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  • Anne

Le Cormoran




Étymologie :

  • CORMORAN, subst. masc.

Étymol. et Hist. xiie s. [daté d'apr. A. Thomas ds Romania, t. 36, 1907, p. 308] cormare[n]g (Glose sub silencio legende, loc. cit.) − 1599 cormarans (plur.), Ph. de Marnix ds Hug. ; xiiie s. kormoront (Gloss. hébr.-fr., éd. M. Lambert et L. Brandin, p. 34 1. 57), forme isolée ; ca 1379 [date du ms.] cormorant (Modus et Ratio, éd. G. Tilander, t. 1, p. 155) − 1680, Rich. ; 1550 cormoran (A. Paré, Œuvres, éd. F. Malgaigne, t. 1, p. 141). Prob. composé de l'a. fr. corp « corbeau » et de *marenc adj. « marin », ce dernier étant dér. du lat. mare avec le suff. -enc (germ. -ing) ; on trouve corvum marinum ds les Gloses de Reichenau (éd. Klein-Labhardt, t. 1, p. 88, 701) où marinum serait, d'apr. FEW t. 2, p. 1240 b, une latinisation du germ. *-maring. Le passage de -a-à -o- est dû soit à une assimilation progressive (A. Thomas, Essais, p. 272, note), soit, moins vraisemblablement, à l'influence du breton mor « mer », le cormoran étant appelé en bret. mor-vran, littéralement « corbeau de mer » (FEW, loc. cit.).


Lire également la définition du nom cormoran afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Zoologie :


Jean-Pierre Jost et Yan-Chim Jost-Tse, auteurs de L'automédication chez les animaux dans la nature : et ce que nous pourrions encore apprendre d'eux (Éditions Connaissances et Savoirs, 2015) rapportent une compétence de guérisseur des cormorans :


Le contrôle des endoparasites chez les oiseaux peut parfois avoir un aspect inattendu. Dans une étude de Robinson et al., il semblerait bien que le cormoran à aigrette (Phalacrocorax auritus) fasse usage de petites pierres afin d'éliminer les endoparasites. Sur le lac Ontario, on a trouvé des petites pierres dans l'estomac des femelles cormorans. Ces dernières étaient fortement parasitées par des nématodes alors que les mâles ne l'étaient pas et ces derniers n'avaient pas de pierres dans leur estomac. La situation sur le lac Érié diffère dans ce sens que le parasitage des cormorans par les nématodes est minimes et leurs estomacs ne contiennent pas ou peu de petites pierres. IL est reconnu que chez les oiseaux qui se nourrissent de graines, on trouve régulièrement une quantité de gravier très fin dans leur gésier dont la fonction est de broyer les graines ingérées. En revanche, chez les cormorans qui se nourrissent exclusivement de poissons, on ne trouve ordinairement aucun minéral dans leur système digestif. Les auteurs de cette étude pensent que dans le cas des cormorans à aigrettes, il pourrait bel et bien s'agir d'une automédication.

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Croyances populaires :


Selon le site Pirates-corsaires :


Le pêcheur n'aime pas le cormoran, car en voir un signifie que la pêche sera maigre, surtout si une mouette suit. Les cris du cormoran annoncent une prochaine dégradation de la météo.




Symbolisme :


Selon Michel Rousseau, auteur d'un article intitulé "Les Palmipèdes. Ethnozoologie et Ethnozootechnie." (Bulletin de l'Académie Vétérinaire de France, 1988) :


[...] Des pêches fort curieuses font appel, soit au cormoran, soit à l'oie ou au canard (note c) :


Note : « Depuis des temps très reculés » « en Chine et en Indochine » le « Cormoran de Chine » Hydrocorax (ou Pelicanus) sinensis, brun et blanc, est dressé pour la pêche sur lac. Dès leur 10e jour pour « jusqu'à l'âge de 10 ans ». Un anneau d'osier au cou les empêche d'avaler le poisson pris « qui peut peser facilement 500 ou 600 g ». Ils sont alors ramenés au petit bateau par une ficelle à la patte reliée à un flotteur de bambou. Au-delà de ce poids, plusieurs s'associent. Ils sont souvent « une dizaine » pour un pêcheur.

« Il paraît » que ce sport était « très en honneur en Angleterre » et « s'y pratique encore ».

Une « pêche aux cormorans » est attribuée au peintre Toso Yukihide, XIV• siècle (Expo.).

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Selon Wikipédia :


Le Liver bird est le symbole de la ville de Liverpool. Le Liver bird est un oiseau mythique, mi-cormoran et mi-aigle. Il tient un brin de genêt dans le bec en hommage aux Plantagenêts. On le trouve au sommet des deux tours du Royal Liver Building, sur les bords de la Mersey, sur les quais de Liverpool.

La légende dit que les deux Liver birds sont un couple dont le mâle contemple la mer d'Irlande pour veiller sur les marins tandis que la femelle veille sur les femmes et enfants restés dans la ville. Selon une autre légende populaire, la femelle fait face à la mer (pour regarder les marins rentrer en toute sécurité à la maison), alors que le mâle regarde vers la ville (s'assurant que les pubs sont ouverts). Un jour, ce couple d'oiseaux décidera de s'envoler ensemble et ce jour marquera la fin de la ville de Liverpool.

On le retrouve sur l'écusson du Liverpool FC ou surmontant le cimier des armoiries du liverpuldien de naissance Paul McCartney, ainsi que partout dans la ville.





Symbolisme celte :


Anne Ross, dans un article intitulé "Esus et les trois « grues »." (In : Études Celtiques, vol. 9, fascicule 2, 1961. pp. 405-438) propose de rapprocher le symbolisme du cormoran de celui de la grue :


De la période des Champs d’urnes, où l’on peut risquer de parler de proto-Celtes, jusqu’à la fin du Hallstatt, les habitants de l’Europe ont eu la superstition de toutes sortes d’oiseaux, et surtout des oiseaux aquatiques. Les canards et en général les oiseaux aquatiques, aussi bien que les oiseaux aux longues pattes des marais, ont été représentés dans des contextes cultuels variés, et ces objets de culte ont survécu en assez grand nombre pour confirmer la diffusion et la persistance de cette imagerie. La signification réelle de ce culte des oiseaux aquatiques ne peut être appréciée qu’imparfaitement, mais il y a assez de documents pour suggérer ses rapports étroits avec les divinités solaires et leurs facultés guérisseuses. Les détails des pratiques cultuelles nous manquent naturellement, mais les documents existants mettent l’accent sur la procession rituelle, avec des chariots où l’image de la divinité pouvait parfois être placée, ainsi que des oiseaux et des animaux de culte tels que le cerf, le bœuf et le cheval. Ces chariots étaient parfois représentés tirés par des cygnes, sur les petites répliques qui en subsistent : modèles en miniature de véhicules de grandeur normale sur lesquels des oiseaux, gardés spécialement à des fins religieuses, auraient été placés ? Certains chariots votifs contiennent de grands vases ou chaudrons, destinés apparemment à quelque usage rituel, par exemple à conserver l’eau sacrée guérisseuse de la source ou du puits où se manifestait la divinité. Dans ce contexte, nous trouvons des oiseaux aquatiques unis à des animaux cornus en une créature hétérogène : un grand oiseau peut avoir trois cornes de taureau et peut-être aussi des pattes de bovidé. Dans cet oiseau-taureau, on peut déceler une forme plus ancienne d’un symbole cultuel qui reçut une expression plus sophistiquée dans le concept de Tarvos Trigaranus. A cette première époque, des oiseaux de la famille de la grue sont fréquemment associés avec des chevaux ; or, le cheval est bien attesté comme animal solaire. Nous pouvons donc conclure avec quelque confiance que, pendant le Premier âge du Bronze européen et pendant toute la période de Hallstatt, la grue et les espèces apparentées avaient, aussi bien que le cygne, le canard et le cormoran, une signification cultuelle, et que toute apparition de ces oiseaux dans une tradition iconographique postérieure avait ses racines dans un culte largement répandu et peut-être « européen » — sans différenciation — des oiseaux des eaux et des marécages.

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Contes et légendes :


Dans un article du quotidien québécois Le Devoir daté du 9 août 2004, on peut lire cette anecdote devenue légendaire racontée par Jocelyne Mathieu :


[...] Dans la noirceur, seuls les cris du rocher indiquent au navigateur sa position, car le rocher Percé crie de ces milliers de goélands qui l'occupent et des centaines de cormorans qui se sont imposés en voisins. L'un d'entre eux, particulièrement gouailleur, voltige, toutes ailes déployées, au-dessus des filets garnis des pêcheurs ; il les défie. On raconte qu'un jour, excédé par cet importun, un pêcheur, nommé père Bourget, revenait encore marabout du pic de l'Aurore où il était allé lever ses filets. Bien décidé à se débarrasser du cormoran provocateur, il s'amena le lendemain avec un fusil chargé à la gueule de plombs à canard. Lorsque le cormoran surgit, des harengs plein le bec, il tira, fort de sa réputation du meilleur chasseur d'oiseaux de mer de la région. Mais le palmipède se moqua du père. Stupéfait, le vieux s'aplomba de nouveau. Ni pennes ni rémiges ne traversèrent la fumée produite par le fusil. Voyant cela, des compères pointèrent à leur tour leurs canons, mais rien n'y fit. Agacé et humilié, le père Bourget décida de prendre les grands moyens. Inquiet du comportement de l'oiseau, il arriva à extraire, avec son couteau de poche, un morceau de la statue de la bonne Sainte-Anne, patronne des pêcheurs, qui surplombe le village. Après s'en être coulé des plombs à fusil, il repartit à l'attaque de l'oiseau de malheur. Du premier coup, les plumes du Cormoran enchanté couvrirent la mer et son corps percé d'une matière bénite zigzagua vers les nuages. Les rires alors entendus sonnent encore aux oreilles de qui sait être attentif.

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Voici l'article de Bernard-Olivier Lancelot, daté du 28 octobre 2006 qui nous permet de prendre connaissance d'un conte populaire relatif aux cormorans :


Les cormorans de Utrøst

Il est évident que si j´écris aujourd´hui sur le cormoran, c´est parce que j´ai écrit hier sur le "lusekofte" (= tricot jacquard norvégien). J´ai retrouvé dans ma bibliothèque un petit livre illustré par le peintre norvégien du Nord, Karl Erik Harr, Skarvene fra Ut-Røst, autrement dit "Les Cormorans de Ut-Røst", conte recueilli et écrit par Peter Chr. Asbjørnsen et Jørgen Moe. Je ne crois pas que ce conte soit traduit en français. "De retour chez eux, il peut arriver que des pêcheurs du Nordland trouvent accroché à la barre un brin de blé ou une touffe d´orge dans le ventre d´un poisson. Ils savent alors qu´ils sont allés jusqu´à l´au-delà de Ut-Røst, jusqu´au pays des Huldres, comme il se dit dans les légendes du Nordland. Mais le pays ne se montre qu´à ceux qui sont pieux et prévoyants, qui sont en danger en mer et qui parviennent là où par ailleurs ne se trouve aucun pays" (...)

"Sur l´île de Værøy, au large des Lofoten, vivait un pauvre pêcheur qui ne possédait rien d´autres que son bateau et quelques chèvres que sa femme nourrissait de vidures de poissons ou de brins d´herbes qu´elle pouvait ramasser à la hâte sur la montagne; mais la maisonnée était pleine d´enfants qui avaient faim. Il se contentait pourtant de ce peu, puisque c´était ainsi que le Seigneur l´avait voulu pour lui. Isak ne se plaignait que de son voisin qui estimait qu´il devait avoir en toutes choses meilleur que ce que cette vermine d´Isak avait." (...) "Un jour qu´Isak était sorti loin en mer, le brouillard se leva, et la tempête était si violente qu´il dut jeter par dessus bord tout le poisson pêché pour alléger le bateau et sauver sa vie. Après avoir résisté au vent et à la tempête cinq ou six heures, il pensa qu´il devait rencontrer le bout du monde. Mais il essuya un nouveau paquet ´eau ; la tempête et les ténèbres du brouillard étaient pires que jamais. Il résistait comme il pouvait, suivait le sens des vagues et tournait au vent tournant, et finit par comprendre qu´il devait en être ainsi car il n´était que ballotté et n´atteignait aucun pays. Et voilà qu´il entendit un horrible bruit devant l´étrave, et il crut aussitôt que c´était le spectre de la mort qui poussait son cri. Il pria le Seigneur de prendre soin de sa femme et de ses enfants car il comprenait que sa dernière heure avait sonné; mais alors qu´il priait, il vit que quelque chose de noir brillait et quand il s´approcha il vit que ce n´était que trois cormorans posés sur une planche de bois, et zoup ! il les avait dépassés. Ce fut long et pénible, et il eut soif, et il eut si faim et fut si épuisé qu´il ne savait que faire et restait ainsi à moitié endormi, la main sur la barre; quand soudain le bateau s´échoua sur des galets et s´immobilisa. Il se peut qu´Isak leva les yeux. Le soleil transperçait le brouillard et brillait sur un beau pays verdoyant; les côteaux et les collines étaient verts de la base au sommet, et il sentait une senteur de germes et de fleurs qui était si douce que jamais auparavant il ne pouvait se souvenir d´en avoir senti de si douce.

-"Dieu soit loué, j´suis sauvé ; j´suis sûr´ment à Ut-Røst". (...) "Un petit homme habillé de bleu était assis sur un tabouret, suçant une bouffarde ; sa barbe était si grosse et si longue qu´elle lui couvrait la poitrine.

- "Bienvenu à Ut-Røst" dit le bonhomme.

- "Que Dieu bénisse notre rencontre, père", répondit Isak.

- "C´est-y pas que vous m´connaissez ?".

- "Ça se peut" dit le bonhomme. Tu veux p´t-être un toit pour la nuit ?"

- "Moui ! Ça serait rud´ment bien ! Ça s´rait pour le mieux" dit Isak.

-" Mes fils sont tous un peu toqués, ils ne supportent pas l´odeur du chrétien" dit le bonhomme. Tu n´les a pas rencontrés ?".

- "Non. J´ai pas rencontré d´autres que trois cormorans posés sur une planche de bois et qui criaient." répondit Isak.

- "Ouais, c´était mes fils, ça." dit le bonhomme, et tout en frappant sa pipe pour en jeter la cendre, il dit à Isak :-"Tu peux toujours entrer. T´as sûr´ment faim et soif, à c´t´heure." Isak trouva tout ce qu´un pêcheur du Nordland peut trouver. "Du lait caillé avec de la crème, des dorades, du rôti de renne, de la farine de foie avec du sirop et du fromage dessus, des piles de craquelins de Bergen, de l´eau-de-vie, et de la bière, et de l´hydromel, et tout ce qui peut être bon. Le Isak mangea et but autant qu´il pouvait, et rien n´était jamais vide. Et il avait beau boire, le verre était toujours aussi plein. (...) Les cormorans s´installèrent près de lui et ils firent bon ménage. Encore à Ut-Røst, Isak se remit à pêcher, les cormorans l´accompagnèrent, "l´un tenait la barre, l´autre tendait la voile en raidissant l´amure, le troisième était second, et lui, l´Isak, devait se servir de la grande écope et suait sang et eau." (...) Il fit des pêches miraculeuses, alla jusqu´à Bergen pour vendre son poisson et s´acheta un nouveau cotre flambant neuf. Puis il décida de rentrer chez lui. La veille du départ, le bonhomme du pays de Ut-Røst "monta à bord et le pria de ne pas les oublier, eux qui vivaient comme son voisin, car lui-même en était devenu un, et il prédit au Isak chance et bonheur avec le cotre". (...) "Depuis ce temps, Isak avait rencontré le bonheur. Il savait d´où il venait (...) et chaque soir de Noël, c´était illuminé, le cotre était éclairé, et ils entendaient des violons, et des rires, et de l´animation, et sur le cotre il y avait danse à bord". Je ne sais si je fais bien d´ajouter quelque chose à ce conte norvégien que j´ai en partie traduit, en partie raccourci. J´ai moi aussi reçu une main tendue après avoir erré et rencontré un cormoran solitaire. A part une petite tache de couleur près du bec, il était noir. Je ne pouvais soupçonner son corps allongé car son corps était enfoncé dans l´eau. Mais je voyais distinctement son long cou flexible et son bec puissant et crochu. Je le suivais des yeux alors que je marchais sur la plage. Il plongeait parfois la tête, puis la relevait, ayant sans doute attrapé quelque proie. Il était seul, tout noir, et dodelinait de la tête et du cou en avançant, majestueux. Il ne criait pas. Ce devait être en janvier ou en février et j´étais seul comme ce cormoran solitaire sur l´eau. Il n´y avait pas grand monde sur la plage ce jour-là. C´était un jour d´hiver et le ciel était bas mais relativement dégagé. Je vois aujourd’hui en ce cormoran comme un signe.

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Selon un article de Jean-Luc Nothias, publié le 26/08/2009 sous le titre "Pourquoi les cormorans sont-ils devenus un fléau ?" sur le site du Figaro.fr, rubrique Sciences :


[...] Le cormoran n'a pas, en général, dans nos esprits, une image trop négative. Pourtant, il était parti du mauvais pied. Ainsi, à bord de l'Arche de Noé, il est puni par le patriarche pour mauvaise conduite. Qui lui retire donc la petite glande productrice d'une substance qui, chez les autres oiseaux, imperméabilise le plumage. Noé lui donne également une couleur noire. D'où sans doute son nom. Car cormoran veut dire « corbeau de mer ». Ce qui n'est pas trop encourageant. Même La Fontaine le brocarde dans la fable "Les Poissons et le Cormoran" où il apparaît sous un jour très fourbe.

Bouc émissaire volant

Passage-Piéton, la chronique d'Éric Ollivier.

Par Le Figaro.fr, Publié le 15/01/2009.


Il s'est posé sur un rocher entouré par les vagues. Il étend ses grands bras noirs, tel un grand-prêtre méditant devant l'horizon. Il va rester longtemps debout, immobile pour sécher : remontant d'un plongeon alimentaire, le cormoran a l'air quiet. Il ne sait pas qu'il vient d'être promu, avec son collègue le goéland, bouc émissaire volant. Les députés européens, apprenant que ces oiseaux se nourrissent de poissons, leur reprochent de piller les réserves des hommes. Beaucoup plus gravement que les énormes bateaux-usines qui raclent le fond des océans ? Va-t-on les mettre au régime ? Leur attribuer des cartes d'alimentation ? Leur suggérer de se gaver sur les montagnes de farine provenant de l'équarrissage ? Dont les vaches, pas folles, ne veulent plus. Elles aussi sont devenues suspectes. On les accuse, avec leurs inconvenances en plein champ, de polluer la stratosphère plus dangereusement que les pots d'échappement des moteurs et des usines. On pourrait les envoyer dans les écoles de conduite où, en équipant leurs cornes de rétroviseurs, on les ferait prendre conscience que leur comportement de mal élevées porte un grave préjudice à la planète. Souvent les élus aiment à trouver des responsables pour les opinions publiques. Appuyés par des études scientifiques, comme il se doit. Cela va être plutôt coton, cette fois, de mettre au pas des oiseaux. Les Bretons savent que le cormoran est un corbeau de mer, donc bougrement têtu. Et fou de liberté. Il sait même échapper aux radars en rasant les flots.

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Littérature :


Les Poissons et le Cormoran Il n'était point d'étang dans tout le voisinage Qu'un Cormoran n'eût mis à contribution. Viviers et réservoirs lui payaient pension. Sa cuisine allait bien : mais, lorsque le long âge Eut glacé le pauvre animal, La même cuisine alla mal. Tout Cormoran se sert de pourvoyeur lui-même. Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux, N'ayant ni filets ni réseaux, Souffrait une disette extrême. Que fit-il ? Le besoin, docteur en stratagème, Lui fournit celui-ci. Sur le bord d'un Étang Cormoran vit une Écrevisse. Ma commère, dit-il, allez tout à l'instant Porter un avis important À ce peuple. Il faut qu'il périsse : Le maître de ce lieu dans huit jours pêchera. L'Écrevisse en hâte s'en va Conter le cas : grande est l'émeute. On court, on s'assemble, on députe À l'Oiseau : Seigneur Cormoran, D'où vous vient cet avis ? Quel est votre garant ? Êtes-vous sûr de cette affaire ? N'y savez-vous remède ? Et qu'est-il bon de faire ? - Changer de lieu, dit-il. - Comment le ferons-nous ? - N'en soyez point en soin : je vous porterai tous, L'un après l'autre, en ma retraite. Nul que Dieu seul et moi n'en connaît les chemins : Il n'est demeure plus secrète. Un Vivier que nature y creusa de ses mains, Inconnu des traîtres humains, Sauvera votre république. On le crut. Le peuple aquatique L'un après l'autre fut porté Sous ce rocher peu fréquenté. Là Cormoran le bon apôtre, Les ayant mis en un endroit Transparent, peu creux, fort étroit, Vous les prenait sans peine, un jour l'un, un jour l'autre. Il leur apprit à leurs dépens Que l'on ne doit jamais avoir de confiance En ceux qui sont mangeurs de gens. Ils y perdirent peu, puisque l'humaine engeance En aurait aussi bien croqué sa bonne part ; Qu'importe qui vous mange ? homme ou loup ; toute panse Me paraît une à cet égard ; Un jour plus tôt, un jour plus tard, Ce n'est pas grande différence.

Jean de La Fontaine, "Les Poissons et le Cormoran", Fables (Livre X, 1668 - 1678- 1693).

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Dans Le Paradis perdu (Livre IV, 1667) John Milton compare Satan à un cormoran :


Satan s'envola, et sur l'arbre de vie (l'arbre du milieu et l'arbre le plus haut du Paradis) il se posa, semblable à un cormoran. Il n'y regagna pas la véritable vie, mais il y médita la mort de ceux qui vivaient ; il ne pensa point à la vertu de l'arbre qui donne la vie et dont le bon usage eût été le gage de l'immortalité, mais il se servit seulement de cet arbre pour étendre sa vue au loin : tant il est vrai que nul ne connaît, Dieu seul excepté, la juste valeur du bien présent ; mais on pervertit les meilleures choses par le plus lâche abus ou par le plus vil usage.

Dans le roman Jane Eyre ou Les mémoires d’une institutrice (chapitre XIII, 1847) de Charlotte Brontë l'héroïne décrit trois de ses œuvres, dont la première concerne un cormoran :


"C'étaient des aquarelles. La première représentait des nuages livides sur une mer agitée. L'horizon et même les vagues du premier plan étaient dans l'ombre ; un rayon de lumière faisait ressortir un mât à moitié submergé, et au-dessus duquel un noir cormoran étendait ses ailes tachetées d'écume ; il portait à son bec un bracelet d'or orné de pierres précieuses, auxquelles je m'étais efforcée de donner les teintes les plus nettes et les plus brillantes. Au-dessous du mât et de l'oiseau de mer flottait un cadavre qu'on n'apercevait que confusément à travers les vagues vertes. Le seul membre qu'on pût voir distinctement était le bras qui venait d'être dépouillé de son ornement.

[…] son bec [NDLR : du cormoran] tenait un bracelet d’or, serti de pierres précieuses, auxquelles j’avais donné les teintes les plus vives que pût fournir ma palette, et le dessin le plus clair et le plus brillant que sut produire mon crayon. Enfoncé dans l’eau au-dessous de l’oiseau et du mât, le cadavre d’une noyée pouvait être entrevu à travers l’onde verdâtre ; un bras blanc était la seule partie du corps qu’on vît clairement, et c’est de là que le bracelet avait été emporté par les flots ou arraché violemment."


Isabelle Gadoin, dans "L’étrange voyage des oiseaux des pôles : les migrations de l’ekphrasis dans Jane Eyre." (Textimage, 2013) propose une explication de ce symbole :


[...] dans chacun des cas, la description s’amorce sur un mode apparemment réaliste, pour pointer ce qui pourrait être respectivement une marine, un paysage de montagne, et une scène des déserts polaires ; mais partout l’atmosphère, peu à peu théâtralisée par ses jeux de lumière souvent crépusculaire, ses brumes et son ouverture sur l’infini, s’avère surtout réminiscente du courant pictural romantique dit « sublime », magnifiquement par J. M. W. Turner et John Martin.

[...] A chaque fois, pourtant, le paragraphe se déploie selon une logique binaire contradictoire : ayant posé à grands traits les détails du paysage, la description abandonne brutalement toute suggestion de traitement réaliste pour introduire une présence humaine des plus inquiétantes, dans des images de démembrement à la tonalité presque surréaliste. Juxtaposés sans transition ni explication, comme dans la logique du rêve, des motifs de corps fragmenté, de bijoux, de vêtements créent le malaise et l’interrogation.

[...] A travers l’image, c’est donc bien les profondeurs de l’esprit de Jane, de son « Idée » ou de son « œil spirituel » (« spiritual eye », éd. Norton, 107), de sa libre « imagination » (le mot anglais est « fancy », connotant l’imagination libre et fantasque, 107), que nous sommes occupés à sonder. En un sens, cette ekphrasis est donc aussi « notionnelle » au sens où elle a trait à la vie spirituelle de Jane, et à des pensées et sentiments intérieurs jamais formellement exprimés, mais qu’elle aide à dévoiler obliquement.

[...]

Il y a donc bien plus dans les trois aquarelles peintes par Jane que ne laisserait croire leur brève analyse condescendante par Rochester. Et même si la scène ressemble à un moment suspendu hors de l’action, ses implications sont majeures, et ne cessent de rayonner tout au long de l’œuvre. Car le passage propose en fait, à sa manière voilée, une mise en abyme, d’une rare densité, des enjeux véritables de la narration. Intriguée par la force et la nature éminemment énigmatique de cette ekphrasis, la critique anglo-saxonne s’est à de multiples reprises penchée sur ce passage24. Plus encore que le corps féminin implicitement violenté, elle y a suivi la piste de ces étranges oiseaux de mer peuplant seuls d’immenses paysages glacés, tel ce cormoran qui s’est emparé du bracelet de la noyée, dans la première des aquarelles décrites.

[...] Les critiques, pourtant, ne parviennent pas à s’accorder sur le sens latent de chacune des images : là où certains y voient des réminiscences des traumatismes passés, d’autres y lisent à l’inverse des prémonitions des événements à venir - toutes ces interprétations entrant au final violemment en conflit les unes avec les autres. Ainsi le bracelet dérobé par le cormoran est parfois symbole d’emprisonnement, parfois allusion à l’apparence séductrice de Blanche Ingram, parfois image des richesses que Rochester fait miroiter à Jane. [...]

Or, si l’on délaisse ces tentatives de lectures référentielles pour une analyse d’ordre poétique, on découvre la qualité de rayonnement symbolique et narratif de l’ekphrasis, que soulignait James Heffernan. A première lecture en effet, ce moment d’ekphrasis paraît s’insérer dans le texte sous forme d’un tout autosuffisant et presque digressif, découpé par les signaux démarcatifs forts que sont la suspension momentanée du dialogue, l’introduction des œuvres par Jane (introduction elle-même soutenue par la rupture temporelle que crée l’irruption du présent dans un récit au passé), puis la rigueur méthodique de la description qui accorde un paragraphe à chacune des aquarelles, avant le « renvoi » sans appel du maître : « rangez vos dessins ! », « Allez la coucher ». (206). Tout paraît fonctionner pour contenir hermétiquement la description, la « cadrer »26, tandis que la narration est mise en suspens, comme pour valider l’hypothèse d’une ekphrasis qui serait par nature statique, immobile, voire superflue et ornementale. Or il n’en est rien, et ce qui se joue ici est au cœur même de l’intrigue et du travail poétique de l’écriture. Car par-delà sa « découpe » soigneusement opérée, ce passage résonne en fait des thèmes et métaphores majeurs du roman. Et ce « cormoran » aperçu dans les brouillards glacés de paysages sublimes n’est que le rappel des oiseaux des pôles qui avaient peuplé les rêves de Jane enfant, lorsqu’elle était enfermée par mesure de punition chez sa tante Reed à Gateshead.

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Ariane Chottin, propose un texte intitulé « le cormoran / un souffle d'âme », (in Vacarme, vol. 25, no. 4, 2003, pp. 99-99) :


Deux yeux rouges fichés sur un bâton de suie scrutent l’horizon. Plongent d’un seul coup. Et la mer se referme. Rien ne reste, pas un pli, pas un son. A peine a-t-on vu se dresser ce bout d’observatoire coudé en cintre, qu’il ne nous regarde plus. Il part avec son tuba faire la surprise aux poissons. Mener sa vie sous-marine / Ne dit-on pas que c’est là, justement là, quelque part dans le cou, que l’âme tient au corps ? C’est la fin de la saison. Et te voilà chaussé de grandes phrases, t’est-il si difficile de rentrer simplement ? Comment faire face, comment garder la tête sur les épaules ? Dans la vallée, les pavillons dévalent la pente pour s’agglutiner autour de la route principale. Heureusement tu m’as dit que les arbres retiennent le bord des sentiers / Le cou du cormoran est arme autant qu’outil, flèche et tuyau. Il émerge et renverse la tête pour avaler sa pêche. Au bas de sa gorge une cuve pleine d’acide la décompose. Avant, il lui faut s’assurer du bon sens du poisson / Entre tes allées et venues je distingue mal. Ne faudrait-il pas que quelque chose reste sur le seuil ? Mais quoi ? Les enfants dessinent sur la lande des raccourcis et des rallongis. Ils posent de petites pierres à chaque croisement. J’ai un mot sur la langue / Le cormoran réapparaît seul. Tantôt comme un totem, planté sur un rocher, les ailes écartées pour sécher sa lessive. Tantôt comme un skieur hors piste, un danseur virtuose que sa figure précède / Il y avait sur le talus le corps d’un passereau sans vie. Est-ce l’été qui l’a tué ? Avant qu’il ne soit raide, la tête dodeline. La mort vient juste de prendre son chant dans le cou. Dites-moi, reste-t-il une patère, un petit crochet, un souffle d’âme ? J’entends dans votre voix s’ouvrir de toutes petites bouches inutiles qu’il ne faut pas nourrir, qu’il ne faut pas nourrir.

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