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  • Anne

Papillons (suite)




Pour lire la première partie de l'article, rendez-vous sur cette page.


Symbolisme celte :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"Dans le Tochmarc Etaine ou Courtise d'Etain, récit irlandais du cycle mythologique, la déesse, épouse du dieu Mider et symbole de la souveraineté, est transformée en une flaque d'eau par la première épouse du dieu, qui est jalouse. Mais de cette flaque naît, peu de temps après, un ver, qui devient un magnifique papillon, que le texte irlandais appel quelquefois une mouche ; mais le symbolisme est éminemment favorable. Les dieux Mider, puis Oengus, la recueillent et la protègent : Et ce ver devint ensuite une mouche pourpre. Elle était de la taille de la tête d'un homme, et c'était la plus belle qui fût au monde. le son de sa voix et le bourdonnement de ses ailes étaient plus doux que les cornemuses, que les harpes et les cornes. Ses yeux brillaient comme des pierres précieuses dans l'obscurité. Son odeur et son parfum faisaient passer la soif et la faim à quiconque autour de qui elle venait. Les gouttelettes qu'elle lançait de ses ailes guérissaient tout mal, toute maladie et toute peste chez celui autour de qui elle venait. Le symbolisme est celui du papillon, celui de l'âme débarrassée de son enveloppe charnelle, comme dans la symbolique chrétienne, et devenue bienfaitrice et bienheureuse."

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Pour Gilles Wurtz, auteur de Chamanisme celtique, Animaux de pouvoir sauvages et mythiques de nos terres (Éditions Véga, 2014), "Le papillon est un insecte qui passe par quatre phases de métamorphose durant sa vie. il est successivement œuf, chenille, chrysalide et papillon. Il possède deux paires d'ailes recouvertes d'écailles de couleurs. Certains papillons ont sur leurs ailes des ocelles, des taches arrondies, qui sont des leurres, des imitations d'yeux qui ont pour but d'intimider et de se défendre. Les papillons ont ne trompe enroulée en spirale qui leur sert à aspirer le nectar. Certaines chenilles s'enveloppent de fils de soie et créent un cocon dans lequel elles deviendront chrysalides, d'autres se transforment à l'air libre ou sous terre.


Applications chamaniques celtiques de jadis

Au temps des Celtes, le papillon était le symbole de la réalisation, de l'éveil d'un homme sur son chemin spirituel. Léger comme l'air, le papillon évoquait la pureté libre de toute attache. La vie de la chenille qui peut muer plusieurs fois avant de devenir une chrysalide représentait le chemin de vie d'un homme à travers ses différentes réincarnations avant d'atteindre l'éveil et de retourner à la source, pure lumière, c'est-à-dire avant de devenir un magnifique papillon aux mille éclats de lumière. Le papillon lui-même symbolisait l'essence de la source, âme et esprit qui s'envolent rejoindre la source. Dans leur prière quotidienne, les Celtes s'adressaient toujours à l'esprit du papillon pour lui demander de les guider vers la réalisation de leur être profond.

Au printemps, les Celtes accomplissaient des rituels spécifiques individuels et collectifs liés à l'esprit du paillon pour favoriser cette illumination de leur essence, pure lumière. Le paillon était un animal sacré intouchable, l'attraper ou le tuer était un sacrilège qui n'annonçait rien de bon pour l'individu concerné.


Applications chamaniques celtiques de nos jours

Aujourd'hui encore, le papillon représente ce symbole de la réalisation et de l'éveil. Tout pratiquant chamanique

peut toujours aller à la rencontre de l'esprit du papillon pour lui demander d'être éclairé par sa sagesse, pour recevoir ses conseils, ses enseignements pour progresser vers l'épanouissement, le déploiement, la réalisation de son être profond, comme au temps des Celtes.


Mots-clefs : La réalisation : L'éveil."

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


Le papillon du rêve est difficilement saisissable. L'exploration d'un grand nombre de scénarios dans lequel apparaît le lépidoptère ne fournit pas d'éléments suffisants pour en dessiner le portrait type. Il est rare que la personne engagée dans l'imaginaire décrive avec quelque précision le papillon qu'elle voit. Le plus souvent, l'insecte fait l'objet d'une évocation brève, parfois entre deux visions sans rapport apparent avec lui.

La réalité zoologique ne favorise pas la précision puisque cent mille espèces de lépidoptères ont été recensées sous le nom générique que papillon. Mais l'inconscient ne s'attarde pas aux catégorisations minutieuses de la pensée scientifique. Il lui faut un impératif psychologique pour provoquer cette dérobade de l'image. En l'occurrence, il ne sera pas difficile de déterminer la nature de cet impératif.

En ce qui concerne le papillon, l'interprétation reposant sur l'expérience clinique rejoindra pour l'essentiel le sens traditionnel. Le même terme grec désigne à la fois l'âme et le papillon. Apulée, au IIe siècle, inventera la légende de Psyché, jeune fille d'une beauté incomparable, aimée d’Éros et représentée munie d'ailes de papillon. Toutes les traductions modernes du lépidoptère en font, à partir de ces bases, le symbole de l'âme. De l'âme, c'est-à-dire de l'anima et donc de l'imaginaire. Comment un concept de libre création, de métamorphose, à la puissance redoutable, se laisserait-il enfermer dans une figuration nettement identifiable ? Autant prétendre représenter une fumée par un objet tangible !

L'ange apparaît dans l'imagerie chrétienne, dès l'époque romane et vraisemblablement pour se substituer à la figure trop répandue de Psyché. Les rêves contemporains associent fréquemment l'ange et le papillon. Les corrélations observées autour du lépidoptère sont nombreuses, mas leur examen décevant. Les associations se dispersent sur presque toutes les familles de symboles sans justifier une orientation de la traduction. Cependant, la lecture des rêves pris en référence conduit à deux observations utiles.

D'une part, les deux tiers des scénarios ont été produits par des personnes dont l'imaginaire s'est révélé, tout au long de leur cure, d'une exceptionnelle richesse. Par la spontanéité du discours, la durée des rêves, l'originalité de la structure des scénarios, l'abondance des symboles, ces cures sont à considérer comme les manifestations les plus fécondes parmi toutes celles qui constituent la base de données. D'autre part, le dernier tiers des scénarios dans lesquels se rencontre le papillon présente des structures de type "décousu", composées par des successions de visions sans fil conducteur apparent. Cela est d'autant plus significatif que la plupart de ces rêves ont été faits par des patients dont les autres scénarios ne répondent pas à cette caractéristique.

L'expression de l'imaginaire, dans le rêve éveillé, conjugue souvent la forme structurelle du scénario et la valeur symbolique de l'une des images clefs. Ces rêves dans lesquels les visions papillonnent et qui accueillent inopinément le lépidoptère sont une belle illustration de la proposition.

A suivre le papillon onirique, le chercheur remarque vite une étrange relation entre le symbole et les couleurs. Qu'on ne se hâte pas de juger l'observation banale, en raison de la multicoloration de certaines espèces de lépidoptères. Les papillons du rêve sont aussi variés que ceux de la nature : papillon noir, papillon bleu, papillon rouge et noir, papillon blanc, papillon blême et, bien entendu, papillon bariolé ! Autour du papillon, le rêve assemble souvent des images de personnages en habits richement colorés, lourdement brodés, aux tons vieillis, comme des vêtements de gentilshommes des XVIIe et XVIIIe siècles. Les tons passés, les couleurs pastel, sont expressifs d'un monde ignorant les passions de la terre. Cet autre monde, ce monde de l'âme est clairement décrit dans le troisième scénario de Suzanne :

"... Je verrais un arc-en-ciel ou, plutôt, une colonne de couleurs renvoyées par un prisme... une colonne qui partirait dans le ciel... qui m'emmènerait ailleurs... je ne sais pas... sur une planète inconnue... ce serait une planète avec des couleurs très atténuées, comme à travers une sorte de brouillard... il n'y aurait que des couleurs passées, très passées... quand même un peu trop passées... là rien n'est violent... ce ne sont pas les tons de la terre... il y a des gens... plutôt des formes humaines, mais transparents... je vois au travers... ils sont aussi très pâles... Il y a des hommes, des femmes, des enfants... ils ne m'entendent pas, ils ne me voient pas... ils parlent entre eux... ils ont une voix mélodieuse... il n'y a pas d’animaux sur cette planète... non ! je n'ai pas vu d'animaux... sauf des papillons... des papillons de toutes les couleurs mais très très atténuées, comme le reste... ils se fondent dans le paysage..."

Le septième scénario de Véronique place aussi, de la façon la plus explicite, le papillon en association spontanée avec l'âme. La jeune fille essaie de se maintenir sur une plate-forme très étroite : "Autour de moi, c'est le vide... je ne peux rien faire... [...] Finalement je m'écrase par terre et... y a une espèce de... je ne sais pas tellement ce que c'est... ça ressemble à un fantôme... ou à un foulard blanc qui sort de moi... enfin qui est moi en fait... parce que moi, bon ! Je suis par terre et je ne bouge plus ! Mais ça ne ressemble pas à un fantôme... plutôt une forme blanche enfin... un genre de foulard volant et qui s'envole de mon corps, par terre, et qui est accompagné d'un papillon blanc aussi... et donc on vole, on monte vers le haut... et le foulard blanc se transforme en ailes aussi et... en espèce d'ange... l'ange a les mains jointes mais il a un sourire ironique... c'est un ange déguisé, qui se moque de son déguisement..." Véronique, dans la marge de son compte-rendu de séance, écrira : "Les mots mort et âme me faisaient peur, je n'ai pas pu les prononcer !" Dans la suite du rêve, l'ange révélera sa vraie nature : il s'agissait d'un diable travesti. Faut-il rappeler que Psyché poursuivie par la colère de Vénus subira mille persécutions dont la plus redoutable sera la descente aux enfers ? Le papillon du rêve inspire presque toujours au patient ou à la patiente une phrase disant l'aspiration d'atteindre le haut. Mais ce n'est trop souvent qu'un indice de l'exaltation imaginative qui porte ne elle l'inéluctable compensation : la chute de l'ange.

Il ne faut pas l'oublier, le papillon appartient à l'immense famille des insectes. Du stade inférieur de larve à la gloire éphémère de l'insecte parfait, ceux-là induisent en tout premier lieu l'idée de métamorphose. La chenille qui devient papillon incite à la rêverie de transformation magique. Une démarche de psychothérapie telle que le rêve éveillé, qui confie à l'image l'essentiel de la dynamique évolutive, peut favoriser l'espoir de se soustraire à l'effort d'approfondissement. L'exaltation de l'imaginaire devient dans ce cas l'une des formes possibles de la résistance à l'effort analytique. L'action habituellement positive de l’image peut être partiellement neutralisée par une attente de résolution magique de la problématique.

Servante du diable, la sorcière est aussi la figuration la plus classique de l'image maternelle négative. Elle naît de la relation œdipienne de la fille vis-à-vis de sa mère. Une séquence du sixième rêve d'Anne nous parait illustrer convenablement ce qui précède :

"... Là, il passe un papillon... un papillon bleu... et là, c'est pareil : soit je le regarde passivement, soir je l'attrape et j'essaie de comprendre ce qu'il a dans la tête... maintenant on est nez à nez : j'ai le nez du papillon contre le mien et c'est là qu'il se passe quelque chose. C'est une espèce d'échange qui fait du bruit, comme un grondement un peu sourd mais sans parole... en même temps, ce contact fait qu'il se passe quelque chose. J'ai les yeux du papillon très près des miens. Là aussi c'est noir, c'est inquiétant. Un peu comme cet animal... si je m'approche encore plus, je vais entrer dans son œil... Je crois que j'ai capté quelque chose... je ne sais pas ce que j'y fais dans son œil, je suis au fond... c'est comme des trous noirs... ces fameux trous noirs dans l'espace... mais, là, je ne bascule pas. Aller à la porte ça suffit ! Et alors, j'ai capté une puissance magique dans l’œil du papillon et je sors... je deviens une sorcière, quelqu'un qui a trouvé des secrets... quelque chose d'essentiel..."

Son pouvoir de sorcière, Anne va l'exercer dans la suite du rêve, pendant de longues minutes pour finir par déclarer qu'on ne put accéder au bien qu'en acceptant le mal, que l'on ne peut connaître le ciel si l'on n'est pas descendu aux enfers. Cette intéressante séquence constitue la transition opportune vers une autre association observée autour du papillon : l’œil.

L’œil pris dans le sens d'une porte, d'une frontière à franchir. L'imaginaire propose volontiers un œil comme voie d'accès à l'autre monde, au monde de l'âme. Anne, face à l’œil du papillon, choisit de "rester à la porte".

D'autres rêveurs accomplissent le passage. Ainsi, Juliette : "... J'ai cru sauter sur un velours rouge, en fait je suis tombée dans une mare de sang... je patauge dans le sang, jusqu'à la taille... j'ai une vision de l'enfer ! Et puis, je ne sais trop comment, j'en suis sortie... par du bleu... un bleu trop intense même... je me retrouve devant le ciel... uniquement du ciel, dans du bleu, du bleu clair cette fois... et... je dois être une sorte de papillon ou... enfin... un papillon qui vient de se transformer en papillon... qui était chenille avant... j'ai l'impression de découvrir mes ailes et de me découvrir en tant que papillon... l'air est très pur, très frais... plus je respire et plus je me sens raffermir... je devines beaucoup moins fragile qu'un papillon... j'ai les ailes d'hirondelle maintenant... beaucoup plus puissantes... et je me lance dans le ciel... là , je fais un super-vol... et... y a un arc-en-ciel, non, deux ! Un en haut et un en bas renversé... ils se rapprochent et ça forme un œil... un œil que je traverse et, là, je suis dans une espèce d'autre monde, de l'autre côté de l’œil, en fait... je suis dans les couleurs de l'arc-en-ciel, des couleurs très irisées..."

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L’œil comme porte ouverte sur l'autre monde, l’association avec le foulard, l'ange, le fantôme, l’abondance des images de personnages auréolées, les rêves confirment la vocation du papillon à figurer la part immatérielle de l'être. Dans quelques scénarios il symbolise l'éveil de Psyché, l'accomplissement de l'âme. Cela n'est pas fréquent. Le vol du papillon est un vol lourd. Un vol qui paraît hésiter entre le ciel et la terre désigne une psychologie indécise entre le désir de réalisation authentique et son attachement aux valeurs qui ont engendré l'inconfort de la problématique. Une âme légère est une âme qui s'est délestée de ses compromissions. Juliette l'a dit : "L'air est très pur, très frais... plus je respire et plus je me sens raffermir... je deviens beaucoup moins fragile qu'un papillon."

Ainsi le papillon apparaît-il surtout comme représentation d'une âme chargée. Peut-être est-ce pour cela que les mythes le condamnent presque tous à se brûler les ailes aux flammes purificatrices ?

Comme l'ange, le papillon imaginé encourage le rêveur à rompre avec des attaches terrestres encombrantes, il peut aussi ramener à la terre ne psychologie qui avait exalté ses réflexes de sublimation, il peut encore symboliser un être disparu.

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Contes et légendes :


Légende amérindienne rapportée par Michel Cliquet :


Quand la Terre était jeune, aucun Papillon ne volait ça et là dans les airs et n’illuminait les jours de printemps et d’été de leurs ailes portant les couleurs de l’arc-en-ciel. Il y avait des reptiles, qui furent les ancêtres des papillons, mais ils ne savaient pas voler ; ils ne savaient que ramper par terre. Ces reptiles étaient magnifiques, mais le plus souvent les humains, lorsqu’ils se déplaçaient, ne baissaient pas les yeux vers la terre, aussi ne voyaient-ils pas leur beauté.

En ces temps-là, vivait une jeune femme qui s’appelait Fleur-de-Printemps et qui était une joie pour tous ceux qui la connaissaient. Elle avait toujours le sourire et un mot gentil à la bouche, et ses mains étaient semblables au printemps le plus frais pour ceux qui étaient atteints de fièvre ou de brûlures. Elle posait ses mains sur eux et la fièvre aussitôt quittait leur corps. Quand elle atteignit l’âge adulte, son pouvoir devint encore plus fort et, grâce à la vision qu’elle avait reçue, elle devint capable de guérir les gens de la plupart des maladies qui existaient alors.

Dans sa vision, d’étranges et belles créatures volantes étaient venues à elle et lui avaient donné le pouvoir de l’arc-en-ciel qu’ils portaient avec eux. Chaque couleur de l’arc-en-ciel avait un pouvoir particulier de guérison que ces êtres volants lui révélèrent. Ils lui dirent que pendant sa vie elle serait capable de guérir et qu’au moment de sa mort elle libérerait dans les airs des pouvoirs de guérison qui resteraient pour toujours avec les hommes.

Dans sa vision, il lui fut donné un nom : Celle-qui-tisse-dans-l’air-des-arcs-en-ciel. Tandis qu’elle avançait en âge, Celle-qui-tisse-dans-l’air-des-arcs-en-ciel continuait son travail de guérisseuse et dispensait sa gentillesse à tous ceux qu’elle rencontrait. Elle rencontra aussi un homme, un voyant, et elle le prit pour mari. Ils eurent ensemble deux enfants et les élevèrent pour qu’ils soient forts, sains et heureux. Les deux enfants avaient aussi certains pouvoirs de leurs parents et eux-mêmes devinrent plus tard des guérisseurs et des voyants.

Tandis qu’elle vieillissait, le pouvoir de Celle-qui-tisse-dans-l’air-des-arcs-en-ciel grandit encore et tous ceux qui vivaient dans les environs de la région où elle habitait vinrent à elle avec leurs malades, lui demandant d’essayer de les guérir. Elle aidait ceux qu’elle pouvait aider. Mais l’effort de laisser passer en elle tout le pouvoir finit par l’épuiser et un jour elle sut que le moment de remplir la seconde partie de sa vision approchait.

Tout au long de sa vie, elle avait remarqué que des reptiles magnifiquement colorés venaient toujours près d’elle quand elle s’asseyait par terre. Ils venaient contre sa main et essayaient de se frotter contre elle. Parfois l’un deux rampait le long de son bras et se mettait près de son oreille. Un jour qu’elle se reposait, un de ces reptiles vint jusqu’à son oreille. Elle lui parla, lui demandant si elle pourrait faire quelque chose pour lui, car elle avait remarqué que lui et ses frères et sœurs lui avaient toujours rendu service.

« Ma sœur, dit Celui qui rampait, mon peuple a toujours été là pendant que tu guérissais, t’assistant grâce aux couleurs de l’arc-en-ciel que nous portons sur le corps. À présent que tu vas passer au monde de l’Esprit, nous ne savons comment continuer à apporter aux hommes la guérison de ces couleurs. Nous sommes liés à la terre et les gens regardent trop rarement par terre pour pouvoir nous voir. Il nous semble que si nous pouvions voler, les hommes nous remarqueraient et souriraient des belles couleurs qu’ils verraient. Nous pourrions voler autour de ceux qui auraient besoin d’être guéris et laisserions les pouvoirs de nos couleurs leur donner la guérison qu’ils peuvent accepter. Peux-tu nous aider à voler ? »

Celle-qui-tisse-dans-l’air-des-arcs-en-ciel promit d’essayer. Elle parla de cette conversation à son mari et lui demanda si des messages pourraient lui venir dans ses rêves. Le matin suivant il se réveilla, excité par le rêve qu’il avait fait. Quand il toucha doucement Celle-qui-tisse-dans-l’air-des-arcs-en-ciel pour le lui raconter, elle ne répondit pas. Il s’assit pour la regarder de plus près et il vit que sa femme était passée au monde des Esprits pendant la nuit. Pendant qu’il priait pour son âme et faisait des préparatifs pour son enterrement, le rêve qu’il avait eu lui revint en mémoire et cela le réconforta.

Quand le moment fut venu de porter Celle-qui-tisse-dans-l’air-des-arcs-en-ciel à la tombe où elle serait enterrée, il regarda sur sa couche et, l’attendant, se trouvait le reptile qu’il pensait y trouver. Il le ramassa avec précaution et l’emporta. Tandis que l’on mettait le corps de sa femme en terre et qu’on s’apprêtait à le recouvrir, il entendit le reptile qui disait : « Mets-moi sur son épaule à présent. Quand la terre sera sur nous, mon corps aussi mourra, mais mon esprit se mêlera à l’esprit de celle qui fut ta femme, et ensemble nous sortirons de terre en volant. Alors nous retournerons vers ceux de mon peuple et leur apprendrons à voler de façon à ce que se poursuive le travail de ton épouse. Elle m’attend. Pose-moi à présent. »

L’homme fit ce que le reptile lui avait dit et l’enterrement se poursuivit. Quand tous les autres furent partis, l’homme resta en arrière quelques instants. Il regarda la tombe, se souvenant de l’amour qu’il avait vécu. Soudain, de la tombe sortit en volant une créature qui avait sur ses ailes toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle vola vers lui et se posa sur son épaule. "Ne sois pas triste, mon époux. À présent ma vision s’est totalement réalisée, et ceux que j’aiderai désormais à enseigner apporteront toujours aux autres la bonté du cœur, la guérison et le bonheur. Quand ton heure viendra de te transformer en esprit, je t’attendrai et te rejoindrai. »

Quand l’homme changea de monde, quelques années plus tard, et fut enterré, ses enfants restèrent en arrière après que tous les autres s’en furent allés. Ils remarquèrent une de ces nouvelles créatures magnifiques qu’ils appelaient Papillon, voletant près de la tombe. En quelques minutes un autre Papillon d’égale beauté sorti en volant de la tombe de leur père, rejoignit celui qui attendait et, ensemble, ils volèrent vers le Nord, le lieu du renouveau.

Depuis ce temps-là les Papillon sont toujours avec les hommes, éclairant l’air et leur vie de leur beauté.


https://regisliber.files.wordpress.com/2015/03/ttm12.pdf

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Mythologie :


Clarissa Pinkola Estés, auteure de Femmes qui courent avec les loups, Histoires et Mythes de l'archétype de la Femme sauvage (1995 ; traduction française : Grasset, 1996), nous transmet l'histoire de :


"La Mariposa, la Femme Papillon


Pour parler différemment du pouvoir du corps je vais vous raconter une histoire, une longue histoire, une histoire vraie.

Depuis des années, les touristes sillonnent le grand désert américain et parcourent à toute allure le "circuit spirituel" : Monument Valley, Chaco Canyon, Mesa Verde, Kaenta, Keams Canyon, Painted Desert et Canyon de Chelly. Ils lèvent les yeux vers le pubis de Mère Grand Canyon, hochent la tête, haussent les épaules et se hâtent de rentrer chez eux pour revenir l'été suivant au pas de charge et regarder, regarder encore.

Ce qui sous-tend leur démarche, c'est cette même faim d'une expérience numineuse qu'éprouvent les êtres humains depuis l'origine des temps, faim exacerbée, parfois, car beaucoup ont perdu leurs ancêtres. Ils ignorent souvent le nom de ceux qui viennent avant leurs grands-parents. Ils ne savent plus rien de l'histoire de leur famille. Une telle situation est, sur le plan spirituel, cause de chagrin... et de faim. C'est pourquoi ils sont nombreux à vouloir recréer quelque chose d'important pour le salut de l'âme.

Cela fait aussi des années que les touristes se rendent à Puyé, une grande mesa poussiéreuse située au milieu de "nulle part", au Nouveau-Mexique. Ici, les Anasazi, ancêtres des Indiens, s'interpellaient autrefois d'un bout à l'autre des mesas. On dit qu'une mer préhistorique sculpta dans les parois rocheuses les milliers de bouches et d'yeux tristes ou gais que l'on y voit.

Toutes les tribus du désert y viennent ensemble, les Navajos (Diné), Jicarilla Apaches, Utes du sud, Hopis, Zunis, Santa Clara, Santa Domingo, Laguna, Picuris, Tesuque. c'est là que par la danse les Indiens se font pins, cerfs, aigles et Katchinas, leurs puissants esprits.

C'est ici également que viennent des visiteurs, dont certains sont affamés de géno-mythes, détachés du placenta spirituel. Ils ont aussi oublié leurs dieux anciens. Ils viennent voir ceux qui n'ont pas oublié.

La route qui mène à Puyé a été construite pour des sabots de cheval et des mocassins. avec le temps, les automobiles se sont faites plus puissantes et maintenant visiteurs et gens du cru se déplacent dans toutes sortes de voitures, camions, décapotables et vans, qui gémissent et fument tout au long de la route en une longue procession poussiéreuse. On se gare trochimochi, à la va-comme-je-te-pousse, sur les buttes caillouteuses. Sur le coup de midi, la bordure de la mesa ressemble à un gigantesque carambolage. Le soleil est comme une fournaise. Les pieds brûlants dans leurs chaussures, les gens sont encombrés de parapluies au cas où ils pleuvrait (il pleuvra), de chaises pliantes en aluminium au cas où ils seraient fatigués (ils le seront), et si ce sont des visiteurs, d'appareils-photo (s'ils sont autorisés), des rouleaux de pellicule pendus à leur cou comme des tresses d'ail.

Que leur attente soit de l'ordre du sacré ou du profane, les visiteurs sont venus voir une chose hors du commun, sauvage entre toutes, un numen vivant, La Mariposa, La femme Papillon.

La dernière manifestation de la journée, c'est la Danse du Papillon, que chacun attend avec impatience. c'est une femme, seule, qui l'effectue et pas n'importe quelle femme.

Quand le soleil commence à décliner, arrive un vieil homme, resplendissant dans une tenue qui pèse bien ses vingt kilos de turquoise. Tandis que les haut-parleurs émettent des bruits rauques, semblables aux cris d'un poulet ayant aperçu un faucon, il murmure dans un micro chromé, datant des années trente : "Et notre prochaine danse est la Danse du Papillon !" Puis il s'éloigne en boitant, l'ourlet de ses jeans traînant par terre. Au contraire des spectacles de danse où, ne fois le ballet annoncé, le rideau s'ouvre et les danseurs entrent en scène, ici, à Puyé, comme d'ailleurs lors d'autres danses tribales, il peut se passer entre vingt minutes et une éternité avant que le danseur ou la danseuse ne fasse son apparition. Peut-être ces derniers se livrent-ils à un ajustement de dernière minute. Comme la température dépasse fréquemment les 38°, il n'est pas rare qu'on doive faire une retouche à des peintures corporelles maltraitées par la sueur. Si une ceinture de danse, ayant appartenu au grand-père du danseur, se détache avant que ce dernier ne soit arrivé dans l'arène, la danse n'a pas lieu du tout, car cela signifie que l'esprit de la ceinture a besoin de se reposer. De même un danseur peut-il prendre du retard tout simplement parce que la radio passe une bonne chanson.

Ou bien il arrive que le danseur n'entende pas le haut-parleur et qu'on doive aller le chercher. Et puis il y a aussi, bien sûr, les proches qu'il rencontre en chemin, les jeunes neveux et nièces qui viennent admirer, bouche bée, un Katchina qui ressemble étrangement à Oncle Tomas. il n'est pas exclu non plus que le danseur ou la danseuse soit encore à des kilomètres de là, sur la route, juché sur un pick-up brinquebalant dont le pot d'échappement crache une fumée noire.

Tout en attendant avec impatience la Danse du Papillon, chacun bavarde, évoquant les jeunes filles-papillons et la beauté des Indiennes Zuni qui ont dansé en habits traditionnels rouges et noirs, une épaule dénudée, des cercles rose vif peints sur les joues, et louant les jeune danseurs-cerfs qui portent des branches de pin attachées aux bras et aux jambes.

Le temps passe et l'ennui s'installe. Et soudain, alors qu'on ne s'y attend plus, les tambours se mettent à marquer le rythme sacré du papillon, les voix à psalmodier leurs incantations aux dieux.

Aux yeux des visiteurs, un papillon est tout de délicatesse, une rêve de fragile beauté. Aussi ne peuvent-ils qu'être secoués quand se présente Maria Lujan. Car elle est énorme, comme la Vénus de Willendorf, comme la Mère des Jours, comme la femme héroïque représentée par Diego Rivera, celle qui construisit Mexico d'un seul tour de poignet

Maria Lujan est énorme et Maria Lujan est vieille, très vieille. Vieille comme si elle renaissait de ses cendres. Vieille comme une vieille rivière, comme un vieux pin. Elle a une épaule dénudée. Sa manta rouge et noire, la tunique taillée dans une couverture, accompagne ses petits bonds. Avec son corps épais et ses jambes grêles, elle ressemble à une araignée enveloppée dans une galette de maïs.

Elle saute sur un pied, puis sur l'autre, agite son éventail de plumes dans un sens, puis dans l'autre. Elle est le Papillon, venu redonner force aux faibles. Elle est ce que le plupart estiment être sans force : le papillon, l'âge avancé, le féminin.

Les cheveux de la Jeune Fille Papillon tombent jusqu'au sol, épais comme dix épis de maïs, gris comme la pierre. Elle porte des ailes du genre de celles qu'ont les petits enfants quand ils jouent le rôle des anges à ml'école. Ses hanches semblent deux larges paniers et deux enfants tiendraient à l'aise sur le repli de chair qui surplombe sa croupe.

Elle bondit, bondit, mais pas comme un lièvre : elle fait des pas qui laissent un écho.

Je suis ici, ici, ici...

Je suis ici, ici, ici...

Réveillez-vous, vous, vous !

Elle agite son éventail de plumes, transmettant à la terre et au peuple des la terre le pollen de l'esprit du paillon. Ses bracelets de coquillages sonnent comme des serpents, les clochettes de ses jarretières tintent comme la pluie. Son ombre, avec son gros ventre et ses petites jambes, évolue d'un côté à l'autre du cercle de danse. Sous ses pieds naissent de petits nuages de poussière.

Les tribus, respectueuses, ne la quittent pas des yeux. Mais il y a toujours quelques visiteurs pour se regarder et demander : "Quoi, c'est ça, la Jeune Fille Papillon ?" Ils sont interloquée, certains, déçus, même. Ils ne semblent pas se souvenir que dans le monde de l'esprit, les louves sont des femmes, les ours des maris, les vieilles femmes aux formes généreuses des papillons. Oui, il est parfaitement convenable que la femme Sauvage / Femme Papillon soit vieille et bien en chair, car elle porte le monde du tonnerre dans un sein et le monde souterrain dans l'autre. Son dos est la courbure de la planète Terre avec toutes ses récoltes, ses nourritures, ses animaux. Sa nuque porte le lever et le coucher du soleil. Dans sa cuisse gauche sont tous les mâts de loge, dans sa cuisse droite toutes les louves du monde et dans son ventre tous les bébés à naître.

La Jeune Fille Papillon est la force fertilisante femelle. Elle emporte le pollen d'un endroit à l'autre et fertilise, exactement comme l'âme fertilise l'esprit par les rêves nocturnes, comme les archétypes fertilisent le monde extérieur. Elle est le centre. Elle réunit les opposés en prenant un peu ici et en le remettant là. Tel est son enseignement. Ce n'est pas lus compliqué que ça, la transformation. Ainsi fait le papillon. Ainsi fait l'âme.

La Femme papillon permet de constater combien est erronée l'idée que la transformation ne s'applique qu'aux personnes torturées, exceptionnellement fortes ou quasi saintes. Car le Soi n'a pas besoin de soulever des montagnes pour transformer. Il lui suffit de peu. Et ce peu-là fait de l'usage et du chemin.

La Jeune Fille Papillon pollinise les âmes de la terre. Elle pollinise ceux qui la regardent, les natives américains, les visiteurs, les petits enfants, tout le monde. Son vieux corps tout entier est une bénédiction. Elle est celle qui permet en vigueur les idées d'antan, la traductrice de l'instinctuel, la force fertilisante et réparatrice. C'est la femme dans sa relation à la nature sauvage. Elle est La voz mitologica, l'incarnation de la Femme Sauvage.

La danseuse papillon doit être vieille, car elle représente l'âme. Ses cheveux gris sont l'assurance qu'elle n'a plus besoin d'observer les tabous qui empêchent de toucher les autres. Elle a le droit de toucher tout le monde, les petits garçons, les bébés, les hommes, les femmes, les petites filles, les vieillards, les malades, les morts. Son corps est celui de La Mariposa, le papillon."

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Littérature :


Jules Renard nous propose dans ses Histoires naturelles (1874) de petits portraits ou historiettes relatives aux animaux les plus communs mais pourtant tous plus étonnants les uns que les autres. Quelquefois, le portrait se réduit à une formule bien sentie :

Le papillon


Ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleur.

Les papillons

Les papillons couleur de neige

Volent par essaims sur la mer ;

Beaux papillons blancs, quand pourrai-je

Prendre le bleu chemin de l’air ?


Savez-vous, ô belle des belles,

Ma bayadère aux yeux de jais,

S’ils me pouvaient prêter leurs ailes,

Dites, savez-vous où j’irais ?


Sans prendre un seul baiser aux roses,

À travers vallons et forêts,

J’irais à vos lèvres mi-closes,

Fleur de mon âme, et j’y mourrais.


Théophile Gautier, "Les Papillons" in Poésies diverses, 1833 - 1838.

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Le papillon


Lorsque le sucre élaboré dans les tiges surgit au fond des fleurs, comme des tasses mal lavées, - un grand effort se produit par terre d'où les papillons tout à coup prennent leur vol. Mais comme chaque chenille eut la tête aveuglée et laissée noire, et le torse amaigri par la véritable explosion d'où les ailes symétriques flambèrent. Dès lors le papillon erratique ne se pose plus qu'au hasard de sa course, ou tout comme. Allumette volante, sa flamme n'est pas contagieuse. Et d'ailleurs, il arrive trop tard et ne peut que constater les fleurs écloses. N'importe : se conduisant en lampiste, il vérifie la provision d'huile de chacune. Il pose au sommet des fleurs la guenille atrophiée qu'il emporte et venge ainsi sa longue humiliation amorphe de chenille au pied des tiges. Minuscule voilier des airs maltraité par le vent en pétale superfétatoire, il vagabonde au jardin.


Francis Ponge, "Le Papillon" in Le Parti pris des choses, Gallimard, 1942.

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Le Papillon


Trois cents millions de papillons

Sont arrivés à Châtillon

Afin d’y boire du bouillon,

Châtillon-sur-Loire,

Châtillon-sur-Marne,

Châtillon-sur-Seine.


Plaignez les gens de Châtillon !

Ils n’ont plus d’yeux dans leur bouillon

Mais des millions de papillons.

Châtillon-sur-Seine,

Châtillon-sur-Marne,

Châtillon-sur-Loire.


Robert Desnos, "Le papillon" in Chantefables et Chantefleurs, 1952.

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"Les papillons ?" Ma réaction première fut de surprise et de quelque mépris. Je ne suis pas plus insensible qu'un autre à la joliesse de ces créatures, à l'élégance de leurs coups d'ailes ; elles peuvent même atteindre à une réelle somptuosité dans certains champs de lumière. Seulement, j'avais toujours préféré me pencher sur des beautés moins éclatantes à l’œil nu.

"Oui, les papillons", reprit le directeur, et dans sa bouche autant que dans la mienne, cette appellation commune sonnait comme un mot d'argot, s'accompagnant obligatoirement d'un toussotement dédaigneux. "Je vous le suggère parce qu'il y a une place vacante, mais je n'insiste pas, je sais que des personnes plus jeunes que vous et moi hésiteraient à dévier ainsi de leurs sujets de prédilection." Il n'insistait pas, mais, sans insister, il me mettait discrètement au défi de me lancer dans un nouveau domaine de recherches à un âge si avancé. "Je n'ignore pas que vous étiez , à trente ans déjà, une autorité sur les coléoptères, et que vous l'êtes toujours malgré ces années de coupure. Vous n'avez qu'un mot à dire, et je vous confie à nouveau ce secteur." La personne qui s'en était chargée durant mon absence s'écarterait volontiers, précisa-t-il sur le ton le moins convaincant possible.

J'avais compris. "Va pour les papillons !" Je ne voulais pas que mon retour bouscule les positions acquises. Et puis le défi me stimulait. Je me sentais parfaitement capable d'explorer des voies nouvelles, et j'avais hâte de le démontrer.

N'exagérons rien, me dira-t-on, je ne changeais pas de métier, ni même de discipline. J'étais toujours chez les insectes. Mais entre un scarabée et un astyanax, il y a à peu près autant de ressemblance qu'entre un aigle et un chimpanzé. Dans mes études d'entomologie, j'avais certes étudié tous les ordres et les sous-ordres, les lépidoptères comme les diptères, les mégaloptères ou les apocrites. Mais ce n'était qu'un survol, et c'était il y a des lustres."

Extrait de Le premier siècle après Béatrice , chapitre T de Amin Maalouf (1992)

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Rassemblant tout son courage, Orschwir parvint à lui demander, d'une voix étranglée : "Alors quoi, capitaine... ?" ce qui eut pour effet d'arracher un sourire à Buller :

"Cette purification, monsieur le Maire ! De quoi donc voulez-vous que je parle ? Où en êtes-vous de cette purification ?"

Une fois encore Orschwir regarda Diodème qui chercha à éviter ses yeux et baissa la tête, puis, lui d'ordinaire si sûr, dont les paroles claquent souvent comme des coups de fouet, que rien n'impressionne, qui a le naturel de l'homme riche et puissant, là il se mit à bafouiller, à perdre tous ses moyens devant cette créature en uniforme, qui faisait presque la moitié de sa taille à lui, cet homme minuscule affublé d'un tic grotesque, et qui caressait sa cravache avec des manières de femme.

"C'est que... capitaine... Nous... Nous n'avons pas très bien... compris. Oui... Nous n'avons pas compris... ce que vous... que vous vouliez dire."

Orschwir se tassa, ses épaules s'affaissèrent, comme après un effort trop violent. Buller laissa échapper un petit rire, et il se leva, commença à marcher dans sa tente, de long en large, comme s'il réfléchissait, puis il se planta devant eux.

"Avez-vous déjà observé des papillons, monsieur le Maire, et vous monsieur l'instituteur, oui, des papillons, n'importe quel groupe de papillons ? Non ? Jamais ? Dommage... Très dommage ! Moi, j'ai consacré ma vie aux papillons. Certains se préoccupent de chimie, de médecine, de minéralogie, de philosophie, d'histoire, moi, j'ai voué mon existence entière aux papillons. Ils le méritent amplement, mais peu de gens sont capables de s'en rendre compte. C'est bien triste, car si on se souciait davantage de ces somptueuses et fragiles créatures, on en tirerait des leçons extraordinaires pour l'espèce humaine. Figurez-vous, par exemple, qu'au sein d'une variété de ces lépidoptères, connue sous le nom de Rex flammae, on a pu observer un comportement qui, au premier abord, paraissait sans fondement, mais qui après de multiples constats se révéla parfaitement logique, et pourrait-on dire si ce mot avait un sens lorsqu'on parle de papillons, d'une intelligence remarquable. Les Rex flammae vivent en groupes d'une vingtaine d'individus. On pense qu'il existe chez eux une sorte de solidarité qui les pousse à se rassembler lorsque l'un d'entre eux trouve de la nourriture en quantité suffisante afin que tous puissent en profiter. Ils tolèrent assez souvent au sein du groupe des papillons d'autres espèces que la leur mais, dès lors qu'un prédateur survient, les Rex flammae paraissent se prévenir les uns les autres, grâce à on ne sait quel langage, et se mettent à couvert. Les papillons qui un instant plus tôt étaient intégrés à leur groupe ne semblent pas avoir l'information, et ce sont eux qui se font manger par l'oiseau. En livrant au prédateur une proie, les Rex flammae garantissent leur survie. Lorsque tout va bien pour eux, la présence d'un ou de plusieurs individus étrangers à leur groupe ne les dérange pas, peut-être même en profitent-ils d'ailleurs, d'une façon ou d'une autre, mais dès lors qu'un danger se présente, qu'il y va de l'intégrité de leur groupe et de sa survie, ils n'hésitent pas à sacrifier celui qui n'est pas des leurs."

Buller s'arrêta de parler, puis il se remit à marcher tout en continuant à regarder Orschwir et Diodème qui suaient à grosses gouttes.

"Peut-être certains esprits bornés trouveraient-ils que le comportement de ces papillons manque de morale, mais qu'est-ce que la morale, et à quoi sert-elle ? L'unique morale qui prévaut, c'est la vie. Seuls les morts ont toujours tort."

Le capitaine se rassit à son bureau et ne prêta plus attention au Maire ni à Diodème qui sortirent sans bruit de la tente.

Quelques heures plus tard, mon sort était scellé.

Philippe Claudel, Le Rapport de Brodeck (2007)

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Dans le roman policier L'Armée furieuse (Éditions Viviane Hamy, 2011) Fred Vargas réinterprète la théorie de l'aile du papillon :


"- Elle a sa théorie sur les effets conjugués des détails les uns sur les autres. La question du papillon qui bouge une aile à New-York et de l'explosion qui survient ensuite à Bangkok. Je ne sais plus d'où vient cette histoire.

Adamsberg secoua la tête, également ignorant.

- Léo insiste sur l'aile du papillon, reprit Émeri. Elle dit que l’essentiel, c'est de la repérer au moment où elle bouge. Et pas quand tout explose ensuite. Et pour cela, elle est douée, on doit le reconnaître. Lina voit passer l'Armée furieuse. C'est l'aile de papillon. Son patron le raconte. Léo l'apprend, la mère prend peur, le vicaire lui donne votre nom - je ne me trompe pas ? -, elle prend le train, son histoire vous séduit, il fait 36°C. à Paris, la femme est étouffée avec de la mie de pain, la fraîcheur du grimweld vous tente, Léo guette sur le chemin, et vous voilà assis ici.

- Ce qui 'est pas exactement une explosion.

- Mais la mort d'Herbier, oui. C'est l'explosion du rêve de Lina dans la réalité. Comme si le rêve avait fait sortir un loup du bois.

[...]

- Non, elle reste prudente. Ce n'est pas une commère, Danglard. Elle fonctionne selon la loi du papillon qui bouge à New York et fait l'explosion à Bangkok.

- C'est elle qui dit cela ?

- Non, c'est Émeri.

- Eh bien, il se trompe. C'est au Brésil que le papillon bat de l'aile et c'est au Texas qu'a lieu la tornade.

- Cela change quelque chose, Danglard ?

- Oui. A force de s'éloigner des mots, les théories les plus pures tournent aux racontars. Et l'on ne sait plus rien. D'approximation en inexactitude, la vérité se dissout et la place est faite à l'obscurantisme. [...]

- Il existe sûrement plusieurs versions de cette histoire de papillon.

- Non, répondit Danglard avec fermeté. Ce n'est pas un conte moral, c'est une théorie scientifique sur la prédictibilité. Elle a été formulée par Edward Lorenz en 1972 sous la forme que je vous ai dite. Le papillon est au Brésil et la tornade est au Texas, il n'y a pas à varier là-dessus.

- Très bien. Danglard, n'y touchons plus.

[...]

Adamsberg secoua la tête, renonçant à discuter. Léone avait été frappée, à cause du papillon du Brésil dont elle avait vu bouger l'aile. Lequel ? Où ? Le bourg d'Ordebec à lui seul fournissait plusieurs milliers de détails par jour, plusieurs milliers de battements d'ailes de papillons. Et autant d'événements en chaîne. Dont le meurtre de Michel Herbier. Et parmi cette masse énorme d'ailes de papillons, l'une d'elles avait vibré sous les yeux de Léo, qui avait eu le talent de la voir ou de l'entendre. Mais laquelle ? Trouver une aile de papillon dans une agglomération de deux mille habitants était une œuvre chimérique en comparaison de la fameuse aiguille dans une botte de foin..

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