La Serpe
- Anne

- il y a 2 heures
- 9 min de lecture
Étymologie :
SERPE, subst. fém.
Étymol. et Hist. 1. Ca 1200 « outil formé d'une large lame en forme de croissant et muni d'un manche court » (Renart, éd. E. Martin, br. IX, 1088); 1674 « couteau » (ds Esn.) ; 2. 1694 fait à la serpe « fait d'une manière grossière, d'un travail manuel ou d'un ouvrage de l'esprit » (Ac.) ; 1718 fait avec une serpe « mal bâti, d'un homme » (ibid.); 1865 taillé à coups de serpe (d'un corps) (Taine, Philos. art, t. 1, p. 233). D'abord a. fr. serpe, d'un lat. pop. *sarpa, de sarpere « tailler (la vigne), émonder ».
Lire également la définition du nom serpe afin d'amorcer la réflexion symbolique.
Symbolisme :
Linh Thao, autrice d'un article intitulé "Les serpes sacrées des K’Ho" (Le Courrier du Viet-Nam, 15 août 2015) nous montre l'importance de cet outil aux multiples fonctions pour le groupe ethnique K'Ho :
"Les serpes des K’Ho sont utilisées comme outil de travail et comme arme. Elles jouent aussi le rôle d’objets sacrés. À travers elles, transparaissent les croyances cette minorité ethnique vivant dans les hauts plateaux du Centre.
Quelque 166.000 personnes appartiennent à l’ethnie K’Ho. Elles vivent essentiellement dans la province de Lâm Dông (hauts plateaux du Centre). Les K’Ho fabriquent et utilisent plusieurs sortes de serpes, pour la chasse ou les activités agricoles. Mais ces outils jouent aussi un rôle primordial dans leur spiritualité. Ils sont étroitement liés à la vie des hommes et sont indispensables lors de plusieurs cérémonies rituelles.
Une serpe a généralement une lame fine, courbée, en fer forgée. Elle est longue d’environ 25 cm et large de 4 cm. Son manche est taillé dans un tronçon de bambou et mesure de 0,8 mètre à un mètre. La fabrication des serpes, qui sont utilisées dans le cadre de cérémonies rituelles, notamment lors de la Fête traditionnelle, du sacrifice d’un buffle, de la prière pour une bonne récolte, de la fondation d’un village, etc., est plus recherchée. Le manche doit être fait d’un tronçon de rotin, taillé en S. La lame, fine et aiguisée, doit être forgée pour prendre la forme d’un croissant.
Indispensable lors du mariage : Les K’Ho vivent selon le régime matriarcal. C’est donc la jeune femme qui pratique le rite bat chông (capture du mari). Une cérémonie durant laquelle elle emmène, entourée d’une procession et des proches des deux familles, son mari chez elle. « La présence d’une serpe est indispensable. Aujourd’hui, la coutume est restée la même qu’à l’époque », affirme Ro Ong Hà Tang, patriarche du village Dung K’No, dans le district de Lac Duong. Quand le cortège entre dans la cour de la famille de la mariée, un représentant de la famille du marié, une serpe à la main, s’approche de la porte de la pièce où se déroule le mariage. Il dit à haute voix : « Ici est venu le garçon le plus fort et le plus talentueux de notre famille. Ouvrez-lui la porte ! ». À l’intérieur, une représentante de la famille de la future épouse répond : « Venez l’ouvrir vous-même ! ». À noter que la porte est composée de cinq couches, deux en bambous et trois en bois dur. Il est évident que ces paroles font partie du rituel. Dans les faits, la porte n’est jamais cadenassée.
Le représentant de la famille du garçon, une serpe en main, réalise alors le rite chem cua (battre la porte). Il frappe symboliquement trois coups consécutifs à la porte et l’ouvre pour que le garçon entre. Une réception, donnée par la famille de la mariée, l’attend à l’intérieur. « Le +chem cua+ est un rite qui marque une nouvelle étape dans la vie du couple. À partir de ce moment-là, une serpe est toujours présente dans leur vie. Elle accompagne le mari jusqu’à sa mort. Si l’épouse décède, le mari doit quitter la famille de sa femme sans aucun bien, sauf sa serpe », explique le patriarche Ro Ong Hà Tang.
Une serpette pour les enfants : Selon la tradition des K’Ho, si le couple a un fils, le mari va forger lui-même une serpette symbolique, qu’il utilisera comme offrande principale au génie et aux ancêtres lors de la cérémonie de venue du monde, organisée huit jours après la naissance du bébé. Quand l’enfant atteint l’âge adulte, le père organise un rite de reconnaissance officielle de l’enfant par la communauté. Il met une serpe sur son épaule et demande, devant l’autel des ancêtres, au génie et aux ancêtres de protéger son fils, de lui donner santé, courage, intelligence et habileté. Le garçon ne se sépare jamais de cette serpe. Elle le suit jusque dans sa tombe.
« Les K’Ho considèrent que mourir n’est pas une fin en soi. Il ne s’agit que d’une étape de la vie humaine. Elle marque le commencement d’une nouvelle vie dans un autre monde. Lorsqu’on meurt, il faut donc aussi que les biens et objets d’usage courant comme le gong, la jarre d’alcool, la hotte, la serpe, etc. accompagnent le défunt », précise le patriarche Krajan Plin, du village Dang Ja, district de Lac Duong.
Plusieurs patriarches du district de Lac Duong se disent aujourd’hui « inquiets ». De vieilles serpes sont fréquemment volées et revendues. En effet, les antiquaires sont friands de ces objets, notamment ceux qui ont plus de cent ans. Certains croient, conformément à une légende, que les serpes centenaires, utilisées lors de nombreuses chasses et cérémonies rituelles, sont sacrées et peuvent apporter à son possesseur puissance, santé et prospérité, ainsi que le protéger des mauvais esprits et des fantômes."
*
*
Symbolisme celte :
Paul Marie Duval, auteur de "Cultes gaulois et gallo-romains. 3. Dieux d'époque gallo-romaine." (In : Travaux sur la Gaule (1946-1986) Rome : École Française de Rome, 1989. pp. 259-273. - Publications de l'École française de Rome, 116) présente la serpe comme attribut d'Esus :
"Esus : Dieu gaulois dont le nom est inscrit et l'image, sculptée en bas-relief, sur l'un des blocs du pilier dédié à Jupiter par les Nautae Parisiaci, les mariniers de la cité des Parisii de Lutèce, sous Tibère (14-37). Le dieu, court vêtu en travailleur, est en train d'abattre un arbre avec une serpe au large fer ; une grosse branche, déjà presque détachée du tronc, pend vers le sol."
Paul Marie Duval, auteur de "Esus et ses outils sur des bas-reliefs à Trêves et à Paris." (In : Travaux sur la Gaule (1946-1986) Rome : École Française de Rome, 1989. pp. 463-470. - Publications de l'École française de Rome, 116) développe l'étude de cet attribut d'Esus :
"II est montré, dans cet épisode, comme un bûcheron. La présente note tend seulement à préciser la nature de l'instrument dont il se sert et le moment précis de l'opération représentée, à Paris et à Trêves ; en bref, le degré d'exactitude technique des représentations, leurs ressemblances et leurs différences.
A Paris, le dieu, le torse presque nu, a le bras droit levé, la main tenant un outil tranchant à manche assez court, dont il va frapper soit le tronc, soit les branches restantes d'un arbre grand comme lui qu'il tient de la main gauche et qui a la hauteur d'un arbuste mais le tronc puissant, qui a déjà perdu une branche abattue au sol, montre qu'il s'agit d'une proportion raccourcie pour les besoins de la composition; d'autres branches déjà coupées, dont les attaches tranchées se voient sur le tronc, ne sont pas figurées, faute de place, sauf une, et la branche encore debout paraît être la dernière des branches basses à abattre. Il ne fait pas de doute, en tout cas, que le but de l'opération soit l'ébranchage total de l'arbre, sinon la mise à bas du tronc lui-même. - L'outil, pourvu d'une large lame terminée en pointe recourbée, déborde la limite du bas-relief et est gravé en partie sur le cadre. C'est une serpe, assez courte, comme le montre le dernier dessin publié de ce bas-relief bien connu, outil dont le fer est dans l'axe du manche et recourbé à l'extrémité du tranchant. Le fer ici a dû être, écourté faute de place et le manche, trop long par rapport à lui, devrait se casser sous les coups."

Pascal Lamour, auteur de L'Herbier secret du druide (Edtions 2017) nous donne le célèbre texte de Pline l'Ancien, tiré de Histoire naturelle, livre XVI et qui mentionne la serpe d'or des Gaulois :
« Le gui sur le rouvre est extrêmement rare et, quand on le trouve, on le cueille dans une grande cérémonie religieuse. Avant tout, il faut que ce soit le sixième jour de la lune, jour qui est le commencement de leurs mois, de leurs années, et de leurs siècles, qui durent trente ans : jour auquel l'astre, sans être au milieu de son cours, est déjà dans toute sa force, ils l'appellent d'un nom qui signifie "celui qui guérit tout". Ayant préparé selon les rites, sous l'arbre, des sacrifices et un repas, ils font approcher deux taureaux de couleur blanche, dont les cornes sont liées pour la première fois. Un prêtre, vêtu de blanc, monte sur l'arbre et coupe le gui avec une serpe d'or ; on le reçoit dans une saie blanche ; puis on immole les victimes, en priant que le dieu rende le don qu'il a fait propice à ceux auxquels il l'accorde. On croit que le gui pris en boisson donne la fécondité à tout animal stérile et qu'il est un remède contre tous les poisons. tel est le comportement religieux d'un grand nombre de peuples à l'égard des choses insignifiantes. »
*
*
Littérature :
Sabine Audrerie, autrice d'un article intitulé "Prix Femina pour « La Serpe » de Philippe Jaenada" (La Croix, 8 novembre 2017) présente le roman qui traite d'un fait divers datant de 1941 :
Prix Femina pour « La Serpe » de Philippe Jaenada
Le romancier Philippe Jaenada a remporté le prix Femina 2017 pour La Serpe (Julliard), un livre sombre et empli de compassion sur un triple meurtre impliquant le futur auteur du Salaire de la peur, a annoncé le jury.
On connaît Le Salaire de la peur, film d’Henri-Georges Clouzot, mais le roman dont il est tiré, et son auteur, beaucoup moins. D’autant que le nom de Georges Arnaud, pseudonyme d’Henri Girard, fut quasiment passé sous silence à la sortie en salles en 1953. Peu de choses à voir avec le nouveau livre de l’inénarrable Philippe Jaenada, sinon que son héros est ce même Henri/Georges – sa carrière très engagée de journaliste des années 1950 à sa mort en 1987 est minutieusement décrite par Jaenada –, passé à la postérité pour une tout autre activité : l’assassinat de trois personnes, son père, sa tante et leur domestique, dans leur château du Périgord en octobre 1941.
Tous les éléments l’accablent d’emblée : personnalité irascible, méchante, cupide et profiteuse, dont l’auteur dresse dans le premier tiers du livre un tableau savoureux, tissant ses rapports avec sa famille et les successives femmes de sa vie. Dès la découverte des corps, sauvagement mutilés avec une serpe prêtée quelques jours avant par un couple de voisins, dans la maison fermée de l’intérieur, il est le coupable idéal. Il semble étrangement serein : il dormait dans une autre aile du château. Le procès qui suivra, en 1943 – longuement rapporté ici –, l’acquittera pourtant, grâce au talent de son avocat Maurice Garçon.
Le doute restera permis, les familiers de l’affaire se partageant entre ceux qui croient à son innocence et ceux qui sont convaincus de sa culpabilité. Philippe Jaenada, Rouletabille bonhomme à qui on ne la fait pas, débarque donc dans le village périgourdin d’Escoire pour enquêter.
Une enquête touffue, vivante et désopilante : Lui dont on suit avec bonheur l’œuvre aux accents autobiographiques depuis Le Chameau sauvage (1997) a infléchi la forme de son travail et de ses intérêts littéraires depuis trois livres (Sulak, La Petite Femelle et La Serpe), choisissant désormais de placer un personnage fort, familier des faits divers, au cœur d’une enquête touffue, vivante et désopilante. Et bien sûr, ne s’épargnant pas plus ici, Jaenada de connivence avec son lecteur se met en scène, et met son œuvre en abyme, offrant des digressions incessantes et réjouissantes.
Ne se privant pas de clins d’œil émus, il confie son roman à la vigie du Club des cinq en roulotte, assumant l’investigation amusée, l’insouciance et le jeu. L’auteur orchestre le suspense grâce à une chronologie recomposée, et donne à voir cette affaire trouble sous des angles nouveaux, jusqu’à avancer sa conviction propre.
« Une drôle de vie, avec le recul », écrit-il pour résumer les 69 années de vie de son héros. « Ce que j’en sais, je l’ai appris dans les livres. Sale gosse, sale type, des claques, insupportable, il ne mue, instantanément, qu’en anéantissant la fortune familiale, et se transforme en nomade combatif qui ne possède rien et vient en aide à ceux qui en ont besoin. Un bon gars finalement. »
Son portrait d’Henri Girard est aussi un portrait d’époque : de l’histoire de l’Occupation, de l’édition, de la guerre d’Algérie vue de Paris comme d’Alger, de la justice et des mœurs au mitan du XXe siècle. Plus que les responsabilités l’intéressent l’évolution des hommes et des personnalités, l’inflexion des trajectoires, les carrefours de vie. On l’avait compris au fil de dix romans : chez Jaenada, le rocambolesque de la quête importe autant que sa résolution.
*
*







