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  • Anne

La Flouve odorante




Étymologie :

  • FLOUVE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1786 (Encyclop. méthod. Agric. t. 4). Orig. inc. (FEW t. 21, p. 173a).


Lire également la définition du nom flouve afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Anthoxanthum odoratum ; Chiendent-odorant ; Foin d'odeur ; Foin-dur ;

 

Laurent Gall, dans « Kant plantenn, kant anv. Inflorescence linguistique en Basse-Bretagne », (La Bretagne Linguistique [En ligne], 19 | 2015) s'intéresse au sens des diverses appellations de la flouve :


De la flouve odorante, le nom commun français retient l’enivrant parfum de l’épis, tandis que dans le centre Bretagne cest l’aspect roussi des extrémités florales que l’on évoque à travers yeot rouz. J’ai entendu récemment yeotenn c’hwezh vat, « herbe à la bonne odeur ».

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Botanique :


Louis Hédin, auteur d' "Observations sur l'origine, la classification et l'écologie des espèces fourragères." (In : Journal d'agriculture tropicale et de botanique appliquée, vol. 10, n°1-4, Janvier-février-mars-avril 1963. pp. 1-19) s'intéresse à la flouve en lien avec les prairies :


Un très grand nombre d'espèces fourragères ont été ainsi mises à l'étude. Rappelons certaines erreurs d'appréciation : la Flouve odorante (Anthoxanthum odoratum) a été cultivée malgré sa médiocre valeur fourragère parce qu'elle donnait une odeur agréable au foin. Comme on a pu l'observer pour les autres plantes cultivées, céréales, légumes, arbres fruitiers, les Européens ont emmené avec eux leurs espèces fourragères qu'ils ont utilisées en Amérique, en Australie, en Nouvelle-Zélande, avant d'y introduire d'autres espèces ou de domestiquer les espèces indigènes.

[...] En France, A. Boitel relate vers 1880 les essais faits de ce qu'il appelle la prairie Goetz, prairie temporaire composée tout d'abord de 7 Graminées, Fromental, Avoine jaunâtre, Paturin commun, Dactyle, Ray-grass anglais, Houlque laineuse, Flouve odorante. Ce mélange fut par la suite réduit à 3 ou 4 espèces seulement, les légumineuses en étaient absentes et il s'agissait surtout d'une exploitation en fauche de ces prairies. Il ne semble pas que cette technique ait eu une grande extension.

 

Solenne Gable, dans son Mémoire de Master 2 de Sciences et Techniques du Vivant et de l’Environnement Mention Espaces, Ressources, Milieux, intitulé Pratiques et savoirs de l’herbe. Des producteurs de munster (Vosges) sous influences multiples. (AgroParisTech, soutenu en 2013) mentionne la flouve odorante :


Cette idée de relation entre flore et qualités organoleptiques est diffusée par différentes publications de vulgarisation ou d’information sur les produits du terroir : « C’est l’abondance de graminées aromatiques des hauts pâturages de la région d’origine du munster qui donne à ce fromage son goût inimitable. En effet, flouve odorante, agrostide, alchémille, fromental, géranium sylvestre, centaurée de montagne, fenouil, cerfeuil… toutes ces plantes forment une couverture végétale généreuse et unique. » (Auboiron et Lansard, 1997 : 174). Cette liste de plantes ne recoupe celles citées par les fermiers que par le fenouil des Alpes. Et malgré les études réalisées sur le sujet, les scientifiques ne peuvent pas « affirmer de façon certaine que la présence d’espèces ou de communautés végétales ait un effet significatif et reproductible sur les caractéristiques organoleptiques des fromages. » (Martin et al., 2009 : 303).

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Usages traditionnels :


Selon Alfred Chabert, auteur de Plantes médicinales et plantes comestibles de Savoie (1897, Réédition Curandera, 1986) :


Les ménagères aisées et soigneuses mettent dans leur linge de la flouve odorante, Anthoxantum odoratum.

 

D'après Jacques Rousseau et Marcel Raymond, auteurs d'Etudes ethnobotaniques québécoises (In : Contributions de l'Institut botanique de l'Université de Montréal, n°55, 1945 :


L'ouest du Québec a deux espèces de foin d'odeur : celle-ci [Hierochloe odorota. (Foin d'odeur)], qui est indigène, et la flouve odorante (Anthoxanthum odoratum), parfois naturalisée. Les deux s'emploient en vannerie. Malgré la similitude des noms français (foin d'odeur), anglais (sweet grass) et mohawk, il est possible que les trois aient été formés indépendamment tant l'odeur agréable de la plante est un phénomène caractéristique.

 

Dans "Ethnobotanique abénakise". (In : Archives du Folklore, 1947, vol. 11, pp. 145-182), Jacques Rousseau rapporte l'usage suivant :


ANTHOXANTHUM ODORATUM. (Flouve odorante, foin d'odeur). Les chaumes, employés dans la fabrication de paniers, soit seuls, soit associés aux clisses de frêne, sont cultives en dehors de la réserve par des Canadiens français qui vendent le matériel tressé aux Abénaki. Le nom foin d'odeur s'emploie couramment à Odanak. Espèce naturalisée de l'Eurasie. Il existe dans la Province une espèce indigène de foin d'odeur, Hierocloe odorala. Autrefois, les Amérindiens du nord-est de l'Amérique l'employaient beaucoup en vannerie. On s'en sert encore quelque peu".

[...]

Au lieu du foin d'odeur indigène, l'Hierocloe odorata, on recourt à une graminée introduite, la flouve odorante (Anthoxanthum odoratum) (67). Des Canadiens français cultivent ce foin d'odeur et le vendent tressé aux Abénaki. Un petit nombre de paniers sont faits uniquement avec ce chaume peu résistant. En général, il entre en petite quantité dans les paniers de rubans ou « clisses » de frêne et sert à les parfumer.

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Arati Brandy, auteur de Les pierres : traditions initiatiques d'hier et d'aujourd'hui. (Éditions Amrita, 1994) mentionne un usage purificateur de la flouve odorante :


Quelles que soient les pierres, elles devront toujours être purifiées avant leur utilisation: on prendra pour cela de la flouve odorante. Durant leurs règles, les femmes ne doivent pas utiliser les pierres, ni la flouve odorante.




Croyances populaires :


Ernest Vaulpré, auteur de Recherches sur les causes d'insalubrité de la Dombes. (Éditions Millet-Bottier, 1849) mentionne une croyance particulière à la Dombes :


On regarde comme une cause des fièvres endémiques, la flouve (antoxantum odoratum), espèce de graminée qui parait dans les terres à seigle après la levée de la récolte. Cette plante, lorsqu'elle est en fleur au mois d'août ou de septembre, exhale une odeur nauséabonde qui affecte sensiblement le système nerveux des personnes qui y sont disposées ; elle porte à la tête et occasionne de la céphalalgie. L'odeur que répand cette graminée n'est jamais aussi forte qu'après le soleil couché ou avant son lever ; c'est également à ces deux époques du jour que le serein tombe et que l'humidité est plus funeste : aussi suis-je fondé à croire que l'on attribue à la flouve ce qui est causé par le serein. Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette herbe ne croit pas dans les étangs semés en blé ; elle ne croît que dans les terres qui n'ont pas été inondées. Un argument en faveur de l'opinion des personnes qui pensent que la flouve est la cause des fièvres est celui-ci : dès que les gelées blanches paraissent, cette herbe se flétrit, son odeur cesse, ainsi que la fièvre endémique. A cela on peut répondre que la gelée emporte le mauvais air que donnent les étangs, de même qu'elle emporte l'odeur de cette mauvaise herbe.




Symbolisme :


Danielle Dupuis, autrice d'un article intitulé « Odeurs balzaciennes », (in : L'Année balzacienne, vol. 10, no. 1, 2009, pp. 37-59) évoque l'odeur de la flouve comme indissociablement liée à la sensualité et à la sexualité :


Sens de l’instinct ayant trait à une animalité originelle, l’odorat participe à l’éveil de la sensualité, voire de la sexualité. Cabanis qui fit vraisemblablement partie des lectures de jeunesse de Balzac le soulignait dans son troisième mémoire sur L’Histoire physiologique des passions :


« La saison des fleurs est en même temps celle des plaisirs de l’amour : les idées voluptueuses se lient à celles des jardins ou des ombrages odorants [...]. Les odeurs agissent fortement par elles-mêmes sur tout le système nerveux ; elles le disputent à toutes les sensations de plaisir ; elles lui communiquent ce léger degré de trouble qui semble en être inséparable ; et tout cela, parce qu’elles exercent une action spéciale sur les organes où prennent leur source les plaisirs les plus vifs accordés à la nature sensible. » 

Cabanis, Rapports du physique et du moral de l’homme. Troisième mémoire, Paris, 1843, p. 152-153.


Les propos tenus par Félix de Vandenesse sur la vertu aphrodisiaque de la flouve odorante ne disent pas autre chose :


« Mettez dans un bouquet ses lames puissantes et rayées comme une robe à filets blancs ou verts, d’inépuisables exhalaisons remueront au fond de votre cœur les roses en bouton que la pudeur y écrase. [...] Quelle femme enivrée par la senteur d’Aphrodise cachée dans la flouve, ne comprendra ce luxe d’idées soumises, cette blanche tendresse troublée par les mouvements indomptés, et ce rouge désir de l’amour qui demande un bonheur refusé dans les luttes cent fois recommencées de la passion contenue, infatigable, éternelle ? »

Le Lys dans la vallée, Pl., t. IX, p. 1056-1057.


écrit-il à Natalie de Manerville dans un style à peine euphémique. Le médecin de Mme de Mortsauf, comme celui de Mme Willemsens dans La Grenadière , l’a bien compris, ayant « fait enlever les fleurs qui agissaient trop sur les nerfs » de sa patiente. Le commentaire qui suit est explicite : « Ainsi donc, les fleurs avaient causé son délire, elle n’en était pas complice. Les amours de la terre, les fêtes de la fécondation, les caresses des plantes, l’avaient enivrée de leurs parfums et sans doute avaient réveillé les pensées d’amour heureux qui sommeillaient en elle depuis sa jeunesse. ». L’héroïne du Lys meurt moins d’un cancer de l’estomac que du refoulement de ses aspirations les plus sensuelles. La lettre écrite à Félix et lue après sa mort contient une confidence révélatrice : « En retournant à Clochegourde, le printemps, les premières feuilles, le parfum des fleurs, les jolis nuages blancs de l’Indre, le ciel, tout me parlait un langage jusqu’alors incompris et qui rendait à mon âme un peu du mouvement que vous aviez imprimé à tous mes sens. ». La mémoire est mémoire de la sensation. C’est, écrivait Helvétius, « le magasin où se déposent les sensations », et « se ressouvenir n’est proprement que sentir » . Le texte du Lys dans la vallée dénote, nous semble-t.il, l’influence durable des philosophes matérialistes auxquels son auteur s’était très tôt intéressé. Diderot qui avait été lu très attentivement par Balzac résumait d’ailleurs bien leur opinion en définissant ainsi l’être humain dans Le Rêve de d’Alembert dont les trois dialogues avaient connu leur première publication en 1830 : « Nous sommes des instruments doués de sensibilité et de mémoire. ». Telle est bien la raison du drame vécu par Mme de Mortsauf.

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Littérature :


Honoré de Balzac, dans Le Lys dans la vallée (18) fait de la Flouve odorante, une plante majeure dans la symphonie de parfums des prairies :


Aucune déclaration, nulle preuve de passion insensée n'eut de contagion plus violente que ces symphonies de fleurs, où mon désir trompé me faisait déployer les efforts que Beethoven exprimait avec ses notes ; retours profonds sur lui−même, élans prodigieux vers le ciel. Madame de Mortsauf n'était plus qu'Henriette à leur aspect. Elle y revenait sans cesse, elle s'en nourrissait, elle y reprenait toutes les pensées que j'y avais mises, quand pour les recevoir elle relevait la tête de dessus son métier à tapisserie en disant : − Mon Dieu, que cela est beau ! Vous comprendrez cette délicieuse correspondance par le détail d'un bouquet, comme d'après un fragment de poésie vous comprendriez Saadi. Avez−vous senti dans les prairies, au mois de mai, ce parfum qui communique à tous les êtres l'ivresse de la fécondation, qui fait qu'en bateau vous trempez vos mains dans l'onde, que vous livrez au vent votre chevelure, et que vos pensées reverdissent comme les touffes forestières ? Une petite herbe, la flouve odorante, est un des plus puissants principes de cette harmonie voilée. Aussi personne ne peut−il la garder impunément près de soi. Mettez dans un bouquet ses lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et verts, d'inépuisables exhalations remueront au fond de votre cœur les roses en bouton que la pudeur y écrase. [...] ! Quelle femme enivrée par la senteur d'Aphrodise cachée dans la flouve, ne comprendra ce luxe d'idées soumises, cette blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, et ce rouge désir de l'amour qui demande un bonheur refusé dans les luttes cent fois recommencées de la passion contenue, infatigable, éternelle ?

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Michel Butor et Michel Launay, auteurs de “Métaphores.” (in : Francofonia, no. 1, 1981, pp. 33–44) font référence à l'art du bouquet magnifié par Balzac :


Michel Launay : Le transport ne peut se comprendre qu'en relation avec ce qui lui fait obstacle et qu'il lui faut contourner, l'interdit.

Michel Butor : Rousseau parle dans l'Essai sur l'origine des langues d'un langage de ruse inventé par les icoglans des sérails pour s'entrecommuniquer leurs pensées dans leurs chambres, et tromper le soin des eunuques qui les gardent, le langage des sélams, bouquets de fleurs, bouquets d'objets.

Michel Launay : L'exemple classique dans notre littérature est l'illustre passage du Lys dans la vallée sur les bouquets : « ! J'inventai donc la théorie du père Castel au profit de l'amour, et retrouvai pour elle une science perdue eu Europe où les fleurs de l'écritoire remplacent les pages écrites en Orient avec des couleurs embaumées. Quel charme que de faire exprimer ses sensations par ces filles du soleil, les sœurs des fleurs écloses sous les rayons de l'amour ! Je m'entendis bientôt avec les productions de la flore champêtre comme un homme que j'ai rencontré plus tard à Grandlieu s'entendait avec les abeilles. »

Michel Butor : Il faudrait citer en particulier l'analyse détaillée d'un grand bouquet spécialement érotique sur fond de flouve odorante, où les couleurs, les parfums et les sons se répondent avec tant d'éloquence.

Michel Launay : Ce qui nous intéresse ici, c'est que ce langage réinventé, cette correspondance dans la correspondance, est destinée d'abord à tromper un gardien : « Quand nous eûmes créé cette langue à notre usage, nous éprouvâmes un contentement semblable à celui de l'esclave qui trompe son maître. »

Michel Butor : Gardien qui n'est pas seulement Monsieur de Mortsauf, mais aussi tout ce qui empêche les deux amants de renouveler le baiser passionné de leur première rencontre.

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