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Les Tectosages

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    Anne
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Sources antiques :




Localisation :


Selon Raymond Lizop, auteur de "Un peuple gaulois inconnu dans la haute vallée de l'Aude." (In : Annales du Midi. Privat, 1957. pp. 159-167) :


"[...] Tandis que les Volques Arécomiques poussaient jusqu'au Bas-Languedoc oriental, que les Tectosages s'installaient dans les plaines fertiles entre la Garonne et la Méditerranée Narbonnaise, étendant, d'autre part, leur domaine vers la haute vallée de l'Ariège, la fraction des Redones entraînée avec eux et poussée par eux, se serait cantonnée dans la vallée de l'Aude supérieure, les Corbières et la plaine du Bas-Razès, aux confins Sud-Est du Lauragais. [...]

Il faut admettre que le Lauragais, le Toulousain, la vallée de l'Ariège, ont constitué le centre de la domination des Volques Tectosages, de leur peuplement intensif. Au Sud-Ouest vers la Garonne supérieure, à l'Est et au Sud-Est vers le Narbonnais et le Roussillon, leur domination paraît avoir été une suprématie politique sur de petites peuplades antérieurement établies, plutôt qu'une colonisation massive. Dans le pagus Redensis, la haute vallée de l'Aude et le bas-Razès, la toponymie gauloise serait due à l'établissement des Redones, leurs compagnons de migration et, probablement, leurs tributaires ou vassaux. [...)

Cette petite fraction de peuple soumise aux Volques Tectosages, et englobée dans leur territoire, a dû, peu à peu, perdre sa personnalité. D'autres petits peuples placés sous l'hégémonie des Volques, comme les Longostalètes du Narbonnais ou du Biterrois, ne sont connus que par les légendes de leurs monnaies — et encore parce que, fortement hellénisés en raison de leur proximité du littoral, ils ont frappé des monnaies à légende grecque ou ibérique. Le peuple du pagus RedensisRedae ou Redonae — habitant des régions reculées et pauvres, n'a pas dû avoir de monnayage distinct de celui des Volques. La grande histoire l'a ignoré, parce qu'il n'a été mêlé à aucune grande lutte avec Rome.

Pierre Moret, "Tolosa Tectosagum : a wide-ranging connectivity hub between Transalpine Gaul, Aquitania and Hispania Citerior" (2021) pose clairement les problèmes posés par la délimitation du territoire des Tectosages :


Déterminer les limites et l’étendue du territoire des Tectosages est une tâche particulièrement ardue. Les descriptions de Strabon, de Pline l’Ancien et de Ptolémée, les seules qui donnent des éléments un peu précis, sont en partie contradictoires. Tous les trois attribuent aux Volques la partie de la Narbonnaise qui s’étend entre le Rhône et les Pyrénées, et la divisent en deux entre les Volques Arécomiques et les Volques Tectosages. Mais alors que cette division sépare chez Strabon le nord et le sud, c’est-à-dire la bande intérieure et la bande côtière, chez Pline et Ptolémée elle oppose l’est à l’ouest, de sorte que les cités faisant partie de la région tectosage ne sont pas les mêmes chez tous ces auteurs (Thollard 2009, 156-161 ; Moret 2017, 162-166). Pour la plupart des commentateurs modernes, entre deux tableaux aussi radicalement différents, un choix a semblé nécessaire : l’un reflèterait la géographie ethnique réelle de l’ouest de la province, l’autre serait erroné ; et c’est généralement Strabon que l’on a écarté. La question doit être posée différemment. Les contradictions entre Strabon et Ptolémée sont en réalité la conséquence du caractère arbitraire et changeant des découpages ethniques opérés par l’administration romaine pendant et après la conquête – sans compter les aléas de la transmission de l’information entre cette administration et les géographes, lesquels opérèrent à leur tour une interprétation et une simplification. A fortiori, se servir de ces reflets irrémédiablement déformés pour tenter rétrospectivement de restituer des limites antérieures à la conquête, quand nos sources datent au plus tôt de l’époque augustéenne, est un objectif impossible à atteindre par définition. Sur ce point, l’archéologie est d’un très faible secours : les aires de distribution de marqueurs culturels comme la céramique de cuisine, les techniques de construction, l’iconographie monétaire ou les pratiques funéraires (entre autres), ne coïncident jamais de façon satisfaisante, ni avec l’aire tectosage de Strabon, ni avec celle de Pline et Ptolémée. La seule exception qu’il me parait possible d’envisager –avec prudence– est celle des monnaies de bronze à légende neronken, frappées sans doute à Montlaurès près de Narbonne. Vers la fin du II e siècle a.C., ces monnaies se distribuent densément dans le Languedoc occidental et jusqu’à Toulouse, avec une forte concentration dans cette dernière ville et aucune diffusion au-delà, une particularité justement soulignée par E. Hiriart (2014, 362). Si l’on ajoute à cela que des imitations en ont été frappées à Tolosa même (ibid., 363), l’impression que donne cette aire de distribution est celle d’une forte intégration territoriale entre un pôle côtier et un pôle intérieur, plutôt que celle d’un simple flux d’échanges commerciaux sur un gradient est-ouest. Si cette interprétation est correcte, l’aire ainsi dessinée se rapprocherait plus du schéma de Pline et de Ptolémée que de celui de Strabon.

Le rattachement des Tectosages à un ensemble volque plus vaste, incluant leurs voisins Arécomiques, pose lui aussi de sérieux problèmes (Moret 2017, 159-161). S’agit-il d’un rapprochement arbitraire ou d’une réelle parenté ? Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’une entité politique répondant au nom de Volques est bien attestée aux abords du Rhône, chez les Arécomiques, comme en témoignent, au milieu du Ier siècle a.C., des monnaies à légende VOLC ou VOLCAE et le titre de praetor Volcarum (Christol et al. 2005). Rien de tel à Toulouse et dans l’ouest de la Transalpine. Les Volques y sont des ombres insaisissables, absents de la monnaie, de l’épigraphie et de l’anthroponymie. Dans ce contexte, la plus grande prudence est de mise face au cas des Volciani du nord-est de l’Ibérie, cités par Tite-Live dans son récit du début de la seconde guerre punique, dans lesquels on a voulu voir un rameau des Volques gaulois qui auraient migré à travers les Pyrénées, témoignant ainsi de la forte connectivité des deux côtés de la chaîne montagneuse (Pina & Alfayé 2002 ; Beltrán 2006, 191). Cette hypothèse, sans être à exclure complètement, est très fragile, comme j’ai essayé de le montrer (Moret 2017, 160) : d’une part parce qu’une analyse fine du texte de Tite-Live montre que ces Volciani n’habitaient pas au pied des Pyrénées, mais au sud de l’Ebre, et d’autre part parce que la base wolk- n’est pas exclusivement celtique : on la retrouve en effet dans une demi douzaine de noms de lieus ou de peuples, de la Gaule à la Pannonie en passant par la Lucanie et l’Etrurie.

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Étymologie :

Yves Roman dans "Les Celtes, les sources antiques et la Garonne." (In : Aquitania, 1994, L’Âge du Fer en Europe sud-occidentale. Actes du XVIe colloque de l’Association française pour l’étude de l’âge du Fer (Agen, 28-31 mai 1992), XII, pp. 213-219) avoue son ignorance.


"Nous ne savons malheureusement pas exactement ce que veut dire le mot tectosage qui peut très bien être considéré comme un qualificatif du peuple volque, du même type que celui d'allobroges qui signifierait « transférés d'ailleurs » selon un scholiaste de Juvénal. Par ailleurs, que ces Tectosages aient été des Belges, comme le croyait Ausone, ne change rien aux conclusions possibles."

Auteur de "Les Bébryces d’Occident ont-ils existé ?." (In : Pallas. Revue d'études antiques, 2010, no 84), Antoine Pérez propose une étymologie du nom des Volques :


Le nom, l’origine, l’extension territoriale des Volques, enfin leur division en deux entités -Tectosages et Arécomiques - ont été discutés à perte de vue. On a longtemps rapproché le nom des Volques du germanique Volk (peuple), du fait de leur présence ancienne dans la région du Moyen-Danube, c’est-à-dire aux confins des mondes celte et germanique, en milieu germanique, avec sans doute « une composante minoritaire de cette origine ». On allègue plutôt aujourd’hui l’étymon Falk/ faucon (latin falco) qui suggère des formes de confréries militaires, l’équivalent des sodalitates archaïques de l’Italie, couvrant de vastes territoires et pouvant rendre compte, dans certains cas, de l’irruption celtique dans les régions méridionales. Les Volques Tectosages ne seraient pas alors « le peuple qui cherche un toit » (Tecto-(s)-ages), mais « les faucons qui cherchent un toit, ou un territoire », ce qui implique une nuance. Dans le premier cas en effet, Tectosages et Arécomiques auraient une même origine ethnique - marquée peut-être par un uer sacrum initial - puis se seraient séparés pour des raisons inconnues. Dans le deuxième, ils auraient en commun d’être des seigneurs de guerre, des condottieri arrivés en Gaule Méridionale à l’occasion d’un mouvement commun. La migration des Volques est en effet liée au contexte géopolitique troublé du IIIes. av. J.-C., avec les guerres hellénistiques, la grande Expédition en Grèce, le prétendu « sac de Delphes » et la création de l’empire galate, dont les Tectosages ont été l’une des trois composantes principales. Selon V. Kruta, l’installation des Volques dans le sud de la Gaule et jusqu’à l’Ebre aurait constitué « l’avancée la plus lointaine » de la « vague de retour » de l’expédition. Ils se seraient installés là, attirés par les perpectives de recrutement militaire pour le compte de Carthage ou de Rome, de la même façon que d’autres se mettaient au service des rois hellénistiques, constituant ces bataillons de mercenaires gaulois si redoutés de toutes les armées de l’époque.

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Histoire :


Raymond Lizop, auteur de "Un peuple gaulois inconnu dans la haute vallée de l'Aude." (In : Annales du Midi. Privat, 1957. pp. 159-167) rappelle l'importance des Tectosages :


"Les Tectosages, eux-mêmes, se sont soumis presque sans combat à la fin du if siècle av. J.-C, et n'ont été en conflit avec Rome qu'au moment de leur courte révolte, pendant l'invasion des Cimbres. Ils sont surtout connus par les textes en raison de leur importance politique et territoriale, de leur situation sur une grande voie naturelle du territoire gaulois, entre Toulouse et Narbonne.

Élie Griffe, auteur d'un article intitulé "I. La Narbonnaise au temps du prêteur Fonteius : questions de topographie." (In : Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 69, N°37, 1957. pp. 59-64) rappelle un épisode historique fameux qui concerne les Volques tectosages :


"Fonteius, qui fut gouverneur de la Narbonnaise pendant trois ans, de 76 à 74 avant Jésus-Christ, est resté célèbre grâce au plaidoyer que Cicéron composa en sa faveur lors du procès qui lui fut intenté, vers l'an 70, par ses anciens administrés. Ce plaidoyer nous est parvenu très mutilé, mais, tel quel, il nous renseigne assez bien sur cette affaire. Les griefs invoqués par les Gaulois étaient nombreux et visaient à faire condamner Fonteius pour crime de concussion. Les principaux accusateurs furent, semble-t-il, les Allobroges et les Volques Tectosages, deux importants peuples de la Provincia. Une des accusations portées contre l'ancien gouverneur est désignée sous le nom de crimen vinarium. Elle fut formulée, nous dit Cicéron, par Pletorius qui représentait les intérêts des Gaulois. Sur ce point particulier, Pletorius se fit le porte-parole des Volques Tectosages. On s'en rend compte par la .liste des localités qu'il donna comme étant celles où Fonteius avait fait percevoir une taxe (portorium) sur les vins qui venaient d'Italie1. La première de ces localités est Toulouse, la capitale des Volques Tectosages. Les autres se situent dans le vaste territoire qui dépendait de ce peuple et qui comprenait toute la partie occidentale de la Narbonnaise.

Yves Roman. dans un article intitulé "Les Celtes, les sources antiques et la Garonne." (In : Aquitania, 1994, L’Âge du Fer en Europe sud-occidentale. Actes du XVIe colloque de l’Association française pour l’étude de l’âge du Fer (Agen, 28-31 mai 1992), XII, pp. 213-219)


Quant au lien entre les Celtes des bords de la Garonne et les affaires delphiques, qui constitue l'essentiel du problème, il n'a jamais existé. Les Tectosages qui prirent part au début de l'expédition contre Delphes devaient très rapidement s'en dissocier. Les sources grecques sont, à cet égard, formelles, comme l'a relevé G. Nachtergael (1). Toute cette histoire, connue à Rome autour de l'appellation d'or de Toulouse, repose, en effet, sur le rapprochement incertain, mais effectué dès 1 'Antiquité par des hommes friands d'étymologie vraies ou fausses, des Tectosages de la Garonne avec ceux de l'équipée balkanique et surtout sur une manipulation politique romaine. Celle-ci, conduite par les populares, visait, dans la Rome de la fin du Ile siècle avant J.-C., à mettre définitivement à l'écart le chef du parti des optimates Q. Servilius Caepio. Ce dernier, pour des raisons sans doute politiques, avait laissé des individus que nous pouvons considérer comme ses partisans détourner un trésor considérable constitué de lingots d'or et d'argent pillés à Toulouse en 106 avant J.-C. En accusant Caepio d'avoir volé un or qui, par delà les Tectosages, était celui d'Apollon, on s'assurait, définitivement, de son retrait de la scène politique. Il devait, effectivement, mourir en exil à Smyrne.

L'incertitude du lien toujours affirmé jusqu'ici entre les Tectosages de Toulouse et ceux de l'Orient engendre donc le doute quant à cette date du Ille siècle avant J.- C. susceptible d'avoir marqué le début de l'installation volque sur les bords de la Garonne. Elle entraîne le même scepticisme à propos de celle des Bituriges Vivisques comme des Nitiobroges qui, traditionnellement, ont été considérés comme des compagnons d'invasion des Tectosages. Il semble, en effet, probable aujourd'hui que les Celtes ne s'installèrent pas dans la vallée de la Garonne d'une manière aussi brutale qu'on l'imaginait. Il semble également possible, d'après les résultats des recherches archéologiques en cours, de déceler dès Je Ve siècle avant J .-C. des traces de celtisation dans ces régions. Il est clair, enfin, que cette question ne saurait être valablement réglée sans comparaison approfondie avec la chronologie des mouvements celtiques en direction de l'Espagne.


Note : 1) Les Tectosages, avec les Trocmes et Ies Tolistoages, firent partie des vingt mille hommes qui se séparèrent des troupes de Brennos avant l'invasion de la Grèce. Ils passèrent en Asie, se firent engager comme mercenaires et furent finalement vaincus par Antiochos ler en 276/4 ou en 269/8 avant J.-C. Tite-Live, XXXVIII, 16. Justin, XXV, 2, Il. G. Nachtergael, Les Galates ... , p. 166. Sur la victoire d'Antiochos, E. Will, Histoire politique du monde hellénistique (323-30 avant J.-C.), t. 1, p. 124- 125, G. Nachtergael, ouv. cit. , p. 53, 66.

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Pierre Moret, "Tolosa Tectosagum : a wide-ranging connectivity hub between Transalpine Gaul, Aquitania and Hispania Citerior", 2021.


Le meilleur tableau du réseau de connectivité qui existait vers 100 a.C. entre la côte méditerranéenne contrôlée par Rome et l’hinterland gaulois, ne se trouve pas dans un travail académique contemporain. C’est Strabon qui nous le donne, dans le livre IV de sa Géographie. Au terme de sa description de la Transalpine (IV 1, 14), il prend un point de vue plus large pour admirer « l’accord harmonieux » d’un territoire propice aux échanges à longue distance, et donne comme exemples de cette « vertu des lieux » trois itinéraires mixtes, fluviaux et terrestres, qui conduisaient de la Méditerranée à l’Océan : l’axe RhôneSaône-Seine-Océan, avec un portage terrestre entre la Saône et la Seine inférieur à 1000 stades, l’axe Rhône-Loire-Océan avec un portage de 800 stades (vraisemblablement entre Vienne et Roanne), et l’axe Narbonne-Garonne-Océan avec un portage de 700 à 800 stades entre l’Aude et la Garonne (fig. 1). Ce tableau, complété par d’autres passages du livre IV, est dessiné du point de vue d’un observateur situé en Transalpine, connaissant dans tous ses détails le littoral méditerranéen et ses modestes fleuves côtiers, percevant les principaux traits d’un second cercle proche des limites de la province, mais n’ayant sur la géographie des parties plus éloignées de la Gaule indépendante que des notions vagues et déformées. La source de cette description est certainement antérieure à César : elle se situe au moment où Rome commençait à mettre la main sur le pays sans en connaître autre chose encore que le littoral et la vallée du Rhône, et plusieurs indices incitent à l’attribuer à Posidonius.

L’accent mis par la source de Strabon sur l’importance commerciale des liaisons Aude-Garonne, Rhône-Loire et Rhône-Seine apparaît encore plus nettement si l’on fait abstraction des lieux qui sont cités d’après des sources plus récentes, au sujet des campagnes de César ou de la recomposition augustéenne des provinces. Les localités qui subsistent alors, pour toute la Gaule hors province de Narbonnaise, sont toutes situées sur ces trois grands axes (fig. 1). Toutes, à l’exception de Bibracte, sont des ports fluviaux, souvent désignés comme des villes-marchés (emporia). De plus, les peuples placés dans les trois zones stratégiques de rupture de charge entre les bassins hydrographiques gaulois – les Tectosages entre Aude et Garonne, les Arvernes entre Rhône et Loire, les Éduens et les Séquanes entre Saône et Seine – font l’objet d’un traitement privilégié dans la description de Strabon. L’accent est mis sur leur engagement, comme alliés ou comme ennemis de Rome, dans des conflits motivés par le contrôle de ces trois axes stratégiques.

Dans le cas de l’axe Aude-Garonne, les Tectosages et Tolosa sont mentionnés en rapport avec l’épisode militaire de 106 a.C. qui se termina par le pillage de la ville et fut le prélude de la défaite romaine à Orange, l’année suivante. Strabon ne donne pas de détails sur la topographie et l’urbanisme de Tolosa, hormis le fait que la ville était bâtie à côté d’une zone d’étangs ou de marécages (IV 1, 13). Comme nous le verrons plus loin, cette proximité incite à placer la capitale des Tectosages sur la basse terrasse de la Garonne, ce qui fait écho à la description de l’axe Rhône-Saône-Seine : Vienna, sur le Rhône, la capitale des Allobroges, et Cavillonum (Chalon), sur la Saône, présentée comme la polis des Eduens, étaient des ports fluviaux dépourvus de défenses naturelles, à l’instar du site ouvert de Toulouse–Saint-Roch. Enfin, Strabon souligne l’importance du sanctuaire de Tolosa, où d’immenses richesses s’étaient accumulées parce que « le sanctuaire était tenu en grande vénération par les habitants des alentours (perioikoi) ». Je me suis peut-être avancé un peu imprudemment, il y a quelques années, en déduisant de cette formule assez vague qu’il s’agissait d’un sanctuaire de peuple ou même du sanctuaire fédéral des Tectosages (Moret 2008, 313). Mais le fait est que ce sanctuaire ajoutait à l’attractivité et au rayonnement de Tolosa.

[...]

1. Un cadre ethnique et politique insaisissable. L’appartenance de Tolosa au peuple des Tectosages est le seul fait dont nous soyons absolument certains : presque tous les auteurs anciens en font état. Ce nom est celtique, comme l’indique son étymologie : *tekto-sag-, « ceux qui cherchent des biens, des possessions » (Delamarre 2007, 234). Quant à savoir si Tolosa était la capitale des Tectosages, aucune source ne l’établit formellement, mais cette relation est implicite dans la façon dont Strabon vient à parler de la ville après avoir présenté le peuple (Géographie IV, 1, 13).

[...]

2. Tolosa au IIe siècle a.C. : un exemple atypique de pôle de connectivité [...]

 ... retenons simplement pour le moment que leur existence ancre le nom de Toulouse dans une aire linguistique pyrénéenne non indo-européenne. Ce nom qui n’était pas celtique fut conservé par les Gaulois Tectosages. C’est un cas unique : aucune autre capitale gauloise ne porte un nom non celte. Même chez les Arécomiques du Languedoc oriental, censés être apparentés aux Tectosages par leur appellation commune de Volques, la capitale porte un nom celtique, Nemausus.

[...]

Résumons les données factuelles dont nous venons de faire un très rapide inventaire : une émergence tardive au début du IIe siècle, alors que des réseaux d’échanges structurés couvrant l’ensemble de l’axe Aude-Garonne existaient déjà depuis un demisiècle au moins ; une entité urbaine constituée par deux sites, l’un au plus près de la Garonne et de la route de Narbonne, l’autre sur des hauteurs et tourné vers les Pyrénées ; un nom ibérique qui a des homonymes au sud des Pyrénées ; une très forte présence de la langue ibérique, tant dans les pratiques privées (les graffiti) que commerciales (les inscriptions sur amphores) et institutionnelles (la frappe de la monnaie), contrastant avec un très faible volume d’importations ibériques ; enfin, une dominante gauloise indiscutable dans la population de Tolosa, avec la présence, numériquement faible mais attestée dans la durée, de Grecs de Marseille et d’Italiens.

[...]

3. Le tournant géopolitique du début du IIe siècle. [...]

Quel que fût le rôle respectif des deux agglomérations, il ne fait pas de doute que la montée en puissance du complexe tolosate est concomitante de l’intégration forcée des espaces sud-pyrénéens dans le cadre de la province d’Hispanie Citérieure. Cette intégration permit l’émergence d’acteurs économiques indigènes, notamment ilergètes, qui s’appuyèrent probablement sur de vieilles solidarités pyrénéennes (dont la dissémination du nom Tolosa est le signe le plus parlant) pour ouvrir ou développer de nouveaux marchés, en empruntant la voie directe des cols pyrénéens qui permettait d’échapper au contrôle romain et à la taxation qui en découlait. Mais il ne s’agissait pas seulement de liens économiques. Tant que dura la guerre de conquête dans les piémonts méridionaux des Pyrénées – plus de trente ans entre la seconde guerre punique et les années 180 –, le territoire tectosage put servir de zone de refuge, voire de base arrière pour des communautés qui entretenaient avec les Tolosates des liens de solidarité. Après la soumission définitive de ce secteur de la Citérieure, la frontière pyrénéenne resta longtemps poreuse, car Rome ne parvint à en contrôler les cols centraux qu’au Ier siècle a.C. (Rico 1997, 132 sqq). Les relations établies entre des communautés, mais sans doute aussi entre des individus (Gorgues 2014, 311), purent ainsi se maintenir, voire se développer.

Le facteur géopolitique apparaît donc fondamental, dans une configuration où le partenaire soumis à l’autorité romaine, côté sud, pouvait échanger librement avec le partenaire indépendant, côté nord, à condition d’emprunter les itinéraires montagnards entre Segre et Cinca d’un côté, Ariège et Garonne de l’autre. La création du complexe urbain tolosate peut être comprise comme la réponse des Tectosages à cette conjoncture. Pour le dire autrement : entre deux scénarios possibles, celui d’une fondation gauloise qui, à la longue, aurait attiré des Ibères comme elle attira aussi des Grecs de Marseille et des Italiens, et celui d’une entreprise qui, dès l’origine, avait dans ses objectifs le développement des échanges et des solidarités transpyrénéennes, j’incline à préférer la deuxième.


4. Moutons tectosages, galène ilergète ? [...]

Une deuxième piste, non exclusive de la première, peut être explorée : c’est celle de la métallurgie, et plus précisément du plomb dont les Tectosages avaient besoin pour isoler l’argent contenu dans les cuivres gris qu’ils exploitaient dans les Pyrénées. On s’est beaucoup demandé d’où provenaient les immenses quantités d’argent qui étaient thésaurisées à Tolosa d’après le fameux texte de Strabon (IV 1, 13). Les ressources minières du territoire tectosage ont longtemps paru insuffisantes, jusqu’à ce que les recherches menées récemment dans la Montagne Noire (sur le site des Barrencs : Mantenant et al. 2013), dans les Corbières (Mantenant 2014) et dans les Pyrénées (massif de l’Arize : Meunier & Luaces 2021), ne révèlent une intense exploitation de minerais de cuivre argentifère à l’époque gauloise, avec des débuts d’activité allant du IVe au IIe siècle a.C. selon les secteurs. Dans les Pyrénées et dans la Montagne Noire, ces minéralisations sont très pauvres en plomb ou en sont dépourvues. Or, du plomb était nécessaire pour traiter le minerai et en extraire l’argent. Deux sources d’approvisionnement peuvent être envisagées. Dans le sud du Massif Central et plus particulièrement en Aveyron, les minéralisations argentifères exploitées par les Rutènes était formées par de la galène, c’està-dire du sulfure de plomb (Abraham 2000). Mais malgré la proximité de leur territoire, les indices d’une interaction forte sur le plan économique entre Rutènes et Tolosates font pour l’instant défaut. L’autre source d’approvisionnement se trouve au sud des Pyrénées. De la galène à très faible teneur en argent a été exploitée dans l’Antiquité dans deux secteurs (Montero et al. 2008) : autour de Gérone et, surtout, dans le district minier Molar-BelmuntFalset, dans le Priorat au nord de l’embouchure de l’Ebre. Dans les deux cas, c’est le plomb qui était recherché et commercialisé.

Mon hypothèse est que le trafic du plomb à destination de Tolosa et des mines de cuivre argentifère des Tectosages était entre les mains de la communauté ibérique dont les monnaies à légende Iltirkesken furent reproduites à Tolosa, comme on l’a vu plus haut, entre la fin du IIe siècle et le début du suivant. Un lien géographique peut en effet être décelé entre cet atelier monétaire et les mines de plomb de la Catalogne, malgré les doutes qui subsistent sur la signification du nom Iltirkesken et sur la localisation de la cité émettrice. Pour résumer très sommairement les débats (Pérez 1995 et 2011 ; García Bellido & Blázquez 2002, 175 ; Hiriart 2014, 380 ; Amela 2016), l’analyse linguistique invite à situer cette frappe dans le Bas Èbre, chez les Ilercauones dont le nom a la même base onomastique, Iltirke/Ilerga, tandis que la distribution des monnaies connues oriente vers une zone située plus au nord, quelque part entre Balsareny, Prats de Rey, Guissona et Solsona, dans l’Anoia et la Segarra. Dans la première hypothèse de localisation, on est à proximité immédiate des mines de plomb du Priorat. Dans la seconde, on est à mi-chemin des mines de Gérone et du Priorat, dans un secteur stratégique entre le Llobregat et le Segre, les deux vallées qui conduisaient à la Cerdagne et au col de Puymorens. On ajoutera à ce faisceau d’indices un fait qui me paraît révélateur : sur 13 monnaies du nord-est ibérique soumises à une analyse des isotopes du plomb, celle d’Iltirkesken est la seule qui contenait du plomb provenant des mines du Priorat (Montero et al. 2011). La carte de distribution des monnaies d’Iltirkesken (Hiriart 2014, 381) montre qu’elles sont rares et sporadiques sur le littoral, à la différence d’autres émissions, comme celles d’Iltirta ; elles ne sont nombreuses que dans la zone supposée de la cité émettrice, et à partir de ce centre, les trouvailles suivent la route du haut Segre jusqu’à Puigcerdà, et se poursuivent vers Tolosa par la vallée de l’Ariège avec deux jalons à Tarascon et Montségur.

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Croyances :

 
 
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