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  • Anne

Le Calotropis




Étymologie :

Selon Wikipédia : Le nom vient du grec κάλως / kálos, beau, et τροπις / tropis, quille, carène, en référence à la forme de la fleur en forme de quille.


Autres noms : Calotropis gigantea ; Fleur de la couronne

Calotropis procera ; Pommier de Sodome ; Roustonnier ;

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Botanique :






Propriétés médicinales et utilisations traditionnelles :


Selon Christian Seignobos, auteur d'un article intitulé « L'arbuste Calotropis procera, un épisode de son histoire dans le bassin du lac Tchad », (Revue d’ethnoécologie, 9 | 2016) :


R. Portères (1965 : 144), après avoir cité J. Kerharo et A. Bouquet (1950 : 194) au sujet des plantes médicales et toxiques, présente Calotropis comme « introduite par les féticheurs en raison de ses propriétés médicinales ». Il évoque aussi son rôle en protection des champs, des maisons « pour prévenir des tentations de sorcellerie ». Pour R. Portères :


« on est donc contraint de penser que Calotropis procera est une plante introduite en Afrique, en provenance de l’Asie, soit la voie arabo-islamique (peu probable), soit arabo-préislamique, et ayant gagné l’Atlantique par contact de magiciens d’Est en Ouest, ou bien à une époque encore plus ancienne. L’aire africaine actuelle ne serait qu’une expansion de l’aire asiatique originelle par les évocations et pratiques magiques ».


Le présent article ne peut qu’apporter crédit aux assertions de R. Portères car de semblables mécanismes se révèlent encore à l’œuvre dans la partie méridionale du circum tchadien.

[...]

Dans l'ouvrage de Dalziel The Useful Plants of West Tropical Africa (1948 : 384-386), Calotropis procera constitue une, sinon la plus grosse entrée de cette somme.

Nous signalerons certaines utilisations concernant banbambe. Lorsque ses feuilles d’un vert malpropre, empoussiéré à la fin de la saison sèche ont été lavées par les premières pluies et que de nouvelles feuilles apparaissent aux extrémités elles peuvent être broutées par les chèvres qui, de leurs pattes avant, font fléchir la tige principale. Autour du lac Tchad, là où les arbres ont disparu, le Calotropis constitue la principale ressource ligneuse, redoublant son aspect invasif. Au Kanem il est utilisé en vif pour des clôtures. Le bois sert dans la fabrication des toitures d’argamasse (toits plats en terre). On aligne sur les poutres les bois de Calotropis en chevrons serrés. Épargnés par les termites ils soutiennent le revêtement de la toiture. Ses branches souples sont également requises pour les tores des toitures coniques sur lesquels on liera les perches.

Après avoir recouvert de vannerie les silos souterrains on y étendra une couche de feuilles de Calotropis avant d’y verser le sable. Grâce au latex qui les lie entre elles, elles assureront une fermeture hermétique contre les infiltrations. À Goudoum-Goudoum, dans le Diamaré (mai 2001), lors de la fermeture d’un de ces silos souterrains et alors qu’un plastique devait permettre l’imperméabilité, le propriétaire a tenu à rajouter quelques feuilles de Calotropis… contre les voleurs.

Le charbon de bois de Calotropis mélangé à du soufre et du salpêtre compose la poudre pour les fusils de traite. On l’utilise également pour l’encre contenue dans les encriers des élèves coraniques. Cette encre apporterait un adjuvant bénéfique aux sourates écrites sur les planchettes coraniques que l’on lavera et dont on boira l’eau.

Le carquois en Calotropis, bois dur et léger est affectionné par les chasseurs professionnels (gaw). Le poison des flèches s’altérerait moins à l’intérieur. On utilise également les feuilles fraîches pour donner la forme de l’arc à double courbure…

Les utilisations les plus courantes de Calotropis restent celle d’emballage de produits et de nourritures. On place les grains de sorgho mis à germer pour la confection de la bière sous des feuilles de banbambe qui entretiennent l’humidité recherchée. On mouille la farine des fruits de jujubier que l’on enveloppe de feuilles de Calotropis avant de la mettre dans une poterie sur le foyer où elle prendra forme. Cette galette solide (yaa’baande) est commercialisée sur les marchés. Ces feuilles sont également requises dans la fabrication de petits pains de sel.

Les Calotropis issus de défrichements des vertisols sont mis à sécher puis brûlés. La cendre donnera, après lixiviation, un sel de potasse apprécié. Dans le « classement » de ces sels aqueux de la région de Maroua il arriverait en troisième position pour le goût après ceux de Balanites et des tiges de petit mil. Toutefois la cendre de Calotropis présente un autre intérêt, celui de « coupage » avec d’autres cendres afin de les bonifier. L’une des combinaisons les plus appréciées serait l’association d’un tiers de cendre de Calotropis pour deux tiers de cendre de cannes de sorgos rouges (Langlois et al. 2013 : 287) (…).

De nombreux auteurs s’accordent à présenter cette Asclepiadaceae comme une véritable base de produits à verser dans différents compartiments de la pharmacopée. Th. Monod signale, dans Méharées, la migration de substances toxiques du Calotropis : la calotropine et la calactine à travers la chenille d’un certain papillon (Danaus plexippus) qui, ayant ingéré des substances toxiques, engendre des imagos toxiques pour les oiseaux qui en les ingérant s’intoxiquent à leur tour. Les Mofu Gudur désignent le « criquet puant », débauche de couleurs, Zonocerus variegatus, comme « le criquet/Calotropis » toxique par sa proximité avec la plante hôte (Barreteau 1999 : 148). Un autre criquet jaune pâle, légèrement moucheté, Poekilocerus bufonis hieroglyphicus, inféodé lui aussi aux Asclepiadaceae, appelé « criquet/poison », entretient la même réputation. Au contact de Calotropis ces deux criquets ne seront pas consommés et serviront d’additifs à certains poisons sagittaires.

Pour P. Malzy (1954) : « L’ingestion des fleurs [de Calotropis] est pratiquée pour chasser les vers intestinaux. Les fruits cuits avec du mil rouge et des racines cuites avec du mil chandelle sont réputés pour redonner des forces aux vieillards. La racine est utilisée comme vomitif contre la syphilis ! ».

A. Vaillant (1945 : 44), ingénieur d’agriculture coloniale à Maroua semble encore en exagérer l’efficacité : « [Calotropis procera] exsude un latex caustique (calotropine), dont le principe actif est plus puissant que le Strophantus et se conserve assez longtemps à l’état desséché. Sert comme poison de flèche et poison d’épreuve. L’écorce des racines est médicamenteuse et renferme des principes amers (mudarine ou asclépine) […]. Le latex est utilisé pour le traitement de la gonorrhée et de la syphilis ».

La médication suit ici parfaitement la théorie des signatures : le fruit de Calotropis comme scroton…

Une majorité de soins passe, en effet, par le latex de Calotropis, souvent appelé, comme chez les Giziga, la larme de Calotropis (t’way a kulfaya). Pour les intéressés « c’est comme l’alcool à 90° ». On soigne aussi et cautérise les plaies avec les feuilles jouant le rôle d’antiseptique. Elles se collent entre elles, et fournissent de meilleurs pansements que celles de Combretum glutinosum (buski) ou de Combretum molle (sankiita saare). Ces feuilles enraieraient même le tétanos ! Pour les plaies de saison sèche, « celles qui ne guérissent pas » par opposition à celles de saison des pluies, plus conjoncturelles, on emploie alors les racines de Calotropis broyées dans quelques égrugeoirs. Pour la réduction des fractures on appose des cataplasmes de feuilles chauffées sur des applications préalables de beurre ou d’huile. Partout les feuilles de banbambe mises sur des braises puis sur la partie malade « calment la douleur ». Chez les Mofu les feuilles de Calotropis chauffées sont appliquées sur les brûlures, chez les Masa elles soignent les morsures de serpent, ailleurs plutôt les piqûres de scorpions. On utilise le latex contre la lèpre, mais toujours associé à l’écorce de Sterculia setigera (bo’bori), le grand référent dans tout le bassin du lac Tchad pour traiter cette maladie. On soigne la varicelle (ngaadiga) en frottant le corps avec le liquide issu de la lixiviation des cendres de Calotropis. Ce même filtrat, convenablement dosé, est donné aux enfants atteints de rhumes et de quintes de toux. Enfin les macérations ou les décoctions de racines servent de multiples applications médicales, comme vermifuge, diurétique…

Au Cameroun, la pharmacopée vétérinaire la plus développée concerne les équidés. Elle possède dans le Diamaré des spécialistes, des Peuls Suudu Dembo (affranchis et intronisateurs des Ardo’en ngara de Pété) comme ceux résidant à Balaza-Domayo et qui, depuis des lustres, élèvent et soignent les chevaux. Ils traitent le murgude, mal de dos des chevaux, piquant les reins à l’aide d’un petit poinçon tout en y appliquant du beurre fondu. Des feuilles de Calotropis chauffées recouvrent ensuite cette partie de l’animal à la façon d’un cataplasme, plusieurs fois renouvelé. Ils soignent également tuusaare (ga’e puccu : la syphilis du cheval), en fait la lymphangite épizootique des équins. Dès leur apparition les pustules sont percées avec des épines de Balanites que l’on aura auparavant laissées durant trois jours plantées dans le tronc d’un banbambe pour recueillir le pouvoir de sa sève. Calotropis n’est requis qu’en soins externes.

Les Musey soignent leurs poneys avec de la poudre de feuilles de Calotropis sur les plaies dorsales. Ils utilisent la sève pour faire cicatriser les plaies des bubons provoqués par la morve ou à la dourine en renouvelant les applications tous les trois jours. Le Calotropis étant peu présent dans le paysage, ces posologies ont été empruntées aux Peuls.

Une pommade composée de beurre et d’un macéré de racines de Calotropis est requise contre la gale des petits ruminants. E. Bernus (1981 : 193) le signale également chez les Touaregs du Niger. Dans les bergeries infestées de puces, après balayage du sol, on brûle des feuilles de Combretum glutinosum avant d’étaler un tapis de feuilles de banbambe, dont « l’odeur » doit tuer les puces.

Pour favoriser la fécondité du bétail chez les Giziga et certains Musgum on attache les brebis chacune à une branche de Calotropis plantée au-dessus d’un lot de quatre-vingt-dix-neuf fruits de Ziziphus mucronata, l’épineux aux épines réputées les plus accrocheuses, mis en terre. Mais nous entrons là dans l’infini registre des charmes…


Calotropis : le côté sombre de la force

Dès les plus anciennes mentions de Calotropis procera l’arbuste se présente, à travers les chroniqueurs, comme un grand illusionniste qui joue de son étrangeté et partant des pouvoirs qu’on lui prête.

Al-Bakri, pour ne citer que lui, signale en 1068 le Calotropis : « parmi les merveilles du pays des Sudan […]. Il pousse dans le sable et porte un gros fruit, garni d’une sorte de laine blanche, utilisée pour la confection de vêtements et de tissus qui résistent au feu le plus ardent » (Cuoq 1975 : 104).

Les informations auraient été recueillies au Ghâna, au sud de l’actuelle Mauritanie. A-t-on effectivement filé et tissé la « laine » i.e. les aigrettes attachées aux graines de Calotropis ? À moins qu’il ne s’agisse du rembourrage de quelques armures matelassées ? Cette propriété ignifuge est d’autant plus surprenante que la « soie/laine » de Calotropis se voit partout reconnue comme un excellent amadou. Les fibres issues du liber, en revanche, partout tressées en cordelettes, auraient pu être tissées. R. Mauny (1961 : 235) dit avoir fait l’expérience du caractère non ignifugé de la plante. Toutefois la prétendue propriété d’amiante de la « laine » ne relèverait-elle plutôt du registre des protections occultes ?

Peu d’essences ont autant fait l’objet de manipulations occultes que Calotropis de la fleur mauve pâle en capitule à la racine rougeâtre via sa feuille charnue, son écorce subéreuse, son latex éclatant et jusqu’aux Loranthus qui le parasitent. Même Piliostigma reticulatum, barkehi (l’arbre de la barka) des Peuls n’a jamais répondu à autant de sollicitations.

Les recettes relevées multiplient à l’envi le choix des jours, des heures de cueillette, des orientations, des chiffres concernant les graines, les feuilles à prélever et des ingrédients d’accompagnement. Se mêlent héritages musulmans et pratiques païennes pour des usages occultes passant par tous les modes d’administration possibles, macération, potion, décoction, lixiviation, fumigation…

Calotropis n’est pas pour autant un medium neutre comme le sont les Cissus quadrangularis ou les géophytes de type Crinum, patrimoine familial, qui se bouturent, s’héritent, s’échangent et s’achètent. Ils se montrent capables d’endosser n’importe quel charme pour n’importe quelle posologie. Calotropis représente, nous l’avons vu, une force difficile à domestiquer, principalement dans son rôle judiciaire. Il répond néanmoins aussi à des sollicitations domestiques. Les paysans giziga Bwi Marva, par exemple, enduisent, avant chaque campagne agricole, le manche de leur houe avec du latex de Calotropis. Il se prête surtout à la rédaction de « traités » concernant la fabrication de phylactères, philtres, charmes, pour des « blindages », des enrichissements, l’obtention de faveurs… avec des formules aussi alambiquées que celles que l’on peut recueillir auprès de chasseurs professionnels (Seignobos 2011).

Nous ne mentionnerons que quelques exemples pris parmi des communautés islamisées. Tout ou partie de Calotropis, y compris le charbon, est retenu pour des formules de « blindage ». Les épiphytes, assez rares il est vrai, sont particulièrement recherchés pour des phylactères contre les armes blanches. Les graines préparées avec celles de sorghos rouges seront ingérées régulièrement pour entretenir un « blindage » initial à base de Calotropis. Satisfaire un désir de lucre et de réussite peut aboutir aux démarches les plus saugrenues. Dans la Bénoué, un « rituel d’enrichissement » recommande de se rendre nu, la nuit, pour accrocher des lanières de viande sur un Calotropis. Une fois sa demande formulée, il faut fuir sans se retourner. Par la suite il n’est pas rare d’être sujet à des hallucinations… Certains reviennent, toujours nuitamment, reprendre cette viande pour la consommer. La quintessence de la puissance du Calotropis tient à ses racines. Un quidam peut déterrer une racine traçante d’un banbambe, il la coupe et la réintroduit intégralement dans l’autres sens, l’extrémité près de la souche et la recouvre de terre. Il revient une semaine plus tard, toujours la nuit, tout en dominant sa peur car quelques prodiges peuvent se manifester. Il emporte la racine chez lui, ce puissant « remède » répondra à bien des attentes.

On cueille les fruits de Calotropis choisis à partir de sept pieds différents et que l’on fait éclater. Ceux qui ne font pas de bruit sont conservés. Les graines sont ingérées selon un certain rythme. Les enveloppes des fruits, séchées puis pilées avec des racines d’Abrus precatorius (belemhi) et plongées dans du lait caillé seront bues. Le but : détourner de soi le mauvais sort, l’injustice et s’attirer les bonnes grâces de puissants. Une démarche semblable intéresse la lutte contre les sorciers. Sur sept pieds de Calotropis on prélève des fragments de racines situées dans l’ombre portée de l’impétrant, on les écrase avec celles d’indigotiers, de Cassia occidentalis (kaccu-kaccunga) et de elelihi, toutes plantes réputées efficaces contre la sorcellerie. Puis on prépare une décoction…

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Symbolisme :


Selon Christian Seignobos, auteur d'un article intitulé « L'arbuste Calotropis procera, un épisode de son histoire dans le bassin du lac Tchad », (Revue d’ethnoécologie, 9 | 2016) :


Dans les concessions giziga on relève deux pôles sacrificiels, un au pied d’un Calotropis devenu arborescent et comme caché dans un angle éloigné de la partie habitée, et le second placé sous un arbre-autel dedek (Commiphora africana). [...]

Dans l’espace réservé au Calotropis, le chef de famille puise ses ressources de protections et d’autres moins avouables. Dans ces sociétés dominées par une culture de la sorcellerie la protection contre ses traits entraîne une recherche de leur détournement ou de leur renvoi à l’agresseur. Calotropis se veut une protection globale pour toutes les agressions venant de l’extérieur. Cela apparaît lors du rituel de fin d’année. Avant d’ouvrir la suivante les femmes balaient la concession avec des branches de Calotropis et elles iront jeter les balayures brûlées vers l’est, cérémonie appelée chez les Giziga comme chez les Mofu voisins : « crier le feu ». Kulfaya accompagne les différents rituels pour chasser les impuretés (madama) par des rogations autour de concessions, de villages, la population agitant des branches de Calotropis. Ce Calotropis domestique contrôle les femmes de la maisonnée dans leur va-et-vient à l’extérieur et assure la protection du grenier de réserve. Il est également assigné à la protection des enfants. Le chef de famille confectionne régulièrement une décoction de ses racines pour laver les enfants particulièrement vulnérables aux menées des sorciers 4 . On attache un petit faisceau de racines autour des reins de la femme enceinte qui auparavant a perdu des enfants. Le jour de l’accouchement, on le remettra au cou de l’enfant prolongeant ici son action protectrice. Enfin on enterrera des fleurs de Calotropis autour de la chambre de la jeune accouchée.

Le kulfaya est réputé comme un puissant kuli de protection contre le vol dans les maisons comme dans les champs et dans tous les conflits de voisinage. Les Giziga se moquent d’eux-mêmes en disant qu’ils ont passé leur vie à enfouir sur les limites de leurs parcelles des feuilles de kulfaya, avec de la cendre et des excréments humains. Mais cela correspond aussi à la réalité d’une insécurité foncière qui, ces deux dernières décennies, est allée croissant. Mais Calotropis sera surtout le medium absolu en cas d’épreuve judiciaire, l’ordalie (huduma vo : le jugement du corps). Ceux qui devront affronter les accusations d’adultère, de vol, de crime devant le jugement de kulfaya s’exposeront alors à la « maladie du kulfaya », un gonflement de certaines parties du corps conduisant au trépas. La « maladie du ventre qui gonfle », commune à de nombreuses ethnies, pourrait être imputée à plusieurs causes, celles relevant de sortilèges souvent de défunts parents mal intentionnés, celles nées du contact avec des objets ou des personnes impures mais surtout celles sanctionnant le résultat d’une ordalie. Invalidante socialement elle est particulièrement redoutée. Celui qui manifeste ces symptômes se voit coupé de sa communauté. On va même jusqu’à railler en public son ventre de batracien. À sa mort on l’enterre à l’écart et il se verra privé de funérailles. Ce mal pourrait être formellement identifié à des tumeurs, cirrhoses, parasites... les trocarts « à ponction d’ascite » étant inconnus jusqu’à la période coloniale, il entraînait en effet souvent la mort.

Le chef de famille prend soin de son Calotropis, sa « plante kuli ». Lorsqu’il prélève une branche pour la mettre sur ses récoltes dans les champs ou sur son silo, il explique son geste à l’arbuste. Après les battages il rapporte la branche à l’arbre (midiya kulfaya : la mère kulfaya) avec cette phrase : « Voilà ton enfant, le travail a été bien fait ».

Le Calotropis, toujours celui de la maison, permet de porter une agression occulte contre un tiers. Un Giziga brûle une branche et va enterrer les cendres près de la maison, généralement l’entrée, de celui dont il souhaite la perte. La famille visée voyant ses enfants tomber malades et après consultation des devins s’engage alors à régler, en chèvres et en linceuls (zana), le contentieux avec celui qui a déposé les charmes. Ce dernier ira alors récupérer, en cachette, les cendres de son kulfaya, avec quelques incantations codifiées.

L’utilisation de la branche ou des feuilles de Calotropis fonctionne soit pour mettre en branle le kuli, soit comme un exhausteur dans une démarche d’agression ou de protection engagée. Elle active une force dès lors irréversible après des sorts jetés avec d’autres cendres, un peu en guise d’intimidation (Guitard 2014 : 148).

Selon certains informateurs les feuilles disposées à l’entrée de l’habitation de celui qui se voit accusé de vol ou de sorcellerie sont devenues à ce point dangereuses que l’on ne peut ni les toucher ni même les enjamber… C’est un acte posé qui ne saurait être ignoré par la communauté villageoise. La famille visée ouvrira entre temps un autre passage dans la clôture de son habitation.

Nous avons pu suivre le fonctionnement du kuli kulfaya en 20085 . Dans le village giziga de Médemtéré au nord de Maroua, un homme avait disposé une branche de kulfaya pour protéger sa récolte de courges contre les voleurs. Ils survinrent, c’étaient des jeunes gens qui lui étaient apparentés. Lorsque sa femme meurt brutalement, les devins interprètent ce décès comme relevant bien du kuli kulfaya mais qui s’était retourné contre son commanditaire. Il ne manquerait pas de frapper indistinctement la famille comme s’il se trouvait déboussolé ne sachant qui choisir entre les différents agnats. Le diagnostic de « mauvaise mort » comparable à celle des suicidés empêche la famille de cette femme de l’enterrer. Le corps est confié à des forgerons fossoyeurs. Comme souvent dans la région les forgerons devenus les premiers « missionnaires », i.e. adeptes des missions, ici protestantes adventistes, déclinent la proposition. C’est alors qu’un enfant décède à son tour, déclenchant un grand désarroi dans toute la parentèle. La famille se réunit et, à travers force séances de devins et réunions de prières dans différentes chapelles, tenta de faire dévier la marche de ce kuli devenu incontrôlable.

L’intrusion des religions abrahamiques chez les Giziga a apporté, comme ailleurs, une donne perturbatrice. Le mouvement de profanation entrepris par les missions chrétiennes et par l’islam, jamais complètement achevé, n’en mine pas moins ces sociétés encore formellement dominées par une gérontocratie fortement misonéique. La « peur du sacré » entretenue autour du Calotropis a prolongé une sorte de croyance partagée, rendue toutefois moins univoque dans ses attendus. L’appartenance « missionnaire » n’ayant pas annihilé les rituels chez les paroissiens vieux adultes (« les pauvres en la foi »), elle les a rendu plus complexes.

De nombreux Giziga islamisés, christianisés et même demeurés païens, manifestent le désir de sortir du jugement par le kulfaya. La croyance n’est en rien émoussée, paradoxalement il s’agit plutôt du contraire. On craint que cette force immanente ne soit plus manipulable comme dans le passé. La communauté villageoise n’est plus unanime et une partie d’entre elle réside en ville. Comment dès lors pratiquer des ordalies, en tirer enseignement pour démasquer et punir ?

Toutefois kulfaya, trop ancrée dans les institutions juridiques giziga, refait spontanément surface devant toute affaire à trancher. Pour mes interlocuteurs, il sera difficile de se passer du recours à kulfaya tant que le fond de sorcellerie ambiant se maintiendra. « Missionnaires » et adeptes des kuley s’accordent néanmoins sur un point : pour déclencher une pareille force occulte il faut y être préparé, sous-entendu « mystiquement ». Avec kulfaya il s’agit d’une puissance ambivalente, vorace, quelle que soit la nature du conflit. Il faut savoir guider sa marche jusqu’aux fins désirées, l’empêcher de se muer en puissance perturbatrice néfaste et, enfin, éteindre son action mortifère. Les familles « dépassées » par de telles dérives font alors appel aux chefs, qui mobilisent les grands ritualistes, comme ce fut le cas dans l’affaire de Médemtéré.

Les chefferies giziga Bwi Marva (de second degré) comme celle du canton de Mambang7 disposent de deux types de référents juridiques. Les Giziga islamisés s’adressent à un alkali et jurent sur le Coran. Pour les « Julata » – ceux qui ne prient pas – le masahay, maître de la terre, continue d’officier. En cas d’accusation de vol et de meurtre on jure de son innocence avec kulfaya et on « mange le kuli » en mastiquant en public une de ses feuilles.

L’ordalie sublimale se déroule ainsi : l’accusé doit déterrer un Calotropis en présence d’une délégation conduite par le masahay. Il devra extirper toutes les racines sans jamais rompre la racine principale. Il effritera une à une les mottes de terre pour en libérer racines secondaires et radicelles. Si une racine se brise elle est mise dans l’eau et il boira ce macéré. Après cet exercice, s’il ne meurt pas au cours de l’année probatoire il est reconnu innocent. Une cérémonie de clôture confirmant l’arrêt du processus ordalique : buzluma kuli a kulfaya (ôter le kuli kulfaya) aura lieu chez le chef.

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Calotropis semble avoir eu sur les hommes l’étrange pouvoir de stimuler leur imagination. Il exalte une fantasmagorie liée à ses attributs, renforcée par les mouvements d’ombres et de lumières ou encore du jeu du vent nocturne. Il émanerait de lui des signaux acoustiques, chuchotements, paroles étouffées…tels que prêtés aux humains. Même P. Fabre (1935 : 181), autour d’Abéché, parle des « euphorbes arborescentes » qui la nuit « semblent rôder autour des promeneurs, en des clartés de souterraines aurores ». On fait encore peur aux enfants en rappelant que la nuit les Calotropis se transforment en fantômes et en ogres pour hâter leur retour à la maison. Leurs silhouettes effraient non seulement les enfants et les ivrognes qui se sont attardés dans quelque marché à bière mais elles poussent à des visions hallucinatoires. À Balaza-Alkali on se gausse encore d’un chasseur (gaw) de passage la nuit il y a quelques décennies, qui, à la sortie du village, croyant être assailli par des coupeurs de route aurait vidé le contenu de son carquois sur un groupe de Calotropis.

Ses attributs, son fruit en forme de scrotum et son latex ont toujours alimenté une grande fécondité métaphorique. L’extraordinaire, pour Calotropis, est d’avoir conservé intacts à la fois l’épouvante et l’espoir qu’il inspire sur un temps aussi long. Ce sont bien sûr aussi les services rendus dans le domaine des soins et dans celui infini des activités occultes qui ont, durant des générations, animé les chroniques judiciaires. Ce constat éclaire la diffusion de ce végétal singulier dans sa descente méridionale avant de voir en lui les stigmates d’une désertification en marche.

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Mythes et légendes :


D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


ARKA, ARKAPATRA, ARKAPARN-A, c'est-à-dire ayant pour feuille la foudre, dont la feuille offre l'image cunéiforme de la foudre ; on appelle ainsi en sanscrit la calotropis gigantea ; arka est aussi un nom du soleil, ce qui explique pourquoi, dans l'âge védique, on employait la feuille de la calotropis gigantea à l'occasion des sacrifices au soleil. D'après le çatapatha Brâhmana, dans chaque partie de l'arka on croyait pouvoir reconnaître une partie distincte du corps humain. Il parait cependant que, malgré son nom magnifique et sa beauté extérieure, on craignait de l'approcher. Nous lisons dans le Pancatantra, I, 57, qu'il faut éviter le prince qui refuse son secours à ses propres serviteurs, ainsi que l'on évite l'arka, quoiqu'il donne des fleurs et des fruits. D'après une croyance populaire indienne (cf. Alahâbhârata, I, 716), l'arka fait devenir aveugle celui qui l'approche. Pour s'expliquer une pareille croyance, il faut avoir recours à l'équivoque de langage qui a dû se produire sur le mot arka, qui signifie le soleil et la foudre, que l'on ne peut pas fixer sans que la vue en reste éblouie et offusquée ; on a donc attribué à l'arbre qui porte le nom du soleil et de la foudre la même action éblouissante qu'au soleil et à la foudre elle-même. —Arkakantâ ou aimée par le soleil, arkabhaktâ et âdityabhaktâ, sltryabhaktâ ou honorée par le soleil, noms donnés tour à tour, en sanscrit, à la Polanisia icosandra W. ; arkapushpikâ ou petite fleur du soleil est le nom du légume Gynandropsis pentaphylla D. C. ; arkapriyâ ou chère au soleil désigne l'Hibiscus rosa sinensis.

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