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La Banshee

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 30 oct. 2023
  • 16 min de lecture

Dernière mise à jour : 17 déc. 2025





Symbolisme :

Adolphe de Chesnel, auteur d'un Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés, et traditions populaires... (J.-P. Migne Éditeur, 1856) propose la notice suivante :


BENSHÉE OU BENSHIE, fée domestique des Ecossais, qui la nomment encore la Fée indépendante. Elle annonce, dit-on, aux membres de la famille qu'elle affectionne les malheurs qu'ils doivent éprouver. Son avertissement se manifeste par un cri de douleur, et ce cri retentit plus mélancolique quand il s'agit d'un malheur irréparable, ou quand il arrive la veille du jour où le chef doit descendre au tombeau. Les fées indépendantes forment, à ce qu'on prétend, un royaume nomade, qui a ses mœurs, ses institutions, sa hiérarchie. Les fées d'Ecosse se recrutent quelquefois parmi les hommes, au moyen d'enfants volés au berceau ; et certains individus privilégiés sont aussi admis, dans l'âge mûr, aux secrètes faveurs des fées, dont ils reçoivent alors l'immortalité.

D'après le Dictionnaire des symboles (1969 ; édition revue et corrigée, Robert Laffont : 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


[...] La fée irlandaise est par essence la banshee, dont les fées des autres pays celtiques ne sont que des équivalents plus ou moins altérés ou compris. Au départ, la fée, qui se confond avec la femme, est une messagère de l'Autre Monde. Elle voyage souvent sous la forme d'un oiseau, d'un cygne, de préférence. Mais cette qualité n'a plus été comprise lors de la christianisation et les transcripteurs en ont fait une amoureuse venant chercher l'élu de son cœur. La banshee est par définition un être doué de magie. Elle n'est pas soumise aux contingences des trois dimensions et la pomme ou la branche qu'elle remet ont des qualités merveilleuses. Le plus puissant des druides ne peut retenir celui qu'elle appelle et, quand elle s'éloigne provisoirement, l'élu tombe en langueur.

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Bernard Sergent propose un compte-rendu de la thèse d'Evelyne Sorlin, intitulée Cris de vie, cris de mort. Les fées du destin dans les pays celtiques, (Helsinki, Academia Scientiarum Fennica, 1991 (« Folklore Fellow Communications, 248 ») ; Revue de l'Histoire des Religions, CCXII-2/1995) :


C'est donc d'abord un travail d'ethnologue, auquel s'est livrée Évelyne Sorlin : elle a parcouru l'Irlande et interrogé, plusieurs mois durant - les témoignages sont rassemblés aux pages 309-346 de son livre.

C'est là qu'elle a excellé. Car son interrogatoire n'a pas porté uniquement sur l'être mythique, la banshee-fée : ce qu'elle a décelé, et montré c'est que le personnage mythique a des répondants humains, tout à fait réels, dont l'existence baigne dans l'aura funéraire que connote la banshee : c'est, d'abord, la handy woman, c'est-à-dire la laveuse des morts, c'est ensuite la pleureuse, ce personnage, chassé d'Europe occidentale par l'Église, encore vivant il y a peu dans la plupart des pays d'Europe orientale, et en Irlande ; pleureuse et handy woman sont, naturellement, souvent une seule et même personne ; enfin, la lavandière, ou bugadière, maîtresse d'un univers féminin spécifique, est une autre manifestation humaine et réelle de la banshee. Ce qui nous vaut, en cours de route, l'une des études les plus poussées que je connaisse sur un domaine notable, et pourtant assez peu approfondi, celui des rites funéraires.

Or, Évelyne Sorlin est un auteur qui paraît avoir compris des choses essentielles : elle sait que France, Grande-Bretagne, Irlande constituent un domaine celtique dans lequel le « folklore » est en continuité direct avec l'antique « religion gauloise » que les auteurs qui se limitent à la seule documentation archéologique (laténienne et gallo-romaine) ne peuvent atteindre. [...]

De grand intérêt est la démonstration qui est faite, sur des documents solides, qu'il a existé une banshee française : ce n'était autre que la fée Mélusine. Mais Mélusine n'est plus banshee, il n'y a plus de pleureuses en France, ni de « femme à toute main » : ici, on regrette que l'auteur n'ait pas signalé que l'Irlande a été le seul pays d'Europe occidentale qui ne s'est pas livré à cette véritable guerre aux femmes (9 millions de victimes) qu'a été la folie anti-sorcières de la fin du Moyen Age et du début de l'ère moderne: ce n'est pas un hasard si l'Irlande présente, jusqu'au présent inclus, une telle richesse de traditions du domaine, précisément, féminin.

Dans La Grande encyclopédie des Fées (Éditions Hoëbeke, 1996) illustrée par Claudine et Roland Sabatier, Pierre Dubois consacre une double page à la Banshie après l'avoir située dans la catégorie des Reines d'or du Monde du Milieu :


La Banshie


Taille : Grande. Il y en a maintenant des petites.


Aspect : Elles furent belles et fines, le port à la fois noble et sauvage, le front pâle et âgé, le regard visionnaire tantôt vert et ardent, parfois rouge ou lactescent. Puis, avec la fin des clans, avec les temps aigris, elles devinrent échevelées, décharnées, livides, les membres aux veines et nerfs saillants, la gorge creuse, la mâchoire décrochée d'avoir trop hurlé, la face ravinée, et le menton tremblant. Elles se font sensuelles et félines les soirs de chasse.


Vêtements : En France, elle portent l'évanescence vêture des Dames Blanches ; en Écosse, la couleur du tartan de ceux qui vont mourir, ou un suaire ; en Angleterre, une robe et des jupons verts, chaussées de tissus rouges ; en Irlande, elles s'enveloppent d'un long châle brun.


Habitat : De nombreux pays possèdent leurs banshies mais on les trouve plus spécifiquement en France, en Angleterre, en Irlande, en Écosse, surtout dans les Highlands. Certaines vivent dans les châteaux et leurs ruines, auprès des tors, des anciens champs de bataille, sur les landes désolées, les rivages marins.


Mœurs - Activités : Les Banshies ont perdu leur aura de prophétesses et de protectrices divines pour devenir des messagères de mort, neutres et dépourvues de sentiments.

Leur cri était plus impressionnant encore que le lugubre hurlement du chien noir de l'enfer ralliant sa meute à la curée sur les landes du Dartmoor. La voix de la Cyhyraeth galloise se décomposait en trois temps : d'abord on entendait un lointain glapissement douloureux et geignard qui semblait se rapprocher, mêlé à la plainte du vent, et on avait l'impression de sentir son corps se chiffonner d'effroi. Ensuite le cri devenait guttural, prenait une ampleur sauvage et gardait presque sans faiblir une interminable clameur ponctuée de douloureuses inflexions ; et l'on sentait toute sa force et son goût des choses se déchirer de soi. Enfin la lamentation se brisait en sanglots et soupirs, s'essoufflait par saccades et trémolos de plus en plus tristes et faibles, pour gargouiller de rauques regrets inarticulés avant de s'épuiser dans un râle de mourant - et c'était comme si l'on perdait son âme pour toujours.

***

Il y a une ombre dans le vent

Je crois qu'une tragédie m'attend.

Danny Elfman, La Complainte de Sally.


Quatre jeunes gens s'en étaient allés chasser le daim rouge dans les hautes terres d'Écosse. A la nuit tombée ils s'étaient réfugiés dans une cabane à moutons. Le bon feu de tourbe lançant ses flammes rousses, la forte saveur de la venaison grillée les inspirèrent à danser. L'un soufflait dans le bag-pipes et les autres battaient les strahpeys si ardemment que le regret leur vint de ne pas avoir de partenaires. Leur désir fut si chaudement souhaité que le rôdeur de nuit les entendit et que presque aussitôt la porte s'ouvrit devant quatre belles femmes comme ils n'en avaient jamais vu de pareilles. Légèrement elles se joignirent aux trois garçons dans le cercle et la quatrième vint s'asseoir auprès du sonneur en frappant des mains et du talon.

Les airs succédaient aux airs et de plus en plus vite, ils tournaient avec des gestes qui prenaient la taille de celles qui se laissaient faire. Et puis, tout en redoublant la fin du reel « Mhic Iatla Nam Bratach Bàna », le musicien avisa des gouttes de sang qui tombaient du jupon vert des danseuses. Il scruta attentivement leurs grandes prunelles vertes et leurs lèvres pleines et rouges qui se retroussaient sur des dents fort aiguës ; un frisson lui mangea de l'échine aux reins en reconnaissant là quatre banshies. Sans s'arrêter de jouer il gagna la porte et se dépêcha loin dans la nuit, sitôt suivi par la quatrième qu'il entendait grogner derrière lui. Bientôt elle l'aperçut et il prit refuge au milieu des chevaux parqués non loin de là. La Banshie tourna ainsi autour de lui sans oser avancer jamais plus avant à cause du fer dont les sabots étaient garnis. Toute la nuit elle tourna, tantôt l'appelant de douce façon pour l'attirer à sa merci, puis l'injuriant et le menaçant de tant de tourments que ses cheveux se dressaient en blanchissant sur sa tête.. Et au matin elle s'évanouit, absorbée par les bienfaits du jour.

Quand il courut au refuge, il trouva ses amis couchés au milieu des cendres, leur corps vidé de leur sang, raconte une vieille histoire des Highlands où les Banshies sont toujours aussi nombreuses...

En Écosse, en Irlande, toute structure organisée de la tradition préchrétienne a disparu et, si l'atmosphère surnaturelle et irréelle a disparu, la Banshie est restée puissante et elle est devenue méchante mais elle n'est plus divine. On la craint mais on ne l'honore plus. Autrefois le privilège de posséder une Banshie, rapporte Walter Scott, n'était attribué qu'aux familles de pure origine. Elle venait annoncer les décès, les désastres, les épidémies et défaites aux chefs de clans. Il arrivait aussi qu'un grand laird obtienne d'elle d'autres services : détourner les coups de l'adversaire durant les combats, garder et protéger l'héritier de la famille pendant le temps de son enfance, intervenir même dans les amusements en désignant la meilleure pièce à déplacer aux échecs ou la bonne carte à jouer.

La Leanan Sidh - the Fairy Mistress - ou la Lhiannan-Shee de l'île de Man était contrairement à l'Esprit de la mort, un Esprit de la vie et inspirait les bardes et les poètes alliés aux grandes familles sacrées. Elle prédisait les décès mais aissoi les naissances.

Le Fear-Sidh est le Banchie masculin d'Irlande ; son compère le Far-Gorta, l'homme affamé, la figure émaciée, maigre pareillement au fil d'une faux, parcourait les campagnes moussantes de l'Irlande au temps de la grande famine.

En France, « des personnages qui ne sont pas de ce monde se montrent aux habitants des châteaux ou dans leur voisinage lorsqu'il doit se produire un événement funeste. On les appelle Banshies », disent les vieilles chroniques. C'était les âmes de Fées ou de châtelaines. La plus célèbre d'entre elles, la serpente mélusine, avait choisi la famille des Lusignan au XIVe siècle.

La Merluisaine sortait aussi la nuit d'une cheminée du château de Piney, en Champagne ; quand ses cris aigus alertaient le village voisin, on pouvait être certain que l'un des châtelains décéderait dans l'année. Lorsqu'un malheur menaçait ceux de la famille du domaine du Mas, près de Brioude, quelqu'un des parents devait mourir, leur Banshie, toute de pâle vêtue, rôdait plusieurs nuits de suite en poussant des sanglots autour des murs, puis pénétrait dans la grande chambre où elle réveillait ceux qui dormaient en les giflant.

Et puis les temps ont changé, les blasons se sont ternis, sans doute entachés de quelque vilaine souillure, et le sang divin s'est abâtardi sous le fard trop blanc des courtisans sans légende. Une poignée de cœurs nobles ont gardé leurs Banshies, les autres s'en sont allées à travers brumes pour devenir sorcières : les unes toujours animées de leur funèbre mission, les autres abandonnées, errantes, à la recherche de hagardes vocations.

Jadis la Banshie prenait toute la peine d'une famille, d'un clan terrassé par le deuil, ramassait toutes les douleurs, le désespoir, les pleurs qu'elle condensait et exprimait en un seul cri. Une lamentation extatique, sans fin, plus forte que la tempête, poussée à un tel paroxysme que la douleur en retombant semblait annihilée dans son râle.

Désormais solitaire, elle hurle auvent une angoisse anonyme que celui-ci lui renvoie.

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Anne-Marie O'Connell, autrice d'un article intitulé "Mélusine, une Banshee poitevine ? " (In : Mélusine, moderne et contemporaine : études réunies par Arlette Bouloumié L'Age d'Homme. Séries “Bibliothèque Mélusine”, 2001, pp. 241-251) nous rappelle les caractéristiques de la Banshee traditionnelle :


Quant à la Banshee, il est commun de la définir comme « composite ». Très largement répandue dans la croyance populaire où elle apparaît sous les traits d'une vieille femme qui annonce la mort d'un membre d'une famille à laquelle elle est « attachée », elle n'en demeure pas moins l'image déformée et affadie d'une ancienne divinité celtique. Par ailleurs, sa présence dans la littérature de langue gaélique est rare, y compris dans le genre fantastique qui aurait pu y voir un sujet de choix.

[...]

Autre est la tradition populaire et littéraire relative à la Banshee. Syntaxiquement, elle se situe dans le récit à un niveau de dérivation différent de celui de Mélusine. Son nom, d'abord, est générique. C'est la transcription phonétique du gaélique « Bean Sí » (ou selon les régions « bean an sídaib ») qui signifie simplement « femme du Síd » (c'est-à-dire « femme de l'Autre-Monde », « fée »). On note cependant qu'il ne s'agit pas là de la seule appellation de cette figure, comme nous allons le voir.

D'une manière générale, la Banshee se définit comme un être solitaire qui se manifeste à l'approche de la mort de membres de familles de vieille souche irlandaise et aristocratique auxquelles elle s'est attachée, pour annoncer leur trépas imminent.

Selon les régions, elle a plusieurs modes de manifestations auxquels correspondent des appellations différentes. Ainsi dans les comtés de Cork et Kerry on entend son cri funèbre semblable à celui d'une pleureuse, mais plus déchirant et intense ; dans ces endroits on se réfère à la Banshee comme « bean chaointe » (« pleureuse ») ou « badhb », (littéralement « corneille », selon que son cri est perçu comme un long pleur (lóg, gól, olagón, caoineadh) ou un cri plus perçant et hostile (scréach, béic, liù) qui se propage le long du chemin menant à la maison de la personne concernée, et plus souvent le long d'un cours d'eau.

Plus répandue est la manifestation visuelle de la Banshee (qui garde alors sa dénomination « bean Sí » ou « Badb », en souvenir de la déesse des batailles qui lave les dépouilles ensanglantées des futures victimes de la bataille du lendemain) que l'on définit occasionnellement comme une très belle femme richement vêtue, mais bien plus souvent comme une vieille femme solitaire de petite taille, enveloppée dans une cape blanche (plus rarement rouge), les cheveux longs, blancs, épars. Dans certains cas, elle se peigne les cheveux. Mais son apparence est toujours anthropomorphe.

Contrairement à Mélusine, la Banshee est un être solitaire qui n'est jamais associé à un lignage en tant qu'épouse et mère, peut-être en raison de son association trop étroite avec un savoir surnaturel lié à la mort. A l'instar de Mélusine, sa présence est liée à celle de lignées prestigieuses, et ses manifestations inspirent rarement de la crainte, mais plutôt un peu d'orgueil.

Tout se passe comme si le PN faire-savoir dans lequel la Banshee est le sujet opérateur se situait en aval de ce qui constitue la problématique mélusinienne ; en effet, nul ne peut affirmer avec certitude l'origine exacte de la Banshee, hormis son essence surnaturelle. En toute logique, aucun interdit particulier n'est spécifiquement attaché à cette figure, si ce n'est une légende assez récente selon laquelle nul ne doit ramasser un peigne abandonné près d'un fossé, car il pourrait lui appartenir ; son vol attirerait à l'imprudent de terribles représailles : en effet, il faut alors attendre la nuit et lui tendre l'objet volé au bout d'une pincette par la fenêtre sans chercher à la voir ; la Banshee furieuse peut laisser alors la marque incandescente de ses cinq doigts sur la porte de la maison.

Enfin, contrairement à Mélusine, la Banshee n'est pas n être hybride, mi-femme mi-animal : dans les récits médiévaux irlandais, les métamorphoses animales sont nombreuses mais totales ; tout être transformé en animal est plongé dans un état primordial apparenté à l'éternité.

[...]

Cette dernière est toujours présentée comme venant du Sid, donc comme une messagère de l'Autre Monde. Et l'une des caractéristiques fondamentales du monde surnaturel est bel et bien le savoir, c'est-à-dire la maîtrise du temps lié au destin. Pas plus que Mélusine, la Banshee n'a de prise sur les événements, elle ne fait que les annoncer à quelques privilégiés. Mais ce savoir exclut toute communication intime entre les deux univers, parce qu'ils sont radicalement étrangers l'un à l'autre. Mélusine, comme la Banshee sont des figures du savoir lié à la limite : elles passent d'un monde à l'autre avec une différence. Le savoir lié au destin transmis par ces deux figures n'a aucune incidence sur elles ; en revanche, l'inverse n'est pas vrai, comme Raimondin le découvre à ses dépens.

[...]

On le voit, le paraître de la Banshee, ou plutôt de son ancêtre mythique, varie en fonction des circonstances : mère ou belle jeune fille, elle pleure l'être exceptionnel auquel elle est attachée En revanche, tout autre est la vieille femme qui, par sa prophétie, juge et condamne un roi usé par le pouvoir qui a déjà violé tous ses interdits (irlandais geissa) ; à celui-là, il ne reste que la mort.

Tout se passe comme si la manifestation contradictoire de la Banshee, à l'instar de Mélusine, exprimait la sanction du Síd face à une destinée humaine. Si cette dernière est bien menée, comme celle du héros Cuchulainn, la récompense se traduit par la gloire posthume, mais aussi par l'agrément du monde surnaturel, représenté par la belle jeune fille. En revanche, un roi qui ne respecte pas ses interdits faillit à sa fonction sacrée qui est de garantir paix et abondance à sa terre. [...]

Un autre trait caractérise à la fois Mélusine et la Banshee, quel que soit le récit les mettant en scène : leur association persistante au sème aquatique.

[...] ; la Banshee peigne ses longs cheveux près de cours d'eau, où elle se manifeste le plus souvent selon la croyance populaire. L'élément aqueux est distinctement lié au Síd. Ce dernier est en général situé dans une île lointaine, « terre des jeunes », « terre des femmes », « plaines des plaisirs » et l'on s'y rend en barque ou à dos de cheval. Toutes les métamorphoses animales se produisent près de l'eau ou dans l'eau, qui peut se définir comme un espace indéfini, inconnu (contrairement à la terre ferme, dont chaque parcelle est nommée) et sur lequel le temps n'a pas de prise (il est toujours semblable pour l'œil humain) ; de même, tout acte de divination se fait aux abords d'un cours d'eau ou d'un lac.

Quant au motif du peigne, son rôle dans les récits irlandais est de désigner sa propriétaire comme femme du Síd, car pas une description ne l'omet, associé à l'eau servant à laver la chevelure de la dame. [...]

Il est frappant de voir associer le motif féerique et celui de l'eau. Une autre caractéristique de l'aquatique dans le mythe celtique est qu'il permet au morts de rejoindre l'Autre Monde, qui n'est pas distinct du séjour des défunts, comme le montre la légende bretonne du passeur d'âmes. L'eau est donc liée à l'éternité du Síd, et à la mort. Le peigne symboliserait alors les eaux célestes. Dans son ouvrage cité plus haut, Patricia Lysaght indique que l'occurrence de la forme du peigne sur la pierre centrale du tumulus funéraire de Slieve na Cailli dans le comté de Meath montre les liens étroits de ce motif avec la mort.

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Dans Le Peuple silencieux (Éditions Danaé, 2020) La Dame de Cendre propose un petit glossaire des créatures dans lequel on trouve l'entrée suivante :


Banshee : le mot banshee provient du vieil irlandais ben side qui est littéralement traduit par « Fées des Tumuli ». On peut aussi mettre en corrélation le terme Side avec l'Autre Monde de la mythologie celtique irlandaise. Aussi, puisque ban désigne « les jeunes filles » en gaélique, l'on peut traduire Banshee par « jeunes filles de l'Autre Monde ».

La Banshee est une créature de la mythologie irlandaise et écossaise, venant annoncer la mort d'un proche en poussant un cri perçant de lamentation. L'on remarque qu'il existait une tradition lors des funérailles écossaises et irlandaises - mais également dans le monde entier - dite de la « femme pleureuse », appelée Bean chavinte en irlandais, Cavineadh en écossais (cavin signifiant « pleurer / se lamenter »). Les premières traces écrites de cette tradition funèbre irlandaise, nommée keening, remontent au XVIe siècle (mais la tradition semble néanmoins plus ancienne) : pendant le cortège funèbre, des femmes - mais la famille proche également - s'adonnaient à des sortes de lamentations vocales ; elles pleuraient, chantaient des complaintes et des louanges en l'honneur du défunt, étant payées pour ce service. L'origine de cette tradition irlandaise provient de la légende de la Banshee, selon laquelle cette créature venait chanter une complainte aux proches du défunt, avertissant de leur mort à venir.

Le folklore évoque que chaque famille d'Écosse et d'Irlande possède sa propre Banshee, qui est liée autant à cette famille qu'à leurs demeures et terres. Ses lamentations n'avertissent pas la personne dont l'heure est venue, mais les proches de celles-ci. Quand bien même la personne ne vit plus sur sa terre natale, l'on dit que la Banshee avertit quand même ses proches de la mort prochaine, en poussant un cri à travers les terres du domaine familial. L'on raconte même que les Banshees ne regrettent que les familles descendantes des Milésiens, les premiers humains ayant peuplé l'Irlande après avoir vaincu les Tuatha Dé Danann, dans la mythologie celtique irlandaise, dont les noms commencent par « O' » ou « Mac ». Ces préfixes d'origine gaélique indiquaient que la famille était originaire des terres celtiques insulaires plutôt que nordiques, normandes ou anglaises, dont les peuples furent les principaux envahisseurs d'Écosse et d'Irlande.

Dans la province du Leinster en Irlande, on prétend que les Banshees ont un cri si perçant qu'il peut briser le verre. La Banshee est décrite comme généralement vêtue de rouge ou de vert et possède une longue chevelure rouge ou rousse, rappelant la couleur des flammes, ce pourquoi, dans certains contes, l'on associe la Morrigan à une Banshee. A noter, d'ailleurs, que dans le Sud-est de l'Irlande, la Banshee est désignée sous le terme Badhbb, qui dérive de badh (anciennement bodbh), ce qui la rapproche de la déesse du même nom, formant un aspect tricéphale avec la Morrigan et Macha.

Les Banshees peuvent apparaître sous forme de belles jeunes filles, ou comme de vieilles et laides femmes, à leur bon vouloir. En Écosse, une variante de la Banshee se nomme aussi Ban nigheachain, « la jeune fille laveuse » , ou Nigheag na b-àth, « la laveuse au gué », une créature surnaturelle qui borde les cours d'eau. La ban nigheachain lave les vêtements ou les armures maculés de sang de ceux qui vont bientôt mourir. Elle se rapproche en ce sens des Lavandières de nuit bretonne (Ar cannerez nos en breton, voulant dire « Chanteuses de nuit »), qui demandent aux mortels de plier leur linge près des lavoirs. Si l'humain s'affaire à cette tâche, il plie en réalité son linceul, signe que la mort le fauchera prochainement. Ce n'est que plus tard dans l'histoire que l'on associera les Banshees aux Dames Blanches, les fantômes de défuntes mariées ou mères infanticides, dont on dit qu'elles ont « péché » de leur vivant. Les lavandières bretonnes font, en ce sens, figure « d'exemples » aux interdits religieux depuis le XIXe siècle, assimilées à des créatures du Diable.

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Littérature :


Benjamine Toussaint, autrice d'un article intitulé "George MacDonald, le Celte de l’Aberdeenshire". (George McDonald. La Princesse légère et autres contes (Héritages Critiques 9), ed. Yannick Bellenger-Morvan, Presses Universitaires Reims, 2019) relève une métaphore moderne qui fait perdurer l'image de la Banshee :


Aux échos implicites relevés par Pazdziora il convient d’ajouter une référence – tout à fait explicite cette fois – au folklore gaélique lorsque John Smith compare les flocons de neige à des banshees. En l’espace de quelques phrases ces créatures légendaires semblent passer du statut de simple métaphore à celui de personnages, comme si la frontière entre le monde réel et le monde merveilleux s’était effacée :


On aurait pu imaginer que le vent crépusculaire était peuplé de banshees des neiges, qui apparaissaient et disparaissaient soudain, poussant des cris d’alarme, étranges et fantomatiques. Les amis s’étaient regroupés devant le bow-window et ils scrutaient la nuit avec une sorte d’heureuse admiration. […] De temps en temps, le vent se jetait contre la fenêtre dans une violente attaque, comme si les créatures qui chevauchaient ses bourrasques avaient aperçu la rangée de visages pâles et que cela les rendaient furieuses d’être ainsi observées, elles lançaient leurs destriers vaporeux à fond de train contre le mince rempart de verre qui protégeait ces faibles humains, les empêchant d’être les victimes de leurs horreurs.


D’après la légende, la présence de nombreuses banshees annonce la mort d’un personnage important ou d’un saint et dans les Hautes Terres d’Écosse on raconte parfois qu’elles seraient les fantômes des femmes mortes en couches. Leur présence dans le roman annonce ainsi l’acte héroïque de Harry Armstrong qui bravera la tempête pour se rendre au chevet d’une jeune femme sur le point d’accoucher et sauvera sa vie et celle du nouveau-né.

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