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Le Merle blanc

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • il y a 3 heures
  • 26 min de lecture


Étymologie :


  • MERLE, subst. masc.

Ca 1165 (Benoît de Sainte-Maure, Troie, éd. L. Constans, 2187 [genre indéterminé]) ; fin xiiie s. masc. (G. de Bibbesworth, Traité, 711 ds T.-L.), surtout fém. jusqu'au xvie s., genre conservé dans certains parlers (v. FEW t. 6, 2, pp. 35-36) ; début xviiie s. vilain merle « homme très désagréable » (Dancourt, Eaux de Bourbon, sc. 21 dans Littré).

Du lat. merŭla « merle noir » (cf. roum. mierlă, ital. merla, cat. merla, esp. mierlă ), à côté duquel existe aussi une forme masc. merulus, rare et tardive, v. André Oiseaux. Fréq. abs. littér. : 388. Fréq. rel. littér. : xixe s.: a) 219, b) 849 ; xxe s.: a) 657, b) 612.


Voir aussi la définition du nom pour quelques pistes concernant la symbolique.

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Croyances populaires :


Adolphe de Chesnel, auteur d'un Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés, et traditions populaires... (J.-P. Migne Éditeur, 1856) propose la notice suivante :


"MERLE. [...] Jadis, dans la conversation, on citait un merle blanc comme exemple d'une chose impossible ; or on trouve des merles blancs dans l'Amérique du Nord et les régions boréales."



Symbolisme celte :


Dans L'Oracle des Druides (1994, traduction française 2006) de Philip et Stephanie Carr-Gomm, les mots clefs associés au merle (Druid Dhubh en gaélique) sont :

"Si nous savons suivre l'appel du merle, il nous conduira vers un endroit profond et enchanté où nous pourrons découvrir des secrets sur nous-mêmes et le monde. Un vieux conte français raconte comment le merle devint noir et pourquoi il a le bec doré. Sur les conseils d'une pie, un oiseau blanc était entré dans une grotte magique pour y chercher le trésor inestimable du Prince des richesses. Atteignant une seconde grotte intérieure, l'oiseau y découvre un tas de poudre d'or. Plongeant son bec dans la poudre, il est surpris par le démon gardien du trésor qui, crachant flammes et fumée, se précipite sur lui. Réussissant à s'envoler de la grotte pour échapper aux griffes du démon, l'oiseau blanc s'aperçoit qu'il est devenu noir et que son bec est resté d'un lumineux jaune d'or."

Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019), Éloïse Mozzani nous propose la notice suivante :


"Par ailleurs [...] en Suisse, les merles blancs qui s'approchent des maisons annoncent la guerre. [..]

D'après une légende de l'Ain, le merle était originellement de couleur blanche mais son imprudence et sa cupidité transformèrent son plumage. Apprenant d'une pie qu'une sorte de prince, possesseur dans les entrailles de la terre d'un trésor fabuleux, était tout disposé à lui céder de l'or et des diamants, à la condition qu'il ne touchât pas à certaines richesses dûment signalées, le merle se dépêcha de transgresser l'interdit. Comme il avait plongé son bec dans de la poudre d'or, un démon le couvrit de feu et de fumée. Le merle parvint à fuir mais depuis son plumage est noir et son bec est de la couleur de l'or dont il voulut s'emparer."

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Dans Le devin maudit : Merlin, Lailoken, Suibhne : textes et étude (Éditions ELLUG, 1999) étude réalisée sous la direction de Philippe Walter, le lien intuitif que le merle m'a enseigné il y a longtemps entre l'enchanteur et le petit oiseau est confirmé, en particulier quand il est blanc :


"Merlin et l'oiseau devin. Le premier mystère de Merlin est celui de son nom. D’où vient се nom apparemment francisé, si courant encore parmi les patronymes français ? Une très naïve association d'idées inciterait à le rapprocher de celui du merle. La première espèce animale à laquelle se relie Merlin, par ses métamorphoses, est celle de l'oiseau. La Folie de Suibhne raconte l'histoire du mythique Suibhne qui s'apparente aux vieilles divinités forestières. Comme Merlin, Suibhne est saisi par la folie après avoir perdu une bataille. Cette folie semble être la malédiction d'une faute commise contre saint Ronan dont il a jeté les livres dans un lac et tué un des clercs d'un coup de javelot. Au cours de sa folie, il s'envole, prenant ainsi l'apparence d'un oiseau. Comme Merlin, lui aussi vaincu lors d'une bataille, il s'établit dans les bois, perd sa femme qui rejoint un autre roi, et choisit de s'établir dans un if, arbre sacré du monde celtique. En vivant dans la forêt, il acquiert une connaissance parfaite de la nature, des arbres et des bêtes de la forêt. Il finira par être assassiné par un mari jaloux, avec la bénédiction de saint Ronan qui avait prié pour sa malédiction.

Dans la Folie de Suibhne, le héros éponyme, qui est l'exact parallèle de Merlin, se transforme en oiseau. C’est sans doute le lieu de rappeler ici qu'en anglais merlin désigne encore de nos jours l'émérillon, un petit faucon employé pour la chasse. On pourrait aussi pressentir une parenté ancienne et probablement mythique entre Merlin et le merle, plus particulièrement le merle blanc, figure traditionnelle de contes folkloriques. Le nom de Merlin n'aurait-il pas alors quelque affinité avec celui du merle ? Merlin ne serait-il pas alors, mythologiquement parlant et parmi d'autres états humains ou animaux possibles, un merle ?

L'association de Merlin et du merle paraît toutefois une confusion secondaire et sans doute tardive. Elle ne permet pas de remonter à la forme celtique ancienne du nom car elle n'est guère possible qu'en français médiéval. Cette piste du merle n'est pourtant pas à négliger totalement car l'onomastique, même approximative, est souvent déterminante en mythologie où les jeux de mots et de noms sont nombreux. On sait par ailleurs que les anciens textes français mentionnent un mystérieux esplumoir de Merlin qui a posé de sérieux problèmes à une philologie rationaliste ou peu encline à s'informer sur les méthodes et les raisonnements de la mythologie. La traduction la plus évidente de l'esplumoir semble pourtant être le lieu où loiseau enlève ses plumes. L'esplumoir serait ainsi une sorte de nid où l'oiseau Merlin abandonne l'une de ses apparences animales, c'est-à-dire l'un de ses masques animaux. Ce nid serait aussi l'ancêtre de tous les nids où, selon la tradition, peuvent éclore les fous carnavalesques. On sait avec quelle virtuosité Merlin peut justement prendre les apparences les plus diverses et avec quelle vivacité il sombre dans la folie.

Pour légitimer une tradition merlinesque du merle blanc, il n'est donc pas nécessaire de supposer une relation linguistique directe entre Merlin et le nom du merle (en latin, merula). La mythologie repose sur une linguistique plus fantastique que scientifique ; elle procède par assimilation et confusion poétique de mots beaucoup plus que par analyse scientifique de racines linguistiques. Il se peut aussi que le nom du merle soit hérité de Merlin comme le nom propre Renard a remplacé dans la langue le mot goupil, étymologiquement hérité du latin vulpes.

On notera toutefois que le merle dans le monde celtique est souvent associé à la magie et à l'Autre Monde. Son nom gaélique (druid-dhubh) souligne sa relation aux druides. On a pu parfois l'assimiler aux oiseaux de la déesse Rhiannon dont le chant fait échapper ceux qui l'entendent aux contingences du temps. Dans un épisode d'un roman français du Xe siècle (la Suite du Merlin), Merlin se déguise justement en barde et en devin comme s'il voulait rappeler par là l'éminente valeur de la musique, privilège des druides dans la civilisation celtique. Les personnes envoûtées par ce chant du merle sont littéralement transportées dans l'Autre Monde et vivent dans un temps différent du temps humain. C'est aussi l'un des pouvoirs de Merlin que de pouvoir s'abstraire du temps humain et de voyager à sa guise dans le passé et dans l'avenir. Le folklore du merle confirmerait au demeurant la relation mythologique, probablement ancienne, entre Merlin et cet oiseau. Un conte populaire français rattaché au conte-type 550 de la classification internationale et intitulé « Le merle blanc » permet une confrontation intéressante entre l'imaginaire du merle et la figure de l'enchanteur.


Un roi possède trois fils. Les deux aînés sont méchants et brutaux, le cadet est doux et simple d'esprit. Un jour le roi les rassemble et leur dit: «On m'a assuré qu’à cinquante lieues d'ici, dans une grande forêt, il y a une bête merveilleuse qu'on nomme le merle blanc. Cette bête a le pouvoir de rajeunir celui qui peut la posséder. Je suis très âgé : si donc l'un de vous peut me rapporter cette bête merveilleuse, je suis disposé à le récompenser par ma couronne ». Les deux aînés échouent dans leur quête car ils sont capturés par un roi qui leur prend tout leur argent. Mais le cadet, après avoir rendu service à un renard, bénéficie de la reconnaissance de l'animal qui lui explique comment capturer le merle blanc. L'oiseau merveilleux se trouve dans une grotte gardée par deux dragons. Le jeune homme pourra vaincre les dragons en leur jetant une pitance très particulière (deux pains trempés dans de l'eau-de-vie et deux oies). Après avoir acquis le merle blanc, le frère cadet décide d'aller délivrer ses deux frères mais ces derniers tentent, aussitôt délivrés, de se débarrasser de leur frère et de se présenter comme les seuls conquérants du merle blanc. Le cadet est à son tour sauvé par le renard qu'il avait arraché à la mort et revient à la cour de son père sous un déguisement. Il se revêt d'un habit de garçon de ferme, se teint le visage et vient demander au roi son père la garde du merle blanc. C'est alors que le merle blanc déclare qu'il ne rajeunira pas le roi si on ne lui amène pas celui qui l'a conquis sur les deux dragons. Le cadet déguisé est alors reconnu par le merle blanc tandis que les deux imposteurs sont brûlés. Peu après, le roi retrouve sa jeunesse grâce au merle blanc.


Ce conte présente, sous une forme démarquée, le thème des usurpateurs de l'exploit héroïque (on en retrouve les éléments principaux dans la légende de Tristan avec le motif des langues coupées et volées à ce dernier par un usurpateur de l'exploit). Ce conte met surtout en scène le personnage mythologique du merle blanc, véritable incarnation d'un enchanteur aux dons magiques. Le merle blanc, métamorphose du magicien, rajeunit à volonté ceux qu'il veut protéger des atteintes du temps. Même s'il ne rajeunit personne, on sait à quel point Merlin possède le pouvoir de jouer avec le temps, de le remonter ou de l'anticiper. De plus, la couleur blanche du merle signale son caractère féerique (ce trait est assez courant dans les légendes bretonnes, où l'on retrouve blanc cerf, biche blanche, blanc porc, etc.). Ainsi, Merlin, à l'instar du merle blanc, vient au secours de la souveraineté défaillante du roi qu'il protège. Il possède le pouvoir de rénover la royauté et de la protéger. C'est une preuve supplémentaire de la dualité de la fonction royale particulièrement marquée dans le monde indoeuropéen.

La Folie de Suibhne confirme le caractère volatile du fou des bois. Même s'il ne se nomme pas Merlin, on comprend que les deux figures sont assimilables. Suibhne comme Merlin manifeste des pouvoirs chamaniques. Comme l'a rappelé Mircea Eliade, les chamans volent toujours dans les airs, qu'ils soient sibériens, esquimaux ou nord-américains. Partout dans le monde, on attribue aux sorciers le pouvoir de se métamorphoser en animaux. Ils se transforment le plus souvent en oiseaux car ils acquièrent ainsi le véritable pouvoir des esprits : celui qui consiste à voler. Sous la forme d'un oiseau, le chaman sait aussi escorter les âmes défuntes dans l'Autre Monde. Le vol traduit une forme supérieure de l'intelligence qui peut s'élever au-dessus des simples intelligences humaines et se rapprocher ainsi de celle des dieux. Merlin-oiseau, c'est l'âme-oiseau qui se libère de la lourdeur terrestre. Sa folie qui le rend plus léger que l'air est une forme supérieure d'intelligence ou de conscience.

Quoi qu'il en soit des caractères ornithomorphes de Merlin, le rapport entre le nom de Merlin et celui du merle relève plutôt de l'analogie que d'une étymologie linguistique. Merlin n'est pas le nom primitif du personnage mais une forme francisée de celui-ci. La véritable étymologie de son nom reste fort discutée. Claude Sterckx rappelle à ce propos :


Le [Myrddin] original gallois a été le plus souvent rapproché du nom gallois de Carmarthen : Caerfyrddin parfaitement interprétable comme « la ville d’un [certain] Myrddin » alors qu'il faut l'entendre comme l'évolution de *castrum Moridunon par Eric P. Hamp : Myrddin < *Morij:n « le Maritime »... Certes, l'association de Merlin avec la mer n'apparaît guère dans ses aventures conservées mais elle pourrait se retrouver significativement dans sa parentèle.


On pourrait rappeler que l'adaptation latine et chrétienne du celtique Myrddin est Martin et que la forme galloise Marzin suggère un rapprochement analogique (mais non étymologique) avec les Marses qui passaient pour pratiquer la sorcellerie ; ce nom désignait des sorciers et charmeurs de serpents. On note en outre le rapprochement possible avec le nom de l'ours arth. La grande proximité du nom de Marzin avec celui de saint Martin conduit surtout à interroger la très riche tradition hagiographique et folklorique autour de saint Martin.¹7 Si le vénérable apôtre des Gaules n'a que faire de cette douteuse parenté avec un enchanteur des temps païens, il faut bien reconnaître qu'il possède lui-même des dons qui n'ont rien à envier à ceux du chamane. Simplement, ces dons sont une émanation de Dieu lui-même et non une allégorie des forces panthéistes."

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Selon Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes ( (Hachette Livre, 2000) :

"Et si le merle noir est courant, le merle blanc, quant à lui, est beaucoup plus rare. Il symbolise ainsi quelque chose de tout à fait exceptionnel."

Selon Leçons d'elficologie, Géographie, Histoire, Leçons de choses (Éditions Hoebeke, 2006) de Pierre Dubois, Claudine et Roland Sabatier,


"Le merle, en particulier le merle blanc est lié à l'ouverture de l'Autre Monde lors de Beltaine, la fête du Ier mai. L'entrouverture a lieu au moment du plein épanouissement de l'aubépine... et pour le seul élu de cœur ; le Prince Charmant, en quête de Belles Dormantes à réveiller. La porte végétale aux mailles crochues ne s'écarte que pour lui. Berger solaire, paladin de l'improbable, le merle blanc l'invite à pénétrer le nuptial autel et déposer ses lèvres sur les lèvres rouges de la promise engourdie. Seul ce baiser échangé au bord de l'Autre Monde ramène à la vie la nymphe du printemps et la nature pétrifiée."

Pierre Dubois et René Hausman, auteurs de L'Elféméride - Le Grand Légendaire des Saisons (volume Automne-Hiver, Éditions Hoebeke, 2013) rapportent un épisode lié au Merle et au mois de février :


"Dès février, quand il fait beau,

Galant Merle, Merlin Merlot

A dame Merlette, par ses chansons,

Commande des merletons.


Jadis, beau merle était blanc de neige, des pattes au bec...

Amoureux d'une merlette coquette qu'il espérait séduire en la courant de bijoux, il se faufila par une étroite fissure dans les cavernes sous la terre où les nains cachent leurs trésors.

Comme il plongeait son bec dans les monceaux d'or, un dragon lui cracha soudain un bouquet de flammes et de fumées noires. Il parvint à s'en sauver de justesse, le plumage à jamais noirci. De l'aventure beau merle gagna malgré tout un bec d'or et l'amour de sa coquette merlette séduite par l'élégante livrée de jais et le riche éclat de son baiser.

Le Merle blanc, si rare à apercevoir, ramène les vieilles gens à l'âge de quinze ans et fait traverser les frontières de Féerie à ceux dont l'âme répond à son chant. Plus rare encore, le Merle d'or guérit et guide les enfants perdus à la mer heureuse des vœux exaucés, où merles et grenouilles rassemblent leurs chansons autour d'un cœur de lune.

On dit encore que le chant du merle apporte de bonnes nouvelles, ainsi que le rencontrer sur un chemin : que l'on peut être envoûté par son chant si on l'écoute le soir trop longtemps."

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Dans L'Oracle de Merlin (Éditions Secrets d'étoiles, 2023), Magali et Sara Mottet proposent une carte sur le Merle blanc :


L'enchantement - La lune - L'air


Le légendaire : le merle, en langue celtique, se nomme druid dhubh, « le druide noir ». Le lien de cet oiseau avec les puissances magique vient de son chant crépusculaire : il fredonne à la nuit qui tombe, les sons qui ouvrent les portes et font franchir les seuils. Le chant du merle réveille les morts et endort les vivants.


La symbolique : Merlin tire peut-être son nom de ce petit messager des dieux. Comme lui, il se soustrait au temps qui passe, en volant d'une réalité à l'autre. Le merle, en son plumage noir ou parfois blanc, est oiseau des métamorphoses, prince et druide tout à la fois. Oiseau de lune, il veille et préside les cycles.


La force : sur le seuil, tous les possibles sont là. Les dieux offrent, proposent, chantent. L'opportunité se cache sous leurs pas. Au cherchant de suivre la trace, comme le chasseur, le gibier. L'allié, le compagnon de force se présentera au carrefour, ne reste plus qu'à l'apprivoiser.


L'animal : le merle est maître d'initiation, il ouvre les portes de Beltaine, rendant les rives de l'Autre Monde plus tangibles. Chez les Celtes, l'esprit merle inspirait les chants d'extase et guérissait les esprits et les corps malades.


L'entrave : à trop attendre les signes des dieux, le consultant peut s'égarer à leurs toiles fines, perdre son libre arbitre, sa volonté propre. C'est un écueil présent dans la quête de son moi profond.


La plante : l'aubépine, le buisson de mai qui, comme le merle, garde le seuil de l'entre-mondes et aide à sauter les barrières menant vers des paysages plus ensauvagés. On la disait souveraine pour faciliter la transe chamanique et les fées se reposent volontiers en ses racines. Merlin accepta l'enfermement dans un tronc d'aubépine par amour pour Viviane. Celui qui marche à la frontière des mondes veillera à s'appuyer sur un bâton sculpté de son bois.


Le chemin : il est temps de prendre son envol vers les collines et les landes. L'inconnu est là, la porte s'ouvre sur une lune ronde, la Déesse soutient l'aventureux, allègera son sac et son passé, le guidera sur les chemins de ce monde et de l'autre.


Le souffle de Merlin : « Dans une clairière, au pied de trois aubépines magiques, le chant d'un merle s'élève au crépuscule. L'air est vif, le trille mélodieux, les fées se vêtent du blanc de mai et chantent vers le Sidh. Le voyage sera beau. »


Renversée : le refus d'assumer ses rêves, de comprendre ses liens au monde invisible, à la légèreté, éloignera le merle. la peur de perdre, celle de prendre les risques de la découverte de mondes extravagants risquent fort d'entraver le parcours de vie.

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Contes et légendes :


Paul Sébillot, dans ses Contes populaires de la Haute-Bretagne. (G. Charpentier, 1880) a récolté une version du Merle blanc :


"LE PETIT ROI JEANNOT


Il était autrefois un roi et une reine qui avaient trois garçons : l'aîné s'appelait Hubert, le second Poucet, et le troisième qui était le plus gentil et le plus doux se nommait le petit roi Jeannot.

Quand ils furent devenus grands et capables de courir seuls le monde, leurs parents les firent venir devant eux, et le roi leur dit :

— Vous voilà en âge de montrer vos talents et votre courage : vous partirez demain tous les trois pour aller chercher le Merle blanc qui ramène les vieilles gens à l'âge de quinze ans et la Belle aux cheveux d'or. Celui qui parviendra à les amener ici aura notre royaume.

Le lendemain, les fils du roi se mirent en route, bien armés et munis de l'argent nécessaire pour le voyage qui devait être long : en suivant les indications qui leur avaient été données de marcher du côté de l'Orient pour arriver au but de leur entreprise, ils parvinrent à un carrefour où trois routes se présentèrent à eux. L'une était large et droite, bien unie et bordée de beaux arbres ; ce fut celle-là que choisit Hubert. Poucet en prit une autre qui était la plus rapprochée de celle dont son aîné avait fait choix; puis ils dirent à leur frère :

— Quel chemin vas-tu suivre ?

— Celui que vous m'avez laissé, puisque vous avez d'abord pris chacun celui qui vous paraissait le meilleur.

Ils se séparèrent, et après plusieurs jours de marche, les deux aînés arrivèrent à un endroit où les deux routes n'en formaient plus qu'une seule, et ils se mirent à voyager ensemble, demandant partout où ils passaient s'ils étaient encore bien éloignés du lieu où se trouvaient le Merle blanc et la Belle aux cheveux d'or. Beaucoup riaient en entendant ces paroles, et les autres disaient qu'on avait vu bien des gens passer pour aller tenter l'entreprise, mais qu'aucun d'eux n'était revenu.

Le chemin dans lequel s'était engagé le petit roi Jeannot était raboteux et coupé par des fondrières, et la marche y était pénible. Il ne se laissa pas rebuter par les obstacles, et bientôt il arriva dans un bourg où quelques maisons couvertes en chaume étaient bâties autour d'une petite église : à la porte du cimetière, il vit un mort étendu par terre, et enveloppé d'un mauvais drap de lit.

Il s'agenouilla auprès et fit une courte prière, puis il demanda à des personnes du pays qui, assises sur le pas de leur porte, le regardaient curieusement, pourquoi on laissait ainsi un chrétien sans sépulture.

— Le défunt, lui dit-on, était un mendiant trop pauvre pour payer son enterrement, et suivant l'usage d'ici, les prêtres ne mettent les corps en terre sainte que lorsqu'on a réglé d'avance ce qui leur est dû pour leur déplacement.

— Bonnes gens, dites au recteur de venir enterrer ce pauvre homme, je me charge de tous les frais.

Le petit roi Jeannot assista dévotement à la cérémonie, et après que la dernière pelletée de terre eut été jetée sur le défunt, il se remit en route.

En arrivant à un carrefour où il y avait une croix de pierre, il vit un petit renard qui, assis sur la terre, ne se dérangea pas à son approche et lui dit :

— Où vas-tu, mon ami ?

— Je ne sais pas trop, mon pauvre renard : je suis fils de roi, et par l'ordre de mon père, nous sommes partis , mes deux frères et moi, pour aller chercher le Merle blanc qui ramène les vieilles gens à l'âge de quinze ans et la Belle aux cheveux d'or. Celui qui pourra les amener au château sera roi, et comme tu le penses, nous sommes tous bien désireux de nous emparer de ces deux merveilles. Mais j'ai peur de ne pouvoir y parvenir, car je ne connais même pas la route qui mène à l'endroit où ces choses précieuses sont gardées.

— Ce sera toi qui les auras, dit le petit renard ; je suis l'âme du pauvre homme que tu as fait enterrer, et pour te récompenser de ta charité, j'ai obtenu de Dieu la permission de venir t'aider. Suis ce chemin en allant toujours dans la direction du soleil de midi ; mais ne te décourage pas, car la route est longue. L'oiseau se trouve près d'un château, dans une cage grossière ; tu le prendras et tu te garderas bien de le mettre dans une belle cage que tu verras tout à côté. Le Merle blanc serait si joyeux du changement qu'il sifflerait en signe d'allégresse , et les gens du château se hâteraient d'accourir et de te faire prisonnier. Plus tard je te dirai comment t'y prendre pour t'emparer de la Belle aux cheveux d'or.

Le renard disparut, et le petit roi Jeannot se remit en marche ; il chemina bien des jours et bien des nuits, et arriva enfin à un château qui paraissait plus grand et plus beau que celui de son père. Tout alentour était un jardin avec des arbres comme Jeannot n'en avait jamais vu. En s'y promenant, il aperçut le Merle blanc qui était dans une vilaine petite cage, aussi grossièrement faite que celle que les enfants de la campagne fabriquent pour élever les oisillons ; il prit l'oiseau et le plaça dans une grande cage toute dorée qui était à côté. Aussitôt le merle se mit à chanter pour montrer sa joie ; et une foule de gens sortirent du château et s'emparèrent de Jeannot.

Ils le jetèrent dans un cachot construit en pierres de taille, fermé par une grosse porte en chêne, et où la lumière ne parvenait que par un étroit soupirail garni d'énormes barres de fer. Mais le petit renard vint à son secours ; après avoir reproché à Jeannot de lui avoir désobéi, il lui dit de le suivre : alors la porte massive s'ouvrit devant lui ; il fit sortir Jeannot du château sans être aperçu des gardiens, puis il le conduisit à l'endroit où le Merle blanc était dans sa belle cage.

Lorsque Jeannot s'en fut emparé, le Renard lui dit :

— Tu vas suivre cette route jusqu'à ce que tu arrives à un cimetière abandonné, où tu verras une tête de mort que tu prendras pour la mettre dans les griffes du lion qui garde la Belle aux cheveux d'or ; mais aie bien soin de choisir le moment où il est endormi, car s'il était éveillé et t'apercevait, il te brûlerait : sa bouche jette le feu à plus de sept lieues loin et consume tout. Le Merle blanc t'indiquera le chemin qu'il faut prendre pour aller à l'endroit où la Belle est prisonnière.

Le petit roi Jeannot marcha encore longtemps avant d'arriver au cimetière, où il prit la tête de mort ; ensuite le Merle blanc lui indiqua le chemin qu'il devait suivre, et quand son maître était lassé, il lui sifflait de jolis airs qui lui faisaient oublier la fatigue.

Après avoir traversé une forêt dont les arbres étaient si épais et si touffus que le soleil ne pouvait passer au travers , Jeannot aperçut un grand château, dont toutes les portes étaient ouvertes, et on ne voyait personne pour le garder. Il parcourut avec précaution, et les pieds nus pour ne pas faire de bruit, une longue suite d'appartements, au bout desquels il vit le lion qui gardait la Belle aux cheveux d'or. Quand le monstre se sentait envie de dormir, il prenait entre ses énormes pattes la tête de la jeune fille, de peur qu'on ne la lui enlevât pendant son sommeil.

Lorsque Jeannot était entré dans le château, le lion, sentant qu'il allait bientôt sommeiller, tenait la Belle entre ses griffes, et il baillait en fermant à moitié les yeux. Le Merle se mit à siffler un air si doux que le lion s'endormit tout à fait. Alors Jeannot se montra, mit un doigt sur sa bouche pour indiquer à la jeune fille qu'il fallait se taire, et s'avançant sur la pointe du pied, il ôta doucement d'entre les pattes du lion la tête de la Belle aux cheveux d'or, et mit à la place la tête de mort qu'il avait trouvée dans le cimetière.

Alors la Belle aux cheveux d'or le suivit sans mot dire, et il se hâta de quitter le château avant le réveil du lion.

Le petit roi Jeannot était bien joyeux, et il marchait gaiement pour retourner chez ses parents avec les deux merveilles dont il s'était emparé. Après quelques jours de route, et près de l'endroit où il avait trouvé le Merle blanc, il rencontra ses deux frères qui virent bien qu'il ne leur restait plus qu'à rebrousser chemin, puisque Jeannot était en possession de ce qu'ils étaient venus chercher.

Ils semblaient contrariés de la réussite de leur cadet ; ils lui parlaient peu, et cheminant derrière lui, ils jetaient des regards d'envie sur les trésors qu'il avait.

Comme ils passaient par un sentier étroit qui côtoyait un précipice, Hubert poussa violemment son frère qui y tomba, laissant échapper la cage qu'il tenait à la main, et dont Poucet s'empara aussitôt ; et tous deux continuèrent leur route, après avoir forcé la Belle aux cheveux d'or à les suivre.

La chute du petit roi Jeannot avait été amortie par des ronces et des ajoncs auxquels il s'était accroché quand il se sentit dégringoler, et l'endroit du précipice où il tomba avait un épais buisson qui déchira ses habits, mais l'empêcha de se faire mal. Il se releva, et se mit à regarder pour voir s'il était possible de s'échapper du précipice ; mais les bords en étaient escarpés comme un mur, et il était si profond que les arbres qu'on apercevait en haut paraissaient à peine aussi grands que des touffes d'ajoncs.

Quand il se fut rendu compte de la position affreuse dans laquelle il se trouvait, il s'assit sur une pierre, et il se désolait en pensant qu'il allait mourir de froid et de faim, loin de ses parents.

— Ah ! disait-il, c'est ici que j'aurais bien besoin de mon petit renard.

Comme il achevait ces mots, il vit au haut de l'escarpement le renard qui lui dit :

— Te voilà dans une fâcheuse situation, mon ami.

— Hélas ! je suis dans la peine et dans la misère ; mes frères m'ont précipité dans ce gouffre pour s'emparer du Merle blanc et de la Belle aux cheveux d'or, et je ne sais comment je pourrai sortir d'ici.

— Ne t'afflige pas, mon ami; je suis venu pour t'aider. Je vais allonger ma queue jusqu'à ce qu'elle arrive à toi : tu la prendras dans ta main, et tu te hisseras jusque sur le haut.

Quand le petit roi Jeannot fut tiré du précipice , le renard lui dit :

— Que vas-tu devenir, mon ami ?

— Hélas ! je ne sais pas, et j'aurais encore bien besoin de vos conseils.

— Retourne au château de ton père, et présente-toi comme un médecin qui passe par là, et qui vient voir s'il n'y a pas quelqu'un qui ait besoin de ses soins. Il ne te reconnaîtra pas d'abord sous ton nouveau costume, car les fatigues du voyage t'ont changé et bruni. Quant à moi, mon rôle est fini, et tu ne me reverras plus, car tu as surmonté les dangers les plus grands.

Aussitôt le petit renard disparut avant que le petit roi Jeannot eût eu le temps de le remercier.

Le jeune homme continua sa route, et s'étant habillé d'après l'avis de son conseiller, il arriva au château de son père, qu'il demanda à voir.

Quand il fut en sa présence, il le salua poliment, et lui dit que, comme il était médecin, il n'avait pas voulu passer devant un château aussi considérable sans venir offrir ses services au maître de la maison, au cas où il aurait eu quelqu'un à soigner.

— Je ne sais, dit le roi, si vous serez plus habile que vos confrères. Le Merle blanc qui ramène les vieilles gens à l'âge de quinze ans et la Belle aux cheveux d'or sont ici depuis quelques jours ; ils ne veulent ni boire ni manger et ne font que pleurer, et les médecins ne savent que leur faire.

— Je serai peut-être plus heureux que les autres, dit Jeannot, si vous voulez me les montrer.

Le roi le mena à l'endroit où était le Merle blanc triste et morfondu dans sa belle cage. Dès que l'oiseau aperçut le petit roi Jeannot, il agita ses ailes, et s'écria :

— Ah ! voici celui qui m'a tiré de la vilaine cage et mis dans la belle !

Et aussitôt il siffla un air joyeux, et bientôt il mangea avec avidité les graines qui étaient devant lui.

Lorsque le petit roi Jeannot entra dans la chambre où la Belle aux cheveux d'or était assise et pleurait, elle essuya ses larmes et dit en souriant :

— Voici mon sauveur, celui qui m'a délivrée des griffes du lion !

Alors Jeannot se jeta aux pieds de son père qui le reconnut et l'embrassa, et sa mère fut aussi bien joyeuse, car elle avait cru que son fils était perdu.

Le roi apprit la méchanceté des deux aînés qui avaient voulu tuer Jeannot pour s'emparer des merveilles qu'il avait conquises, et avoir la couronne : il les chassa et les maudit.

Il donna ensuite son royaume au petit roi Jeannot, qui épousa la Belle aux cheveux d'or et vécut heureux.


Conté en 1878, par Marie Huchet , d'Ercé-près-Liffré (Ille-et-Vilaine), âgée de 13 ans, fille du jardinier du Bordage. Elle a appris ce conte de sa mère, élevée non loin de là dans la commune d'Andouillé, et qui le tient de « son père de nourrice ». J'ai entendu dans le même pays d'autres versions très voisines, et sous le titre du Merle d'Or, on m'a conté à Ercé une autre légende que je publierai : le point de départ et le dénouement sont à peu près les mêmes que dans le Petit roi Jeannot ; mais le milieu est très différent."

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Jean-Michel Adam, Jean-François Halté et André Petitjean proposent une autre version du conte "Le Merle Blanc : Exercice de lecture et d'écriture." (In : Pratiques : linguistique, littérature, didactique, n°11-12, 1976. Récit 1. pp. 115-130 :


"Un roi assez vieux avait trois fils. Les deux aînés étaient méchants, emportés, brutaux même. Quant au cadet, il était doux, mais assez simple d'esprit. Un certain jour, le roi les rassembla tous trois et leur dit :

— On m'a assuré qu'à cinquante lieues d'ici, il y a une bête merveilleuse qu'on nomme le merle blanc. Cette bête a le pouvoir de rajeunir celui qui peut la posséder. Me voilà avancé en âge : si donc quelqu'un pouvait m'apporter cette bête merveilleuse, je suis disposé à l'en récompenser par ma couronne.

L'aîné, prenant alors la parole, demanda à son père de le laisser aller à la recherche du merle blanc et déclara qu'il ne reviendrait point sans l'avoir trouvé.

Le roi lui fit donner des armes, un bon cheval et de l'argent, et le laissa partir.

Après avoir marché bien longtemps, il arriva dans une grande et belle ville où régnait alors un roi débonnaire et ami du plaisir. Le prince bien accueilli par les habitants qui le voyaient porteur d'un beau sac rempli d'or, ne tarda pas à être introduit au milieu de la cour dissipée du roi régnant. De sorte que, un an après son départ, il n'était pas encore de retour.

Voyant cela, le second fils du roi partit à la recherche du fameux merle blanc, emportant comme son frère un beau cheval, des armes et de l'or. Il lui arriva les mêmes aventures qu'à son frère, qu'il rencontra, dépouillé de tout, dans la ville des plaisirs. Malgré cet exemple, il y mena une vie dissipée, oubliant complètement et son père et la couronne promise à celui qui pourrait ramener le grand merle blanc. De sorte qu'un an après son départ, le roi n'en avait encore reçu aucune nouvelle.

Alors le cadet dit à son père :

— Sire, si vous le permettez, j'irai, moi aussi, à la recherche de la bête merveilleuse, et, Dieu aidant, j'espère vous revenir avant trois mois. Faites-moi donner un peu d'argent. Je n'ai pas besoin d'armes et de cheval pour faire ce voyage. C'est à ma bonne étoile que je remets le soin de son succès.

Après quelques difficultés, le roi laissa partir son dernier fils.

Cinq jours après avoir quitté le palais de son père, le prince traversait une forêt lorsqu'il entendit crier une bête. Courir dans cette direction et arriver auprès d'un renard pris au piège fut pour lui l'affaire d'un instant. Emu de pitié, le jeune prince débarrassa le renard, qui le remercia en lui disant :

— Ecoute, tu m'as sauvé la vie. Pour te récompenser de ton bon cœur, je me mets à ta disposition ; quand tu auras besoin de mon assistance, tu diras : « Renard, renard, passe monts et vallées, j'ai besoin de ton secours ». Je viendrai, et il n'est point de chose qui puisse me résister. Je sais que tu vas pour t'emparer du merle blanc. Il se trouve à deux lieues d'ici, à cent pas de la grosse tour de la ville. Il est dans une grotte gardée par deux dragons. Pour endormir ces bêtes, tu prendras seize pains de quatre livres et deux oies. Tu mettras tremper les pains dans l'eau-de-vie et tu iras près de la grotte jeter ces provisions aux dragons. Une heure après, le merle blanc sera en ta possession. Cours, et surtout fais diligence. Un dernier conseil : ne rends service à personne avant que je ne t'aie revu. Adieu !

Ayant ainsi parlé, le renard disparut dans la profondeur du bois.

Resté seul, le prince continua sa route et arriva bientôt aux portes de la ville où sa mise simple ne le fit pas remarquer. Ayant entendu le bruit de la trompette dans une rue voisine, il s'y rendit et y vit une nombreuse populace entourant les officiers du roi, qui annonçaient l'exécution pour le lendemain matin de deux princes étrangers coupables de haute trahison.

Le jeune homme ne douta pas que ce ne fussent ses deux frères. Il alla chercher les pains, les oies et l'eau de vie qui lui étaient nécessaires, et partit pour rejoindre la grosse tour de la ville. Il y arriva, compta cent pas en allant droit devant lui et trouva effectivement la grotte du merle blanc. Une grande odeur de soufre le suffoqua, mais il s'approcha et jeta aux dragons les provisions qu'il avait apportées. Une heure après, le fameux merle blanc était en sa possession. C'était un oiseau gigantesque dont les ailes brillaient comme le soleil.

— Que veux-tu de moi ? demanda l'oiseau ; parle ! je suis à tes ordres.

— Je voudrais d'abord que tu me fasses délivrer mes deux frères qui sont prisonniers du roi.

— Soit ! monte sur mon cou et je t'y conduirai.

Ce disant, le merle blanc se rapetissa tellement qu'il ne parut pas plus gros qu'un coq. Le prince enfourcha ce nouveau coursier et se trouva bientôt au milieu de ses frères, qu'il enleva au nez de leurs gardiens ébahis.

Malgré le bon service que venait de leur rendre leur cadet, les deux princes ne songèrent, aussitôt libres, qu'à s'emparer de la bête merveilleuse.

— As-tu vu, dit l'un, la belle carrière d'or qui se trouve là-bas ?

— Non, je n'ai pas songé à la regarder en passant.

— Alors, venez la voir.

Et les trois frères de s'approcher du gouffre. Pendant que le cadet se penchait pour mieux voir, il fut poussé par ses deux frères et tomba au fond de la mine.

Lorsqu'il revint à lui, il songea au renard qu'il avait sauvé et se mit à crier :

— Renard, renard, passe monts et vallées, j'ai besoin de ton secours ! Ces mots étaient à peine prononcés que déjà le renard était auprès de lui, et, en léchant les plaies que lui avait faites sa chute au fond du souterrain, le guérit complètement.

— Maintenant que te voilà guéri, lui dit le renard, il te reste à sortir du trou. A cet effet, tu vas te tenir à ma queue et je te remonterai. Ne t'avise pas de lâcher ma queue, car ce serait à recommencer. Tiens-toi bien, je monte !

Et le renard monta en l'air, traînant après lui le prince cramponné à sa queue. Le renard allait atteindre le bord du gouffre lorsque le prince, fatigué, lâcha le renard et retomba tout meurtri au fond du gouffre.

Le renard revint trouver le jeune prince, le ranima et lui fit recommencer l'ascension du souterrain.

Cette fois, le prince arriva heureusement en terre ferme.

Après avoir remercié le renard des services qu'il lui avait rendus, le jeune prince s'en alla rejoindre le château de son père. Avant d'y arriver, il se vêtit d'un habit de garçon de ferme, se teignit le visage et vint demander au roi son père, qui ne le reconnut pas sous ses habits d'emprunt, de lui donner la garde du merle blanc que ses frères avaient rapporté comme leur conquête. Il fut accepté.

Il apprit alors que le merle blanc avait déclaré au roi qu'il ne le rajeunirait pas si on ne lui amenait celui qui l'avait conquis sur les deux dragons. Les deux princes avaient dit à leur père que c'était eux-mêmes qui avaient pris la bête, et que c'était pour se venger que le merle blanc disait que ce n'était pas eux qui l'avaient pris.

Dès que le jeune prince fut entré dans la salle où se trouvait le merle blanc, il vit l'oiseau s'abaisser et lui commander de monter sur son cou, ce qu'il fit. Une seconde après, tous deux étaient dans la salle du roi à qui ils racontèrent les supercheries des deux princes.

Outré de colère, le roi fit dresser deux bûchers dans la cour du palais, y fit lier ses deux fils aînés et les fit brûler vifs. Puis il prit sa couronne et la donna au jeune prince.

Un instant après, le vieux roi était redevenu jeune, grâce au fameux merle blanc."

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Littérature :


Alfred de Musset, Histoire d'un merle blanc, 1888 :


Jules Renard :


"Le merle blanc existe, mais il est si blanc qu'on ne le voit pas, le merle noir n'est que son ombre."



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