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  • Anne

Le Tabac



Étymologie :

  • TABAC, subst. masc.

Étymol. et Hist. [1555 cité comme mot indigène, à propos de Haïti Tabaco « instrument à deux tuyaux servant à fumer » (J. Poleur, trad. de Oviedo, Hist. nat. et gen. des Indes, Isles et Terre Ferme de la Grand Mer Oceane [trad. de l'esp.], fol. 71b ds König, p. 190)] 1. 1590 mot esp. cité Tabaco « plante solanée cultivée surtout pour ses feuilles qui sont fumées, prisées ou mâchées après préparation » (J. Th. de Bry, Brieve Hist. de Virginia, p. 16, ibid., p. 191) ; 1598 id. (R. Regnault Cauxois, trad. de J. de Acosta, Hist. nat. et mor. des Indes, tant Or. qu'Occ. [trad. de l'esp.], fol. 183b, ibid.) ; 1601-03 tabac (Champlain, Œuvres, Québec, 1870, t. 1, 1, p. 46, ibid.) ; 1603 id. (Id., Des Sauvages, fol. 9b, ibid. : quantité de Tabac (qui est une herbe dont ils prennent la fumée)) ; 2. 1629 désigne les feuilles de cette plante préparées pour être fumées (Saint-Amant, Sonnet ds Œuvres, éd. J. Bailbé, t. 1, XLIII, p. 280 : Non, je ne trouve point de difference De prendre du tabac, à vivre d'esperance, Car l'un n'est que fumée, et l'autre n'est que vent) ; spéc. pot à tabac, v. pot ; 1697 tabac d'Espagne « tabac de couleur roux clair » (J.-Fr. Regnard, Le Distrait, p. 197), d'où infra 4 et 5 ; 3. a) 1665 « lieu public où l'on se réunissait pour fumer et boire » (Arrêt du Parlement, 10 janv. ds DG) ; b) 1769 bureau à tabac « local où l'on vend du tabac » (J.-J. Rousseau, Les Confessions, VIII, éd. B. Gagnebin et M. Raymond, p. 381) ; 1794 bureau de tabac (Chamfort, Caract. et anecd., p. 161) ; 1887 p. ell. tabac (Zola, Terre, p. 54 : Tabac, chez Lengaigne [enseigne] ; 4. 1733 adj. « brun-roux, de la couleur du tabac » (Inv. après décès du chevalier Roze, éd. Arnaud d'Agnel ds B. du Comité des travaux hist. et sc., 1903, p. 477 : un autre habit estamine complect couleur tabac) ; 1790 tabac d'Espagne désigne une couleur roux clair (doc. ds L. Briollay, Ét. écon. sur le XVIIIe s., Les prix en 1790, p. 338) ; 5. 1791 zool. tabac d'Espagne désigne un papillon aux ailes d'un roux clair (Valm. t. 7, p. 619) ; 6. [1871 c'est le même tabac « c'est la même chose » (La Sociale ds France 1907)] 1888 le même tabac « la même chose » (d'apr. Esn.) ; 1901 id. (Bruant). Empr. à l'esp. tabaco, att. dep. la 1re moit. du xvie s. au sens 1 et au sens de « cigare » (Las Casas ds Fried. ; cf. aussi Oviedo y Valdes, trad. supra 1555, ibid.), lui-même empr. à l'arawak de Cuba et Haïti (König, pp. 190-195 ; FEW t. 20, pp. 79-80 ; v. en partic. les nombreux textes esp. anc. cités ds Fried. où tabaco est présenté comme un mot indigène). A remplacé pétun*.

  • PÉTUN, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1572 (J. Peletier du Mans, Savoye, III, p. 74 ds Gdf. Compl.). Mot de la lang. des indigènes du Brésil, cf. p. ex. la lettre du 23 juillet 1556 (ds Gaffarel, Hist. du Brésil fr., Paris, 1878, p. 379 : J'ay veu une herbe qu'ils [les sauvages] appellent petun), ainsi que les nombreuses attest. fournies par les textes fr., all., angl. et port. de la seconde moitié du xvie s. où le mot est cité comme mot indigène (v. Fried., König et Arv.). Empr. directement au tupi petyma, petyn, guarani pety et non pas, comme le suggèrent DG, EWFS2 et Bl.-W.1-5 (s.v. tabac), empr. par l'intermédiaire du port. petum. Pétun a été évincé dès le déb. du xviie s. par tabac* et ne survit plus que dans certains dial. de l'Ouest (norm., h. bret., manceau et ang.). V. FEW t. 20, pp. 75a-76a.


Lire aussi les définitions de tabac et pétun pour amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Nicotiana tabacum ; Grand tabac ; Herbe à l'ambassadeur ; Herbe à la reine ; Herbe à Nicot ; Herbe à tous les maux ; Herbe à tous maux ; Herbe de l'ambassadeur ; Herbe de Sainte-Croix ; Herbe de Tornabon ; Herbe du grand prieur ; Herbe sainte ; Jusquiame du Pérou ; Panacée américaine ; Panacée aromatique ; Le mot Pétun par lequel on désigna le Tabac au XVIIe siècle s'est longtemps conservé chez les paysans ; on le retrouve en breton sous la forme Butun ; Pontiane ; Tabac à larges feuilles ; Tabac de Floride ; Tabac mâle ; Tabac vrai ; Tornabonne ; Tréfoin ; Triffois ; Tuffre.

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Expressions populaires :


Claude Duneton, dans son best-seller La Puce à l'oreille (Éditions Balland, 2001) nous éclaire sur le sens d'expressions populaires bien connues :


Passer à tabac : La chose étant pour beaucoup de nos concitoyens entrée dans les mœurs, j'espère qu'on ne verra aucun inconvénient à ce que je classe l'expression « passer à tabac » au chapitre des us et coutumes.

C'est en 1560 que Jean Nicot, ambassadeur de France à Lisbonne, envoya à Catherine de Médicis une plane exotique que l'on croyait médicinale et que l'on appela d'abord « herbe à Nicot » ou « herbe à la Reine », puis du nom portugais pétun et dès la fin du XVIe siècle tabac, emprunté de l'espagnol tabacco,  « emprunté lui-même, dit Bloch & Wartburg, de la langue des Arouaks d'Haïti où tabacco ne signifie toutefois pas "tabac", mais désigne ou bien un tuyau recourbé servant à l'inhalation de la fumée de tabac ou bien une sorte de cigare fabriqué par ces sauvages. »

Avec plus de quatre cents ans de recul on peut trouver que le petit présent de Nicot n'était pas vraiment un cadeau, mais il eut du succès !

« Il n'est rien d'égal au tabac ; c'est la passion des honnêtes gens ; et qui vit dans tabac n'est pas digne de vivre. » Fortes paroles ! On les doit, non comme on pourrait le croire à une agence de publicité en délire, mais à Molière, au début de son Dom Juan (1665). Il continue : « Ne voyez-vous pas bien dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner à droite et à gauche, partout où l'on se trouve ? On n'attend même pas qu'on en demande, et l'on court au-devant du souhait des gens ; tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent ! »

En réalité cette étrange tirade ne prend quelque drôlerie que si l'on sait qu'elle est à double sens et qu'au XVIIe siècle donner du tabac voulait dire se battre !... « On est ravi d'en donner à droite et à gauche », oui… des coups de poing ! Il faut comprendre en effet que ce tabac que l'on offrait à son voisin ne se présentait pas alors sous forme de cigarette, mais d'une dose de tabac à priser tendue sur le dos de la main, jusque sous le nez de l'heureux bénéficiaire. Le geste fait à la fois l'image et la blague ; dans les deux cas on chatouille le nez du prochain ! Le sens a vécu jusqu'au XIXe siècle : « Si tu m'échauffes la bile je te foutrai du tabac pour la semaine », dit un furieux en 1833 - autrement dit, "tu auras ta ration" !

Cela dit, il n'est pas facile d'évaluer avec exactitude le croisement qui a dû se produire entre le tabac, « coups », et le verbe occitan tabasser, « frapper à coups redoublés », ainsi que son voisin tabustar, « secouer, molester », et le substantif tabust, « tapage, vacarme, querelle », etc. lequel est à l'origine de l'expression maritime un coup de tabac (dès 1864) ; un coup de mauvais temps, une tempête soudaine qui secoue et met à mal le bateau. Rabelais avait déjà emprunté ces occitanismes dans les « fagoteurs de tabus », déjà cité, et la dernière phrase du chapitre V de Gargantua ; « Ne m'en tabustez plus l'entendement. »

Que le coup de tabac des marins ait pu passer du vacarme de l'orage au « tonnerre » d'applaudissements qui salue « avec fracas » une représentation théâtrale particulièrement réussie, une pièce ou un acteur qui fait un tabac, c'est hautement probable, sinon à peu près certain. (Il faut remarquer que par ailleurs un grand nombre de termes techniques de la machinerie d'un théâtre sont directement empruntés au vocabulaire de la marine.)

Dans quelle mesure ces formes ont-elles influencé le glissement de « donner du tabac » à « passer à tabac » ? Si l'on a beaucoup prisé par le passé on a aussi beaucoup chiqué. La chique forme une boule qui gonfle la joue, comme un abcès, ou comme un gnon ! Victor Hugo notait lui-même : « Au XVIIe siècle, se battre, c'était "se donner du tabac" ; au XIXe, c'est "se chiquer la gueule". » Ces expressions sont certainement de la même farine (et si l'on songe qu'il s'agit de poudre à priser : du même tabac !).

Se chiquer est devenu plus tard « se chicorer ». Faut-il penser qu'outre le jeu de mots la couleur y est pour quelque chose ? Dans ce genre de violence les boursouflures font à la victime une tête « comme un chou-fleur » - à la couleur près évidemment, car un visage couvert d'ecchymoses prend en quelques heures une teinte brun roussâtre caractéristique… une couleur tabac ! Les Anglais ont chez eux la formule beaten black and blue, « battu en noir et bleu », pour évoquer ces ravages. Est-ce que passer quelqu'un à tabac, c'est aussi lui « en donner » à un tel point que sa peau en gardera le hâle ?...

Gaston Esnault signale effectivement en 1879, chez les voyous et les policiers (les uns ne vont pas sans les autres), l'alternative occasionnelle « passer au tabac ». En tout cas Le Père Peinard, déjà cité, signale en 1898 qu'au cours des manifestations les partisans de Déroulède « indiquaient à la flicaille alliée les bons bougres à sucrer et à passer à tabac ». Comme disent les linguistes, l'usage a prévalu !

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Botanique :

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Symbolisme :

Selon le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


"Les Indiens Tupinamba du Brésil accordaient au tabac diverses propriétés, en particulier celles d'éclaircir l'intelligence et de maintenir ceux qui en font usage gaillards et joyeux. Le magicien soufflant sur les guerriers de la fumée de tabac prononçait ces mots : Afin que vous surmontiez vos ennemis, recevez l'esprit de force. On disait aussi que la fumée soufflée sur un patient renforçait la puissance magique de son haleine. De semblables fumigations accompagnent toujours les rites d'initiation des Indiens d'Amazonie. Dans la même aire culturelle, du jus de tabac est projeté dans les yeux du candidat-chaman, pour donner à celui-ci le don de clairvoyance."

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Jacques Brosse dans La Magie des plantes (Éditions Hachette, 1979) consacre dans sa "Flore magique" un article au Tabac :


Un des spectacles qui étonnèrent le plus Christophe Colomb et ses compagnons, lorsque, après une éprouvante traversée, ils débarquèrent à Cuba, découvrant ainsi l'Amérique, fut celui des Indiens faisant sortir de leurs narines les volutes de fumée qu'ils tiraient de rouleaux de feuilles brunes allumés, tenus entre leurs lèvres. Comme ces indigènes paraissaient y trouver grand plaisir, les marins espagnols voulurent les imiter, mais ce goût de l'expérience leur valut d'être emprisonnés dès leur retour en Espagne, car il fallait assurément être sorcier pur réussir à souffler de la fumée par le nez.

L'usage du tabac était très répandu chez les Indiens d'Amérique. Ils lui attribuèrent des vertus calmantes et euphorisantes, propres à engendrer réflexion et rêveries ; l'usage du calumet de la paix par les Indiens des grandes plaines est, on le sait, devenu fameux depuis. Les biochimistes contemporains reconnaissent bien en effet le tabac comme un décompresseur du système nerveux végétatif.

Mais surtout le tabac, parfois d'ailleurs mélangé à des plantes véritablement hallucinogènes, jouait un rôle important dans la formation initiatique reçue par les apprentis chamanes, privés alors presque complètement de nourriture que l'on remplaçait par d'importantes quantités de tabac liquide. A la suite de ces ingestions répétées, le novice faisait son premier « voyage » dans l'autre monde, afin d'y rencontrer les esprits. Nous possédons de nombreux indices du fait que la désacralisation du tabac chez les Indiens est relativement récente et due essentiellement à l'influence européenne, mais que son usage initiatique était auparavant répandu sur tout le continent. Une des preuves les plus convaincantes à cet égard est l'enquête récemment effectuée par l'ethnologue américain Johannes Wilbert, spécialiste des Indiens d'Amérique du Sud, au sein de la tribu des Waraos du Vénézuela oriental, chez qui de gros cigares servent encore aujourd'hui des moyens de communication, avec les esprits.

Soixante-huit ans après la découverte de Colomb, Jean Nicot, ami de Ronsard et de Baïf, envoyé en ambassade à Lisbonne, en 1559-1561, y reçut en présent ne plante inconnue venue d'Amérique, qu'il cultiva pour l'ornementation, avant de s'apercevoir qu'elle possédait des vertus si remarquables qu'il en envoya des feuilles râpées à Catherine de Médicis, afin de la soulager des migraines qui l'accablaient. La reine en fut tellement satisfaite que "l'herbe à l'ambassadeur" connut la faveur de tous les courtisans. C'est alors que le botaniste Jacques Daléchamp lui attribua le nom que le tabac porte encore, Nicotinia tabacum ; tabacum, emprunté à l'espagnol, vient de la langue des Arouaks de Haïti ; il y désigne non le tabac lui-même, mais le tuyau qu'ils utilisaient pour fumer, ou le cigare qu'ils fabriquaient.

Appeler le tabac Nicotinia était frustrer son véritable découvreur qui ne manqua pas de pousser les hauts cris, en accusant d'imposture le « quidam qui n'avait pas fait le voyage ». Frère André Thevet, cordelier d"origine angoumoise, était , lui, allé jusqu'en Amérique et en avait rapporté les graines de cette plante. Il l'avait même cultivée avec succès chez lui, à son retour du Brésil, où l'avait conduit en 1555 l'expédition de Villegagnon, fondateur de la très éphémère colonie française, dont Thevet se fit le chroniqueur dans ses Singularitez de la France antarctique (1558), ouvrage qui fit beaucoup rêver à l'époque et où se trouve la première description des effets étranges provoqués par la fumigation de l'herbe que les Indiens « nomment en leur langue petun [...] Ils enveloppent, étant sèche, quelque quantité de cette herbe dans une feuille de palmier ; qui est fort grande, et la roulent comme de la longueur d'une chandelle, puis mettent le feu par un bout, et en reçoivent la fumée par le nez et la bouche. Elle est fort salubre, disent-ils, pour faire distiller et consumer les humeurs superflues du cerveau. Davantage, prise de cette façon, fait passer la faim et la soif pour quelques temps... ». Les premiers Européens qui se trouvaient alors dans ces parages, ajoute notre franciscain, « sont devenus merveilleusement friands de cette herbe et parfum : combien qu'au commencement l'usage n'en est pas sans danger, avant que l'on n'y soit accoutumé : car cette fumée cause sueurs et faiblesse, jusques à tomber en quelque syncope ; ce que j'ai expérimenté moi-même. » Nous savons qu'à la même époque les Aztèques aussi fumaient le cigare, feuille de tabac enroulée autour d'un roseau, mais, comme tous les Indiens, à des fins rituelles ou thérapeutiques.

Au XVIe siècle, en Europe, le tabac fut d'abord considéré comme une panacée. Olivier de Serres le classe en 1600 parmi les plantes médicinales, car sa fumée prise par la bouche « guérit les brûlures plaies et douleurs, vieille toux, mal de teste, mal de dents ». Mais surtout le tabac n'allait pas tarder à revenir une drogue dont la vogue s'étendit rapidement à toute l'Europe, malgré les résistances et les interdictions lancées bientôt par les pouvoirs publics qui réagirent parfois avec une extrême brutalité. C'est ainsi qu'en 1692, à Saint-Jacques-de-Compostelle, cinq moines furent emmurés vivants, pour avoir fumé pendant l'office, dans le chœur. En Russie, le tsar Fédor III Aleseïevitch, frère et prédécesseur de Pierre le Grand, ordonna de couper le nez, l'organe du péché, aux priseurs et, en cas de récidive, la tête. Plus radical encore, le shah de Perse à la même époque faisait empaler priseurs et fumeurs. Un peu partout, les adeptes de ce produit de l'enfer furent traité en criminels et dûment excommuniés à deux reprises par les papes Urbain VIII en 1628 et Innocent X en 1650. Quant à Jacques Ier, roi d'Angleterre, il ne se contenta pas de l'interdire, il composa contre le tabac un traité, le Misocapnos, où il le décrivit comme une herbe dégoûtante pour la santé, malfaisante pour le cerveau, ont les exhalaisons semblent sortir des antres infernaux. »

Pourtant, rien n'y fit. Dès l'époque de la guerre de Trente Ans, les soldats français avaient suivi l'exemple des militaires allemands qui fumaient la pipe. En 1660, Molière fait proclamer à son Sganarelle : « Il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. » Selon Saint-Simon, les filles du roi elles-mêmes se servaient de pipes qu'elles envoyaient chercher au corps de garde des Suisses. Au XVIIIe siècle, on comptait à Paris 1 200 débits de tabac. On fumait, on chiquait, et surtout on prisait, on s'offrait des tabatières. Tout le monde en avait une dans sa poche, même les prélats et les abbés et c'est l'un d'eux, l'abbé de L'Atteignant, qui composa la si populaire chanson : J'ai du bon tabac dans ma tabatière. On fumait beaucoup la pipe en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, mais en France, on la considérait comme grossière. C'est pourquoi elle ne triompha qu'avec la Révolution et le brûle-gueule devint l'accessoire obligé du sans-culotte.

Pendant très longtemps, le tabac eut aussi ses défenseurs parmi les médecins, tandis que, dans le public, s'en répandait l'usage comme « masticatoire » afin « de faciliter l'écoulement de l'humeur salivaire déposée dans la masse du sang et des filtres glandulaires », puis comme « sternutatoire », censé dégager par l'éternuement les fameuses « humeurs peccantes ». Admis au Codex de 1748, le tabac était encore à cette époque considéré comme « l'herbe à tous les maux ». On l'employait en infusion comme purgatif et vermifuge, en fumigation contre l’asthme, la toux et les catarrhes bronchiques. Même les plus illustres docteurs, Van Swieten, Boerhave et Bartholin, au XVIIIe siècle, le préconisaient contre les rhumatismes et la goutte, les névralgies, l'épilepsie ou l'hydropisie. Au XIXe siècle, l’illustre Trousseau le recommandait pour éclaircir la vue. Mais sa plus curieuse utilisation était en fumigations dans le rectum, afin de rappeler à la vie les noyés. On avait même conçu, en vue de cette délicate opération, des appareils perfectionnés mais qui ressemblent de fort près à des soufflets de cuisine.

On ne fuma tout d'abord que la pipe et le cigare, l'usage de la cigarette, où le tabac réduit en brins est entouré de papier, est beaucoup plus récent. En France, il ne se répandit vraiment que lorsque la Régie française des tabacs présenta la cigarette en paquet, toute prête à la consommation Depuis lors, on n'a cessé de fumer dans le monde entier et de plus en plus. De nos jours, la consommation de tabac augmente de 3% par an, ce qui est énorme. Signalons au passage que l'extension de sa culture est au moins en partie responsable de la traite des Noirs ; en effet, si les colons employèrent d'abord la main d’œuvre caraïbe dans les premières plantations, qui furent établie dès 1634 à la Guadeloupe et à la Martinique, celle-ci ne tarda pas à succomber à l'alcool introduit par les Européens, ainsi qu'aux mauvais traitement que ceux-ci lui firent subir. Il fallut alors les remplacer par milliers sur les côtes de l'Afrique.

L'augmentation constante de la consommation du tabac dans le monde a entraîné une récente réaction, devenue en effet nécessaire. Depuis quelques années, on accuse le tabac de tous les méfaits : bronchite chronique, emphysème, artériosclérose, infarctus du myocarde, et surtout cancer des poumons. On est même parvenu à persuader les fumeurs qu'ils détruisaient non seulement leur santé, mais leur propre vie, dont ils raccourcissaient la durée normale, se rendant ainsi coupables d'une sorte de suicide déguisé. Il y a là sans doute quelque exagération. Considérer aujourd'hui le tabac comme un poison absolu, n'est-ce pas tomber dans un excès comparable à celui qui pendant des siècles le tint pour une panacée ? Le principal problème n'est-il pas que les fumeurs empestent l'air de ceux qui ne fument pas ?

Il est assurément certain que pour beaucoup fumer ne constitue pas un véritable plaisir, mais une habitude, un geste dont ils ne parviennent pas à se défaire ; de plus, toute désintoxication est incertaine, pénible, voire périlleuse. Tout cela correspond à la définition même des drogues. Cependant, cette drogue est exploitée par l'Etat, au même titre que l'alcool dont la consommation est somme toute bien plus dangereuse.

D'où vient donc cette fascination qui est arrivée à faire - ou plutôt à refaire - du tabac ce qu'il était à l'origine, une plante magique ? Que le lecteur se souvienne de sa première cigarette. Assurément, elle l'a fait tousser et éternuer, elle a failli l'étouffer, mais aussi elle lui a fait ressentir quelque chose qu'il n'avait jamais éprouvé auparavant, une sorte d'étourdissement, qui n'était point si désagréable et surtout, offerte par les « grands », fumée en cachette avec eux, elle a correspondu à une sorte d'épreuve initiatique - à la manière de celle qui était imposée chez les Indiens aux futurs chamanes, et ceci en un temps où précisément les initiations de l'adolescence ont disparu de nos moeurs. Seule le novice qui est parvenu à aspirer l'âcre fumée et à la rejeter par la bouche, ou, mieux encore, par le nez, en lui faisant dessiner dans l'air d'élégantes volutes bleuâtres et surtout ces « ronds » qui fascinent les adolescents, seul celui-là a vraiment acquis le statut viril. Les premières cigarettes accompagnent les fantasmes sexuels de la puberté, calment la culpabilité qui résulte de la masturbation ; les psychanalystes ajouteront même qu'elle dissipe l'angoisse de la castration, puisque, à peine une cigarette éteinte, on peut en allumer une autre, parfaitement rigide avec son extrémité rouge qui brasille. L'attrait inconsicent est d'autant moins résistible qu'à ce fantasme s'en allie un autre plus ancien, celui du sein maternel, auquel un jour il a bien fallu renoncer ; ce qu'exprime fort bien le mot de mégot, venu du verbe tourangeau « mégauder », qui signifie « sucer le lait d'une femme enceinte », ce fait qui, justement à ce moment-là fut pour la première fois refusé.

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Pour Scott Cunningham, auteur de L'Encyclopédie des herbes magiques (1ère édition, 1985 ; adaptation de l'américain par Michel Echelberger, Éditions Sand, 1987), le Tabac (Nicotiana tabacum) a les caractéristiques suivantes :


Genre : Masculin

Planète : Mars

Élément : Feu

Pouvoirs : : Guérison ; Divination ; Présages.


Chez les Abyssins, les prêtres ont répandu la légende que le Tabac avait pris naissance dans le tombeau d Arius, fameux hérésiarque du III e siècle. Ici nous touchons une série de mythes qui assignent une origine maudite à la plante : en Algérie, on raconte qu'une vipère ayant mordu Mahomet, le prophète suça la plaie et cracha à terre le venin ; de là naquit le Tabac, qui a à la fois l'amertume du venin de la vipère et la douceur de la salive du prophète Dans une vieille légende des Indiens des plaines, quatre bisons gigantesques ont apporté aux Indiens les plantes cultivées, et parmi elles le Tabac. Les Cussitaws, ancêtres des Creeks, après être sortis des entrailles de la terre, s'en allèrent vers l'est. Après avoir traversé plusieurs fleuves, ils aperçurent une montagne au haut de laquelle se trouvait un grand feu qui produisait en brûlant des sons mélodieux. Ils prirent un peu de ce feu et furent initiés à la connaissance des herbes magiques. De chacun des points de l'horizon leur arriva un feu de couleur différente. Ils ne voulurent garder que celui qui venait du nord, et se trouvait panaché de rouge et de jaune. Ils s'en servirent pour incendier un grand poteau qui se trouvait au sommet de la montagne.

Ce poteau était le premier calumet. Et l'herbe Tabago, en fumant, leur révéla les Grands Secrets.


Utilisation rituelle : Une tradition chez les corsaires hollandais voulait que les canonniers prennent une pipe neuve à chaque combat naval et qu'ils l'allument avec l'étoupe qui mettait à feu la pièce qu'ils servaient. Si la victoire revenait aux « gueux de mer », les marins gravaient sur le fourneau les noms des navires ennemis coulés ou gravement endommagés. En cas de défaite, ils brisaient la pipe en deux et jetaient les morceaux à la mer.

En Hainaut, c'était avec un tuyau de pipe chauffé à blanc que l'on aveuglait les pinsons.

Dans les Côtes-du-Nord, l'usage voulait qu'un fermier qui agrandissait ses bâtiments, au moment où il posait la première pierre, devait y déposer un paquet de Tabac en guise d'offrande.

Dans plusieurs provinces, les galants qui allaient « voir les filles », pendant qu'elles étaient de garde à la ferme durant les offices du dimanche, essayaient d'entrer sous prétexte d'allumer leur pipe au feu de la cuisinière ; si la requête était accordée, cela signifiait que la fille était prête à accorder ses faveurs au garçon.

En Saintonge, le marié ne devait pas fumer le jour de la noce ; le Tabac n'engendre que des nuages, et ceux de la cigarette ou de la pipe étaient de mauvais augures pour l'avenir du ménage.

En Ecosse, pendant qu'on veillait un mort, l'usage était de mettre à la disposition de ceux qui venaient participer des pipes neuves et du Tabac en abondance ; c'est pour cela qu'on appelait la veillée mortuaire la « nuit au Tabac ».


Utilisation magique : Dans les Ardennes belges, on déposait des pipes bien culottées dans les champs de pommes de terre, croyant que leur présence éloignait les sangliers.

Dans l'ancienne marine, briser sa pipe à bord était perçu comme le présage d'un malheur imminent.

Chez les Kalmouks, si quelqu'un allume sa pipe avec du papier, c'est un présage de mort.

Beaucoup de pêcheurs américains croient qu'on attire le poisson en jetant dans la rivière une poignée de Tabac à pipe ou à chiquer.

Toujours aux Etats-Unis : si quelqu'un est affligé de terreurs nocturnes, il faut qu'il aille jeter un paquet de Tabac dans un trou d'eau, près d'une cascade. Pour que les terreurs disparaissent, il n'aura qu'à se baigner chaque soir dans cette eau, à la tombée de la nuit.

Certains magiciens disent que le Tabac est un substitut alchimique du soufre.

Parmi les punitions infligées au capitaine fantôme du Hollandais volant figure la privation de Tabac : pour toute chique, il doit mâcher du fer.

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Appelé « herbe sainte » lorsqu'il fut ramené d'Amérique au XVIe siècle, le tabac a toutefois, dans diverses légendes, une origine maudite : outre-Atlantique, on prétend que le diable, lors de la découverte du continent américain, a créé le tabac pour placer les chrétiens sous sa dépendance. En Europe de l'Est (Galicie, Lituanie et Bosnie), la plante poussa sur le corps de Judas. En Russie, où son usage entraîna les protestations de l'Église ,elle serait sortie « d'une impudique » ; on raconte que, sous le roi Anepsius, une religieuse, appelée Jézavel, tentée par le démon, avait cédé à l'attrait de la chair et donné naissance à une fille ; Dieu envoya alors sur Terre un ange chargé de fendre la terre pour y engloutir la pécheresse ; mais « le Satan avait puisé d'elle le liquide de l'infamie dont il a arrosé la terre sur son cadavre. Il a poussé une herbe que les païens, suivant l'ordre de Satan, déplantèrent et nommèrent le tabac ». Dans un autre récit russe, très populaire également, une jeune fille s'était livrée à un acte contre nature avec son chien et avait accouché d'un chiot. Son père la tua et l'enterra : sur le lieu de son tombeau, du tabac poussa. Les Russes, qui en offraient aux génies, démons et autres esprits de la forêt, surnommèrent la plante « herbe du diable », considérant la fumée qui s'en dégage « comme une figure du diable lui-même, lequel après avoir pas" dans un endroit y laisse des traces, c'est-à-dire de la fumée et une mauvaise odeur ».

Aux Antilles (île Saint-Vincent), le tabac passait pour le fruit défendu du paradis terrestre. Selon un récit algérien, Mahomet, s'étant fait mordre par une vipère, suça la plaie et cracha le venin : à l'endroit où tomba sa salive naquit la plante.

Certains attribuent au tabac le pouvoir d'éloigner les esprits maléfiques et les serpents. Ses feuilles bouillies font disparaître, par application, boutons et éruptions dermatologiques. Lorsqu'elles sont trempées dans de l'huile, on leur prête même des pouvoirs pour les cancers. Tenues dans la main et dans le noir, les feuilles facilitent la concentration, mais, mises dans un verre, elles enivrent. Se rincer la bouche avec du jus de tabac volé vient à bout des maux de dents (Gascogne) ; du jus de tabac qui à été cuit at auquel on ajoute du genêt peut servir d'onguent contre la gale (Languedoc). En Sicile, on plaçait du tabac sur le nombril des enfants ayant des vers ; au Luxembourg, certains maîtres d'école mettaient du tabac à priser sur les blessures des enfants. Priser du tabac, dit-on encore, soulage une migraine.