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  • Anne

L'Etoile polaire




Étymologie :

  • ÉTOILE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. a) Ca 1100 esteile « tout astre visible, excepté le soleil et la lune » (Roland, éd. J. Bédier, 3659) ; b) 1119 esteiles reials « planètes » (Ph. de Thaon, Comput. 2797 ds T.-L.) ; 2. 1380 estoille « objet disposé en rayons rappelant la forme sous laquelle on représente traditionnellement les étoiles » (Inventaire de Charles V ds Gay) ; 3. 1549 etoile astrol. (J. du Bellay, Œuvres poétiques, éd. H. Chamard, t. III, p. 121, 17) ; 4. 1849 terme de spectacle (Revue des théâtres ds Quem. DDL t. 10). Du lat. pop. *stēla, du lat. class. stella « étoile ».

  • POLAIRE, adj.

Étymol. et Hist. 1. a) a/) 1555 « situé près d'un pôle » (G. Aubert, Le Ciron, 58 ds La Continuation des Amours de P. de Ronsard ds Ronsard, Œuvres, éd. P. Laumonier, t. 7, p. 213) ; b/) 1578 cercle polaire (Pontus de Tyard, Le Premier Curieux ds Deux discours de la nature du monde, fo11 vods Gdf. Compl.) ; c/) 1585 estoile Polaire (Id., Douze Fables de Fleuves ds Œuvres poét., éd. J. C. Lapp, p.266) ; b) 1906 expédition polaire (Nouv. Lar. ill. Suppl.) ; 2. math. a) 1811 coordonnées polaires (Poisson, Mécan., t. 1, p. 354) ; b) 1874 polaire d'un point par rapport à une conique (Lar. 19e; aussi: une polaire) ; 3. a) 1869 électr. (Littré) ; b) 1920 molécules polaires (J. phys. et Radium, p. 64D) ; 4. 1875 biol. globules polaires (J. A. Fort, Anatomie descriptive et dissection, III, p.565 ds Quem. DDL t. 8). Empr. au lat. médiév. polaris « situé près d'un pôle » (v. Latham).


Lire également la définition des nom et adjectif étoile et polaire afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Astronomie :


Selon B. Teissier, auteur de "LE MOULIN D’HAMLET: Un mythe d’origine des sciences." (2008) :


L’axe de rotation, ou axe des pôles, de la terre décrit, avec une période d’environ 25800 ans un cône autour d’une position moyenne. En conséquence, la position des étoiles sur la sphère céleste change et l’étoile la plus proche du pôle nord céleste n’est pas toujours la même; dans 12000 ans l’étoile polaire sera α Lyrae. En particulier l’apparence de la voûte céleste au moment de l’équinoxe de printemps bouge d’environ un degré tous les 72 ans.




Symbolisme :


W. Bogoraz, auteur de "Idées religieuses des Tchouktchis". (In : Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, V° Série. Tome 5, 1904. pp. 341-355) rend compte des croyances du peuple tchouktche relatives à l'Etoile polaire :


Les idées relatives aux esprits bienfaisants, vaïrghits, sont étroitement liées au cycle des sacrifices périodiques ; aussi le principal groupe des esprits est-il constitué parce qu'on appelle « les orientations du sacrifice. »

Les Tchoukchis font leurs sacrifices dans la direction des quatre points cardinaux, y compris le Zénith et le Nadir, ou, comme le disent les Tchouktchis maritimes, « à tous les vents ». On compte en tout 25 orientations. Les principales sont : le Levant ou l'Aube ; le Midi (ordinairement confondu avec le Zénith, le Soleil et l'Etoile Polaire) et enfin le Couchant ou Soir. Comment expliquer l'apparition des orientations des sacrifices? Pour le faire en connaissance de cause, il faut admettre, que, dans la religion primitive, le côté rituel apparaît de bonne heure et se développe plus rapidement que la mythologie. Afin de se garer des esprits, ou pour acquérir leur bienveillance/ l'homme crée tout un réseau de cérémonies et d'incantations, qu'il assemble dans un système à rythme périodique. Dans le cas présent, le désir de se concilier la bienveillance de tous les Esprits qui l'environne a conduit l'homme à répandre les sacrifices dans toutes les directions. Il faut remarquer toutefois que le Couchant et le Nadir (Minuit) ainsi que les directions avoisinantes, orientent moins souvent les sacrifices, car on les croit être en rapport avec les esprits malveillants. Cette élimination des esprits méchants du système général des sacrifices, peut s'expliquer en partie, par l'apparition et le développement de la magie des chamanes, qui s'attribuent le privilège de la lutte contre les esprits méchants, surtout à l'aide des offrandes.

En dehors des « orientations du sacrifice » on compte parmi les bons esprits le Soleil et certaines étoiles. Dans leurs déplacements continuels sur la toundra et sur la mer, les Tchouktchis acquièrent une bonne connaissance des astres et distinguent presque toutes les constellations. Ils savent entre autre que l'étoile polaire est un centre fixe, autour duquel les autres étoiles font leurs révolutions. Aussi appellent-ils l'Etoile polaire du nom de « clou » ou de « pieu », ou tout simplement d' « étoile fixe. » La lune est rangée plutôt du côté du Couchant, du Soir, des Ténèbres et est appelée parfois « le soleil des esprits méchants.

 

Jean-Loïc Le Quellec dans "L’arbre dans les mythes". (In : Aux origines des plantes : Des plantes et des hommes, 2008, pp. 416-439) relie le symbolisme de l'étoile polaire à celui de l'arbre cosmique :


En Asie septentrionale, les chamans Buriat, Sakha et Dolgan utilisent un bouleau marqué de neuf marches, ou bien une série d’arbres d’espèces différentes, afin de symboliser les différents ciels par où ils passent durant leur voyage. Pour les Sakha, le ciel et la terre ont grandi en même temps que croissait l’« arbre de fer ». Les Altaïques estiment en effet que le monde repose sur un arbre mythique, comme la tente sur son pilier central. Des bouleaux, mélèzes ou pins de Sibérie – ou des poteaux – se dressent près des habitations des chamans de Sibérie et d’Asie centrale, représentant l’arbre de vie qui joint le centre de la Terre à l’Étoile polaire et permet au chaman de passer d’un monde à l’autre, tout en facilitant éventuellement aux esprits le retour à la tente.

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Gérard Poitrenaud, auteur de "La place vénérable : Des volutes de la cruche de Brno au pilier céleste" , article issu de Cycle et Métamorphoses du dieu cerf (Toulouse : Lucterios, 2014) nous renseigne davantage sur le symbolisme de l'étoile polaire dans le Nord de l'Europe :


Le symbolisme afférent au bec verseur de la cruche associe l’arbre de vie au milieu du ciel, le breuvage de vie et d’immortalité ainsi que le verbe créateur. Ces trois motifs sacrés représentent selon toute vraisemblance une seule force, une seule entité divine qui s’incarnait dans le (dieu) cerf. Mais il est possible aussi que ce milieu du ciel ait été lié à l’étoile Polaire.

L’étoile du nord, autour de laquelle les étoiles du firmament font leur révolution en une année sidérale, est chez les peuples anciens un milieu chargé de sens et de mythes qu’un examen approfondi devra intégrer dans une géographie mythique des points cardinaux. Quelques remarques suffiront dans notre contexte. Dans le nord de l’Asie et l’extrême nord de l’Europe, où les modes de vie, les coutumes et les croyances n’ont pas été complètement laminés par la civilisation agraire et les grandes religions universalistes, les Yakoutes l’appellent le « nombril » du ciel, les Samoyèdes, « le clou du ciel », les Tchouktches et les Koriaks « l’étoile (du) clou ». Elle est chez les Finnois « Le clou de la profondeur du ciel » et chez les Lapons « le clou du Nord ». Leur conception selon laquelle le ciel tombe quand elle disparaît rappelle bien sûr la croyance celte attestée par Arrien (Anabase I, 4). Le centre vital est souvent aussi associé à l’idée de pilier : chez les Lapons encore, l’étoile est « Le Pilier du Ciel ou le Pilier du Monde », qu’on imagine menacé d’effondrement. Chez les Lapons de Russie, c’est alme-tsuolda « colonne du ciel », où alme est aussi le nom du dieu suprême veralden olma, « homme des mondes », « dieu des mondes » (1). Pour les Mongols, les Kalmouks et les Bouriates, elle est « le Pilier d’Or », chez les Kirghizes, les Bachkirs et les Tatars sibériens « le Pilier de Fer » et chez les Téléoutes « le Pilier solaire ». Les idées de « clou » et de « pilier » sont complémentaires, et les hommes ont effectivement érigé des piliers au faîte desquels était fixé un clou de fer pour vénérer le pôle : c’est le veraldarnagli des Lapons scandinaves. Knud Leems décrivit au XVIIIe s. la colonne du monde laponne : elle est comme chez les Ostyaks une poutre quadrangulaire, au sommet de laquelle se trouvait une pointe de fer. La colonne du monde se situait entre « deux montagnes » symbolisant le solstice d’hiver et la division de l’année (2). Le Sucellos des Gaulois a peut-être hérité de cette ancienne croyance deux de ses attributs, le grand maillet et le « clou » (à Visp en Suisse). Il serait donc aussi l’être primordial qui plante le pilier (lui-même ?) et fixe avec son clou la voûte céleste — d’où aussi sa qualité de patron des tonneliers. L’olla qu’il tient dans sa main gauche pourrait ainsi évoquer le breuvage de vie et d’immortalité qu’on a vu plus haut.

Chez les Bouriates, l’étoile Polaire est appelée « Le Pilier du Monde » et les autres étoiles sont représentées par un troupeau de chevaux attaché à ce piquet (3). Les chevaux remplacent presque partout les rennes et les cerfs, dont la peau et les bois servent au shaman pour accéder au ciel en grimpant à ce pilier, auquel ces animaux sont d’ailleurs assimilés. La richesse du symbolisme attaché à cette étoile laisse entrevoir une longue évolution qui n’est pas limitée au tiroir du shamanisme et des cultures sibériennes, comme une approche ethnocentriste pourrait le fait croire. L’or inaltérable évoque bien sûr l’immortalité ; le fer, la force et la guerre, mais aussi bien sûr l’attraction polaire ; le pilier est à la fois le soutien de la voûte céleste, l’arbre cosmique, et le maître des troupeaux.

On peut envisager qu’une puissance divine très importante était liée au pôle. Chez les Tchouktches, le dieu de l’étoile Polaire est le dieu principal et le pilier qui la matérialise est nommé « Homme-Pilier de Fer » par les Ostyaks de Tsingala. Ils l’invoquent sous le nom d’« Homme » et de « Père » et lui font des sacrifices sanglants (4). On a examiné la cérémonie de l’asvamedha à un autre endroit. Plus généralement, le sacrifice du renne, de l’élan et du cerf, et postérieurement du cheval sert à renouveler la force (fécondante) du pilier du ciel et de son dieu (5). Chez les Yakoutes, un jeune étalon blanc avec des taches évoquant des ailes sur les épaules est sacrifié pour bénir le mât sacré « Bagach » élevé par le shaman. Chez les Angara-Toungouses, le shaman élève près de la tente rituelle un arbre « Särga » ou « Tuuru » à plusieurs branches qui forment comme des échelons. On y suspend la peau d’un renne sacrifié. Pendant le rituel, l’âme du shaman monte sur cet arbre qui croît alors jusqu’au « sommet du ciel » (6). Chez les Toubalars de l’Altaï, le tambour du shaman en peau de cerf représente le double animal du shaman, qui l’assiste et le protège. C’est en mimant le cerf que celui-ci est investi de sa force. L’esprit animal est l’âme chamanique qui se transmet de génération en génération. Il semble assimilable à la « mère animale » du shaman chez les Yakoutes, qui a l’apparence d’un grand élan ou d’un renne, et emporte à la mort du shaman la vertèbre de son cou. Cette mère représente aussi la force ignée de son regard prophétique (7). On voit que dans les cultures sibériennes, le shaman, sa monture symbolique, le pilier du ciel et le dieu qui se trouve au plus haut se sont peu à peu confondus.

Le dieu-pilier est aussi un géant, comme le suggère peut-être le format de la statue du prince de Glauberg. Mais dans la Chine ancienne aussi, l’étoile Polaire représente l’empereur autour duquel tout tourne, parce qu’il est le pôle, l’Ohrava (« le germe, le fixe »). Son sacerdoce faisait de lui l’incarnation du dieu qui habite au Pôle Nord, ou « Pôle céleste », auprès des hommes. Le pôle Nord est donc non seulement milieu du ciel, mais aussi l’origine en action, c’est-à-dire le phallus fécondant le monde, l’omphalos (8), chez les anciens Finnois le vieux Ukko, dieu au-dessus des dieux, au nombril du ciel (9).

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Les Assyriens ont baptisé l’étoile Polaire Stella Maris (« l’étoile de la mer ») parce qu’elle permettait de se repérer en mer. On comprend que ce nom, qui implique une fonction et n’est donc pas primordial, laisse entrevoir que la mer, après la forêt, a été considérée comme équivalente du ciel étoilé. Mais le ciel est dans l’Eurasie du nord surtout conçu comme une tente dont le faîte du pilier central, en concurrence avec le trou de fumée central, permet le passage vers le monde supérieur. L’étoile Polaire est chez les Tchouktches un trou qui permet au shaman de traverser la voûte céleste pour accéder au paradis des chasseurs. Dans la pensée archaïque de l’Eurasie, la tente céleste semble avoir eu plusieurs trous par lesquels les vents soufflaient. Celui qui marquait le nord devait être réservé à un vent particulier et supérieur à tous points de vue, l’Esprit des vents. Borée était-il incarné par le cyclone capable de manifester à la fois la colonne divine et la rotation ? Il y a là, il me semble, matière à recherches. Les éléments rassemblés laissent supposer en tout cas que le symbolisme associé à l’étoile du nord a au moins fortement influencé la légende des hyperboréens, selon laquelle, en un temps très reculé, les peuples au-delà du vent du nord vivaient sur terre, en harmonie avec le vent, les eaux, les plantes, les animaux et les puissances surnaturelles.

Mais le nord n’a pas toujours été marqué par notre étoile polaire ursae minoris qu’on appelle aussi « Polaris » ou « le Clou » : vers 2700 A.C., Draconis (Thuban) marquait le pôle. Entre 1500 A.C. et 500 P.C., l’étoile orange Kochab, sur le dos de la Petite Ourse, appelée aussi « gardien du pôle », était la plus proche. Sans vouloir approfondir ce qui n’est pas dans notre propos, on peut se demander comment les peuples anciens ont compris cet apparent glissement du moyeu de tous les cycles célestes. Comme un cataclysme qui provoque, pour le moins, un changement de dynastie divine ? On peut se demander également si les deux étoiles qui paraissaient se disputer ce statut vers -500 n’ont pas inspiré les Dioscures celtiques qui se disputent la roue du ciel sur le célèbre fourreau d’épée de Hallstatt25. Il semble que ce phénomène astronomique si étrange et si scandaleux ne pouvait apparaître à ceux qui observaient les étoiles que comme le combat de jumeaux inégaux (Gilgamesh et Enkiu déjà) pour l’immortalité. Ce symbolisme semble s’être superposé au règne alternatif des deux parties du ciel assimilées à la ramure du « père », c’est-à-dire du fécondateur universel.


Notes : 1) Uno Holmberg : « Der Baum des Lebens » in Suomalaisen Tiedeakatemiam Toimituksia (Annales académiques scientifiques finnoises), S.B., tome XVI, Helsinki 1922-23, 18.

2) Knud Kleems: Beskrivelse over Finmarkens Lapper, Cepenhague 1767, tome 86. Trad. allemande Nachricht von den Lappen, Leipzig : 1771.

3) Eliade 1983, 212.

4) Eliade 1983, 214.

5) Eliade 1983, 79, 166-167. Chez les Yakoutes : Yankel Karro, Lina Sabaraikina : Les guerriers célestes du pays yakoute-saxa. Paris : Gallimard (L’aube des peuples), 1994, 156-157.

6) Friedrich/Buddruss 1987, 100-101 et 255.60-163.

8) Cf. Gricourt et Hollard 2010, 256.

9) Voir Lönnrot : Kalevala 2010, 270 et 574.

10) Gricourt et Hollard 2010, 255.

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Symbolisme celte :


Selon David Delnoÿ, auteur de "La Géographie mythique des Celtes". (In : Conférence mensuelle de l'ASLiRA. 2015) :


La seconde catégorie de corps célestes s'inscrit dans la spatialité. L'étoile polaire apparaît comme un repère fixe dans le ciel et son observation permet de définir les directions cardinales. Les populations indo-européennes, tels les Celtes, lui attribuent une valeur particulière. Elle est le sommet de l'axis mundi. Le mythe indien rend compte d'une valeur similaire pour l'étoile polaire. [...]


Repenser le cosmos celte : Les cinq chemins, directions cosmiques, apparaissent comme la totalité mais ils emblent écarter la Verticalité. L'observation de l'étoile polaire tend également à considérer autrement l'axis mundi.

Au sein de la cosmogonie celtique, les principes de Verticalité et d'Horizontalité se croisent pour former la réalité humaine. Considérée dans le plan de l'Homme, la première correspond à l'axe Nord-Sud, avec l'étoile polaire en son sommet. Le second principe apparaît entre l'Est et l'Ouest. Ces deux axes forment alors quatre chemins ceints par un cinquième. La totalité liée au chiffre cinq reparaît. L'absence de hiérarchisation est également mieux perceptible. L'Univers est une fractale où les parties sont à l'image du Tout cosmique.

[...]

Par cette nouvelle approche du Cosmos, il est nécessaire de reconsidérer l'Univers celte. L'espace ouranien se place dans la frondaison de l'Arbre du Monde, couronné par l'étoile polaire. Les racines, régions chtoniennes, se trouvent au Sud, tout comme la Source originelle. Le tronc correspond à la réalité humaine, dont l'écorce forme la voûte céleste. Le Monde des Hommes est ne rotation, la voûte immobile et immuable porte les étoiles. Le regard de l'humanité provoque l'illusion du déplacement des corps célestes. L'axis mundi tourne sur lui-même. La réalité humaine attachée à cet axe profite de son mouvement. L'Homme prend place dans une réalité renouvelée quand les corps célestes s'inscrivent dans l'éternité. Cette valse cosmique est d'ailleurs évoquée sur certaines pièces d'art, tel le miroir de Birdlip. Les étoiles s'établissent sur la voûte céleste exceptée, du moins, l'étoile polaire qui s'inscrit au sommet de l'axis mundi.

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Mythologie :


Le Glossaire théosophique (1ère édition G.R.S. MEAD, Londres, 1892) d'Helena Petrovna Blavatsky propose plusieurs entrées relatives à l'étoile polaire :


DHRUVA (sans.). Sage Aryen, maintenant l'Etoile Polaire. Kshatriya (de la caste des guerriers) qui par des austérités religieuses devint un Rishi, et pour cette raison fut élevé par Vishnu à cette position éminente dans le ciel. Aussi appelé Grah-Adhâra ou "le pivot des planètes".

 

Dans l'article intitulé "Idées religieuses des Tchouktchis". (In : Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, V° Série. Tome 5, 1904. pp. 341-355), W. Bogoraz précise l'importance de l'étoile polaire dans la cosmogonie tchouktche :


La cosmogonie des Tchouktchis répond à l'état général de leurs idées religieuses. Ils admettent l'existence de plusieurs mondes, disposés les uns au-dessus des autres, de façon à ce que le sol de l'un forme en même temps le ciel de l'autre. Les mondes sont au nombre de 5, de 7 ou de 9. Ils sont disposés symétriquement au-dessus et au-dessous de la terre, qui se trouve ainsi au centre du système. Les deux mondes les plus proches de la terre, dans les deux directions, sont peuplés d'esprits Kelet, les deux suivants sont peuplés d'hommes, les deux autres qui suivent sont de nouveau habités par des esprits.

D'après un des contes tchouktchis le plus curieux à plusieurs titres et intitulé « le Chamane galeux », les mondes supérieurs et les mondes inférieurs possèdent un nombre égal de bêtes sur la terre, d'oiseaux dans l'air, de poissons dans l'eau ou de plantes dans les champs. Ces mondes ne sont pas excessivement grands. Dans un conte « le chamane à verrue », celui-ci projette en haut son adversaire avec une telle force que ce dernier troue avec sa tête le ciel d'un monde., puis se retourne dans l'espace et fait un trou avec ses pieds dans le ciel du monde suivant et tombe dans un troisième monde sur des nuages qui s'avançaient lentement. Chacun de ces mondes possède des constellations à lui, mais tous ont une ouverture au Zénith, au pied de l'Etoile polaire, que l'on voit ainsi de tous les mondes.

Les chamanes et les esprits passent aisément par ses orifices d'un monde à l'autre.

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Jean-Michel Ropars, dans un article intitulé "Une signification de l'Odyssée." (In : Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n°1, 2003. pp. 82-95) rappelle que l'étoile polaire est personnifiée dans l'Odyssée :


Après avoir posé que la rencontre d'Ulysse et de Nausikaa dans l'Odyssée transpose un mythe indo-européen de l'aurore, j'ai essayé d'établir, dans un deuxième article, la véritable nature du royaume des Phéaciens, le lieu de cette rencontre : ce royaume, qui est celui où Ulysse « se raconte » avant de regagner Ithaque, se situe dans la nuit étoilée, peuplée de « vaisseaux phéaciens » comme autant de constellations zodiacales, toutes mues par un centre unique, l'étoile polaire, qui a l'apparence de la reine Arété. C'est là que se prépare le jour à venir, sous les traits d'Ulysse, confié ensuite normalement par la reine à sa fille, l'aurore Nausikaa.

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Thomas Beaufils, dans un article intitulé « Transposition et réinvention des mythes épico-purâniques et javanais dans De kist de Maria Dermoût », (In : Études Germaniques, vol. 253, no. 1, 2009, pp. 39-55) étudie comment l'autrice enrichit le mythe originel de Ganesh :


Les deux histoires Oema en de Noordpoolster et Ganesha sont tirés du Shiva Purâna, la légende immémoriale du dieu Shiva. La mythologie indienne se fonde non seulement sur des épopées, mais aussi sur une série de textes en langue sanskrite appelés les Purânas. Ces dix-huit textes auraient été écrits par le sage Veda Vyâsa : « ils abordent l’histoire, la cosmologie, avec diverses illustrations symboliques des principes philosophiques » (1). Un des personnages les plus attachants du Shiva Purâna est Ganesha, le fils spirituel de Shiva et de Pârvati (également appelée Oema). La légende raconte que :


l’épouse de Shiva, la Fille-de-la-montagne fut un jour dérangée par son seigneur qui entra dans la maison alors qu’elle prenait son bain. Agacée de n’avoir point de serviteur à elle pour garder sa porte, elle se frotta le corps et avec un peu de crasse, elle façonna un être beau comme le jour qu’elle appela son fils et qu’elle utilisa comme gardien. Lorsque l’enfant prétendit empêcher Shiva d’entrer dans la maison, le dieu lança contre lui ses sbires et, dans la bagarre, la tête de Ganesha fut tranchée. Voyant le chagrin de la Fille-de-la-montagne, Shiva coupa la tête du premier être vivant qu’il rencontra et la joignit au corps de l’enfant. Il se trouva que cette tête était celle d’un éléphant. Dans une autre légende que conte le Brahma-vaivarta Purâna, c’est le regard maléfique de Saturne qui fit s’envoler la tête de l’enfant. (2)


Dans une autre variante, Saturne réduisit en cendre la tête de l’enfant simplement en le fixant de ses yeux de braise. Maria Dermoût, quant à elle, propose une légère variante de cette version, peut-être l’a-t-elle entendu aux Indes : Oema tellement fière de son enfant voulait le faire admirer par tous les êtres de la création. Elle se rendit sur le mont Meru, la montagne des dieux et chacun à son tour vint saluer l’enfant. Elle demanda à l’étoile polaire de venir honorer l’enfant, mais l’étoile polaire refusa de lever les yeux. Oema insista :


L’étoile polaire demanda « Dois-je le regarder ? »

Oema dit « Oui ! Tu dois le regarder »

L’étoile polaire demanda de nouveau « Dois-je vraiment le regarder ? »

Et Oema dit de nouveau « Oui ! »

Et l’étoile polaire regarda, elle regarda Oema de son regard intense. Et Oema fut dévorée par les flammes, mais c’était une femme adulte, et elle ne se consuma pas. Elle pensa, ce n’est pas une créature de là-haut, du ciel, elle vient du feu comme la salamandre et le Phoenix ; elle trouva qu’elle ressemblait à la salamandre et au Phénix.

L’étoile polaire détourna de nouveau le regard.

Oema demanda « Pourquoi ne regardes-tu pas mon fils ? » […]

L’étoile polaire demanda de nouveau « Dois-je le regarder ? »

Oema dit de nouveau « Oui ! »

L’étoile polaire regarda l’enfant ; mais l’enfant qui était petit et fragile ne put supporter son regard, et sa petite tête se racornit, brûlée par la flamme. (3)


Nous avons vu que Maria Dermoût était tout particulièrement attachée à la tradition orale. Une légende est un récit collectif transmis de génération en génération. L’auteur originel est souvent inconnu. Les récits sont répétés à l’infini et régulièrement de nouvelles variantes apparaissent. Ainsi, Maria Dermoût parvient à faire partie de cette même chaîne intergénérationnelle et elle poursuit la transmission en créant ou en relatant de nouvelles variantes.


Notes : 1) La Bhagavad Gîtâ, commentée par Swami Chinmayananda, Paris : Guy Trédaniel Éditeur, 2008, p. 731).

2) Note 13, p. 445.

3) Note 24, p. 91.

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