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  • Anne

L'Aristoloche




Étymologie :

ÉTYMOL. ET HIST. − 1248 aristologie (cité ds Finot, Relations comm. entre la France et la Flandre ds Quem. : D'une herbe k'om apiele aristologie qui cousta IIII oboles il en prist III deniers) ; av. 1277 aritologe (Remed. anc. B.N. 2039, fo1 vods Gdf. Compl.) ; au xvie s. aristolochie (Rabelais, III, 49 ds Hug.) ; attesté ds les dict. jusqu'à Rich. 1680 ; xvie s. aristoloche (Paré, XXIII, 44 ds Littré). Empr. au lat. aristolochia id. (parfois aristologia, Chiron, 129 ds TLL s.v., 184, 27), Cicéron, Div., 2, 47, ibid., 584, 35 ; empr. au gr. α ̓ ρ ι σ τ ο λ ο χ ι ́ α « plante qui facilite les accouchements » (de α ́ ρ ι σ τ ο ς « très bon » et λ ο ́ χ ο ς ou λ ο χ ε ι ́ α « accouchement »), Théophraste, H.P. 9, 20, 4 ds Bailly ; v. André Bot. pp. 40-41.


Lire également la définition du nom aristoloche afin d'amorcer la réflexion symbolique.




Botanique :


Bruno Bonnemain propose dans un compte -rendu intitulé : "Usage médical de l’aristoloche. Scarborough (John), «Usage médical de l’aristoloche chez les Anciens. Tradition et toxicité de l’aristoloche » , " et paru en 2011, p. 3-21, dans la Revue d'histoire de la pharmacie, 98e année, N. 372, 2011. pp. 537-538, un résumé des vertus de l'aristoloche pour les auteurs de l'Antiquité :


Les textes grecs et hellénistiques (- 500 à - 50 avant J.-C.)

L’auteur passe en revue les différents auteurs grecs qui ont cité l’aristoloche dans leurs écrits : Théophraste, Dioclès de Carystos et les écrivains hippocratiques. Plusieurs textes grecs hippocratiques proposent l’aristoloche comme l’un des ingrédients de combinaisons de simples pour divers traitements. Certains sont antérieurs aux écrits de Théophraste (Recherche sur les Plantes). On trouve par exemple dans l’ouvrage hippocratique Les Maladies des femmes le rôle de l’aristoloche, parmi cinq autres plantes, dans un pessaire utérin utilisé comme emménagogue. Dans le même ouvrage, ces simples sont considérées comme produit contraceptif. Son usage traditionnel comme agent ocytocique pour aider à la naissance des enfants est d’abord mentionné par Théophraste et serait à l’origine de son nom grec (qui signifierait excellent accouchement). Dioclès de Carystos, quant à lui, utilisa l’aristoloche mélangé à d’autres simples pour traiter certaines formes d’obstructions intestinales et de constipations. Les médecins de la période hellénistique (323 à 30 avant J.-C.) vont continuer à créer de nouveaux remèdes contenant l’aristoloche suivant la théorie des humeurs, cette plante étant considérée comme sèche et donc adaptée au traitement de maladies « humides ». C’est ainsi que Philinus de Cos (250 avant J.-C.) inclut l’aristoloche dans sa recette pour le traitement de l’asthme et des palpitations. Héraclide de Tarente, enfin, propose l’aristoloche associée à d’autres simples pour des diarrhées sévères et des blessures suintantes, mais aussi pour les gingivites. Son antidote utilisé comme émétique contenait également de l’aristoloche.


L’aristoloche dans la pharmacologie romaine

Aulus Cornelius Cersis, dans son De Medicina, parle à plusieurs reprises de l’aristoloche. Mais c’est surtout avec les Compositions de Scribonius Largus (5 à 55 de notre ère, médecin personnel de l’Empereur Claude) que l’emploi de l’aristoloche est introduit pour des traitements de longue durée, en particulier dans le remède de Scribonius pour le traitement de l’angine et de la pierre. Dioscoride, dans sa Materia Medica, décrit trois sortes d’aristoloches et leurs propriétés respectives. L’auteur ne semblait pas connaître les risques associés à l’usage de la plante. Pline l’Ancien, propose aussi l’usage de l’aristoloche mais indique son utilisation comme poison pour les poissons. La chirurgie romaine utilise de nombreux produits dénommés « enaimoi », sortes de pansements qui tenaient lieu parfois de sutures. L’enaimos de Julianus contient de l’aristoloche. Cet intérêt médical pour l’aristoloche va se poursuivre à l’époque byzantine, en particulier pour le traitement de la goutte, mais aussi comme tonique et stimulant.

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Selon Frédéric Obringer, auteur d'un article intitulé « La médecine chinoise et la tentation du patrimoine », paru dans les Perspectives chinoises [En ligne], 2011/3 | 2011 et mis en ligne le 30 septembre 2014 :


La question de la toxicité de certains médicaments traditionnels, dont la prise en compte exista tout au long de l’histoire de la médecine chinoise, a été au centre de plusieurs polémiques depuis une vingtaine d’années, en Chine et à l’étranger. Ainsi, en 1993, des médecins belges identifièrent une aristoloche, Aristolochia fangchi ( 廣仿己 – guangfangji ), ou plus précisément l’acide aristolochique, molécule néphrotoxique et carcinogène contenue dans cette plante, comme source de cas graves de néphropathie. Cette drogue entrait dans la composition d’une formule qui fut utilisée dans des régimes amaigrissants.

Philippe Glardon, dans un article intitulé « La relation du texte à l’image dans l’Hortus sanitatis et les traités du milieu du XVIe siècle : quelques points de comparaison », Kentron [En ligne], 29 | 2013, mis en ligne le 22 mars 2017, rappelle comment les herbiers médiévaux sont conçus :


Premier élément à relever, le rôle de l’image médiévale, botanique en particulier, est avant tout mnémotechnique : l’illustrateur met l’accent sur un ou deux caractères typiques de la plante, qui suffisent à son identification, là où trop de détails nuiraient à la mémorisation, ou encore sur un rappel des vertus curatives. C’est que la culture botanique médiévale est avant tout orale, nous y reviendrons. Chaque plante est reconnaissable grâce à un nombre restreint de traits caractéristiques, qui sont mis en évidence [...]. Toujours dans un but mnémotechnique, l’illustrateur médiéval donne volontiers l’une ou l’autre indication sur l’utilisation de la plante ; ainsi la représentation de l’Aristolochia (Aristoloche clématite, Aristolochia clematitis), du ms. Egerton 747 comporte-t-elle un serpent et une araignée, rappels que la plante est « bonne contre tous venins »

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Phytothérapie :


Selon Guy Ducourthial, auteur de l'Atlas de la flore magique et astrologique de l'Antiquité, en ligne depuis 2005 :


Le mot aristolocheia désigne différentes espèces d'aristoloche (Aristolochia L.). Dioscoride (M.M. III, 4) en distingue trois aux propriétés sensiblement équivalentes, la ronde (Aristolochia rotunda L.) (Matthioli, "Aristolochie ronde"), la longue (Aristolochia longa L.) (Matthioli, "Aristolochie longue") et celle qui est appelée clematis (Aristolochia clematitis L.). Selon lui, elles sont efficaces contre les poisons et les venins ainsi que les morsures de serpents ; elles font venir les règles, l'embryon et les lochies ; elles sont bonnes pour soigner les asthmatiques, le hoquet (lugmos), les frissons de fièvre, les affections de la rate, les fractures, les spasmes, les douleurs de côté, les plaies ulcérées sordides (rhuparon helkos), extraire les échardes et les éclats d'os, combler les creux des cicatrices et nettoyer les gencives et les dents.

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Symbolisme :


Selon Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


ARISTOLOCHIA. —Parmi les noms indiens de l'aristolochia indica, signalons celui qui en fait une plante solaire ou arkapatrâ. Apulée, dans son traité De Virlutibus Herbarum, recommande l'emploi de l'aristolochia contre le mauvais œil : « Si infans contristatus fuerit, herba aristolochia suffumigabis infantem ; hilarem facit, et convalescit infans, fugato doemonio. » D'après Pline, les femmes qui désiraient accoucher de garçons, employaient l'aristolochia avec de la chair de bœuf, ce qui est résumé ainsi par Macer Floridus, De Viribus herbarum :


Daemonium fumus depellere dicitur ejus ;

Infantes fumo tradunt hoc exhilarari ;

Plinius hanc formare mares cum carne bovina

Appositam vulvae postquam conceperit, inquit.


Albertus Magnus, De Mirabilibns Mundi, nous donne, à son tour, cette recette contre les serpents : « Si vis statim interficere serpentem, accipe ex aristolochia rotunda quantum vis, et tere illam bene, et accipe ranam sylvestrem vel campestrem et contere ipsam et commisce eam aristolochia, et pone cum eo aliquid ex incausto et scribe cum eo in charta aut aliquo quod plus amas, et projice ad serpentes. »

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019), Éloïse Mozzani nous propose la notice suivante :


Apulée recommandait de faire brûle les graines de cette plante grimpante pour se libérer d'un maléfice. Aux États-Unis où elle est particulièrement appréciée, les paysans plantent de l'aristoloche devant l'entrée des étables afin de protéger leur bétail tandis que ses graines portent bonheur, particulièrement ad le Middle West. On dit également que "les p'tits blancs" de la Cotton Belt prêtent à l'aristoloche le pouvoir d'envoûter les femmes, qui sont alors capables d'abandonner mari et enfants pour suivre le séducteur 'en général un gommeux de la ville) qui leur a fait découvrir l'érotisme".

Quelques contes américains font mention d'une aristoloche particulièrement bienveillante qui assure la prospérité à un individu.

L'aristoloche, du grec lokhos ou "accouchement", est censée faciliter les naissances.

Selon Albert le Grand, un sachet contenant de l'aristoloche pilée et ne grenouille broyée fait fuir les serpents.

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Il est intéressant de lire la description de la "Cérémonie Rituelle de la Yawar Panga", cérémonie chamanique qui utilise une plante de la famille des aristoloches, par le Dr Jacques Mabit (Conférence initialement présentée au VIIe Congrès international de médecine traditionnelle et populaire, tenue à Mérida (Mexique) en décembre 1993. Texte augmenté en 2014) dont voici des extraits :


Le nom Yawar Panga [Aristolochia Didyma]est constitué de deux mots quechua : yawar = sang et le suffixe « panga » qui désigne une large feuille, car il viendrait signifier une « large feuille de sang ». On l’appelle ainsi parce qu’en coupant sa feuille ou sa tige, elle renverse un liquide rougeâtre. Il est intéressant de noter que, selon la théorie des signatures de Paracelsus, la Yawar Panga détoxifie précisément le sang. Les noms couramment attribués aux plantes nous renseignent non seulement sur leurs caractéristiques morphologiques, ou sur les zones où elles se développent, mais aussi, dans un langage symbolique, sur leurs potentialités thérapeutiques. Ainsi, dans la Basse-Amazonie, elle est connue à certains endroits comme Huancahui Sacha et dans d’autres comme « chaussure du défunt ». Les deux allusions font référence à la caractéristique saillante de la fleur : la couleur sombre avec des stries blanches est semblable au plumage qui recouvre le cou d'un oiseau falconidé (Herpetotheres cachininans) qui chasse les serpents ; la chaussure du défunt fait clairement allusion à la forme de la fleur semblable à celle d’une bottine chaussée par un pied maigre (pies de défunt). La disposition de cette fleur dans la tige est avec le calice ovarien dans la corolle inférieure et les autres éléments floraux suspendus au pistil. Machacuy Huasca est un autre nom attribué à la plante qui rassemble le nom d’un serpent venimeux (machaco ou Bothrops bilineatus) et le suffixe "huasca" qui désigne une plante grimpante à tige serpentiforme (comme dans Aya-huasca).

Symboliquement, la Yawar Panga serait à la fois le pouvoir de l'air (oiseau) qui domine le serpent venimeux dans son aspect thérapeutique et potentiellement aussi le pouvoir de la terre empoisonnée (serpent), ce qui signifie qu'elle peut tuer le corps à des doses toxiques. Si nous considérons que le serpent symbolise la connaissance, il s'agit d'une bonne connaissance lorsqu'elle est inspirée et ritualisée, dans un usage spirituel (air), et d'une mauvaise connaissance lorsqu'elle est appropriée en tant que matière consommable (la terre) non ritualisée. La dimension spirituelle (aérienne) de la Yawar Panga a alors le pouvoir de dominer et d’évacuer les connaissances toxiques, les fausses connaissances ou les croyances, ce qui coïncide avec l’usage traditionnel de purification de la « méchanceté » ou des « démons ».

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Contexte rituel

Le guérisseur dirige la cérémonie par des chants chamaniques appelés "ikaros". Dès le début, le maître guérisseur "charge" la préparation végétale avec ses ikaros et ses bouffées de fumée de tabac noire. Une fois que le guérisseur a "convié" (livré avec amour) le jus de la plante aux patients, commence un travail qui dure environ deux à trois heures. Le guérisseur chante et invoque des forces favorables pour le traitement. Les ikaros appartiennent aux guérisseurs qui ont ingéré des plantes psychotropes et qui ont modifié leur état de conscience normal afin de les apprendre directement des plantes à travers des rêves et des visions. Ce processus d’initiation est long, douloureux et exigeant : il suit des règles précises et rigoureuses(contrôle de l’alimentation, de la sexualité, du sommeil, etc.). Les chants sacrés ou ikaros jouent un rôle très important lors de la séance de guérison. Ils sont comme le gouvernail d'un bateau à travers lequel le guérisseur guide la cérémonie.

Secouant rythmiquement le shacapa (bouquet de branches sèches) ou les maracas, le thérapeute entonne les ikaros pour mobiliser les énergies individuelles et collectives en jeu et potentialiser l'effet du breuvage. Diverses autres techniques sont utilisées lors de la prise de Yawar Panga dans le même but : soufflés de camphre, agua florida, cannelle, massages... Dans certains cas, il est demandé au patient de réaliser certains mouvements et exercices de respiration destinés à faciliter l'expulsion des toxiques. Au début et à la fin de la cérémonie, avec une ikarada préalable, le guérisseur souffle le patient dans différentes parties de son corps : couronne, dos, poitrine et mains. Souffler agit comme un restaurateur subtil d'énergie, un fait qui peut être mieux compris quand on le perçoit sous une modification de l’état de conscience, avec une sensibilité accrue.

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