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Le Poisson-scie




Zoologie :


Sur le site Pour la science, dans un article publié le 19 mars 2012 on s'interroge : "le poisson -scie se sert-il de sa scie ?"


Oui, répondent Barbara Wueringer *, de l’Université de Queensland, en Australie, et ses collègues – mais pas, comme on le pensait, pour explorer le fond sableux en quête d’une proie. Il y a un an, l’équipe australienne avait montré que l’appendice hérissé de dents est aussi couvert de milliers de récepteurs électriques. En étudiant le comportement de jeunes poissons-scie Pristis microdon qui venaient d’être capturés, elle montre à présent que la scie sert à la fois de capteur, qui permet à l’animal de détecter les champs électriques d’autres poissons dans son voisinage – des proies potentielles –, et d’arme pour attaquer ses proies et les manipuler.

Le poisson-scie repère sa proie grâce à ses récepteurs électriques, ainsi qu'à de petits canaux qui recouvrent sa peau et le renseignent sur les mouvements d’eau alentour. Puis il frappe à grands coups (plusieurs par seconde) sa proie avec sa scie, l’assommant, voire le tranchant. Celle-ci tombée au sol, il la retourne avec sa scie afin de l’avaler ensuite la tête la première.


* B. E. Wueringer et al., The function of the sawfish’s saw, Current Biology, vol. 22, n°5, R150, 2012.

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Selon Marielle Court, auteure d'un article paru dans Le Figaro le 16 juin 2014 et Intitulé "Le poisson-scie menacé de disparition", il est urgent de prendre conscience du danger qui menace les poissons-scie :


Protéger les requins, les baleines, les tortues, les dauphins… C'est une affaire admise. Mais qui a entendu parler des poissons-scie ? Le sort de ces animaux emblématiques ne semble pourtant tenir qu'à un petit fil. Au point que l'UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) vient de publier un volumineux rapport pour tenter de sauver cet animal d'une disparition assurée si rien n'est entrepris.

L'espèce est menacée, mais, paradoxalement, l'état des stocks est très mal connu. Cet animal ressemble à un requin, mais appartient à la grande famille des raies (650 espèces, et on continue d'en identifier des nouvelles tous les ans). «On compte cinq espèces de poisson-scie dans le monde qui évoluent dans les eaux tropicales », explique la biologiste Armelle Jung, membre du groupe requins à l'UICN.

«Les précieux registres de pêche rédigés par l'océanographe française Anita Conti, au milieu des années 1940, montrent que sur ces côtes africaines on comptait six à sept captures de poissons-scies à chaque sortie en mer. L'an dernier, c'est ce qui a été enregistré dans chaque pays en un an », raconte la biologiste, qui suit les espèces évoluant au large des côtes de la Guinée-Bissau, la Guinée et la Sierra Leone. «Aujourd'hui, les jeunes enfants des pêcheurs locaux n'ont jamais vu un poisson-scie, alors même que son importance dans la culture locale lui vaut d'apparaître sur certains billets en franc CFA », ajoute-t-elle.


Pour détecter et blesser ses proies

Le poisson-scie, qui peut atteindre 7 mètres et dont la caractéristique est un museau allongé pourvu de dents appelé rostre, est surtout victime de la pêche. Son appendice dentelé, dont il se sert pour détecter et blesser ses proies, fait qu'il est à son tour facilement pris au piège des filets de pêche. La destruction de son habitat essentiel que sont les mangroves est une autre cause de fragilisation de l'espèce.

Mais, surtout, « à l'instar des requins, ses ailerons, tout comme les rostres, sont très recherchés », rappelle Armelle Jung, ce qui conduit à un véritable marché de contrebande. Et comment convaincre des pêcheurs de remettre à l'eau ces poissons, qui peuvent représenter jusqu'à trois mois de salaires au marché noir ?

La stratégie globale de lutte contre l'extinction des poissons-scies, dont les cinq espèces sont inscrites sur les listes rouges des espèces en danger, vise surtout à convaincre les pêcheurs de l'urgence à protéger cet animal emblématique. «Nous essayons d'impliquer les communautés de pêcheurs », souligne la scientifique, qui compte bien exploiter l'exemple récent de deux poissons-scies relâchés dans les eaux par des pêcheurs de Sierra Leone.

« Avec cette stratégie globale, nous avons pour ambition de raviver la vénération pour les poissons-scies », rappelle de son côté Nick Dulvy, coauteur de la stratégie et chercheur à l'université Simon Fraser en Colombie-Britannique (Canada). Un travail de longue haleine, qui passe aussi par un recensement scientifique de l'espèce.

L'alerte lancée sur les poissons-scies commence à porter ses fruits en certains endroits, mais elle va nécessiter encore beaucoup d'énergie avant que l'animal ne retrouve la place qu'il occupait autrefois dans les eaux côtières et les rivières de plus de 90 pays tropicaux et subtropicaux.

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Symbolisme :


Robert Louis auteur de l'article intitulé "Les Kordakia de Nicée, le combustible de Synnada et les poissons-scies. Sur des lettres d'un métropolite de Phrygie au Xe siècle." Philologie et réalités, II. In : Journal des savants, 1962, n° pp. 5-74, fait le lien entre le poisson scie et sa désignation dans l'Antiquité :

Le « poisson-scie » correspond à la serra de Pline, mais il n'est pas assuré que ce soit la pristis des textes grecs et de Pline lui-même. De toute façon, la pristis des anciens ne peut être mentionnée dans la lettre du métropolite de Synnada ". Pline la nomme parmi les monstres marins : « Les animaux les plus nombreux et les plus grands se trouvent dans la mer des Indes, entre autres des baleines de quatre arpents, des scies de deux cents coudées » " Élien range la prestis parmi « les plus grands monstres marins » qui ne s'approchent pas du rivage1'. C'est dans le même entourage que l'avait placée Aristote M. Élien a pour source Oppien qui cite « la prestis couverte de sang » " parmi les « monstres marins aux membres puissants, gigantesques, merveilles de la mer, lourds de leur force irrésistible, terribles à voir de ses yeux, toujours armés d'une rage funeste ». Chez Léonidas de Tarente, la pristis est le monstre qui sert d'instrument à une mort étrange et de prétexte à une épigramme de mauvais goût : un marin, remontant du fond après avoir dégagé une ancre, est saisi par le monstre, qui avale le bas du corps jusqu'au nombril, cependant que la partie supérieure reste entre les mains des camarades, qui l'enterrent sur le rivage.

A l'époque byzantine, la pristis n'apparaît jamais dans les ouvrages d'hygiène ou de gastronomie, parmi les animaux réels. Elle n'a qu'une existence littéraire, d'après les auteurs classiques, Oppien et Élien, ainsi que les iambes de Manuel Philès rédigés d'après Oppien, De animalium proprietate, parmi les monstres marins

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Selon le site Wild for life :


"Le poisson-scie joue également un rôle culturel important dans de nombreuses sociétés locales où il figure un symbole protecteur, religieux, de prospérité et guerrier.

Le poisson-scie est tué pour la chair de ses ailerons et sa scie, qui est souvent vendue comme breloque ou comme trophée. Il est également prisé pour sa peau, son foie et ses œufs. "

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Selon le site https://l-frii.com/, le déclin du poisson correspond étonnamment celui du franc CFA, considéré comme la monnaie de la servitude :


"Ce poisson a été stylisé au XIIIème siècle par les Akans. Ils lui ont donné le poids qui tourne autour de 3.29 grammes pour peser l'or", explique Chaibou Neino, conservateur du musée de la monnaie de la Bceao.

Puis, le franc CFA naît en décembre 1945, jour où la France ratifie les accords de Bretton-Woods et procède à sa première déclaration de parité au Fond Monétaire International. Il signifiait alors Franc des Colonies Françaises d'Afrique" avant de prendre la dénomination franc de la Communauté Financière Africaine dans l'espace UMOA.

Chemin faisant, le symbole sera imprimé, pour la première fois, dans la littérature bancaire en 1957. A partir de 1976, il sera posé sur les billets de 500, 5 000 et 10 000 (types 1991-1995). De nos jours, il est impossible de voir un seul billet de banque de la zone franc CFA, ou une pièce de monnaie, qui ne porte pas cet insigne de poisson-scie.

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Leonardo López Luján, auteur de « Les dépôts rituels et les cérémonies de reconstitution de l’univers à Teotihuacan, Mexique », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses, 119 | 2012, 9-24, nous apprend que le Crocodile Primordial chez les habitants de Teotihuacan peut prendre les traits d'un poisson-scie :


Il y a une vingtaine d’années, López Austin, Sugiyama et moi avons proposé que les serpents à plumes de cette pyramide portaient le temps sur le dos – entre leur tête et la sonnette de leur queue – sous la forme d’une coiffe de grande taille représentant le Crocodile Primordial. A l’époque Postclassique, cette créature mythique, à qui il manquait la mâchoire inférieure, était connue sous le nom de Cipactli. Son corps, celui d’un crocodile ou d’un poisson-scie, symbolisait la croûte terrestre, émergeant du monde aquatique au moment même de la création. Cipactli était donc aussi le premier jour du calendrier divinatoire et représentait le commencement d’un nouveau cycle.

Selon les mythes postclassiques, deux divinités avaient coupé Cipactli en deux pour former les cieux et la terre, plaçant des colonnes entre les deux moitiés, créant ainsi un espace où l’homme allait habiter. Cet espace était formé des quatre régions inférieures. Les colonnes servaient de passages émanant du corps de Cipactli – descendant du ciel et montant de l’inframonde vers la surface terrestre – pour constituer le temps, dans le monde des hommes, en une séquence calendaire. Et ainsi, le temps non-calendaire, omniprésent, restait en suspens, en haut et en bas, dans les deux parties du corps de Cipactli. Toute possibilité d’existence, toute forme du temps, étaient localisées dans les cieux et dans le monde souterrain : au-dessus, chicnauhtopa, ou « les neuf qui sont au-dessus de nous » et en dessous, chicnauhmictlan, ou « les neuf mondes des morts. » C’est pour cette raison que les chamanes pouvaient se considérer, avec leurs moyens de transport mystiques, comme « les voyageurs de l’inframonde et des cieux. » Afin de trouver quelque réalité possible dans « la zone du temps omniprésent », ils passaient à travers les 18 niveaux du corps de Cipactli. 18 niveaux, comme les 18 périodes de 20 jours de l’année solaire. En conséquence, le corps de Cipactli portait en lui la totalité du temps, qui devait être transporté vers le monde des hommes en ordre calendaire. En résumé, on peut considérer la Pyramide du Serpent à Plumes comme un monument érigé en hommage au temps et au pouvoir politique ; c’est là que les divisions du calendrier ont fait émerger le temps dans le monde des hommes. À notre avis, cette interprétation est attestée par les cadavres de plus de 137 personnes sacrifiées et enterrées lors de la consécration de cette pyramide. Le nombre des individus déposés dans chaque fosse (4, 8, 9, 18 et 20) suggère une relation symbolique directe avec la structure de l’univers, ainsi qu’avec les cycles calendaires de 260 et 365 jours.

[...]

Examinons rapidement quelques exemples d’offrandes-cosmogrammes de Tenochtitlan. Un certain nombre recréent les niveaux verticaux de l’univers. Au fond du coffret les prêtres disposaient un lit de sable de mer et de coquillages représentant l’inframonde aquatique. Par-dessus étaient placées les têtes et les plaques dorsales de crocodiles ou encore le nez d’un poisson-scie, en référence à Cipactli, le monstre terrestre qui flottait sur les eaux originelles. Enfin on enterrait une grande variété d’oiseaux – dont des aigles et des hérons – pour symboliser les cieux qui recouvrent tout, et dans la dernière couche du coffret on mettait des images des dieux du feu et de la pluie. [...]

Un arrangement plus complexe a été trouvé dans la Maison des Aigles, où chaque dépôt rituel était composé de deux boîtes : une boîte rectangulaire contenant une jarre Tlaloc, renversée sur le côté pour simuler la pluie tombant en larges gouttes, et une boîte en forme de croix avec l’image du dieu du feu par-dessus le nez d’un poisson-scie et une paire de coquilles et de boules de copal placée à chaque coin inter-cardinal. Enfin, je dois mentionner une offrande spectaculaire trouvée récemment sous le monolithe de la déesse Tlaltecuhtli. À l’intérieur, en plus du traditionnel nez de poisson-scie et d’un vase bleu, nous avons trouvé sept images du dieu du feu, une à chaque point cardinal et trois autres au centre.

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Mythologie :


Une tradition attribuait l'invention de la scie à Perdix, fille de Daidalos, qui aurait imité l'arme du poisson-scie. (L'Anthropologie, 1910, 21, p. 674).


Dans les Métamorphoses d'Ovide (Traduction nouvelle annotée par Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet (2007)), on ne trouve cependant pas cette précision :


Au cours des funérailles d'Icare, une perdrix, dont le chant contraste avec la douleur de Dédale, constitue pour lui un reproche vivant. En effet, à Athènes, Dédale s'était chargé, à la demande de sa sœur, de la formation de son neveu Perdix, un élève particulièrement doué. Comme Perdix avait inventé tout seul la scie et le compas, Dédale, jaloux, précipita son élève du haut de l'Acropole et prétendit que sa disparition était due à une chute accidentelle. Athéna, protectrice des génies, recueillit le jeune homme et le transforma en un oiseau, appelé « perdrix ». (8, 236-259).

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Poésie :


Poisson-scie et sa cousine


Un poisson-scie s'encolérait

d'avoir perdu chez les sardines

une cousine qu'il aimait..


Rendez-la-moi ! sales gamines !

leur criait-il d'un air mauvais,

ou je vous ferai orphelines !


Foutriquet ! dit une bambine,

ne vois-tu pas que ta cousine

est dans ce filet prisonnière

comme tout le peuple des sardines ?


L'énervé dut scier les rets

d'où s'échappèrent les sardines mais

Lui resta dans le filet.


Il s'était trompé de cousine.


Pierre Béarn, "Poisson-scie et sa cousine" in

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