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  • Anne

Le Dictame






Étymologie :

  • DICTAME, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1548 dictame (F. Rabelais, Le Quart Livre, éd. R. Marichal, LXII, 71) ; 1629 au fig. « baume, soulagement » (Corneille, Mélite, éd. Ch. Marty-Laveaux, I, 234, var. 1). Empr. au lat. class. dictamnum (d'où les formes dictamnum, 1544, M. Scève, Délie, 422 ds Hug. ; dictamne 1704, Trév.) lui-même empr. au gr. δ ι ́ κ τ α μ ν ο ν « id. ». A remplacé la forme pop. ditan [ca 1160 ditan (Eneas, 9566 ds T.-L.)].


Lire également la définition du nom dictame afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Origanum dictamnus ; Gingembre des jardins.




Botanique :









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Symbolisme :


Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Cette plante aromatique, espèce d'origan, originaire d'un mont de Crète appelé Diktè, passait pour magique aux yeux des anciens peuples de la Méditerranée orientale (Syriens, Phéniciens, Euphratéens, Crétois, Araméens, etc.) qui l'ont consacrée à leurs dieux. Le dictame fut également dédié à la déesse Lucine, à Hécate (apparentée à Artémis) et surtout à Rhéa qui, sur le mont Diktè, aurait donné naissance à Zeus.

Selon une croyance de l'Antiquité, "il suffisait à une chèvre ou à une biche blessée par une flèche de brouter les feuilles du dictame pour que la flèche se retire d'elle-même de l'animal".

La plante au lourd parfum, qui était autrefois appliquée sur les blessures et les plaies, était également employée pour provoquer un accouchement rapide ou un avortement et pour soigner l'hystérie, l'épilepsie, les vers intestinaux et les piqûres de serpent.

Son suc éloigne les animaux venimeux. Selon une croyance de Crète, "un scorpion, arrivant sur un dictame qu'un passant a foulé aux pieds se donne immédiatement la mort en retournant son dard contre lui-même".

Les fumigations de dictame frais sont propices à la divination, l'état médiumnique et l'invocation des esprits : "Les apparitions prennent forme dans la colonne de fumée qui monte du réchaud". La recette pour "favoriser les projections astrales" est la suivante : "On mélange à parts égales : dictame, oliban, benjoin amygdaloïde, vanille, bois de santal. Quand la mixture commence à brûler, on jette dessus quatre ou cinq graines fraîches de courge. La tradition recommande de faire cette fumigation au coucher du soleil, à la fin d'une belle et chaude journée d'été durant laquelle on aura mangé très légèrement ou mieux pas du tout".

Le dictame joue un grand rôle dans la tradition bulgare qui lui attribue une origine céleste : "Autrefois, les cieux étaient habités par un peuple céleste semblable aux Terriens qui mangeait, guerroyait, tombait malade tout comme les humains. Ce peuple avait l'habitude de descendre sur terre et de se réunir autour d'une colline où poussait le dictame, pour y festoyer. Ce sont ces êtres célestes qui auraient laissé le dictame aux hommes en guise de remède : lorsque les mortels souffriraient des maladies célestes, il leur suffirait de les utiliser pour se soigner et guérir".

Chaque année, à la veille de l'Ascension, ceux qui souffrent du "mal des fées" (terme regroupant notamment les maladies graves ou mystérieuses, les atteintes nerveuses, comme l'épilepsie, la neurasthénie, l'hystérie, etc.). Les infirmes et les femmes stériles se rendent sur cette colline "dormir sous le dictame". Ils se couchent sous ses tiges, disposent par terre une toile blanche ou un bol rempli d'eau et des offrandes (pain, miel, vin) destinées aux Samodivi, ou fées présidant au maladies et aux plantes médicinales : ces dernières affectionnent particulièrement le dictame dont elles cueillent les fleurs durant la nuit de l'Ascension, qui marque le début de la "saison des fées" (laquelle dure jusqu'à la fin de l'été).

A minuit, "lorsque se fait sentir un léger souffle de vent, on croit que les Samodivi viennent cueillir le dictame et laisser un signe de guérison ou de mort. Les bruits nocturnes se transforment alors en "murmures" et "chants" et l'on entend les Samodivi prononcer le nom du malade et le remède qui le guérira ou bien le nom de la maladie dont il souffre. Au petit matin, les pèlerins doivent quitter ce lieu dans un silence profond et sans se retourner".

Si, sur la toile blanche ou le bol d'eau, on trouve ne coccinelle une feuille ou une herbe, la guérison est assurée alors que si c'est de la terre, on redoute la mort.

Le folklore serbe fait mention de rites similaires : la veille de l'Ascension également, les fées (vili) cueillent le dictame tandis que les malades nerveux dorment sous la plante après y avoir déposé des dons. Le lendemain, ils doivent trouver un signe concernant leur sort.

Ce pouvoir du dictame tient à ses effets hallucinogènes : "Sous l'action de son parfum lourd et enivrant les malades se laissent tomber dans une "mort" imaginaire - état à travers lequel ils effectuent le contact mystique avec les forces et les créatures surnaturelles".

Signalons encore l'interdiction faite aux femmes de ramasser une plante qui a été foulée par les Samodivi.

Selon la tradition bulgare toujours, pendant la "semaine des Roussalii" (du nom des créatures féeriques apparaissant sous forme de jeunes femmes ou de papillons blancs, qui arrivent sur terre une semaine après la Pentecôte), les morts battent le dictame : c'est pourquoi il faut, le samedi avant la Pentecôte réservé aux morts, "bien nourrir les trépassés". On relève aussi le rite suivant : "Au lever du soleil et dans un silence total, les femmes vont verser de l'eau sur les tombes pour que les pieds des morts ne s'enflamment pas en battant le dictame (1)".


1) Le contact du dictame et surtout de ses racines provoque des brûlures. La plante, par temps très chaud, peut même s'enflammer et brûle.

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Selon Romain Menini, auteur d'un article intitulé : « L'« horrifique dictame » de Rabelais à Artaud », et paru dans la Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 111, n° 3, 2011, pp. 515-537 :


Le dictame, plante originaire du mont Dicté en Crète, célèbre pour ses propriétés vulnéraires, est entré très tôt en littérature. Aristote, Théophraste et Pline, entre autres, lui reconnaissaient le pouvoir tout à fait légendaire de guérir les animaux (cerfs ou chèvres sauvages) atteints par une flèche d’homme. [...]

C’est au Quart livre de Rabelais (1552) qu’il revient d’offrir la première occurrence littéraire du mot sous sa forme moderne, tout en relayant la légende qui accompagne la plante depuis l’Antiquité.

[...]

Or, à ce simple dont on a surtout déployé la thaumaturgique foliation dans ce que Saint-John Perse eût nommé la « terre arable du songe », on peut accorder toutes sortes de propriétés miraculeuses — ce que les successeurs en « matière médicale » d’Aristote et Théophraste n’ont pas manqué de faire. A. S. Pease faisait de ces propriétés mirifiques — pour la plupart éjectives ou « helctiques » — un résumé succinct ; de la flèche du chasseur au venin du serpent, en passant par le nouveau-né lors de l’accouchement, le dictame faciliterait toute sortie ou éjection d’un élément « étranger » hors du corps à guérir ou à délivrer.

D’autre part, — et c’est aussi ce qui a fait sa fortune — la plante est le plus souvent citée chez les Anciens dans un exemplum visant à défendre l’intelligence des animaux qui, eux aussi, ont en partage quelque « prudence » (Aristote) ou même une part de « raison (ratio) » (Plutarque). Ainsi l’histoire de la sagesse des chèvres sauvages de Crète apparaît-elle pour la première fois dans l’Histoire des animaux du Stagirite :


Beaucoup d’autres quadrupèdes agissent sagement pour se protéger, puisqu’aussi bien en Crète, dit-on, les chèvres sauvages qu’un trait a frappées, recherchent le dictame. Cette plante semble avoir la propriété de faire sortir les flèches fichées dans le corps.


La description des vertus éjectives du dictame est plus ample dans les Recherches sur les plantes de Théophraste :

Le dictame au contraire est propre à la Crète ; doué de vertus étonnantes, il est utilisé dans bien des cas, mais surtout pour les femmes en couches. Sa feuille ressemble assez à celle du pouliot et s’en rapproche aussi quelque peu pour le goût, mais ses brins sont plus grêles. On en utilise les feuilles, non les rameaux ni le fruit ; à côté de bien d’autres usages, il sert surtout, comme il a été dit, dans les accouchements difficiles, soit qu’il les rende aisés (on le prétend), soit qu’il calme au moins les douleurs (c’est reconnu de tous) ; on le donne en potion dans de l’eau. Il est rare, à la fois parce que le territoire qui le produit est peu étendu et parce que les chèvres le broutent complètement, car elles en sont friandes. On prétend véridique même l’histoire des traits, à savoir que atteintes par des flèches s’en débarrassent en le mangeant. Tel est donc le dictame, telles sont ses vertus.

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Contes et légendes :


Romain Menini, auteur d'un article intitulé : « L'« horrifique dictame » de Rabelais à Artaud », et paru dans la Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 111, n° 3, 2011, pp. 515-537 précise comment la légende antique s'est transmise jusqu'à nous :


[Aux] deux sources originaires, il faut ajouter les quatre auteurs antiques, tributaires d’Aristote et de Théophraste, qui ont permis la diffusion du mot grec et de sa légende : Cicéron, Virgile, Plutarque et Pline.

Cicéron, dans le traité De la nature des dieux (II, 126) se contente de transmettre la guérison légendaire des prudentes chèvres crétoises :

On raconte (…) que les chèvres sauvages, en Crète, quand elles sont transpercées par des flèches empoisonnées, cherchent une herbe que nous appelons dictame ; quand elles en ont mangé, les flèches, dit-on, leur tombent du corps.

À la fin de l’Énéide, au livre XII qui raconte la guerre des Troyens contre l’armée de Turnus, Vénus vient au secours d’Énée, dont le corps est percé d’un trait. Le dictamnum fait alors immédiatement effet, non plus sur une chèvre sauvage, mais sur le héros épique, protégé de la déesse :

Alors Vénus, frappée des cruelles douleurs de son fils, va maternellement cueillir sur l’Ida de Crète le dictame dont la tige s’enveloppe d’un jeune feuillage et se couronne d’une fleur éclatante. Les chèvres sauvages connaissent bien cette herbe lorsque les flèches ailées se sont attachées à leur dos.

[...]

Plutarque évoque à son tour, dans ses deux traités sur les animaux, « De sollertia animalium » et « Bruta animalia ratione uti » — qui portent dans la traduction d’Amyot les titres suivants : « Quels animaux sont les plus advisez, ceulx de la terre, ou ceulx de l’eau » et « Que les bestes brutes usent de la raison » —, les chèvres de Candie :

Qui a monstré aux chévres de Candie, quand elles ont reçeu des coups de traict dedans le corps d’aller chercher l’herbe du Dictame, laquelle leur fait sortir les fleches quand elles en ont mangé ?

et les chevres de Candie quand elles sont frappees d’un coup de traict, elles vont manger de l’herbe appellee Dictame, dont elles font tomber facilement les traicts

Et Pline, en deux endroits de son Histoire naturelle, qu’on peut lire dans la traduction pionnière d’Antoine du Pinet (1562) :

Il y encore plusieurs autres choses servans à la santé de l’homme, qu’on a apprinses des bestes brutes. Car les Cerfz monstrerent premierement la vertu du Dictam : par ce que, se sentans blessez, ilz y auoyent recours pour faire sortir hors les flesches dont ilz se sentoyent lardez, en mangeant de ladicte herbe. [en manchette : * Dioscoride dit que ce furent les chevreaux, les Dains, et les Chevres sauvages.]44 Elles [les biches] ont aussi montré la vertu du dictam, en ce que, se sentans blessees, elles y recouroyent pour se scourre [sic] des fleches dont elles estoyent lardees, ainsi qu’avons monstré cy dessus. Ceste herbe se trouve seulement en l’Isle de Candie. Elle a ses branches fort menuës, et est semblable au pouliot, ayant un gout acre et brulant. Elle ne jette ny fleur, ny graine, ny tige : et par ainsi se faut esmerveiller si elle est rare, car elle vient seulement en quelques endroitz de l’Isle de Candie : joint aussi que les dains et les biches en sont fort friandes.

Les auctoritates ci-dessus ont assuré au dictame une renaissance possible. Les récits légendaires des Anciens, qu’on a recueillis soigneusement, ont fait bien plus que combler la réelle méconnaissance d’une plante qu’au quotidien, en France, on ne pouvait cueillir ; les verba — c’est-à-dire la légende — ont ainsi pris le pas sur la res. Aussi, dès qu’il se fixe dans un signifiant unique, en français, le « dictame » peut enfin devenir un véritable motif littéraire.

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Littérature :


A Paul M.


Sois loué, doux penseur, toi qui prends dans ta main !

Le passé, l’avenir, tout le progrès humain, !

La lumière, l’histoire, et la ville, et la France, !

Tous les dictames saints qui calment la souffrance, !

Raison, justice, espoir, vertu, foi, vérité, !

Le parfum poésie et le vin liberté, !

Et qui sur le vaincu, cœur meurtri, noir fantôme, !

Te penches, et répands l’idéal comme un baume !


Victor Hugo, "A Paul M." (vers 11-18) in Les Contemplations, 1856.

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Romain Menini, auteur d'un article intitulé : « L'« horrifique dictame » de Rabelais à Artaud », et paru dans la Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 111, n° 3, 2011, pp. 515-537, donne des exemples précis de l’apparition de la dictame dans la littérature :


Artaud, pendant son internement à Rodez notamment (1943-1946), fait du « dictame » l’un de ses mots fétiches. Il écrit même, en septembre 1945, à Henri Parisot :


Car si Edgar Poe a été trouvé mort un matin au bord d’un trottoir à Baltimore, ce n’est pas dans une crise de delirium tremens due à l’alcool, mais parce que quelques saligauds qui haïssaient son génie et ne voulaient pas de sa poésie l’ont empoisonné pour l’empêcher de vivre et de manifester l’insolite, horrifique dictame qui se manifeste dans ses vers.

(Artaud, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, NRF, éd. P. Thévenin, XXVI tomes, 1976- 1994 [désormais noté OC], t. IX, p. 169-170).

[...]

Le Sermon en question [de Saint François de Sales] reprend le thème du dictame de manière inattendue :


Aristote raconte que les chevres sauvages de Candie (Pline en dit de mesme des cerfz) ont une malice et ruse, ou plustost un instinct admirable ; car estant transpercees d’une flesche, elles recourent au dictamon, par le moyen duquel la flesche est expulsee et rejettee du cors. Mays qui est le Chrestien qui n’ayt esté quelquefois blessé du dard de la Passion du Sauveur ? Qui est le cœur qui ne soit atteint, considerant son Sauveur foüetté, tourmenté, garrouté, cloüé, couronné d’espines, crucifié ? Mays je ne sçay si je le dois dire, que la pluspart des Chrestiens ressemblent aux hommes de Candie desquelz parlant l’Apostre [Tit., I, 12], il dit : Cretenses mendaces, ventres pigri, malæ bestiæ ; Les Candiotz sont menteurs, ventres coüars, mauvaises bestes. Au moins puis je bien dire que plusieurs ressemblent aux chevres sauvages de Candie ; car ayant esté blessés et atteins en leur ame de la Passion du Sauveur, ilz recourent incontinent au dictamon des consolations mondaines, par lequel les dars de l’amour divin sont rejettés et repoussés de leur mémoire.

(Saint François de Sales, Sermon LXI pour la Fête de l’Assomption (15 août 1602), Œuvres complètes, t. VII, 1er vol., Annecy, 1896, p. 447).

L’analogie avec la Passion offre l’un des tout premiers emplois figurés du dictame, qui deviendra fréquent au XIXe siècle. Le passage sonne d’autre part comme un véritable intrus dans la littérature française en ce qu’il prend le dictame — celui des « consolations mondaines » — en mauvaise part et enjoint de s’en détourner pour ressentir en sa chair le martyre du Christ. Scève, beaucoup plus tôt, avait déjà esquissé un tel élargissement de sens du mot, en contexte vulnéraire ; la blessure était alors une plaie amoureuse. Le poète calquait, dans sa Delie (1544), le dictamnum de Virgile et de Pline et déplorait l’absence de dictame :


Fust elle, aumoins, par vertu pitoyable

Mon dictamnum, comme aux Cerfs Artemide,

Tirant le traict de ma playe incurable,

Qui fait mon mal ardemment estre humide.

Scève, Delie, sonnet CCCCXXII, v. 7-10


D’après le Trésor de la Langue Française, il faut attendre la Mélite de Corneille (1633) pour trouver le premier emploi figuré du mot apparaissant avec sa graphie moderne :


Je sens que tout à coup mes regrets adoucis

Laissent en liberté les ressorts de mon âme :

Ma raison par ta bouche a reçu son Dictame

[...]

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