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Le Paxille enroulé




Autres noms : Paxillus involutus - Bolet à lamelles - Chanterelle brune - Roulette russe - Paxille à bords enroulés - Paxille involuté -




Mycologie :


Dans Les champignons mortels d'Europe (Éditions Klincksieck, collection De Natura Rerum, 2015), Xavier Carteret brosse le portrait du Paxille enroulé :


Le caractère remarquable de ce champignon est -son nom l'indique - le fort enroulement du chapeau sur ses bords. Le retroussement persiste souvent sur les exemplaires les plus âgés, qui peuvent atteindre 15-20 cm de largeur. Le paxille enroulé se reconnaître par ailleurs à sa teinte brune, brun jaunâtre, plus ou moins mêlée de nuances olivacées sur le chapeau. Ses lamelles, toutefois plus pâles dans la jeunesse et d'un jaunâtre plus vif par la suite, se salissent spontanément de brunâtre ou de brun roussâtre (effet fortement accentué au toucher) ; serrées, décurrentes, formant volontiers des sortes de « mailles » près du pied, elles ont enfin la particularité de se séparer très facilement de la chair, à la manière des tubes chez les bolets. Le pied, qui parait souvent court, est plus foncé à sa base, brun rougeâtre. La marge enroulée du chapeau présente des cannelures, parfois très marquées.

Il s'agit d'un champignon extrêmement commun, poussant sur des terrains pauvres en calcaire, en particulier sous les bouleaux ou les épicéas.


Toxicité : La consommation du paxille enroulé peut être fatale. Le « syndrome paxillien », complexe et déroutant, n'est pas encore cerné avec précision. L'intoxication est de type allergique : elle peut survenir brutalement, après des années de consommation sans inconvénients. Les premiers symptômes apparaissent rapidement (une à trois heures après l'ingestion) : coliques, nausées, douleurs lombaires, hypotension, puis destruction des globules rouges pouvant causer un blocage rénal. Contrairement à une opinion encore répandue, la cuisson de ce champignon ne supprime en rien le risque d'empoisonnement.

 

Robert Hofrichter, auteur de La Vie secrète des champignons (Güthersloher Verlagshaus, 2017 ; Éditions Les Arènes, 2019 pour la traduction française) nous présente le paxille enroulé :


Un tueur silencieux : le paxille enroulé

Le paxille enroulé, avec son chapeau marron à la marge fortement enroulée, est la parfaite illustration de cette situation. L'on sait depuis toujours que ce champignon ectomycorhizien, très répandu et vivant en symbiose avec de nombreux feuillus et conifères, est dangereux lorsqu'il est consommé cru ; ses hémolysines et hémagglutinines peuvent provoquer des gastroentérites graves, voire mortelles. Cuit, il était au contraire réputé comestible. En dépit de la multiplication, dès le début des années 1960 des témoignages d'intoxications inexpliquées faisant suite à sa consommation, il fallut encore attendre de nombreuses années avant que le grand public soit alerté du danger et qu'apparaissent les mises en garde idoines dans les guides usuels. Quand j'étais enfant, il était encore très courant de manger des paxilles enroulés. Certains cueilleurs les préféraient même aux cèpes parce qu'il sont très parfumés et qu'ils se prêtaient à la préparation d'un plat rappelant fortement le goulash. On peut supposer que ce plat fut à l'origine du décès d'un nombre non négligeable de mycophages, dont les proches ou les médecins ne s'expliquèrent alors pas la cause. Car le paxille enroulé est un tueur silencieux, qui fait son œuvre lentement : il ne tue souvent qu'au bout de plusieurs mois, parfois même de plusieurs années. Il fallut le traitement de deux cas à Hanovre en 1971 pour qu'une équipe de médecins parvienne à élucider le mécanisme d'intoxication. Les chercheurs tombèrent alors des nues : l'action du paxille enroulé était en effet complétement différente de celle des autres champignons vénéneux, raison pour laquelle il avait pu passer si longtemps pour inoffensif. Le syndrome paxillien, appellation du tableau clinique qu'il provoque, n'apparaît le plus souvent qu'après ingestion répétée du champignon. Il n'est pas simplement causé par une toxine, mais par un allergène responsable de la formation d'anticorps dans le sang du consommateur. Dès lors, ces complexes antigènes-anticorps se déposent dans les globules rouges et occasionnent leur destruction. Il s'ensuit une anémie qui peut avoir une issue mortelle des années plus tard.

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Historique :


Aurélie Roux, autrice d'une thèse intitulée Intoxications par les champignons réputés comestibles. (Sciences pharmaceutiques. Université Joseph Fourier, Grenoble, 2008) détaille les étapes qui ont conduit à requalifier la comestibilité du paxille :


Cette espèce a longtemps été consommée, notamment en Europe de l'Est, où elle pousse en abondance. Elle était considérée comme comestible, à la condition d'être cuite, et l'on trouve encore des fourchettes de gustativité dans les anciens ouvrages. Pourtant dès 1919, un article mentionnait une éventuelle toxicité et mettait en garde contre deux espèces parmi les plus consommées : Paxillus involutus et Paxillus atrotomentosus. L'effet toxique de la première espèce serait lié à une consommation presque exclusive, elle entraînerait des embarras gastriques et un malaise avec impression de vertiges. Puis de nombreux articles des années 30 ont jeté un doute prononcé sur le caractère comestible (MICHELOT, 1986). En 1944, on rapportait le décès d'un célèbre mycologue, le docteur Schaffer, après ingestion de paxilles bien cuits (AZEMA, 1984).

Après la Seconde Guerre Mondiale, la consommation de ce champignon a augmenté fortement en Europe de l'Est, car le besoin de nourriture était criant. En 1945, dans la seule ville de Berlin affamée, on a relevé 50 intoxications et 17 décès (AZEMA, 1984). Dans les années 50 à 60, en Pologne, où il est très répandu, il est considéré comme responsable du tiers des empoisonnements fongiques (MICHELOT, 1986), et a causé entre 1957 et 1962 autant d'intoxications (soit 70) que l'amanite phalloïde (AZEMA, 1984).

En 1963, des chercheurs allemands ont rapporté des cas d'intoxications mortelles à la suite d'ingestion de paxilles cuits, mais d'après eux, il ne s'agissait que de « vieillards de santé délicate » (AZEMA, 1984). En 1964, au premier Congrès de Lutte contre les Poisons à Tours, sa nocivité est clairement démontrée. Mais il faudra attendre 10 ans pour l'officialisation de cette déclaration (MICHELOT, 1986). Dès 1965, on a signalé en France les nombreux accidents causés en Europe Centrale, et on a proposé de considérer cette espèce comme un toxique dangereux pouvant entraîner la mort (AZEMA, 1984). En 1967, on a isolé de Paxillus involutus l'involutine, une dicyclopenténone thermolabile, sans en connaître le rôle.

En 1971 enfin, on a mis en évidence des anticorps spécifiques contre des extraits de Paxillus involutus dans le sérum de deux malades intoxiqués (MICHELOT, 1986).

[...]

Le mécanisme immuno-allergique a trois arguments en sa faveur : la consommation de ce champignon pendant de nombreuses années sans signe apparent de toxicité, l'apparition individuelle des symptômes, et la mise en évidence d'anticorps spécifiques « anti-extraits paxilliens ». Tout se passe comme si l'ingestion répétée de ce champignon provoquait l'apparition dans certains organismes humains d'anticorps dont l'action, de type hémolytique, serait néfaste sur les globules rouges. Les conséquences seraient de plus en plus importantes après chaque ingestion, entraînant une anémie hémolytique et une tubulopathie (AZEMA, 1984).


Recommandations actuelles : L'intoxication par le paxille enroulé est originale :

- elle survient après une consommation prolongée et répétée ;

- l'intervalle de temps entre l'ingestion et les premiers symptômes est court (de 1 à 3 heures contre 8 à 15 heures pour l'amanite phalloïde) ;

- l'hémolyse aiguë associée à la mise en évidence des complexes immuns oriente vers une étiologie d'origine immuno-allergique (MICHELOT, 1986).

Toutes ces caractéristiques expliquent le temps qu'il a fallu pour reconnaître cette espèce comme toxique, et aussi les réticences des consommateurs habitués pour admettre le danger. Difficile en effet de croire qu'un champignon qu'on mange depuis des années peut se révéler tout à coup mortel. Aujourd'hui Paxillus involutus est classé dans les espèces mortelles, au même titre que l'amanite phalloïde.

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Symbolisme :


Charlotte Richoux, autrice de « La roulette russe : le risque cru », (Topique, vol. 107, no. 2, 2009, pp. 91-104) éclaire pour nous les enjeux psychiques à l'œuvre dans le jeu de la roulette russe, surnom qu'on a donné au Paxille enroulé :


La roulette russe est un jeu consistant à mettre une cartouche dans le barillet d’un revolver, à tourner ce dernier de manière aléatoire, puis à pointer le revolver sur sa tempe avant d’actionner la détente. Si la chambre placée dans l’axe du canon contient une cartouche, elle sera alors percutée et le joueur mourra ou sera blessé.

On croirait le jeu de la roulette russe vieux comme le monde tant il a inspiré auteurs et cinéastes depuis son apparition. Pourtant, le colt Paterson, qui est la première arme qui permet ce procédé consistant à faire tourner le barillet sans pouvoir être sûr que la chambre qui contient la balle se trouve dans l’axe du canon, est inventé en 1837. Sans épreuves précises, nous pouvons donc supposer la naissance de la roulette russe environ au XIXe siècle. Mais le premier témoignage tangible d’un scénario de roulette russe laisse penser que ce jeu fait son apparition pendant la première guerre mondiale. Il appartient à Georges Surdez, journaliste pour la revue Collier’s qui rapporte que ce jeu est une invention des sergents russes : « C’était lors du séjour de l’armée russe en Roumanie, pendant la première guerre mondiale. Les choses allaient de mal en pis et les officiers sentaient qu’ils avaient à perdre non seulement leur prestige, leur argent et la famille, mais aussi l’honneur qui leur restait devant les collègues des armées alliées. Dans des moments de désespoir, ils sortaient leur revolver, peu importe l’endroit où ils auraient été, mais toujours en compagnie des camarades, tournaient le cylindre, en introduisant une cartouche au hasard et arrêtaient le cylindre. Après ils menaient le revolver à la tempe et appuyaient sur la gâchette, ayant des chances de 5 à 1 d’être tué, parfois ça se passait, parfois, non ».

[...]

Si la roulette russe nous apparaît comme simultanément inédite, incroyable et étrangère. Aussi bien que commune, vécue et intime, c’est peut-être bien pour ce qu’elle vient réveiller des expériences très archaïques de l’individu. D’un rapport à l’autre régit par un sentiment de toute puissance, d’une volonté de se confronter à sa propre disparition à une sexualité très primaire ; nous sommes conduits à penser la roulette russe en lien avec les premières expériences de jeu de l’enfant avec la bobine. Lorsque celui– ci n’atteint pas la deuxième étape du jeu, c’est-à-dire l’étape de l’élaboration. C’est dans ce moment que le joueur est dans le « gambling » sans pouvoir accéder au « playing », le second se différenciant du premier par la créativité qu’il autorise.

La roulette russe concentre en une scène unique, à la fois, toutes les formes que peuvent recouvrir la notion de « prise de risque », mais également la dimension ludique de cette mise en danger. er. Si nous tentons d’analyser les enjeux psychiques de ce cliché, cet instantané du quitte ou double, nous pourrions ouvrir des pistes de réflexion pour appréhender ce qui se passe du côté du jeu pathologique où la ruine vient figurer le « rien » de la mort. Mais aussi du côté des conduites à risque de façon plus générale, comme dans la pratique des sports extrêmes, des prises de toxiques ou des conduites ordaliques chez l’adolescent.

[...]

Quelle pulsionnalité est en jeu dans la roulette russe ? Nous arrivons peut-être à un « cessez le feu » entre Eros et Thanatos, c’est-à-dire l’aboutissement d’un équilibre parfait entre ces deux pulsions qui s’affrontent sans cesse. Entre instinct de conservation et le désir de revenir à un état inanimé, anorganique. Puisque le joueur se trouve dans cette situation unique où il a autant de chance de vivre que de mourir.

[...]

Le joueur est à la fois celui qui agit et celui qui subit, le retournement du revolver contre soi ne manque pas de nous faire penser à ce moment très archaïque, au stade du narcissisme primaire où le bébé est à la fois émetteur et récepteur de la pulsion. D’une façon générale, la roulette russe relève de processus extrêmement primaire, c’est en cela qu’elle peut être comparée à un prototype, un modèle des conduites à risques.

Nous avons pu rapprocher cette expérience d’un sentiment de toute puissance et d’une sexualité perverse très primaire. Il y a dans la roulette russe un désir de contrôle, que ce soit par le biais de la domination de l’autre en tant qu’altérité, ou par une confrontation avec ce qui échappe à chacun : la mort, le fatum, la sexualité. Seulement, nous ne pouvons que constater que cela échoue ou bien cela à déjà échoué. Car cette expérience semble devoir rester dans le domaine de l’archaïque.

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