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Le Quassia

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 24 nov. 2021
  • 10 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 févr.




Autres noms : Cassia amara - Arbre de vie - Bois divin - Couachi - Quinine de Cayenne -

Piraena excelsa -




Botanique :





Vertus médicinales :


Marc-Alexandre Tareau et Guillaume Odonne, auteurs d'un article intitulé "Médecines créoles guyanaise et haïtienne face au Covid-19. Adaptation des phytothérapies et rejet de la vaccination." (In : Revue d’ethnoécologie, 2023, no 24) essaient d'analyser l'usage du quassia lors de la pandémie du Covid-19 :


Depuis plusieurs décennies maintenant, les études d’anthropologie au sujet des médecines créoles ont essayé de rendre plus intelligible l’intrication des maladies (et la prise en charge thérapeutique qui en découle) dans ces systèmes de pensée (Benoist 1996, Bougerol 1978, Grenand et al. 2004, Peeters 1979, Vilayleck 2002), restituant leur dignité à des perceptions émiques et à des pratiques médicinales issues de systèmes classificatoires largement différents des catégories biomédicales conventionnelles (Staub et al. 2015). Ainsi, la question de l’adaptation de systèmes médicinaux locaux à une pathologie émergente comme l’est le Covid-19 peut s’avérer particulièrement éclairante pour comprendre les aspects dynamiques et innovants de ces systèmes sujets à des mutations constantes (Ladio & Albuquerque 2014, Tareau et al. 2021). La littérature en ethnobiologie a d’ailleurs clairement révélé que les populations du monde entier se sont majoritairement tournées vers les phytothérapies et les remèdes locaux comme première solution contre le Covid-19 (Pieroni et al. 2020, Vandebroek et al. 2020).

En Guyane française, société caractérisée par une importante diversité culturelle, formée de communautés amérindiennes, noires-maronnes, créoles et migrantes plus récentes (Piantoni 2011), et où existent des pratiques de phytothérapies très diversifiées et dynamiques (Tareauet al.2020), peu de données sont pourtant disponibles à ce sujet. Dans ce département d’outre-mer, le groupe culturel des « Créoles guyanais » est un groupe cosmopolite issu d’un « syncrétisme originel » entre des apports culturels européens, africains et amérindiens (Whittaker 2002) qui lui a donné naissance durant la période coloniale. Entre le XVIIe et le XIXe siècle, l’administration coloniale, les plantations esclavagistes et les missions religieuses intègrent en effet peu à peu, dans l’objectif de les « assimiler », des peuples autochtones et des marrons que le projet colonial rejette pourtant en tant que membres à part entière de la société guyanaise (Mam Lam Fouck & Anakesa 2013). Le monde créole n’a cessé d’« absorber » ensuite d’autres populations migrantes, en particulier celles en provenance des Petites Antilles dont la venue avait pour moteur principal l’exploitation aurifère (Stroebel 1999). Aujourd’hui, les Créoles guyanais constituent, d’un point de vue politique et socio-économique, un groupe dominant dans la société guyanaise, fortement présent dans les sphères politique et économique (Hidair 2008). Au contraire, les migrants originaires d’Haïti dont l’importance numérique n’a cessé de croitre ces dernières années en Guyane1, sont pour leur part largement confrontés à des problèmes d’intégration importants (Calmont 2021, Laëthier 2011), à des conditions de vie souvent précaires (Auburtin 2006), ainsi qu’à des difficultés d’accès aux soins récurrents (Carde 2016).

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Le Covid-19, une « maladie à fièvre » : L’une des premières observations qui se dégage de l’enquête est que dans les nosologies créoles le Covid-19 semble s’inscrire dans la macro-catégorie des « maladies à fièvre ». En effet, sur la base d’une analogie symptomatologique, avec comme symptôme majeur la fièvre, cette maladie a rapidement été assimilée dans ces systèmes de représentations médicales à d’autres pathologies provoquant de fortes fièvres telles que le paludisme, la dengue, le zika ou encore le chikungunya, regroupées dans la même catégorie de lafyèv (krg/krh) qui, dans les représentations médicales populaires, est considérée comme une maladie à part entière, bien plus que comme un simple symptôme. Ainsi, tant dans la conception ethnomédicinale créole guyanaise qu'haïtienne, le Covid-19 ne semble pas être perçu comme une entité absolument nouvelle et les personnes interrogées ne semblent pas très inquiets au sujet d’une maladie qui leur paraît déjà appréhendée, du moins du point de vue des symptômes.

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Concernant les remèdes domestiques employés contre le Covid-19 – comprenant des plantes cultivées, cueillies ou achetées par les usagers eux-mêmes – 62 espèces ont été citées comme ayant été consommées [...].

Des préférences communautaires peuvent néanmoins être dégagées. En effet, chez les Créoles guyanais, Quassia amara (krg : kwachi) est de loin l’espèce qui revient le plus fréquemment.

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L’omniprésence des plantes et préparations amères : En réponse à l’inscription du Covid-19 dans la catégorie nosologique des maladies à fièvre, les plantes et les arrangements amers sont largement mobilisés dans la lutte – préventive ou curative – domestique contre le Covid-19. En effet, la fièvre est considérée dans les schèmes de représentations médicaux de ces deux ethnomédecines créoles (Grenand et al. 2004, Tareau et al. 2021) comme le résultat d’un « sang sale » (krg : disan sal ; potentiellement souillé par un virus, par exemple) que seule l’absorption de plantes amères peut permettre de « nettoyer » (Tareau 2019, Vilayleck 2002).

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Par ailleurs, l’autre caractéristique importante de ces plantes amères, et qui explique également l’importance de leur utilisation, c’est que non seulement elles sont considérées comme curatives (donc elles ont été employées par les personnes qui ont été atteintes par la maladie) mais elles sont également perçues comme préventives, ce qui pousse de nombreuses personnes à les consommer de façon prophylactique.

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Des divergences apparaissent néanmoins entre les deux groupes culturels dans le choix des espèces amères mobilisées, mais également en termes de préparation. Ainsi, il apparaît que les Créoles guyanais privilégient les espèces Quassia amara (krg : kwachi), Geissospermum laeve (krg : maria kongo) et Tinospora crispa (krg : lyann anmè), tandis que les Créoles haïtiens, eux, emploient surtout l’espèce subspontanée Momordica charantia (krh : asosi, yesken) qui constitue par ailleurs un véritable marqueur identitaire au sein de la communauté diasporique haïtienne (Tareau et al. 2022, 2021). [...]

L'utilisation majeure de Quassia amara chez les Créoles de Guyane n'est pas surprenante. En effet, en outre du fait d’être la cinquième plante médicinale la plus employée sur le littoral guyanais (Tareau 2019), et également bien citée chez les Palikur contre le paludisme (Odonne et al. 2021a), cette espèce originaire d'Amérique centrale et introduite en Guyane au XVIIIe siècle (Odonne et al. 2021b) est depuis longtemps utilisée par les populations locales pour lutter contre le paludisme, au point d’être parfois appelé « quinquina de Cayenne » en référence aux vrais quinquinas (Cinchona spp.) qui ont largement été employés contre cette maladie au XVIIe et XVIIIe siècles (Boumediene, 2016, Odonne et al. 2021b). Comme observé également dans d’autres contextes (De Meyeret al., 2022), l'analogie symptomatologique partielle entre le paludisme et le Covid-19 explique donc sans doute le choix de Q. amara comme espèce de prédilection tant dans la prévention que pour le traitement de cette dernière maladie :

« On sait que cette plante-là est efficace contre le chik, la dengue, le palu, etc. Donc naturellement, on se dit que si c’est bon contre ces maladies, ce sera bon contre le Covid aussi. »

Homme créole guyanais, 62 ans, Cayenne.


Mais la sélection de cette espèce est probablement aussi liée à l'engouement pour l’hydroxychloroquine et à la controverse mondiale autour de cette molécule (Lasco & Yu 2022). En effet, ce premier amalgame existant entre Q. amara et la quinine tirée des quinquinas s’est vu doublée, selon certaines affirmations recueillies, d’une seconde confusion associant la quinine à l’hydroxychloroquine (qui en est un dérivé hémisynthétique), un moment vanté par certains contre le SARS-CoV-2 :


« Raoult soignait ça très bien avec l’hydroxychloroquine, comme le palu. Donc si ces plantes sont bonnes contre le palu elles seront bonnes contre cette maladie puisque ce sont les mêmes symptômes. » Homme créole guyanais, 57 ans, Saül. 


« L’hydroxychloroquine c’est dans le kwachi [Quassia amara]. Nous on a la chance d’avoir directement la plante, donc pourquoi aller prendre des médicaments d’hôpital. L'amer en général, c’est bon pour le sang, ça tue les virus. » Homme créole guyanais, 37 ans, Matoury.


Cet attrait pour l’amertume s’inscrit dans une perspective dualiste ou le « chaud » s’oppose au « froid », liée à la nature humorale des médecines créoles (Moretti 1991, Peeters 1982, Tareau 2019) : l’amer est froid, contrairement au salé ou au piquant qui sont chaud, et le remède doit être de nature opposé à la nature perçue de la maladie. Ici, la fièvre (symptôme chaud par excellence) semble l’emporter sur les symptômes respiratoires qui peuvent être ambigus dans leur acception humorale.

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Les sirops font aussi partie des remèdes régulièrement cités. Si ces préparations à la viscosité élevée constituées par la dissolution (à chaud) d’une forte quantité de sucre, souvent de canne, dans de l’eau, sont classiques dans les médecines créoles, des sirops à base de plantes amères ont fait leur apparition. Les recettes communes dans ces médecines ont été mentionnés mais, de façon plus originale, des sirops à base de Geissospermum laeve ou de Quassia amara, alors qu’ils ne constituent pas un mode d’administration ordinaire concernant ces espèces, nous ont ici été cités. Ils signent donc l’alliance de formes galéniques préconisées contre les affections respiratoires à des espèces fébrifuges, témoignant des capacités d’adaptation et d’invention des pratiquants. Il n’est pas impossible cependant que l’usage des sirops soit également une réponse de contournement des interdits sur l’alcool imposés par certains groupes religieux évangéliques.

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Symbolisme :


Dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Troisième série, Q-T. Tome premier, QUA-RAD / (Paris, L. Masson et Asselin, 1885) de A. Dechambre puis L. Lereboullet (dir.) :


Le quassia a beaucoup perdu de la vogue dont il a joui à la fin du siècle dernier, c'était alors le bois divin, l'arbre de vie (Patris). Le marquis de Turgot (1770), faisait venir de Surinam dans notre colonie de Cayenne des pieds de la plante salutaire qui devait guérir tous les maux, et qui arrivait en Europe avec la réputation d'un antiseptique puissant, d'un antipériodique supérieur au quinquina lui-même.

Emma Faucon, dans Le Langage des fleurs (Théodore Lefèvre Éditeur, 1860) s'inspire de ses prédécesseurs pour proposer le symbolisme des plantes qu'elle étudie


Quassi - Reconnaissance.

Le quassi est un arbuste de Surinam, dont les vertus ont été mises en lumière par un nègre nommé Quassi. Cet homme, pour témoigner sa reconnaissance à un officier hollandais, son bienfaiteur, lui révéla les propriétés fébrifuges de la racine, dont il se servait secrètement pour guérir les fièvres intermittentes pernicieuses. Le naturaliste Linné donna le nom du nègre à l'arbre qu'il avait fait connaître.

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Selon Armand Bouquet, auteur de "Féticheurs et médecines traditionnelles du Congo (Brazzaville)." (In : O.R.S.T.O.M. n°36, Paris, 1969) :


Parmi les autres espèces considérées comme sacrées signalons Ficus thonningii, Anonidium mannii, Quassia africana, etc. Comme aucune tradition, ni légende n'existe à ce sujet, il est impossible de savoir d'où provient le caractère religieux de ces plantes qui n'ont par ailleurs rien de particulièrement remarquable, ni dans leur port, ni dans leur forme, ni par leurs sécrétions.

Chez les Laadi, l'offrande consiste le plus souvent en une pièce de monnaie (cinq ou dix francs) qui est enterrée au pied de l'arbre : Mbôsi et Kôta se contentent de planter autour de la plante 3 ou 4 bâtonnets symboliques; je n'ai vu que deux fois, dans la région de Brazzaville allumer des bougies au pied de l'arbre.

Plus rarement l'offrande est constituée Dar une libation de vin de al me ou de nourriture: elle est parfois représentée par un simple morceau de noix de cola.

Le cadeau ne suffit pas, le féticheur est tenu d'expliquer à la plante ce qu'il attend d'elle : (( je viens te chercher pour que tu fasses telle ou telle chose » ou encore « je viens te prendre pour un tel qui souffre de telle maladie »; c'est parfois aussi à l'esprit de l'arbre que l'on s'adresse en lui demandant telle ou telle chose.

Au moment de la récolte, le féticheur doit parfois revêtir un costume particulier (M ... V... de Mpassa s'habille de blanc, dans certaines occasions N... S... de Boundji doit au contraire se mettre tout nu) et le plus souvent opérer seul à un moment bien déterminé : par exemple en pleine nuit. ou avant le premier chant du coq ou bien au contraire au lever du soleil : c'est-à-dire au moment où les mauvais esprits sont répandus dans la forêt, à celui où ils regagnent leur tanière, ou au contraire lorsque les forces vitales bénéfiques font leur apparition.

[...]

Quassia africana (Baill.) Baill : [...]

Les Koongo nord-occidentaux sont les principaux utilisateurs de cet arbre : la décoction des écorces ou des feuilles est prescrite en boisson comme traitement des affections gastrointestinales, des débuts de hernie ou comme vermifuge. Celle de racines est absorbée par doses fractionnées dans le courant de la journée dans les cas d'emphysème et de broncho-pneumonie. Séchées puis pulvérisées les écorces de racines servent à panser les plaies. Délayées dans de l'eau bouillante, elles sont utilisées sous forme de bains de vapeur comme fébrifuge et antirhumatismal.

Dans la région de Makoua, la plante est considérée comme très toxique et n'est employée qu'à l'extérieur comme pédiculicide. Les Babinga s'en servent comme vermifuge, tandis que les Téké font boire le jus des feuilles aux femmes qui ont des règles douloureuses, et la tisane d'écorces aux malades atteints de gonococcie.

Presque partout l'arbre est considéré comme possédant de grands pouvoirs magiques : il ne faut pas oublier, avant de récolter feuilles ou écorces de lui offrir une pièce de monnaie et de lui faire une prière en expliquant ce qu'on attend de sa puissance. Suspendu au linteau de la porte d'entrée, il interdit l'accès de la maison aux esprits, au-dessus du lit du malade il le protège des mauvais génies et des sorciers.

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Pour Scott Cunningham, auteur de L'Encyclopédie des herbes magiques (1ère édition, 1985 ; adaptation de l'américain par Michel Echelberger, Éditions Sand, 1987), le Quassia (Cassia amara et Piraena excelsa) a les caractéristiques suivantes :


Pouvoirs : Amour ; Protection.


Utilisation rituelle : Le Quassia amara, petit arbre guyanais, fournit le bois de Surinam qui, pulvérisé, entre dans la composition de certains parfums à brûler.

Le Quassia de la Jamaïque (P. excelsa) est brûlé en copeaux lors des cérémonies rituelles. Il se consume lentement en dégageant une fumée fauve, légèrement amère. Les magiciens italiens le préféraient souvent à l'oliban.


Utilisation magique : Le bois des deux Quassias, rouge, très amer au goût, est employé seul ou en mélange dans des charmes d'amour.

Après un jeûne de trois nuits, dans la quatorzième nuit de la quinzaine obscure, prenez un charbon d'un bûcher funéraire et, à l’embranchement de quatre chemins, faites un feu avec du bois de Quassia ; offrez au brasier un poisson et un krikara (sorte de perdrix) ; mettez les cendres dans une capsule, mêlez-y de l'orpiment et du sang cardiaque d'un coq, et répandez cela sur le lit et dans la maison de votre ennemi ; il ne restera pas dans le même village que vous (Pakistan oriental).

L'affaire du Quassia amara : histoire d'une biopiraterie

Gérard Collomb, "L’affaire du Quassia amara : jeux et enjeux politiques en Guyane, du global au local." (Recherches amérindiennes au Québec, 2018, vol. 48, no 1-2, pp. 193-200 ) =>

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