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Le Sac de la Grue

Photo du rédacteur: Anne
Anne
il y a 2 jours
9 min de lecture


Autres noms : Sac-médecine -




Symbolisme :

Jean-Louis Michon, auteur de "La grande médecine des Ojibway" (résumés parus dans Société suisse des Américanistes, Bulletin, mars 1964, n°27 et septembre 1964, n°28) explique ce qu'est le sac-médecine dans cette tradition amérindienne :


"Parmi les objets sacrés associés au culte Midé, certains ont un caractère privé : ils sont la propriété de l'affilié, une sorte de prolongement ou d'idéalisation de sa personne. Tel est le cas des sacs et des poteaux-médecine.

Les sacs-médecine (Midéwayan ; angl. medicine bags) (1) sont à la fois le signe du grade atteint par le membre de la Midéwiwin et un réceptacle d'influences sacrées. Ils sont confectionnés avec la peau ou une partie de l'animal qui symbolise tel échelon de la hiérarchie initiatique : loutre, belette, vison ou castor (animaux de la surface terrestre) pour le premier grade, dont la couleur est le blanc et qui correspond à l'est ; faucon (parfois hibou ou autre gibier à plumes) pour le deuxième grade, dont la couleur est le vert et qui correspond au sud ; hibou (ou, selon les loges : renard et animaux de même famille) pour le troisième grade, auquel correspondent le rouge (ou le jaune) et l'ouest ; enfin, une patte d'ours ou une peau d'ourson pour le grade supérieur, caractérisé par la couleur noire et orienté vers le nord. Chaque membre de l'Ordre possède un tel sac, qui est son bien le plus précieux ; il le porte sous ses vêtements ou, sinon, le dépose dans un emplacement discret où personne, pas même un enfant, n'oserait le toucher. Après sa mort, son sac est enterré auprès de lui.

Pendant le rite d'initiation, le sac-médecine est utilisé à la manière d'un fusil : le Midé le braque sur celui auquel il veut transmettre l'influence sacrée et le projette d'un mouvement rapide vers le point vital qu'il veut atteindre ; comme disent les Canadiens français, il « tire » ou « souffle l'esprit » ; le coup est si fort que le récipiendaire tombe à la renverse et, parfois, reste inconscient jusqu'à ce qu'o

n le ranime.

[...]

Note : 1) Qu'il ne faut pas confondre avec les « ballots-médecine » (pinjigosan ; anglais : medicine bundles). Ces derniers sont des morceaux d'étoffe contenant le ou les objets qui rappellent à leur propriétaire les pouvoirs obtenus au cours de son jeûne d'enfance ; ils ont donc un caractère beaucoup plus variable que les sacs-médecine et, en outre, ne sont nullement réservés aux Midéwininis (cf. Hilger, op. cit., p. 45)."

Dans La voie du chamane, Un manuel de pouvoir et de guérison (Éditions originale, 1980 ; nouvelle traduction française Mama Éditions 2011) Michael Harner explique l'importance des objets de pouvoir :


"Lorsque vous marchez dans les bois ou dans d’autres lieux sauvages, essayez de repérer des objets à inclure dans un lot chamanique. Des objets qui vous attirent pour des raisons qui ne sont pas clairement conscientes peuvent être, d’un point de vue chamanique, des objets de pouvoir dont l’aspect spirituel peut vous être révélé dans le Monde d’en bas par l’intermédiaire d’un voyage chamanique. En fait, vous avez peut-être collecté des objets de pouvoir depuis des années sans le savoir. Qu’en est-il de la patte de lapin de votre enfance ? Et du galet original ramassé sur la plage ? Ou encore de la plume que vous avez trouvée dans une prairie de montagne ? Ce sont tous potentiellement des objets de pouvoir, des objets aux associations et aux souvenirs puissants.

Un chamane peut regrouper de tels objets dans un lot de pouvoir ou de « médecine ». Il y inclut spécialement des objets rencontrés durant de puissantes expériences personnelles connectées au travail chamanique. Si vous avez une expérience visionnaire ou si vous ressentez du pouvoir à un endroit spécifique, regardez autour de vous et voyez si quelque chose de distinctif se trouve là pour que vous puissiez le mettre dans votre lot.

Nombre de chamanes conservent leurs objets de pouvoir, leur « médecine », dans une peau d’animal sauvage. Certains les gardent dans un sac en toile, une sacoche en cuir ou même une vieille boîte en carton. Un lot de médecine est quelque chose qu’un chamane garde enveloppé, et qu’il n’ouvre ou ne déroule en public que lors d’occasions rituelles. Les objets qui en font partie sont très personnels et, comme tout ce qui touche au pouvoir, il est préférable de ne pas les montrer ou de ne pas trop en parler ; cela se rapprocherait de la vantardise, et il pourrait en résulter une perte de pouvoir.

Les objets de pouvoir sont mnémoniques : lorsque le chamane ouvre son lot de médecine et manipule ses objets de pouvoir, ils raniment en sa mémoire les expériences chamaniques auxquelles ils sont reliés.

Tout petit objet peut être inclus dans le lot de médecine. Comme très souvent dans la pratique chamanique, ces décisions vous reviennent. Vous seul savez ce qui est important pour vous relativement à vos expériences personnelles du pouvoir. Lorsque vous êtes seul, ouvrez le lot et passez régulièrement en revue les souvenirs liés à son contenu, et cela spécialement lorsque vous vous apprêtez à faire du travail chamanique. Si un objet en particulier ne vous évoque plus d’émotions et de souvenirs puissants, rapportez-le à un endroit convenable dans la Nature. Vous n’en avez plus besoin."

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Marie Goyon dans Les amulettes à cordon amérindiennes, des objets métonymiques des êtres et conceptions du monde.. (In : Monique Manoha ; Alexandre Klein. Objet, Bijou et Corps. In-corporer., 2008)


"L’amulette jouera le rôle d’un symbole d’appartenance à son groupe, tout comme celui d’un témoin visible du lien intime et lui, invisible, entretenu avec les esprits ayant présidé à sa création. C’est une part de soi, mais également une véritable métonymie de son rapport au monde que l’on portera autour du cou, et qui sera ensuite bien souvent incorporée à cet autre objet de valeur évoqué plus haut : le « sac-médecine », petite sacoche ou sac, dont le contenu est individuel et secret, constitué au fur et à mesure des étapes franchies au cours de sa vie. On y trouvera par exemple une pierre, une mèche de cheveux, une plume, ou tout autre objet symbolique, dont la présence à elle seule convoquera la mémoire d’un évènement ou d’une personne importante, et préservera ainsi le lien tissé.

Dans son amulette ou son « sac-médecine », l’individu conserve bien plus que la relique de sa naissance : il se conserve lui-même tout entier, son histoire, ses croyances. De même, il pourra afficher, par l’intermédiaire du port de l’objet, son appartenance à sa famille, à son lignage, à sa tribu, puisque les codes employés dans le choix des motifs et des couleurs font partie d’un référentiel commun que nous avons déjà évoqué."

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Symbolisme celte :


Dans L'Oracle des Druides (1994 traduction française 2006) de Philip et Stephanie Carr-Gomm, on découvre le riche symbolisme de la grue qui nous amène au sac qui porte son nom :


"La Grue dans la Tradition

 

Comely Conaire s'endormit près de Tara des plaines ;

quand le bel homme intelligent s'éveilla,

   le sac en peau de grue pendait à son cou.

Extrait du cycle de Fionn.

[...]

Un texte irlandais très ancien raconte que le dieu de la mer Manannan possédait un sac en peau de grue dans lequel il transportait sa chemise, une bande de peau de baleine, les cisailles du roi d'Écosse, le casque du roi de Lochlain, les os du porc d'Assail et le crochet de forgeron de Goibne. Certains prétendent que ce sac en peau de grue devint par la suite le sac des remèdes druidiques, transportant les bâtonnets Koelbren qui servent à la divination. C'est aussi le symbole évident de l'utérus, la grue étant l'oiseau de la déesse."

Dans sa thèse de doctorat intitulée Le dieu celtique Lugus. (Sciences de l'Homme et Société. Ecole pratique des hautes études - EPHE PARIS, 2007)  Gaël Hily mentionne également le sac de la grue :


"Dans la littérature irlandaise, les traditions impliquant une grue sont assez nombreuses. Cet oiseau a souvent un aspect sinistre, est regardé avec suspicion et est une forme régulièrement prise par des femmes – en particulier des déesses – métamorphosées. Un exemple tiré du cycle ossianique nous intéresse en particulier. Il est question d’une sorte de sac nommé corrbolg, littéralement « sac à grue », qui est mentionné dans un lai du Duanaire Finn. L’histoire est la suivante : Aoife, fille de Delbhaoth, éveille la jalousie d’une rivale, Iuchra, qui la change en grue. Iuchra prédit que sa victime sera une grue dans la demeure de Manannán pendant deux cents ans. Elle dit ensuite qu’on fera un sac avec sa peau de grue aussitôt après sa mort et qu’il servira à contenir les trésors des dieux et d’autres objets légendaires. Puis le poème énumère les possesseurs de la corrbolg :


Longtemps la corrbholg appartint à l’héroïque Lugh Lámfhada,

Jusqu’à ce que finalement le roi fut tué par les fils de Cearmaid Milbheóil.

(Ro bhoí inn corrbholg ré fada ag Lugh láochda lamh-fada

No gur thuit in rígh fo deóidh le macaibh Cearmada Milbheóil.)


Puis elle a appartenu aux fils de Cermaid, à Manannán et à Conaire Mór. Cette tradition sur ce « sac-grue », certainement d’origine ancienne, est pour nous instructive dans la mesure où elle présente Lug comme l’un des possesseurs de ce curieux objet."

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Dans Animaux totems celtes, Un voyage chamanique à la rencontre de votre animal allié (2002, traduction française : Éditions Vega, 2015), John Matthews établit le lien entre le sac de la grue et le sac-médecine :


"Dans un conte similaire, Fionn, le sac en peau de grue et le saumon de sagesse, on apprend comment une femme, Aoife, fut transformée en grue par une rivale jalouse. Dès lors, le dieu de la mer Manannan mac Lir s'occupas d'elle jusqu'à sa mort, après quoi il fit faire avec sa peau, un sac où il conserva un certain nombre d'objets mystérieux. Cela rappelle le sac traditionnel du chaman, dans lequel sont rassemblés ses objets de guérison. Par la suite, Fionn vient à posséder ce sac."

Dimitri Nikolai Boekhoorn, auteur d'une thèse intitulée Bestiaire mythique, légendaire et merveilleux dans la tradition celtique : de la littérature orale à la littérature écrite : étude comparée de l'évolution du rôle et de la fonction des animaux dans les traditions écrites et orales ayant trait à la mythologie en Irlande, Ecosse, Pays de Galles, Cornouailles et Bretagne à partir du Haut Moyen Âge, appuyée sur les sources écrites, iconographiques et toreutiques chez les Celtes anciens continentaux. (Université Rennes 2 ; University Collège Cork, 2008) ajoute encore quelques éléments à cette légende celte :


"La tradition irlandaise connaît le corrbolg, un célèbre « sac de grue », un sac non pas fait à partir du tégument d’une grue, mais avec la peau d’une déesse : la femme du dieu Manannán, Aífe, est transformée en grue par le jaloux Iuchra. Après avoir vécu pendant deux cents ans dans la maison de Manannán, elle meurt et son mari emploie sa peau pour en faire un sac qui contient des objets qui lui sont précieux. On a suggéré que ce sac contenait également les lettres de l’alphabet oghamique. Les chiffres oghamiques s’inspirent peut-être des pattes de grues volantes. Nous avons constaté supra qu’il paraît exister un lien symbolique entre la grue, la harpe et l’alphabet oghamique.

Dans le Cycle de Finn (ou Cycle Ossianique ou encore Cycle de Leinster) se trouve un récit concernant les enfances de Finn. Dans ce texte, on nous décrit une fois de plus un ‘Sac aux Trésors, un sachet fait de la peau d’une grue, et qui contenait des joyaux de grand prix, des armes magiques et des choses étranges, venant des temps anciens où fées et Gaëls se battaient pour la royauté de l’Irlande.’ Si le dit Cycle de Finn est en quelque sorte un cycle de récits héroïques, liés à l’initiation guerrière, il comporte clairement des éléments mythologiques, restes d’anciennes croyances païennes. Est-ce un fait significatif que le « Sac aux Trésors » est fait en une peau de grue ? A notre avis, c’est le cas. Si c’est une tâche difficile et hasardeuse que de vouloir retrouver le sens exact de cette symbolique animale, il est clair que la dimension surnaturelle de l’objet est soulignée par le tégument de l’oiseau aquatique. Birkhan suggère que la grue pouvait ainsi symboliser la richesse. Nous supportons cette idée, mais nous voudrions mettre cette symbolique en relation avec l’ensemble des emblèmes de la grue."

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Rituel :


Daisy et Julie Bodin, autrices de Rituels d'éveil de la femme sacrée (© Éditions Eyrolles, 2021) proposent des rituels spécifiques pour honorer le Vivant et le Mystère. En particulier elles proposent un rituel de la Joie qui nécessite l'emploi d'un sac médecine :


"LE SAC MEDECINE


Issu des vieilles traditions, le sac médecine est une sorte d’amulette qui protégeait la personne ou encore les tribus. Petite pochette en cuir, le sac médecine renfermait l’histoire personnelle de la personne. Au fil des rites de passage, des expériences et des sagesses acquises de la vie, chacun remplissait son sac d’objets sacrés (os, plumes…). Le sac médecine faisait alors référence à la force spirituelle de l’histoire de chacun, de sa vie.

Certains sacs médecine renfermaient également des plantes comme la sauge qui avait pour rôle de protéger et de faciliter la communication subtile. Ils permettaient également de réaliser des offrandes au Grand Esprit.

Le sac médecine était porté pour donner de la force et du courage mais aussi pour garder auprès de soi les sagesses acquises au cours de la vie. Le sac était aussi parfois conservé près de soi durant la nuit afin de pouvoir se connecter aux esprits par les rêves."

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