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Le Crotale




Étymologie :


  • CROTALE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1596 Antiq. (J. Tabourot, Orchesographie, fol. 94 ds Hug.), attest. isolée av. Fur. 1701 au sens de « tambour de basque » ; 2. 1804 « sorte de serpent à sonnettes » (Duméril Hist. nat., p. 247). 1 empr. au lat. class. crotalum de même sens, transcr. du gr. κρο ́ταλον ; 2 p. réf. au sifflement de ce serpent.


Lire également la définition du nom crotale afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Serpent à sonnette -




Expressions populaires :


Le nouvel argot de l'X de Roger Smet (Librarie-imprimerie Gauthier-Villars, 1894) dévoile les arcanes de l'argot de l'École Polytechnique :


Cette fidélité à l'héritage parlé des anciens est un signe de plus de l'esprit traditionnel de l'École.

Cette filiation avec des noms de personnes constitue l'élément originel d'un grand nombre de mots de notre argot. L'association bizarre des idées, de cocasses rapprochements et quelque peu tintamarresques en ont enfanté d'autres qui ne sont pas plus mauvais. Tel le mot crotale, pour serpent, employé lui-même pour « sergent » . Il y a là vraiment carambolage d'idées.

[...]

Crotale. Nom donné aujourd'hui aux chefs de salle qui portaient jusqu'à ces dernières années le titre et les galons de sergent. Par corruption, du mot sergent on avait fait serpent (Voy. ce mot) ; et comme crotale est le nom scientifique du serpent à sonnettes, on l'a substitué au mot serpent. Les sergents ou serpents ont disparu depuis l'adoption de la nouvelle loi sur le recrutement ; mais le nom de crotale est resté avec son pluriel, qui à l'École est crotaux. Les chefs de salle sont désignés d'après le rang de classement.

Quelques jours après la rentrée, les anciens organisent, dans la cour, la course des crotaux ; ceux-ci sont obligés de faire le tour de la cour au pas de course, sautant par-dessus des tables et des bancs. C'est une sorte de baptême des chefs de salle.

L'administration a conservé aux crotaux le titre de chefs de salle ; c'est à eux qu'elle s'adresse quand elle a des communications générales à faire aux élèves. Dans ce cas, le capitaine ou l'adjudant de service dépêche un tapin qui parcourt les corridors, et ouvre la porte de chaque salle en criant : Sall' -Binet ! ce qui signifie, par une abréviation des plus radicales : « Chef de la salle, au cabinet de service ! » A cet appel, tous les chefs de salle arrivent, sauf pourtant dans les premiers jours, car il faut bien quelque temps pour se faire à ce langage.

Un jour que les deux promotions avaient fait un épouvantable vacarme dans les salles de récréation, le colonel s'y rendit et y réunit les crotaux pour leur adresser une admonestation. Des couplets furent composés à cette occasion ; celui-ci a été conservé :


Le lendemain dans les salles de jeux

Le colo arriva furieux,

Devant tous les crotaux rangés

Pour les faire évacuer.

Mais l'ancien n'bougeant pas,

Il le prit par le bras,

Et dit, d'un air très froid :

Vous hésitez ! je crois.

Le lendemain...


On le chante en recommençant indéfiniment en manière de scie rappelant celle de l'Amoureux Colin.

Le crotale est chef de table au réfectoire. Comme on suppose qu'au besoin il sacrifierait son appétit à celui de ses camarades, on l'appelle aussi pélican par assimilation à l'animal qui se dévore les flancs pour nourrir ses petits enfants.


Serpent. Nom qu'on donnait encore il y a quelques années, par corruption, au sergent chef de salle ; on l'appelle aujourd'hui crotale. Il y avait en 1855 un sergent nommé Bois ; on comprend comment le sergent Bois devint le sergent Boa, puis le serpent Boa ; c'est l'origine du mot serpent. [...]

Aujourd'hui les galons ont disparu (Voy. Crotale), mais les mots de serpent et de crotale existent toujours et désignent les élèves qui, par leur rang de classement sont les chefs de salle, de réfectoire et de casernement.

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Usages traditionnels :


Dans un article intitulé "Sacagawea et Atala : deux mythes contrastés de la noble sauvagesse du Nouveau Monde." (In : XVII-XVIII. Revue de la société d'études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles. N°61, 2005. pp. 127-140) Daniel Royot mentionne au passage un usage ancestral du crotale en Amérique du Nord :


[...] Au début du mois de novembre 1804, Toussaint Charbonneau se présente à Lewis et Clark avec ses deux femmes shoshones. C'est un marchand de chevaux canadien quadragénaire, qui réside habituellement chez les Hidatsas voisins et travaille lui aussi dans la traite des fourrures. Polygame, il a acheté les deux Indiennes aux Hidatsas. L'affaire est banale: la pratique de l'esclavage au détriment des captives de raids est chose courante dans les tribus. La plus jeune, probablement âgée de seize ans, s'appelle Sacagawea ("Birdwoman"). En février 1805, elle accouche avec difficulté d'un fils que l'on prénomme Jean-Baptiste, familièrement surnommé Pomp. La parturition est cependant facilitée par des décoctions à base de peau de crotale qu'administre René Jusseaume, un autre "squawman" canadien qui vit chez les Mandans.

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Selon Vincent Noël, auteur de Des reptiles? Quelle horreur ! : Débarrassez-vous des préjugés sur les reptiles. (Vincent Noël-Tiliqua, le monde des lézards, 2016) :


"La peur des serpents est un terrain propice pour faire du sensationnel et de l’argent. On les utilise pour des exhibitions qui attirent des milliers… des millions de touristes dans le monde : depuis les charmeurs de serpents aux « dresseurs » de cabaret, en passant par la procession en l’honneur de Saint-Dominique en Italie sans oublier les « Rattlesnakes Roundups ». Ces dernières manifestations sont très populaires au sud ouest des Etts-Unis, c’est aussi une attraction touristique inclue dans certains circuits de tour operator européens. Sur un plateau circulaire ressemblant à une piste de cirque, grouillent des centaines de serpents à sonnettes capturés dans la nature pour 5$ pièce. Des « cowboys » les manipulent, exhibent les crochets à venin devant les touristes effrayés et à la fin, les décapitent et leur arrachent la peau pour la revendre. Quant à la chair, elle est grillée au barbecue. Près de 2 tonnes de serpents à sonnettes sont utilisés pour la seule fête de Sweetwater qui existe depuis 1958. Selon l’American Society of Ichthyologists and Herpetologists, ce sont 125 000 serpents à sonnettes qui sont capturés pour ces fêtes. Même si tous ne sont pas tués, les dégâts sur les populations et l’écosystème ne sont pas négligeables. La méthode de capture est particulière : les chasseurs aspergent avec de l’essence les crevasses rocheuses et les terriers susceptibles d’héberger un crotale, ce qui évidemment a un impact sur les autres animaux qui peuvent vivre dans ces abris. Là encore, des associations militent pour en finir avec ces manifestations mais le combat est difficile car ces fêtes sont des attrapes touristes fort rentables."

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Symbolisme :


Robert Myron, auteur de L'art symbolique dans les groupements indiens du sud-est des États-Unis (In : Journal de la Société des américanistes, nouvelle série, Vol. 47, 1958, pp. 47-54), évoque le symbolisme du crotale pour certaines ethnies amérindiennes :


[...] Sur la surface des poteries se voit souvent un motif représentant un être composite dont le corps est celui d'un serpent à sonnettes et la tête et les ailes, celles d'un aigle. De plus, la tête est ornée de bois de daim.

Pourquoi avoir choisi l'aigle, le serpent et le daim ? Chez les Hopewells, nous retrouvons un intérêt semblable pour ces formes vivantes. [...] Il existe donc une longue tradition touchant ces animaux.

Quelles significations attribuer à leur représentation ? Il s'agit d'hôtes ordinaires de cette partie des États-Unis. [...]

Le serpent, plus exactement le crotale, possédait aussi des attributs frappants. On l'apparentait probablement à la terre, dont il semblait émerger et dont il se nourrissait mystérieusement ; comme l'aigle, c'était une créature dangereuse, à la morsure mortelle. Mais le serpent, assimilé à la terre, était aussi une nourriture pour ces peuples qui, sans doute, lui ont aussi donné le symbole de fertilité. Ses rampements sinueux ont pu rappeler la forme des cours d'eau essentiels aux récoltes, ce qui s'est encore ajouté au concept de fertilité. [...]

Ainsi la figure aigle-serpent-daim semble avoir personnifié les forces de la nature les plus importantes pour ces peuples : le soleil, l'eau, la terre, le gibier. Quand on enfermait cette figure mythique dans les tombeaux, elle invoquait sans doute les forces de la nature pour qu'elles fournissent une nourriture abondante aux défunts, dans l'autre monde.

 

Étienne Souriau dans Le sens artistique des animaux. (Éditions Hachette, 1963) magnifie le crotale :


Esthétique du mouvement : le crotale est maître de tous les rythmes, depuis la lente et presque imperceptible ondulation dans les herbes jusqu'à la frappe si rapide que l'oeil la suit à peine. Ici, une danse, mais une danse de combat.

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Dans l'article intitulé « Du "serpent à plumes" aux gélules : pouvoirs du crotale et gestion de la santé au Mexique » (In : Dounias Edmond (ed.), Motte Florac E. (ed.), Dunham M. (ed.) Le symbolisme des animaux : l'animal, clef de voûte de la relation entre l'homme et la nature ?, IRD, 2007, pp. 755-807 (Colloques et Séminaires), E. Motte Florac explicite le symbolisme du "Prince des serpents" au Mexique :


Motte_Florac_2007_Cr-Sf
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Eduardo Mahieu, auteur de « Aby Warburg : l'art de la fuite », (In : Essaim, vol. 21, no. 2, 2008, pp. 73-89) s'intéresse à la fascination de Warburg pour une cérémonie hopi en lien avec le crotale (voir article de Daniel Heuclin pour une description de ce rituel) :


Warburg y retrace sa rencontre de 1895 avec les Indiens de l’Arizona, représentants à ses yeux d’une survivance du paganisme antique : « Athènes et Oraïbi, rien que des cousins. » [...] Il redécouvre dans la coïncidence entre la forme serpentine et la représentation de l’éclair le symbole « peut-être universel du cosmos ». À Oraïbi, il est saisi par une scène qui le hante jusqu’à Bellevue : le rituel du serpent. La « forme serpentine », qui survit dans ses travaux comme « la forme pathéthique universelle », entre en scène de manière singulière qui n’est pas sans rappeler la danse des bacchantes d’Euripide : « Un Indien, visage peint et tatoué, une peau de renard attachée dans le dos, saisit le serpent et le prend dans la bouche […]. Dès que tous les serpents ont été portés pendant un certain temps au son des claquettes […] les danseurs les emportent à la vitesse de l’éclair dans la plaine, où ils disparaissent. » Dans cette « causalité dansée », il voit l’avatar universel du sujet civilisé : muer une angoisse sans nom et sans image dans les noms et images de l’angoisse. Entre ces deux pôles se produit un espace de pensée, synonyme de la tâche civilisatrice de la culture. Warburg réunit dans sa conférence tous ses sujets de recherche : il compare le rituel à la sublimation des sacrifices sanglants dans la Grèce antique et voit dans le crotale le cousin du serpent bienfaisant d’Asclépios médecin et son bâton guérisseur. Mais aussi de celui de Moïse et son serpent d’airain qu’il aperçoit dans une église protestante de Hambourg. La conférence se termine sur une photographie qu’il a prise à San Francisco, à propos de laquelle il fait une remarque sombre sur la technique : « L’Oncle Sam, coiffé d’un haut-deforme, marchant fièrement dans la rue et passant devant un édifice circulaire néo-classique. Un câble électrique est tendu au-dessus de son chapeau. Dans ce serpent de cuivre d’Edison, il a dérobé l’éclair à la nature. » Symbole d’une civilisation qui rompt avec le paganisme, l’âge mécanique détruit l’espace de pensée né du mythe dans une destruction qui menace de reconduire la planète au chaos. Warburg semble inquiet par le fait que « la civilisation a aboli les distances » : « le télégramme et le téléphone détruisent le cosmos ».

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Selon Jacques Gleyse, auteur d'un article intitulé "Le verbe comme espace virtuel de la chair" (In : Jean Delsaux et Pascale Weber, De l’espace virtuel, du corps en présence, Presses Universitaires de Nancy, collection Epstmologie du corps, 2010) :


Toute l'anthropologie nous montre comment ce qui est dit (virtuel) et construit par le langage agit sur le corps. Un autre exemple se trouve dans un texte de Don C. Talayesva Soleil Hopi, on peut constater, là, qu'un indien Hopi - dans la mesure où il adhère à la proposition virtuelle - : « ne meurt d'une piqûre de crotale que s'il a offensé ses ancêtres ». Un blanc en meurt (n'adhère pas au virtuel : ne meurt que s'il a offensé ses ancêtres) pratiquement à 100%, même en étant aidé par un vaccin... Le Hopi piqué par le crotale, peut très bien avoir été mithridatisé sur plusieurs générations par la proximité du venin des crotales, bien sûr, mais lorsque Don C. Talayesva explique le processus qui fait que l'indien ne meurt pas, les choses semblent plus complexes et davantage liées au verbe incarné.

En effet, celui-ci, après la piqûre de crotale, tombe dans le coma, à peu près comme cela se passe pour tout le monde. Là, il fait un rêve (virtuel) om il chemine sur le chemin du Grand Esprit avec tous ses ancêtres. Il dialogue avec eux dans ce rêve et, finalement, réalise son « examen de conscience » à leur égard. Si l'examen est positif (ce qui est son cas), il sort du coma et guérit sans aucun problème. Ce sont donc bien les mots prononcés au corus de la vie, les actes réalisés qui disent au corps s'il doit mourir ou non. Là encore, il s'agit essentiellement d'une tradition orale. L'esprit du Hopi, toutefois, lorsque celui-ci est dans le coma, rappelle à son corps que si celui-ci n'a pas offensé ses ancêtres, il n'a pas de raison de mourir et effectivement, la plupart du temps, il ne meurt pas. Autrement dit, les mots prononcés en pleine conscience ressurgissent dans un état semi inconscient. Bien entendu, si un indien Hopi mourrait dans ces circonstances, il ne serait pas là pour raconter ce rêve et pour les vivants la réponse est très simple : il est mort car il avait offensé ses ancêtres.

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Éric Baratay, dans "Des monstres à soumettre ! Les prédateurs dans l'imaginaire des naturalistes au XIXe siècle." (In : PRÉDATEURS DANS TOUS LEURS ÉTATS. ÉVOLUTION, BIODIVERSITÉ, INTERACTIONS, MYTHES, SYMBOLES. XXXIe rencontres internationales d’archéologie et d’histoire d’Antibes Sous la direction de J.-P. Brugal, A. Gardeisen, A. Zucker Éditions APDCA, Antibes, 2011) montre combien la perception des animaux dépend du contexte culturel de l'observateur :


Du crotale, le naturaliste Gervais retient d’abord la cruauté de la mort qu’il inflige à ses victimes, y compris les hommes : une « soif inextinguible dévore le patient ; la langue sort de la bouche et se tuméfie ; un sang noir coule de ses narines, et la gangrène a corrompu ses chairs ». Ce pouvoir destructeur persiste longtemps, d’après les histoires que Gervais rapporte sans sourciller : des gens moururent pour avoir porté le linge infecté d’un mordu ; d’autres succombèrent successivement en se passant les bottes d’une victime, un croc étant resté dans le cuir ; les spécimens naturalisés, même anciens, même conservés dans l’alcool, doivent être maniés avec précaution par les savants, car le venin reste tapi dans les crochets. Aussi bien, et à l’instar du naja, l’autre ophidien à la morsure « terrible », ce crotale est représenté au moment d’attaquer et de frapper, sur la planche qui lui est dédiée, avec la tête et le début du corps relevés, une disposition de plus en plus fréquente dans l’art animalier pour les serpents exotiques depuis l’expédition d’Égypte qui a permis d’en observer de près (in Orbigny, 1841-1849 : IV. 356, 369 & VIII. 569 ; Baratay, 2007 : 193-194 ; Pinault, 1990 : 211).

[...]

À l’inverse, face à des bêtes aux « propriétés malfaisantes » et ne voulant pas s’adapter, comme le naja, Desmaret ne suggère que l’extermination du plus grand nombre et l’enfermement prudent de quelques individus dans les zoos, à l’instar de ces crotales placés dans une double cage au Jardin des Plantes. En fait, les prédateurs sont traités comme tous les nuisibles dont on ne supporte plus les activités à l’heure d’une maîtrise proclamée de la nature. [...]

Ainsi, l’équipe du dictionnaire s’inscrit pleinement dans les représentations dominantes de l’époque et en donne une illustration détaillée. Car le XIXe siècle est marqué par ce désir de soumettre la nature en général, la faune en particulier, en l’inscrivant dans une volonté de prise en main des continents, parallèle et liée à la colonisation de leurs populations. Les animaux sauvages n’ont que la possibilité de se soumettre pour être domestiqués et acclimatés, sinon ils doivent disparaître, exterminés, une conviction répandue jusque dans les rangs de la Société protectrice des animaux, créée en 1845. En symbolisant la nature cruelle et dévastatrice, chantée par les romantiques, théorisée par Darwin avec sa lutte des espèces pour la survie, et en représentant les éléments principaux d’une possible résistance ou d’une éventuelle rébellion à l’ordre humain, les prédateurs doivent être soumis en priorité. Cette conception commune, partagée par les élites cultivées, sociales et politiques, véhiculée par la littérature, l’art, la presse, les multiples récits de nemrods, dont se moque Alphonse Daudet dans Tartarin de Tarascon, se traduit par les campagnes de chasse dans les colonies et par les enfermements dans les zoos, où les grilles et les barreaux sont doublés, voire triplés pour contenir ces monstres qui, tout à la fois, font peur au public et subissent sa risée, celle qui s’abat sur les vaincus (Baratay, 2003 ; 2007).


Une timide revalorisation : Toutefois, cette représentation dominante connaît des nuances, bien exprimées dans le dictionnaire grâce à la pluralité des auteurs et aux observations personnelles de certains sur le terrain, des observations ponctuelles, assez rares, mais suffisantes pour les obliger à revoir des opinions communes. [...] Baudement s’appuie sur les expériences de physiologistes, dont Claude Bernard, pour réfuter, à l’article vipère, les histoires rapportées par Gervais à l’article crotale sur le danger persistant du venin répandu dans les objets et la fréquence des accidents (in Orbigny, 1841-1849 : III. 569 & IX. 257-259 & XII. 247).

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Agnès GIARD, autrice de « Peut-on s’éprendre de tout ? », (in : Terrain, 75 | 2021, pp. 4-25) s'interroge sur les formes du lien amoureux dirigé vers des non-humains :


Le discours expert disqualifie certains attachements en évoquant la passivité d’un objet réduit aux fonctions de miroir, dénonçant l’aspect narcissique d’une relation de soi avec soi qui nous mènerait au désastre. Depuis que le projet de créer des agents émotionnels synthétiques est devenu plausible, l’idée que ces machines conçues pour nous servir puissent nous asservir hante l’imaginaire. Si, demain, nous cédions à leur séduction, qui sait si elles ne finissaient par nous remplacer ? Pour citer Jean-Michel Besnier (2009) : le futur aura-t-il « encore besoin de nous » ? Notant que les robots, en Occident, suscitent bien souvent la peur apocalyptique d’une perte d’identité ou d’une extinction, Paul Dumouchel et Luisa Damiano (2016) soulignent qu’au Japon l’idée même de « vivre avec les robots » (c’est le titre de leur ouvrage) est perçue positivement comme une opportunité pour l’humain de s’améliorer à leur contact. Comment expliquer ces différences de perception ? Une première réponse, inscrite en filigrane dans les contributions de ce numéro, c’est que chaque collectif humain se structure autour d’un noyau de peur, délimitant ainsi les contours de son ontologie.

Examinons, par exemple, ce pectoral précieux étudié par Benjamin Balloy dernier témoignage d’une culture maintenant disparue dans la région des Appalaches. C’est un coquillage gravé en forme de serpent chimérique, enroulé sur lui-même, prêt à la détente. Le crotale semble sur le point de jaillir et son « œil gigantesque occupe presque tout l’espace central », dardant sur l’humain une pupille menaçante. Bien qu’il soit difficile d’interpréter le motif, Benjamin Balloy hasarde une hypothèse : l’objet ne pouvait être porté que par un chef. L’objet par ailleurs évoque des légendes sinistres : violée par un serpent ou victime d’inceste, une jeune femme donne naissance à un enfant aux pouvoir surnaturels. La filiation transgressive confère au nouveau-né le prestige du héros. Ici, l’union avec un non-humain (ou avec un consanguin, soit son équivalent dans l’ordre du monstrueux) a la valeur d’une terrifiante exception. Celui qui porte le pectoral, tel un serpent mythique, peut certainement tout se permettre car le corps du reptile assure son immunité.

Quel que soit le collectif humain, il fait de la peur le moyen de tenir à distance certaines choses en les plaçant dans le domaine de l’interdit, du réprouvé. Mais il désigne aussi ce dont l’humain – en s’y confrontant – peut se distinguer. La conscience de soi n’est jamais si intense qu’aux limites.

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Mythologie :


Guilhem Olivier, dans « Chasse et sacrifice en Mésoamérique (suite et fin) », (In : Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses, 125 | 2018, pp. 21-36) mentionne le rôle du crotale dans la mythologie de la méso-amérique :


Considéré comme « le prince des hérons blancs qui se réunissent avec lui quand ils le voient », le tlauhquechol faisait partie des « maîtres des animaux », comme le cerf blanc (iztac máçatl), seigneur des cerfs, le pélican (atotolin), seigneur des oiseaux aquatiques ou le crotale (tecuhtlacoçauhqui), seigneur des serpents.

 

Daniel Heuclin signe un article dans Serpents, ouvrage co-écrit par Roland Bauchot, Cassian Bon et Patrick David (Editions Artemis, 2005) qui décrit le rituel de la danse du crotale chez les Hopis :


L'une des plus étonnantes cérémonies rituelles des Amérindiens est sans nul doute la danse des serpents pratiquée par les Hopis, qui vivent au nord-est de l'Arizona. Cette danse marque la fin d'un ensemble de cérémonies qui ont généralement lieu à la fin du mois d'août et qui durent neuf jours. Elles sont censées faire tomber la pluie, et les serpents sont les messagers qui porteront aux esprits les prières des Indiens.

Ces fêtes sont organisées par deux sociétés secrètes religieuses : la société du Serpent et celle de l'Antilope.

Au quatrième jour, les "hommes-serpents" partent dans le désert capturer des serpents, une quinzaine à une soixantaine, notamment des couleuvres (Pituophis melanoleucus) et des crotales (Crotalus viridis nuntius). Ils sont stockés dans le kiva (1) de la société du serpent. Les "hommes-antilopes" composent, sur le sol de leur propre kiva, avec des sables colorés, une mosaïque symbolisant les nuages d'où jaillissent quatre éclairs en forme de serpent.

Au huitième jour a lieu une danse qui représente le mariage symbolique entre le jeune "homme-serpent" et la vierge du maïs.

Au neuvième jour, au cours d'une cérémonie dans un kiva, le chef de la société du Serpent lave les reptiles et les sèche dans le sable. Les animaux sont ensuite installés dans le kisi. La danse des serpents peut alors commencer, à la fin du jour.

Accompagnés des chants des "hommes-antilopes", les "hommes-serpents" dansent par groupe de trois. Dans chaque groupe, un des danseurs prend un serpent dans le kisi, puis le porte à la bouche, le tenant serré entre ses lèvres. Un des autres danseurs, placé à son côté, frappe le reptile avec un fouet à serpents (3), chaque fois que l'animal cherche à mordre. A chaque tour de la place (toujours dans le sens nord-ouest / sud-est, le serpent est remplacé par un autre.

Lorsque tous les serpents ont ainsi "dansé", ils sont réunis dans un cercle tracé au sol avec de la farine de maïs puis aspergés de cette farine. Ils sont alors rapidement saisis par les "hommes-serpents", qui partent aussitôt vers les points cardinaux et les relâchent dans le désert pour qu'ils accomplissent leur mission de messagers. De nombreuses théories furent échafaudées pour expliquer l'absence d'accidents lors de la manipulation des crotales, jusqu'à ce que en 1932, un scientifique se risque clandestinement à capturer l'un des serpents juste après qu'il avait été relâché : ses crochets avaient été arrachés. Vingt ans plus tard, la capture dans les mêmes conditions d'un autre serpent confirma cette observation.


Notes : 1) Kiva : salle creusée dans le sol où ont lieu les réunions et om se pratiquent différents rites religieux. Il y a des kivas séparées pour chaque société secrète.

2) Kisi : hutte conique temporaire en branchages, édifiée vers le centre de la place, où se déroule la cérémonie.

3) Fouet à serpents : constitué de plumes d'aigle (le "maître des serpents"), il est censé paralyser d'effroi les reptiles.

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Littérature :


Crotale


Crotale.

Crotale.

Crotale.

Scarabée sonore.


Dans l’araignée

de la main

tu frises l’air

chaud,

et tu t’étouffes en ton trille

de bois.


Crotale.

Crotale.

Crotale.

Scarabée sonore.


Federico García Lorca, "Crotale " in Poème du cante jondo (traduction de Pierre Darmangeat), 1921.

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Voir aussi : Serpent (1) ; Serpent (2) ; Serpent (3) ;

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