top of page

Blog

Les Allobroges

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 22 févr.
  • 31 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours




Étymologie :


Jacques Lacroix, auteur de Les Noms d'origine gauloise - tome II : La Gaule des activités économiques (Éditions Errance, 2005) propose les étymologies suivantes :


Le radical celtique brog- est commun à l'idée de frontière et de territoire (issu d'un indo-européen *morg-, "bord", "frontière") (DeJamarre, 2003, 91 ). Les ALLOBROGES sont aussi bien "Ceux-qui-viennent-d'un-autre-pays" que "Ceux-qui-viennent-d'une autre-frontière" (Bader, 1994, 74-75).

[...]

Le site de Grenoble, sur le territoire des Allobroges, avait pour nom premier Cularo (attesté chez Plancus) ; il semble que cette appellation ait désigné à l'origine le "Champ de concombres" : d'un celtique *culara, "concombre" (à comparer au vieil-irlandais cularan, "concombre"). Le terme gaulois s'est gardé dans le dauphinois COURLA, "courge" (Hubschmied, 1933, 260 ; Vendryes, 1987, C-284 ; Billy, 1993, 60 ; Delamarre, 2003, 131). Les études des archéobotaniste., montent qu' "en Gaule, dès les débuts de la période romaine, l'espèce [était] abondamment cultivée et consommée, comme l'attestent les fréquentes découvertes de ses graines. Les Gallo-Romains du Nord comme ceux du Midi s'en régal[aient] ainsi que les habitants du Londres antique" (Marinval, 2003, 29).

[...]

Genabum/Orléans, place commerciale importante des Carnutes, au bord de la Loire, tirait peut-être aussi son nom de la présence de l'eau; on se demandera - malgré les difficultés d'interprétation de ce nom et les réserves d'analyse - s'il ne faudrait pas envisager d'y reconnaître un radical celtique genu-, "bouche", d'où "embouchure" (un indo-européen gen-, "flexion, angle", a été également proposé) (Deroy et Mulon, 1992, 356 ; Gendron, 1998, 25). Le même thème linguistique explique certainement le nom actuel de GENÈVE, jadis oppidum des Allobroges, établi sur le RHÔNE près de l' endroit où le fleuve "débouche" du lac Léman (Jaccard, 1906, 184 ; Lambert, 2003, 37 ; Deroy et Mulon, 1992, 192-193 ; voir plan dans Fellmann, 1992, 11). "Une partie du tissu urbain gaulois, dès l'origine, dépend donc étroitement des rivières", comme le souligne François de lzarra ( 1993, 41).

[...]

On a évoqué aussi le nom de GENÈVE (Genava, variante Genua, dans La Guerre des Gaules), issu du même thème linguistique. Cet établissement fut une place commerciale importante qui se développa, à l'époque gauloise et gallo-romaine, par l'existence de son site portuaire. Elle joua le rôle d' une tête de navigation, sur l'itinéraire unissant bassins du RHÔNE et du RHIN, à l'endroit où des marchandises acheminées par voie terrestre depuis Seyssel pouvaient reprendre la voie d'eau (Van Berchem, 1982, 257). Un port fut aménagé par les Allobroges à l' "embouchure" du lac (*genu-). Des restes de ses constructions ont été datés du Il' siècle av. J.-C. par les archéologues : "ponton de bois pour le déchargement et [...] palissade servant de brise-vagues" (Fellman, 1992, 95-96 ; plans, 11 et 13 ; voir aussi Grenier, 1934, 565-572 ; Jospin, 2002, 34-39, avec plans). Le port ayant été à l'origine du rayonnement de la ville, elle a pris assez normalement le nom du site où il s'était implanté.

Dans Nos racines celtiques - Du gaulois au français (Éditions Désiris, 2013) Pierre Gastal propose une étymologie en deux parties :


"Allos / Alios : autre ; second.

Allobrogae, peuple de la Narbonnaise : « Ceux de l'autre bord » (voir broga).

[...]

Broga : bordure d'un champ, lisière => territoire délimité : pour certains, broga est le terme gaulois pour le pagus gallo-romain.

Allobrogae (« ceux de l'autre bord » - du Rhône), peuple du Dauphiné. Cette tradition est préférée à celle du Scholiaste de Juvénal  (« ex alio loco translati » : « venus d'un autre pays »)."

*

*




Localisation :


Emmanuel Ferber, auteur d'un article intitulé "Le trophée de Décines en territoire allobroge. Un témoignage des pratiques guerrières gauloises." (In : Archéopages. Archéologie et société, 2014, no 39, pp. 16-21) nous rappelle les limites du territoire des Allobroges :


"Les relations entre les Allobroges et les Romains lors de la mise en place de la province de Transalpine furent ponctués de différents conflits. Deux affrontements, le premier sur les bords de la Durance en 122 avant notre ère, le second à la confluence de l’Isère et du Rhône l’année suivante (Strabon, IV, 1, 11) virent la victoire des armées du consul Gnaeus Domitius Ahenobarbus, sur ces Gaulois (Allobroges, mais aussi Arvernes). Le pays connaît ensuite plusieurs révoltes : une en 77 avant notre ère, matée par Pompée, une autre en 66 avant notre ère réduite par C. Calpurnius Piso, la dernière initiée par Catugnat s’est vraisemblablement achevée en 61 avant notre ère, si l’on se fie à Dion Cassius (XXXXVII, 47-48), sous les murs de l’oppidum de Soyons (Ardèche), au voisinage de Valence (Drôme). Il est possible qu’une partie des éléments retrouvés à Décines témoignent, directement ou indirectement, de ces événements, certaines pièces ayant pu être prises à des légionnaires romains.


Pour une idée plus précise des limites territoriales des Allobroges, lire ces quelques pages extraites de la thèse de doctorat Dévôts et dédicants : intégration des élites dans la ciuitas des Allobroges sous le Haut-Empire. (Université de Franche-Comté, 2011) d'Arnaud Vigier :


*




Organisation du territoire :


Guillaume Varennes, dans un article intitulé "De la moyenne vallée du Rhône aux Alpes : voies de communication et pôles de peuplement aux IIe et Ier siècles av. n. è. en territoire allobroge à partir de l’exemple de Tourdan et de la Valloire." (In : Bertrand Bonaventure; Stéphane Carrara. Axes fluviaux et territoires à l’âge du Fer. Actes du 44e colloque international de l’Association française pour l’étude de l’âge du Fer (Lyon, 21-23 mai 2020), Afeaf, pp. 225-229, 2022) étudie la manière dont on peut restituer la circulation en pays allobroge :


"[...] Ce schéma permet de supposer un couloir de circulation élargi au-delà des rives du fleuve, comme le suggèrent les textes antiques (Strabon, Géographie, IV, 1, 14), mettant en connexion la vallée du Rhône avec les voies alpines, selon la logique du plus court chemin. À plus large échelle, le territoire allobroge se présente alors traversé par des routes reliant la vallée du Rhône aux Alpes, ouvrant vers le plateau helvétique et vers l’Italie2 . Cet espace, restitué à partir des limites de la Cité de Vienne, s’inscrit en effet entre le cours du Rhône au nord et celui de l’Isère au sud et s’étend, d’ouest en est, des contreforts du Massif Central en rive droite du Rhône moyen jusqu’aux Préalpes, ouvrant vers les cols du Grand et du Petit Saint-Bernard et celui du Montgenèvre, qui sont contrôlés par les peuples alpins (Rémy 1970, p. 195-213). Les allobroges présentent ainsi, comme leurs voisins segovellaunes au sud, la particularité de contrôler les deux rives du Rhône, les voies terrestres qui les longent comme celles plus en retrait, ainsi que les vallées conduisant aux cols. Dans ce contexte, ce sont les liens entretenus avec les routes fluviales et terrestres, et leurs impacts sur le peuplement et la structuration du territoire allobroge, qui doivent désormais être questionnés.


Les dynamiques du peuplement allobroge et la question des kômai : Tourdan s’inscrit dans une courte liste de sites comprenant Vienne, Genève et Larina, pour lesquels, les arguments archéologiques permettent d’envisager des pôles majeurs dès le iie siècle av. n. è. (fig. 4) (1). On peut souligner que ceux-ci présentent un lien )étroit avec le Rhône. En retrait dans les plaines, mais aisément connecté au fleuve, le secteur de Tourdan trouve de nombreuses similitudes avec les deux derniers (Haldimann 2007, p. 325-332 ; R. Royet dans Perrin, Schönfelder 2003, p. 25-28). En effet, l’association entre un point fort du peuplement (habitat groupé avéré ou supposé, établissement rural aristocratique), d’un lieu de culte (où l’aristocratie locale se met en scène à travers des rites communautaires et des dépenses fastueuses), d’un terroir exploité (siège de la puissance foncière de cette aristocratie) et d’une forte connexion au réseau routier (terrestre comme fluvial), malgré des états de la recherche divergents, caractérisent l’Isle Crémieu, le débouché du Léman comme la Valloire (Varennes 2010, p. 337-347).

Ces caractéristiques révèlent une structuration territoriale qui fait écho aux kômai allobroges décrites par Strabon dans sa Géographie : « Les Allobroges qui entreprirent naguère tant d’expéditions avec des armées de plusieurs myriades d’hommes, en sont réduits aujourd’hui à cultiver cette plaine et les premières vallées des Alpes. En général, ils vivent dispersés dans des bourgs (kômai), à l’exception des plus nobles d’entre eux, qui résident à Vienne, simple bourg aussi dans l’origine, bien qu’elle portât déjà le titre de métropole (metropolis) de toute la nation, mais dont ils ont fini par faire une ville » (Strabon, Géographie, IV, 1, 11). Couramment traduit par village, la définition exacte de kômè est méconnue et il existe une difficulté évidente à relier une réalité gauloise à un terme grec. Néanmoins, au sein de la polis grecque, kômè semble renvoyer à l’habitat groupé comme à la portion de territoire au sein duquel il prend place. En effet, Thucydide l’emploie pour évoquer l’organisation des cités en communautés regroupées en petites agglomérations (kômai) (Histoire de la guerre du Péloponnèse I, 5 et 10). Il apparaît aussi dans la tradition littéraire évoquant le synœcisme, qui, par le regroupement de divers groupes humains (dont des kômai), conduit à la constitution d’un espace politique commun (Greco, Torelli 1983 ; Tréziny 2005, p. 52).


Note : 1) Par ailleurs, d’autres sites peuvent constituer des candidats potentiels pour identifier des agglomérations gauloises, où à tout le moins des points forts de fixation du peuplement. Il en est ainsi, entre autres, de Moirans, Grenoble, du site double d’Andance et d’Andancette, d’Aoste et d’Annecy, comme du secteur de Bourgoin-Jallieu.


*

Aimé Bocquet dont le site fournit une mine de renseignements, va plus loin dans l'analyse du territoire allobroge. En effet, une page intitulée "Allobroges et Allobrogie" explique :


"Il existe une "Confédération" allobroge car il y a des limites territoriales à l'intérieur de l'Allobrogie…

Les oppida et la toponymie nous indiquent que le territoire était subdivisé par des limites séparant des clans ou des petites tribus voisines mais autonomes."


[Lire la suite] :


*

*




Histoire :


Selon Claude Brénot, autrice de "Les monnaies à légendes en alphabet lépontien et la « Confédération cavare »." (In : Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 2002, vol. 1998, no 1, pp. 34-44) :


"[...] Dès le VIIe siècle avant notre ère peut-être et ceci jusqu'à la conquête romaine, cet alphabet [lépontique] a été utilisé dans la région qui s'étend autour du lac Majeur et du lac de Côme en débordant sur la plaine lombarde. C'est en particulier celui dont les Insubres de Milan se sont servi à partir du IVe siècle, pour fixer les noms de leurs

chefs sur leurs monnaies, mais il serait pour assurément réducteur de mettre au compte des échanges commerciaux sa migration au-delà des monts car la monnaie avait, à cet époque, un rôle surtout fiscal et militaire. Or Polybe nous renseigne fort bien sur la nature des rapports qui existaient entre les deux versants des Alpes. Il écrit en effet : « les Gaulois établis au voisinage du Rhône avaient déjà, avant la venue d'Hannibal, franchi les Alpes non pas une ou deux fois ni dans un passé lointain, mais à maintes reprises et tout récemment, avec des troupes nombreuses, quand ils allaient combattre contre les Romains, aux côtés de leurs frères de race habitant dans la vallée du Pô ». Il rapporte, de façon plus précise encore, que « les nations des Insubres et des Boïens s'entendirent entre elles et envoyèrent des émissaires auprès des populations établies dans les Alpes et dans la région du Rhône, gens qu'on appelle Gaisates, parce qu'ils louent leurs services comme mercenaires [...]. Ils entreprirent d'éveiller les convoitises de leurs rois, Concolitanos et Anèroëstès, auxquels ils offrirent immédiatement une grosse quantité d'or et décrivirent d'autre part la prospérité de l'État romain, afin de leur donner une idée des richesses qui, ultérieurement, tomberaient entre leurs mains en cas de victoire, essayant ainsi de les entraîner dans une guerre contre Rome. Ils eurent bientôt fait de les convaincre, lorsque, en plus de leurs promesses, ils leur eurent donné les gages d'une alliance loyale [...] Les Gaisates qui avaient rassemblé une armée nombreuse et bien équipée, franchirent les Alpes et arrivèrent dans la vallée du Pô ».

Christian Peyre a récemment montré qu'il pouvait en fait s'agir d'une migration concertée21. Mais ce projet devait échouer et se solder par défaite de la bataille de Télamon, au cours de laquelle beaucoup de Gaulois périrent ou furent faits prisonniers et, parmi eux, des Gaisates avec leurs deux rois. Pourtant, trois ans plus tard, en 222, les Insubres « s'adressèrent de nouveau aux Gaisates gaulois de la région rhodanienne et se procurèrent ainsi 30000 mercenaires ». Mais après la prise de Milan Polybe ajoute que : « Les Gaulois [...] finirent bientôt par tourner les talons pour aller se réfugier dans les régions montagneuses. » On peut supposer que les Gaisates ayant survécu à tous ces combats rentrèrent alors chez eux. [...]

Selon Guy Barruol les Gaisates, ces mercenaires porteurs de javelots, se recrutaient principalement parmi les Allobroges et les Segovellauni ; or c'est précisément dans leurs territoires que se trouvent la majorité des trésors contenant des monnaies au buste de cheval et au cheval au galop portant des légendes en caractères lépontiens.

[...]

Les caractéristiques typologiques, métrologiques et épigraphiques de leurs monnayages s'articulent de façon parfaitement cohérente avec le retour sur leurs terres de ces Gaisates, porteurs de javelots, après de malheureuses campagnes contre Rome. Il est ainsi compréhensible qu'ils aient favorablement accueilli Hannibal, lui fournissant vêtements et armes pour passer les Alpes et poursuivre le combat contre le même ennemi. Leur roi, en escortant pour couvrir « avec ses troupes les arrières des Carthaginois qui n'étaient pas sans appréhension à l'idée d'avoir à traverser le territoire des Gaulois Allobroges » se porte garant, auprès des Allobroges, des intentions non belliqueuses à leur égard de l'armée conduite par Hannibal. Ce geste ne signifie donc nullement que Segovellauni et Allobroges étaient en conflit mais beaucoup plus qu'ils avaient parti lié contre Rome. Lorsque les Allobroges refusèrent de remettre à Domitius Ahénobarbus les chefs des Salyens, s'ils ne sont pas explicitement désignés, les Segovellauni étaient présents à leurs côtés, vraisemblablement déjà à Vindalium, et quelques mois plus tard, en 121, lorsque leur coalition fut à nouveau défaite au confluent de l'Isère et du Rhône, c'est-à-dire précisément dans leur territoire. Est-ce dans le sillage de ces événements qu'il faut situer le passage de ce territoire sous la tutelle des Cavares ? G. Barruol remarque d'une part qu'il n'existe aucun écho de l'éventuelle soumission par les armes aux alentours de 125-121 des Cavares, mais que leur domaine semble s'être étendu vers le sud-est sur des terres qui appartenaient aux Salyens avant leur soumission en 125. Quoiqu'il en soit les Segovellauni se trouvent associés une fois encore aux Allobroges qui, en 62/61, se révoltent à nouveau contre Rome et ceci, selon les termes même d'Ernest Will, « à leur grand dam ; ils perdirent, en effet, dans cette affaire, non seulement leur indépendance, mais en quelque sorte leur existence avec leur territoire qui devint celui de la colonie romaine de Valence ».

François Féraud, auteur d'un article intitulé "Le peuple gaulois des Cavares, Aeria, Vindalium" (In : Revue Archéologie en Hérault Languedoc, 2009-2010- n°1, pp. 113-166) tente de situer le lieu de la défaite des Allobroges :


"Aeria et le plateau de Cairanne - Rasteau - Roaix - Saint-Roman - Buisson :

Dans cette optique, le plateau de [Cairanne - Rasteau - Roaix - Saint-Roman - Buisson] fait office de candidat plausible. Cette hypothèse existe déjà sur place puisque une tradition orale l'évoque. Le vin est porteur de cette légende. On retrouvera la cuvée des Voconces, le domaine d'Aeria .... Cependant, la localisation proprement dite du site s'est perdue ou plutôt semble s'être déplacée vers les affleurements d'époque romaine plus récente des piémonts, qui, de fait, ont perdu leur crédibilité aux yeux des chercheurs avertis. Aeria est un site de hauteur (Artérnidore). « Il est convenu de le placer sur la colline de Barre ou Barri. » (Clébert 1970, p. 230) . Or, l'oppidum de Barri, vers Bollène, au sud de Saint-Paul-Trois-Châteaux, selon notre modèle, appartient aux Tricastins. Sa position, en bordure du territoire des « Samnagenses » au départ puis face à l'expansion Cavare, ne peut qu'en avoir fait un lieu fort particulièrement propice aux échanges intenses.

La bataille qui fit sortir Aeria de l'ombre eut lieu entre - 122 et - 121. « Le proconsul Cn. Domitius remporta un succès sur les Allobroges près de la ville de Vindalium. Si on leur avait fait la guerre, c'est parce qu'ils avaient recueilli Toutomotulus, roi des Salluviens, en fuite, et lui avaient apporté toute l'aide qu'ils pouvaient ; parce qu'ils avaient aussi ravagé le territoire des Eduens, alliés du peuple romain. » (Tite Live - Periochae, LXI).

[...]

« Florus de son côté, raconte que les Romains, excités par la victoire, élevérent sur les lieux mêmes des tours de pierre et les ornèrent des armes ennemies. Il va sans dire qu'on ne les a pas retrouvées. » (Clébert 1970, p. 35). On peut penser à une ceinture de tours plutôt qu'à des monuments centraux. Il convenait d'entourer cette zone où la mort certainement rôdait encore... Ce « Plan de Dieu », drôle d'appellation qui pourrait rappeler un lieu d'incertitude où les dieux ont choisi leur vainqueur. « Les Allobroges eurent la perte de vingt mille morts et trois mille prisonniers » (Orose cité par Clébert 1970, p. 35). Fallait-il bénir cette terre qui avait connu l'horreur pour qu'elle retrouva le chemin de la production agricole ?"

*

*

Arnaud Vigier, retrace dans sa thèse de doctorat Dévôts et dédicants : intégration des élites dans la ciuitas des Allobroges sous le Haut-Empire. (Université de Franche-Comté, 2011) l'histoire du peuple allobroge telle que nous la connaissons à ce jour :


Des origines au Ier siècle avant notre ère : Un peuple n’est jamais un point de départ, mais plutôt un aboutissement. Il est donc complexe de saisir la genèse précise des Allobroges qui vont constituer l’un des peuples les plus puissants de la Gaule du Sud. Avec une histoire commune plus ou moins longue, même si le rôle des migrations celtiques sur ce territoire est indéniable, on ne saurait omettre les contacts, notamment avec les habitants des territoires limitrophes (Ceutrons (Tarentaise) et Medulli (Maurienne) entre 400 et 300 av. J.-C., à une époque, où les premières traces d’habitat montrent que la future capitale de la cité, Vienne, n’est qu’une simple bourgade), mais aussi les influences, les métissages ou encore les confrontations, qui ont contribué au fil du temps à ébaucher leur identité. Il faut ici également souligner le rôle jouer par les Romains, présents très tôt, et ceci bien avant le Haut-Empire.

L’unique certitude, c’est que les Allobroges, en tant que peuple, entrent dans l’histoire au IIIème siecle avant notre ère. En effet, l’ethnonyme apparait pour la première fois chez l’historien grec Polybe, qui écrit au second siècle avant notre ère sur des faits se déroulant à la fin du siècle précédent. Toutefois, le nom de ce peuple n’est sans doute pas grec comme certains chercheurs ont pu l’avancer, mais beaucoup plus certainement celtique. L’explication est donné au IVème siècle de notre ère par un scholiaste de Juvénal : « dicti allo-brogae quia ex alio loco fuerant translati » - ils sont appelés allobroges parce qu’ils ont été déplacés d’un autre lieu, parce qu’ils sont venus d’ailleurs. L’étymologie Allobrige le confirme en des termes proches du vieil irlandais (allo, all : autre et brogi, bro : pays).

En 218 av. J.-C., les Allobroges se heurtent à Hannibal. Ils tendent un piège aux troupes carthaginoises, mais leur chef prévenu parvient à sauver la bataille, en dépit de lourdes pertes. Impressionné par leur courage et leur ténacité, Hannibal décide de leur faire confiance lors du célèbre épisode du passage des Alpes. (Polybe, Histoire, III, 50, 2.)

La Provincia de Transalpine va être conquise entre 125 et 121 av. J.-C., demeurant ainsi pendant cinquante ans la première avancée de Rome en territoire gaulois. Mais, ce n’est pas sans mal que ce peuple belliqueux intègre cette province. En effet, des alliances existent alors parmi les grandes confédérations, à l’exemple des Allobroges et des Arvernes. Le Sénat, en 124 av. J.-C., dépêche le consul M. Fulvius Flaccus qui franchit les Alpes et combat Ligures, Voconces et Salyens, durant le printemps et l’été. Puis, la guerre se poursuit contre les Allobroges chez qui les chefs salyens ont trouvé refuge.

En 122 av. J.-C., le consul Cn. Domitius Ahenobarbus bat les Allobroges à Vindalium, près d’Avignon. Le 8 Août, le consul Q. Fabius Maximus, arrivé en renfort avec trente mille hommes, écrase au confluent de l’Isère et du Rhône, une importante coalition d’Arvernes et d’Allobroges. Le roi arverne Bituit est pris et figure en 121 av. J.-C. dans le triomphe de Fabius à Rome. Domitius, lui, reste sûrement en Gaule jusqu’en 117 av. J.-C. (Tite-Live, Abrégés, Livre LXI (123 à 120 av. J.-C.)

En étendant sa domination jusqu’à Vienne, qui reçoit le statut de cité stipendiaire, Rome contrôle un territoire aux nombreuses routes commerciales. Cependant, les Allobroges gardent encore un vif attachement à leur indépendance.

Entre 74 et 72 av. J.-C., Fonteius est gouverneur de la Transalpine, chargé de restaurer la province et d’assurer les arrières de Pompée. Sa politique basée, pendant trois ans, sur de lourdes taxes, la levée de troupes, et des réquisitions, provoque le mécontentement des Volques, des Rutènes, et des Allobroges, qui l’accusent de concussion. Ces pratiques et le peu d’écho des plaintes déposées à Rome sont à l’origine de plusieurs révoltes. En 66 av. J.-C., Calpurnius Piso réprime ainsi un très grand soulèvement.


Un début d’intégration : En 63 av. J.-C., une délégation se rend à Rome et engage un procès devant le Sénat contre Marcus Fonteius. C’est Cicéron, lui même, qui plaide pour ce dernier, obtenant apparemment son acquittement. Cette affaire engendre la haine des Allobroges qui prennent le parti révolutionnaire de Catilina dans un premier temps, avant de le trahir pour des raisons que l’on ignore. Cet épisode semble marquer une rupture, les Allobroges faisant appel au Sénat romain pour statuer sur le litige les opposant à Fonteius.

Une dernière révolte éclate néanmoins en 61 av. J.-C.. Le chef Catugnatos (« qui est habitué au combat ») lève une armée, ravage et pille la Narbonnaise. Rome réagit aussitôt pour ne pas perdre la maîtrise des passages alpins. Les Allobroges sont pacifiés l’année suivante par le préteur C. Pomptinus (Dion Cassius, Histoire romaine, XXXVII, 47-48.). Son succès ouvre enfin une paix durable, même si celui-ci ne lui vaut pas, par le Sénat, la glorification, sa victoire reposant apparemment sur un concours de circonstances lié à une tempête. (César, Guerre des Gaules, Livre I.)

En 58 av. J.-C., lorsque les Helvètes décident de passer le pont du Rhône (aujourd’hui le pont du Mont-Blanc à Genève), César détruit ce seul passage. Alors le corps allobroge de son armée passe dans le camp de Pompée. Une fois encore cette trahison est sévèrement réprimée, inaugurant une ère nouvelle. La soumission à Rome comme les différentes révoltes demeurent des faits historiques majeurs que les futures générations allobroges vont intégrer dans la romanité.

En effet, la fidélité à Rome de ce peuple ne sera alors plus jamais remise en cause par la suite, sans doute due autant à l’impression provoquée par les exploits militaires de César, qu’à la crainte d’incursions venues du Nord. De plus, la cité aurait reçu de César le droit latin, même si certains historiens pensent que cette promotion serait plus une création d’Octave, le futur Auguste, vers 36 av. J.-C.. Ainsi, à la suite de J. Gascou, Ph. Leveau et B. Rémy réfutent l’hypothèse de la création d’une colonie latine pour vétérans sous César. En tout état de cause, à l’aube de l’Empire, la cité étant colonie de droit latin, les magistrats de la cité obtiennent automatiquement la citoyenneté romaine à la sortie de leur charge. De plus, les institutions impériales sauront, par la suite, « se couler dans les mailles de ces structures (allobroges) en place depuis plus de deux siècles, cohérentes et bien adaptées aux diversités humaines et géographiques des Alpes du Nord ».


Sous le règne d’Auguste : Si César apparaît comme un conquérant, Auguste, lui, va s’affirmer comme un remarquable organisateur. Le serment de 32 av. J.-C., qui lie les Occidentaux à sa personne, indique assez clairement le rôle des rapports de dépendance personnelle et des clientèles militaires. Ce serment transforme alors les Gaulois en autant de soldats, assurant la légitimité d’Octave face à Antoine et Lépide.

Dès 25 av. J.-C., le territoire allobroge, comme toutes les provinces d’Europe, connaît une accentuation stratégique de l’implantation et de la diffusion du culte. Corrélativement à ce phénomène, la romanisation a en Gaule des modalités génériques comme l’essor urbain, la mise en place d’institutions et d’un cadre de vie le plus souvent calqué sur Rome. Très rapidement, les territoires sont transformés en cités (civitates). Dès le début de la période impériale, le nom « Allobroges » disparaît, remplacé par Viennenses. La cité recouvre une certaine autonomie, disposant notamment d’un conseil municipal de décurions et d’un collège de IIII uiri iure dicundo, quatre hommes chargés de dire le droit. Vienna, Genava et Cularo, bien que restant rattachées à la Narbonnaise, forment une nouvelle cité : la Viennoise, dont les citoyens seront inscrits dans la tribu Voltinia. Dès lors, l’humeur « belliqueuse » des Allobroges semble faire place à l’acceptation du régime romain beaucoup plus bienveillant à leur égard. Il ne faut pas non plus omettre le fait qu’Auguste élève au rang de colonie romaine Vienne, avec le titre de Colonia Iulia Augusta Florentia Viennensium.

D’autres faits vont ancrer plus encore le peuple allobroge dans le monde romain. De 20 à 18 av. J.-C., le gouverneur n’est autre qu’Agrippa, le gendre même de l’Empereur. Vers 16 à 15 av. J.-C., peut-être lors de son troisième voyage en Gaule, Auguste fait don à Vienne de ses remparts comme en témoigne l’inscription : Imperator Caesar, divi filius Augustus / co(n)s(ul) / - - - , tribu(nicia) potes(tate) - - - m / uras portas [q(ue) / [colonia] dat

En 14 av. J.-C., comme dans toutes les autres colonies de Narbonnaise, les notables allobroges obtiennent le droit d’entrer dans la Sénat impérial. Enfin, dans la première moitié du Ier siècle ap. J.-C., sans doute sous le règne de Caligula ou au début du règne de Claude, Vienne reçoit le droit italique, privilège exceptionnel, qu’elle est seule à partager en Gaule avec Lyon et Cologne en Germanie inférieure, dispensant ses habitants du paiement du tribut et de la taxe personnelle.

Pour résumer, Vienne devient une colonie latine avant l’arrivée au pouvoir impérial d’Auguste, puis une colonie romaine au début du Principat, et enfin reçoit le droit italique sous la dynastie julio-claudienne. L’histoire du peuple allobroge, le commencement de son intégration dans l’orbite romaine, l’inflexion augustéenne et la promotion juridique expliquent notamment les interactions qui vont naître entre les élites viennoises, leur réussite sociale et leur religiosité. Il faut ici garder en mémoire, comme le rappelle J. Scheid, que « les liens entre politique et religion, entre droit sacré et droit public étaient indissolubles »

*

*




Vie et ressources en Allobrogie :


Aimé Bocquet dans son ouvrage intitulé La Grande Traversée des Alpes - 218 avant Jésus-Christ : Hannibal chez les Allobroges (Éditions La Fontaine de Siloé, 2012) essaie de reconstituer ce qu'à pu être la vie matérielle des Allobroges :


"Les pâturages alpestres gagnés peu à peu sur la forêt jusqu’aux hautes crêtes et aux abords des cols, ont favorisé l’élevage dès le Néolithique avec l’apparition des premières communautés dans les hautes vallées : le bétail fournissait nourriture et chauffage l’hiver par la cohabitation homme-animal.

L’archéologie n’apporte rien de précis sur la vie quotidienne des populations alpines à l’âge du Fer. Il faudrait donc se reporter à ce qu’on connaît dans les régions voisines, mais est on en droit de généraliser aux montagnards les observations faites en plaine ? Mieux vaut considérer encore ce qu’en disent les textes des auteurs grecs et latins. A propos du passage d’Hannibal, Polybe signale que les Alpes sont habitées par une population nombreuse « Lors qu'ils nous disent encore que dans ces Alpes ce ne sont que déserts, que rochers escarpés, que chemins impraticables, c'est une fausseté manifeste … Et de plus les Alpes même ne sont-elles pas habitées par un peuple très nombreux ? (III, 9) ». Tite-Live précise ce qu’Hannibal trouva dans les montagnes : « Mais une fois au pied des montagnes, quoique la renommée, qui ordi nairement exagère les objets inconnus, eût d'avance prévenu les esprits, lorsque l'œil put voir de près la hauteur des monts, les neiges qui semblaient se confondre avec les cieux, les huttes grossières suspendues aux pointes des rochers, les chevaux, le bétail paralysés par le froid, les hommes sauvages et hideux, les êtres vivants et la nature inanimée presque entièrement engourdis par la glace, cette scène d'horreur, plus affreuse encore à contempler qu'à décrire, renouvela les terreurs de l'armée. (XXI, 32, 7) ». Strabon et Pline l’Ancien (Ier siècle ap. J. C.) évoquent les marmottes, lièvres, chevreuils, cerfs, chamois, bouquetins et chevaux sauvages, faune qui atteste l’existence de divers milieux semblables à ceux d’aujourd’hui : champs cultivés, forêts, alpages. Pline précise que « le blé de trois mois » est connu dans toutes les Alpes, que le fromage « vatusique » des Ceutrons est célèbre à Rome, enfin que les vaches, malgré leur petite taille, donnent beaucoup de lait et que les bœufs sont attelés par la tête et non par le cou. Pline parle encore du cuivre des Ceutrons en Tarentaise. Théophraste, historien grec du IVe siècle av. J.-C. comme Strabon (IV, 6, 2), signalent déjà l’ambre des Alpes que les géologues connaissent bien dans les grès tertiaires de Maurienne.

A l’époque préromaine comme au Moyen-âge, une population assez dense arrivait à vivre dans les vallées les plus isolées grâce à l’élevage, à l’exploitation des forêts et des minerais sans compter les bénéfices substantiels tirés des péages, comme on l’a vu. Néanmoins, la vie y était très rude : «… Dans toute l'étendue de la chaîne des Alpes il y a bien, à vrai dire, quelques plateaux offrant de bonnes terres arables ainsi qu'un certain nombre de vallées bien cultivées ; généralement pourtant, et surtout vers les sommets où toutes ces populations de brigands s'étaient concentrées de préférence, l'aspect des Alpes, par le froid qui y règne, comme par l'âpreté naturelle du sol, est celui de la stérilité et de la désolation. C’est à la di sette dont souffraient les populations de la montagne, c’est au dénuement absolu dans lequel elles se trouvaient, que les habitants des plaines ont dû de se voir préservés de leurs incur sions, vu qu’alors les montagnards avaient tout intérêt à ne pas se fermer les seuls marchés où ils pouvaient se procurer les denrées dont ils manquaient, en échange de la résine, de la poix, des torches, de la cire, du miel et du fromage qui font toute la richesse de leur pays. (Strabon, IV, 6, 9) ». C’est peut-être un peu exagéré mais il doit y avoir un fond de vérité. Cet aspect de la vie économique montagnarde, par où l’on voit qu’il n’était point de petits profits, s’applique en fait aux deux versants des Alpes occidentales..


La culture et l’élevage. La plaine du Rhône était riche en blé où on récoltait en abondance du froment de la meilleure qualité, le siligo, chez les Allobroges. Pline l’Ancien dit : « Il n’y a pas de grain plus avide que le blé ; il n’y en a pas qui tire du sol plus de nourriture. Je dirais volontiers que le blé commun est à proprement parler le plus délicieux des blés, à cause de sa blancheur, de sa qualité et de son poids. Il convient aux régions humides comme celles que l’on trouve en Italie et en Gaule Chevelue ; mais au-delà des Alpes il ne se maintient que dans le territoire des Allobroges et dans celui des Rémois ; dans les autres parties de ce pays, en deux ans il se change en blé ordinaire. (XVIII, 85) ». Le chanvre était cultivé sur les bords du Rhône.

Le vignoble y était aussi très répandu, en particulier chez les Allobroges ou le vin poissé était récolté dans le Viennois ; celui relevé avec de la poix et souvent de la poix de sapin (pix corticata) était le plus renommé. Pline précise en parlant des vins : « Certains plants ont en effet un tel amour, peut-on dire, pour le terroir qu’ils y laissent toute leur gloire et perdent toujours, en émigrant, de leurs qualités. C’est le sort de la Rhétique et de l’Allobroge, que nous avons appelé poissés, célèbres dans leur patrie, méconnaissables ailleurs. Il y avait enfin le vinum frigidum de la montagne. Un autre breuvage est consommé, « sorte de boisson faite avec de l'orge (Strabon, IV, 6, 2) ».

Pour les montagnes, Strabon dit : « Les habitants, tous Ligures d'origine [c’est à dire non gaulois], ne vivent guère que des produits de leurs troupeaux, de laitage surtout (IV, 6, 2) ». Moins développé qu’en altitude où les troupeaux étaient la première des richesses, l’élevage était néanmoins une ressource d’appoint indispensable pour les populations du piedmont pour la viande comme pour le lait avec le cheptel habituel des bovins, ovins, caprins et porcins.

La forêt. On a trouvé dans des lacs et des tourbières de la chaîne alpine des troncs bien au-dessus de la limite actuelle de boisement et souvent entre 2 000 et 2 500 m d’altitude : en place depuis les optimum climatiques protohistoriques26, le climat moins propice n’a pas permis à ces forêts de repousser après leur disparition progressive, au fil des siècles, au profit des alpages. A l’époque gauloise, les Alpes, par leurs reliefs et la nature pauvre des sols, ne ressemblent pas aux grandes plaines fertiles cultivées depuis des millénaires, le boisement était partout important et bien plus qu’aujourd’hui, en particulier en haute montagne, là où nous voyons des pâtures d’altitude. N’oublions pas que la Savoie, région naturelle entre le Guiers et les Alpes, est la Sapaudia qui tire son nom du gaulois sapo, le sapin…

L’exploitation des forêts, d’abord indispensable à la construction des maisons et au chauf fage, constituait une ressource d’appoint. Vitruve parle d’arbres aux proportions colossales qu’on allait chercher dans les Alpes, pour les besoins de la marine en particulier. Strabon confirme cette remarque : « Les habitants [des montagnes], tous Ligures d'origine,… ils ont là en quantité du bois pouvant servir aux constructions navales (d'énormes arbres notamment qui ont jusqu'à huit pieds de diamètre), en quantité aussi du bois richement veiné et propre à faire d'aussi belles tables que celles qu'on fait en bois de thuya. (IV, 6, 2) ». Les troncs devaient être acheminés vers les ports par flottage.

La résine était recueillie sur tout le versant gaulois des Alpes, ainsi que sur le territoire des Allobroges. Ces produits locaux étaient l’objet d’un commerce d’exportation comme on vient de le voir pour la poix nécessaire à la vinification.


Minéraux et mines. Le sel était exploité dans l’Antiquité, et probablement depuis le premier âge du Fer pour certains des sites, à 1’Echaillon près de Saint-Jean-de-Maurienne, à Pontamafrey en Maurienne et à Salins et au Roc d’Arbonne à Bourg-Saint-Maurice, en Tarentaise ; c’est dans ces régions que se ravitaillaient les Salasses29 du val d’Aoste, au dire d’Appien d’Alexandrie au Ier siècle ap. J.-C.

Les gisements de cuivre sont très nombreux dans les Alpes de Savoie. Les vestiges archéologiques laissent penser que certains ont fourni du métal dès la fin du Néolithique et durant toute la préhistoire mais seule une mine de Saint-Marcel, en Tarentaise, est connue pour avoir été exploitée à l’âge du Bronze ancien (vers 1800/1700 av. J.-C.). Les Alpins de l’âge du Fer n’ont pas pratiqué la métallurgie ou le travail du fer mais, par contre, ils étaient des bronziers habiles comme le montrent leurs bijoux : on est en droit de supposer qu’ils met taient en valeur les minerais de cuivre locaux.

En Tarentaise, C. Sallustius Crispus, ami d’Auguste, possédait une mine de cuivre appelée de son nom Sallustianum. Elle passait pour produire un excellent métal « … le meilleur cuivre a été le Sallustien, qu'on tirait du territoire des Ceutrons, dans les Alpes. (Pline 34, 2) ». Les gîtes de minerai comme les mines dont on retrouve la trace sont souvent en haute altitude (à plus de 2 000 m), loin des lieux d’habitation.

L’argent, extrait du plomb argentifère, était exploité dans toutes les Alpes occidentales, à l’époque romaine et encore au Moyen-âge. De nombreux toponymes et hydronymes indiquent la présence de minerai argentifère et conservent ainsi le souvenir de son exploitation : l’Argentière est aussi un lieu-dit près de Saint-Jean-de-Maurienne, où l’on voit d’anciennes galeries creusées dans les flancs de la falaise ; et aussi à Bonneval-sur-Arc. En Maurienne encore, des mines de plomb argentifère ont été reconnues à Argentine, sur l’Arc et sous le col du Petit Argentier il y a les anciennes mines des Herbiers et d’autres sites connus.

En Tarentaise, à 2 000 m d’altitude, dans la commune de Celliers, autre lieu-dit Argentina. Enfin, un peu plus au nord, l’Argentine est le nom d’un affluent du Doron de Beaufort ; en Haute-Savoie, Argentière près de Chamonix et lieu-dit Argence.

Un certain nombre de mines de plomb argentifère ont certainement été exploitées à l’âge du Fer soit pour l’argent, soit pour le plomb mais il est très difficile d’en retrouver des traces et même de les dater avec précision. Pourtant, en dessous des filons de Modane, un tumulus hallstattien, à Villarodin, contenait un fragment de galène argentifère déposé comme objet votif dans la tombe… Le plomb ou l’argent étaient donc bien exploités ici dès le VIIe siècle av. J.-C. comme l’atteste une fibule italique de cette époque faisant partie du mobilier funéraire.

En haute Isère, des galeries de mines ont été découvertes à plus de 2 000 m d’altitude, à la Plagne de Macôt, au-dessus d’Aime, ancienne capitale des Ceutrons. Ces mines furent ex ploitées au Moyen-âge et à l’époque romaine comme en témoignent le matériel découvert dans d’anciennes galeries, la présence de chiffres romains gravés sur leurs parois et l’analyse au carbone 14 de bois trouvés dans la mine. C’était une des plus riches de France encore exploitée au début du XXe siècle.

De nombreuses monnaies allobroges en or ont été frappées et il est fort probable que tout ou partie du métal était d’origine locale : seuls deux filons sont connus à Tours-en-Savoie et à Saint-Paul-sur-Isère mais nous n’avons aucune trace d’exploitation antique. Les alluvions du Chéran, sur le plateau savoyard, sont bien connues pour être aurifères."

*

*




Croyances des Allobroges :


Jean Jacques Hatt, auteur de Mythes et dieux de la Gaule, tome II (Édition posthume, ouvrage inachevé, mis à disposition par la famille après 1997) s'intéresse aux différents cultes rendus en Gaule :


"L'association ou la fusion de Taranis avec Sucellus-Silvain est tout à fait conforme à ce que nous ont révélé les monnaies gauloises. En réalité, si Jupiter est parfois tout à fait assimilé à Sucellus, il arrive plus souvent que le couple Jupiter-Sucellus-Silvain ou Vulcain complète l'action sidérale venue d'en haut, par une action sur les sources, venue d'en bas. [...]

CIL XII 1834, Vienne : Silvano Aug. Primigenius Victoris servus votum solvit - Allobroges

CIL XII 1835, Vienne : Silvano sacrum (maillet) - Allobroges [...]

Nous observons d'abord que la majorité des dédicaces [à Silvanus] provient de tribus peu celtisées [dont les Allobroges], mais où les guerriers hallstattiens du VIIIe-VIIe siècles ont très probablement pénétré.

[...]

Les Matrones : L’inscription de Moutiers, Esp. 17 : Numinibus Augustis Matri Deum et Matronis Salvennis, mérite d’être citée : les Matrones ne sont pratiquement pas connues dans l’ensemble de la Narbonnaise, alors que leur culte est particulier à la Gaule Cisalpine. Or Moutiers se trouve précisément au débouché des voies antiques venues de Cisalpine. Les Matrones sont ici incluses dans le culte des empereurs divinisés et de Cybèle. L'inscription CIL XII 2348, Allondaz, associe Mithra aux Mères. Ce fait est courant. Ce sont en effet les divinités les plus anciennes qui appellent à elles le plus souvent les dieux orientaux.


Les Nymphes : Il y a une équivalence de fonctions entre les Mères et les Nymphes, ces dernières étant la forme la plus romanisée des déesses de sources. Les Nymphes sont représentées 15 fois chez les Arécomiques, une fois seulement chez les Allobroges. A l’inverse, les Mères apparaissent 10 fois chez les Allobroges et chez les Voconces, deux fois.

Toutefois, la dédicace du Val des Nymphes, dans le Tricastin, est adressée à la fois aux Mères et aux Nymphes. Si les Nymphes sont les esprits des eaux, les mères sont les médiatrices entre elles et les fidèles. C'est à ces dernières que s’adressent les fidèles, en les appelant par leurs noms. La plupart des Nymphes au contraire sont anonymes. Deux d’entre elles seulement portent un nom : XII 1329 Crestet, Percernibus = Transparentes, 361, Riez, Griselicis (cf. RIG 148 dédicace à un dieu nommé Grazelou, Malaucène).

[...]

Conclusion : En Narbonnaise, le culte des Mères multiples, déesses des sources, de la fécondité, de la santé, est particulièrement développé. Sa situation est relativement paradoxale : C'est là que ces déesses paraissent les plus fidèles à leurs origines. C'est aussi là que l’influence romaine a fait apparaître les plus importantes séries de divinités parallèles et homologues, aux noms romains, manifestant l’importance de l’apport de la colonisation. C'est également à partir de la Narbonnaise que le culte des Mères semble avoir exercé la plus grande influence sur la Gaule entière, Germanie comprise.

Il est nécessaire de souligner qu’en Narbonnaise la portion des images est bien plus faible que dans les autres régions par rapport à celle des inscriptions. Elle augmente toutefois dans les parties septentrionales de la province. Dans les parties méridionales les moins celtisées, le culte semble avoir conservé des tendances aniconiques. C’était l’esprit de la source qui était adoré sous son nom, non l’idole.

Il y a une différence entre Nymphes et Mères. Les premières, rarement nommées, seraient les esprits des eaux. Les mères sont médiatrices entre les Nymphes et les fidèles. Elles sont toutes nommées, et les fidèles les appellent par leurs noms, car elles sont bien écoutantes.

[...]

Le culte des Mères est particulièrement développé à Lyon, où elles sont invoquées sous le nom de Matrae, datif Matris, ce qui atteste une influence des Allobroges.

[...]

Il est important de constater que c'est dans le Nord de la Narbonnaise, chez les Sédunes et les Allobroges, que les deux noms celtiques, la déesse Cantismerta, déesse à la roue, Cathubodua, déesse des batailles associée au corbeau, sont connus. Cette localisation pourrait être en rapport avec les invasions celtiques du IVe siècle, dont les destructions de la vallée du Rhône ont été les témoins.

[...]

Maia remplace Rosmerta chez les Allobroges : La déesse Maia, originaire de Rome, où elle représentait la Terre Mère, remplace Rosmerta, seule ou aux côtés de Mercure, chez les Allobroges :

CIL XII 2557 : Mercurio et Maiae T. Coelius, Villaz, entre Aoste et Léma

CIL XII 2570 : Mercurio et Maiae G. Verrius Aurelius ex voto, Saint-Hilaire, entre Aoste et le Léman

CIL XII 5867 : Maiae, entre Vienne et Grenoble

CIL XII 5870 : Maiae Aug. Sacrum, Grenoble

CIL XII 2194 : Maiae Aug. T. Eppius D.F. Iullinus ex voto, Grenoble

[...]

Conclusion : Si la Narbonnaise a fourni quelques-unes des preuves les plus manifestes de survivances partielles et exceptionnelles de la déesse souveraine Rigani-Cantismerta-Cathubodua, rarement le titre de Reine lui est attribuée dans les dédicaces. Elle a été reléguée, dans l'ensemble, dans un rôle secondaire et épisodique, bien loin derrière les déesses tutélaires plus anciennement implantées.

*

*

Arnaud Vigier, cite dans sa thèse de doctorat Dévôts et dédicants : intégration des élites dans la ciuitas des Allobroges sous le Haut-Empire. (Université de Franche-Comté, 2011), outre les dieux importés de Rome, quelques dieu qui sont des traces des croyances originelles des Allobroges :


Les dieux indigènes. Après une étude exhaustive et un dépouillement scrupuleux, quatre dieux, faisant l’objet de dédicaces, apparaissent incontournables : Sucellus, Borvo, Limetus et Vintius.


 Sucellus, le dieu des bois. Comme nous l’avons vu, le culte de Sucellus est indissociable de celui de Silvain, auquel il est assimilé. De plus, la mention épigraphique de la divinité indigène en Gaule est fort rare (deux occurrences), rendant le petit autel de Vienna d’autant plus précieux. Sur ce monument, la présence, dans le texte gravé, de « deus » avant le nom du dieu et la paléographie permettent une datation entre la seconde moitié du IIème siècle et le début du IIIème siècle. Cette dédicace se distingue encore par le fait que son auteur est une dédicante, nommée Gellia Iucunda.

Dans la cité, le dieu apparaît sur un second autel : l’autel anépigraphe de Boutae sur lequel figure un maillet, entouré de deux silhouettes correspondant à Sucellus et à sa parèdre.

Sucellus est aussi présent dans la statuaire allobroge. Deux statuettes en bronze, datant probablement du Ier siècle, le représentent à Cularo ; et une autre fut trouvée en 1908 à Optevoz, au nord de la capitale.

Ces documents montrent une certaine persistance du culte à Sucellus, qu’il convient donc de mettre en corrélation avec celui de Silvain. En Narbonnaise, dix-sept inscriptions mentionnent l’un ou l’autre. Silvain étant l’objet de deux autels dans la cité, à Saint-Laurent-du-Pont (ILN 349) et à Genava (ILN 838), le premier datant de la période julio-claudienne, nous devons relever que les divinités Silvain-Sucellus sont présentes sur l’ensemble du territoire. Elles sont honorées par des citoyennes, des notables ou encore des bateliers, et ceci tout au long du Haut-Empire.

Il semble, néanmoins, que le dieu des bois ait une place moins importante chez les Allobroges que dans d’autres peuples du sud des Alpes. Outre Silvain attesté à Vasio, Sucellus est ainsi présent à Glanum sur un autel au dieu montrant une main à six doigts et un maillet. Il est aussi représenté, en ce lieu, par une statuette. Il convient enfin de mentionner, de l’autre côté de la frontière Nord de la Provincia Narbonensis, un bloc découvert à Lugdunum où apparaît Sucellus en compagnie des déesses Mères, de Mercure et de Fortune.


Borvo, le dieu des sources. En Savoie, à Aquae (Aix-les-Bains), au cœur des célèbres thermes, plusieurs documents épigraphiques font référence à la divinité indigène Borvo (ou Bormo), fréquemment attestée dans les sources thermales.

Un premier document l’honorant est le fait d’un certain Marcus Licinius Ruso, de la gens Licinia. Le nom de la divinité étant précédé par celui du dédicant, ce témoignage remonte sûrement à la période julio-claudienne. Conservé au musée lapidaire d’Aix-les-Bains, un deuxième document a été mis au jour dans les thermes antiques. Son auteur est un citoyen nommé Quintus Vettius Guticus, porteur d’un surnom ethnique (gothicus), unique en occident. Le formulaire votif, proche du texte précédent, permet donc de dater celui-ci des Julio-Claudiens.

Un autel gravé par le patron du vicus a aussi été découvert. Il commémore la donation d’un bois sacré par les decemlecti. Certains chercheurs pensent que le bois était rangé sous la protection de Borvo.

Parallèlement, il faut ici rappeler que le Temple dit de Diane à Aquae est considéré, à ce jour, par de nombreux spécialistes, comme un monument plus certainement consacré au dieu des sources thermales826. Divinités très locales, Bormo et Borvo à Aix-les-Bains occuperaient, selon I. Tournié, la même place que Glanis et Glanicae à Glanum. Ce parallèle n’est pas dénué de fondements, les divinités liées aux sources pour leur caractère curatif étant très nombreuses en Gaule. Bormana, sa parèdre, est ainsi vénérée seule, dans l’Ain, à Saint-Vulbas, et est associée à Bormanus à Aix-en-Diois. Le dieu est enfin mentionné, associé à Damona sur trois autres inscriptions à Bourbon-Lancy et à Bourbonne-les-Bains.


Limetus et le sanctuaire de Châteauneuf. Inséré dans le très riche contexte archéologique de la Combe de Savoie, le sanctuaire de Châteauneuf, dont nous avons déjà longuement débattu, nous fait connaître un autre dieu indigène, exclusivement allobroge : Limetus. Dans ce temple double édifié au confluent de l’Arc et de l’Isère, les archéologues ont pu étudier une série de graffites rendant hommage à Mercure, Maïa, Rome, ou encore à différents empereurs dont Néron.

Parmi ces documents, plusieurs mentionnent Limetus, divinité locale, qu’aujourd’hui nous pouvons associer à Mercure. L’un d’eux est particulièrement intéressant. Sur une plaque de schiste, une dédicace à Limetus commémore l’agrandissement du sanctuaire. Il est le fait de deux dédicants Primus et Quartus, aux noms latins, qui sont sans doute des pérégrins. Comme il arrive parfois à l’époque des Julio-Claudiens, leurs noms précédent celui du dieu.

Limetus a une dénomination évocatrice pouvant se rapprocher du mot limes. Le sanctuaire se situant très près des Alpes cottiennes, le dieu allobroge en serait le gardien, en tant que protecteur de la frontière, caractère l’assimilant à Mercure, la divinité primordiale du panthéon viennois.

Même si les témoignages de Châteauneuf évoque une ferveur populaire, la richesse des dédicaces, l’importance du sanctuaire, la présence d’un théâtre, tout indique l’intervention de personnalités locales, et ceci dès le début du Haut-Empire.


L’énigmatique Vintius. Situé autour des rives du Rhône et du Fier, entre les antiques Genava et Augustum (Aoste), le pagus [Dia---] offre un visage religieux tout à fait singulier au sein du très riche panthéon allobroge. En effet, à l’inverse du reste de la cité où s’impose une grande diversité des témoignages, les découvertes dans cette préfecture marquent l’omniprésence sous le HautEmpire d’une seule et unique divinité : le dieu indigène Vintius.

A ce jour, les chercheurs n’y ont retrouvé ni ensemble monumental, ni document figuré, nos connaissances se limitant à une série de six textes épigraphiques, dont la portée est des plus originales. [...]

Les différents témoignages ont été retrouvés dans deux localités proches de l’actuelle frontière administrative entre les départements de l’Ain et de la Haute-Savoie.

[...]

Les déesses indigènes. Les divinités féminines indigènes sont plus nombreuses que leurs homologues masculins, mais elles n’ont pas forcément la même portée que ceux-ci auprès de l’aristocratie locale."



Lire la suite =>


*

*

bottom of page