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  • Anne

L'Alose




Étymologie :

  • ALOSE, subst. fém.

Étymol. ET HIST. − Fin xiie s. ichtyol. (Roman d'Alexandre, éd. H. Michelant, 232, 34, ds T.-L. : Autresi com l'alose englotist la balaine). Empr. au b. lat. alausa « genre de poisson » attesté dep. le ive s. (Ausone, Mos., 127 ds TLL s.v., 1483, 21 : stridentesque focis, obsonia plebis, alausas), d'orig. gaul. (voir A. Thomas ds Romania, t. 36, p. 96). Alosier, 1796 (Encyclop. méthodique ds DG).


Mise à jour de la notice étymologique par le programme de recherche TLF-Étym :


Histoire : Attesté depuis ca 1185 (AlexParA, page 128, § 114, vers 2496 : Autresi com l'alose engloutist la balaine, Vos conquerront en champ, vostre mors est prochaine). 


Origine :

Continuateur régulier du protoroman régional */a'lausa/ subst. fém. « alose », qui se recommande comme ancêtre commun, en plus du lexème français, de francoprovençal (Le Bourget) alousă subst. fém. « alose » (« poisson du lac du Bourget », Constantin, Savoyard), occitan alausa (attesté depuis 1397 [attesté indirectement depuis 1360, à travers le dérivé alausat subst. masc. « filet pour la pêche des aloses »], Pansier 3), italien alosa (depuis 1280/1310, DELI2 ; LEI 1, 1464), et peut‑être catalan alosa ('mot rar i mal documentat', synonyme de saboga, DECat). Ce dernier, comme espagnol alosa (attesté depuis 1438, Alonso, Diccionario medieval ; ['menos corriente que sábalo', DCECH]), pourrait toutefois être emprunté. Le latin alausa subst. fém. « pisciculi genus » (attesté depuis Ausone [Bordeaux 4e siècle], TLL 1, 1483) confirme cette reconstruction. Très probablement emprunté à une langue de substrat, mais sans corrélats en celtique, le lexème protoroman est d'origine inconnue (il est généralement attribué au gaulois dans la bibliographie, cf. Thomas, Romania 36, 96 ; REW3 314 ; FEW 24, 293b ; Hubschmid, ZrP 66, 56‑57 ; Michel, BALM 1, 167‑177 ; Lambert, Langue gauloise 2 188 ; Delamarre, Langue gauloise 2 32). L'aire de dispersion du mot et l'attestation d'Ausone laissent croire en tout cas que sa diffusion s'est produite à partir de la Gaule. Cf. von Wartburg/Jänicke in FEW 24, 293b, alausa.


Lire également la définition du nom alose afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Symbolisme :


D'après le Dictionnaire des Superstitions, Erreurs, Préjugés et Traditions Populaires où sont exposées les Croyances Superstitieuses des Temps Anciens et Modernes (etc.) (TS 20 : Dictionnaire des Superstitions, Éditions Migne, 1856) de Adolphe de Chesnel :


"On a écrit que les aloses redoutaient le bruit du tonnerre et s'enfonçaient dans les profondeurs de la vase, dès qu'elles l'entendaient ; mais que des sons modérés, au contraire, avaient un certain charme pour elles, et que des pêcheurs, mettant à profit cette disposition, les attirent quelquefois au moyen de petites clochettes suspendues dans l'eau, à des arcs de bois."

Selon Pierre Malrieu, auteur d'un ouvrage intitulé Le bestiaire insolite : l'animal dans la tradition, le mythe, le rêve (Éditions La Duraulié, collection "Les Fêtes de l'irréel", 1987) :


"Les aloses redoutent le tonnerre mais aiment la musique et les sons modérés. Les pêcheurs, mettant à profit cette disposition, les attirent au moyen de petites clochettes suspendues dans l'eau à des arcs de bois.

[...]

A Saint-Sever (Landes), on affirme que jamais anguille n'a donné naissance à une anguille et on prétend qu'elle naît de la tête de l'alose."

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Bernard Picon dans un article intitulé "Les cabanes de l’entre-deux mondes" (B. Brun, AH Dufour & al, 2000, p. 327-334) :


Sur le plan social et économique, Carole Barthélémy, à propos des cabanes des pêcheurs d’aloses des bords du Rhône, évoque le bricolage en réseau, la valorisation de l’auto- production, la fierté de la non consommation. Avec le bricolage, prétexte à convivialité, tout comme le jardinage collectif urbain, analysé par Anne Luxereau, le réseau social supplante ou côtoie les hiérarchies.

La relative autarcie de la saison de pêche fait de l’éphémère réunion en une même personne du producteur et du consommateur, en la personne du pêcheur, une possible utopie.

L’ambiance, l’excitation et la convivialité des campements de pêche provisoires des Ntomba du lac Tumba décrits par Hélène Pagezy, indiquent que ces traits sont assez universels parce que non cantonnés aux loisirs européens.

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Symbolisme celte :


Thierry Argant, dans un article intitulé "Le gibier et le monde sauvage à Lyon à l’époque antique et alentours." et tiré de sa thèse (L’alimentation d’origine animale à Lyon, des origines au XXe siècle, Thèse de doctorat, Lyon, 2001) met en doute l'assimilation d'un poisson mentionné dans les textes antiques avec l'alose - contrairement à l'article suivant - :


[...] Quant au saumon, il provient très certainement du fleuve Loire. Cette espèce, atlantique, est une nouveauté pour les Romains. Au Ier siècle de notre ère, Pline en parle à propos de l'Aquitaine, où on le préfère à tout autre poisson. Par ailleurs, il apparaît, dissimulé, dans un passage d'un opuscule de compilation intitulé « Les fleuves », attribué à un Pseudo-Plutarque et daté du IIe ou IIIe siècle de notre ère. L’auteur décrit l'Arar, un des noms anciens de la Saône : « C'est dans cette rivière que se reproduit un gros poisson nommé kloupeia par les indigènes. A la lune montante, il est blanc, à la lune descendante, il devient entièrement noir ; et lorsqu'il a grossi avec excès, il est tué par ses propres arêtes... ». Gérard Lucas et Jean-Claude Decourt, auteurs de cette traduction, indiquent que l'orthographe grecque du nom kloupeia varie selon les auteurs et les manuscrits, et ils rapprochent ce poisson du « clupea de Pline l'Ancien, qui est sans doute notre alose ». Cependant, la description du Pseudo-Plutarque correspond plus aux mœurs du saumon (Salmo salar), beaucoup plus gros que l'alose (Alosa sp.) et dont le mâle, en période de frai, change de couleur et de forme (parure nuptiale), et finit généralement par mourir sur place, épuisé. Un argument supplémentaire pourrait être que l'auteur antique s’attache à décrire les aspects de la rivière qui lui semblent les plus remarquables pour un méditerranéen, alors que l'alose devait être abondante dans le Rhône et ses affluents méridionaux, et, selon Jacques André, arrivait salée en Italie, où elle constituait un produit de médiocre qualité. Le saumon, quant à lui, est atlantique et remontait la Loire. Vu les approximations et la fantaisie de l'œuvre soulignées par les traducteurs, la confusion des deux cours d'eau, relativement proches, est très probable et l’attribution du Clupea au saumon beaucoup plus plausible.

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Marco V. García Quintela et A César González-García dans un article intitulé "Le 1er août à Lugdunum sous l’Empire romain : bilans et nouvelles perspectives" (paru dans la Revue Archéologique de l'Est, tome 63 | 2014 : n° 186) évoque l'alose en lien avec la fondation de Lyon :


[...] il convient de revenir sur un aspect du mythe de fondation de Lugdunum.


4.3. Le mythe de fondation et le calendrier


Le mythe de fondation de Lugdunum occupe le dernier paragraphe du petit chapitre consacré à la rivière Arar dans le traité connu sous le nom abrégé de De fluviis. Cette œuvre a longtemps été attribuée à Plutarque mais on sait aujourd’hui que ce dernier n’en était pas l’auteur. Elle a été rédigée vers la fin du IIe siècle ou au début du IIIe siècle (CALDERÓN DORDA et alii, 2003, p. 43-44 ; DELATTRE, 2011, p. 10-11). Le texte a reçu trois révisions récentes inspirées par des perspectives différentes (CALDERÓN DORDA et alii, 2003 ; DELATTRE, 2011 ; HOFENEDER, 2011, p. 122-132).

Le chapitre sur l’Arar (nº 6) se divise en quatre parties selon le modèle des nouvelles du De fluviis. En voici un résumé : Arar chasse près d’une rivière où il trouve le corps de son frère dévoré par les fauves. Fou de douleur, il se jette dans ce cours d’eau qui prend son nom. Dans cette rivière se trouve un poisson qui change de couleur selon les phases de la Lune et dont la tête contient une petite pierre avec des propriétés curatives ; autre particularité, ce poisson se suicide quand il atteint la limite de sa taille. À côté de cette rivière s’élève une montagne où deux exilés, Momoros et Atépomaros, se rendent pour fonder une cité. L’apparition soudaine de corbeaux à leur arrivée aurait valu à la cité de se nommer Lougdounos. Il est important de constater que le poisson et le corbeau de ce passage sont les seuls animaux mentionnés dans le traité qui, dans les autres chapitres, évoque des minéraux ou des plantes comme des éléments choisis pour singulariser des fleuves ou des montagnes.

L’interprétation de ce texte a donné lieu aussi à d’âpres discussions chez les exégètes, qui ont conduit là encore à l’émergence de deux courants d’opinion. La plupart des savants refusent de donner au récit une quelconque valeur en jugeant qu’il est composé d’éléments disparates qui composent un pastiche littéraire (depuis JULLIAN, 1926, p. 253 ; jusqu’à HOFENEDER, 2011, p. 126-130 ; en passant par WUILLEUMIER, 1953, p. 11 ; FLOBERT, 1969, p. 277 ; ROMAN, 1985 ; GOUDINEAU, 1989, p. 34-35). Une minorité souligne le caractère celtique des noms des personnages (ou d’une partie d’entre eux) et la correcte traduction de δοũνον par « hauteur » (CHARRIÈRE, AUDIN, 1963 ; AUDIN, 1979a, p. 68-69 ; LE ROUX, GUYONVARC’H, 1983, p. 75-78). Dans cette ligne, G. Charrière et A. Audin revendiquent la valeur historique de la totalité du texte sur l’Arar qu’ils examinent avec un regard positiviste. Leur lecture nous a suggéré de revenir sur la question.

Les deux partis mentionnés s’occupent presque exclusivement des lignes relatives à Lugdunum dans ce sixième chapitre du De fluviis, comme si le reste de la narration sur l’Arar était « moins lyonnais ». Il est pourtant évident que les deux sections forment un texte homogène. Le texte en soi est certainement le produit d’un bricolage d’éléments divers et pour les identifier les savants ont appliqué une méthode de dissection « anatomique » des pièces qui le constituent. Les rares commentaires portant sur la totalité du texte n’échappent pas à cette méthode d’analyse. Ils se limitent à élargir la procédure de dépiècement du texte du mythe de fondation de Lougdounos aux lignes sur l’Arar.

Nous partons du principe que nous sommes face à une fiction qui doit être traitée comme telle en échappant, comme l’écrit Ch. Delattre (2011, p. 57), « aux catégories du vrai et du faux, de l’adéquation à la tradition et du mensonge, en précisant les modalités d’un rapport de lecture particulier par lequel le lecteur abdique temporairement ses capacités à dire si ce qu’il lit pourrait exister dans la réalité ou non ». Mais nous trahirons ces mots pour nous occuper en exclusivité des animaux dont nous examinerons l’écologie et l’éthologie, de la même manière que l’avaient fait G. Charrière et A. Audin, pour constituer la base d’une analyse structurale.

Commençons par nous intéresser au poisson, lequel fait l’objet d’un problème textuel. Le seul manuscrit qui conserve le texte du De fluviis (Palatinus gr. Heidelbergensis 398) dit σκολοπĺδος ; mais d’autres témoignages anciens qui citent le passage écrivent κλουπαĩα (STOBÉE IV, 36, 16) ou κλουπĺας (JEAN le LYDIEN, De mensibus, III, 3, 38-438). Le premier terme est en rapport avec σκóλοπες, « épines » ou « échardes », tandis que les lectures de Stobée ou de Jean le Lydien sont justifiées parce que le terme grec qu’elles emploient équivaut au latin clupea qui a donné son nom à une famille ichtyologique, clupeidae, dont font partie des espèces aussi communes que les sardines, les harengs et les anchois (CALDERÓN DORDA et alii, 2003, p. 224, n. 59 ; DELATTRE, 2011, p. 107 n. 3 ; THOMPSON, 1947, p. 117-118).

On peut identifier l’espèce à partir des termes qui désignent les poissons dans les langues romaines : alecha, lacha, allecia, lecha, leccia… dérivés du latin halec et, dans la mer Adriatique, des noms comme cepa, chieppa, cheppia, etc., en rapport avec le latin clupea (THOMPSON, 1947, p. 77). De plus, la relation entre le grec κλουπαĩα et le latin clupea est claire et D. W. Thompson l’identifie avec « a fanciful account of the shad (l’alose) » (THOMPSON, 1947, p. 117-118). Par ailleurs, le nom de l’alose dérive du gaulois alausa, conservé dans diverses langues. Du point de vue étymologique, le nom dérive de la racine indo-européenne *al- ‘blanc’, en accord avec la couleur de ses écailles (DELAMARRE, 2003, p. 37).

Les espèces d’alose abondaient en France. L’une nous intéresse en particulier : l’Alosa fallax rhodaniensis, qui colonise les parties hautes du bassin du Rhône (BAGLINIÈRE, ÉLIE, 2000, p. 8). Dans son anatomie, on distingue des otolites dans la tête qui déterminent l’âge (ibid., p. 39). On peut raisonnablement faire le parallèle entre ce détail et la pierre de la tête du poisson du fleuve Arar. Les migrations de l’Alosa fallax sont connues depuis l’Antiquité (THOMPSON, 1947, p. 78), et sont analysées d’une manière scientifique depuis les années 80 du XXe siècle (BAGLINIÈRE, ÉLIE, 2000, p. 55). Les aloses remontent le Rhône entre mars et juin lorsqu’elles cherchent leurs zones de reproduction. Au XIXe siècle, elles arrivaient au nord de Lyon, dans la Saône et dans l’Isère (BAGLINIÈRE, ÉLIE, 2000, p. 16, 75). La période de reproduction commence début mai ou fin avril pour s’achever entre la fin juillet et la fin août (ibid., p. 81-82). La ponte est un véritable spectacle nocturne (ibid., p. 82-86). Après la reproduction beaucoup de géniteurs s’affaiblissent et meurent, comme en témoignent les abondants cadavres qui apparaissent en aval des zones de ponte (ibid., p. 69-70). Ce trait évoque le « suicide » du poisson dans De fluviis.

[...]

On constate à partir de ces données que le comportement migratoire des animaux étudiés implique la mise en place d’une logique calendaire avec un mélange d’aspects légendaires et naturalistes. Sa prise en compte est fondamentale pour comprendre le texte (GARCÍA QUINTELA, 2011) : l’alose se trouvait dans la région lyonnaise pendant l’été et pouvait être observée lorsqu’elle se reproduisait pendant les nuits les plus chaudes, tandis que les corvidés migrateurs étaient pour leur part déjà là en novembre et repartis début mai.

Mais la dimension lunaire est également présente à travers les indications du registre fantastique du texte qui décrit la mutation de couleur du poisson selon les phases de la Lune, et du registre naturaliste qui établit la visibilité nocturne de l’alose lors de la reproduction. À ceci se superpose un jeu sémantique et chromatique parce que l’alose est un poisson « blanc » et les corbeaux sont « noirs ». Mais dans le texte le poisson change du noir au blanc alors que les corbeaux noirs sont nommés avec un mot, loûgos, qui évoque l’idée de clarté.

Tout ceci nous amène à suggérer l’existence d’une similitude profonde entre la biologie et le symbolisme attribué à ces animaux dans De fluviis et la structure du calendrier de Coligny. Ce calendrier, qui daterait de la fin du IIe siècle, montre qu’il y avait toujours en vigueur chez les Gaulois une forme de calcul du temps traditionnelle gérée par des druides ou leurs descendants et très différente du calendrier julien (DUVAL, PINAULT, 1986, p. 35-37).

[...]

Si, pour finir, nous revenons sur l’éthologie migratoire des animaux étudiés, nous constatons que l’alose est présente dans le Lyonnais entre la fin avril et la fin août, c’est-à-dire pendant la phase la plus claire de l’an celtique ; alors que la présence des corvidés migrateurs dans la région coïncide précisément avec la moitié hivernale de l’an celtique entre la fin octobre et la fin avril.

[...]

En second lieu, nous avons les animaux du traité De fluviis. Les deux espèces sont solaires dans la mesure où leurs migrations sont saisonnières. Mais le corbeau est hivernal et l’alose estivale. De plus, l’alose est aussi lunaire par ses manifestations nocturnes lors de la reproduction et parce que le texte l’affirme ainsi.

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