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L'Ornithorynque

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 19 mars 2020
  • 10 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 oct. 2025




Étymologie :


Étymol. et Hist. 1803 ornithoringue (Faujas de Saint-Fond, Essai de géol., t. 1, p. 321) ; 1805 ornithorhynque (Cuvier, Anat. comp., t. 3, p. 107, aussi ornithorinque, t. 3, p. 243). Empr. au lat. sc. ornithorhync(h)us « id. » (1800, Blumenbach ds Neave) formé à partir du gr. ο ρ ν ι θ ο- (v. ornitho-) et de -ρ ρ υ γ χ ο ς (de ρ ̔ υ ́ γ χ ο ς « groin, bec »).


Afin d'amorcer la réflexion symbolique, vous pouvez lire la définition du nom ornithorynque.

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Zoologie :


Stephen Jay Gould dans son ouvrage intitulé La Foire aux dinosaures (1993) décrit ainsi l'ornithorynque :


L’ornithorynque exhibe une incroyable série d’étrangetés : premièrement, un habitat inhabituel auquel il est adapté par une curieuse anatomie ; deuxièmement, un énigmatique mélange de caractères reptiliens (ou du type des oiseaux) avec d’autres, proprement mammaliens – la vraie raison de sa place particulière dans l’histoire de la zoologie. Ironiquement, le trait qui suggéra en premier lieu qu’il avait des affinités non mammaliennes – le « bec de canard » – n’a pas ce sens en réalité. Le museau de l’ornithorynque est une adaptation purement mammalienne à l’alimentation en eau douce et non un retour à une forme ancestrale.

Dans Les Langages secrets de la nature (Éditions Fayard, 1996), Jean-Marie Pelt évoque la capacité toxique de l'ornithorynque :


Or le poison est l'arme des faibles, au moins dans le règne animal : grenouilles et crapauds, scorpions et serpents, mygales et veuves noires, guêpes et abeilles n'ont d'autres moyens de se défendre, hormis la fuite. Et le poison n'intervient que lorsque cette issue est menacée. Rares, en revanche, sont les mammifères producteurs de poisons. Tel est pourtant le cas de l'ornithorynque mâle, capable d'injecter un venin (non mortel pour l'homme) par un éperon situé le long de ses membres postérieurs.

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Symbolisme :


Dans un article intitulé "Ornithorynque, oryctérope et théranthropes Les vrais monstres et les autres" paru dans Animal et Religion (2016) Pierre de Maret rapporte que :


De tout temps et sous toutes les latitudes, l’esprit humain a donné naissance à des êtres fabuleux. Il a procédé souvent par hybridation, réunissant en un même monstre des parties d’animaux réels comme Pégase (cheval ailé), le Griffon (lion et aigle), Quetzalcoatl (serpent et oiseau quetzal), le Minotaure (taureau et homme), les cynocéphales (hommes et chiens) ou encore le Metoh-kangmi (homme ours) des Tibétains.

Parfois, comme les êtres véritablement contrefaits, ces monstres imaginaires ont des têtes ou des membres multiples, comme le cerbère (chien à trois têtes). Ils peuvent aussi posséder des capacités extraordinaires, tel le phénix (oiseau immortel). Parfois aussi, l’imaginaire a même doté les monstres hybrides de pouvoirs surnaturels, comme le dragon (serpent avec des ailes et des pattes et qui crache du feu) ou la chimère (corps de serpent, tête de lion et de chèvre, qui crache du feu).

Mais une autre catégorie de monstres, bien réels ceux-là, mérite de retenir l’attention. Ornithorynque, oryctérope : les termes mêmes témoignent de la perplexité des zoologues lorsqu’il s’agit de nommer ces étranges créatures méconnues et fréquemment confondues.


L’ornithorynque, un improbable mélange : Commençons par l’ornithorynque, ce mammifère bizarre au corps de castor, à pattes de loutre et à bec de canard, qui pond des œufs. On ne le rencontre qu’à l’est de l’Australie, et lorsqu’il fut découvert, il parut tellement étrange que les naturalistes européens – à qui on en avait adressé des dépouilles – crurent à une supercherie.

Sans surprise, l’ornithorynque occupe une place particulière dans les mythes et les croyances des aborigènes.

Dans une légende recueillie sur la côte centrale de la Nouvelle-Galles du Sud, les animaux formaient trois groupes, chacun convaincu de sa supériorité : les animaux terrestres, capables de courir sur la terre, les oiseaux, qui pondent des œufs et sont capables de voler dans les airs, et les créatures aquatiques qui savent nager. Chaque groupe tente de convaincre l’ornithorynque de les rejoindre puisqu’il a certaines de ses caractéristiques. Après quelques jours de réflexion, l’ornithorynque réunit tous les animaux et leur tint ce langage :


Je n’ai besoin de rejoindre aucun de vos groupes, car je suis spécial à ma façon. Comme j’ai de la fourrure et que j’aime parcourir mon territoire, j’ai quelque chose d’un animal terrestre. J’ai aussi un petit peu d’un oiseau puisque j’ai un bec et que mon épouse pond des œufs. En même temps, j’ai quelque chose d’une créature aquatique car j’aime nager et explorer le monde aquatique. (...) Je ne sais pas pourquoi les ancêtres nous ont créés tous différents, mais nous devons apprendre à accepter nos différences et à vivre ensemble.


Tous les animaux et les hommes, après avoir entendu ces paroles, furent d’accord pour reconnaître la grande sagesse de l’ornithorynque. Les hommes décidèrent que dorénavant ils ne le chasseraient plus car il était vraiment extraordinaire.

L’ornithorynque est le sujet d’un certain nombre d’autres mythes aborigènes et continue de nos jours à fasciner et à susciter de multiples récits plus ou moins fantastiques. Son rôle symbolique ou rituel semble être resté cependant limité.

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Jean-Loup Héraud, Philippe Lautesse, Fabrice Ferlin et al. dans un article intitulé "Le rôle de la fiction dans la construction d'objet quantique : de l'ornithorynque au tigre quantique" (Université Claude Bernard Lyon 1 - ENS de Lyon, France, 2016) rappellent comment l'analogie entre l'ornithorynque et la physique quantique :


Pour le biologiste, l’ornithorynque est une espèce nouvelle tout à fait étrange, puisqu’il est un mammifère qui allaite ses petits, mais qui pond des oeufs, qui a un bec et des poils…. Mais pour les premiers explorateurs qui ont aperçu l’animal, l’ornithorynque a été perçu comme étant soit un canard, soit une taupe : d’où le terme de « duckmole », c’est-à-dire canard-taupe. Dans les années 1920, avec la physique quantique, les physiciens ont été confrontés à un problème analogue avec la matière et la lumière, les objets microscopiques semblant avoir une double nature, à la fois ondulatoire et corpusculaire. D’où le caractère de « dualité onde corpuscule » qu’on leur a attribué. C’est ainsi que J.M. Lévy-Leblond décrit cette situation paradoxale, qui consiste pour les photons –les constituants de la lumière- à réunir des propriétés qui sont incompatibles dans la physique classique :


« En tout cas, le physicien voit bien que la lumière, dans les appareils où il la manipule, dans les équations où il la décrit, n’est en fait ni onde ni particule –et non pas à la fois l’une et l’autre et pas davantage tantôt l’une tantôt l’autre comme on le dit encore trop souvent. Ses constituants, les photons, sont des entités d’un type nouveau, caractéristiques du monde quantique –les « quantons »-, puisqu’aussi bien ce néologisme s’impose. Même s’il est vrai qu’en certaines circonstances, particulières, le quanton ressemble à une onde, ou, à d’autres circonstances, exclusives des premières, à une particule, (comme un ornithorynque qui ne montrerait que le bout de son bec et pourrait passer pour un canard, ou seulement son arrière-train et pourrait être confondu avec un lapin), c’est son originalité et sa différence par rapport à ces objets classiques qui fait son intérêt ».

(Lévy-Leblond, 1997, p. 33-34).

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Littérature :


Michel Launois et Georgette charbonnier proposent un conte scientifique intitulé Journal intime d'un ornithorynque (collection Les Savoirs partagés, Cirasti, Poitou-Charentes, 2005).

Jo Hoestland écrit un roman pour la jeunesse intitulé Le Complexe de l'ornithorynque (Editions Milan jeunesse, 2008) que Cécile Desbois, rédactrice spécialisée Jeunesse et pédagogie, Genève, résume ainsi :


Roman à plusieurs voix, Le complexe de l’ornithorynque met en scène quatre jeunes gens en plein questionnement. Côté filles, Clara, spontanée et romantique, tombe amoureuse de son mystérieux voisin qu’elle surnomme Philémon. Rose, handicapée à la suite d'une chute, rêve, elle, d’Aurélien et de l’enfant qu’elle aimerait avoir de lui. Côté garçons, Aurélien s’interroge sur sa possible homosexualité, sans parvenir à assumer sa différence. Quant à Philémon, qui répond en réalité au prénom de Pierre, il acquiert son autonomie en décidant de se consacrer à l’art photographique. En croisant et décroisant les fils de leur existence, chacun de ces personnages avance vers sa propre maturité, acceptant d’être seul parmi les autres, apprenant à négocier ce que l’on a coutume d’appeler de « petits arrangements avec la vie ».

Référence directe au Complexe du homard de Françoise Dolto, ce roman se veut résolument optimiste. Car si les ornithorynques sont des animaux incongrus, presque monstrueux, ils savent aussi s’adapter à bien des situations et ont, comme le rappelle Carla à la fin du récit, la peau dure !

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Marcelo Otero, auteur d'un article intitulé « Le/la sociologue et sa licorne : attention, émotion et intersection » (In : Politique et Sociétés, volume 42, n°3, pp. 61–91, 2023) analyse l'étonnement de Umberto Eco face à cet animal étrange :


[...] Umberto Eco, qui commente avec amusement la célèbre rencontre entre Marco Polo et le rhinocéros, se demande à son tour ce qu’il se serait passé si Polo était débarqué en Australie plutôt qu’à Sumatra et s’était heurté à une bête au moins aussi laide que le rhinocéros, à savoir l’ornithorynque. La description qu’Eco fait de cette bête décourageante pour le classificateur demeure certes plus proche de nous que celle de Polo. On demeure après tout dans le même régime de savoir qui exclut formellement le rapprochement avec les êtres fantastiques pour saisir ce qui est devant nous. Si l’on décortique le regard d’Eco à notre tour, on voit bien qu’il puise alors dans les unités élémentaires connues d’autres espèces, classes ou catégories (castor, canard, poisson, amphibien, marsupial, reptile, etc.) pour faire du « nouveau » avec du « connu » en suivant, en fin de compte, les critères modernes de forme et de fonction. Tel qu’Eco le décrit, l’ornithorynque est :


long de cinquante centimètres en moyenne, pesant environ deux kilos, il a un corps plat recouvert d’un pelage marron foncé, n’a pas de cou et possède une queue de castor ; il a un bec de canard, de couleur bleuâtre dessus et rose bigarré dessous, il n’a pas de pavillons auriculaires, chaque patte se termine par cinq doigts palmés et armés de griffes ; il passe suffisamment de temps sous l’eau (et s’y nourrit) pour qu’on le considère comme une poisson ou un amphibien, la femelle pond des œufs, mais elle allaite également ses petits, bien qu’on ne perçoive aucune tétine et qu’on ne voie pas non plus, d’ailleurs, les testicules du mâle, qui lui sont internes.

1997, 82



Techniquement, l’ornithorynque est, en principe, une réponse morphologique et fonctionnelle, étrange mais réussie, aux exigences d’un milieu. Deux activités formelles et normatives s’affrontent, se définissent mutuellement et se complètent dans un équilibre homéostatique : organisme et milieu. L’ornithorynque, même s’il est laid, existe et fonctionne, c’est-à-dire qu’il appartient empiriquement à l’univers du vivant et interagit à son tour avec un milieu qu’il modifie du fait de sa seule présence dynamique. Mais dire qu’il existe et fonctionne ne suffit pas à apaiser l’étonnement qu’il provoque, ni à expliquer la pertinence, le nombre et l’agencement de chacune des parties. En effet, on ne peut pas affirmer que toutes les caractéristiques morphologiques et fonctionnelles de l’ornithorynque sont nécessaires à la vie ou encore à l’ajustement avec le milieu. Rien ne dit que toutes ces caractéristiques, étranges ou non, répondent à des impératifs vitaux ou encore aux exigences spécifiques d’adaptation au milieu. Mais rien ne dit non plus qu’il y a plus de désordre (incohérence) que d’ordre (cohérence) dans l’ornithorynque que dans un kangourou, une bête familière en Australie et, cette fois, plutôt sympathique et rassurante.

Eco constate sans surprise, tout comme nous d’ailleurs, beaucoup de similitudes entre les parties de l’animal (analyse en pièces détachées) et celles d’autres êtres vivants dûment répertoriés dans les zootaxies disponibles. C’est, en somme, la vision classique et normative de la médecine expérimentale de Claude Bernard, pour qui la « maladie » désorganise ou décompose les parties d’un organisme en santé sans pour autant les altérer. Or, il y a une différence fondamentale : l’« étonnement » d’Eco émerge du « désordre » plutôt que de la maladie, c’est-à-dire de l’assemblage sui generis de l’ensemble plutôt que de la nature des parties, qui ne posent aucun problème pour lui si elles sont prises séparément. Cet assemblage ne peut être « lu » comme « désordonné » que par rapport à une autre « licorne harmonieuse » qui sommeille implicitement dans l’esprit d’Eco, qui est également le nôtre. Bref, c’est sa « manière de lire » (ou de porter attention) qui est bousculée et bouscule à son tour la singularité de ce sui generis qui est devant lui en cherchant normativement à le désagréger, à le classer et, enfin, à le nommer. Car l’ornithorynque (ou le rhinocéros de Polo) était en silencieuse harmonie de facto avec son milieu jusqu’à l’arrivée impromptue du sémiologue, qu’il soit explorateur ou chercheur.

En effet, si l’on pousse plus loin le « dilemme classificatoire » auquel Eco est confronté, ou plutôt son étonnement, tout comme celui de Marco Polo, il n’est pas vraiment de nature fonctionnelle ou vitale, mais plutôt « esthétique » : pourquoi ces parties (et fonctions) qu’on connaît bien en pièces détachées se retrouvent-elles sur le même être, c’est-à-dire dans une même figure singulière du vivant ? En un mot, il y a bel et bien une licorne (idéal-type), esthétiquement parlant, autant dans la tête d’Umberto Eco que dans celle de Marco Polo, qui fait jaillir dans leur esprit l’étincelle de l’étonnement (ou parfois de l’inquiétude) qui signale que « quelque chose » n’est pas à sa place, n’est pas bien assemblé, ne se trouve pas dans le bon ordre ou dans la bonne série d’éléments du réel. Les deux, Polo et Eco, trouvent « étonnante » leur bête rétive aux zootaxies disponibles dans leurs horizons du savoir et, de ce fait, mobilisent deux réponses épistémiques qui répondent à leur besoin d’interprétation (intention primordiale) façonné par les dispositifs épistémiques de leur temps (figures du savoir). Il faudrait ne pas perdre de vue que chacun d’eux, explorateur et sémiologue, nomme et classe sans que les deux bêtes n’aient rien demandé ni posent problème à quiconque ni à quoi que ce soit.

[...]

« Lire » un phénomène inattendu n’est jamais un acte de pure connaissance, puisque notre manière de lire nous oriente du même coup sur ce qui doit être fait en termes d’action, à savoir : « intervenir et corriger » ou « observer et laisser être ». Le regard sécularisé d’Eco procède à la dissection analytique du phénomène observé en pièces détachées tout en gardant un idéal-type dans sa tête (en quelque sorte une licorne en creux) sans lequel il n’y a pas d’étonnement (inquiétude ou indignation) possible. Mais le regard de Polo n’est pas plus accueillant que celui d’Eco lorsqu’il « rapproche » explicitement sa bête inattendue des sympathiques licornes pour qu’elle s’y accommode.

Les regards de l’un (analyse) et de l’autre (ressemblance) font entrer l’ornithorynque et le rhinocéros dans un « espace d’ordre » par deux procédés différents, mais dont la fonction épistémique et normative est identique. Ni l’un ni l’autre des deux taxinomistes de fortune (prémoderne et moderne) ne permettent aux deux bêtes rétives de « parler d’elles-mêmes », même si le seul fait de leur existence empirique (morphologie et fonction), située (milieu et ajustement) et à première vue non problématique devrait plaider en faveur de procéder à « accueillir » leur singularité en mobilisant à la série « observer et laisser être ». Pourquoi alors les obliger à entrer de force dans un « espace d’ordre » (fantastique ou réel, fragmenté ou continu) préalablement établi plutôt que de créer des nouvelles cases dans leurs taxinomies en vigueur ou, mieux encore, voire de ce fait même, procéder à une remise en question générale de l’ordre en vigueur ? N’est-ce pas la question normative (que doit-on faire de ces deux bêtes rétives qui sont devant nous ?) qui sous-tend, oriente, hante même, l’opération intellectuelle de classification ? Peut-on séparer les opérations de nommer, classer et intervenir ? [...]

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