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  • Anne

Le Grenadier





Étymologie :

  • GRENADE, subst. fém.

Étymol. et Hist. Ca 1165 pume grenate (Chr. de Troyes, G. d'Angleterre, éd. M. Wilmotte, 1356) ; ca 1314 grenate (H. de Mondeville, Chirurgie, 1838 ds T.-L.). Prob. empr. aux dial. de l'Italie du Nord : piém. pum graná, lomb. pom granat, istr. pom graná, où pomo remplaça melo « pomme » dans l'expr. melo granato « grenade », du lat. malum granatum « id. » (d'où sont issues, souvent avec des altérations p. étymol. pop., les formes des autres lang. rom.), propr. « pomme à grains » (v. FEW t. 4, p. 239b).

  • GRENADIER, subst. masc.

Étymol. et Hist. Fin xive s. granatier (Évrard de Conty, Probl. d'Aristote, B.N. 210, f°252b ds Gdf. Compl.) ; 1425 grenadier (O. de La Haye, Poème sur la peste de 1348, éd. G. Guigne, p. 137 ds Delb. Notes mss). Dér. de grenade*; suff. -ier*. A remplacé pom(m)ier grenat ou de grenade, attesté de ca 1200 (R. de Beaujeu ds T.-L., pumiers grenas) au début xvie s. (Lefèvre d'Étaples d'apr. FEW t. 4, p. 237b).


Lire aussi les définitions de grenade et grenadier pour amorcer la réflexion symbolique.




Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"Le symbolisme de la grenade relève de celui, plus général, des fruits à nombreux pépins (cédrat, courge, orange). C'est, tout d'abord, un symbole de fécondité, de postérité nombreuse : dans la Grèce antique, elle est un attribut d'Héra et d'Aphrodite ; et, à Rome, la coiffure des mariées est faite de branches de grenadier. En Asie, l'image de la grenade ouverte sert à l'expression des souhaits, quand elle ne désigne pas expressément la vulve. Ce que confirmerait une légende d'une image populaire vietnamienne : la grenade s'ouvre et laisse venir cent enfants. De même au Gabon, ce fruit symbolise la fécondité maternelle. En Inde, les femmes boiraient du jus de grenade pour lutter contre la stérilité.

La mystique chrétienne transpose ce symbolisme de la fécondité au plan spirituel. C'est ainsi que saint Jean de la Croix fait des pépins de la grenade le symbole des perfections divines dans leurs effets innombrables ; à quoi il ajoute la rondeur du fruit comme expression de l'éternité divine, et la suavité du jus comme celle de la jouissance de l'âme aimante et connaissante. En quoi, la grenade représente finalement les plus hauts mystères de Dieu, ses plus profonds jugements et ses plus sublimes grandeurs (Cantique spirituel). Les Pères de l'Eglise ont aussi voulu voir dans la grenade un symbole de l'Eglise elle-même. De même que la grenade contient sous une écorce unique un grand nombre de grains, de même l'Eglise unit dans une seule croyance des peuples divers.

Le pépin de grenade aurait dans la Grèce ancienne une signification en rapport avec la faute. Perséphone raconte à sa mère comment elle fut séduite malgré elle : il m'a mis sournoisement dans la main un aliment doux et sucré - un pépin de grenade - et malgré moi, de force, il m'a contrainte à le manger. (Hymne homérique à Déméter). Le pépin de grenade vouant aux enfers est un symbole des douceurs maléfiques. Ainsi Perséphone, pour l'avoir mangé, passera un tiers de l'année dans l'obscurité brumeuse et les deux autres auprès des Immortels. Dans le contexte du mythe, le pépin de grenade pourrait signifier que Perséphone a succombé à la séduction et mérité ainsi le châtiment d'un tiers de sa vie passée aux Enfers. D'autre part, en goûtant du pépin de grenade, elle avait rompu le jeûne, qui était la loi des Enfers. Quiconque u prenait une nourriture ne pouvait rejoindre le séjour des vivants. Ce fut par une faveur spéciale de Zeus qu'elle partagea son existence entre les deux domaines. Si les prêtres de Déméter, à Éleusis, les hiérophantes, étaient couronnés de branches de grenadier pendant les grands Mystères, la grenade elle-même, ce fruit sacré qui avait perdu Perséphone, était rigoureusement interdite aux initiés, parce que, symbole de fécondité, elle porte en elle la faculté de faire descendre les âmes dans la chair. Le pépin de grenade qu'avait absorbé la fille de Déméter l'avait vouée aux Enfers, et, par une contradiction apparente du symbole, condamnée à la stérilité. La loi permanente des Enfers prévalait sur l'éphémère plaisir d'avoir goûté à la grenade.

Ne pourrait-on plus simplement remarquer que ce grain rouge et brûlant d'un fruit infernal évoque on ne peut mieux la parcelle de feu chtonien que Perséphone vole pour le profit des hommes, puisque sa remontée vers la surface de la terre signifiera le réchauffement et le verdissement de celle-ci, le renouveau printanier et, par ce biais, la fertilité. Alors, dans cette optique, Perséphone rejoint les innombrables héros civilisateurs qui, de par le monde, ont volé le feu pour assurer la pérennité de ce monde et de la vie.


Dans la poésie galante persane, la grenade évoque le sein : ses joues sont comme la fleur du grenadier, et ses lèvres comme le sirop de grenade ; de sa poitrine d'argent poussent deux grenades. (Firdousi, cité par Huas). Une devinette populaire turque citée par Sabahattin Eyuboglu (Siirle Fransizca, Istanbul 1964) par le de la fiancée comme d'une rose pas sentie, une grenade pas ouverte."

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D'après Le Livre des symboles, réflexions sur des images archétypales (2010) dirigé par Ami Ronnberg et Kathleen Martin, avec le concours des auteurs de ARAS,


"Une jeune fille agenouillée sur une moitié de grenade soulève sa cape dans un geste signifiant la révélation. La présence d’Éros ailé derrière aile indique que celle qui se présente ainsi est divine ; ici, il s'agit de la déesse Perséphone (Kerényi). L'écorce lisse, dure et rosée de la pume grenate, ou "pomme à grains", couronnée par une auréole dorée, s'ouvre pour révéler un fruit rouge sang et de nombreuses graines, l'origine de son dynamisme mythique dans tout le bassin méditerranéen. Selon un mythe phrygien, un phallus en pierre fécondé aurait engendré un être hermaphrodite, Agditis, qui, émasculé par les dieux, devint la déesse Cybèle (Daniélou). Du sang de cette mutilation jaillit le premier grenadier. Les prêtre d'Attis, un fils / amant de Cybèle émasculé lui aussi, portaient des grenades dans leurs mains ou dans des guirlandes sur leur tête (Kerényi). Avec la figue et la pomme, la grenade est associée au monde souterrain et aux mystères de la mort ainsi qu'à la conception et à la renaissance de la végétation personnifiée par de jeunes gens divins. Les graines et la chair couleur du sang du fruit étaient emblématiques de cet éternel renouveau de la vie terrestre auquel l'initié humain pouvait également participer. La grenade était consacrée à Hadès, qui enleva Perséphone, fille de Déméter, la déesse des moissons, pour l'entraîner dans le royaume des morts. Lorsque Déméter éplorée négligea les récoltes de la terre, provoquant une terrible famine, Zeus décida qu'Hadès devait lui rendre sa fille. Ce dernier fit alors manger à Perséphone "sept succulents grains de grenade". Ayant goûté à la nourriture des morts, elle fut contrainte de passer à ses côtés un tiers de l'année en tant que son épouse et Reine des morts. La grenade jouait également un rôle dans les Mystères d'Eleusis, qui célébraient les deux déesses en tant que source féminine et continuité de la vie, dans la fête dionysiaque et phallique des Halôn ainsi que dans les fêtes des Thesmophories. Dans certains rites, l'initié ne devait se nourrir que de grains de grenades ; dans d'autres, le fruit lui était interdit. En tant qu'offrande votive à l'aspect souterrain de la Grande Déesse en particulier, la grenade évoque, dans le sens psychologique, les profondeurs amères et les forces majestueuses de l'inconscient rencontrées lors de l'ingestion des graines redoutables et fécondes du moi."

Alain Daniélou, Le Phallus, Paris, 1993 /

Karl Kerényi, Eleusis, NY, 1967.

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Mythes et légendes :


Dans Arbres filles et garçons fleurs, Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs (Éditions du Seuil, février 2017) de Françoise Frontisi-Ducroux, on peut lire que :


"Attis est un doublet d'Adonis, si ce n'est que l'amour de Cybèle est chaste : elle se réserve le garçon à titre de serviteur de son temple. Elle lui fait jurer fidélité et chasteté. Attis promet, mais viole son serment en perdant sa virginité avec une nymphe des bois, naïade en même temps. Cybèle entre en rage, abat la nymphe et son arbre, et frappe de folie Attis, qui part errer dans les montagne et finalement s'émascule : "Ah ! que périssent les parties qui m'ont perdu", s'écrie-t-il "en tranchant le fardeau de ses aines". Cette pulsion castratrice semble héréditaire. Car sa mère, une nymphe du nom de Nana, avait conçu Attis, son merveilleux enfant, en mangeant les fruits d'un grenadier, lui-même issu des résidus de l'émasculation involontaire d'un androgyne monstrueux, nommé Agdistis... que Zeus en personne avait engendré pendant son sommeil en fécondant la Terre dont il était épris. Désir incestueux si l'on considère que cette dernière, dite Magna Mater, qui est aussi Cybèle, est la mère de tous les dieux. Mais passons sur cette histoire compliquée qui comporte encore d'autres variantes. Attis devient non point un grenadier comme son végétal aïeul, mais un pin, tandis que son sexe coupé, soigneusement enveloppé et enterré par la déesse, donne naissance à la violette.

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Littérature :

La Fleur de Grenade


D’un pinceau lumineux, l’astre de la lumière

Anime mes vives couleurs,

Et régnant sur l’Olympe en sa vaste carrière,

Il me fait régner sur les fleurs.

Ma pourpre est l’ornement de l’empire de Flore :

Autresfois je brillay sur la teste des roys

Et le rivage more

Fut sujet à mes loix.

Mais méprisant l’éclat dont je suis embellie,

Je renonce aux flambeaux des cieux,Et viens, ô divine JULIE,

Adorer tes beaux yeux

Pour vivre par leurs feux d’une plus noble vie.

Je viens par une belle ardeur

À la honte du ciel achever ta grandeur :

Il te devoit une couronne

Et moi, je te la donne !

Arnauld de Briottes, "La Fleur de Grenade" in La Guirlande de Julie, XVIIe siècle.

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Nathanaël, te parlerai-je des grenades ?

On les vendait pour quelques sous, à cette foire orientale,

Sur des claies de roseaux où elles s'étaient éboulées.

On en voyait qui roulaient dans la poussière

Et que des enfants nus ramassaient.

Leur jus est aigrelet comme celui ds framboises pas mûres.

Leur fleur semble faite de cire ;

Elle est de la couleur du fruit.


Trésor gardé, cloisons de ruches,

Abondance de la saveur,

Architecture pentagonale.

L'écorce se fend ; les grains tombent,

Grains de sang dans des coupes d'azur ;

Et d'autres, gouttes d'or, dans des plats de bronze émaillé.


André Gide, extrait de Les Nourritures terrestres, 1897.

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Les Grenades


Dures grenades enr'ouvertes

Cédant à l 'excès de vos grains,

Je crois voir des fronts souverains

Éclatés de leurs découvertes !


Si les soleils par vous subis,

Ô grenades entrebâillées,

Vous ont fait d’orgueil travaillées

Craquer les cloisons de rubis,


Et que si l'or sec de l'écorce

A la demande d'une force

Crève en gemmes rouges de jus,


Cette lumineuse rupture

Fait rêver une âme que j'eus

De sa secrète architecture.


Paul Valéry, "Les Grenades" in Charmes, 1922.

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