Le Paxille enroulé
- Anne

- 24 mai 2023
- 19 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 févr.
Autres noms : Paxillus involutus - Bolet à lamelles - Chanterelle brune - Roulette russe - Paxille à bords enroulés - Paxille involuté -
Mycologie :
Dans l'ouvrage intitulé Champignons (Sélection du Reader's Digest, 2007), on trouve une description qui montre l'évolution de l'appréciation de la toxicité des champignons :
Le chapeau de cette espèce varie de 2 à 20 cm de diamètre selon la richesse du terrain où il pousse. Sa couleur est d'un brun ocracé uniforme, et il présente d'habitude une légère dépression en son centre quand il est complètement développé. Le centre du chapeau est légèrement visqueux par temps humide, tandis que la marge est plutôt veloutée et régulièrement marquée de stries radiales, qui sont les marques que lui ont imprimées les lamelles à mesure qu'elle s'est déroulée. En effet, le développement de ce chapeau est particulier. Pour s'étaler, le chapeau, d'abord ramassé sur lui-même, se déroule vers l'extérieur, et c'est ce qui vaut au Paxille son adjectif spécifique d'involutus, qui signifie « enroulé ». Le pied, de 4 à 10 cm de long, peut avoir de 2 à 30 mm d'épaisseur. Il est à peu près cylindrique, mais souvent élargi à la base. Celle-ci est parfois arrondie en forme de bulbe plus ou moins marqué. Le pied est terminé par des filaments grossiers qui sont en rapport immédiat avec les racines des arbres auxquels il est associé par ses mycorhizes. Sa chair est de couleur jaune nankin, molle et humide. Sa saveur est légèrement aigrelette, et son odeur insignifiante, simplement un peu terreuse. L'habitat de ce Paxille se trouve sous tous les arbres, mais avec une préférence marquée pour les bouleaux et les peupliers, sous lesquels il atteint sa taille maximale. On le trouve depuis la fin de l'été jusqu'au début de l'automne. Le genre Paxillus compte d'autres espèces: une tout à fait inoffensive à saveur assez amère, le Paxillus atrotomentosus (Paxille à pied noir, Paxille à pied velouté) et une forme plus ou moins naine, Paxillus filamentosus (Paxille des aulnes).
Identification : Chapeau très variable de taille, brun visqueux au milieu, à bords enroulés au début, à lamelles séparables sous la pression des doigts. Pied cylindrique épaissi à la base. Chair jaune et aqueuse, acidulée. Saveur aigrelette. Odeur insignifiante.
Confusion : Il ne semble pas qu'on puisse confondre le Paxille enroulé avec une autre espèce, sinon peut-être au premier abord avec de gros Lactaires bruns, mais ceux-ci ont des lamelles claires et donnent un lait acre, qui n'existe chez aucune des trois espèces de Paxilles.
Cette espèce est comestible une fois cuite, quoique peu sapide et noircissant à la cuisson. Mais on s'est aperçu qu'elle était mortelle crue, comme en a fait l'expérience le mycologue autrichien F. Neumann (1900-1945), qui, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, n'ayant plus rien à manger et ne disposant plus de combustible pour les faire cuire, consomma des Paxilles crus et en mourut.
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Dans Les champignons mortels d'Europe (Éditions Klincksieck, collection De Natura Rerum, 2015), Xavier Carteret brosse le portrait du Paxille enroulé :
Le caractère remarquable de ce champignon est - son nom l'indique - le fort enroulement du chapeau sur ses bords. Le retroussement persiste souvent sur les exemplaires les plus âgés, qui peuvent atteindre 15-20 cm de largeur. Le paxille enroulé se reconnaît par ailleurs à sa teinte brune, brun jaunâtre, plus ou moins mêlée de nuances olivacées sur le chapeau. Ses lamelles, toutefois plus pâles dans la jeunesse et d'un jaunâtre plus vif par la suite, se salissent spontanément de brunâtre ou de brun roussâtre (effet fortement accentué au toucher) ; serrées, décurrentes, formant volontiers des sortes de « mailles » près du pied, elles ont enfin la particularité de se séparer très facilement de la chair, à la manière des tubes chez les bolets. Le pied, qui parait souvent court, est plus foncé à sa base, brun rougeâtre. La marge enroulée du chapeau présente des cannelures, parfois très marquées.
Il s'agit d'un champignon extrêmement commun, poussant sur des terrains pauvres en calcaire, en particulier sous les bouleaux ou les épicéas.
Toxicité : La consommation du paxille enroulé peut être fatale. Le « syndrome paxillien », complexe et déroutant, n'est pas encore cerné avec précision. L'intoxication est de type allergique : elle peut survenir brutalement, après des années de consommation sans inconvénients. Les premiers symptômes apparaissent rapidement (une à trois heures après l'ingestion) : coliques, nausées, douleurs lombaires, hypotension, puis destruction des globules rouges pouvant causer un blocage rénal. Contrairement à une opinion encore répandue, la cuisson de ce champignon ne supprime en rien le risque d'empoisonnement.
Robert Hofrichter, auteur de La Vie secrète des champignons (Güthersloher Verlagshaus, 2017 ; Éditions Les Arènes, 2019 pour la traduction française) nous présente le paxille enroulé :
Un tueur silencieux : le paxille enroulé
Le paxille enroulé, avec son chapeau marron à la marge fortement enroulée, est la parfaite illustration de cette situation. L'on sait depuis toujours que ce champignon ectomycorhizien, très répandu et vivant en symbiose avec de nombreux feuillus et conifères, est dangereux lorsqu'il est consommé cru ; ses hémolysines et hémagglutinines peuvent provoquer des gastroentérites graves, voire mortelles. Cuit, il était au contraire réputé comestible. En dépit de la multiplication, dès le début des années 1960 des témoignages d'intoxications inexpliquées faisant suite à sa consommation, il fallut encore attendre de nombreuses années avant que le grand public soit alerté du danger et qu'apparaissent les mises en garde idoines dans les guides usuels. Quand j'étais enfant, il était encore très courant de manger des paxilles enroulés. Certains cueilleurs les préféraient même aux cèpes parce qu'il sont très parfumés et qu'ils se prêtaient à la préparation d'un plat rappelant fortement le goulash. On peut supposer que ce plat fut à l'origine du décès d'un nombre non négligeable de mycophages, dont les proches ou les médecins ne s'expliquèrent alors pas la cause. Car le paxille enroulé est un tueur silencieux, qui fait son œuvre lentement : il ne tue souvent qu'au bout de plusieurs mois, parfois même de plusieurs années. Il fallut le traitement de deux cas à Hanovre en 1971 pour qu'une équipe de médecins parvienne à élucider le mécanisme d'intoxication. Les chercheurs tombèrent alors des nues : l'action du paxille enroulé était en effet complétement différente de celle des autres champignons vénéneux, raison pour laquelle il avait pu passer si longtemps pour inoffensif. Le syndrome paxillien, appellation du tableau clinique qu'il provoque, n'apparaît le plus souvent qu'après ingestion répétée du champignon. Il n'est pas simplement causé par une toxine, mais par un allergène responsable de la formation d'anticorps dans le sang du consommateur. Dès lors, ces complexes antigènes-anticorps se déposent dans les globules rouges et occasionnent leur destruction. Il s'ensuit une anémie qui peut avoir une issue mortelle des années plus tard.
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Usages traditionnels :
François Malaisse, André De Kesel, Françoise Begaux et al. auteurs de "A propos des champignons comestibles du Tibet centro-austral (RP China)." (Geo-Eco-Trop : Revue Internationale de Géologie, de Géographie et d'Écologie Tropicales, 2007, vol. 31) s'intéressent à la mycophagie des Tibétains :
"De façon générale les arbres et le bois sont traduits par le terme « ching », tandis que « djang » se rapporte à une parcelle boisée, plantée par l'homme, tels des boisements en saules ou en peupliers. C'est ainsi que « chingba », littéralement le goitre de l'arbre, concerne un polypore dont l'aspect rappelle celui du goitre. Il a été observé sur saules, la consommation de cet ethnotaxon, un Tyromyces, doit être confirmée. Par contre, la consommation de « djang-sha », ou « champignon de l'arbre » n'est pas rare. Ce champignon rougeâtre est encore appelé « marcha ». Il est de plus en plus commercialisé, principalement le long des axes routiers et en ville pour des chinois des autres régions. Il s'agit de Paxillus involutus."
Historique de la toxicité :
Aurélie Roux, autrice d'une thèse intitulée Intoxications par les champignons réputés comestibles. (Sciences pharmaceutiques. Université Joseph Fourier, Grenoble, 2008) détaille les étapes qui ont conduit à requalifier la comestibilité du paxille :
"Cette espèce a longtemps été consommée, notamment en Europe de l'Est, où elle pousse en abondance. Elle était considérée comme comestible, à la condition d'être cuite, et l'on trouve encore des fourchettes de gustativité dans les anciens ouvrages. Pourtant dès 1919, un article mentionnait une éventuelle toxicité et mettait en garde contre deux espèces parmi les plus consommées : Paxillus involutus et Paxillus atrotomentosus. L'effet toxique de la première espèce serait lié à une consommation presque exclusive, elle entraînerait des embarras gastriques et un malaise avec impression de vertiges. Puis de nombreux articles des années 30 ont jeté un doute prononcé sur le caractère comestible (MICHELOT, 1986). En 1944, on rapportait le décès d'un célèbre mycologue, le docteur Schaffer, après ingestion de paxilles bien cuits (AZEMA, 1984).
Après la Seconde Guerre Mondiale, la consommation de ce champignon a augmenté fortement en Europe de l'Est, car le besoin de nourriture était criant. En 1945, dans la seule ville de Berlin affamée, on a relevé 50 intoxications et 17 décès (AZEMA, 1984). Dans les années 50 à 60, en Pologne, où il est très répandu, il est considéré comme responsable du tiers des empoisonnements fongiques (MICHELOT, 1986), et a causé entre 1957 et 1962 autant d'intoxications (soit 70) que l'amanite phalloïde (AZEMA, 1984).
En 1963, des chercheurs allemands ont rapporté des cas d'intoxications mortelles à la suite d'ingestion de paxilles cuits, mais d'après eux, il ne s'agissait que de « vieillards de santé délicate » (AZEMA, 1984). En 1964, au premier Congrès de Lutte contre les Poisons à Tours, sa nocivité est clairement démontrée. Mais il faudra attendre 10 ans pour l'officialisation de cette déclaration (MICHELOT, 1986). Dès 1965, on a signalé en France les nombreux accidents causés en Europe Centrale, et on a proposé de considérer cette espèce comme un toxique dangereux pouvant entraîner la mort (AZEMA, 1984). En 1967, on a isolé de Paxillus involutus l'involutine, une dicyclopenténone thermolabile, sans en connaître le rôle.
En 1971 enfin, on a mis en évidence des anticorps spécifiques contre des extraits de Paxillus involutus dans le sérum de deux malades intoxiqués (MICHELOT, 1986).
[...]
Le mécanisme immuno-allergique a trois arguments en sa faveur : la consommation de ce champignon pendant de nombreuses années sans signe apparent de toxicité, l'apparition individuelle des symptômes, et la mise en évidence d'anticorps spécifiques « anti-extraits paxilliens ». Tout se passe comme si l'ingestion répétée de ce champignon provoquait l'apparition dans certains organismes humains d'anticorps dont l'action, de type hémolytique, serait néfaste sur les globules rouges. Les conséquences seraient de plus en plus importantes après chaque ingestion, entraînant une anémie hémolytique et une tubulopathie (AZEMA, 1984).
Recommandations actuelles : L'intoxication par le paxille enroulé est originale :
elle survient après une consommation prolongée et répétée ;
l'intervalle de temps entre l'ingestion et les premiers symptômes est court (de 1 à 3 heures contre 8 à 15 heures pour l'amanite phalloïde) ;
l'hémolyse aiguë associée à la mise en évidence des complexes immuns oriente vers une étiologie d'origine immuno-allergique (MICHELOT, 1986).
Toutes ces caractéristiques expliquent le temps qu'il a fallu pour reconnaître cette espèce comme toxique, et aussi les réticences des consommateurs habitués pour admettre le danger. Difficile en effet de croire qu'un champignon qu'on mange depuis des années peut se révéler tout à coup mortel. Aujourd'hui Paxillus involutus est classé dans les espèces mortelles, au même titre que l'amanite phalloïde."
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Greg A. Marley, auteur d'un ouvrage intitulé Chanterelle dreams Amanita nightmares - The Love, Lore, and Mystique of Mushrooms (Copyright © 2010 by Greg A. Marley) fait le point sur la toxicité du paxille enroulé :
"Le Poison Pax est l'un des derniers ajouts à la liste des champignons qui étaient autrefois considérés comme inoffensifs, voire appréciés, comme comestibles dans certaines régions du monde, et qui sont désormais considérés comme très toxiques. Il a longtemps été associé à des réactions toxiques mineures, telles que des troubles gastro-intestinaux, en Europe de l'Est, lorsqu'il était consommé cru ou insuffisamment cuit. Pendant plusieurs années, les experts en champignons savaient que cette espèce causait des problèmes lorsqu'elle était consommée crue, mais n'avaient pas impliqué le champignon cuit. Les Paxillus crus ou insuffisamment cuits sont souvent responsables de troubles gastro-intestinaux modérés à sévères, apparemment dus à la présence d'une toxine thermolabile qui est désactivée pendant la cuisson.
Les amateurs de champignons européens ont une attitude très différente de celle des Américains à l'égard des maladies mineures causées par les champignons ; ils les considèrent comme un effet secondaire gérable lié à une alimentation à base de champignons variés. À plusieurs reprises, j'ai discuté avec des amateurs de champignons européens qui, avec un haussement d'épaules fataliste, normalisent les troubles gastriques occasionnels qui les affectent au cours de leur mycophagie.
La reconnaissance du lien entre le poison pax et l'anémie hémolytique sévère a été beaucoup plus lente à émerger. Même après que ce lien provisoire ait été établi, le fait que l'anémie frappait des personnes ayant réussi à consommer ce champignon constituait un obstacle majeur à l'attribution de P. involutus comme agent causal de la réaction hémolytique. Après la mort du mycologue allemand Dr Julius Schaffer en 1944, de sérieuses questions ont été soulevées concernant le niveau de toxicité de P. involutus. Le Dr Schaffer et sa femme avaient consommé un repas incluant le poison pax : il a alors rapidement développé vomissements, diarrhée et fièvre. Après son hospitalisation dans les vingt-quatre heures, ses reins, apparemment déjà compromis, ont commencé à défaillir et il est décédé deux semaines après son dernier repas de champignon, bien qu'il ait auparavant savouré avec sa femme de nombreux repas de poison pax. (Le Dr Schaffer est peut-être le seul mycologue professionnel de renom connu pour être décédé d'un empoisonnement aux champignons. Il n'est pas rare que des personnes passionnées par les champignons — qu'elles soient professionnelles ou amatrices dévouées — tombe malade après avoir mangé un champignon légèrement toxique, mais il est rare qu'un mycologue averti consomme un champignon vraiment mortel.)
Les premiers rapports de décès soudains par anémie hémolytique associés à la consommation de pax empoisonné ont été publiés dans les années 1960 et attribuaient les maladies et les décès à une toxine inconnue. Toutes les victimes ayant développé une anémie hémolytique avaient déjà consommé du pax empoisonné sans aucun problème grave, bien que beaucoup d'entre elles aient signalé des troubles gastro-intestinaux après le repas de pax qu'elles avaient mangé juste avant l'intoxication grave. Dans les années 1970, des scientifiques allemands ont déterminé que l'apparition rapide d'une intoxication sévère était due à une réponse immunitaire, et en 1980, le toxicologue allemand R. Flammer a découvert un antigène dans le champignon capable de stimuler une réponse du système immunitaire humain.
Voici ce que nous savons désormais du déroulement de l'empoisonnement au "poison pax", qui se termine par des conséquences graves. Pour certaines personnes, après une ingestion répétée de "poison pax", le corps réagit à un antigène inconnu présent dans le champignon et produit des anticorps IgG qui circulent ensuite dans le sang. Lorsqu'elles consomment leur prochain repas de ce champignon — ce qui peut survenir plusieurs mois après — des complexes anticorps-antigène se forment dans la circulation sanguine. Ces complexes se fixent à la surface des globules rouges circulant dans tout le corps, déclenchant la lyse cellulaire. Cette destruction rapide des globules rouges commence dans les deux heures suivant le repas et s'ensuit une augmentation rapide de l'hémoglobine libre dans le sang ainsi qu'une anémie générale. La baisse rapide de la pression sanguine qui en résulte peut parfois provoquer un choc, suivi de la formation de caillots sanguins dans le système vasculaire. Les victimes se plaignent généralement de douleurs lombaires alors que leurs reins sont surmenés en tentant de nettoyer les fragments cellulaires et l'hémoglobine libre du système, ce qui peut éventuellement entraîner une insuffisance rénale. Les cas graves ont conduit à de longues hospitalisations et, parfois, à la mort. Une intervention rapide pour soutenir la fonction rénale et éliminer les composants toxiques du sang peut aider à la récupération. Vers le milieu des années 1980, les médecins d'Europe centrale utilisaient la thérapie d'échange plasmatique pour débarrasser le sang des complexes antigène-anticorps comme méthode efficace pour sauver des vies, parallèlement à une réponse rapide pour atténuer les effets du choc. Néanmoins, la consommation de poison pax a conduit à un certain nombre de décès en Europe au fil des ans. La réaction antigène-anticorps ne se produit pas souvent, ni chez beaucoup de personnes ayant historiquement consommé ces champignons. Ce renforcement négatif intermittent pousse certaines populations rurales dans des pays comme la Pologne à continuer de consommer des poison pax malgré les avertissements concernant le danger encouru.
Aucun décès n'a été attribué au poison pax aux États-Unis. Cependant, Michael Beug rapporte qu'au moins deux cas d'empoisonnement grave impliquant trois adultes ont été rapportés aux États-Unis au cours des trente dernières années. Ces cas ont entraîné une insuffisance rénale et des symptômes associés. On peut se demander pourquoi nous devrions nous inquiéter d'un champignon rarement consommé aux États-Unis et avec seulement trois empoisonnements graves signalés en plus de trente ans ? Au-delà de la nécessité de sauver des vies, il y a le besoin de comprendre le déroulement de l'empoisonnement par le poison pax afin de pouvoir traiter les victimes dans ces cas rares et parce qu'il existe un risque que les cas deviennent plus fréquents à l'avenir. Dans le Nord-Est, le poison pax fait partie d'un grand groupe de champignons et de moisissures visqueuses que l'on trouve poussant dans le paillis de bois en nombre croissant ou sur une aire étendue. Bien que le poison pax soit une espèce mycorhizienne, se développant en étroite association symbiotique avec les racines des arbres, il semble également bénéficier de l'énergie libérée par la matière organique en décomposition dans le paillis de bois. Cette combinaison d'activité mycorhizienne et saprotrophe est probablement la norme chez de nombreuses espèces de champignons. À la fin de l'automne, j'ai observé d'importantes poussées de fructification du poison pax dans le paillis, généralement sous les bouleaux ou les arbustes. Dans plusieurs cas, de nombreuses dizaines de chapeaux étaient présentes dans une très petite zone. Cette abondance accrue pourrait représenter une menace pour les immigrants récents d'Europe de l'Est, les tout-petits et les personnes qui consomment des champignons sans connaissance adéquate des dangers.
Aujourd'hui, quiconque consulte un guide des champignons récemment publié apprendra la toxicité du poison pax. Cependant, les guides de terrain publiés avant 1980 aux États-Unis, et peut-être même plus tard dans certains pays d'Europe de l'Est, peuvent mentionner le risque de troubles gastro-intestinaux, mais ne signalent généralement pas le risque d'anémie hémolytique potentiellement mortelle. En 1902, Charles McIlvaine déclarait que P. involutus était « considéré comme comestible dans toute l'Europe et estimé en Russie ». René Pomerleau qualifiait ce champignon de « comestible » et représente les mycologues de son époque, bien que certains insistent sur la nécessité de le cuire. Après 1960, il est intéressant de constater que les messages sont contradictoires malgré la prudence qui commence à s'installer mais, à la fin des années 1980 enfin, un message clair concernant la toxicité s'impose. Voici un échantillon des recommandations des auteurs de guides de terrain au fil du temps :
1963 : « Inoffensif si cuite, de peu de valeur ; légèrement toxique pour certains lorsqu'il est cru. [Morten Lange and F. B. Hora, Mushrooms and Toadstools (New York : E. P. Dutton, 1963)].
1972 : « Il existe des récits contradictoires concernant la comestibilité de ce champignon brun terne. » [Orson Miller, Mushrooms of North America (New York : E. P. Dutton, 1972)]
1973 : « Bon à manger, mais toxique à l'état cru. Il est recommandé de blanchir ce champignon dans une très grande quantité d'eau pendant longtemps et de jeter l'eau de cuisson fortement colorée. » [A. Marchand, Champignons du Nord et du Midi, vol. 2 (Perpignan : Hachette, 1973)]
1974 : « Comestible, mais peu apprécié. Signalé comme très estimé en U.R.S.S. »
[A. H. Smith, The Mushroom Hunter’s Field Guide Revised and Enlarged. (Ann Arbor, University of Michigan Press, 1974)]
1977 : « ... toxique... Nature de la toxine : type III, gastro-intestinale. Elle doit être considérée comme dangereuse, car des décès ont été signalés. La toxine est apparemment plus puissante dans les spécimens crus. D'autres autorités citent des cas d'empoisonnement par cette espèce dus à une sensibilité allergique acquise progressivement qui peut un jour conduire soudainement à une hémolyse sévère, un choc et une insuffisance rénale aiguë après un repas à base de P. involutus. »
[R. Haard and K. Haard, Poisonous and Hallucinogenic Mushrooms, 2nd edition (Seattle : Homestead Book, 1977).
1981 : « Bien que cette espèce soit consommée dans certaines régions, dans d'autres parties de son aire de répartition, elle peut avoir un goût nettement acide et aigre. Selon certains rapports, elle peut provoquer une hypersensibilité acquise progressivement qui entraîne une insuffisance rénale. »
[Gary Lincoff, The Audubon Society Field Guide to North American Mushrooms (New York: Knopf, 1981)].
1982 : « Inoffensif s'il est cuit, légèrement toxique s'il est consommé cru ; à éviter de préférence. »
[A. M. Young, Common Australian Fungi (Sydney : UNSW University Press, 1982)].
1986 : « Dangereux ! Il est souvent consommé en Europe et par les Européens expatriés en Amérique, mais il peut provoquer une hémolyse et une insuffisance rénale s'il est consommé cru et parfois même lorsqu'il est bien cuit ! »
[D. Arora, Mushrooms Demystified (Berkeley, Calif.: Ten Speed Press, 1986)]
1987 : « Il existe des rapports contradictoires concernant la comestibilité de ce champignon ; en raison de cas d'empoisonnement signalés, nous l'avons classé comme espèce toxique. »
[A. Bessette and W. J. Sundberg, Mushrooms : A Quick Reference Guide to Mushrooms of North America (New York : Collier Macmillan, 1987)].
En général, les guides nord-américains et européens publiés après 1990 contiennent des mises en garde claires, mais ce n'est pas le cas de tous. Luigi Fenaroli, auteur d'un guide italien de poche sur les champignons publié en 1998 et intitulé Funghi, déclare : « Champignon comestible de bonne qualité (haute valeur), difficile à confondre avec d'autres espèces nocives. Il est également utilisé avec succès dans la préparation de champignons séchés. Certains auteurs ont signalé la toxicité potentielle de ce champignon s'il est consommé cru et recommandent de ne le manger qu'après une cuisson d'au moins 25 minutes, même si aucun cas n'a jamais été signalé dans les pays d'Europe du Sud. » Il est clair que cet auteur n'a pas suivi de près les rapports européens sur les intoxications aux champignons.
Je ne peux qu'espérer, compte tenu de la gravité potentielle de la réaction toxique, que nous ne verrons pas augmenter le nombre de cas d'intoxication par le poison pax dans les services d'urgence de notre hôpital. Quant à moi, que les choses soient claires, je ne recommande pas de cueillir et de manger le poison pax."
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Symbolisme :
Charlotte Richoux, autrice de « La roulette russe : le risque cru », (Topique, vol. 107, no. 2, 2009, pp. 91-104) éclaire pour nous les enjeux psychiques à l'œuvre dans le jeu de la roulette russe, surnom qu'on a donné au Paxille enroulé :
"La roulette russe est un jeu consistant à mettre une cartouche dans le barillet d’un revolver, à tourner ce dernier de manière aléatoire, puis à pointer le revolver sur sa tempe avant d’actionner la détente. Si la chambre placée dans l’axe du canon contient une cartouche, elle sera alors percutée et le joueur mourra ou sera blessé.
On croirait le jeu de la roulette russe vieux comme le monde tant il a inspiré auteurs et cinéastes depuis son apparition. Pourtant, le colt Paterson, qui est la première arme qui permet ce procédé consistant à faire tourner le barillet sans pouvoir être sûr que la chambre qui contient la balle se trouve dans l’axe du canon, est inventé en 1837. Sans épreuves précises, nous pouvons donc supposer la naissance de la roulette russe environ au XIXe siècle. Mais le premier témoignage tangible d’un scénario de roulette russe laisse penser que ce jeu fait son apparition pendant la première guerre mondiale. Il appartient à Georges Surdez, journaliste pour la revue Collier’s qui rapporte que ce jeu est une invention des sergents russes : « C’était lors du séjour de l’armée russe en Roumanie, pendant la première guerre mondiale. Les choses allaient de mal en pis et les officiers sentaient qu’ils avaient à perdre non seulement leur prestige, leur argent et la famille, mais aussi l’honneur qui leur restait devant les collègues des armées alliées. Dans des moments de désespoir, ils sortaient leur revolver, peu importe l’endroit où ils auraient été, mais toujours en compagnie des camarades, tournaient le cylindre, en introduisant une cartouche au hasard et arrêtaient le cylindre. Après ils menaient le revolver à la tempe et appuyaient sur la gâchette, ayant des chances de 5 à 1 d’être tué, parfois ça se passait, parfois, non ».
[...]
Si la roulette russe nous apparaît comme simultanément inédite, incroyable et étrangère. Aussi bien que commune, vécue et intime, c’est peut-être bien pour ce qu’elle vient réveiller des expériences très archaïques de l’individu. D’un rapport à l’autre régit par un sentiment de toute puissance, d’une volonté de se confronter à sa propre disparition à une sexualité très primaire ; nous sommes conduits à penser la roulette russe en lien avec les premières expériences de jeu de l’enfant avec la bobine. Lorsque celui– ci n’atteint pas la deuxième étape du jeu, c’est-à-dire l’étape de l’élaboration. C’est dans ce moment que le joueur est dans le « gambling » sans pouvoir accéder au « playing », le second se différenciant du premier par la créativité qu’il autorise.
La roulette russe concentre en une scène unique, à la fois, toutes les formes que peuvent recouvrir la notion de « prise de risque », mais également la dimension ludique de cette mise en danger. er. Si nous tentons d’analyser les enjeux psychiques de ce cliché, cet instantané du quitte ou double, nous pourrions ouvrir des pistes de réflexion pour appréhender ce qui se passe du côté du jeu pathologique où la ruine vient figurer le « rien » de la mort. Mais aussi du côté des conduites à risque de façon plus générale, comme dans la pratique des sports extrêmes, des prises de toxiques ou des conduites ordaliques chez l’adolescent.
[...]
Quelle pulsionnalité est en jeu dans la roulette russe ? Nous arrivons peut-être à un « cessez le feu » entre Eros et Thanatos, c’est-à-dire l’aboutissement d’un équilibre parfait entre ces deux pulsions qui s’affrontent sans cesse. Entre instinct de conservation et le désir de revenir à un état inanimé, anorganique. Puisque le joueur se trouve dans cette situation unique où il a autant de chance de vivre que de mourir.
[...]
Le joueur est à la fois celui qui agit et celui qui subit, le retournement du revolver contre soi ne manque pas de nous faire penser à ce moment très archaïque, au stade du narcissisme primaire où le bébé est à la fois émetteur et récepteur de la pulsion. D’une façon générale, la roulette russe relève de processus extrêmement primaire, c’est en cela qu’elle peut être comparée à un prototype, un modèle des conduites à risques.
Nous avons pu rapprocher cette expérience d’un sentiment de toute puissance et d’une sexualité perverse très primaire. Il y a dans la roulette russe un désir de contrôle, que ce soit par le biais de la domination de l’autre en tant qu’altérité, ou par une confrontation avec ce qui échappe à chacun : la mort, le fatum, la sexualité. Seulement, nous ne pouvons que constater que cela échoue ou bien cela à déjà échoué. Car cette expérience semble devoir rester dans le domaine de l’archaïque."
Greg A. Marley, auteur d'un ouvrage intitulé Chanterelle dreams Amanita nightmares - The Love, Lore, and Mystique of Mushrooms (Copyright © 2010 by Greg A. Marley) fait un jeu de mot intéressant à propos du statut étrange du Paxille enroulé :
"Le Pax empoisonneur [1] : Un mystère mortel
N'étant pas ambitieuse au point de vouloir devenir martyre,
même pour la cause gastronomique,
surtout si l'instrument doit être un champignon méprisable et nauséabond,
je ne mange ni ne cuisine jamais de champignons.
Marion Harland, Common sense un the housefold : a manual of practicla housewifery, 1873.
Comment appelleriez-vous un champignon commun largement consommé dans une grande partie de l'Europe de l'Est depuis de nombreuses générations, qui, malgré sa comestibilité, était la cause la plus fréquente de maladies liées aux champignons en Pologne ? Comment appelleriez-vous ce même champignon si, de temps à autre, le fait de le manger provoquait une réaction immédiate et grave, notamment la destruction des globules rouges de la victime, entraînant une anémie, des lésions rénales et, parfois, la mort ? Si vous deviez tenir compte du fait que les personnes gravement intoxiquées par ce champignon avaient généralement une longue histoire de consommation de celui-ci sans aucun problème, vous seriez confronté à un mystère mycologique. C'est l'histoire déroutante du pax illusoire, Paxillus involutus, également connu sous le nom de champignon brun à bord enroulé."
Note personnelle : le jeu de mot se fait à partir de l'abréviation du paxillus en pax qui signifie paix en latin, surtout connu dans l'expression "pax romana" qui est connotée par un maintien partiellement artificiel des pays vaincus par Rome dans l'Antiquité. Il s'agit donc d'une paix fragile puisque l'empire romain n'échappera pas à la destruction. Peut-être peut-on donc voir dans ce surnom donné par l'auteur au champignon qui nous intéresse ici une allusion à une paix qui a duré plusieurs décennies entre le mycophage et sa proie qui désormais se retournerait contre lui...
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