Celui qui raffole de Potiron peut être incommodé par des fluctuations dans son taux de sucre sanguin ou par des larmoiements, ou encore par des dysfonctionnements glandulaires, à force de se fermer à son Moi profond, à sa Source de Vie intérieure ; il est trop orienté vers le dessus des choses et trop peu vers la "Chambre-Source" au tréfonds de lui, vers le fond de la vie. Le Potiron l'incite à se pencher vers ses profondeurs les plus intimes et d'y aller à la recherche de la Source de toute Vie ! Aussi longtemps qu'il fera dépendre son bonheur de la superficie ou du dessus des choses, aussi longtemps qu'il ne bâtira pas son bonheur sur ce qu'il y a de plus profond et de plus fondamental en lui, il s'avérera que son bonheur n'est qu'un Château de Cartes prêt à s'écrouler dès qu'une seule des conditions superficielles qu'il pose à la vie n'est pas replie. Dès lors, son bonheur dépend entièrement de certains éléments qui, par rapport à la vie même, , n'ont aucune valeur, comme par exemple l'aspect matériel ou financier, le culte de la performance, l'apparence, etc...
Le Potiron te demande de lâcher prise par rapport à tout ce qui se trouve "à l'extérieur" de toi. Il te demande de te tourner inconditionnellement vers ta propre Essence ; il ne tolère aucunement la politique de l’autruche ; il ne veut aucune convoitise, aucune cupidité, aucune ingérence dans les affaires d'autrui.
A suivre
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Mythes et légendes :
D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),
CITROUILLE. — En latin cucurbita. Ce mot donna lieu, au moyen âge, à une équivoque. Le mot cucurbita signifia adultère, d’où le verbe cucurbitare, que Du Cange explique par « uxorem alterius adulterio polluere, proprie de vassallo, qui domini uxorem adulterio polluit et ejus ventrem instar cucurbitae inflat et impraegnat ». Mais Rodolphus Goclenius, dans son Lexicon Philos., propose une étymologie plus probable, s’il est vrai que le mot corbita, dans la langue longobarde, signifie viol ou infamie. — Pietro Martire nous fait connaître toute une cosmogonie aquatique américaine, où la citrouille joue un rôle essentiel, semblable à celui de l’œuf cosmique orphique et brahmanique. « On raconte, dit-il, qu’il existait autrefois un homme très puissant, appelé Iaïa, dont le fils unique mourut. Le père voulait l’ensevelir, mais il ne savait pas où. Il le plaça donc dans une énorme citrouille qu’il porta au pied de la montagne, non loin de l’endroit où il habitait lui-même. Poussé par l’amour de son enfant, il eut la curiosité de revoir son bien-aimé ; ayant ouvert la citrouille, des baleines et autres poissons énormes en sortirent ; Iaïa effrayé retourne chez lui, raconta tout ce qui lui était arrivé à ses voisins, en ajoutant que la citrouille était remplie d’eau et d’une quantité immense de poissons ; quatre frères nés d’un même accouchement se rendirent en hâte sur l’emplacement indiqué, attirés par l’envie de manger des poissons ; Iaïa le sut et vint les surprendre ; les quatre frères qui, en attendant, avaient soulevé la citrouille pour l’emporter, effrayés par l’arrivée de Iaïa, la laissèrent retomber ; des fissures sortit une telle quantité d’eau que toute la terre en fut inondée : ainsi s’est formée la mer. »
Dans un conte populaire inédit du Casentino, il est question d’une petite truie (elle tient ici évidemment la place habituelle de la chèvre ou du renard) qui va cueillir des citrouilles avec le loup ; elle voit une citrouille beaucoup plus grande que les autres ; elle se fourre dedans : le loup arrive, remarque cette citrouille et s’en charge ; il la trouve bien lourde pendant qu’il la porte, la truie pisse ; le loup pense que la citrouille est pourrie et s’enfuit à toutes jambes, laissant la truie se régaler à elle seule de toute la citrouille. (Cf. Melon d’eau ; et dans ma Zoologie mythologique le chapitre du loup ; ici la citrouille joue le même rôle que le sac, c’est-à-dire le corps du loup représentant de la nuit ; la truie qui pisse s’identifie avec la citrouille et avec le petit nain qui fait crever le loup, après avoir mangé de la citrouille, des figues, ou autres fruits, produits, sans doute, de l’arbre lunaire.) Dans le conte de Cendrillon, la bonne marraine change une simple citrouille en un beau caresse doré. La citrouille, de même que le concombre (cf.), est symbole d’abondance et de fécondité, ce qui explique encore les rapports mythologiques de ce fruit avec la lune. Walafridus Strabo, dans son Hortulus, où il consacre tout un chapitre à la louange de la citrouille altipetax (qui monte en haut), s’exprime ainsi :
Totum venter habet, totum alvus, et intus aluntur
Multa, cavernoso sejunctim carcere, grana,
Quae tibi consimilem possunt promittere messem.
Les Chinois honorent la citrouille ou courge comme le premier des légumes, comme l’empereur des végétaux. A ce propos voici ce que Schlegel écrit dans son Uranographie chinoise90 : « Il est naturel de penser que le chef de la nation avait besoin d’une plus grande quantité de vases-gourdes, puisqu’il avait à traiter ses conseillers et guerriers ; on plantait donc pour lui en champ à part de courges, dont les coques lui servaient de vases et de coupes (il s’agit évidemment d’une courge semblable à l’alâbu de l’Inde, à la lagenaria vulgaris, avec laquelle, dans l’Inde comme chez nous, on fait des bouteilles), et la pulpe de boisson tonique. Voilà probablement la raison pourquoi les astrologues chinois disent que l’astérisme Gourde représente le jardin fruitier de l’empereur, et pourquoi ils y préposent le cuisinier du palais postérieur, qui l’emploie pour assaisonner les mets. Il préside aussi aux fruits courges et légumes, puisque la qualité qu’a la courge de se laisser sécher, et de prendre aisément toutes les formes, la fit considérer comme le chef des légumes. » Je crois tout simplement que la courge est redevable de cet honneur à sa grosseur. Athénée nous apprend que, dans la ville de Sicyone, on adorait une déesse des citrouilles, sous le nom de ... La courge aurait donc été pour ces Hellènes le fruit colossal.
La courge n’était pas seulement l’emblème de la fécondité, de la reproduction, mais aussi de la prospérité et de la bonne santé. Dans les fragments des comiques grecs, Diphile fait dire à l’un de ses personnages : « Dans sept jours, je le rends semblable à une courge ou semblable à un lis ; » c’est-à-dire, vivant comme une courge en parfaite santé, ou ayant la pâleur funéraire du lis. Dans les anciens tombeaux du Wurtemberg, on a trouvé, avec des noix et des noisettes, des courges ; les fruits à signification phallique sont devenus des fruits funéraires (1), et pour cause ; on les a toujours considérés comme un excellent viatique et comme le meilleur moyen de renaître, de se reproduire, de devenir immortel, et, par conséquent aussi, de monter au ciel. Pour y monter, on se sert parfois d’un haricot ou d’un petit pois ; mais aucun légume n’a peut-être mieux aidé à cette ascension que la courge altipetax, cette même courge, qui, dans une fable de l’Arioste, se vante d’avoir pu monter si haut. Malheureusement, quoique le proverbe hongrois compare à la courge qui fleurit le soir les vieillards qui font encore des folies, la vie de la citrouille est très courte et, dans l’ampleur de son fruit, elle cache souvent le vide, d’où le proverbe italien : « Vuoto come una zucca, » d’où encore les noms de zucca, zuccone, citrullo, employés comme terme injurieux contre les gros imbéciles. Dans un livre sur les songes, on lit : « Ex albis appellatis oleribus, rapum et napi et cucurbita vanas spes significant. Sunt enim haec omnia magnae molis, et nullum alimentum sufficiunt. Aegrotis antem et viatoribus concisiones et dissectiones per ferrum imminere significant, propterea quod talia concidantur. » De même, Apomasaris94 : « Si quis cucurbitae fruticem invenisse visus sibi fuerit, hominem brevi tempore rerum potientem inveniet. Quod si sub ejus umbra, visus sibi fuerit umbram captare ; sub homine, de quo dictum, requietem inveliiet. Si fructum cucurbitae visus sibi fuerit invenisse, divitias vanas cum ostentatione speciosa et fama reperiet. Si eo vesci visus sibi fuerit, si morbo laborat, convalescet, sin autem, valetudine bona frui perget. Si crudis vesci cucurbitarum fructibus visus sibi fuerit, mentiendo de suis opibus homines fallet ; quippe cucurbita magnam ad fertilitatem non augescit. Si videre visus fuerit factos aridos, mendacia cum veritate commutabit. »
Comme il est encore assez douteux que l’on puisse entrevoir la courge sous les mots védiques urvâruka et urvâru, où l’on prie d’être délivré du lien (de la mort) ainsi que l’urvâruka ou ourvâru est détaché de son lieu, je rappellerai seulement ici qu’il existe dans l’Inde une espèce de courge, le kimpaka, qui a donné lieu à des comparaisons injurieuses, lesquelles pourraient déteindre un peu sur toute la famille des courges. Dans une strophe populaire indienne, il est dit que les seules corneilles mangent le kimpaka ; dans une autre, on compare l’homme méchant d’un extérieur aimable avec le kimpaka, extérieurement fort joli, mais peu appétissant à l’intérieur. Le Pan’catantra compare certaines femmes au fruit de la gun’gâ tout à fait délicieux à la vue, mais vénéneux.
Note : 1) 1 Dans la Bretagne française, d’après une communication de M. Sébillot, « les citrouilles mises en terre le jour du vendredi saint deviennent grosses comme des chênes »
[...]
TUNDI. — Nom indien d’une espèce de citrouille (cf.). Une strophe indienne (Böhtlingk, Indische Sprüche, III, 6773) dit que la tundî enlève l’intelligence, que Vac (la déesse de la parole) la donne, et que la femme ôte à l’homme la force que le lait de la nourrice lui avait donnée.
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Dans Le Folk-Lore de la France, tome troisième, la Faune et la Flore( E. Guilmoto Éditeur, 1906) Paul Sébillot recense nombre de légendes populaires :
Jusque vers 1863, les paysannes apportaient leurs pépins de courge pour les faire balancer par la grande cloche de la cathédrale de Lausanne, le 2S mars, pendant qu'elle sonnerait midi, ce qui devait leur donner de la vertu, et augmenter leur volume ; dans la vallée d'Aoste, on se contentait de les porter durant la procession de Saint-Marc.
[...] En Lorraine, et dans le Mentonnais, on ne sème rien le Vendredi saint : le grain ne sortirait pas de terre, et les courges seraient amères.
[...] En Haute-Bretagne les citrouilles semées ce jour-là [le Vendredi saint] deviennent énormes. [...] A Menton, les graines de courges, en Haute-Bretagne, celles de citrouilles doivent être mises en terre le Samedi saint pendant que le Gloria sonne, pour annoncer que les cloches reviennent de Rome, comme dans le Maine, où l'on dit qu'elles deviendront grosses comme des cloches.
[...] Les plantes sont exposées à la fascination, non seulement quand on les sème, mais encore après qu'elles sont sorties de terre. Dans le Mentonnais, la courge montrée avec le doigt séchera ; les cultivateurs provençaux disent aussi qu'elle craint les œillades.
[...] On disait au XVIe siècle : La femme estan en ses mois se pourmenant par les planches de pompons, courges et concombres, les fait seicher et mourir ; le fruit qui en réchappe sera amer. En Poitou, elle les empêche de murir.
[...] Une pratique relevée en Ille-et-Vilaine semble supposer que les plantes se nourrissent comme des animaux : des bonnes gens se figurent qu'ils font grossir leurs citrouilles en leur inoculant, chaque matin, du lait doux par la tige.
[...] Quelques plantes sont en relation avec le monde infernal ; au XVIIe siècle, celui qui avait mangé de la courge, préparée d'une certaine manière, se trouvait possédé du démon.
[...] Les plantes figurent dans les récits comiques : la citrouille couvée par un garçon simple qui la prend pour un œuf d'où un animal doit sortir est populaire en diverses provinces ; en Picardie, c'est un melon.
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Dans leur Dictionnaire critique de mythologie (CNRS Éditions, 2017) Jean-Loïc Le Quellec et Bernard Sergent consacrent un article à la Gourde :
GOURDE : La gourde joue un grand rôle dans les mythes de deux régions du monde : elle est dévorante, en Afrique ; créatrice, en Asie du Sud-Est. On emploie très souvent à la place du terme gourde celui de calebasse : en effet, cette dernière espèce, d’origine américaine (Crescenta Cujete L.), a pratiquement remplacé, aussi bien en Afrique qu’en Extrême-Orient, les espèces de cucurbitacées indigènes (Lagenaria vulgaris, la gourde proprement dite, et d’autres).
Gourde dévorante : L’Afrique connaît un mythe d’extermination où une courge gigantesque qui dévore des populations, ou l’humanité (presque) entière. Ce motif du monstre dévoreur qui avale tout sur son passage en roulant sur lui-même se retrouve aussi d’un bout à l’autre de l’Amérique (Inuit, Tupi), mais il y est incarné par une tête qui dévore d’abord ses propres parents, puis se met à rouler partout en avalant toute la population. Pour l’Afrique, la « Mère dévorante » est le nom générique donné au mythe qui brode sur ce motif, notamment recueilli chez les Baule, Bete, Dogon, Hawsa, Mòore, Neyo, Samo, et qui a été résumé ainsi par D. Paulme : « Une courge énorme et qui répond par un défi à qui veut la cueillir, parvenue à maturité, avale son interlocuteur ; puis détachée de sa tige, elle roule sur elle-même, engloutissant sur son passage hommes, animaux domestiques et jusqu’aux maisons, toute trace d’humanité. Mais un bélier paraît, qui affronte le monstre tête baissée, l’ouvre en deux d’un coup de cornes », lequel Bélier est divin, et céleste, maître du tonnerre. Les conclusions varient : « Alors les hommes innombrables sortirent de la calebasse et c’est pourquoi on trouve des hommes partout », dit une version ; d’autres expliquent ainsi la séparation des eaux et de la terre, ou l’existence des différents groupes humains. Le mythe existe ainsi chez les Bete (la calebasse ici ne mange que quelques personnes, le coup de cornes du bélier la fait saigner, et cela teint les peaux des hommes, leur donnant différentes couleurs), chez les Neyo (ici l’unique survivant de l’engloutissement est une brebis pleine, mère du Bélier ; les hommes qui sortent de la calebasse se répandent à travers le monde), chez les Mōse (la calebasse a été vexée de la façon dont le paysan la traitait ; après que le Bélier l’a brisée, l’une des moitiés devient les océans et leurs reliefs, l’autre les continents avec leurs montagnes), les Baule (la dislocation de la calebasse par le Bélier est à l’origine des calebasses actuelles), les Hawsa (la calebasse ne fait ici que rendre les troupeaux qu’elle a avalés), les Wèè (les hommes que la gourde a avalés sont devenus blancs, les Noirs sont donc ceux qui n’avaient pas été engloutis). Des versions différentes font briser la gourde par des humains, en particulier les jumeaux divins : ainsi dans une autre version des Wèè (et ici l’ouverture de la calebasse en révèle l’intérieur réparti en quatre couches, sur lesquelles se trouvent les hommes, désormais séparés en quatre races), de même que dans plusieurs récits recueillis au sud-est du lac Tchad (c’est alors à nouveau l’origine soit, chez les Sara, de tous les hommes actuels, soit, chez les Manza, des différentes races) (J. Fortier, 1967), et semblablement chez les Sotho. Dans un conte Samo, le vainqueur est un bûcheron (l’ouverture de la calebasse libère les cauris, coquillages qui ont servi de monnaie dans une vaste partie de l’Afrique, et ailleurs) ; en Afrique orientale, c’est un futur roi, car cet exploit l’habilite. D’autres variations autour de ce motif remplacent la gourde par un œuf (chez les Bedik), par une sorcière (dans un conte malien, sans doute Dogon), ou encore un géant ou un monstre (Sotho).
Il est remarquable que ce mythe, en sa seconde partie, rejoigne les mythes du sud-est asiatique : en effet, pour Denise Paulme, « qu’il s’agisse au départ d’un mythe de création ne saurait faire de doute : dans toutes les variantes un seul être transformé en Cosmos éclate et renaît, multiplié ». On a ici « le thème bien connu de la totalité primordiale brisée et fragmentée par l’acte de Création : sortir du monstre équivaut à une cosmogonie ».
De nombreuses variantes de ce récit ont été magistralement étudiées par D. Paulme, qui l’interprète soit comme une victoire du principe masculin sur une féminité insatiable risquant d’être étouffée par sa propre fécondité, soit comme le triomphe du monde ordonné sur le chaos primordial, grâce à l’action du dieu de l’orage (le bélier) sur « le nuage énorme et menaçant » représenté par la calebasse. Cette mise en scène des rapports entre le bélier et la calebasse conduit à souligner que des béliers divins, maîtres de la foudre et de la pluie, associés à la notion de fécondité, sont effectivement connus chez bien des populations africaines (Banda, Baule, Dagomba Dogon, Fon-Gbe, Gurunsi, Hawsa, Holoholo, Igbo, Konkomba, Kono, Kreš, Luba, Mōse, Yoruba). Le plus connu d’entre eux est le Bélier céleste d’or des Dogon qui urine les pluies fécondant la terre et qui porte sur la tête une calebasse figurant le soleil. Pour les Dogon, ce bélier a une fonction véritablement cosmologique, puisque son corps est la Terre, son chanfrein la lune, ses yeux les étoiles, ses excréments les rayons solaires, sa trace constituant l’arc-en-ciel ; on peut également citer un rituel des Abe (voisins des Anyin et des Baule) qui consiste à immoler à Ammo (leur divinité unique) un bouc dont la tête est recouverte d’une calebasse.
Ces conceptions africaines actuelles ont été rapprochées des figurations rupestres préhistoriques sahariennes de bélier à ornement céphalique circulaire (rappelant la calebasse ?), et du rôle important joué en Égypte pharaonique par les divinités à tête ou cornes de béliers portant un disque solaire — fréquentes à partir du Nouvel Empire (débutant ~ 1550 AEC), en particulier : Ĥnum (hnmw, dont le nom est peut-être apparenté à l’arabe yanem « mouton »), le grand dieu potier créateur qui règne sur les sources mythiques du Nil ; Herišef d’abord considéré comme un démiurge avant d’acquérir une dimension cosmique (ses yeux devenant le Soleil et la Lune) ; Amon (jmn) qui porte le disque solaire entre ses cornes. À ce dossier, complexe, s’ajoute encore une preuve archéologique de la sacralisation du mouton en Nubie : les fouilles conduites à Kerma (entre l’Égypte pharaonique et l’Afrique Noire) ont livré des sépultures rituelles de moutons, remontant pour les plus anciennes au milieu du IIIe millénaire AEC, où une douzaine de ces animaux portait un ornement sphérique sur la tête. La comparaison de ces éléments atlasiques, sahariens, égyptiens, nubiens et sub-sahariens fait donc ressortir plusieurs points communs :
tous les ovins mentionnés portent sur la tête un disque (en Égypte à partir du Nouvel Empire) ou une sphère de nature indéterminée (dans l’art rupestre saharien) qui peut s’avérer être une calebasse (en Afrique sub-saharienne) ;
cet ornement céphalique revêt une signification solaire tant pour les anciens Égyptiens que pour les Dogon actuels, alors qu’un mythe berbère raconte qu’un bélier monta sur une MONTAGNE et toucha le Soleil, qui resta « collé à sa tête » : depuis, tous deux tournent ensemble dans le ciel ;
nombre de ces ovins sont des « Dieux d’eau » — pour reprendre l’expression par laquelle les Dogon caractérisent eux-mêmes leur bélier qui urine les pluies fécondantes. En Égypte, Herišef (hrj-s-f) est appelé « Celui qui est sur son lac » et l’Ammon libyen, qui devint tardivement dieu des fontaines, fut qualifié de dux aquæ (« guide de l’eau »), tandis qu’en Namibie, le bélier solaire Sore-Gus est maître de l’eau des sources. La plupart des dieux-béliers africains actuels étant maîtres de l’orage et de la foudre, ils le sont donc bien évidemment des eaux célestes, et par conséquent, de la fertilité : sous ce rapport, ce sont donc des homologues de Ĥnum (hnmw), grand dieu égyptien de la fertilité et maître des eaux, qui contrôle l’inondation fécondante. Quant au bélier du mythe de la « gourde dévorante », il provoque nécessairement la pluie, en fendant de sa corne la calebasse-nuage ;
plusieurs des ovins cités prennent une dimension cosmique et deviennent indissociables des éléments ou des astres (comme, en Égypte, Herišef (hrj-s-f) dont les yeux figurent les luminaires célestes, ou bien comme le bélier divin Dogon dont les diverses parties du corps forment la Lune, la Terre et les étoiles ;
Ĥnum (hnmw) étant le dieu-bélier potier qui modèle sur son tour le premier homme ou l'œuf d’argile d’où naîtra toute vie, l'homologie est patente entre cet œuf d’argile originel et la calebasse sphérique — homologue de la poterie — d’où sortiront également les hommes et toute vie, à condition que le bélier des mythes sub-sahariens l’ouvre de sa corne. Dans les deux cas, la vie naît de l’action d’un dieu-bélier sur un objet à propos duquel on peut rappeler que la racine proto-afrasienne gwib – « gourde, calebasse », reconstruite à partir de termes attestés en tchadique, omotique et couchitique, est apparentée à l’égyptien hbbt « jarre ».
Bref, toutes ces correspondances témoignent d’un certain « air de famille » entre le mythe de la courge dévorante, l’art rupestre saharien, les sépultures de Kerma et les divinités égyptiennes à forme de bélier. Par ailleurs, la sacralisation de cet animal est archéologiquement attestée au Prédynastique égyptien, sensiblement à la date de réalisation des gravures rupestres sahariennes, bien qu’il n’existe aucun jalon archéologique susceptible d’accréditer la thèse d’une relation directe entre Nil et Sahara à cette époque. Enfin, plusieurs millénaires séparent les conceptions africaines actuelles de celles de l’aire nubienne, et les types de moutons représentés au Sahara ne plaident pas en faveur de la diffusion d’un modèle iconographique égyptien. Si donc aucun emprunt direct n’est envisageable entre les grandes régions considérées (Atlas-Sahara, Égypte, Nubie, Afrique sub-saharienne), et si l’on veut bien admettre l’existence d’un « air de famille » entre tous ces béliers sacralisés, on ne peut l’expliquer que par un héritage culturel commun. Ce grand mythe du bélier qui lutte contre la gourde dévorante suppose bien entendu la connaissance du mouton et un symbolisme féminin de la calebasse déjà bien élaboré. Il est alors frappant de constater que la domestication du mouton (forcément héritée puisqu’aucun mouton sauvage n’a jamais vécu en Afrique) est assurée au stade Mande (deuxième grande division du groupe Niger-Congo), ainsi que le montrent les études de linguistique historique. Il en résulte que ce mythe cosmogonique du bélier et de la calebasse aussi bien que les divers béliers divins d’Afrique sub-saharienne correspondent obligatoirement à des constructions élaborées après la diffusion des moutons domestiques au sein de ce groupe linguistique. L’élaboration du mythe ne peut donc être antérieure au Ve millénaire AEC, période avant laquelle l’élevage des ovins était inconnu dans cette région. L’ensemble du dossier pointe vers un « vieux fond paléo-africain » ou « complexe paléo-africain » dont l’existence a été plusieurs fois supposée, mais jamais vraiment démontrée, bien que plusieurs des rapprochements opérés ci-dessus aient reçu l’aval d’égyptologues des plus éminents. Par ailleurs, l’analyse classique du mythe de la calebasse dévorante ne s’appuie que sur onze versions, alors qu’il en été publié presque trois fois plus, et que la majorité d’entre elles avait échappé à D. Paulme. Il manque notamment à son inventaire nombre de versions est-africaines dans lesquelles figure un monstre auquel il faut couper un doigt après l’avoir tué pour que les personnes qu’il avait avalées en sortent sans dommage, et l’ensemble gagnerait à être étudié en lien avec la totalité des mythes du Dévoreur. En Afrique, c’est souvent l’humanité dans son ensemble qui est dévorée puis sauvée, alors qu’en Asie c’est très rare et que, là-bas, la gourde, créatrice, est associée au déluge et à l’anthropogonie. Le plus probable est que le mythe eurasiatique d’un monstre anthropomorphe cannibale, dont il faut couper un doigt pour libérer ceux qu’il a dévorés, aurait été introduit en Afrique de l’Est et est-australe, probablement par suite de contacts maritimes avec le monde musulman. Une fois en Afrique, ce récit aurait connu un développement local selon lequel le monstre est brûlé, avant qu’une calebasse tout aussi monstrueuse et anthropophage que lui pousse sur ses cendres et se mette à dévorer tout le monde ; ensuite, cette variante à calebasse, débarrassée du monstre original, se serait diffusée en Afrique, avec ajout de l’intervention d’un bélier salvateur, pour produire finalement en Afrique de l’Ouest les variantes du type étudié par D. Paulme.
Gourde créatrice : Un thème très répandu dans les populations d’Asie du Sud-Est fait naître l’humanité d’une gourde gigantesque. On le connaît chez les Miao, Yao, Šan, Taï, San, Lao, Viêt-Namiens, Bahnar, Man, Wa, Ka¡in, Lisu ; chez ces derniers, après le déluge, les seuls survivants sont une sœur et un frère ; Vùsa leur donne des semences, et ils obtiennent une courge gigantesque qu’ils ouvrent au sabre après avoir entendu une voix à l’intérieur ; en sortent cinq êtres humains, dont quatre furent les ancêtres des Lisu, et le cinquième, ailé, devint celui des esprits ; dans une autre version, de la courge colossale naissent des couples d’animaux et le premier couple humain. Chez les Wa, cette gourde est elle-même née d’une graine trouvée dans le corps d’un Bœuf donné par le créateur Dazhao Bengbure à l’orphelin qu’il a choisi de sauver au moment du déluge destiné à éliminer la première génération d’êtres humains ; de la gourde naîtront donc les humains de seconde génération, ancêtres des hommes actuels. Chez les Lao, il s’agit de trois courges, origines de cent hommes et cent femmes, ou bien de trois catégories d’hommes (sociales ou raciales), ou parfois aussi de tous les animaux et de toutes les choses, nées sur une liane qui poussait des naseaux d’un buffle mort, ou apportées du ciel.
Très souvent le mythe se relie à celui du déluge : c’est le cas dans 129 versions du mythe diluvial sur 236 recueillies en Asie du Sud-Est (surtout Laos, peuples Thaï occidentaux, peuples Môn-Khmer du nord-ouest de l’Indochine) (Dang Nhien Van, 1993 : 309). Par exemple, chez les Kim Mun, les survivants, un frère et une sœur se marient, et la femme accouche d’une citrouille dont les pépins, une fois semés, donnent naissance aux Man et aux Taï ; les Miao-Tseu ont le même mythe ; une autre version des Man dédouble la gourde : elle veut que le héros Cang-lō-cuō ait planté une dent obtenue du dieu du tonnerre ; il en naquit une énorme citrouille dans laquelle, sur le conseil d’un oiseau, un héros, Pu Hay, et sa sœur entrèrent, précisément au moment où Chang-lō-cuō fit gonfler les eaux jusqu’au ciel ; la citrouille déposa le couple sur le mont Quan lon, et une tortue puis un bambou leur conseillèrent de s’unir ; ce qu’ils firent, et la fille accoucha d’une citrouille dont ils semèrent ensuite des graines, et ce fut l’origine de la nouvelle humanité. Une autre variante, chez les Tho, en est proche, car elle veut que les survivants du déluge, également un frère et une sœur, ayant planté des pépins de citrouilles, obtinrent un fruit énorme où ils s’enfermèrent avec des provision de riz cuit, et ils furent plus tard les ancêtres de l’humanité. Chez les Ka¡in, Phan-Ningsang, le plus grand dieu, et son ministre Mathum-Matta, visitent la terre et la voient absolument vide ; en cherchant, ils trouvent une gourde en forme d’homme, appelée Mi¡and-Wabum, qu’ils brisent, et en sortent quantité de gens de petite taille et sexuellement semblables ; Phan-Ningsang prend une hache et leur sculpte alors des organes qui les différencient. Une autre version veut que Ningun-Jimun ait eu un enfant « humain », Majang, semblable à une gourde appelée Wakum, et un autre enfant, Lung-Nin-Jang, qui était un rocher ; un jour où ils jouaient, Lung-Nin-Jang brisa son frère-gourde et une foule de gens en sortit. Le mythe est connu au Japon, où un frère et une sœur se réfugient dans une calebasse pour échapper au déluge. La citrouille se partage donc entre moyen de sauvetage et ancêtre. Ces deux thèmes sont réunis dans des mythes des Bahnar et des Man Quan-Trang : chez ces derniers, le héros Boc-Nhi se sauve du déluge dans une courge énorme, et plus tard sa femme accouche, après trois ans de grossesse, d’une citrouille dont les pépins semés en montagne donnent naissance aux ancêtres de ce peuple, à ceux de toute l’humanité chez les Bahnar.
Des variantes portent sur la courge elle-même, qui devient une poche membraneuse ou, chez les Viêt-Namiens, un morceau de chair qui, partagé en trois cent soixante parties, donna naissance aux diverses races humaines ; mythe connu aussi de certains Man ; chez les Miao, il s’agit d’un enfant rond comme un œuf qu’on coupa en cent morceaux puis qu’on planta un peu partout, et ils furent les ancêtres des Miao ; ses parents avaient été sauvés du déluge en se réfugiant dans des melons que le Seigneur des Plantes leur avait ordonné de faire pousser.
Un mythe des Yao conjoint la courge et la boule de chair : le Dieu de l’Orage remet à deux enfants, frère et sœur, des graines grâce auxquelles ils obtiennent une gourde énorme qui leur permet d’être sauvés du déluge ; puis ils s’unissent, malgré les réticences de la jeune fille, et celle-ci donne naissance à une boule de chair qui, jetée à terre par le vent, éclate en morceaux qui produisent les hommes. Autre variante encore chez les Pa-Heng, avec « réduction » de la citrouille à huit haricots que mange l’héroïne survivante du déluge : les ayant reçus d’un génie qui lui avait ordonné d’en manger un chaque année, elle les avala tous à la fois et devint grosse de huit enfants, souches des « Huit Familles » (Pa-Heng) ; le motif des huit haricots se retrouve chez les Bahnar, mais ils y sont à l’origine des différentes races humaines. Le mythe existe aussi au Japon, où un récit raconte comment l’humanité descend d’une citrouille femelle qui fut animée (et fécondée) par le souffle du taureau ancestral, et en Inde, où il représente certainement un apport des populations est-asiatiques qui vivaient autrefois dans la vallée du Gange et survivent dans les groupes Munda : selon le Mahābhārata, 60 000 enfants avaient été promis à l’épouse du roi Sagara d’Ahyodhyā, Sumatī ; elle accoucha d’une courge d’où sortirent effectivement 60 000 petits ; c’est vraisemblablement au même thème que remonte celui de la naissance des Kaurava, les « méchants », dans le même poème : Gāndharī accouche d’une boule de chair dure comme l’acier ; on la partage en cent morceaux qu’on répartit en autant de pots, ou de trous, bien protégés, d’où les Kaurava sortent, à maturité, successivement : le motif est très proche des mythes Miao, Yao et Viêt-Namiens ci-dessus.
Ces récits sont à rapprocher de celui de la gourde dévorante africaine, du moins dans les versions où cette dernière est également créatrice, puisque son éventration donne lieu à la naissance des peuples actuels. Ainsi, chez les Yoruba, à l’origine Ciel et Terre « se tenaient étroitement enlacés dans la calebasse du monde, sorte d’ŒUF cosmique ». Il est donc remarquable que la succession asiatique « déluge (avec parfois courge salvatrice) — naissance de l’humanité grâce à une courge » rappelle la séquence africaine « dévoration de l’humanité par une courge — naissance de l’humanité grâce à cette même courge ». Ce parallélisme n’est pas expliqué.
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Littérature :
Dans La Citrouille a besoin de vous (Anatolia Editions, 1994 pour la traduction française) P. G. Wodehouse dépeint un Lord anglais qui a des lubies quelque peu étranges :
Mais ce soir-là, tandis qu'il était assis à fumer sa cigarette d'après dîner, la Raison, si violemment expulsée par la Colère, revint se faufiler timidement jusqu'à son trône, et il eut soudain l'impression qu'une main glacée lui étreignait le cœur.
A présent qu'Angus MacAlister était parti, qu'allait devenir la citrouille ?
Peut-être l'importance de cette citrouille dans la vie de lord Emsworth mérite-t-elle quelques mots d'explication ; toutes les vieilles familles d'Angleterre ont un petit accroc leur tableau d'honneur, et celle du comte ne faisait pas exception à la règle. Depuis des générations, ses ancêtres avaient accompli de remarquables exploits ; on avait vu sortir du château de Blandings des hommes d’État et des guerriers, des gouverneurs et des meneurs d'homes, mais jamais - de l'avis de l'actuel détenteur du titre - aucun d'eux n'avait réussi le grand chelem. Si extraordinaires que pussent paraître les états de service de la famille au premier regard, il n'en restait pas moins qu'aucun des feux comtes d'Emsworth n'avait été fichu de décrocher le premier prix à la foire agricole de Shrewsbury pour ses citrouilles. Pour ses roses, oui. Pour ses tulipes, certes. Pour ses oignons nouveaux, d'accord. mais pas pour ses citrouilles. Et lord Emsworth en souffrait profondément.
Depuis bien des étés, il s'évertuait infatigablement à effacer cette souillure qui ternissait le blason de la famille, mais chaque fois ses espoirs étaient cruellement déçus. Cette année, enfin, la victoire lui avait semblé promise, car la providence avait accordé à Blandings une concurrente aux qualités si stupéfiantes que le comte qui l'avait regardée grandir depuis qu'elle n'était pour ainsi dire qu'un pépin était incapable d'envisager la possibilité d'un échec. Il n'était quand même pas possible, se disait-il en contemplant ses opulentes rondeurs dorées, que sir Gregroy Parsloe-Parsloe, le propriétaire de Matchingham Hall, qui venait de remporter le prix trois fois de suite, fût incapable de produire un spécimen apte à concurrencer ce prodigieux légume.
Et c'était cette citrouille suprême dont il craignait d'avoir menacé le bien-être en renvoyant Angus MacAllister. Ce dernier, en effet, n'était autre que l'entraîneur officiel de la cucurbitacée. Il la comprenait. On pouvait même dire qu'à sa façon réservée d’Écossais, il la chérissait. Maintenant qu'il était parti, qu'allait-il advenir ?
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