top of page

Blog

Gargamelle

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • il y a 20 heures
  • 18 min de lecture


Étymologie :


Étymol. et Hist. 1468 (doc. ds Du Cange, s.v. gargalio : la gargamelle ou gosier). Empr. au prov. gargamella « gorge, gosier » (xiiies. Daude de Pradas ds Rayn.), croisement de calamella « chalumeau » (xives. [ms. xves.] ds Rom. Forsch. t. 5, 414, 27 ; caramela 1re moitié xives., caramel xiies. ds Rayn. ; v. chalumeau) avec la racine onomat. garg- (v. gargouille), les 2 mots étant en rapport sém. étroit, v. Bl.-W.5et FEW t. 4, p. 61b.


Lire également la définition du nom gargamelle afin d'amorcer la réflexion symbolique.

Selon François Rigolot, auteur de "D'Isidore à Platon : Rabelais et la figura." (In : Lexique 14/L'étymologie de l'antiquité à la renaissance, 1998, vol. 14, p. 187) :


"La description naturelle par le nom peut aussi se faire par le biais de la remotivation d'un sens latent. On obtient alors une traduction de type Hebraeus. Le nom de Gargamelle, mère archétypale du livre, vient aussi des Grandes Chroniques mais sous une forme modifiée. Dans le livret populaire original, on trouvait Galemelle. L'adjonction de phonèmes gutturaux permet à Rabelais de rattacher la mère au fils. Garga/melle et Garga/ntua appartiennent bien à la même famille : la parenté biologique se trouve comme justifiée par la langue. Les mots gargate, garguette et gargotte signifient “gorge" ou "gosier" au XVIe siècle. Dès lors, Grandgousier apparaît bien comme le patriarche dans l'ordre symbolique de la signification."

*

*




Toponymes :


Les recherches sur la forêt de Chambaran sont à l'origine de cet article puisqu'elles permettent de découvrir qu'une partie de la forêt se nomme :


  • Bois de Gargamelle, commune de Roybon, Isère.

E. Dardel, dans un article intitulé "De la Magie à l'Histoire." (In : Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 47e année n°1, 1967. pp. 58-68) relie Gargamelle aux menhirs :


"La mythologie française a fait un accueil très large à celles que l'on nomme les fées, souvent appelées les demoiselles. Blanches, vertes, noires, elles peuplent les contes de fées. En fait, on trouve dans ces divinités populaires des survivances antérieures à la mythologie gréco-romaine. Les légendes qui mettent en relief les fées attestent des usages celtiques, sinon pré-celtiques. Certaines fées fondatrices semblent en relation avec l'érection de monuments mégalithiques. La puissance féminine est ici proclamée dans sa sainteté : d'où le grand nombre de lieux sacrés où s'exerce le pouvoir magique et saint des fées ; grottes aux fées, pierre des fées, fontaines des fées, etc... [...] Galemelle, qui est devenue Gargamelle chez Rabelais, est à mettre en relation avec un menhir du Morbihan, avec un grand dolmen de la Touraine et avec la « pierre plantée » de Grizac-en-Lozère, ainsi qu'avec le fameux rocher de Tombelaine, près du Mont-Saint-Michel. Gargamelle est devenue, dans le Midi de la France, un nom commun qui a le sens de gorge. Galemelle a des origines pré-indo-européenne."

Dans Le Lien des Chercheurs Cévenols, (Janvier-Mars 2016, n° 184) on découvre un article revu par Michel Wienin intitulé "Les micro-toponymes de la terre d’Arènes" :


 Gargamelle (la font de) : occitan : gargamel = gorge, passage étroit.

*

*




Portrait de la mère de Gargantua :

Henri Dontenville, auteur de La France mythologique (Claude Tchou Éditeur, 1966)


Or, au chapitre xcv [de Moyen de parvenir], sous le simple titre « histoire », l’auteur [Béroalde de Verville (François Brouard)] place un dialogue des morts (éditions Garnier, pp. 362- 363). Y participent Luther, Rabelais, « Pyrrhus » (pour Pyrrhon, le sceptique). Ce dernier, après un amusant échange de propos sur le pouvoir de « conférence » des évêques, termine en estimant que Rabelais aurait pu aussi bien qu’un autre faire un évêque. N’a-t-il pas « confirmé » Galemelle en Gargamelle, « ce bon père pseudo-evangelico-papistico-anabaptistico, etc. (Rabelais) a practiqué en confirmant madame la mere de Gargantua ; laquelle en première invention, dictée de la propre gaule d’un défunct evesque de Paris, avoit nom Galemelle : et le père Rabelais la nomma Gargamelle... ».

Hanna Latawiec, autrice d'un article intitulé "Portraits de femmes dans Gargantua et Pantagruel" (In Acta Universitatis Lodziensis Folia Literraria 14, 1985) nous livre un portrait nourri de Gargamelle :


"Gargamelle — épouse de Grandgousier et mère de Gargantua dont elle accoucha après l'avoir porté „onze mois dans son ventre” — fut „fille du roy des Parpaillos".


lire la suite :






Symbolisme :


Henri Dontenville, auteur de La France mythologique (Claude Tchou Éditeur, 1966) rappelle les origines gauloises des personnages mis à l'honneur par Rabelais :


"Voilà donc plusieurs personnages légendaires dont la tête va choir et s’immobiliser au loin. Mais le mythe se complique d’un rapport presque constant entre cette tête chue et une pierre. En pays wallon et en Nivernais, Gargantua meurt d’une pierre à la tête. Ou bien le personnage légendaire meurt en se fracassant la tête sur des pierres. C’est le cas de Hok Bras et celui du géant Gallimassue. Enfin, le récit de la fin de Grantgosier et de Galemelle dans les Grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gargantua montre les deux géants déposant dans la mer les rochers du Mont Saint- Michel et de Tombelaine qu’ils ont apportés depuis la Montagne d’Orient, sur leur tête, après quoi les deux géants s’empressent de mourir.

Ainsi le rapport tête-pierre est constant. La tête a une affinité pour la pierre, et cette pétrification, ou ce commerce avec la pierre est œuvre mortelle.

D’ailleurs, l’archéologie vient apporter à cette tradition des légendes une confirmation remarquable. On a trouvé dans les fouilles de sites gaulois ou antérieurs à la présence gauloise, dans le midi de la France, à Entremont, à Glanum, à Saint- Michel-de-Valbonne près d’Hyères, des pierres, piliers ou menhirs creusés de cavités en forme de crânes, et dont il est certain qu’elles ont servi à exposer des crânes sacrés dans des sanctuaires. Ainsi, les crânes des morts vénérables, dans ces sanctuaires, étaient incrustés dans la pierre et devenaient objets de culte.


La chute au-delà des eaux : [...]  Grantgosier et Galemelle traversent les marais du Mont-Saint-Michel avant de déposer leurs rochers et de mourir. D’après les dires de haute Bretagne, le corps immense de Gargantua est enterré, les pieds à Saint-Suliac et la tête sur la Roche-Goyon, ayant passé par-dessus la Rance et les baies de la Côte d’Émeraude.

Ainsi le contexte géographique est toujours le même : le personnage légendaire meurt en passant l’eau, au passage d’un gué, et si le cadre est plus vaste, sa mort le mène d’une colline à un coteau, par-dessus un marais ou une rivière.

Le parallélisme déjà reconnu entre la légende et les décou¬ vertes archéologiques se poursuit aussi sur ce point. Les sites où furent trouvées les pierres à cavités céphaloïdes ressemblent à ceux que nous venons d’évoquer. Entremont est une colline oppidum, Glanum domine la plaine de Saint-Rémy et, plus particulièrement, le site de Saint-Michel-de-Valbonne est évocateur : le massif forestier des Maures vient finir en croupes sur le système de ruisseaux et de rivières qui alimentent le Gapeau. Cet ensemble est dominé par une colline oppidum qui tombe brusquement sur la plaine; au sommet des pentes raides s’érige la chapelle Saint-Michel contre laquelle fut trouvée la pierre aux cavités céphaloïdes.


De monumentales pierres tombales : Pour re venir aux données de la légende, certains détails du site sont souvent précisés. Ainsi la tête du personnage légendaire touche ou heurte une pierre qui deviendra le tombeau de la tête ou du personnage tout entier. Hok Bras meurt, là où il tombe la roche s’appelle Roc Bras. Grantgosier et Galemelle meurent et les deux rochers s’appellent Tombe et Tombelaine. La tête de Gargantua est sous la Roche-Goyon, un mont Saint-Michel au petit pied.

[...]

Les parents de Gargantua : On a là un échantillon du style du chroniqueur, et bien que celui-ci insère, dans la suite, des plaisanteries d’incrédule (plus nombreuses encore dans les récits ultérieurs), on sent la grandeur de la scène : ce magicien forgeron qui opère sur une des hautes cimes d’Orient. Il fait apporter maintenant les ossements de deux baleines (une mâle et une femelle), les arrose du sang de l’ampoule et les saupoudre, et « par la challeur du soleil, de l’enclume & des marteaulx » fut engendré le père de Gargantua, avec les ossements de la baleine mâle, et grâce aux rognures d’ongles de la reine Genièvre, les os de la « balleine fumelle », martelés sur l’enclume, donnèrent la mère dudit Gargantua. Ensuite, le rédacteur est bien forcé d’attribuer des noms aux père et mère de Gargantua. Le père sera tout bonnement Grant Gosier, même écrit, dans cette première version, en deux mots. Cela répond à l’idée du vorace Gargantua et fait doublure. La réalité mythique est qu’on a affaire avec le couple à Gargantua lui-même et à sa « parèdre ».

Quant à Galemelle, L. Sainéan (La langue de Rabelais), invitait à considérer le vocable populaire normand « galemelle » ou « galumelle » qui signifie « gourmand, goulu », ce qui répond à une image fréquemment plaquée sur le nom et le comportement de Gargantua. En fait, le poète rouennais David Ferrand (né vers 1590, mort en 1660) qui ne paraît pas avoir fréquenté beaucoup les œuvres de Rabelais, ni les autres chroniqueurs, a employé maintes fois le terme de « Gallemelle » ou « Gallumelle » pour en faire le nom d’un grand goulu, mais non d’une femme. Hors de Rouen, il n’est pas apparent que ce mot ait été usité. A lire les divers glossaires et dictionnaires, on a surtout dit « gleumer » ou « heumer », comme « super », pour avaler (gleumer, heumer, humer un œuf), (cf. BSMF, ne XXVII, pp. 80-83). Cependant la part prise par Rouen même dans l’évocation de Gargantua est telle qu’on ne peut pas ne pas tenir compte du vocabulaire « purinique », celui jadis des ouvriers drapiers de Rouen. Le Berrichon de 1532, qui atteste le premier, par écrit, le nom de « Galemelle », n’est à peu près certainement pas le premier chroniqueur gargantuin, et il a pu entendre le mot rouennais, le recopier d’une chronique antérieure perdue. Néanmoins, on considérera aussi que Galemelle va devenir « porteuse de pierre » et a comme homologue une géante Cormelian au Saint-Michael’s, Mount en Cornouailles, ce qui, loin derrière le vocabulaire rouennais, peut en appeler à « kar » = pierre et « mel » = pierre (le Mont Carmel dit trois fois la même chose). Les recherches sur Gargantua (plus bas) poussent un peu dans ce sens.


Le grand voyage vers l'Occident : [...] Après sa naissance, Merlin s’en alla, en recommandant aux parents, lorsque l’enfant aurait sept ans, de l’amener « à la court du Roy Artus en la Grant Bretaigne » où il rendra d’insignes services : « Vous tournerez la teste de vostre jument vers Occident et la laissez aller... ».

Ce qu’ils firent, en effet. Et même, Grantgosier et Galemelle « prindrent chascun ung grant rochier sur leur teste pour monstrer leur puissance au roy Artus ».

Ce thème archaïque est sans rapport avec « la cour » du roi. Il a subsisté dans la mémoire paysanne avec des menhirs couplés plantés par Gargantua et par la « Vieille ». Il s’exprime clairement à Sérignac (Lot) avec lou tombel (ou roc) del Tsaian : pour bâtir l’église de Cambeyrac, « il y a plusieurs milliers d’années », un géant et sa femme se chargèrent chacun d’un quartier de roc... (Sébillot, Gargantua dans les traditions populaires, pp. 291-292 avec des naïvetés chrétiennes).

La Grant Jument, anno 1532, dirigée vers la Grande-Bretagne, va bientôt atteindre la mer devant le Mont-Saint-Michel, et le jeune Gargantua qui la suit et suit ses « parents » se met une écharde dans le petit orteil. Où cela ? A Saint-James (de Beuvron), spécifie le rédacteur du Vroy Gargantua en son chapitre IX, car c’est là qu’il prit le clocher pour servir d’épingle au pansement qu’il se fit. Le ruban de pansement n’avait pas moins de « troys toises ». Nos « anciens », et ceux de partout, se sont complu à ces proportions et dimensions gigantales, et bien avant que Rabelais ne soit traduit en leur pays, la chronique gargantuine a pénétré en Angleterre et même, fin XVIIIe siècle, en Russie.

La mer... le Mont au Péril... Ici le chroniqueur touche, sans le vouloir, et même sans le savoir, à travers ses amusettes, à un fond préhistorique. Certes, le basochien qui rencontrera peut-être Rabelais à Paris et qui finira maître des requêtes dans la maison de Vendôme, a le sens avisé de l’actualité. Il écrit du Mont-Saint-Michel : « très bien gardé de présent au noble roy de France »; François Ier était passé là, quelques mois avant la rédaction de la brochure, au moment de la réunion définitive de la Bretagne à la France, mais la petite flatterie au souverain ne suffit évidemment pas à expliquer l’itinéraire du couple de géants. Pas davantage ne suffiront les querelles médiévales entre Normands et Bretons, pour justifier la précaution de Grantgosier et de Galemelle de poser leurs rochers en mer, afin que les provisions qu’ils y veulent mettre à l’abri ne soient pas pillées par les Bretons.

Tous les à-côtés ne doivent pas masquer ce qui est essentiel et a été repris par les divers chroniqueurs, sauf Rabelais qui se sert pour ses idées de Gargantua beaucoup plus qu’il ne le sert. L’essentiel tient en deux faits mythiques :

  1. « Grantgosier » crée le mont Tombe en posant dans la baie son rocher et Galemelle dépose le sien un peu plus loin et « est ledit rocher de présent appelé Tombelaine ».

  2. Les deux meurent d’une « fièvre continue » et, par inter¬ mède, leur fils va à Paris où se place le rapt des cloches Notre- Dame. En son absence, Merlin les « avoit faict enterrer... en ce lieu là » : « Mont Tombe et Tombelaine ». (voir Planche XXVIII.)

[...]

De Galemelle à Notre-Dame : Au IXe siècle, on a dit, du mont devenu de saint Michel et, à cause de Tombelaine couplé au mont Tombe : Saint-Michel- aux-deux-Tombes. C’est là, en conformité avec la chronique gargantuine, un très important témoignage. La première tombe, la plus grande, a été accaparée par l’Archange qui y a aboli tout souvenir. La seconde, plus petite, ce rocher maintenant désert, peuplé seulement de rats et de lapins de garenne, est passée de Galemelle ou d’une Belisama à la vierge Marie.

L’Archange lumineux a des caractères communs avec Apollon, et « Tombelaine », en son nom, avec la parèdre de l’Apollon, gaulois : Belisama. Il est impossible, en effet, de voir, dans « Tombelaine », autre chose qu’une Tombe de Belisama.

Le fait, en soi indéniable, est que la Vierge a eu sa chapelle au Moyen Age à Tombelaine, et sous le vocable de « Notre- Dame-la-Gisante-de-Tombelaine », qui, avec ce mot de « gisante », évoque assez la sépulture. La mère de Jésus a succédé là, comme en tant d’autres endroits déjà mentionnés, a une déesse ancienne.

Les premiers pèlerins du mont ramassaient des coquilles sur la grève, et ils en réservaient pour la Vierge. Ensuite, des coquilles de plomb ou d’étain furent en usage, puis des médailles, le négoce s’en mêlant. A la longue, le culte s’est lassé au profit du seul Mont-Saint-Michel, et c’est pourquoi, finalement, on a retrouvé dans la Seine, à Paris, des invendus, des « plombs » fabriqués à l’effigie de la Vierge et l’Enfant, avec cette inscription : « Tombelaine » et « Notre-Dame-de-Tombelaine ». Ils datent des XIIIe et XIVe siècles.

On entrevoit, derrière Dame Marie, l’ombre de la Géante des chroniques, et son enfant qui joue sur la plage, et loin par-delà les chroniques, on songe aux amulettes gauloises qui représentaient une déesse à l’enfant.

[...]

Dans les Cronicques admirables, nous apprenons que les larmes de Grantgosier et de Galemelle sont telles que « deux moulins eussent pu moudre de l’eau qui leur sortait des yeux ». Dans le même récit, il est dit qu’après sa victoire sur Rince-Godets, Gargantua reçoit en remerciement, de la part du roi Arthur, un moulin à vent tout d’or massif. Gargantua rit de ce présent, disant qu’il voulait devenir meunier. Pourquoi Gargantua reçoit-il pour cadeau un moulin ? Est-ce parce qu’il est capable de faire moudre quatre moulins d’une seule vesse ? Ou les deux anecdotes s’expliquent-elles par un motif lointain ?

[...]

Donc, tant au sujet de Gargantua que d’une façon générale dans la mythologie française, la syllabe-clé Meul, Mol, Moul, occupe une place importante. Si elle définit des objets variés, elle indique aussi un personnage, un partenaire de Gargantua, un être mythologique qui apparaît de-ci, de-là. Il importe de découvrir la véritable identité de cet être : la connaissance que nous avons de Gargantua ne peut qu’y gagner.


L'ombre du dieu Mars : [...] Mais, guidés par ce radical gaulois, nous rencontrons bientôt un nom propre, celui d’un dieu : Mullo, appelé conjointement Mars. Ce Mars-Mullo est attesté par une demi-douzaine d'inscriptions gallo-romaines, et les celtisants les plus avertis voient en lui le dieu de la guerre auquel, d’après César, les Gaulois consacraient des tas de butin. Ce Mars est le « dieu aux tas ».

Nous arrivons donc à cette conclusion : la syllabe-clé Meul, Mol, Moul et le personnage mythologique du Meunier font allusion au dieu gaulois de la guerre et du butin Mars-Mullo, et Gargantua est en rapport avec ce dieu.

[...]

Examinons la statuette d’Autun. Il ne lui manque que les cornes qui étaient insérées dans de petits trous visibles au revers de la tête à la partie supérieure. Le dieu barbu tient sur ses genoux deux serpents criocéphales, à queue de poisson, qui lui font une énorme ceinture. Deux petites têtes, dont une seule est bien conservée, sont accolées au crâne du dieu, au-dessus des oreilles. On ne peut contester le caractère archaïque et « barbare » de cette image. Elle représente certainement une conception gauloise.

Considérons maintenant l’autel de Vendeuvres. Il figure une triade. Au centre est un dieu cornu enfant, assis entre deux personnages qui lui tiennent les cornes et sont debout chacun sur un serpent. Des deux reptiles, celui de gauche a peut-être un visage humain; la tête de l’autre, sous le pied gauche du personnage de droite, est très dégradée. Le personnage de gauche a l’un de ses pieds sur un autel. Sur la face latérale correspondant à ce personnage est représenté Apollon citharède. On ne doutera pas non plus du peu de romanisation de ce relief.

Rapprochons cette image de la statuette d’Autun. Les deux représentent le dieu assis en tailleur et orné de cornes. Elles montrent deux serpents dont les têtes ne sont pas ordinaires. Elles font paraître deux dieux secondaires en contact avec la tête du dieu central. A Autun, les deux petites têtes sont accolées à la grosse, ici les deux petits personnages tiennent encore à la tête du dieu central par les cornes. Sans aucun doute, les deux images représentent la même triade divine, mais l’autel de Vendeuvres en donne une image moins barbare. On peut dire que la même aventure est figurée à un stade plus avancé de son cours. Les deux divinités debout sur les serpents sont les mêmes qui germaient sur les pariétaux du dieu d’Autun. Nous venons d’assister à un accouchement divin à la mode gauloise. On ne peut pas ne pas rappeler, à ce propos, les légendes qui courent sur les voies peu naturelles par où vint au monde Gargantua. En Bretagne, on le fait sortir par la bouche de sa mère; quant à Rabelais, il le fait issir de l’oreille de Gargamelle. Faisons la synthèse de ces données : l’enfant en forme d’anguille, à tête de bébé, sort par l’oreille de l’être qui le met au monde. N’est-ce pas le reflet de l’image du dieu d’Autun avec ses petites têtes qui émergent au-dessus de ses oreilles, cependant qu’il porte dans son giron deux serpents ?"

*

*

Walter Stephens, auteur de Les Géants de Rabelais : folklore, histoire ancienne, nationalisme (Éditions Champion, 2006) analyse la signification de la naissance de Gargamelle :


"Merlin fait naître Gargantua en parodiant la création d'Adam et Êve par Dieu. Le corps de Grantgosier est « forgé » des os d’une baleine mâle et du sang de Lancelot, tandis que celui de Galemelle tire origine des os d’une baleine femelle et de la « rongneure des ongles » de Guenièvre. Les parents de Gargantua sont donc créés de reliques qui appartiennent à la fois au monde naturel et à la cour. Le recours aux os de baleine reflète un ancien lien symbolique entre les baleines et les Géants, illustré par le motif de Leviathan et par les méditations de Dante sur les Géants. Le lien entre les os de baleine et ceux des Géants sera d’ailleurs central, dans une période plus récente, dans le discours érudit sur la gigantologie puisque ceux qui nient la réalité historique des Géants vont affirmer que des os de baleine ont été interprétés à tort comme ceux des Géants*. En outre, le soupçon d’adultère qui ressort du lignage de Gargantua - il est né du mélange de restes corporels appartenant à Lancelot et à Guenièvre — rappelle le rôle primordial du tabou sexuel dans les théories érudites sur l’origine des Géants”. En plus de cela, le mélange illicite sous le signe duquel naît Gargantua semble aussi évoquer le souvenir de la trahison au sein de la cour et jeter donc le doute sur la soumission, apparemment sans faille, de Gargantua à la volonté d’Arthur.

[...]

[Note] 61 : Gargantua and Arthur, p. 112, p. 126. Galemelle crée Tombelaine au même moment où Grantgosier crée le Mont-Saint-Michel. Même si les folkloristes traditionnels invoquent le témoignage de Geoffroi de Monmouth sur l’origine du nom Tombelaine afin d’apporter du crédit à leur Gargan / Gargantua « bienfaisant » (voir Françon éd., Croniques Admirables, xxxv-xxxvii), Geoffroi de Monmouth (Histoire des rois de Bretagne, $ 165, pp. 231-35) soulève en fait un doute certain sur l’idée qu’un dieu du nom de Gargan — s’il a jamais existé dans le folklore ancien ou dans la tradition religieuse — ait été un dieu bienveillant précurseur direct de Gargantua : « Arthur apprit qu’un géant d’une taille extraordinaire, venu d’Espagne, avait enlevé à ses gardiens Hélène, la nièce du duc Hoel, et s’était enfui avec elle au sommet d’un mont aujourd'hui appelé mont Saint-Michel ». Les chevaliers de la région attaquèrent le géant sans succès : « Et il capturait de nombreux hommes qu’il dévorait à moitié morts ». Arthur tua le Géant, mais il était trop tard pour sauver Hélène : elle fut enterrée sur un mont qui, « en souvenir du tombeau de la jeune fille, porte jusqu’à ce jour le nom de Tombe d'Hélène » ($ 165, p. 235). Il semble improbable, et impossible à documenter, qu’un dieu bienveillant ait été transformé d’abord en un mauvais Géant par des ecclésiastiques, puis ensuite en un bon Géant par « le peuple ». Voir cependant Sébillot, Gargantua, xiv et xxvi."

 Françoise Clier-Colombani propose un article intitulé "Les grandes figures mythiques de la mythologie française" (site Ciné Légendes, 2014) dans lequel on peut glaner quelques informations sur Galemelle :


"Rarement mentionné dans les traditions populaires, le lieu de [l]a naissance [de Gargantua] se situe dans les Chroniques sur la plus haute montagne d’Orient, chez Rabelais au royaume d’Utopie, où règne Grandgousier, roi des Dypsodes, et il naît par l’oreille gauche de sa mère, Gargamelle, (Galemelle dans les Chroniques) ou Gargantine. Cette naissance par l’oreille fait de lui, à l’image du Christ dont l’auteur de l’Ovide moralisé explique qu’il a été conçu par l’entrée de la parole divine dans l’oreille de Marie, un être d’essence extraordinaire, voire divine (1).

[...]

Personnage soumis aux aléas de ses fonctions digestives, il évoque également pour certains un dieu du temps, voire, en relation avec son énorme gosier au fond duquel, engloutis par mégarde, des hommes se sont perdus, (et heureusement réfugiés dans sa dent creuse, image des limbes, comme le suggère G. Pillard), un passeur vers l’autre monde, rôle qui renvoie à Saint Michel, archange solaire auquel il est souvent associé, (par exemple au Mont Saint Michel), tandis que le retour des voyageurs perdus dans sa gueule évoquerait la mort et la résurrection.

L’étymologie de son nom (gorge) permettrait aussi de voir en lui la figure personnifiée d’un être dragonesque, de type gargouille, graouli, grand’goule, voire même Gorgone, être à double facette : l’une bienveillante, l’autre dévorante, et donc mortifère. [ces remarques concernent Gargantua dans le texte mais pourrait tout aussi bien convenir à sa mère]

[...]

[Mélusine] est une fée bâtisseuse, occupation qui fait d’elle une concurrente de Galemelle.

[...]

Grâce à sa maîtrise de la pierre, [Merlin] construit, comme Gargantua, Galemelle et Mélusine, des mégalithes, mais ce grand architecte est aussi censé avoir construit Stonehenge.


Note : 1) Rappelons qu’au Moyen Age, une correspondance est établie (du moins dans la culture populaire), entre la forme de l’oreille et celle du sexe féminin."

Jérôme Chaïb, auteur de "Sur les traces de Gargantua" (fascicules histoire(s) n°45, La CREA, 2018) propose une interprétation des noms des parents de Gargantua en lien avec le sens géologique de la gorge :


"Dans l’œuvre de Rabelais apparaissent, notamment à travers les noms de « Grandgousier », « Gargamelle », des références aux « gosiers » avides de ces personnages. Il faut y voir une relation avec les conduits karstiques qui traversent la craie, refuge de la Gargouille – légende fondatrice de Rouen – et autres dragons « dévoreurs » du panthéon païen comme ailleurs la Tarasque domestiquée par Sainte-Marthe."

*

*




Contes et légendes :


Marcel De Grève, auteur d'un article intitulé "La légende de Gargantua en Angleterre au XVIe siècle." (In : Revue belge de philologie et d'histoire, tome 38, fasc. 3, 1960. pp. 765-794) rappelle le lien entre les personnages mis à l'honneur par Rabelais et la légende de Merlin :


"Dans la tradition populaire française, on trouve de très nombreuses traces d'un géant légendaire appelé Gargant, Gargantuas, Gargantua, etc. qui, le plus souvent, symbolise un gros mangeur (3). Ce géant populaire est le héros d'une légende dont plusieurs versions écrites, habituellement désignées du nom de « chroniques gargantuines », nous sont parvenues. Jean Porcher a classé chronologiquement comme suit les huit versions principales de cette chronique : 1° Les grandes et inestimables cronicques du grant et enorme géant Gargantua, 1532 ; 2° Le grant roy de Gargantua ; 3° [Les chronicques du grant roy Gargantua], Lyon, 1533 ; 4° Les cronicques du roy Gargantua (exemplaire de la Bibliothèque de la Faculté de Médecine de Montpellier) ; 5° Les cronicques du roy Gargantua (exemplaire de la Bibliothèque de la ville de Besançon) ; 6° La grande et merveilleuse vie du tres-puissant et redoubté roy Gargantua ; 7° Le vroy Gargantua ; 8° Les croniques admirables du puissant roy Gargantua. [...] En partant des différentes versions françaises que nous possédons, cette légende peut se résumer de la façon suivante : L'enchanteur Merlin, conseiller intime du roi Arthur, met celui-ci en garde contre les entreprises de ses ennemis et, pour l'aider, crée, à l'aide d'os de baleines, deux géants, un homme et une femme, qui se désignent l'un l'autre par les noms de Grandgozier et de Galemelle. A leur intention Merlin crée en outre une énorme et puissante jument. Grandgozier et Galemelle engendrent un fils appelé Gargantua, « lequel est un verbe grec qui vault autant à dire comme tu as ung beau filz » (Vroy Gargantua), dont la fée Morgain devient la marraine (1). A l'âge de sept ans, Gargantua est mené à la cour du roi Arthur, conformément à l'ordre que Merlin avait donné à ses parents. Partant de la haute montagne de l'Orient où ils étaient nés, les géants et la jument passent par Rome, l'Allemagne, la Suisse, la Lorraine, la Champagne, la Beauce, et arrivent au bord de la mer, dans laquelle ils jettent deux gros rochers qui sont appelles depuis le mont Saint-Michel et Tombelaine. Alors qu'ils s'apprêtaient à passer « en la Grant Bretaigne », Grandgozier et Galemelle tombent malades et meurent subitement. Pour se consoler de la perte de ses parents, Gargantua fait un voyage à Paris. De là Merlin le transporte en Angleterre, où il entre au service du roi Arthur. Celui-ci venait de subir deux sévères défaites contre les Gos et les Magos : à l'aide d'une massue que Merlin lui avait fabriquée, Gargantua extermine les ennemis du roi. Il mène ensuite des campagnes victorieuses contre les Hollandais et les Irlandais. Sa mission auprès d'Arthur étant terminée, il est transporté au pays des fées.


Note : 1) Les versions intitulées Les chronicques du grant roy Gargantua, Les cronicques du roy Gargantua (exemplaire de Besançon) et La grande et la grande et merveilleuse vie ne font pas mention de la fée Morgain. Voy. Marcel Françon, La fée Morgain et les « Chroniques gargantuines » dans Modem Language Notes, t. LXIV (1949), pp. 52-53, et Les Croniques admirables, p.p. M. Françon (éd. citée), p. l, n. 2."

*

*

bottom of page