La Forêt des Chambarans
- Anne

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Toponymie :
Henri Baulig, auteur de « Sur le sens des mots "serre", "serra", "sierra". » (In : Annales de Géographie, t. 38, n°212, 1929. pp. 171-173) nous renseigne sur une partie du nom médiéval de la forêt :
"La forêt qui couvre le plateau de Chambaran est nommée dans un texte de 1257 « Nemus de Chambaran de Serra » (J. Brun-Durand, Dictionnaire toppnymique de la Drôme ,1891, article Chambaran). Un chef-lieu de canton bâti sur une langue détachée du plateau de Chambaran appelle Le Grand-Serre. [...]
On peut donc conclure que le mot serre sous ses différentes formes désigne une manière générale une montagne et plus particulièrement une montagne allongée que le sommet en soit étroit et déchiqueté ou au contraire parfaitement plat Il semble que dans le Centre et le Midi de la France ce mot oppose puy (puech, etc.) suc, malh, truc, tuc (forme féminine tuque) qui désignent des sommets isolés.
Quant à l'étymologie par le latin serra elle est pour le moins suspecte car elle n'explique ni le sens ni le double genre du mot. Il paraît bien plus probable qu'on ait affaire un de ces très anciens mots antérieurs à la romanisation de notre pays qui se sont maintenus dans le vocabulaire géographique populaire."
Pierre Gastal propose sur son site Noms de lieux et de rivières de France l'étymologie d'une rivière qui naît dans les Chambarans et dans laquelle j'ai vécu ma première initiation druidique à l'élément Eau :
L'Herbasse : affluent rive droite de l'Isère, département de l’Isère et de la Drôme, 35,2 km. Herbacia en 918. Elle naît dans la Forêt de Chambaran [sur la commune de Roybon, où elle se nomme tout d'abord le ruisseau de l'étang] et coulant uniformément vers le sud-ouest passe à Miribel, Crépol, Charmes-sur-l’Herbasse, Saint-Donat-sur-l’Herbasse, Clérieux et se jette au nord de Châteauneuf-sur-Isère.
Étymologie : du français "herbe" (latin herba), cette rivière étant peut-être encombrée d'herbes aquatiques + suffixe péjoratif occitan -assa.
Voir Herbissonne.
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Caractéristiques de la forêt :
Dans l'Inventaire forestier départemental Isère IIIe inventaire 1997, on a accès aux informations suivantes :
"[...] Cette région forestière est constituée de deux petits massifs, le plateau de Chambaran au sud et celui de la forêt de Bonnevaux au nord, qui font saillie au-dessus des plaines environnantes. Ces deux massifs sont séparés par la dépression de la Bièvre, cependant que la basse vallée de l'Isère s'étend entre le plateau de Chambaran et le Vercors.
Le plateau de Chambaran avec une altitude de 600 à 700 m domine abruptement la plaine de l’Isère à l’est, mais s’incline doucement vers l’ouest où il se poursuit dans la Drôme. Il est entaillé de plusieurs vallées parmi lesquelles la Galaure offre les paysages les plus ouverts face aux paysages fermés des plateaux supérieurs. Les versants molassiques de ce plateau, modelés par de nombreux petits cours d’eau, offrent un paysage de collines boisées.
La vallée de la Gère, au nord, et la plaine de la Bièvre au sud font du plateau de Bonnevaux une sorte d’île boisée, semblable aux autres îles de l’avant pays dauphinois, l’île Crémieu et le plateau de Chambaran. Ce plateau culmine à un peu plus de 600 m dans sa partie orientale.
Ces deux plateaux de Chambaran et de Bonnevaux sont constitués d'une ossature en molasse miocène, recouverte en grande partie par un placage d'un terrain original, la formation de Chambaran.
Cette formation se compose de cailloutis sans stratification visible, emballés dans une matrice argilo-limoneuse ou argilo-sableuse. Jusqu'à 10 à 15 m de profondeur, le cailloutis comprend essentiellement des quartzites et autres roches siliceuses très fortement altérées.
Plus profondément, la formation renferme également des roches cristallines et calcaires, elles aussi très altérées. Cette formation est transgressive sur la molasse miocène, dont elle se distingue aisément. De ce fait, le substratum géologique se compose essentiellement de roches siliceuses meubles (79,4 %).
Pour le reste, ce sont des roches argileuses (12,3 %) et des roches calcaires meubles (8,3 %). On trouve des textures de sol limoneuse (38,6 %), argileuse (14,6 %) et argilo-limoneuse (7,5 %). Les humus sont principalement de type eumull ou mésomull (61,7 %), et de type dysmull ou oligomull (25,9 %).
La pauvreté des sols (terrains souvent argîleux propices à l’hydromorphie des sols) et la richesse en galets de la formation du Chambaran font de cette région forestière une zone peu propice à l’agriculture, d’où un taux de boisement de 42,6 %. La forêt tient donc une large place sur ces plateaux où des étangs occupent de nombreuses dépressions. Les peuplements sont constitués en grande majorité de taillis de châtaignier.
Quant à la propriété foncière, elle est presque exclusivement privée (81,3 %). Les forêts domaniales comptent pour 6 % de la surface totale (forêt domaniale de Chambaran), moitié moins que les forêts communales (12,7 %).


[...]
Les chênes rouvre et pédonculé se positionnent comme des essences de mélange de futaie et de taillis, aussi bien dans la réserve que dans le taillis. Aussi, ce sont des essences qu'on retrouve dans la plupart des types de peuplement et en majorité dans les mélanges futaie-taillis ; cette structure de peuplement étant peu présente en propriété domaniale, cela y explique la faible proportion de chênes.
Géographiquement, ces chênes sont localisés exclusivement à basse altitude et donc dans les régions forestières de plaine que sont la Plaine du Bas-Dauphiné, les Plateaux de Chambaran et Bonnevaux, l’Île Crémieu et le Grésivaudan et piémonts."
Yves Meinard et Juliette Rouchier, auteurs de "L’« argument économique » dans l’aide à la décision en politique environnementale et son évanescence." précisent l'importance de la forêt pour la région :
Afin d’expliquer concrètement ce que nous appelons « implications redistributives », prenons un exemple concret5 : la forêt de Chambaran. Cette forêt est en grande partie une zone humide, qui se place en tête du bassin versant de l’Herbasse (Drôme) (figure 2). Si la forêt de Chambaran subit des dégradations (1), des répercussions peuvent s’en faire ressentir dans tout le bassin versant, et avoir un impact sur des populations ailleurs sur le bassin versant : c’est cela que nous appelons « implications redistributives ».

[...]
Sur la base de cette conceptualisation de la notion d’outil, posons donc la question : pour penser les implications redistributives d’une démarche de gestion de zone humide, le CESE est-il un outil adapté ? L’intention initiale objectivée par la création de l’outil CESE a partie liée à l’agrégation interpersonnelle de différents déterminants du bien-être humain dans un indice, pour des fins d’internalisation d’externalités ou d’analyse coûts-bénéfices. Ces utilisations effacent toute question de redistribution. Ainsi, dans l’exemple de Chambaran, si une analyse coûts-bénéfices d’un projet sur la forêt était menée, elle occulterait le fait que tous les bénéfices du projet seront capturés par les promoteurs et par la commune de Roybon, sur laquelle se place la forêt mais qui ne contient qu’une toute petite partie du bassin-versant dont la forêt constitue la tête, lequel bassin-versant subira tous les impacts indirects du projet.
Note : 1) Ce secteur est concerné par un projet de Central Park." [donc article paru avant 2020]
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Croyances populaires :
Raymond Moyroud, auteur d'un article intitulé "Loups et loups-garous autour des verreries en Bas-Dauphiné sous l'Ancien Régime." (In : Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie, 2002, vol. 30, no 1, pp. 125-134) montre le lien qui existe entre verreries médiévales et loup-garou :
"[...] C'est à la suite de concessions delphinales que les premiers ateliers apparaissent au début du XIVe siècle. En créant ces verreries, les dauphins souhaitent s'attirer des revenus réguliers et des objets à moindre coût, et n'hésitent pas à faire appel aux verriers italiens, renommés pour leur savoir et l'excellence de leurs techniques. Par la suite, le travail du verre devient l'apanage de la noblesse locale qui s'est formée auprès des Italiens ; c'est le cas des forêts de Chambaran, de Borniol, de Fassion, entre autres ; ces derniers s'assurant un véritable monopole dans la seconde partie du XVe siècle.
Tous les ateliers sont implantés dans les forêts où se trouve le bois nécessaire pour la chauffe des fours, évitant ainsi les charrois. Ils sont, la plupart du temps (au moins dans 90 % des cas), situés loin des bourgs et des villages à cause de la fumée des fours, propice disait-on, à la propagation de la peste. Au début de la fabrication du verre, les verriers sont mal admis par les populations qui voient dans ce nouveau travail gros consommateur de bois, et de surcroît fait par des étrangers, une source de pénurie et de renchérissement. Par ailleurs, la fabrication du verre, disait-on encore, n'est pas de première nécessité et de volupté seulement ! Ces nobles qui peuvent travailler sans déroger gardent jalousement leurs secrets de fabrication et ne les dévoilent que lorsqu'un contrat va lier un maître verrier à son apprenti. [...]
Pour ces différentes raisons, le travail du verre sera donc, tout au long des siècles, source de conflits entre les communautés paysannes et les verriers, mais en contrepartie, générateur de sociabilité pour les habitants des villages confrontés aux verriers : défenses de leurs intérêts, réclamations communes, entraide, solidarité dans le malheur, etc.
Ce que dit la tradition orale : La tradition du loup-garou pourvoyeur d'enfants, sur lesquels on prélève de la graisse pour faire du bon verre, est tenace. Etant tirée d'une croyance ancienne et répandue ne peut-on penser que les verriers se l'approprièrent et l'exploitèrent à leur profit ?
Parmi les renseignements collectés certaines personnes parlent du loup ou du loup-garou (en patois : liberous), d'autres du loup-cervier, voire du « loup carnassier ». Une certaine confusion ressort de ces différentes appellations. De toute façon, il est toujours question d'enfants dévorés ou emportés, parfois on retrouve une partie du corps, souvent rien. Mais tous affirment que les enfants sont utilisés pour leur graisse. Nous avons même entendu raconter que l'opération consistait à racler la partie charnue de l'individu !"
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Actualité de la forêt :
Axelle Egon et Lionel Laslaz, « Résister face à Center Parcs. Les espaces de la ZAD de Roybon », (In : Géoconfluences, septembre 2020) étudient la ZAD de Roybon :
"Le 9 juillet 2020, le groupe Pierre & Vacances Center Parcs annonce l'abandon de son projet à Roybon. Si celle-ci met un terme au projet de centre de vacances, qu'en sera-t-il de la ZAD ? Roybon se situe en Auvergne-Rhône-Alpes, à l’ouest du département de l’Isère. Localisée à environ 40 km de Grenoble et à 17 de la Côte-Saint-André, d’une altitude moyenne de 436 m, la commune est en partie couverte par la forêt du plateau de Chambaran (environ 10 000 ha dont 3 500 ha sur le territoire de Roybon) (document 1). [...]

Le projet de Center Parcs, lancé en 2007 et justifié par une situation stratégique entre de grands pôles urbains - Lyon, Grenoble, Chambéry et Genève – (environ 5 millions de foyers potentiellement clients) (document 2), profiterait à l’ensemble de l’intercommunalité. Mais il a suscité depuis sa validation en 2009 et le choix final du site (document 3) de fortes contestations, notamment traduites par l’installation d’une Zone à Défendre (ZAD), qui ont abouti à l’abandon du projet le 9 juillet 2020. Les espaces de cette ZAD sont pluriels, des lieux où logent les opposants, des réseaux qu’ils mobilisent pour perdurer, aux territoires au sein desquels elle s’emboîte, de la forêt aux pôles métropolitains.
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Le contexte environnemental, argument de rejet du projet : Les différents documents cadres (SRCE Rhône-Alpes, SCOT de la région urbaine de Grenoble, SDAGE Rhône Méditerranée), mettent en évidence les richesses écologiques et pédologiques du plateau de Chambaran, dont Roybon constitue un réservoir de biodiversité.
D’abord, une vaste surface forestière (Bois des Avenières) est traversée par plusieurs corridors écologiques identifiés comme trame verte et bleue. Elle comporte de nombreuses étendues d’eau (petits lacs et 47 étangs recensés sur Roybon) reconnues par le SDAGE comme « ressource majeure à préserver », pour l’eau potable et la richesse de la biodiversité animale et végétale, ce qui leur a valu d’être délimitées par l’inventaire départemental de l’Isère Avenir (2010) comme des zones humides au titre de la loi sur l’eau de 1992.
Enfin, la commune fait l’objet de plusieurs mesures de protection supposées incompatibles avec le projet de Center Parcs, comme Natura 2000, des ZNIEFF de types 1 et 2 et un arrêté préfectoral de protection de biotope interdisant tout aménagement sur son périmètre. Il est le seul dispositif toutefois de portée réglementaire.
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L’organisation spatiale de tous les domaines [Center Parc] est similaire, favorisant le sentiment d’un accès privilégié à la nature. D’abord, ils sont installés au cœur d’un massif forestier, garantie d’un espace « naturel » recherché par une clientèle principalement urbaine (Dubromel, 2014) : paysages végétaux et animaux en liberté dans un domaine clos. Cette privatisation est contestée notamment par l’association d’opposants locaux PCSCP (Pour les Chambaran Sans Center Parcs), créée depuis le début du projet :
« le projet s’inscrit dans une forêt anciennement privée communale où tout le monde pouvait accéder librement. La forêt était entendue comme un bien communal. Une partie de la forêt va donc se trouver en propriété privée. » (entretien, représentant associatif, 03/04/19)
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Le projet de Center Parcs de Roybon (environ 200 ha) implique le défrichement de 92 ha de forêt (cottages, Aqua Mundo et autres activités) et l’imperméabilisation de 35 ha de zones humides. Le gigantisme de l’opération immobilière est surtout à l’origine de la levée de boucliers : 1120 cottages étaient initialement prévus, ce qui en aurait fait le Center Parcs à la capacité d’accueil la plus élevée, mais les tensions ont conduit à la ramener à 990 pour une capacité d’accueil de 5000 clients. Ce chiffre, rapporté à la population résidente, effraie toujours : « je n’ai pas envie de voir une horde de touristes arriver tous les week-ends en face de chez moi » confie une habitante de Roybon (discussion informelle, 7/05/18). Les avis sont ainsi contrastés.
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Des logiques actorielles brouillant les échelles, des positionnements locaux antagonistes : Center Parcs cherchait à l'époque à s’installer en Rhône-Alpes, afin de compenser des déséquilibres touristiques dans certains départements, notamment en Isère. Collectivités territoriales d’échelles régionale, départementale ou locale et partis politiques s’accordent quasi-unanimement sur ses bienfaits supposés et la majorité de la population roybonnaise en espère beaucoup, puisque le groupe prévoit environ 700 emplois soit 468 « emplois équivalent temps plein ». L’assentiment local est plutôt majoritaire, mais loin d’être unanime.
La divergence d’opinions se traduit par une confrontation de visions entre deux groupes. D’abord, les natifs de Roybon ou des communes proches voient le village péricliter et espèrent un second souffle qui valoriserait la forêt, « un secteur pauvre, sans essences nobles » (entretien, maire de Roybon, 7/05/19).
À l’inverse, les néo-ruraux arrivés depuis 5 à 10 ans dans la Bièvre et le Sud-Grésivaudan sont venus chercher « le calme, la tranquillité, la nature, aux antipodes de la ville » (entretien, représentant associatif, 3/04/19). « Anciennement Parisien, j’ai quitté la région car cela ne correspondait plus à ce que je cherchais ; aujourd’hui, je travaille uniquement une journée et demi par semaine juste assez pour pouvoir vivre. Je me nourris grâce à mes cultures » (ibid.). La forêt de Chambaran représente l’idéal imaginé de la nature, « un bien exceptionnel » (ibid.).
Plusieurs autres opposants, surtout la Fédération Rhône-Alpes de Protection de la Nature (FRAPNA) et dans une moindre mesure la Fédération de la Drôme pour la pêche et la protection des milieux aquatiques, luttent pour la préservation de cette forêt. Ils s’appuient sur l’association PCSCP, forte de plus de 600 adhérents, principalement de la région Auvergne-Rhône-Alpes (Drôme en particulier), qui dénonce plus largement les stratégies de développement de Pierre & Vacances. Elle est soutenue par la coordination nationale « Center Parcs, Ni ici Ni ailleurs », regroupant les associations d’opposants autour de l’acronyme NINA, déjà exploité dans d’autres mobilisations pour réfuter le syndrome NIMBY couramment associé aux opposants. Derrière cet acronyme, elles montrent que leur combat s’inscrit dans un débat de société, selon un principe de « montée en généralité » (Lolive, 1997)."
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