top of page

Blog

Le Grèbe

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 27 juin 2017
  • 10 min de lecture

Dernière mise à jour : 30 mai


Pendant deux jours, à chaque plongée dans le lac de Carouge (à Saint-Pierre d'Albigny), j'allais rendre visite au grèbe huppé qui reposait dans son nid flottant, caché dans les arbres qui débordait de la petite île centrale. A mon approche un peu brusque, il dressait immédiatement son long cou, relevait les plumes noires de sa tête comme deux petites oreilles pointues et gonflait les plumes rousses de son cou comme un cobra dressé en chuintant un bruit assez désagréable, censé m'impressionner je suppose.

Cela dit, quand j'ai vu de profil la longueur de son bec, j'ai ralenti mes mouvements et me suis présentée gentiment...


Étymologie :


  • GRÈBE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1557 (Belon, Portr. d'oys., f°35 r°ds Gdf. : Mouette cendrée, gavian, glammet, en Savoye elle est nommee grebe, ou griaibe, begue, heyson). Mot savoyard (d'apr. P. Belon) d'orig. inc. (V. FEW t. 21, p. 246).

Lire aussi la définition pour amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Podiceps cristatus - Catelinette - Demoiselle -

*

*




Zoologie :


Frédéric Keck, auteur d'un article intitulé "Goffman, Durkheim et les rites de la vie quotidienne." (In : Archives de philosophie, 2012, vol. 75, no 3, pp. 471-492) définit la parade du grèbe huppé comme un véritable rite :


"Selon Julian Huxley, en effet, certains comportements animaux peuvent être définis comme des rites – par exemple la parade sexuelle du grèbe huppé – au sens où ces comportements, qui ont pu d’abord servir à reproduire l’espèce ou à l’adapter à son environnement, ont été déviés de cette fonction première et s’exercent en quelque sorte pour rien, pour le plaisir, ou pour maîtriser les émotions de peur ou de désir qu’ils ont d’abord suscitées 19. Selon Huxley, cette fonction dérivée qu’est le rituel chez l’animal en vient à se prendre pour objet chez l’homme et à devenir une fonction centrale, en visant de façon réflexive la communication à travers l’instauration du langage des symboles. Ce point avait été parfaitement vu par Mead: ce qui dans le rituel animal est pris comme un déclencheur ou un signal, en sorte que le comportement rituel animal est un simple dérivé de l’acte réflexe ou automatique, apparaît dans le rituel humain comme un symbole, c’est-à-dire comme un signe doté de valeur dans le processus de communication entre des humains, qui se reconnaissent à travers ces symboles comme des personnes rationnelles."

Dans le Hors-série de Causette (été 2018) intitulé « Histoires d'A...mours », Claudine Colozzi nous propose un petit "Kama-sutra des animaux" sous forme d'abécédaire :


"R comme Radeau

Certains animaux préfèrent l'amour en mer. C'est le cas du grèbe à cou noir, un oiseau qui choisit de s'accoupler sur une plateforme flottante construite pour l'occasion. Après quelques préliminaires, le coule se pose sur le radeau. Le mâle arrive par-derrière, se frotte contre la femelle puis il lui passe par-dessus comme s'il jouait à saute-mouton."

*

*




Usages traditionnels :


Denis Chavigny, auteur de Plumes et pinceaux : Histoires de canards. (Éditions Quae, 2011 : 1-144) nous confie :

"On compte environ dix mille plumes chez un canard colvert, vingt mille chez un grèbe et vingt-cinq mille pour un cygne. Le recouvrement des plumes est tel qu'il emprisonne une couche d'air près de la peau, conservant au corps sa chaleur et facilitant encore sa flottabilité. La densité du plumage d'un grèbe ou d'un plongeon s'apparente à celle d'une fourrure. Le plastron du grèbe huppé fut employé dans la confection de chapeaux."



Symbolisme :

Selon L'Alphabet des Oiseaux, (œuvre diffusée sur Internet) proposé par Robert-Régor Mougeot :

"Le GRÈBE HUPPÉ est un "palmipède farouche et discret, au long cou fin et élancé, le grèbe huppé vit dans les roselières des lacs. Il caquette et pousse des kèk-kèk-kèk répétés ; il battit un nid flottant dans les roseaux. Sa huppe et ses favoris sont ébouriffés lors de la parade nuptiale spectaculaire. Il plonge remarquablement et longtemps pour pêcher et réapparaît très loin. Se nourrissant de poisson, il arrache les plumes du duvet de sa poitrine pour rendre les arrêtes inoffensives ! Le mot serait d’origine savoyarde.

Grèbe : Génère (G) les choses (R) duelles (Be).

Huppé : Esprit (H) ou (U) paix (P) doublement humaine (E) !

Ne convient-il pas de dépasser la dualité des choses par l’Esprit pour trouver la paix ?"

*

La parade nuptiale des grèbes fidèles à leur partenaire toute leur vie : (extrait de la série Life, l'aventure de la vie)

*

Selon Jean-Marie Pradier, auteur d'un article intitulé "L'expansivité du rituel : autorité du novlangue ou changement de paradigme ?." (In : Repertório Teatro & Dança, Salvador, ano, 2009, vol. 12, pp. 11-20) :


"Sur les pas de Selous qui en 1901 avait noté la première observation détaillée d’une parade mutuelle complexe chez un oiseau d’une espèce très commune, le Grèbe huppé (Podiceps cristatus), Huxley donna en 1914 la première description et la première analyse scientifique des cérémonies prénuptiales auxquelles il se livrait au moment des amours. Proche du mouvement rationaliste et humaniste anglais, fidèle à l’agnosticisme de son grand-père, l’imagination du jeune scientifique a-t-elle été inspirée par la vision des grandes cérémonies religieuses, le majestueux et rigoureux ordonnancement de la liturgie, les gestes réglés et la mine compassée du clergé, la somptuosité des vêtements sacerdotaux, le chatoiement des ornements sacrés, l’émotion et la participation des fidèles ? Cinquante ans plus tard, il déclare : « j’ai remarqué qu’une partie de la parade se déroulait d’une manière rituelle, et en ai conclu que certaines parades servaient à établir un lien émotionnel entre les membres du couple ». (1)

Pendant un certain temps, de même que Selous l’avait fait pour d’autres volatiles, Huxley hésita entre les mots rites et cérémonies pour qualifier ces séquences comportementales qui se distinguaient par leur codification et une esthétique spectaculaire. Plus enluminé que la femelle, paré de ses plumes, le mâle pouvait suggérer la figure d’un évêque coiffé de sa mitre, affairé à accomplir une célébration solennelle. A moins qu’il ne fasse songer à une réception à la cour, ou à un général en grand uniforme passant la troupe en revue.

Non sans lyrisme, Konrad Lorenz est revenu sur l’observation princeps de Julian Huxley. Évoquant la luxuriance des formes et l’esthétique de la situation, il en vient à faire allusion à l’art théâtral des humains pour dépeindre le spectaculaire animal :


Cette « exagération mimique » - écrit-il à propos de l’étiquette animale et humaine - a pour résultat un cérémonial qui se rapproche beaucoup d’un symbole et qui produit cet effet théâtral qui frappa pour la première fois sir Julian Huxley, lorsqu’il observa, caché dans les roseaux, les rites nuptiaux des grands grèbes huppés. Un déchaînement de formes et de couleurs développées au service de cet effet particulier accompagne aussi bien les rites culturels que les rites phylogéniques. Les belles formes et couleurs des nageoires d’un combattant siamois, le plumage d’un paradisier, la queue du paon et les couleurs étonnantes aux deux « bouts » d’un mandrill ont tous évolué pour renforcer quelque mouvement ritualisé particulier. (2)


La suite semble reprendre les thèses de l’évolutionnisme culturel et social : « Il ne fait d’autre part presque aucun doute que tout l’art humain s’est développé au service des rites et que l’autonomie de « l’art pour l’art » n’a été obtenue que grâce à un nouveau pas du progrès culturel. »


Note : 1) Julian Huxley (sous la direction de) : Le comportement rituel chez l’homme et l’animal (Ritualization of Behaviour in Animals and Man, Philosophical Transactions of the Royal Society of London. Series B, Biological Sciences, Vol. 251, No. 772, A Discussion on Ritualization of Behaviour in Animals and Man, Dec. 29, 1966), traduit de l’anglais par Paulette Vielhomme, Bibliothèque des sciences humaines, Editions Gallimard, 1971, p. 7. voir également les archives de l’UNESCO.

2)  Konrad Lorenz : L’agression – Une histoire naturelle du mal, (Das Sogenannte Böse zur Naturgeschichte der Agression, Verlag Dr. G. BorothaSchoeler, 1963) traduit de l’allemand par Vilma Fritsch Flammarion, 1969, p. 87."

Yves Christen, dans "Ces animaux obsédés par les règles : de la prohibition de l'inceste à l'impératif normatif." (In : Le Coq-héron, 2013, vol. 215, no 4, pp. 25-34) revient sur la parade incroyable du grèbe huppé :


"Les règles sociales adoptées par les animaux non humains répondent à la fois à une nécessité biologique – ainsi le refus de l’inceste pourrait-il permettre d’éviter les inconvénients génétiques associés à l’endogamie – comme à une forme d’arbitraire. On le voit dans le cas des pratiques rituelles. Les pères de l’éthologie, et notamment Konrad Lorenz et Julian Huxley, ont beaucoup écrit à ce propos20. La parade du grèbe huppé s’effectue selon une gestuelle ne répondant à aucune nécessité autre que de manifester la toute-puissance du rituel. Certes, la femelle sera ainsi en mesure d’apprécier l’élégance ou la force du mâle, mais il est assez clair que ce dernier aurait pu administrer la preuve de sa puissance d’une façon simplement brutale. L’existence de ces délicates parades nuptiales montre que la populaire image de l’homme préhistorique tirant sa femelle par les cheveux, ne correspond certainement pas à la réalité : la galanterie avait déjà été inventée ! Dans la nature, souvent la règle l’emporte sur la force et elle implique cette étrangeté biologique qu’est l’arbitraire : la sélection naturelle aurait pu donner aux grèbes d’autres gestuelles. Dans le détail, d’autres normes auraient pu convenir mais la norme, elle, est indispensable. Il en va de même pour l’espèce humaine. On imagine sans grande difficulté pouvoir jouer au football à neuf ou à treize, mais une règle doit exister afin que toutes les équipes comptent le même nombre de membres. D’aucuns diront que les grèbes n’ont pas choisi leurs parades amoureuses. Mais qui pourrait affirmer que les humains ont véritablement choisi de prohiber l’inceste ? Quand Lévi-Strauss et ses collègues ont interrogé les indigènes de diverses tribus à ce sujet, ceux-ci ont toujours répondu sur le ton de l’évidence, jamais en disant qu’ils auraient choisi délibérément une règle en sachant qu’ils auraient pu en préférer une autre."

*

*

Jonathan Fruoco, auteur de "Chaucer et les origines de la Saint Valentin." (Université Grenoble Alpes, 2018) présente le grèbe huppé comme un symbole annonciateur du printemps :


  "Bien qu’assez chaotique, toutes ces dates et contradictions nous laissent bien avec l’idée que février est un mois de printemps. La réforme du calendrier Grégorien en 1582 changea quelque peu les choses : le temps au 14 février de Chaucer aurait été celui du 23 février pour nous aujourd’hui. Un certain nombre de calendriers, écrits sur le continent et à Winchester et Durham en Angleterre du IXe au XIVe siècle annoncent même que les oiseaux recommencent à chanter le 12 février. Et il est vrai qu’un certain nombre d’espèces d’oiseaux s’accouplent en Angleterre en février, comme par exemple la grive draine, la corneille, la perdrix, le freux, le héron, le grèbe huppé, le vanneau et le merle. De même, un grand nombre de fleurs commencent à bourgeonner dès le 23 février à travers toute l’Europe occidentale."

*

*




Contes et légendes :

"Le grèbe et l'Esprit de l'hiver (tradition Chippewa)

Tous les hivers, les oiseaux partaient vers le sud. Une fois, un grèbe accepta de passer l'hiver sur place pou prendre soin de deux oiseaux blessés, une grue blanche et un canard colvert, qui tous deux avaient une aile brisée. Il plongeait ans l'eau par un trou creusé dans la glace, et leur attrapait du poisson. Jaloux de sa réussite à la pêche, Gabibonike, l'Esprit de l'hiver, attendit que le grèbe plonge, puis il glaça l'eau afin de reboucher le trou. Le grèbe nagea jusqu'au rivage où poussaient beaucoup de joncs. Il ne prit un dans son bec et troua la couche de glace. Puis il sorti et regagna son wigwam. Il s'aperçut bientôt que quelqu'un l'épiait par l'ouverture de la porte. C'était Gabibonike qui essayait de le geler sur place. Le grèbe alluma du feu, mais il faisait encore très froid dans le wigwam. Il essaya alors de duper Gabibonike en s'épongeant le visage avec un mouchoir et en s'écriant : "Il fait drôlement chaud ici !" Redoutant la chaleur, Gabibonike s'éloigna.

Un jour le grèbe décida d'organiser un festin. Il se procura du riz sauvage et envoya un canard inviter Gabibonike. Le canard mourut gelé avant d'arriver à destination. Le grèbe demanda à une perdrix de le remplacer. Elle s'envola aussitôt. Elle eut très froid, elle aussi, mais s'enfouit sous la neige pour se réchauffer avant de continuer sa route. Une fois chez Gabibonike, elle lui dit : "Tu es invité au festin que donne le grèbe."

Quand Gabibonike arriva chez le grèbe, on aurait cru que le blizzard entrait dans le wigwam. il avait des glaçons sous le nez et sur le visage. Le grèbe attisa le feu et la chaleur monta. Les glaçons dont Gabiboike était couvert commencèrent à fondre. Il faisait beine trop chaud pour lui, mais Gabibonike aimait beaucoup le riz sauvage et ne voulait pas arrêter d'ne manger.

Le grèbe dit : "Il fait chaud ! Le printemps doit déjà être là."

Gabibonike ramassa alors sa couverture et partit en courant.

Le grèbe avait fait venir le printemps. Il ne restait plus que quelques plaques de neige ici et là. Gabibonike eut beaucoup de mal à regagner sa maison, dans le Nord, là où il y a toujours de la neige."

in Howard Norman, Contes du Grand Nord, récits traditionnels des peuples Inuits et Indiens,

1990, traduction française Albin Michel 2003.

*

*




Littérature :


Jacqueline Pigeot, autrice de “La caille et le pluvier : l'imagination dans la poétique japonaise à l'époque du Shinkokin-Shu" (In : Extrême-Orient Extrême-Occident, no. 7 (1985) : pp. 93–122.) transcrit un poème ancien qui évoque le grèbe et a suscité polémique :


"[...] Une première attitude, la moins fréquente, consiste à mettre l'imagination poétique à l'épreuve de la réalité. Chômei rapporte comment un poème que Minamoto no Yorimasa avait, lors d'un concours qui se tint en 1170, composé sur le sujet « Oiseaux d'eau familiers », fut critiqué par Minamoto no Yûshô. Le poème était ainsi conçu :


Le nid flottant que le grèbe

A construit par amour pour ses petits

Approche au fil de l'eau :

Refuserait-il de les abandonner

Qu'il ne plonge pas pour se cacher ?


Chômei raconte :


Ce poème, jugé original (mezurashi), remporta la victoire. Le moine Yûshô, lorsqu'il le vit, le critiqua violemment : « C'est ignorer à qui ressemble un nid de grèbe ! Ces nids flottants ne sauraient se déplacer au fil de l'eau ! Le grèbe sait que la marée monte et descend ; aussi, quand il construit son nid, l'établit-il autour de tiges de roseaux, mais ne l'y attachant de façon lâche, afin qu'il monte avec la marée et redescende avec elle. Si le nid se déplaçait au gré des vagues, il dériverait je ne sais où au moindre souffle de vent, serait brisé par les flots, ou bien tomberait aux mains des gens. C'est parce qu'il n'y avait personne dans l'assemblée qui le sût, que ce poème a obtenu la victoire. Mais maintenant, conclut-il, il n'y a plus rien à dire. »


Chômei ne prend pas parti dans le débat, à propos du motif poétique bien connu qu'est le « nid flottant du grèbe », débat qui, nous le savons, fut relancé par la suite."

Sophie Loizeau, autrice d'un recueil intitulé L’île du renard polaire de To Kirsikka. (Éditions Champ Vallon, 2024) propose un chant spécifique du Grèbe :


"Chant du Grèbe huppé


Je me suis levée en pleine nuit

[je m'inquiétais pour mon linge à cause de la pluie]

il ne pleuvait pas

des graviers remués par un grèbe c'est tout

comme j'habitais près de la rivière

je l'ai vu s'enfiler une écrevisse rouge

d'aspect filandreux"

*

*

Posts récents

Voir tout
bottom of page